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Inculquer

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Telle Jeanne d’Arc s’armant pour bouter l’Anglois hors du royaume de France, M. le ministre de l’Éducation nationale se dresse, oriflamme au vent et glaive au clair, contre le harcèlement à l’école…


On ne peut que l’en féliciter et lui souhaiter plein succès pour cette croisade aussi nécessaire qu’urgente.

Il semblerait que la stratégie choisie s’inspirerait de ce qui se pratique dans certains pays nordiques, quelque chose comme des cours d’empathie (sic). Cela consisterait notamment, si on a bien compris, en des séquences de jeux de rôles où, par exemple, l’élève serait invité à tracer de la main un dessin dans le dos d’un condisciple, non sans avoir demandé et obtenu au préalable l’accord de ce dernier. Là, encore on se réjouit. Apprendre le plus tôt possible que « non c’est non » et que l’assentiment est la condition sine qua non de toute approche physique, amoureuse, sexuelle est une excellente chose. De nouveau, soyons résolument optimistes et formons des vœux de grand succès.

Candide ludique

Soit. On aura compris que, môme toujours, il s’agit de faire dans le ludique – le sacro-saint ludique ! – et d’épargner au maximum à l’élève tout effort, toute contrainte.

Dans un récent propos, le ministre a tenu à souligner que pour ces sujets et quelques autres aussi les chers petits seraient également incités à débattre. Comme des grands, quoi.

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Justement, la question – que notre monde adulte s’abstient de poser par manque évident de courage – n’est-elle pas de savoir si l’école – en primaire, voire au collège – est un lieu où l’on débat ou un lieu où l’on acquiert les outils, les méthodes, le bagage qui permettront justement au sujet, le moment venu, d’analyser et de délibérer avec pertinence et rigueur ? Autre mollesse, selon moi, du monde adulte : se réfugier derrière le concept émotionnel d’empathie pour ne pas avoir à affirmer l’impérieuse nécessité de lui préférer tout simplement la valeur « respect ».

Le respect comme absolu, s’entend. Le respect en tant qu’a priori intangible. L’élément mental sous l’angle duquel tout être, tout élément, toute chose enfin, doit être appréhendée. Le respect comme préalable obligé, voilà. La déclinaison – respect de ceci, de cela, etc, etc. – découlant ipso facto de ce mantra fermement enraciné que serait, répétons-le ce respect accordé, octroyé d’emblée. Quitte évidemment à le reprendre et à sanctionner sans trembler si cette belle marque de confiance venait à être trahie.

Ce serait donc bien ce préalable, cet a priori, cet absolu qu’il s’agirait d’inculquer aux enfants des écoles… Inculquer : l’étymologie du mot dit très clairement la méthode préconisée. Sa racine latine n’est autre que calx, calcis, soit « talon ». Le verbe signifie donc initialement « fouler, presser » aux pieds, à coups de talon. On voit combien, au moins dans l’esprit, on est loin du candide recours au seul ludique.

Autres temps…

Les pères fondateurs de la Laïque, l’école de la République, pas plus que les pères continuateurs de l’école chrétienne, ne s’y trompaient lorsque, à longueur d’écrits, de programme, de déclarations et de prêches, ils affirmaient, consensuels en l’occurrence, que leur grande et fabuleuse mission était « d’inculquer » (sic) aux jeunes générations les connaissances et valeurs qui étaient les leurs. Inculquer, c’était leur mot, leur référence.

Or, il est bien évident que les uns et les autres n’avaient pas encore perdu leur latin au point d’ignorer le sens originel de ce verbe. Ils savaient pertinemment ce qu’ils disaient là et ils ne rechignaient pas le moins du monde à annoncer tout aussi crânement la couleur de la méthode pédagogique mise en œuvre… Mais on m’objectera que les temps ont bien changé. Je sais. « O tempora, o mores », ronchonnerait sans doute ce cher vieux Cicéron.

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Kafka, le «messager du Roi»

La parution du premier tome de la biographie de Franz Kafka par Reiner Stach révèle l’envergure de son projet: un mausolée littéraire. Il n’en fallait pas moins pour sonder la vie et l’œuvre du génie de Prague pour qui la solitude était la condition de la création.


« Pour écrire, j’ai besoin de vivre à l’écart, non pas “comme un ermite”, ce ne serait pas assez, mais comme un mort. »

Le problème avec Kafka (1883-1924) ? Plus on le lit, plus on se demande ce que l’on pourrait ajouter à tout ce qui a déjà été dit et écrit. Après (mûre) réflexion, notre réponse : rien. On ne peut rien ajouter à tout ce qui a déjà été dit et écrit. On peut seulement rassembler un faisceau de phrases et fusées qui reconstitueront le Kafka que l’on aime – comme un puzzle dont les pièces seraient toujours les mêmes, et la figure recomposée, pourtant toujours singulière : définition possible du lecteur ou de la lectrice.

Mais l’on aurait aussi bien pu s’abstenir–on se souvient du mot d’Einstein :« Je n’ai pas pu le lire, l’esprit humain n’est pas assez compliqué pour le comprendre. » Se méfier. On est passé outre, pour une raison simple, que définit Franz Werfel (1934) : « Quand je vis pour la première fois F. Kafka face à face, je sus tout de suite qu’il était “un messager du Roi”. Je n’ai jamais perdu ce sentiment en sa présence. L’admiration, l’amour que je lui portais furent toujours mêlés d’un étrange frisson. À cette époque, les autres goûtaient avec un ravissement d’esthètes sa prétendue originalité, mais moi, j’avais le pressentiment qu’il s’agissait non pas tout à fait d’un être humain, mais d’une créature qui avait reçu tragiquement trop de dons surnaturels en partage. Kafka est un envoyé d’en-haut, un grand élu, et seules l’époque et les circonstances l’ont amené à déverser dans des paraboles poétiques le savoir qu’il tient de l’autre monde et son ineffable expérience. J’ai toujours eu conscience de cette distance entre lui et moi, qui ne suis qu’un poète… »

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Outre les 350 pages (!) que Kafka considérait avoir menées à bien et les 3 400 pages de journaux et fragments (dont trois romans inachevés), voici ce qui oblige : « une créature qui avait reçu tragiquement trop de dons surnaturels », obsédée, « aveuglée par la vérité » –versus la beauté, « véhicule commode de l’émotion esthétique » (Marthe Robert).

En mars 1912, Kafka note : « Qui me confirmera qu’il est vrai ou vraisemblable que c’est uniquement par suite de ma vocation littéraire que je ne m’intéresse à rien et suis par conséquent insensible. » En septembre 1912, il écrit en une nuit Le Verdict –tournant. Il trouve sa langue, l’orientation définitive de son œuvre et passe du doute esthétique à la certitude– dont Le Verdict est le premier signe : « Kafka n’a qu’une chose à dire, il la dit par l’inlassable répétition des mêmes motifs. De ce point de vue, on peut soutenir que son œuvre ne connaît pas de développement, du moins pas le développement normal d’une œuvre romanesque qui, en mûrissant, s’empare d’un monde plus varié et vaste » (M. Robert).

Le Verdict, sorti de lui « comme une délivrance couverte de saleté et de mucus »(Journal), affirme sa vocation et confirme sa solitude (obsession de sa vie) : « Le désir d’une solitude allant jusqu’à la perte de conscience » (Journal, 1913). Au moment de son ultime rupture (1917) avec Felice, il dit à Max Brod, son ami : « Ce que j’ai à faire, je ne puis le faire que seul. »À l’été 1919, son désir de solitude s’accentue : il prie même Brod de renoncer à le voir. En 1921, il demande à Milena, avec qui il échange des lettres depuis 1920, de cesser de lui écrire. Milena obéit et écrit à Brod : « Il n’y a pas dans le monde entier un être doué de sa force immense ; cette absolue et inébranlable nécessité qui le pousse vers la perfection, la pureté, la vérité. » Selon Marthe Robert, l’amour de Kafka pour Milena est la trame la plus secrète du Château.

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Si l’on cite Marthe Robert à l’occasion de la parution de la colossale biographie de Reiner Stach, c’est que l’un et l’autre nous semblent être parvenus au plus « intime » de Kafka. Stach a TOUT lu, compris et restitué avec une clarté, une intelligence et une fluidité qui tiennent de la transsubstantiation. Il suffit d’ouvrir la biographie pour comprendre : « La vie du Dr Franz Kafka, fonctionnaire des assurances et écrivain juif pragois, a duré 40 années et 11 mois. Sur ce total, son cursus scolaire et universitaire aura représenté 16 ans et 6 mois et demi. À l’âge de 39 ans, Kafka est parti à la retraite. Il est mort d’une tuberculose laryngée dans le sanatorium de la région de Vienne. »On continue ? « Exception faite de séjours dans le Reich allemand – des excursions en fin de semaine pour l’essentiel –, Kafka aura passé 45 jours à l’étranger, etc. » Encore ? « Kafka est resté célibataire. Il s’est fiancé à trois reprises : deux fois avec Felice Bauer, employée berlinoise, une fois avec la secrétaire pragoise Julie Wohryzek. On lui connaît des relations amoureuses avec quatre autres femmes. Il a vécu un peu moins de six mois aux côtés d’une femme. Il n’a pas eu de descendance. » Stach a consigné vingt ans de fréquentation de Kafka : sa familiarité avec la vie et l’œuvre est incommensurable– une obsession de 3 000 pages. Nous disposons des 950 premières : le premier des trois tomes que compte la biographie, qui concerne les années 1910-1915, les plus fécondes et renseignées (le Journal couvre les années 1910-1923).

Marthe Robert est aussi importante, pour d’autres raisons : elle fut la première, en 1954, à traduire le Journal de Kafka, qui l’occupera toute sa vie– la traduction lui a conféré une familiarité avec l’écrivain complémentaire de celle de Stach, presque aussi riche. Son intelligence littéraire des textes, ses aperçus philologiques (sur l’allemand du Pragois, le yiddish, le bohémien) sont, eux aussi, incommensurables : « Si Kafka a délivré un “message” universel, si son œuvre est prophétique, sa parole est d’autant plus puissante qu’il ne parle pas de l’universel et ne vise pas à la prophétie. Partant de faits particuliers, localisés, subjectifs à l’extrême, il est vrai que son génie (dont il était conscient) touche d’un coup au drame universel de la pensée, mais c’est seulement en vertu d’une grâce, celle de l’humilité qui, en fin de compte, doit être regardée comme le plus grand secret de son art. »

À lire

Reiner Stach, Kafka : le temps des décisions (1910-1915), t. I(trad. Régis Quatresous), Le Cherche Midi, 2023. Tome II à paraître le 9 novembre.

Raphaël Meltz, À travers les nuits : F. Kafka 1912, Buchet-Chastel, 2023.

A travers les nuits: Franz Kafka 1912

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Léa Veinstein, Les Philosophes lisent Kafka : Benjamin, Arendt, Anders, Adorno, MSH, 2021.

Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka, Calmann-Lévy, 1979.

Du Moyen Âge, de la castagne et de l’Europe

En 1949, le philosophe espagnol José Ortega y Gasset prononce une conférence à l’université libre de Berlin sur l’avenir de l’Europe…


Don Quichotte de l’hispanisme français, Jean Canavaggio a eu l’infortune de mourir le 21 août, en pleine canicule et en pleine tempête. Hasard des publications, les éditions Bartillat publient son dernier ouvrage, traduction d’Une Méditation sur l’Europe à partir de l’ouvrage d’Ortega y Gasset de 1949… Trois quarts de siècle plus tard, après une guerre en Bosnie et pendant une autre en Ukraine, ces réflexions ne sont-elles pas surannées ?

Nombreux sont ceux qui, comme les pro et les anti-dreyfusards, ont un jour eu la bêtise de parler Europe lors d’un repas de famille. Sortir, rester ? Européaniser la France ou franciser l’Europe ? États-Unis d’Europe, ou Europe vendue aux États-Unis ?

Bienfaits et tares

Si l’on suit le raisonnement paradoxal de José Ortega y Gasset — il n’y avait qu’un ex-élève de Jésuite pour y penser —, le Français partagé entre les bienfaits de l’Europe (soyons honnête : qui ne trouve pas commode d’aller flâner à Rome un week-end ? qui ne trouve pas commode un plombier polonais sous-payé ?) et ses tares (qui ne trouve pas honteux le camembert pasteurisé ? qui ne trouve pas honteuse, comme Benoît Duteurtre dans Le Retour du général, la mayonnaise industrielle sur les œufs mimosas ?), ce Français, disions-nous est un bon Européen. Parce que l’Europe est un « double espace historique », « l’homme européen a toujours vécu à la fois dans deux espaces historiques, dans deux sociétés, l’une moins dense, mais plus large, l’Europe ; l’autre, plus dense, mais territorialement plus réduite, l’aire de chaque nation ou des étroites provinces et régions qui l’ont précédé ».

C’est dans ce dédoublement géographico-civilisationnel, et plus particulièrement son passé, qu’Ortega voit le futur européen. Deux ans avant le Traité de Paris, le chef de file de la Génération de 14 (qui n’a pas tout à fait rompu avec le Régénérationnisme de la Génération de 98) prône un rétropédalage culturel et intellectuel pour garantir l’Union européenne. « L’Europe n’est ni seulement ni vraiment un futur, mais quelque chose qui est là depuis un passé lointain ; plus encore, qui existe antérieurement aux nations qui sont aujourd’hui si clairement profilées. » Bref, la civilisation romaine — et les hellénistes, jaloux, rajouteront l’achéenne…

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Mais voilà : Ortega analysait la crise de la civilisation occidentale que les deux guerres mondiales avaient produite, civilisation « qui risque de périr sous la poussée des “barbares des temps modernes”. Ceux-ci ne sont pas, comme jadis, venus de l’extérieur, mais sont censés être endogènes », glose Jean Canavaggio dans sa préface… Ah, le présent de narration… Toute coïncidence avec des faits réels et contemporains seraient fortuite, comme on dit dans les mauvais films.

Culture latine

Le modèle civilisationnel européen est à chercher, selon le philosophe espagnol, dans « l’homme gothique », quand évoluaient « des peuples germaniques adolescents et des peuples romanisés de longue date, mais que la décadence de la civilisation antique avait ramenés à une sorte de seconde enfance ».

Le fait est que l’on se déguise médiéval, on mange médiéval, on part en week-end médiéval et, summum de la courtoisie contemporaine, on se castagne médiéval dans le béhourd. Eh oui, le premier championnat du monde de béhourd dit « Bataille des Nations » s’est tenu en Ukraine, en 2009… Le Moyen Âge est devenu un objet transactionnel européen de communauté autre que l’on retrouve dans « ce vivre ensemble » analysé par Ortega.

Cette convivencia, expliqua-t-il à Berlin en 1949, « revêtait indifféremment un aspect pacifique ou belliqueux. [Les peuples européens] combattaient dans le giron de l’Europe, comme les jumeaux Étéocle et Polynice dans le sein maternel. » Le béhourd est l’une des douloureuses preuves que se crée « au-dessus de nous, un répertoire commun d’idées, de manières et d’enthousiasmes ». Mais sûrement ne nous sommes-nous pas encore assez tapés dessus…

Canavaggio est formel : « Le moment n’est pas encore venu où [l’Europe] sera capable de “passer d’un espace économique de liberté, de démocratie et de paix à un statut de plein acteur politique”. » Il manque à l’Europe l’ennemi. La Russie, part intégrante de l’Europe, ne peut jouer le rôle du doppelgänger que l’Orient fut longtemps pour l’Occident. Nous n’avons pas « l’esprit européen ».

Une preuve ? Ortega avait primitivement intitulé sa conférence De Europa meditatio quaedam, se référant au dénominateur commun que fut la culture latine. Que Canavaggio se soit cru obligé de traduire un tel titre montre assez que nous sommes bien en train de perdre l’esprit et la culture qui si longtemps nous ont unifiés.

José Ortega y Gasset, Une méditation sur l’Europe, édition établie par Jean Canavaggio, Bertillat, septembre 2023, 169 pages.

Le retour du Général

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Le kidulting, cette nouvelle tendance que Philippe Muray avait évidemment prédite…

L’enfance pour adultes


« Kidulting » : ce mot-valise, composé des termes anglais « adulte » et « kid » (gosse), désigne une nouvelle tendance internationale qui voit des grandes personnes s’adonner à des activités normalement réservées aux enfants, tendance annoncée et disséquée par Philippe Muray.

Le signe annonceur des trottinettes

En 2016, Michel Onfray dénonçait l’infantilisation de l’homme moderne par la prolifération des trottinettes dans les villes. Le kidulting va beaucoup plus loin. Il représente un marché important que de nombreuses entreprises sont prêtes à exploiter en proposant des espaces où des êtres humains apparemment mûrs peuvent régresser jusqu’à la prime enfance.

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À Amsterdam, Wondr nous invite à plonger dans une « piscine géante remplie de chamallows » ou à prendre une « douche de confettis ». Au Royaume-Uni et en Espagne, Dopamine Land nous permet de batifoler dans un bassin rempli de boules plastiques, de déguster du pop-corn à l’intérieur de ce qui ressemble à une machine à pop-corn géante ou de participer à des batailles de polochons. C’est pour toute la famille, mais il y a des soirées spéciales adultes. Des expériences similaires, décrites comme « immersives », sont proposées par Bubble Planet, établi en Amérique du Nord, ainsi qu’à Bruxelles, Londres et Milan, et par Ballie Ballerson, en Grande-Bretagne. Aux États-Unis et à Singapour, le Museum of Ice Cream propose non seulement des dégustations, mais aussi des piscines remplies de fausses garnitures pour glace.

Un phénomène apparu pendant le Covid

Un manuel, The Kidult Handbook, explique comment construire une cabane dans sa chambre avec des chaises et des couvertures, ou monter un spectacle de marionnettes avec ses chaussettes.

Partout, il s’agit de « booster vos émotions heureuses », c’est-à-dire de donner à son cerveau des récompenses faciles grâce à des poussées de dopamine. Ainsi le kidulting est en phase avec les clichés pseudo-psychothérapeutiques qui nous enjoignent à retrouver notre « enfant intérieur ». Son essor commence avec la pandémie et il est plébiscité surtout par la génération Y. La technologie facilite tout, sauf le passage à l’âge adulte.

Michel Sardou, ultime barde gaulois?

Sardou peut avoir ses détracteurs, être sottement accusé d’avoir un « côté scout, sectaire » et de chanter une musique « immonde », dixit la chanteuse à la mode Juliette Armanet, il demeure le visage de la France. Bonhomme, bourru et rouspéteur, il est un Gaulois réfractaire. Et le plus grand vendeur de disques français vivant.


Sardou est probablement l’un des plus authentiques spécimens gaulo-gaulois que nous ayons en rayon. Fort en voix et en gueule, héritier de la faconde méridionale et du pastis conciliateur, menant un combat plutôt désespéré contre des rondeurs léguées sans doute de génération en génération, le gaillard existe tel qu’en lui-même. Et il existe fort. Depuis longtemps. La vraie réussite pour un artiste, professait Louis Jouvet, maître en la matière, est de durer. Et il dure, Sardou. Bourru, ronchon comme au premier jour. Le Gaulois est volontiers rouspéteur. C’est son ADN. César s’en amusait, paraît-il. Michel Sardou est de ce lignage, évidemment. Il vitupère. Une manière comme une autre, plutôt pudique celle-là, de parler de ce qu’on aime, de soi, des autres, de son pays, par exemple. De la vie comme elle va. On se reconnaît assez volontiers en cela, on s’identifie aisément au bonhomme, pour tout dire. C’est là indéniablement l’une des raisons de son succès au long cours. Populaire, le succès, au sens noble du terme, faut-il le préciser.

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Or, voilà bien qu’un procès en diabolisation surgit au cœur de l’été, instruit par une chanteuse qu’on nous dit talentueuse, mais qui n’a pas encore vraiment duré, elle, et qui semble appartenir à cette génération de l’instantané et du zapping pour qui les valeurs que sont le respect des anciens, l’humilité devant ce qu’ils ont fait, leur parcours, leur gloire, leurs plaies et leurs bosses, ne doivent guère surpasser en cote celle de la cacahuète. Parmi les horribles choses dont seraient coupables ces cacochymes, et qui polluent non seulement le présent mais aussi l’avenir des générations actuelles et futures, il y aurait, figurez-vous, une chanson, de l’intéressé, Les Lacs du Connemara. La musique serait infâme, le texte indigent, le projet lamentable, la prestation consternante. Le tout, synthétise avec brio la procureure inspirée, nous donnerait tout simplement un objet labélisable « de droite ». « De droite », estampille commode et désormais consacrée pour exprimer le mépris, la haine, le dégoût, la nullité, etc.

Médine dans les bons coups, dans le bon camp

On imagine non sans effroi ce qu’aurait proféré cette même censeur(e) si Sardou avait osé inscrire à son répertoire ce grand moment de nostalgie réac assumée qu’est la jolie chanson de Jean Ferrat, La Montagne. L’hymne insurpassable du « c’était mieux avant ». Mieux au pays avec deux chèvres et quelques moutons, mieux aussi avec les vieux qui « s’essuyaient, machinal, d’un revers de manche les lèvres ». Avec surtout l’horrible mais incontournable piquette qui faisait des centenaires à ne plus que savoir en faire. Bref, toute la lyre (comme dirait Audiard, autre Gaulo-Gaulois d’excellente facture.) Mais la voix chantant étant cataloguée voix de gauche, personne n’aurait songé à sourciller. De ce fait, les couplets eux-mêmes tombaient du bon côté. Ainsi, vous bousculez Sardou sensiblement sur sa gauche (ne lui en déplaise) et hop ! Le Connemara et ses lacs entrent illico en odeur de sainteté. Tenez, je suis prêt à parier que si le très courtisé Médine se laissait aller à reprendre La Montagne, personne ne trouverait à y redire. (Sauf peut-être à propos de la piquette, cela pour des raisons que chacun comprendra sans qu’il soit besoin de s’étendre.) Médine, lui aussi est du bon camp, le bon camp de l’air du temps, voyez-vous. La preuve, on le courtise, on l’accueille, on le célèbre. Des groupes politiques en mal d’inspiration déconstructrice ou révolutionnaire, en mal surtout de souffle et de vraies visions se l’approprient, le cajolent, l’encensent. Il n’est pas jusqu’aux immondes jeux de mots antisémites qu’il s’autorise qui ne bénéficient auprès d’eux de cette forme d’indulgence qu’on accorde de coutume aux marmots parce qu’on veut bien considérer qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent. Lui sait très bien ce qu’il dit, pourquoi et pour qui il le dit. Son truc, son instrument de prédication, c’est le rap. On a le droit d’apprécier le rap. Moi, je préfère la musique. Y compris celle des Lacs du Connemara. Ce n’est pas la Cinquième ou le Requiem, ni Pavane pour une infante défunte, on en conviendra sans peine, mais ça gambade gaiement, ça bouge et virevolte à la gaillarde comme, j’imagine, dans les pubs d’Irlande, au fond de la nuit et du tonneau de bière.

Cela dit, si Médine venait à enfourcher le cheval Ferrat pour adapter La Montagne, il pourrait, dans le droit fil de son louable effort, élever le propos jusqu’à reprendre, du même Jean Ferrat, Nuit et Brouillard, ce magnifique manifeste de révolte, de refus face au génocide juif, face à la menace toujours si sournoise et si putride de l’antisémitisme. « Je twisterais les mots s’il fallait les twister », proclame Ferrat. Chez Médine, cela pourrait donner : « Je raperais les mots s’il fallait les raper. » Nous autres, on s’en accommoderait. On verrait là un signal fort, comme on dit aujourd’hui. Oui, on applaudirait. Comme on applaudira à tout ce qui pourra contribuer si peu que ce soit à faire que jamais – au grand jamais – une petite voix blessée s’élevant des profondeurs de notre beau pays ne vienne nous seriner en boucle : « Ne m’appelez plus jamais France /La France, elle m’a laissé tomber / Ne m’appelez plus jamais France, c’est ma dernière volonté. »

Une épopée française : Quand la France était la France

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Trahi par le bruit

Pensant peut-être bien faire, trois Britanniques affirment qu’ils ont mis au point un programme qui déchiffre ce que vous tapez sur votre clavier. Le Graal pour les pirates informatiques…


Tout un chacun sait que l’IA présente plusieurs dangers, dont ceux associés à ChatGPT ainsi que les deepfakes, c’est-à-dire la génération de vidéos et d’enregistrements audio truqués.

Cette liste vient de s’allonger après l’intervention de trois chercheurs britanniques au Symposium européen sur la sécurité et la confidentialité de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), organisation des professionnels de la high-tech, qui s’est tenu aux Pays-Bas du 3 au 7 juillet. Joshua Harrison, Ehsan Toreini et Maryam Mehrnezhad affirment avoir mis au point un programme capable de reconnaître les sons avec une telle précision qu’il serait même capable de déchiffrer ce que vous tapez sur votre ordinateur à partir du bruit des touches. Le son produit par les touches est enregistré. L’intelligence artificielle analyse l’enregistrement et finit par reconnaître les caractéristiques des bruits de chaque touche. Votre texte – ou votre mot de passe – est déchiffré !

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Pour arriver à des résultats convaincants, les chercheurs ont mené leur expérience avec des doigts différents et des pressions variables. Le programme atteint une précision de plus de 90 % dans le décryptage. Il est inévitable qu’un tel programme tombe un jour entre de mauvaises mains. Que ce soit en réunion Zoom, au bureau, au café ou tout autre lieu public, vous ne serez plus en sécurité. Un pirate pourra déchiffrer vos données les plus sensibles ou vos messages les plus intimes. Décidément, l’IA n’a pas fini de nous jouer des mauvais tours. Y a-t-il des solutions ? Les chercheurs conseillent d’éviter de saisir ses mots de passe en lieu public ou pendant une visioconférence, ou d’investir dans un clavier moins bruyant. Jusqu’à ce que ces fichues IA sachent déchiffrer les silences, comme n’importe quel psychanalyste.

Philippe Monguillot: quand la méticulosité juridique devient le cache-misère du renoncement

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Le procès des agresseurs du chauffeur de bus de Bayonne, décédé le 5 juillet 2020, s’est ouvert devant la cour d’assises de Pau. Les accusés, Wyssem Manai et Maxime Guyennon, sont poursuivis pour « coups et blessures volontaires » ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Lundi, les images choquantes de l’altercation entre le chauffeur et les voyous ont été montrées au tribunal. « Ils étaient inarrêtables, bourrés d’adrénaline » a raconté hier Félix, témoin de la scène barbare.


À l’heure de l’ouverture du procès des agresseurs de Philippe Monguillot, le chauffeur de bus décédé sous les coups de ses agresseurs à qui il avait demandé leurs titres de transport, la requalification par le juge d’instruction des termes de la poursuite interroge sur la capacité du système judiciaire à traiter la criminalité dans ses nouvelles modalités et à se déprendre de sa bien-pensance. Péguy exhortait notamment les intellectuels à voir ce qu’ils voyaient pour accomplir leur tâche (« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit »). Si les juristes étaient des intellectuels, cela se saurait. Jamais, dit-on, selon le mot de Giraudoux, poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité.

On oppose notre subtilité et notre méticulosité à la barbarie et à l’ensauvagement

Le système judiciaire, et tout particulièrement le système pénal, est depuis quelques années en proie à un drôle de mal ; quelques affaires médiatiques suggèrent que celui-ci ne semble plus tant attaché à traduire en infractions pénales la violence spécifique qui ébranle la société qu’à la défendre, prétendument, en technicisant à outrance les affaires qui lui sont soumises. Ne lui en déplaise, le code pénal, rédigé en langue française, n’est pas rempli que de concepts abstraits qui échapperaient au pauvre sens commun du citoyen. Mais Alain Finkielkraut nous avait prévenus, citant cette phrase de Saul Bellow : « Une grande quantité d’intelligence peut être investie dans l’ignorance lorsque le besoin d’illusion est profond. »

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Ainsi, le juge pénal fait-il, dans certaines affaires, preuve d’une méticulosité toute particulière lorsqu’il s’agit de qualifier les faits en vue des poursuites ou des condamnations. C’est à croire que plus le crime est horrible, plus il faudrait juridiquement faire croire aux citoyens qu’ils n’ont pas vu ce qu’ils ont vu.

Dans l’affaire de l’assassinat de Sarah Halimi : évidence du caractère antisémite du crime, subtilité de l’usage de l’irresponsabilité pour consommation de stupéfiants. Dans l’affaire de la mort de Philippe Monguillot : évidence de la sauvagerie devenue ordinaire de barbares du quotidien, subtilité de l’absence d’intention de donner la mort[1]. C’est à croire que le juge pénal ne se targue plus tant de protéger sans scrupule ses concitoyens d’une violence elle-même aveugle que de parler un langage qu’il ne comprend que lui-même. Comprenez : il est bien plus « convenable » de ne pas se passionner pour ces sujets-là… ce qui sous-entend largement qu’ils sont des sujets à part entière et qu’il y aurait un motif pour s’en passionner !

Petits caïds…

Avant, on exposait sans vergogne le crime qui se cachait. Aujourd’hui, on dénonce timidement des faits de haine plus grossiers que ce que nos infractions pénales prévoient. Les crimes à caractère raciaux sont bien largement vilipendés mais les atteintes ignobles et sauvages au vivre-ensemble sont traitées comme de vulgaires agissements de petits caïds, éternellement petits semble-t-il. Voire pire, comme des trésors d’archéologie juridique ; une occasion en or de se torturer les méninges sur l’autel d’une idée d’Albert Camus émise lors de l’épuration d’après-guerre, noble en son temps mais irriguant encore de la mauvaise façon le quotidien de la justice pénale, selon laquelle on ne s’abaisse pas au niveau de son bourreau et on lui offre une justice digne d’un État de droit.

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Ces pudibonderies judiciaires ne cachent que mal la reconnaissance tacite du caractère particulier de certains crimes et la construction d’une justice d’exception, pour le coup, marquée par un important « deux poids, deux mesures ». La condamnation exemplaire et la poursuite exemplaire n’ont pas encore pointé le bout de leur nez. À la place, la France, qu’on dit cartésienne[2], se paie de mots. 


[1] Tels sont les termes de la décision définitive du juge d’instruction.

[2] Emprunt à Michel Onfray.

Lampedusa, la voie est libre…

Les idéologues au pouvoir sont complices des invasions migratoires, analyse notre chroniqueur


Pour les migrants, la voie est libre. L’Europe « humaniste » n’engagera pas l’épreuve de force contre les invasions organisées. Elles ont pris pour cible, cette fois, la petite île italienne de Lampedusa (6000 habitants). Ces derniers jours, plus de 10 000 Africains, embarqués depuis Sfax (Tunisie) sur près de 400 embarcations, ont pris d’assaut cette entrée occidentale laissée sans défense depuis trente ans.

Darmanin, Macron, Mitterrand, Pape François : tous d’accord !

Le gouvernement français feint de s’émouvoir de ces jeunes hommes qui disent, devant les caméras, vouloir rejoindre la France et ses aides sociales. En réalité, le gouvernement s’en tiendra, comme l’Union européenne, à des postures dissimulant leur acquiescement idéologique. Ainsi, Gérald Darmanin a-t-il promis ce lundi matin sur Europe 1, d’ « être ferme ». Mais Serge July rappelle, dans Libération de ce même jour, ce que déclarait le ministre de l’Intérieur le 6 décembre 2022 devant l’Assemblée : « Nous pensons que l’immigration fait partie de la France et des Français depuis toujours. L’immigration est un fait. Il ne sert à rien d’être contre ». Cette conviction, qui réjouit Libé, est également celle d’Emmanuel Macron pour qui « la France a toujours été un pays d’immigration ». Cette vision, historiquement fausse, rejoint ce que disait jadis François Mitterrand : « Les immigrés en France sont ici chez eux et quiconque tient un autre raisonnement tient le raisonnement de la haine et de la ségrégation raciste ». 

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Le « progressisme », qui défend la société ouverte et post-nationale, est prêt à accompagner cette submersion que le pape lui-même, rejoint par Jean-Luc Mélenchon, défend au nom d’une fraternité humaine hémiplégique.

En politique, l’émotion est mauvaise conseillère

Il ne faut rien attendre des actuels dirigeants européens ou français : ils ont choisi de baisser les bras devant une immigration de peuplement qu’ils ne voient pas comme un danger pour la cohésion nationale. En réalité, le poids de l’idéologie mondialiste les imprègne jusqu’à les aveugler sur les effets, pourtant dès à présent désastreux, des chocs de cultures et de civilisations. « Un bébé est mort à Lampedusa », a argumenté Darmanin en reprochant à Marion Maréchal de s’être rendue immédiatement sur place. François Gemenne, co-auteur du 6 ème rapport du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (Giec), a qualifié la représentante de Reconquête ! de « pin-up » puis de « charognarde », en dévoilant du même coup l’emprise dogmatique du Giec et son terrorisme intellectuel.

Le registre de l’émotion avait déjà conduit en 2015 la chancelière Angela Merkel à ouvrir unilatéralement les portes de l’Allemagne, sous les applaudissements des belles âmes, à un million de Syriens, après la divulgation de la photo d’un enfant noyé échoué sur une plage turque. Reste que ces idéologues, fascinés par l’Autre, affichent leur profond mépris pour les peuples autochtones qui s’inquiètent de leur survie. Simon Leys avait noté : « Dans un système totalitaire, chaque fois que le bon sens entre en conflit avec le dogme, c’est toujours le bon sens qui perd ». En finir avec le dogme.

Wokisme: Nora l’exploratrice

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Le wokisme existe. Nora Bussigny l’a rencontré…


Le wokisme existe. De nombreux et passionnants ouvrages ont déjà été consacrés à cette idéologie multiforme qui a gangréné tous les milieux, universitaires, médiatiques, culturels, associatifs, et certaines entreprises.

Dans La religion woke, Jean-François Braunstein soulignait que, pour la première fois dans l’histoire moderne, un « culte » né « dans les universités, avec ses dogmes et ses fidèles » avait envahi l’ensemble de la société, menaçant celle-ci de destruction. De son côté, Bérénice Levet notait que « de l’extension du domaine du wokisme, la langue est un autre puissant indice » (Le courage de la dissidence, Éditions de l’Observatoire). La novlangue woke imprègne en effet les discours les plus sophistiqués (universitaires) comme les plus simples (politiques et militants) et a pour but, comme toute langue totalitaire, de transformer notre perception du réel : l’écriture dite inclusive et des expressions comme « privilège blanc », « hétéronormativité », « cisgenre », « racisme systémique », « masculinité toxique », « écoféminisme », « grossophobie », etc. envahissent les lieux de savoir et les médias. La simplicité dogmatique d’une idéologie scindant le monde en catégories distinctes et antagonistes – Blancs/racisés, hommes/femmes, handicapés/valides, hétérosexuels/homosexuels, cisgenres/transgenres, gros/minces, etc. – facilite les revendications identitaires et victimaires au nom de la « justice sociale » et accélère la désintégration de la société.

Bienvenue au Wokistan

L’idéologie woke existe – ses militants sont nombreux et actifs. Une journaliste a plongé corps et âme dans cette galaxie étrange afin de montrer comment ce faux progressisme est en réalité un « fascisme ordinaire défendu par de nouveaux inquisiteurs ».

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Nora Bussigny, journaliste travaillant pour Le Point et le nouveau média Factuel, s’est immergée pendant un an dans différents espaces imprégnés de wokisme, réseaux sociaux, associations ou milieux universitaires, afin de tenter de comprendre les ressorts qui animent les militants, activistes et sympathisants de cette idéologie. Elle n’y est pas allée la fleur au fusil, pleine de convictions, mais au contraire remplie d’appréhensions, inquiète et soucieuse de ne pas laisser ses a priori l’emporter sur un travail de terrain dans lequel, écrit-elle, elle a voulu se perdre jusqu’à douter d’elle-même. N’étant, de son propre aveu, ni éditorialiste, ni sociologue, ni polémiste, elle a souhaité « vivre cet affect » directement dans des groupes de paroles, des manifestations ou des associations. Elle a rassemblé les faits, les discussions, les discours et les slogans récoltés au fil de ses expériences dans un livre qui vient de paraître, Les nouveaux inquisiteurs (Albin Michel). Bienvenue au Wokistan !

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La première immersion s’effectue sur les réseaux sociaux et sur internet, à la rencontre de centaines de « communautés » ou de groupes se réclamant du féminisme, de l’antiracisme, du transgenrisme, etc. Le groupe « Féministe déprimé.e en relation hétéronormative » est difficile d’accès et se veut impitoyable : « Une preuve que l’orientation sexuelle n’est pas un choix : il existe des femmes hétéros. » Ces formules absolues et risibles foisonnent sur les sites les plus radicaux. De plus, au fur et à mesure qu’elle avance dans le dédale des « communautés » via les réseaux ou les podcasts des activistes, Nora Bussigny constate que la transphobie et l’islamophobie y sont régulièrement et singulièrement dénoncées. L’omniprésente intersectionnalité des luttes n’est souvent qu’un prétexte à la propagation de certaines causes pouvant être sujettes à un rejet dans la société – le transgenrisme, le « racialisme » ou l’islamisme (voile, burqini, abaya) – et qui, pour tenter de s’imposer, s’adossent à des causes considérées comme plus universelles et plus acceptables comme le mouvement LGBT, l’antiracisme et le féminisme. Le vocabulaire issu de l’idéologie woke compose une novlangue véhiculée par les plus éminents représentants des différentes branches du wokisme. Afin de « maîtriser pleinement le jargon et le processus de pensée » des nouveaux inquisiteurs en chef, la journaliste a écouté et lu entre autres Martine Harmange, Alice Coffin, Lauren Bastide, Rokhaya Diallo, Grace Ly ou l’inénarrable Paul B. Preciado. La mécanique sémantique totalitaire, mélange huilé de phraséologies absconses et de slogans émotionnels facilement assimilables, est rodée et répétée à satiété – elle sera gobée et régurgitée telle quelle par les militants.


Les chapitres sur la « Pride radicale » – une dizaine de collectifs luttant, pêle-mêle, contre le racisme, le capitalisme, l’handiphobie, la psychophobie, et pour les droits LGBT et la défense des migrants – relèvent de la tragi-comédie. La journaliste rencontre des « personnes aux cheveux roses, bleus, crêtes, etc. » qui se font appeler « Mirage », « Nuage » ou « Pensée » et dont les pronoms sont « iel », « ael » ou « ul ». Tout ce petit monde a l’air un peu perdu, pour ne pas dire plus – ce qui est, souligne la journaliste, une constante dans les milieux wokes. Déguisée – faux piercings, salopette déchirée, couettes hautes et Doc Martens aux pieds – Nora Bussigny suit une formation en vue de participer à un curieux service d’ordre pour cette fameuse « Pride radicale » : il s’agit de faire respecter la non-mixité dans les différents groupes victimaires qui participeront au défilé. Cela donne des dialogues savoureux entre activistes :

– « Le cortège des racisés et afro-descendants est non-mixte, donc le service d’ordre qui s’occupe de les aider ne peut pas être blanc !

– Attendez, vous vouliez mettre des Blancs pour gérer la non-mixité ?

– Bah, c’est le cortège qui est en non-mixité, pas les bénévoles ! Sinon on n’aura pas assez de bénévoles racisés »

Le wokisme est une source inépuisable de scènes tragi-comiques de ce genre. « À l’écoute de ce charabia, les bras m’en tombent », écrit Nora Bussigny qui découvrira plus tard les affres de la militante devant repousser à l’arrière, dans « le cortège mixte », des « manifestants non racisés » mécontents de ne pas pouvoir montrer ostensiblement qu’ils sont des « alliés » tout ce qu’il y a de plus « déconstruits » et « prêts à soutenir les personnes racisées dans leur combat ».

Les fous du moi

Nora Bussigny ne pouvait pas ne pas s’immerger dans l’antre universitaire du wokisme, l’Université Paris-VIII. Cette université n’en est plus une – les murs salis de tags anti-police, anti-capitalisme et anti-Israël, elle est devenue une sorte de ZAD politique et militante entièrement acquise aux théories wokes. La journaliste note une fois de plus le paradoxe suivant : des associations universitaires se disant « inclusives » organisent des réunions « sans hommes cis » ou sans personnes non racisées (Blancs), au gré de « débats » qui ne sont en vérité que des tribunes victimaires et revendicatives. La sociologie et ses satellites sur le genre, le féminisme, le racisme et le décolonialisme attirent des étudiants panurgiques, conformistes, avachis sur de pseudo-certitudes rabâchées ne demandant aucun effort intellectuel. Et Nora Bussigny de conclure son chapitre : « La question du wokisme, pieuvre insaisissable pour la plupart des gens, est donc bel et bien en train de hanter les couloirs de nos universités. […] Elle s’étend, fait tache d’huile, fleuve en crue qu’il va être difficile de faire retourner dans son lit. » En effet, de plus en plus rares sont aujourd’hui les universités françaises n’ayant pas en leur sein un département sur les « études de genre » permettant aux étudiants de découvrir, par exemple, comme à Paris-VIII, les « stratégies d’écriture des désirs lesbiens et queers dans la littérature contemporaine espagnole ».

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Nora Bussigny s’attarde sur le cas très intéressant de Gabrielle Deydier, féministe obèse dont l’incroyable histoire révèle les véritables intentions du wokisme – remplacer les sociétés occidentales par des structures instables et fluides où tous les fous du « moi » règneront – et le fanatisme qui anime ses militants lorsqu’il s’agit de tuer socialement un contradicteur. Gabrielle Deydier a écrit et réalisé des documentaires sur l’obésité. Elle aurait dû logiquement recevoir le soutien des militants « progressistes » luttant contre toutes les formes de discrimination, y compris celles touchant les personnes obèses. Oui, mais voilà… Gabrielle Deydier, dans un papier intitulé « La sororité à deux vitesses », a soutenu Mila et dénoncé la duplicité de certaines « féministes » accusant l’adolescente lesbienne d’islamophobie. Le lecteur découvre alors, effaré, les obstacles mis sur son chemin par des groupes de pression lui reprochant de ne pas être anticapitaliste, intersectionnelle et d’extrême gauche – bref, d’être une « facho » – ou lui conseillant de « surveiller son langage peu inclusif » : Gabrielle Deydier utilise en effet les mots « obèse » et « surpoids », termes jugés « stigmatisants » et « pathologisants » par les militants du fat-activism. Et le délire continue : ayant annoncé son intention de maigrir, elle sera alors également accusée de… “grossophobie intériorisée” » !

Bien sûr, Nora Bussigny a rencontré des militants peu convaincus par le wokisme ambiant. Isolés volontairement ou à cause de l’acharnement d’activistes radicaux, ils restent à la marge des mouvements ou disparaissent totalement des radars. Leurs voix sont devenues inaudibles – seules la fureur imbécile et la radicalité bruyante du militantisme intersectionnel ont droit au chapitre. Selon un principe révolutionnaire immuable, personne n’est d’ailleurs à l’abri d’une mise à l’écart : on trouve toujours plus radical, plus déterminé et plus « pur » que soi.

Derrière le « progressisme » revendiqué de ces milieux militants, la journaliste avoue avoir vu et avoir voulu montrer « l’enfer du décor ». Objectif atteint.

Yushi forever!

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Roland Jaccard s’est suicidé il y a deux ans, le 20 septembre 2021  


Et Dieu créa le natto. Le mets japonais fut proposé uniquement dans le « menu jaccard », formule enregistrée dans le système informatique de chez Yushi, boui-boui japonais près du Flore où l’essayiste septuagénaire tenait son salon littéraire du mardi au vendredi soir.

Le natto — des grains de soja fermentés — était la pièce de résistance du menu créé sur mesure pour le vieil Helvète, connu dans le milieu germanopratin pour son Que sais-je ? sur Freud ainsi que pour son essai mélancolique L’Exil intérieur. Chez Yushi, Jaccard était le maître du lieu, encore plus que Sollers à la Closerie : la brasserie Boulevard Montparnasse n’a pas souffert de la mort du célèbre habitué, tandis que le restaurant nippon, où l’entourage jaccardien représentait la moitié du chiffre d’affaires, a dû réviser son modèle économique après le suicide du Suisse.

Ah, les enjeux financiers… on y pensait à chaque plongée dans le natto des baguettes en bois jetables, tenues habilement par des doigts fripés : que le client éponyme avait droit au menu jaccard, à dix-sept euros la direction perdait, la minoration du prix constituait une commission pour son activité de rabatteur. Gertrude Stein serait retournée dans sa tombe de voir l’évolution du salon littéraire ! On était loin de l’ambiance de la rue de Fleurus : les verres tremblaient au passage de la ligne 10 par-dessous le sol, alors que la salle principale se remplissait de fumée quand les cuisiniers khmers surchargeaient le barbecue. Côté assistance, Picasso avait cédé la place à Pajak, et Sherwood Anderson à Steven Sampson : le nouveau siècle manquait l’éclat des années folles. Pourtant, le principe restait le même : fabriquer une atmosphère bohémienne, se moquer des conventions bourgeoises, tout en enviant l’argent des riches illettrés.

A quel camp appartenais-je : celui des beaufs ou celui des bonzes ? Jaccard avait tranché : un « milliardaire américain » – l’épithète qu’il m’a attribuée – était doublement philistin, voire un objet de ridicule. J’intégrais la lignée de têtes de turcs de la rue des Ciseaux, et ce, bien avant la métamorphose de mon ami en vidéaste, quand, ayant lâché une partie de son activité d’écrivain en faveur de sa chaîne YouTube, il endossa le rôle d’interviewer, mettant en scène des dialogues ponctués par des questions cocasses. Postées sur causeur.fr, ces vidéos ont disparu – sacrifiées sur l’autel de la cancel culture lorsque You Tube, filiale de la boîte de Mark Zuckerberg, effaça la chaîne de mon ami, jugée « incompatible avec les valeurs de la communauté ».

Y avait-il de plus flagrant affront à la communauté que le natto, clivant par sa viscosité et par son odeur ? Quand les baguettes du maître s’approchaient de ses lèvres, l’entourage retenait son souffle : le gourou réussirait-il à avaler la fève gluante ? On assistait à une célébration tacite de l’éjaculat, officiée par le seul initié au menu jaccard. Le cadre délabré du boui-boui japonais se transformait en lieu d’une révolution téléologique : la fraction du pain — rite convenu — s’éclipsait devant une chorégraphie exotique, empruntée au pays du soleil levant. À cet-instant-là, on s’en foutait de la trentaine de livres publiés par l’écrivain prolifique, son geste prodigieux abrogeait sa production textuelle comme celui du Christ annulait l’ancienne Alliance, rien ne comptait en dehors de ses mains tachetées, ses baguettes effritées et le petit grain agonisant : la vérité se résumait en une fève de soja fermentée. Une fois ingurgitée par le Suisse, saurait-elle germer ?

De nombreux traités internationaux ont été signés à Genève, grâce au don local pour la neutralité ; la diplomatie chez Yushi manquait le faste du Palais des Nations, mais Jaccard le compensait par sa verve, héritée d’un père diplomate. Il rassemblait des adversaires historiques à sa table branlante. Marxistes et fachos se côtoyaient autour d’une tiède soupe miso, idem pour les sionistes et les antisémites. Les catholiques et les anarchistes se délectant des brochettes de bœuf carbonisées ou du thon cru fraîchement décongelé. La pauvreté du repas aiguisait les esprits, Jaccard exaltait la virulence, l’âpreté du natto trouvait son reflet dans le visage des convives, l’harmonie la plus mélodieuse à son oreille fut celle de la dissonance ; Viennois à l’âme, il cherchait à recréer l’esthétique de Schönberg.

La dissonance sexuelle, la stridente musique de fond, reposait sur une présence féminine, faute de quoi la misogynie — thème rassembleur entre mecs — tombait à plat. De même qu’à la fin de la messe, les fidèles se tournent vers la statue de la Vierge, de même rue des Ciseaux les saillies antiféministes se fondaient en coups d’œil vers la mascotte, notre icône vivante, Marie Céhère.

Sacrée Marie, à vingt-cinq ans élue Mme Jaccard, troisième épouse attitrée, s’asseyait au fond de la salle, installée dans la niche formée par deux murs, silencieuse et énigmatique. Insaisissable, à part son corps : dans les vidéos de son mari, on lorgnait chaque centimètre de sa peau d’albâtre, par l’intermédiaire de You Tube, on dévorait sa silhouette sublime, on reconnaissait la marque de ses soutien-gorge en dentelle et de ses culottes minces comme ses lèvres. Lorsque je me trouvais seul avec elle au restaurant — Jaccard se faisait attendre — j’en rougissais de honte, mon esprit rempli d’images érotiques laissées par le visionnage en boucle de leurs films.

Marie percevait ma gêne, la compassion fusait de ses yeux bleus, ainsi que de l’indulgence envers mon incapacité à sublimer. Doctorante, experte sur Heidegger, elle aurait pu jouer le rôle de mentor pour remplir mes lacunes en philo, si ce n’était que son antique visage mélancolique me désarçonnait, j’étais démuni, je visualisais une statue de la Vierge, je ne songeais qu’à ses culottes, j’avais envie de téter, d’être bercé dans ses bras comme le bébé Jésus.

On attendait en silence l’arrivée de son époux. Les cuisiniers khmers furent les premiers à le saluer, pendant qu’il progressait lentement à travers l’étroit couloir rallongeant le comptoir à sushi. Il appelait chacun par son prénom — c’était de la famille —, avec une attention particulière pour la serveuse et le chef de salle, affublés de sobriquets affectueux : « petite sœur » et « Maître Li ». Sa mère avait vécu sous les Habsbourg, il en avait hérité un goût pour les hiérarchies. Le 8, rue des Ciseaux fut son domaine enchanté, son empire étriqué. Il faisait preuve d’une condescendance bienveillante lors des échanges avec ses sujets. La salle entière se retournait voir la provenance de sa voix retentissante, des tabourets au comptoir jusqu’aux tables modernes devant la vitrine. Les trentenaires assis devant le présentoir de poisson cru s’émerveillaient de ce profil atypique : un vieil homme svelte se penchait devant tel un Giacometti, habillé en doudoune noir UNIQLO, sa tête argentée coiffée d’une casquette à la Che Guevara.

« Ah ! » disait-il, étonné, en arrivant dans la partie de la salle réservée à sa bande, comme si notre présence relevait d’une pure coïncidence (chose inexistante dans sa vie). Assassiner l’essayiste aurait été un jeu d’enfant, vu la prévisibilité de son circuit : déjeuner aux Trois Bonheurs à côté du Bon Marché, suivi d’un café au SIP et un thé au Flore. Il s’accordait une petite pause en fin d’après-midi dans son grenier rue d’Oudinot avant de retourner à Saint-Germain de Près pour déguster le menu jaccard. Grâce à ce rythme régulier son poids ne fluctuait pas : la même nourriture descendait son œsophage jour après jour, les graines de natto rejoignaient le même potpourri digestif à 22h.

Même fixité concernant son trône : inamovible, ce fauteuil de réalisateur arborait sur son dossier le drapeau carré de couleur rouge à croix blanche. Il était posé en biais, permettant au Suisse d’occuper deux places afin de se dégourdir les jambes : l’empereur de Yushi méritait au moins ça !

« Pourquoi êtes-vous tous si fascinés par Jaccard ? » nous a demandé un jour une amie romancière. On était au cocktail trimestriel de L’Atelier du roman, revue dont les collaborateurs comprenaient un certain nombre d’aficionados de Yushi. Grozdanovitch s’est efforcé à répondre, mettant en avant l’intellectualisme du chroniqueur, la vivacité des débats qu’il animait, le haut niveau de l’assistance à sa cour.

À mon tour, j’ai expliqué : « Par masochisme. »

Notre interlocutrice était bouche bée.

« Oui », ai-je poursuivi. « Tu vois, jamais Jaccard ne serait venu à cette réunion. »

« Ah bon ? »

On était un mardi vers 20h.

« Je sais exactement où il se trouve à ce moment précis. »

« Tu travailles pour le DGSI ? »

J’ai regardé ma montre pour vérifier l’heure.

« Roland Jaccard est assis à l’arrêt de bus Vaneau — Saint-Romain, il attend le 86 ou le 70. »

« Comment peux-tu savoir ? »

J’ai ri aux éclats.

« Jaccard vit dans le carcan de Jaccard. »

Une tautologie tue toute autre proposition, on le savait chez Yushi, où le maître s’en servait pour asseoir sa domination. La romancière progressiste ne pouvait admettre le lien entre une conversation et une partie d’échecs.

« Il prend le bus » ai-je rajouté, « pour vaincre ».

Clint Eastwood me venait à l’esprit, le héros de Roland qui montait à cheval pour aller à l’encontre de ses adversaires. Jaccard le considérait avec la même estime que John Wayne et son ami Clément Rosset. Verbe et flingue étaient interchangeables, une publication remplaçait une fusillade.

Il était un cowboy frustré, lisant Schopenhauer par défaut ; son véritable plaisir venait devant le lecteur DVD, quand il regardait les films de John Ford ou Howard Hawks. Il n’a jamais fait le deuil de son rêve américain, devenir cinéaste à Hollywood ; être écrivain francophone était une piètre consolation. Le dimanche au Lutétia, il compensait l’échec de sa vie en jouant aux échecs, les canyons formés par la Tour, le Fou et le Cavalier lui rappelaient ceux de Ford, le temps d’une partie il méritait enfin son fauteuil de réalisateur, à travers les pions il écrivait un film d’auteur.

Sinon, en semaine, il se vengeait rue des Ciseaux. La fève de natto était comme un pion, il la déplaçait avec circonspection, il gardait le droit de reprendre son coup. Lui qui affectionnait le blitz aux échecs mangeait lentement, pour reporter la fin de partie. Combien de grains avaient-ils dans le bol servi avec le menu jaccard ? Il prenait un quart d’heure entre chacun, histoire de concentrer l’attention de l’auditoire. « Ceci est mon corps » semblait-il vouloir dire. On pensait à Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, avec Woody Allen en spermatozoïde. On s’identifiait aux grains gluants, la postérité de Jaccard — antinataliste fanatique— était nous !

Quant à Sigmund, Jaccard prétendait que la leçon centrale à retenir était celle de l’ambivalence. Moi, je n’y crois pas. La mise en Cène chez Yushi illustrait un autre aspect du précurseur viennois : le conflit sous-jacent, la violence imminente. Hommes et femmes parmi les invités furent tous séduits par sa démonstration de virilité : voilà un Vaudois capable de dire des vacheries ! Lorsque ses baguettes caressaient méchamment la fève, il jouait au chat et à la souris, il nous obligeait de faire face à notre soumission.

Si aujourd’hui le menu jaccard a disparu, on peut trouver parfois le natto dans d’autres établissements japonais. Lorsque cela m’arrive, j’éprouve toujours une sensation d’inquiétante étrangeté. Par fidélité je le commande, en dépit de son goût infecte. En l’approchant de ma bouche, j’essaie d’imaginer si dedans il y aura la présence réelle de feu mon ami vaudois. Qu’importe, ça ne mange pas de pain de le contempler. 

Inculquer

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© ISA HARSIN/SIPA

Telle Jeanne d’Arc s’armant pour bouter l’Anglois hors du royaume de France, M. le ministre de l’Éducation nationale se dresse, oriflamme au vent et glaive au clair, contre le harcèlement à l’école…


On ne peut que l’en féliciter et lui souhaiter plein succès pour cette croisade aussi nécessaire qu’urgente.

Il semblerait que la stratégie choisie s’inspirerait de ce qui se pratique dans certains pays nordiques, quelque chose comme des cours d’empathie (sic). Cela consisterait notamment, si on a bien compris, en des séquences de jeux de rôles où, par exemple, l’élève serait invité à tracer de la main un dessin dans le dos d’un condisciple, non sans avoir demandé et obtenu au préalable l’accord de ce dernier. Là, encore on se réjouit. Apprendre le plus tôt possible que « non c’est non » et que l’assentiment est la condition sine qua non de toute approche physique, amoureuse, sexuelle est une excellente chose. De nouveau, soyons résolument optimistes et formons des vœux de grand succès.

Candide ludique

Soit. On aura compris que, môme toujours, il s’agit de faire dans le ludique – le sacro-saint ludique ! – et d’épargner au maximum à l’élève tout effort, toute contrainte.

Dans un récent propos, le ministre a tenu à souligner que pour ces sujets et quelques autres aussi les chers petits seraient également incités à débattre. Comme des grands, quoi.

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Justement, la question – que notre monde adulte s’abstient de poser par manque évident de courage – n’est-elle pas de savoir si l’école – en primaire, voire au collège – est un lieu où l’on débat ou un lieu où l’on acquiert les outils, les méthodes, le bagage qui permettront justement au sujet, le moment venu, d’analyser et de délibérer avec pertinence et rigueur ? Autre mollesse, selon moi, du monde adulte : se réfugier derrière le concept émotionnel d’empathie pour ne pas avoir à affirmer l’impérieuse nécessité de lui préférer tout simplement la valeur « respect ».

Le respect comme absolu, s’entend. Le respect en tant qu’a priori intangible. L’élément mental sous l’angle duquel tout être, tout élément, toute chose enfin, doit être appréhendée. Le respect comme préalable obligé, voilà. La déclinaison – respect de ceci, de cela, etc, etc. – découlant ipso facto de ce mantra fermement enraciné que serait, répétons-le ce respect accordé, octroyé d’emblée. Quitte évidemment à le reprendre et à sanctionner sans trembler si cette belle marque de confiance venait à être trahie.

Ce serait donc bien ce préalable, cet a priori, cet absolu qu’il s’agirait d’inculquer aux enfants des écoles… Inculquer : l’étymologie du mot dit très clairement la méthode préconisée. Sa racine latine n’est autre que calx, calcis, soit « talon ». Le verbe signifie donc initialement « fouler, presser » aux pieds, à coups de talon. On voit combien, au moins dans l’esprit, on est loin du candide recours au seul ludique.

Autres temps…

Les pères fondateurs de la Laïque, l’école de la République, pas plus que les pères continuateurs de l’école chrétienne, ne s’y trompaient lorsque, à longueur d’écrits, de programme, de déclarations et de prêches, ils affirmaient, consensuels en l’occurrence, que leur grande et fabuleuse mission était « d’inculquer » (sic) aux jeunes générations les connaissances et valeurs qui étaient les leurs. Inculquer, c’était leur mot, leur référence.

Or, il est bien évident que les uns et les autres n’avaient pas encore perdu leur latin au point d’ignorer le sens originel de ce verbe. Ils savaient pertinemment ce qu’ils disaient là et ils ne rechignaient pas le moins du monde à annoncer tout aussi crânement la couleur de la méthode pédagogique mise en œuvre… Mais on m’objectera que les temps ont bien changé. Je sais. « O tempora, o mores », ronchonnerait sans doute ce cher vieux Cicéron.

Une épopée francaise: Quand la France était la France

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Kafka, le «messager du Roi»

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Franz Kafka, vers 1915. ©PVDE/Bridgerman Images

La parution du premier tome de la biographie de Franz Kafka par Reiner Stach révèle l’envergure de son projet: un mausolée littéraire. Il n’en fallait pas moins pour sonder la vie et l’œuvre du génie de Prague pour qui la solitude était la condition de la création.


« Pour écrire, j’ai besoin de vivre à l’écart, non pas “comme un ermite”, ce ne serait pas assez, mais comme un mort. »

Le problème avec Kafka (1883-1924) ? Plus on le lit, plus on se demande ce que l’on pourrait ajouter à tout ce qui a déjà été dit et écrit. Après (mûre) réflexion, notre réponse : rien. On ne peut rien ajouter à tout ce qui a déjà été dit et écrit. On peut seulement rassembler un faisceau de phrases et fusées qui reconstitueront le Kafka que l’on aime – comme un puzzle dont les pièces seraient toujours les mêmes, et la figure recomposée, pourtant toujours singulière : définition possible du lecteur ou de la lectrice.

Mais l’on aurait aussi bien pu s’abstenir–on se souvient du mot d’Einstein :« Je n’ai pas pu le lire, l’esprit humain n’est pas assez compliqué pour le comprendre. » Se méfier. On est passé outre, pour une raison simple, que définit Franz Werfel (1934) : « Quand je vis pour la première fois F. Kafka face à face, je sus tout de suite qu’il était “un messager du Roi”. Je n’ai jamais perdu ce sentiment en sa présence. L’admiration, l’amour que je lui portais furent toujours mêlés d’un étrange frisson. À cette époque, les autres goûtaient avec un ravissement d’esthètes sa prétendue originalité, mais moi, j’avais le pressentiment qu’il s’agissait non pas tout à fait d’un être humain, mais d’une créature qui avait reçu tragiquement trop de dons surnaturels en partage. Kafka est un envoyé d’en-haut, un grand élu, et seules l’époque et les circonstances l’ont amené à déverser dans des paraboles poétiques le savoir qu’il tient de l’autre monde et son ineffable expérience. J’ai toujours eu conscience de cette distance entre lui et moi, qui ne suis qu’un poète… »

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Outre les 350 pages (!) que Kafka considérait avoir menées à bien et les 3 400 pages de journaux et fragments (dont trois romans inachevés), voici ce qui oblige : « une créature qui avait reçu tragiquement trop de dons surnaturels », obsédée, « aveuglée par la vérité » –versus la beauté, « véhicule commode de l’émotion esthétique » (Marthe Robert).

En mars 1912, Kafka note : « Qui me confirmera qu’il est vrai ou vraisemblable que c’est uniquement par suite de ma vocation littéraire que je ne m’intéresse à rien et suis par conséquent insensible. » En septembre 1912, il écrit en une nuit Le Verdict –tournant. Il trouve sa langue, l’orientation définitive de son œuvre et passe du doute esthétique à la certitude– dont Le Verdict est le premier signe : « Kafka n’a qu’une chose à dire, il la dit par l’inlassable répétition des mêmes motifs. De ce point de vue, on peut soutenir que son œuvre ne connaît pas de développement, du moins pas le développement normal d’une œuvre romanesque qui, en mûrissant, s’empare d’un monde plus varié et vaste » (M. Robert).

Le Verdict, sorti de lui « comme une délivrance couverte de saleté et de mucus »(Journal), affirme sa vocation et confirme sa solitude (obsession de sa vie) : « Le désir d’une solitude allant jusqu’à la perte de conscience » (Journal, 1913). Au moment de son ultime rupture (1917) avec Felice, il dit à Max Brod, son ami : « Ce que j’ai à faire, je ne puis le faire que seul. »À l’été 1919, son désir de solitude s’accentue : il prie même Brod de renoncer à le voir. En 1921, il demande à Milena, avec qui il échange des lettres depuis 1920, de cesser de lui écrire. Milena obéit et écrit à Brod : « Il n’y a pas dans le monde entier un être doué de sa force immense ; cette absolue et inébranlable nécessité qui le pousse vers la perfection, la pureté, la vérité. » Selon Marthe Robert, l’amour de Kafka pour Milena est la trame la plus secrète du Château.

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Si l’on cite Marthe Robert à l’occasion de la parution de la colossale biographie de Reiner Stach, c’est que l’un et l’autre nous semblent être parvenus au plus « intime » de Kafka. Stach a TOUT lu, compris et restitué avec une clarté, une intelligence et une fluidité qui tiennent de la transsubstantiation. Il suffit d’ouvrir la biographie pour comprendre : « La vie du Dr Franz Kafka, fonctionnaire des assurances et écrivain juif pragois, a duré 40 années et 11 mois. Sur ce total, son cursus scolaire et universitaire aura représenté 16 ans et 6 mois et demi. À l’âge de 39 ans, Kafka est parti à la retraite. Il est mort d’une tuberculose laryngée dans le sanatorium de la région de Vienne. »On continue ? « Exception faite de séjours dans le Reich allemand – des excursions en fin de semaine pour l’essentiel –, Kafka aura passé 45 jours à l’étranger, etc. » Encore ? « Kafka est resté célibataire. Il s’est fiancé à trois reprises : deux fois avec Felice Bauer, employée berlinoise, une fois avec la secrétaire pragoise Julie Wohryzek. On lui connaît des relations amoureuses avec quatre autres femmes. Il a vécu un peu moins de six mois aux côtés d’une femme. Il n’a pas eu de descendance. » Stach a consigné vingt ans de fréquentation de Kafka : sa familiarité avec la vie et l’œuvre est incommensurable– une obsession de 3 000 pages. Nous disposons des 950 premières : le premier des trois tomes que compte la biographie, qui concerne les années 1910-1915, les plus fécondes et renseignées (le Journal couvre les années 1910-1923).

Marthe Robert est aussi importante, pour d’autres raisons : elle fut la première, en 1954, à traduire le Journal de Kafka, qui l’occupera toute sa vie– la traduction lui a conféré une familiarité avec l’écrivain complémentaire de celle de Stach, presque aussi riche. Son intelligence littéraire des textes, ses aperçus philologiques (sur l’allemand du Pragois, le yiddish, le bohémien) sont, eux aussi, incommensurables : « Si Kafka a délivré un “message” universel, si son œuvre est prophétique, sa parole est d’autant plus puissante qu’il ne parle pas de l’universel et ne vise pas à la prophétie. Partant de faits particuliers, localisés, subjectifs à l’extrême, il est vrai que son génie (dont il était conscient) touche d’un coup au drame universel de la pensée, mais c’est seulement en vertu d’une grâce, celle de l’humilité qui, en fin de compte, doit être regardée comme le plus grand secret de son art. »

À lire

Reiner Stach, Kafka : le temps des décisions (1910-1915), t. I(trad. Régis Quatresous), Le Cherche Midi, 2023. Tome II à paraître le 9 novembre.

Raphaël Meltz, À travers les nuits : F. Kafka 1912, Buchet-Chastel, 2023.

A travers les nuits: Franz Kafka 1912

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Léa Veinstein, Les Philosophes lisent Kafka : Benjamin, Arendt, Anders, Adorno, MSH, 2021.

Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka, Calmann-Lévy, 1979.

Du Moyen Âge, de la castagne et de l’Europe

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Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955). D.R.

En 1949, le philosophe espagnol José Ortega y Gasset prononce une conférence à l’université libre de Berlin sur l’avenir de l’Europe…


Don Quichotte de l’hispanisme français, Jean Canavaggio a eu l’infortune de mourir le 21 août, en pleine canicule et en pleine tempête. Hasard des publications, les éditions Bartillat publient son dernier ouvrage, traduction d’Une Méditation sur l’Europe à partir de l’ouvrage d’Ortega y Gasset de 1949… Trois quarts de siècle plus tard, après une guerre en Bosnie et pendant une autre en Ukraine, ces réflexions ne sont-elles pas surannées ?

Nombreux sont ceux qui, comme les pro et les anti-dreyfusards, ont un jour eu la bêtise de parler Europe lors d’un repas de famille. Sortir, rester ? Européaniser la France ou franciser l’Europe ? États-Unis d’Europe, ou Europe vendue aux États-Unis ?

Bienfaits et tares

Si l’on suit le raisonnement paradoxal de José Ortega y Gasset — il n’y avait qu’un ex-élève de Jésuite pour y penser —, le Français partagé entre les bienfaits de l’Europe (soyons honnête : qui ne trouve pas commode d’aller flâner à Rome un week-end ? qui ne trouve pas commode un plombier polonais sous-payé ?) et ses tares (qui ne trouve pas honteux le camembert pasteurisé ? qui ne trouve pas honteuse, comme Benoît Duteurtre dans Le Retour du général, la mayonnaise industrielle sur les œufs mimosas ?), ce Français, disions-nous est un bon Européen. Parce que l’Europe est un « double espace historique », « l’homme européen a toujours vécu à la fois dans deux espaces historiques, dans deux sociétés, l’une moins dense, mais plus large, l’Europe ; l’autre, plus dense, mais territorialement plus réduite, l’aire de chaque nation ou des étroites provinces et régions qui l’ont précédé ».

C’est dans ce dédoublement géographico-civilisationnel, et plus particulièrement son passé, qu’Ortega voit le futur européen. Deux ans avant le Traité de Paris, le chef de file de la Génération de 14 (qui n’a pas tout à fait rompu avec le Régénérationnisme de la Génération de 98) prône un rétropédalage culturel et intellectuel pour garantir l’Union européenne. « L’Europe n’est ni seulement ni vraiment un futur, mais quelque chose qui est là depuis un passé lointain ; plus encore, qui existe antérieurement aux nations qui sont aujourd’hui si clairement profilées. » Bref, la civilisation romaine — et les hellénistes, jaloux, rajouteront l’achéenne…

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Mais voilà : Ortega analysait la crise de la civilisation occidentale que les deux guerres mondiales avaient produite, civilisation « qui risque de périr sous la poussée des “barbares des temps modernes”. Ceux-ci ne sont pas, comme jadis, venus de l’extérieur, mais sont censés être endogènes », glose Jean Canavaggio dans sa préface… Ah, le présent de narration… Toute coïncidence avec des faits réels et contemporains seraient fortuite, comme on dit dans les mauvais films.

Culture latine

Le modèle civilisationnel européen est à chercher, selon le philosophe espagnol, dans « l’homme gothique », quand évoluaient « des peuples germaniques adolescents et des peuples romanisés de longue date, mais que la décadence de la civilisation antique avait ramenés à une sorte de seconde enfance ».

Le fait est que l’on se déguise médiéval, on mange médiéval, on part en week-end médiéval et, summum de la courtoisie contemporaine, on se castagne médiéval dans le béhourd. Eh oui, le premier championnat du monde de béhourd dit « Bataille des Nations » s’est tenu en Ukraine, en 2009… Le Moyen Âge est devenu un objet transactionnel européen de communauté autre que l’on retrouve dans « ce vivre ensemble » analysé par Ortega.

Cette convivencia, expliqua-t-il à Berlin en 1949, « revêtait indifféremment un aspect pacifique ou belliqueux. [Les peuples européens] combattaient dans le giron de l’Europe, comme les jumeaux Étéocle et Polynice dans le sein maternel. » Le béhourd est l’une des douloureuses preuves que se crée « au-dessus de nous, un répertoire commun d’idées, de manières et d’enthousiasmes ». Mais sûrement ne nous sommes-nous pas encore assez tapés dessus…

Canavaggio est formel : « Le moment n’est pas encore venu où [l’Europe] sera capable de “passer d’un espace économique de liberté, de démocratie et de paix à un statut de plein acteur politique”. » Il manque à l’Europe l’ennemi. La Russie, part intégrante de l’Europe, ne peut jouer le rôle du doppelgänger que l’Orient fut longtemps pour l’Occident. Nous n’avons pas « l’esprit européen ».

Une preuve ? Ortega avait primitivement intitulé sa conférence De Europa meditatio quaedam, se référant au dénominateur commun que fut la culture latine. Que Canavaggio se soit cru obligé de traduire un tel titre montre assez que nous sommes bien en train de perdre l’esprit et la culture qui si longtemps nous ont unifiés.

José Ortega y Gasset, Une méditation sur l’Europe, édition établie par Jean Canavaggio, Bertillat, septembre 2023, 169 pages.

Le retour du Général

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Le kidulting, cette nouvelle tendance que Philippe Muray avait évidemment prédite…

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D.R

L’enfance pour adultes


« Kidulting » : ce mot-valise, composé des termes anglais « adulte » et « kid » (gosse), désigne une nouvelle tendance internationale qui voit des grandes personnes s’adonner à des activités normalement réservées aux enfants, tendance annoncée et disséquée par Philippe Muray.

Le signe annonceur des trottinettes

En 2016, Michel Onfray dénonçait l’infantilisation de l’homme moderne par la prolifération des trottinettes dans les villes. Le kidulting va beaucoup plus loin. Il représente un marché important que de nombreuses entreprises sont prêtes à exploiter en proposant des espaces où des êtres humains apparemment mûrs peuvent régresser jusqu’à la prime enfance.

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À Amsterdam, Wondr nous invite à plonger dans une « piscine géante remplie de chamallows » ou à prendre une « douche de confettis ». Au Royaume-Uni et en Espagne, Dopamine Land nous permet de batifoler dans un bassin rempli de boules plastiques, de déguster du pop-corn à l’intérieur de ce qui ressemble à une machine à pop-corn géante ou de participer à des batailles de polochons. C’est pour toute la famille, mais il y a des soirées spéciales adultes. Des expériences similaires, décrites comme « immersives », sont proposées par Bubble Planet, établi en Amérique du Nord, ainsi qu’à Bruxelles, Londres et Milan, et par Ballie Ballerson, en Grande-Bretagne. Aux États-Unis et à Singapour, le Museum of Ice Cream propose non seulement des dégustations, mais aussi des piscines remplies de fausses garnitures pour glace.

Un phénomène apparu pendant le Covid

Un manuel, The Kidult Handbook, explique comment construire une cabane dans sa chambre avec des chaises et des couvertures, ou monter un spectacle de marionnettes avec ses chaussettes.

Partout, il s’agit de « booster vos émotions heureuses », c’est-à-dire de donner à son cerveau des récompenses faciles grâce à des poussées de dopamine. Ainsi le kidulting est en phase avec les clichés pseudo-psychothérapeutiques qui nous enjoignent à retrouver notre « enfant intérieur ». Son essor commence avec la pandémie et il est plébiscité surtout par la génération Y. La technologie facilite tout, sauf le passage à l’âge adulte.

Michel Sardou, ultime barde gaulois?

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Michel Sardou, 1974. © AGIP/Bridgeman Images

Sardou peut avoir ses détracteurs, être sottement accusé d’avoir un « côté scout, sectaire » et de chanter une musique « immonde », dixit la chanteuse à la mode Juliette Armanet, il demeure le visage de la France. Bonhomme, bourru et rouspéteur, il est un Gaulois réfractaire. Et le plus grand vendeur de disques français vivant.


Sardou est probablement l’un des plus authentiques spécimens gaulo-gaulois que nous ayons en rayon. Fort en voix et en gueule, héritier de la faconde méridionale et du pastis conciliateur, menant un combat plutôt désespéré contre des rondeurs léguées sans doute de génération en génération, le gaillard existe tel qu’en lui-même. Et il existe fort. Depuis longtemps. La vraie réussite pour un artiste, professait Louis Jouvet, maître en la matière, est de durer. Et il dure, Sardou. Bourru, ronchon comme au premier jour. Le Gaulois est volontiers rouspéteur. C’est son ADN. César s’en amusait, paraît-il. Michel Sardou est de ce lignage, évidemment. Il vitupère. Une manière comme une autre, plutôt pudique celle-là, de parler de ce qu’on aime, de soi, des autres, de son pays, par exemple. De la vie comme elle va. On se reconnaît assez volontiers en cela, on s’identifie aisément au bonhomme, pour tout dire. C’est là indéniablement l’une des raisons de son succès au long cours. Populaire, le succès, au sens noble du terme, faut-il le préciser.

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Or, voilà bien qu’un procès en diabolisation surgit au cœur de l’été, instruit par une chanteuse qu’on nous dit talentueuse, mais qui n’a pas encore vraiment duré, elle, et qui semble appartenir à cette génération de l’instantané et du zapping pour qui les valeurs que sont le respect des anciens, l’humilité devant ce qu’ils ont fait, leur parcours, leur gloire, leurs plaies et leurs bosses, ne doivent guère surpasser en cote celle de la cacahuète. Parmi les horribles choses dont seraient coupables ces cacochymes, et qui polluent non seulement le présent mais aussi l’avenir des générations actuelles et futures, il y aurait, figurez-vous, une chanson, de l’intéressé, Les Lacs du Connemara. La musique serait infâme, le texte indigent, le projet lamentable, la prestation consternante. Le tout, synthétise avec brio la procureure inspirée, nous donnerait tout simplement un objet labélisable « de droite ». « De droite », estampille commode et désormais consacrée pour exprimer le mépris, la haine, le dégoût, la nullité, etc.

Médine dans les bons coups, dans le bon camp

On imagine non sans effroi ce qu’aurait proféré cette même censeur(e) si Sardou avait osé inscrire à son répertoire ce grand moment de nostalgie réac assumée qu’est la jolie chanson de Jean Ferrat, La Montagne. L’hymne insurpassable du « c’était mieux avant ». Mieux au pays avec deux chèvres et quelques moutons, mieux aussi avec les vieux qui « s’essuyaient, machinal, d’un revers de manche les lèvres ». Avec surtout l’horrible mais incontournable piquette qui faisait des centenaires à ne plus que savoir en faire. Bref, toute la lyre (comme dirait Audiard, autre Gaulo-Gaulois d’excellente facture.) Mais la voix chantant étant cataloguée voix de gauche, personne n’aurait songé à sourciller. De ce fait, les couplets eux-mêmes tombaient du bon côté. Ainsi, vous bousculez Sardou sensiblement sur sa gauche (ne lui en déplaise) et hop ! Le Connemara et ses lacs entrent illico en odeur de sainteté. Tenez, je suis prêt à parier que si le très courtisé Médine se laissait aller à reprendre La Montagne, personne ne trouverait à y redire. (Sauf peut-être à propos de la piquette, cela pour des raisons que chacun comprendra sans qu’il soit besoin de s’étendre.) Médine, lui aussi est du bon camp, le bon camp de l’air du temps, voyez-vous. La preuve, on le courtise, on l’accueille, on le célèbre. Des groupes politiques en mal d’inspiration déconstructrice ou révolutionnaire, en mal surtout de souffle et de vraies visions se l’approprient, le cajolent, l’encensent. Il n’est pas jusqu’aux immondes jeux de mots antisémites qu’il s’autorise qui ne bénéficient auprès d’eux de cette forme d’indulgence qu’on accorde de coutume aux marmots parce qu’on veut bien considérer qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent. Lui sait très bien ce qu’il dit, pourquoi et pour qui il le dit. Son truc, son instrument de prédication, c’est le rap. On a le droit d’apprécier le rap. Moi, je préfère la musique. Y compris celle des Lacs du Connemara. Ce n’est pas la Cinquième ou le Requiem, ni Pavane pour une infante défunte, on en conviendra sans peine, mais ça gambade gaiement, ça bouge et virevolte à la gaillarde comme, j’imagine, dans les pubs d’Irlande, au fond de la nuit et du tonneau de bière.

Cela dit, si Médine venait à enfourcher le cheval Ferrat pour adapter La Montagne, il pourrait, dans le droit fil de son louable effort, élever le propos jusqu’à reprendre, du même Jean Ferrat, Nuit et Brouillard, ce magnifique manifeste de révolte, de refus face au génocide juif, face à la menace toujours si sournoise et si putride de l’antisémitisme. « Je twisterais les mots s’il fallait les twister », proclame Ferrat. Chez Médine, cela pourrait donner : « Je raperais les mots s’il fallait les raper. » Nous autres, on s’en accommoderait. On verrait là un signal fort, comme on dit aujourd’hui. Oui, on applaudirait. Comme on applaudira à tout ce qui pourra contribuer si peu que ce soit à faire que jamais – au grand jamais – une petite voix blessée s’élevant des profondeurs de notre beau pays ne vienne nous seriner en boucle : « Ne m’appelez plus jamais France /La France, elle m’a laissé tomber / Ne m’appelez plus jamais France, c’est ma dernière volonté. »

Une épopée française : Quand la France était la France

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Trahi par le bruit

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D.R

Pensant peut-être bien faire, trois Britanniques affirment qu’ils ont mis au point un programme qui déchiffre ce que vous tapez sur votre clavier. Le Graal pour les pirates informatiques…


Tout un chacun sait que l’IA présente plusieurs dangers, dont ceux associés à ChatGPT ainsi que les deepfakes, c’est-à-dire la génération de vidéos et d’enregistrements audio truqués.

Cette liste vient de s’allonger après l’intervention de trois chercheurs britanniques au Symposium européen sur la sécurité et la confidentialité de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), organisation des professionnels de la high-tech, qui s’est tenu aux Pays-Bas du 3 au 7 juillet. Joshua Harrison, Ehsan Toreini et Maryam Mehrnezhad affirment avoir mis au point un programme capable de reconnaître les sons avec une telle précision qu’il serait même capable de déchiffrer ce que vous tapez sur votre ordinateur à partir du bruit des touches. Le son produit par les touches est enregistré. L’intelligence artificielle analyse l’enregistrement et finit par reconnaître les caractéristiques des bruits de chaque touche. Votre texte – ou votre mot de passe – est déchiffré !

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Pour arriver à des résultats convaincants, les chercheurs ont mené leur expérience avec des doigts différents et des pressions variables. Le programme atteint une précision de plus de 90 % dans le décryptage. Il est inévitable qu’un tel programme tombe un jour entre de mauvaises mains. Que ce soit en réunion Zoom, au bureau, au café ou tout autre lieu public, vous ne serez plus en sécurité. Un pirate pourra déchiffrer vos données les plus sensibles ou vos messages les plus intimes. Décidément, l’IA n’a pas fini de nous jouer des mauvais tours. Y a-t-il des solutions ? Les chercheurs conseillent d’éviter de saisir ses mots de passe en lieu public ou pendant une visioconférence, ou d’investir dans un clavier moins bruyant. Jusqu’à ce que ces fichues IA sachent déchiffrer les silences, comme n’importe quel psychanalyste.

Philippe Monguillot: quand la méticulosité juridique devient le cache-misère du renoncement

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La famille Monguillot, Bayonne, 8 juillet 2020 © Bob Edme/AP/SIPA

Le procès des agresseurs du chauffeur de bus de Bayonne, décédé le 5 juillet 2020, s’est ouvert devant la cour d’assises de Pau. Les accusés, Wyssem Manai et Maxime Guyennon, sont poursuivis pour « coups et blessures volontaires » ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Lundi, les images choquantes de l’altercation entre le chauffeur et les voyous ont été montrées au tribunal. « Ils étaient inarrêtables, bourrés d’adrénaline » a raconté hier Félix, témoin de la scène barbare.


À l’heure de l’ouverture du procès des agresseurs de Philippe Monguillot, le chauffeur de bus décédé sous les coups de ses agresseurs à qui il avait demandé leurs titres de transport, la requalification par le juge d’instruction des termes de la poursuite interroge sur la capacité du système judiciaire à traiter la criminalité dans ses nouvelles modalités et à se déprendre de sa bien-pensance. Péguy exhortait notamment les intellectuels à voir ce qu’ils voyaient pour accomplir leur tâche (« Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit »). Si les juristes étaient des intellectuels, cela se saurait. Jamais, dit-on, selon le mot de Giraudoux, poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité.

On oppose notre subtilité et notre méticulosité à la barbarie et à l’ensauvagement

Le système judiciaire, et tout particulièrement le système pénal, est depuis quelques années en proie à un drôle de mal ; quelques affaires médiatiques suggèrent que celui-ci ne semble plus tant attaché à traduire en infractions pénales la violence spécifique qui ébranle la société qu’à la défendre, prétendument, en technicisant à outrance les affaires qui lui sont soumises. Ne lui en déplaise, le code pénal, rédigé en langue française, n’est pas rempli que de concepts abstraits qui échapperaient au pauvre sens commun du citoyen. Mais Alain Finkielkraut nous avait prévenus, citant cette phrase de Saul Bellow : « Une grande quantité d’intelligence peut être investie dans l’ignorance lorsque le besoin d’illusion est profond. »

A lire aussi: Le mois d’août amer de Gilles-William Goldnadel

Ainsi, le juge pénal fait-il, dans certaines affaires, preuve d’une méticulosité toute particulière lorsqu’il s’agit de qualifier les faits en vue des poursuites ou des condamnations. C’est à croire que plus le crime est horrible, plus il faudrait juridiquement faire croire aux citoyens qu’ils n’ont pas vu ce qu’ils ont vu.

Dans l’affaire de l’assassinat de Sarah Halimi : évidence du caractère antisémite du crime, subtilité de l’usage de l’irresponsabilité pour consommation de stupéfiants. Dans l’affaire de la mort de Philippe Monguillot : évidence de la sauvagerie devenue ordinaire de barbares du quotidien, subtilité de l’absence d’intention de donner la mort[1]. C’est à croire que le juge pénal ne se targue plus tant de protéger sans scrupule ses concitoyens d’une violence elle-même aveugle que de parler un langage qu’il ne comprend que lui-même. Comprenez : il est bien plus « convenable » de ne pas se passionner pour ces sujets-là… ce qui sous-entend largement qu’ils sont des sujets à part entière et qu’il y aurait un motif pour s’en passionner !

Petits caïds…

Avant, on exposait sans vergogne le crime qui se cachait. Aujourd’hui, on dénonce timidement des faits de haine plus grossiers que ce que nos infractions pénales prévoient. Les crimes à caractère raciaux sont bien largement vilipendés mais les atteintes ignobles et sauvages au vivre-ensemble sont traitées comme de vulgaires agissements de petits caïds, éternellement petits semble-t-il. Voire pire, comme des trésors d’archéologie juridique ; une occasion en or de se torturer les méninges sur l’autel d’une idée d’Albert Camus émise lors de l’épuration d’après-guerre, noble en son temps mais irriguant encore de la mauvaise façon le quotidien de la justice pénale, selon laquelle on ne s’abaisse pas au niveau de son bourreau et on lui offre une justice digne d’un État de droit.

A lire aussi, Laurent Obertone: La foudre de la violence gratuite peut tomber sur n’importe qui

Ces pudibonderies judiciaires ne cachent que mal la reconnaissance tacite du caractère particulier de certains crimes et la construction d’une justice d’exception, pour le coup, marquée par un important « deux poids, deux mesures ». La condamnation exemplaire et la poursuite exemplaire n’ont pas encore pointé le bout de leur nez. À la place, la France, qu’on dit cartésienne[2], se paie de mots. 


[1] Tels sont les termes de la décision définitive du juge d’instruction.

[2] Emprunt à Michel Onfray.

Lampedusa, la voie est libre…

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Lampedusa, Italie, 18 septembre 2023 © Cecilia Fabiano/LaPresse cecilia/SIPA

Les idéologues au pouvoir sont complices des invasions migratoires, analyse notre chroniqueur


Pour les migrants, la voie est libre. L’Europe « humaniste » n’engagera pas l’épreuve de force contre les invasions organisées. Elles ont pris pour cible, cette fois, la petite île italienne de Lampedusa (6000 habitants). Ces derniers jours, plus de 10 000 Africains, embarqués depuis Sfax (Tunisie) sur près de 400 embarcations, ont pris d’assaut cette entrée occidentale laissée sans défense depuis trente ans.

Darmanin, Macron, Mitterrand, Pape François : tous d’accord !

Le gouvernement français feint de s’émouvoir de ces jeunes hommes qui disent, devant les caméras, vouloir rejoindre la France et ses aides sociales. En réalité, le gouvernement s’en tiendra, comme l’Union européenne, à des postures dissimulant leur acquiescement idéologique. Ainsi, Gérald Darmanin a-t-il promis ce lundi matin sur Europe 1, d’ « être ferme ». Mais Serge July rappelle, dans Libération de ce même jour, ce que déclarait le ministre de l’Intérieur le 6 décembre 2022 devant l’Assemblée : « Nous pensons que l’immigration fait partie de la France et des Français depuis toujours. L’immigration est un fait. Il ne sert à rien d’être contre ». Cette conviction, qui réjouit Libé, est également celle d’Emmanuel Macron pour qui « la France a toujours été un pays d’immigration ». Cette vision, historiquement fausse, rejoint ce que disait jadis François Mitterrand : « Les immigrés en France sont ici chez eux et quiconque tient un autre raisonnement tient le raisonnement de la haine et de la ségrégation raciste ». 

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Le « progressisme », qui défend la société ouverte et post-nationale, est prêt à accompagner cette submersion que le pape lui-même, rejoint par Jean-Luc Mélenchon, défend au nom d’une fraternité humaine hémiplégique.

En politique, l’émotion est mauvaise conseillère

Il ne faut rien attendre des actuels dirigeants européens ou français : ils ont choisi de baisser les bras devant une immigration de peuplement qu’ils ne voient pas comme un danger pour la cohésion nationale. En réalité, le poids de l’idéologie mondialiste les imprègne jusqu’à les aveugler sur les effets, pourtant dès à présent désastreux, des chocs de cultures et de civilisations. « Un bébé est mort à Lampedusa », a argumenté Darmanin en reprochant à Marion Maréchal de s’être rendue immédiatement sur place. François Gemenne, co-auteur du 6 ème rapport du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (Giec), a qualifié la représentante de Reconquête ! de « pin-up » puis de « charognarde », en dévoilant du même coup l’emprise dogmatique du Giec et son terrorisme intellectuel.

Le registre de l’émotion avait déjà conduit en 2015 la chancelière Angela Merkel à ouvrir unilatéralement les portes de l’Allemagne, sous les applaudissements des belles âmes, à un million de Syriens, après la divulgation de la photo d’un enfant noyé échoué sur une plage turque. Reste que ces idéologues, fascinés par l’Autre, affichent leur profond mépris pour les peuples autochtones qui s’inquiètent de leur survie. Simon Leys avait noté : « Dans un système totalitaire, chaque fois que le bon sens entre en conflit avec le dogme, c’est toujours le bon sens qui perd ». En finir avec le dogme.

Wokisme: Nora l’exploratrice

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La journaliste Nora Bussigny © Samuel Kirszenbaum pour Albin Michel

Le wokisme existe. Nora Bussigny l’a rencontré…


Le wokisme existe. De nombreux et passionnants ouvrages ont déjà été consacrés à cette idéologie multiforme qui a gangréné tous les milieux, universitaires, médiatiques, culturels, associatifs, et certaines entreprises.

Dans La religion woke, Jean-François Braunstein soulignait que, pour la première fois dans l’histoire moderne, un « culte » né « dans les universités, avec ses dogmes et ses fidèles » avait envahi l’ensemble de la société, menaçant celle-ci de destruction. De son côté, Bérénice Levet notait que « de l’extension du domaine du wokisme, la langue est un autre puissant indice » (Le courage de la dissidence, Éditions de l’Observatoire). La novlangue woke imprègne en effet les discours les plus sophistiqués (universitaires) comme les plus simples (politiques et militants) et a pour but, comme toute langue totalitaire, de transformer notre perception du réel : l’écriture dite inclusive et des expressions comme « privilège blanc », « hétéronormativité », « cisgenre », « racisme systémique », « masculinité toxique », « écoféminisme », « grossophobie », etc. envahissent les lieux de savoir et les médias. La simplicité dogmatique d’une idéologie scindant le monde en catégories distinctes et antagonistes – Blancs/racisés, hommes/femmes, handicapés/valides, hétérosexuels/homosexuels, cisgenres/transgenres, gros/minces, etc. – facilite les revendications identitaires et victimaires au nom de la « justice sociale » et accélère la désintégration de la société.

Bienvenue au Wokistan

L’idéologie woke existe – ses militants sont nombreux et actifs. Une journaliste a plongé corps et âme dans cette galaxie étrange afin de montrer comment ce faux progressisme est en réalité un « fascisme ordinaire défendu par de nouveaux inquisiteurs ».

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Nora Bussigny, journaliste travaillant pour Le Point et le nouveau média Factuel, s’est immergée pendant un an dans différents espaces imprégnés de wokisme, réseaux sociaux, associations ou milieux universitaires, afin de tenter de comprendre les ressorts qui animent les militants, activistes et sympathisants de cette idéologie. Elle n’y est pas allée la fleur au fusil, pleine de convictions, mais au contraire remplie d’appréhensions, inquiète et soucieuse de ne pas laisser ses a priori l’emporter sur un travail de terrain dans lequel, écrit-elle, elle a voulu se perdre jusqu’à douter d’elle-même. N’étant, de son propre aveu, ni éditorialiste, ni sociologue, ni polémiste, elle a souhaité « vivre cet affect » directement dans des groupes de paroles, des manifestations ou des associations. Elle a rassemblé les faits, les discussions, les discours et les slogans récoltés au fil de ses expériences dans un livre qui vient de paraître, Les nouveaux inquisiteurs (Albin Michel). Bienvenue au Wokistan !

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La première immersion s’effectue sur les réseaux sociaux et sur internet, à la rencontre de centaines de « communautés » ou de groupes se réclamant du féminisme, de l’antiracisme, du transgenrisme, etc. Le groupe « Féministe déprimé.e en relation hétéronormative » est difficile d’accès et se veut impitoyable : « Une preuve que l’orientation sexuelle n’est pas un choix : il existe des femmes hétéros. » Ces formules absolues et risibles foisonnent sur les sites les plus radicaux. De plus, au fur et à mesure qu’elle avance dans le dédale des « communautés » via les réseaux ou les podcasts des activistes, Nora Bussigny constate que la transphobie et l’islamophobie y sont régulièrement et singulièrement dénoncées. L’omniprésente intersectionnalité des luttes n’est souvent qu’un prétexte à la propagation de certaines causes pouvant être sujettes à un rejet dans la société – le transgenrisme, le « racialisme » ou l’islamisme (voile, burqini, abaya) – et qui, pour tenter de s’imposer, s’adossent à des causes considérées comme plus universelles et plus acceptables comme le mouvement LGBT, l’antiracisme et le féminisme. Le vocabulaire issu de l’idéologie woke compose une novlangue véhiculée par les plus éminents représentants des différentes branches du wokisme. Afin de « maîtriser pleinement le jargon et le processus de pensée » des nouveaux inquisiteurs en chef, la journaliste a écouté et lu entre autres Martine Harmange, Alice Coffin, Lauren Bastide, Rokhaya Diallo, Grace Ly ou l’inénarrable Paul B. Preciado. La mécanique sémantique totalitaire, mélange huilé de phraséologies absconses et de slogans émotionnels facilement assimilables, est rodée et répétée à satiété – elle sera gobée et régurgitée telle quelle par les militants.


Les chapitres sur la « Pride radicale » – une dizaine de collectifs luttant, pêle-mêle, contre le racisme, le capitalisme, l’handiphobie, la psychophobie, et pour les droits LGBT et la défense des migrants – relèvent de la tragi-comédie. La journaliste rencontre des « personnes aux cheveux roses, bleus, crêtes, etc. » qui se font appeler « Mirage », « Nuage » ou « Pensée » et dont les pronoms sont « iel », « ael » ou « ul ». Tout ce petit monde a l’air un peu perdu, pour ne pas dire plus – ce qui est, souligne la journaliste, une constante dans les milieux wokes. Déguisée – faux piercings, salopette déchirée, couettes hautes et Doc Martens aux pieds – Nora Bussigny suit une formation en vue de participer à un curieux service d’ordre pour cette fameuse « Pride radicale » : il s’agit de faire respecter la non-mixité dans les différents groupes victimaires qui participeront au défilé. Cela donne des dialogues savoureux entre activistes :

– « Le cortège des racisés et afro-descendants est non-mixte, donc le service d’ordre qui s’occupe de les aider ne peut pas être blanc !

– Attendez, vous vouliez mettre des Blancs pour gérer la non-mixité ?

– Bah, c’est le cortège qui est en non-mixité, pas les bénévoles ! Sinon on n’aura pas assez de bénévoles racisés »

Le wokisme est une source inépuisable de scènes tragi-comiques de ce genre. « À l’écoute de ce charabia, les bras m’en tombent », écrit Nora Bussigny qui découvrira plus tard les affres de la militante devant repousser à l’arrière, dans « le cortège mixte », des « manifestants non racisés » mécontents de ne pas pouvoir montrer ostensiblement qu’ils sont des « alliés » tout ce qu’il y a de plus « déconstruits » et « prêts à soutenir les personnes racisées dans leur combat ».

Les fous du moi

Nora Bussigny ne pouvait pas ne pas s’immerger dans l’antre universitaire du wokisme, l’Université Paris-VIII. Cette université n’en est plus une – les murs salis de tags anti-police, anti-capitalisme et anti-Israël, elle est devenue une sorte de ZAD politique et militante entièrement acquise aux théories wokes. La journaliste note une fois de plus le paradoxe suivant : des associations universitaires se disant « inclusives » organisent des réunions « sans hommes cis » ou sans personnes non racisées (Blancs), au gré de « débats » qui ne sont en vérité que des tribunes victimaires et revendicatives. La sociologie et ses satellites sur le genre, le féminisme, le racisme et le décolonialisme attirent des étudiants panurgiques, conformistes, avachis sur de pseudo-certitudes rabâchées ne demandant aucun effort intellectuel. Et Nora Bussigny de conclure son chapitre : « La question du wokisme, pieuvre insaisissable pour la plupart des gens, est donc bel et bien en train de hanter les couloirs de nos universités. […] Elle s’étend, fait tache d’huile, fleuve en crue qu’il va être difficile de faire retourner dans son lit. » En effet, de plus en plus rares sont aujourd’hui les universités françaises n’ayant pas en leur sein un département sur les « études de genre » permettant aux étudiants de découvrir, par exemple, comme à Paris-VIII, les « stratégies d’écriture des désirs lesbiens et queers dans la littérature contemporaine espagnole ».

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Nora Bussigny s’attarde sur le cas très intéressant de Gabrielle Deydier, féministe obèse dont l’incroyable histoire révèle les véritables intentions du wokisme – remplacer les sociétés occidentales par des structures instables et fluides où tous les fous du « moi » règneront – et le fanatisme qui anime ses militants lorsqu’il s’agit de tuer socialement un contradicteur. Gabrielle Deydier a écrit et réalisé des documentaires sur l’obésité. Elle aurait dû logiquement recevoir le soutien des militants « progressistes » luttant contre toutes les formes de discrimination, y compris celles touchant les personnes obèses. Oui, mais voilà… Gabrielle Deydier, dans un papier intitulé « La sororité à deux vitesses », a soutenu Mila et dénoncé la duplicité de certaines « féministes » accusant l’adolescente lesbienne d’islamophobie. Le lecteur découvre alors, effaré, les obstacles mis sur son chemin par des groupes de pression lui reprochant de ne pas être anticapitaliste, intersectionnelle et d’extrême gauche – bref, d’être une « facho » – ou lui conseillant de « surveiller son langage peu inclusif » : Gabrielle Deydier utilise en effet les mots « obèse » et « surpoids », termes jugés « stigmatisants » et « pathologisants » par les militants du fat-activism. Et le délire continue : ayant annoncé son intention de maigrir, elle sera alors également accusée de… “grossophobie intériorisée” » !

Bien sûr, Nora Bussigny a rencontré des militants peu convaincus par le wokisme ambiant. Isolés volontairement ou à cause de l’acharnement d’activistes radicaux, ils restent à la marge des mouvements ou disparaissent totalement des radars. Leurs voix sont devenues inaudibles – seules la fureur imbécile et la radicalité bruyante du militantisme intersectionnel ont droit au chapitre. Selon un principe révolutionnaire immuable, personne n’est d’ailleurs à l’abri d’une mise à l’écart : on trouve toujours plus radical, plus déterminé et plus « pur » que soi.

Derrière le « progressisme » revendiqué de ces milieux militants, la journaliste avoue avoir vu et avoir voulu montrer « l’enfer du décor ». Objectif atteint.

Yushi forever!

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L'écrivain Roland Jaccard © Hannah Assouline / Causeur

Roland Jaccard s’est suicidé il y a deux ans, le 20 septembre 2021  


Et Dieu créa le natto. Le mets japonais fut proposé uniquement dans le « menu jaccard », formule enregistrée dans le système informatique de chez Yushi, boui-boui japonais près du Flore où l’essayiste septuagénaire tenait son salon littéraire du mardi au vendredi soir.

Le natto — des grains de soja fermentés — était la pièce de résistance du menu créé sur mesure pour le vieil Helvète, connu dans le milieu germanopratin pour son Que sais-je ? sur Freud ainsi que pour son essai mélancolique L’Exil intérieur. Chez Yushi, Jaccard était le maître du lieu, encore plus que Sollers à la Closerie : la brasserie Boulevard Montparnasse n’a pas souffert de la mort du célèbre habitué, tandis que le restaurant nippon, où l’entourage jaccardien représentait la moitié du chiffre d’affaires, a dû réviser son modèle économique après le suicide du Suisse.

Ah, les enjeux financiers… on y pensait à chaque plongée dans le natto des baguettes en bois jetables, tenues habilement par des doigts fripés : que le client éponyme avait droit au menu jaccard, à dix-sept euros la direction perdait, la minoration du prix constituait une commission pour son activité de rabatteur. Gertrude Stein serait retournée dans sa tombe de voir l’évolution du salon littéraire ! On était loin de l’ambiance de la rue de Fleurus : les verres tremblaient au passage de la ligne 10 par-dessous le sol, alors que la salle principale se remplissait de fumée quand les cuisiniers khmers surchargeaient le barbecue. Côté assistance, Picasso avait cédé la place à Pajak, et Sherwood Anderson à Steven Sampson : le nouveau siècle manquait l’éclat des années folles. Pourtant, le principe restait le même : fabriquer une atmosphère bohémienne, se moquer des conventions bourgeoises, tout en enviant l’argent des riches illettrés.

A quel camp appartenais-je : celui des beaufs ou celui des bonzes ? Jaccard avait tranché : un « milliardaire américain » – l’épithète qu’il m’a attribuée – était doublement philistin, voire un objet de ridicule. J’intégrais la lignée de têtes de turcs de la rue des Ciseaux, et ce, bien avant la métamorphose de mon ami en vidéaste, quand, ayant lâché une partie de son activité d’écrivain en faveur de sa chaîne YouTube, il endossa le rôle d’interviewer, mettant en scène des dialogues ponctués par des questions cocasses. Postées sur causeur.fr, ces vidéos ont disparu – sacrifiées sur l’autel de la cancel culture lorsque You Tube, filiale de la boîte de Mark Zuckerberg, effaça la chaîne de mon ami, jugée « incompatible avec les valeurs de la communauté ».

Y avait-il de plus flagrant affront à la communauté que le natto, clivant par sa viscosité et par son odeur ? Quand les baguettes du maître s’approchaient de ses lèvres, l’entourage retenait son souffle : le gourou réussirait-il à avaler la fève gluante ? On assistait à une célébration tacite de l’éjaculat, officiée par le seul initié au menu jaccard. Le cadre délabré du boui-boui japonais se transformait en lieu d’une révolution téléologique : la fraction du pain — rite convenu — s’éclipsait devant une chorégraphie exotique, empruntée au pays du soleil levant. À cet-instant-là, on s’en foutait de la trentaine de livres publiés par l’écrivain prolifique, son geste prodigieux abrogeait sa production textuelle comme celui du Christ annulait l’ancienne Alliance, rien ne comptait en dehors de ses mains tachetées, ses baguettes effritées et le petit grain agonisant : la vérité se résumait en une fève de soja fermentée. Une fois ingurgitée par le Suisse, saurait-elle germer ?

De nombreux traités internationaux ont été signés à Genève, grâce au don local pour la neutralité ; la diplomatie chez Yushi manquait le faste du Palais des Nations, mais Jaccard le compensait par sa verve, héritée d’un père diplomate. Il rassemblait des adversaires historiques à sa table branlante. Marxistes et fachos se côtoyaient autour d’une tiède soupe miso, idem pour les sionistes et les antisémites. Les catholiques et les anarchistes se délectant des brochettes de bœuf carbonisées ou du thon cru fraîchement décongelé. La pauvreté du repas aiguisait les esprits, Jaccard exaltait la virulence, l’âpreté du natto trouvait son reflet dans le visage des convives, l’harmonie la plus mélodieuse à son oreille fut celle de la dissonance ; Viennois à l’âme, il cherchait à recréer l’esthétique de Schönberg.

La dissonance sexuelle, la stridente musique de fond, reposait sur une présence féminine, faute de quoi la misogynie — thème rassembleur entre mecs — tombait à plat. De même qu’à la fin de la messe, les fidèles se tournent vers la statue de la Vierge, de même rue des Ciseaux les saillies antiféministes se fondaient en coups d’œil vers la mascotte, notre icône vivante, Marie Céhère.

Sacrée Marie, à vingt-cinq ans élue Mme Jaccard, troisième épouse attitrée, s’asseyait au fond de la salle, installée dans la niche formée par deux murs, silencieuse et énigmatique. Insaisissable, à part son corps : dans les vidéos de son mari, on lorgnait chaque centimètre de sa peau d’albâtre, par l’intermédiaire de You Tube, on dévorait sa silhouette sublime, on reconnaissait la marque de ses soutien-gorge en dentelle et de ses culottes minces comme ses lèvres. Lorsque je me trouvais seul avec elle au restaurant — Jaccard se faisait attendre — j’en rougissais de honte, mon esprit rempli d’images érotiques laissées par le visionnage en boucle de leurs films.

Marie percevait ma gêne, la compassion fusait de ses yeux bleus, ainsi que de l’indulgence envers mon incapacité à sublimer. Doctorante, experte sur Heidegger, elle aurait pu jouer le rôle de mentor pour remplir mes lacunes en philo, si ce n’était que son antique visage mélancolique me désarçonnait, j’étais démuni, je visualisais une statue de la Vierge, je ne songeais qu’à ses culottes, j’avais envie de téter, d’être bercé dans ses bras comme le bébé Jésus.

On attendait en silence l’arrivée de son époux. Les cuisiniers khmers furent les premiers à le saluer, pendant qu’il progressait lentement à travers l’étroit couloir rallongeant le comptoir à sushi. Il appelait chacun par son prénom — c’était de la famille —, avec une attention particulière pour la serveuse et le chef de salle, affublés de sobriquets affectueux : « petite sœur » et « Maître Li ». Sa mère avait vécu sous les Habsbourg, il en avait hérité un goût pour les hiérarchies. Le 8, rue des Ciseaux fut son domaine enchanté, son empire étriqué. Il faisait preuve d’une condescendance bienveillante lors des échanges avec ses sujets. La salle entière se retournait voir la provenance de sa voix retentissante, des tabourets au comptoir jusqu’aux tables modernes devant la vitrine. Les trentenaires assis devant le présentoir de poisson cru s’émerveillaient de ce profil atypique : un vieil homme svelte se penchait devant tel un Giacometti, habillé en doudoune noir UNIQLO, sa tête argentée coiffée d’une casquette à la Che Guevara.

« Ah ! » disait-il, étonné, en arrivant dans la partie de la salle réservée à sa bande, comme si notre présence relevait d’une pure coïncidence (chose inexistante dans sa vie). Assassiner l’essayiste aurait été un jeu d’enfant, vu la prévisibilité de son circuit : déjeuner aux Trois Bonheurs à côté du Bon Marché, suivi d’un café au SIP et un thé au Flore. Il s’accordait une petite pause en fin d’après-midi dans son grenier rue d’Oudinot avant de retourner à Saint-Germain de Près pour déguster le menu jaccard. Grâce à ce rythme régulier son poids ne fluctuait pas : la même nourriture descendait son œsophage jour après jour, les graines de natto rejoignaient le même potpourri digestif à 22h.

Même fixité concernant son trône : inamovible, ce fauteuil de réalisateur arborait sur son dossier le drapeau carré de couleur rouge à croix blanche. Il était posé en biais, permettant au Suisse d’occuper deux places afin de se dégourdir les jambes : l’empereur de Yushi méritait au moins ça !

« Pourquoi êtes-vous tous si fascinés par Jaccard ? » nous a demandé un jour une amie romancière. On était au cocktail trimestriel de L’Atelier du roman, revue dont les collaborateurs comprenaient un certain nombre d’aficionados de Yushi. Grozdanovitch s’est efforcé à répondre, mettant en avant l’intellectualisme du chroniqueur, la vivacité des débats qu’il animait, le haut niveau de l’assistance à sa cour.

À mon tour, j’ai expliqué : « Par masochisme. »

Notre interlocutrice était bouche bée.

« Oui », ai-je poursuivi. « Tu vois, jamais Jaccard ne serait venu à cette réunion. »

« Ah bon ? »

On était un mardi vers 20h.

« Je sais exactement où il se trouve à ce moment précis. »

« Tu travailles pour le DGSI ? »

J’ai regardé ma montre pour vérifier l’heure.

« Roland Jaccard est assis à l’arrêt de bus Vaneau — Saint-Romain, il attend le 86 ou le 70. »

« Comment peux-tu savoir ? »

J’ai ri aux éclats.

« Jaccard vit dans le carcan de Jaccard. »

Une tautologie tue toute autre proposition, on le savait chez Yushi, où le maître s’en servait pour asseoir sa domination. La romancière progressiste ne pouvait admettre le lien entre une conversation et une partie d’échecs.

« Il prend le bus » ai-je rajouté, « pour vaincre ».

Clint Eastwood me venait à l’esprit, le héros de Roland qui montait à cheval pour aller à l’encontre de ses adversaires. Jaccard le considérait avec la même estime que John Wayne et son ami Clément Rosset. Verbe et flingue étaient interchangeables, une publication remplaçait une fusillade.

Il était un cowboy frustré, lisant Schopenhauer par défaut ; son véritable plaisir venait devant le lecteur DVD, quand il regardait les films de John Ford ou Howard Hawks. Il n’a jamais fait le deuil de son rêve américain, devenir cinéaste à Hollywood ; être écrivain francophone était une piètre consolation. Le dimanche au Lutétia, il compensait l’échec de sa vie en jouant aux échecs, les canyons formés par la Tour, le Fou et le Cavalier lui rappelaient ceux de Ford, le temps d’une partie il méritait enfin son fauteuil de réalisateur, à travers les pions il écrivait un film d’auteur.

Sinon, en semaine, il se vengeait rue des Ciseaux. La fève de natto était comme un pion, il la déplaçait avec circonspection, il gardait le droit de reprendre son coup. Lui qui affectionnait le blitz aux échecs mangeait lentement, pour reporter la fin de partie. Combien de grains avaient-ils dans le bol servi avec le menu jaccard ? Il prenait un quart d’heure entre chacun, histoire de concentrer l’attention de l’auditoire. « Ceci est mon corps » semblait-il vouloir dire. On pensait à Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, avec Woody Allen en spermatozoïde. On s’identifiait aux grains gluants, la postérité de Jaccard — antinataliste fanatique— était nous !

Quant à Sigmund, Jaccard prétendait que la leçon centrale à retenir était celle de l’ambivalence. Moi, je n’y crois pas. La mise en Cène chez Yushi illustrait un autre aspect du précurseur viennois : le conflit sous-jacent, la violence imminente. Hommes et femmes parmi les invités furent tous séduits par sa démonstration de virilité : voilà un Vaudois capable de dire des vacheries ! Lorsque ses baguettes caressaient méchamment la fève, il jouait au chat et à la souris, il nous obligeait de faire face à notre soumission.

Si aujourd’hui le menu jaccard a disparu, on peut trouver parfois le natto dans d’autres établissements japonais. Lorsque cela m’arrive, j’éprouve toujours une sensation d’inquiétante étrangeté. Par fidélité je le commande, en dépit de son goût infecte. En l’approchant de ma bouche, j’essaie d’imaginer si dedans il y aura la présence réelle de feu mon ami vaudois. Qu’importe, ça ne mange pas de pain de le contempler.