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A chacun son génocide

Un génocide par-ci, un génocide par-là


Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.

Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.

L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?

Reconnaître le fascisme

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La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.


En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».

Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.

Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.

Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.

A lire aussi, Charles Rojzman: Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.

La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?

Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.

C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.

Reconnaître le fascisme

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Une minute pour Quentin

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Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.


L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.

« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.

Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.

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A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.

Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.

Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.


Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :

De Charlie Kirk à Quentin, l’extrême gauche tue


Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.

Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.

La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.

Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.

En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.

L’ordre mondial: un open bar!

Les mauvaises manières de Donald Trump scandalisent les Européens. Il ne fait pourtant que perpétuer la vieille tradition américaine d’ingérences qui s’inscrit désormais dans une mondialisation des conflits. Les grandes puissances sont en concurrence sur tout et partout sur terre. Et le Vieux Continent peine à s’adapter à ce nouveau désordre du monde.


En Europe, les chancelleries et les plateaux de télé sont en proie à une crise de nostalgie. On y déplore la mort de cet « ordre international » qui aurait régi les relations internationales pendant des décennies. Et c’est Donald Trump qui l’aurait assassiné, pour imposer un nouvel ordre où la force prime le droit. Selon son proche conseiller Stephen Miller, nous vivons dans un monde « gouverné par la force ». Puisque les États-Unis sont une superpuissance, « sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance ». La nostalgie européenne est-elle justifiée ? Est-ce Trump qui, tout seul, a tué le vieil ordre ? L’a-t-il vraiment remplacé – comme l’assurent de très doctes commentateurs – par une doctrine des sphères d’influence, divisant le monde entre l’Amérique, la Chine et la Russie, et abandonnant l’Europe à son triste sort ?

De Monroe à Donroe

Nombre d’analystes affirment donc que Trump veut se focaliser sur l’hémisphère américain, autrement dit qu’il réactive la doctrine Monroe. En réalité, les États-Unis ont toujours traité les nations latino-américaines comme des inférieures. Selon la logique des puissances montantes, ils ont d’abord imposé leur hégémonie aux pays les plus proches et les plus fragiles, avant de projeter plus loin leur influence. Ils ont ainsi profité de la faiblesse du Mexique pour lui prendre le Texas et la Haute-Californie. À la fin du xixe siècle, après avoir annexé Hawaï et une partie de Samoa, ils ont exploité la faiblesse de l’Espagne pour lui prendre Porto Rico, Guam et les Philippines, et étendre un protectorat virtuel sur Cuba. Entre 1898 et 1933, la « guerre des Bananes » a vu les États-Unis faire des interventions militaires dans de nombreux pays – Cuba, Mexique, Panama, République dominicaine, Haïti, Nicaragua, Honduras – pour préserver leurs intérêts commerciaux.

Si leur implication dans les deux guerres mondiales assure leur statut de superpuissance, leur rôle de champion de la démocratie dans la guerre froide est le prétexte à de multiples ingérences dans d’autres pays. Après 1945, on peut compter une trentaine d’opérations – ouvertes ou clandestines, réussies ou non – pour fomenter des coups d’État, soutenir des rebelles ou renforcer des régimes dictatoriaux en Amérique latine, Asie, Afrique et Europe. De plus, leurs forces armées officielles ou officieuses interviennent à Cuba, au Brésil, au Cambodge, à Grenade, ou au Panama, sans parler des grandes campagnes au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Les Américains ne respectaient l’ordre mondial que selon leur bon vouloir.

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Les Européens se drapaient dans leur vertu, naïvement convaincus que toutes les nations finiraient par devenir des démocraties libérales. Cependant, ils ne faisaient pas trop de vagues, car l’Amérique assurait leur défense. Mais au fil des décennies, la notion d’un ordre international s’est réduite à une feuille de vigne couvrant à peine l’outrecuidance occidentale. Les pays en développement n’y ont vu que l’expression d’une hypocrisie intolérable. Les pays autoritaires comme la Russie ou la Chine n’y ont jamais cru. Ensemble, ces deux groupes ont pris le contrôle de l’ONU, ce symbole de l’ordre mondial, dont l’activité principale consiste aujourd’hui à condamner Israël. Signe d’un monde à l’envers, en 2025 l’Iran a été élu à la présidence de la section Asie-Pacifique du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. C’est en toute cohérence que Trump a annoncé, le 7 janvier, que les États-Unis quitteraient 31 agences et commissions de l’ONU et qu’il a lancé son propre Conseil de la paix (avec un succès mitigé). Qui a piétiné l’idée d’ordre mondial ? Trump ? C’est plutôt George Bush en Irak, suivi de Poutine qui s’est emparé de la Crimée avant d’envahir l’Ukraine de manière éhontée sans perdre pour autant ses alliés chinois, iraniens et autres. C’est encore la Chine qui a fait main basse sur le Tibet et Hong Kong, tout en se présentant comme respectueuse de l’ordre international qu’elle s’emploie à saper de l’intérieur. Dans ce contexte, la doctrine « Donroe » signifie, non pas que la morale n’a plus aucune place dans ce monde, mais que l’ordre international est une fiction.

Pour autant, Trump ne va pas pour se replier sur son propre hémisphère. Car la faillite de l’ordre international s’accompagne d’une autre nouveauté : la mondialisation des conflits de pouvoir. Qu’il s’agisse d’accès aux ressources, de parts de marché, de leviers de pression politique, de droits de passage maritime, et même d’annexion territoriale, les grandes puissances sont en concurrence sur chaque kilomètre carré de la terre et de la mer, comme dans le monde souterrain, les fonds marins, l’air, l’espace et le cyberespace. Il n’existe plus de sphères régionales où se confiner.

Assurer ses arrières

En tant que superpuissance, l’Amérique de Trump doit projeter sa puissance partout. Dans la « Stratégie de défense nationale » récemment publiée par le Pentagone, l’Indopacifique est présenté comme ayant une importance stratégique et économique vitale pour les États-Unis. L’expansion des forces armées de la Chine représente un défi que l’Amérique doit contrer, non par l’« antagonisme », mais par la « puissance », autrement dit par la démonstration de sa supériorité en troupes et en armements, et sa capacité à frapper n’importe où dans le monde, comme en témoigne le bombardement des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Le résultat c’est que, sauf à se disperser, l’Amérique a besoin de ses alliés européens pour défendre leur propre arrière-cour et y contenir l’allié russe de la Chine. Ce « pivot » américain vers l’Indopacifique avait déjà commencé sous Obama qui croyait que le Vieux Continent pouvait et devait faire plus pour assurer sa propre défense. Beaucoup plus, selon Trump. Si les Européens assument leurs responsabilités – nous dit le Pentagone – les États-Unis, dans le cadre de l’OTAN, leur donneront toujours un coup de main. Israël est présenté comme un « allié modèle » qui, se montrant prêt à se battre, mérite tout le soutien des Américains. Le message est clair : aide-toi, et Trump t’aidera.

Loin de respecter les « sphères » des autres puissances, Trump étend son influence jusque dans leur arrière-cour. C’est ainsi que les États-Unis restent les défenseurs de Taïwan, avec qui un nouvel accord commercial vient d’être négocié. Dans la mer de Chine méridionale, Trump développe une alliance stratégique avec les Philippines. En Asie, il s’est rapproché du Pakistan, qui coopère avec lui sur le dossier du contre-terrorisme international, ainsi que sur sa politique au Moyen-Orient, et serait ouvert à des investissements américains pour exploiter ses ressources minérales critiques. Dans la lutte mondiale pour les ressources, Trump cherche à faire des deals avec les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan, suite à l’accord de paix avec l’Arménie. Pour l’exploitation des terres rares, il a signé un accord avec l’Australie et s’est rapproché du Brésil. Cette volonté d’omniprésence est logique : 2025 a été une année record pour les exportations chinoises et Pékin a investi une somme record dans sa « nouvelle route de la soie », ce vaste ensemble de projets d’infrastructures par lequel la Chine projette sa propre influence autour du monde.


Présence encombrante dans les sphères des autres, une superpuissance se doit d’être hégémonique dans son jardin. C’est ainsi que Trump perpétue et renouvelle la tradition américaine des ingérences en Amérique latine. Son action au Venezuela en est la démonstration fracassante. Il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont tiré les leçons de l’Irak et de l’Afghanistan. Plutôt que de sacrifier des sommes astronomiques et des vies humaines dans de vaines opérations de « regime change », ils se contentent désormais de changer le dirigeant pour changer le comportement du pays en question. Cela n’est pas sans risque, mais en décapitant le gouvernement chaviste, Trump s’offre la possibilité de vendre les stocks accumulés de pétrole vénézuélien et de contrôler l’accès futur aux plus grandes réserves du monde. Par son agressivité, il met la pression sur d’autres régimes hostiles de la région, en Colombie et à Cuba, et sur le Mexique qui, selon lui, doit faire plus pour combattre les cartels. Mais sécuriser son arrière-cour latino-américaine, c’est aussi y éradiquer l’influence de ses adversaires. La Russie et l’Iran sont privés d’un allié utile, tandis que la Chine pourrait perdre des sommes considérables investies au Venezuela ainsi qu’une source de pétrole couvrant 4 % de ses besoins. De plus, si Trump atteint son objectif en ramenant le prix du pétrole à 50 dollars le baril, afin de réduire le coût de la vie aux États-Unis, cela gênera sérieusement l’économie russe. Ses opérations contre les « pétroliers fantômes » au service de la Russie vont dans le même sens. D’ailleurs, les Européens l’imitent.

Le grand dôme du Grand Nord

Donald Trump a annoncé qu’il voulait acheter ou annexer le Groenland pour contrer les incursions possibles des Russes et des Chinois ; y construire une partie de son « Dôme d’or », ce système de défense antimissile ; et exploiter les ressources en uranium, cuivre et terres rares qui s’y trouvent. Les Européens se sont braqués, faisant enfin preuve de courage, ce qui n’est pas une mauvaise chose s’ils sont prêts à assurer leur propre sécurité. Ils se sont empressés aussi de lui expliquer que, selon l’accord États-Unis-Danemark de 1951, les États-Unis, qui possèdent déjà la base spatiale de Pituffik, pouvaient en installer d’autres. Quant aux ressources, difficiles à exploiter sous la glace, les projets chinois dans ce domaine sont au point mort et le gouvernement danois se montrerait plus souple avec son allié américain. Trump a finalement reculé, prétendant avoir trouvé le « cadre » d’un accord possible. Que cherchait-il vraiment ? Sans doute à avoir les coudées franches pour faire ce qu’il voulait dans le Grand Nord, sans être gêné par des règles environnementales.

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Le grand bienfait de cet épisode est d’avoir attiré l’attention générale des Occidentaux sur l’Arctique et les questions urgentes qu’elle soulève. Nous avons l’habitude de voir le monde à travers la projection cartographique de Mercator qui représente l’Amérique à gauche, l’Asie à droite, et l’Europe au centre. Vu d’un point au-dessus du pôle, le monde est très différent. L’Europe, la Russie, le Canada et les États-Unis, représentés par l’Alaska, sont beaucoup plus proches et leur rivalité plus exacerbée. En essayant d’annexer le Groenland, Trump, loin de se limiter à son hémisphère, a voulu l’étendre pour projeter sa puissance par-dessus cet autre hémisphère qu’est le cercle polaire. Il est indéniable que les Européens, occupés surtout à contrer les activités russes dans la mer Baltique, n’ont pas fait grand-chose au Groenland pour anticiper la lutte pour l’Arctique. Avec la fonte des glaces, des ressources deviennent plus exploitables, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent, déjà exploitées par la Chine, et les Russes élargissent leur accès à la mer. D’où l’activisme frénétique de Trump qui, suivant un accord conclu par Biden en 2023, a essayé en 2025 de commander aux Finnois le plus possible de navires brise-glaces. Les Américains eux-mêmes ont tardé à agir autour de l’Alaska, alors que c’est dans la mer de Béring qu’ont eu lieu le plus d’opérations, conjointes et séparées, de vaisseaux chinois et russes, qui s’entraînent à naviguer dans cette région d’où ils pourraient dominer une partie du Pacifique.

Trump a-t-il laissé tomber tout idéal de démocratie ? Pas complètement. Il s’engage fermement pour Israël, le seul État démocratique au Moyen-Orient. Il voudrait aider les Iraniens dans leur rébellion contre le régime des mollahs (à l’heure où j’écris on ne sait pas encore ce qu’il va faire de l’« armada » envoyée dans le golfe Persique). Les Européens peuvent-ils en dire autant ? Même Zelensky dans son discours de Davos a dénoncé leur inaction. Dans la pièce de Shakespeare, le roi Lear, ce monarque déchu, a son bouffon qui, seul, ose lui dire dans quel état misérable il est tombé. Trump, ce trublion vulgaire selon beaucoup, est peut-être le fou dont les Européens ont besoin.

Le Carpentras de LFI

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Après le lynchage mortel du jeune Quentin par l’extrême gauche, les cornes du diable passent définitivement de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon.


Après la mort de Quentin à Lyon, LFI est montrée du doigt par la droite et l’exécutif. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon dénonce sa responsabilité morale. Les Insoumis hurlent à la calomnie: « C’est nous qui sommes attaqués », pleurniche Mélenchon. Les sociologues habituels expliquent que la violence des antifas répond à celle de l’ultradroite. Sauf que Quentin n’a jamais agressé personne. D’ailleurs, dans le reste de la gauche et même dans les rangs insoumis, on sent une certaine gêne noyée dans les propos larmoyants sur le fait que personne ne mérite de mourir pour ses idées. Et même les porte-voix du camp du Bien (Patrick Cohen, Thomas Legrand, Jean-Michel Aphatie) ne repeignent pas le réel en rose.

La nouveauté, c’est que la violence politique a aujourd’hui des relais à l’Assemblée nationale. Il y a un continuum entre les éructations des insoumis, leur volonté assumée et claironnée de conflictualisation, leur antifascisme/antinazisme de bazar et le lynchage de Quentin. Contre les nazis, contre les fascistes, tout est permis, y compris le dix contre un. Pour ma part, je désapprouverais le lynchage d’un homme à terre même du pire des SS.

Après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 19901, toute la classe politique défilait contre antisémitisme et FN. Sauf que le FN n’avait rien à voir dans l’affaire. Cette fois, on ne verra pas de manifestation transpartisane contre la violence d’extrême-gauche.

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Certains veulent interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon…  Pour moi, LFI est plus dangereux pour la France que le FN ne l’a jamais été. Ses méthodes cochent toutes les cases du fascisme : approbation de milices qui intimident et agressent les opposants, culte du chef, antisémitisme.

Les lfistes devraient être sanctionnés pour leurs propos incendiaires comme les autres, mais le Parquet est mou du genou dans leur cas (toutes les plaintes contre eux sont apparemment dans les limbes). Mais quoi qu’il en soit, on n’interdit pas une réalité sociale ni les mauvaises idées. Et on ne les envoie pas non plus à l’asile. On ne va pas ressortir pour LFI le cordon sanitaire ; il consistait hier à frapper le vote RN d’un interdit moral. A part faire monter LFI, cela ne servirait à rien.

A gauche, à part Raphaël Glucksmann que personne ne prend vraiment au sérieux, ou Jérôme Guedj, tous se soumettront aux insoumis. Pour Le Monde, le grand danger des municipales, ce ne sont pas les alliances avec LFI mais l’union des droites. Même le purgé Alexis Corbière appelle à une résurrection du Nouveau Front populaire pour la présidentielle. Et on peut toujours compter sur Olivier Faure pour vendre ses principes contre un siège. Face aux Insoumis, c’est aux Français, particulièrement de gauche, d’ériger un barrage politique – et non pas moral – en sanctionnant dans les urnes tous ceux qui s’allieront avec eux.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_la_profanation_du_cimeti%C3%A8re_juif_de_Carpentras ↩︎

Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

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Le parti de Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot et Manuel Bompard a fait de l’antiracisme et de la question palestinienne une croisade ces dernières années. Il a soutenu la mouvance antifa. Dans cette polarisation, le meurtre de Quentin est une bascule, dont Charles Rojzman analyse ici l’anatomie.


Jeudi, à Sciences-Po Lyon, la députée européenne Rima Hassan prenait la parole. Le thème annoncé : Gaza, la Palestine, Israël. À l’extérieur, le collectif Némésis déployait une banderole de protestation. Deux récits face à face. Deux visions du monde. Deux France qui ne se parlent plus. Quelques heures plus tard, Quentin était lynché dans la rue. Samedi, Quentin était mort. Le procureur a retenu la qualification d’assassinat.

Bascule

Les faits sont distincts. Mais le climat est commun. Il serait confortable de refermer l’événement sur la figure d’un groupe, d’une violence politique isolée, d’une dérive de nervis d’extrême-gauche. Ce serait inquiétant certes. Ce serait faux. Car un acte surgit toujours dans une atmosphère. Et l’atmosphère politique française est aujourd’hui saturée.

Nous ne sommes plus dans un désaccord démocratique ordinaire. Nous sommes entrés dans une guerre morale. À Sciences-Po, Israël n’est plus abordé comme un État pris dans une tragédie historique complexe. Il est présenté comme l’incarnation d’un système : colonial, occidental, oppresseur. La Palestine devient la figure pure de la victime. L’Occident est décrit comme structurellement raciste. Le sionisme est réduit à une faute.

Ce n’est pas un accident rhétorique. C’est une architecture. La gauche radicale contemporaine ne se contente plus de proposer des réformes sociales. Elle redessine le champ politique en catégories morales absolues : dominants et dominés, racisés et privilégiés, antifascistes et fascistes. Dans ce découpage, l’opposition à l’immigration massive n’est plus une question politique. Elle devient une preuve morale. Défendre des frontières, évoquer la transmission culturelle, parler de continuité nationale : cela suffit. Raciste. Le mot tombe. Il ne pèse plus comme autrefois. Il frappe. Et c’est là que réside le cœur du basculement.

Quand l’adversaire politique devient une anomalie morale

Après 1945, accuser quelqu’un de racisme signifiait l’exclure du champ démocratique au nom d’un crime moral lié à une doctrine biologique hiérarchisant les hommes. Cette doctrine est morte scientifiquement. Les races, au sens hiérarchique, n’existent pas. Mais le mot, lui, est devenu stratégique. Il ne sert plus seulement à protéger la dignité humaine. Il sert à redistribuer la légitimité.

On transforme un désaccord en faute. La faute en indignité. L’indignité en disqualification. L’adversaire n’est plus un concurrent. Il devient une anomalie morale.

Si une partie du pays peut être décrite comme structurellement raciste, si ses inquiétudes peuvent être réduites à des pulsions xénophobes, si ses votes peuvent être interprétés comme la défense d’un privilège blanc, alors sa parole est suspecte par nature. Voilà le mécanisme. Et il n’est pas abstrait.

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Les chiffres électoraux le confirment : une majorité des électeurs français se déclarant musulmans qui votent choisissent aujourd’hui La France insoumise. En 2022, près de 69 % ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. En 2024, environ 62 % des votants musulmans ont soutenu la liste LFI aux européennes. L’abstention est forte, les parcours individuels multiples. Mais la dynamique est nette.

La gauche radicale a intégré la cause palestinienne au cœur de son identité politique. Elle a fait de la dénonciation de l’“islamophobie” un marqueur structurant. Elle a articulé immigration, colonialité et racisme structurel dans un même récit. La jeunesse universitaire radicalisée fournit la théorie. Une partie de l’électorat mobilisé fournit la force. À l’approche des prochaines échéances électorales, cette convergence n’est pas un hasard. Elle est stratégique. La polarisation mobilise. La radicalité soude. La dénonciation morale consolide.

Dans ce cadre, la soirée de Sciences-Po n’est pas un simple épisode. Elle est un symptôme. Lorsque la politique devient une lutte pour la pureté morale, lorsque l’adversaire est défini comme porteur d’un mal structurel, lorsque le langage public est saturé d’accusations existentielles, la tension cesse d’être ponctuelle. Elle devient permanente. L’assassinat de Quentin ne peut être compris hors de cette atmosphère. Non parce qu’un meeting provoquerait mécaniquement un crime. Mais parce qu’une société qui transforme ses désaccords en affrontements ontologiques crée un terrain inflammable.

La gauche contre le commun

Il ne s’agit pas seulement de distribuer des responsabilités pénales collectives.
Il s’agit de reconnaître une responsabilité politique du climat. Que produit une stratégie qui repose sur la disqualification morale systématique ? Que devient une démocratie où une partie du peuple est décrite comme suspecte par essence ? On peut gagner une élection par la polarisation. On peut conquérir un bloc par la dénonciation. Mais on affaiblit la possibilité même d’un espace commun.

La gauche radicale parle d’antifascisme, mais étend indéfiniment la définition du fascisme.
Elle parle d’antiracisme, mais transforme le mot en levier de conquête. Et lorsque la morale devient une arme, la politique cesse d’être un débat. Elle devient une croisade. Or les croisades n’engendrent pas la paix civile.

Nous sommes à la veille de nouvelles échéances électorales. Les récits se durcissent. Les camps se solidifient. Les mots brûlent plus vite que les faits. Une démocratie peut survivre aux conflits. Elle survit difficilement à la transformation permanente de ses adversaires en ennemis. Le fer rouge du mot “raciste” devait empêcher le retour de l’horreur. Il est devenu l’instrument d’une recomposition du pouvoir. Et lorsqu’un pays entre dans une guerre morale permanente, il découvre toujours trop tard que la morale, utilisée comme arme, laisse des cicatrices plus profondes que les slogans. C’est cela, le moment que nous traversons.

La société malade

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Relire Paris

Gilles Schlesser publie une précieuse anthologie : Les Flâneries littéraires de Paris, ou comment arpenter les rues de la capitale aux côtés des plus grands écrivains.


Flâner est un des plus beaux mots de la langue française. Et un art typiquement parisien. On peut se perdre avec volupté dans mille autres villes, mais jamais si bien qu’à Paris. C’est pourquoi notre littérature est peuplée de scènes de rue, d’errances sur les boulevards, de déambulations dans notre capitale. C’est également pourquoi Gilles Schlesser a eu l’idée de réunir ces morceaux choisis d’écrivains-flâneurs qui ont conté Paris.

Les chapitres divisés en arrondissement, on se promène de quartier en quartier, sous le patronage, entre bien d’autres, de Léon-Paul Fargue, Henri Calet, Patrick Modiano, Théophile Gautier ou Léon Daudet. Que l’on picore en dilettante ou que l’on scrute en spécialiste, le plaisir est au rendez-vous. Des propos mondains d’André de Fouquières sur Jean Lorrain, « trouble d’aspect, homme fardé aux paupières bleuies, aux mains chargées de camées, aux cravates et aux gilets extravagants » après un dîner dans le quartier de la Madeleine, jusqu’aux mots simples et tendres d’Eugène Dabit qui, pour se « remettre le cœur en place », fait un tour rue de Belleville, il y en a pour tout le monde. Adresses, souvenirs, vieilles maisons et échoppes oubliées renaissent page après page.

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Gilles Schlesser, déjà auteur d’un Grand Carnet d’adresses de la littérature à Paris, nous fait entendre sa voix, en marcheur et narrateur de cette histoire d’encre et de pas. À côté d’un Huysmans exalté, en aparté des mots merveilleux d’Alexandre Vialatte, il conseille et conduit vers des places, des cafés ; il se remémore aussi des anecdotes et retourne vers sa bibliothèque en quête d’une phrase égarée. Par exemple, celle de Nerval que je me répète toujours en descendant la rue Royale : « Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. » On rêverait de démarrer un livre et finir une vie ainsi.

Notre petite Lutèce (huit fois plus menue que Berlin, quinze fois plus que Londres) nous donne la chance de sentir le poids d’un passé mémorable à chacune de ses artères – ou presque. André Salmon et Apollinaire pour leurs nuits de joie rue de la Gaîté « mangeant des frites, avalant des crêpes, suçant des glaces, gobant des huîtres ou bâfrant des moules, le tout arrosé de gaillac et piqué de petits marcs » ; Marcel Aymé ou Léo Malet que l’on s’amuse à croiser dans cette rue Jean-Pierre-Timbaud qu’ils ne reconnaîtraient sans doute plus aujourd’hui ; le Bœuf sur le Toit, le vrai, celui du 28, rue Boissy-d’Anglas, où l’on entend « ce bruit de vitres brisées que faisait la voix enchantante de Cocteau, qui résonnait par-dessus les tables ». Ce sont ces souvenirs charmants de tant d’esprits libres en liberté qui font peut-être encore venir certains jeunes provinciaux à Paris, et qui, plus tard, les empêchent même d’en partir.

Les Flâneries littéraires de Paris, Gilles Schlesser, Séguier, 2025.

Les Flâneries littéraires de Paris

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Une histoire de (la) pensée


Le livre s’intitule La profondeur du présent. Ce n’est pas un pavé de 300 pages. C’est un livre d’entretien entre le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut, et le journaliste Charle-Henri d’Andigné, qui, à travers les étapes de la pensée occidentale, brosse un tableau de la culture européenne. Encore un livre d’idées, dira-t-on ! Un de plus ! On aurait tort. Loin de toute idéologie et de toute nostalgie, de toute abstraction aussi, ce livre, fruit d’un regard savant et positif, se présente comme un vademecum qui remet en place nos idées.

L’identité excentrique européenne

Les questions posées sont attendues, mais formulées avec pertinence : sur l’héritage gréco-romain, la chrétienté, la religion et la civilisation islamiques, l’humanisme et la modernité, la « post modernité », « l’intellectuel ». Les réponses, concrètes et concises, sont faites à partir des lectures, des amitiés, des publications. Comme il est impossible de tout passer en revue, contentons-nous de quelques remarques. Et d’abord sur l’Europe. Rappelant les « nœuds borroméens » de la culture européenne que sont Athènes, Rome, Jérusalem, avec sa matrice chrétienne, l’auteur du best-seller, La Voie romaine, insiste sur l’« identité excentrique » de l’Europe, faite d’accueil intelligent à l’autre, celle-là même qui, reniée à notre époque, coupe notre continent de ses sources. Rappelant également le fondement intellectuel et spirituel de l’Europe face à un « modernisme » outrancier, Rémi Brague dit son attachement aux grands romanistes que furent Curtius, Auerbach, Hugo Friedrich. Et c’est avec honnêteté qu’il évoque les promesses, non tenues sans doute, mais non taries, des pères fondateurs.

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Tout ce qui concerne la religion est particulièrement précieux sous la plume d’un philosophe, familier du grec et de l’arabe, qui énonce des évidences, tout en distinguant religion et civilisation. Sur la violence supposée de toute religion, Rémi Brague rappelle que les violences de la Bible sont des « récits » fantasmés, non des faits réels, des « rêves rétrospectifs » de fidèles, projetés dans le passé pour éliminer les divinités régnantes. A une époque de syncrétisme à tout va, il est bon d’avoir en tête les différences structurantes entre les religions et faire litière de leur prétendue filiation par Abraham. Si les juifs et les chrétiens ont en commun l’alliance d’un Dieu avec son peuple, l’islam ne connaît pas l’Alliance. Et si on parle sans cesse d’islamophobie, on ne parle guère, dit Brague, de la tradition d’islamophilie qui a caractérisé les élites françaises au XVIII ème siècle et à la charnière du XIXème siècle et du XXème siècles. Et le philosophe rappelle aussi la polémique universitaire violente, pas si lointaine, qui toucha, au prétexte de lois mémorielles, l’historien Sylvain Gouguenheim, descendu en flammes pour avoir soutenu que, si l’héritage philosophique grec était passé par les Arabes, il était aussi passé par les monastères chrétiens. Quant au « vrai islam » que l’on distinguerait du faux islam, c’est une vraie question, dit Brague puisque, s’il est possible de dire ce qu’est l’islam, il est impossible de définir « ce que l’islam n’est pas ». Portes ouvertes, dira-t-on, que ces propos ? Pas si sûr, si on écoute les médias.

Piques aux confrères

Dans cette République des Lettres, le lecteur cultivé retrouvera les noms qui lui sont familiers et en découvrira bien d’autres. La plume, assurément, est érudite mais généreuse dans le partage précis de ses sources. Et soyons rassurés, il y a aussi, dans ce livre, quelques « corrections fraternelles » non dénuées de charme !

Désincarné, ce livre ? Penseur « modérément moderne » , pour reprendre le titre d’un de ses livres, conservateur mais non réactionnaire, pas flingueur pour deux sous (encore que…), Rémi Brague ne craint pas de faire quelques confidences sur ses origines et ses goûts : orphelin de père, marqué pour toujours par cette privation originelle, père de famille, catholique qui ne se renie pas, sentimental invétéré et même « d’un tempérament terriblement porté à la nostalgie », il aime les chansons et les derniers quatuors de Beethoven. Et, bien sûr, Tintin. Professoral, alors, ce livre ? Oui, et c’est tant mieux ! Rappeler, sur un ton apaisé, les grandes vérités de notre pensée, est une forme d’engagement. Le titre de l’avant-dernier chapitre, emprunté à Verlaine, laissera peut-être sur leur faim les esprits non avertis, mais reconnaissants envers le philosophe de parler de la « sainteté du sensible » chez Vermeer et de ne pouvoir lire Un cœur simple de Flaubert sans être ému aux larmes.

274 pages

La Profondeur du présent: Une histoire de (la) pensée

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J.G. Ballard ou l’annonce de notre effondrement

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L’écrivain d’anticipation britannique a vu venir et a su décrire avant tout le monde notre société éclatée.


Une tour de béton, des ascenseurs en panne, des voisins qui deviennent des ennemis. Ça ne vous rappelle rien ? Publié dans les années 1970, I.G.H. de J.G. Ballard (1930-2009) n’a rien d’un roman d’anticipation poussiéreux. C’est une autopsie froide et rageuse de nos sociétés contemporaines, de leur verticalité sociale, de leur peur du chaos et de leur foi aveugle dans l’ordre technique. En enfermant ses personnages dans un immeuble censé tout résoudre, Ballard révèle ce que nous refusons de voir : la fragilité extrême du vivre-ensemble et la violence prête à surgir dès que le vernis craque.

Le vivre-ensemble : une fiction confortable

Il y a dans I.G.H. quelque chose qui ne vieillit pas. Pas parce que le roman serait « visionnaire » au sens banal du terme, mais parce qu’il touche à ce point mou, obscène, refoulé : ce que nous sommes quand le vivre-ensemble cesse d’être une fiction confortable. Ballard n’écrit pas sur le futur. Il écrit sur ce qui attend déjà derrière la porte, dans le couloir, dans l’ascenseur bloqué.

Au départ, tout est propre. Trop propre. Une tour luxueuse, autonome, verticale, rationnelle, conçue pour abolir le dehors. Une machine à habiter, à consommer, à coexister sans heurts. Une promesse moderne : plus besoin de la ville, plus besoin des autres, tout est là. Le progrès empilé étage après étage. La paix sociale par l’architecture. Ballard décrit ce décor avec une neutralité clinique, presque publicitaire, comme si la langue elle-même avait été aseptisée par le béton et l’acier.

Et pourtant, très vite, quelque chose déraille. Pas une grande catastrophe. Non. Des détails. Des pannes. Des dysfonctionnements. Des micro-frustrations. Et c’est là que Ballard frappe juste : la société ne s’effondre jamais sous les grands récits, mais sous l’accumulation de petites humiliations. L’eau qui manque. L’ascenseur qui ne répond plus. Le voisin qui occupe « trop » l’espace. Dans le roman, ces incidents sont décrits comme des événements presque anodins, avant de devenir des déclencheurs de haine. « Les coupures de courant semblaient exciter les résidents plus qu’elles ne les inquiétaient », note Ballard, comme si le confort moderne contenait déjà le désir de sa propre destruction.

Ordre nouveau

La tour devient une carte mentale. Les étages supérieurs regardent vers le bas comme on regarde un territoire inférieur. Les étages inférieurs ruminent, envient, haïssent. On ne parle plus de classes sociales, on parle de zones, de territoires, de clans. Ballard se moque de la lutte des classes au sens traditionnel : ici, il n’y a pas de conscience politique, pas de projet, pas d’idéal. Il y a seulement la jouissance trouble de la domination et le plaisir de la revanche. Rien de noble. Rien d’héroïque. « Chaque étage développait sa propre identité », écrit-il, comme si la géographie suffisait à fabriquer une idéologie.

Et c’est précisément pour cela que I.G.H. est un roman profondément politique. La violence qui s’installe n’a rien de révolutionnaire. Elle est régressive. Infantile. Primitive. Les habitants de la tour ne cherchent pas à renverser un système : ils s’y abandonnent. Ils acceptent la brutalité comme une forme d’ordre nouveau, plus simple, plus instinctive. La loi disparaît, remplacée par l’habitude. La barbarie n’est même plus scandaleuse : elle devient décor. Ballard décrit cette dérive sans emphase, avec une langue sèche, presque plate, qui rend la violence encore plus insupportable.

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Ballard décrit alors quelque chose d’insupportable à admettre : la civilisation n’est pas un progrès moral, mais un vernis fonctionnel. Et ce vernis craque dès que la structure censée le garantir se retourne contre ceux qu’elle devait protéger. La tour, conçue pour canaliser les pulsions, finit par les libérer. Elle isole, elle uniformise, elle contrôle – et dans ce contrôle même, elle excite ce qu’elle prétend contenir. À mesure que le roman avance, la phrase ballardienne se fait plus froide encore, comme si la langue elle-même s’alignait sur la logique de l’immeuble, répétitive, circulaire, sans échappatoire.

Ce que les personnages perdent, ce n’est pas seulement la morale, mais le sens même du collectif. Les alliances se font et se défont. Les groupes éclatent. Le territoire lui-même cesse d’avoir une valeur stable. Chacun finit par se replier sur une solitude féroce, armée, paranoïaque. L’homme n’est plus un citoyen : il redevient une bête retranchée dans sa tanière verticale. L’une des scènes les plus glaçantes montre un personnage mangeant seul sur son balcon, indifférent au chaos alentour : image d’une humanité qui a cessé de se penser comme telle.

Comment ne pas voir notre monde dans ce miroir ?

Nos sociétés contemporaines se pensent unifiées, connectées, fluides. Mais elles sont traversées par les mêmes lignes de fracture invisibles. Nous vivons dans des tours symboliques : économiques, numériques, idéologiques. Nous croyons à l’intégration, à la normalisation, à la gestion rationnelle des conflits. Et pourtant, la peur d’une guerre civile – larvée, diffuse, éclatée – hante les discours, les imaginaires, les médias. Non pas une guerre frontale, mais une guerre de voisinage, de ressentiment, de défiance.

I.G.H. parle de notre angoisse fondamentale : celle de découvrir que le vivre-ensemble ne tient qu’à des conditions matérielles fragiles, et qu’une fois ces conditions altérées, il ne reste rien d’autre que la loi du plus adapté, du plus violent, du plus haut perché.
Ballard ne moralise jamais. Il observe. Il dissèque. Il pousse l’expérience jusqu’au bout. Et ce qu’il nous montre est glaçant : nous ne sommes pas trahis par la modernité, nous sommes révélés par elle. La tour ne corrompt pas ses habitants ; elle leur donne simplement l’occasion d’être ce qu’ils étaient déjà, en silence.

C’est pour cela que ce roman continue de brûler. Parce qu’il ne propose aucun refuge idéologique. Parce qu’il ne sauve personne. Parce qu’il nous regarde sans ciller et semble murmurer : voilà ce que vous êtes, dès que l’ordre cesse de vous tenir la main.
Relire I.G.H. aujourd’hui, ce n’est pas redécouvrir un classique : c’est reconnaître un paysage familier. La tour de Ballard n’est plus un symbole, c’est une forme généralisée – économique, sociale, mentale. Nous y habitons déjà. Et si le roman continue de déranger, ce n’est pas parce qu’il annonce l’effondrement, mais parce qu’il suggère autre chose, de plus insupportable encore : l’effondrement n’est pas devant nous, il est une possibilité intime, prête à s’activer dès que l’architecture du monde cesse de tenir.

A chacun son génocide

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DR

Un génocide par-ci, un génocide par-là


Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.

Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.

L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?

Reconnaître le fascisme

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Rassemblement après le meurtre de Quentin, Montpellier, 15 février 2025 © LEO VIGNAL/SIPA

La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.


En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».

Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.

Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.

Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.

A lire aussi, Charles Rojzman: Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.

La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?

Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.

C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.

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Une minute pour Quentin

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Avant une nouvelle séance houleuse, membres du gouvernement et députés se lèvent pour une minute de silence pour Quentin Deranque, tué à Lyon, à l'Assemblee nationale, 17 février 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.


L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.

« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.

Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.

A lire aussi, Patrick Atlan: Reconnaître le fascisme

A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.

Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.

Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.


Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :

De Charlie Kirk à Quentin, l’extrême gauche tue

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Le député LFI Raphaël Arnault, image d'archives © ISA HARSIN/SIPA

Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.

Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.

La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.

Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.

En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.

L’ordre mondial: un open bar!

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Signature de la charte du « Conseil de la paix » par Donald Trump, aux côtés de représentants diplomatiques marocain et bahreïni, Davos, 22 janvier 2026 © House/ZUMA/SIPA

Les mauvaises manières de Donald Trump scandalisent les Européens. Il ne fait pourtant que perpétuer la vieille tradition américaine d’ingérences qui s’inscrit désormais dans une mondialisation des conflits. Les grandes puissances sont en concurrence sur tout et partout sur terre. Et le Vieux Continent peine à s’adapter à ce nouveau désordre du monde.


En Europe, les chancelleries et les plateaux de télé sont en proie à une crise de nostalgie. On y déplore la mort de cet « ordre international » qui aurait régi les relations internationales pendant des décennies. Et c’est Donald Trump qui l’aurait assassiné, pour imposer un nouvel ordre où la force prime le droit. Selon son proche conseiller Stephen Miller, nous vivons dans un monde « gouverné par la force ». Puisque les États-Unis sont une superpuissance, « sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance ». La nostalgie européenne est-elle justifiée ? Est-ce Trump qui, tout seul, a tué le vieil ordre ? L’a-t-il vraiment remplacé – comme l’assurent de très doctes commentateurs – par une doctrine des sphères d’influence, divisant le monde entre l’Amérique, la Chine et la Russie, et abandonnant l’Europe à son triste sort ?

De Monroe à Donroe

Nombre d’analystes affirment donc que Trump veut se focaliser sur l’hémisphère américain, autrement dit qu’il réactive la doctrine Monroe. En réalité, les États-Unis ont toujours traité les nations latino-américaines comme des inférieures. Selon la logique des puissances montantes, ils ont d’abord imposé leur hégémonie aux pays les plus proches et les plus fragiles, avant de projeter plus loin leur influence. Ils ont ainsi profité de la faiblesse du Mexique pour lui prendre le Texas et la Haute-Californie. À la fin du xixe siècle, après avoir annexé Hawaï et une partie de Samoa, ils ont exploité la faiblesse de l’Espagne pour lui prendre Porto Rico, Guam et les Philippines, et étendre un protectorat virtuel sur Cuba. Entre 1898 et 1933, la « guerre des Bananes » a vu les États-Unis faire des interventions militaires dans de nombreux pays – Cuba, Mexique, Panama, République dominicaine, Haïti, Nicaragua, Honduras – pour préserver leurs intérêts commerciaux.

Si leur implication dans les deux guerres mondiales assure leur statut de superpuissance, leur rôle de champion de la démocratie dans la guerre froide est le prétexte à de multiples ingérences dans d’autres pays. Après 1945, on peut compter une trentaine d’opérations – ouvertes ou clandestines, réussies ou non – pour fomenter des coups d’État, soutenir des rebelles ou renforcer des régimes dictatoriaux en Amérique latine, Asie, Afrique et Europe. De plus, leurs forces armées officielles ou officieuses interviennent à Cuba, au Brésil, au Cambodge, à Grenade, ou au Panama, sans parler des grandes campagnes au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Les Américains ne respectaient l’ordre mondial que selon leur bon vouloir.

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Les Européens se drapaient dans leur vertu, naïvement convaincus que toutes les nations finiraient par devenir des démocraties libérales. Cependant, ils ne faisaient pas trop de vagues, car l’Amérique assurait leur défense. Mais au fil des décennies, la notion d’un ordre international s’est réduite à une feuille de vigne couvrant à peine l’outrecuidance occidentale. Les pays en développement n’y ont vu que l’expression d’une hypocrisie intolérable. Les pays autoritaires comme la Russie ou la Chine n’y ont jamais cru. Ensemble, ces deux groupes ont pris le contrôle de l’ONU, ce symbole de l’ordre mondial, dont l’activité principale consiste aujourd’hui à condamner Israël. Signe d’un monde à l’envers, en 2025 l’Iran a été élu à la présidence de la section Asie-Pacifique du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. C’est en toute cohérence que Trump a annoncé, le 7 janvier, que les États-Unis quitteraient 31 agences et commissions de l’ONU et qu’il a lancé son propre Conseil de la paix (avec un succès mitigé). Qui a piétiné l’idée d’ordre mondial ? Trump ? C’est plutôt George Bush en Irak, suivi de Poutine qui s’est emparé de la Crimée avant d’envahir l’Ukraine de manière éhontée sans perdre pour autant ses alliés chinois, iraniens et autres. C’est encore la Chine qui a fait main basse sur le Tibet et Hong Kong, tout en se présentant comme respectueuse de l’ordre international qu’elle s’emploie à saper de l’intérieur. Dans ce contexte, la doctrine « Donroe » signifie, non pas que la morale n’a plus aucune place dans ce monde, mais que l’ordre international est une fiction.

Pour autant, Trump ne va pas pour se replier sur son propre hémisphère. Car la faillite de l’ordre international s’accompagne d’une autre nouveauté : la mondialisation des conflits de pouvoir. Qu’il s’agisse d’accès aux ressources, de parts de marché, de leviers de pression politique, de droits de passage maritime, et même d’annexion territoriale, les grandes puissances sont en concurrence sur chaque kilomètre carré de la terre et de la mer, comme dans le monde souterrain, les fonds marins, l’air, l’espace et le cyberespace. Il n’existe plus de sphères régionales où se confiner.

Assurer ses arrières

En tant que superpuissance, l’Amérique de Trump doit projeter sa puissance partout. Dans la « Stratégie de défense nationale » récemment publiée par le Pentagone, l’Indopacifique est présenté comme ayant une importance stratégique et économique vitale pour les États-Unis. L’expansion des forces armées de la Chine représente un défi que l’Amérique doit contrer, non par l’« antagonisme », mais par la « puissance », autrement dit par la démonstration de sa supériorité en troupes et en armements, et sa capacité à frapper n’importe où dans le monde, comme en témoigne le bombardement des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Le résultat c’est que, sauf à se disperser, l’Amérique a besoin de ses alliés européens pour défendre leur propre arrière-cour et y contenir l’allié russe de la Chine. Ce « pivot » américain vers l’Indopacifique avait déjà commencé sous Obama qui croyait que le Vieux Continent pouvait et devait faire plus pour assurer sa propre défense. Beaucoup plus, selon Trump. Si les Européens assument leurs responsabilités – nous dit le Pentagone – les États-Unis, dans le cadre de l’OTAN, leur donneront toujours un coup de main. Israël est présenté comme un « allié modèle » qui, se montrant prêt à se battre, mérite tout le soutien des Américains. Le message est clair : aide-toi, et Trump t’aidera.

Loin de respecter les « sphères » des autres puissances, Trump étend son influence jusque dans leur arrière-cour. C’est ainsi que les États-Unis restent les défenseurs de Taïwan, avec qui un nouvel accord commercial vient d’être négocié. Dans la mer de Chine méridionale, Trump développe une alliance stratégique avec les Philippines. En Asie, il s’est rapproché du Pakistan, qui coopère avec lui sur le dossier du contre-terrorisme international, ainsi que sur sa politique au Moyen-Orient, et serait ouvert à des investissements américains pour exploiter ses ressources minérales critiques. Dans la lutte mondiale pour les ressources, Trump cherche à faire des deals avec les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan, suite à l’accord de paix avec l’Arménie. Pour l’exploitation des terres rares, il a signé un accord avec l’Australie et s’est rapproché du Brésil. Cette volonté d’omniprésence est logique : 2025 a été une année record pour les exportations chinoises et Pékin a investi une somme record dans sa « nouvelle route de la soie », ce vaste ensemble de projets d’infrastructures par lequel la Chine projette sa propre influence autour du monde.


Présence encombrante dans les sphères des autres, une superpuissance se doit d’être hégémonique dans son jardin. C’est ainsi que Trump perpétue et renouvelle la tradition américaine des ingérences en Amérique latine. Son action au Venezuela en est la démonstration fracassante. Il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont tiré les leçons de l’Irak et de l’Afghanistan. Plutôt que de sacrifier des sommes astronomiques et des vies humaines dans de vaines opérations de « regime change », ils se contentent désormais de changer le dirigeant pour changer le comportement du pays en question. Cela n’est pas sans risque, mais en décapitant le gouvernement chaviste, Trump s’offre la possibilité de vendre les stocks accumulés de pétrole vénézuélien et de contrôler l’accès futur aux plus grandes réserves du monde. Par son agressivité, il met la pression sur d’autres régimes hostiles de la région, en Colombie et à Cuba, et sur le Mexique qui, selon lui, doit faire plus pour combattre les cartels. Mais sécuriser son arrière-cour latino-américaine, c’est aussi y éradiquer l’influence de ses adversaires. La Russie et l’Iran sont privés d’un allié utile, tandis que la Chine pourrait perdre des sommes considérables investies au Venezuela ainsi qu’une source de pétrole couvrant 4 % de ses besoins. De plus, si Trump atteint son objectif en ramenant le prix du pétrole à 50 dollars le baril, afin de réduire le coût de la vie aux États-Unis, cela gênera sérieusement l’économie russe. Ses opérations contre les « pétroliers fantômes » au service de la Russie vont dans le même sens. D’ailleurs, les Européens l’imitent.

Le grand dôme du Grand Nord

Donald Trump a annoncé qu’il voulait acheter ou annexer le Groenland pour contrer les incursions possibles des Russes et des Chinois ; y construire une partie de son « Dôme d’or », ce système de défense antimissile ; et exploiter les ressources en uranium, cuivre et terres rares qui s’y trouvent. Les Européens se sont braqués, faisant enfin preuve de courage, ce qui n’est pas une mauvaise chose s’ils sont prêts à assurer leur propre sécurité. Ils se sont empressés aussi de lui expliquer que, selon l’accord États-Unis-Danemark de 1951, les États-Unis, qui possèdent déjà la base spatiale de Pituffik, pouvaient en installer d’autres. Quant aux ressources, difficiles à exploiter sous la glace, les projets chinois dans ce domaine sont au point mort et le gouvernement danois se montrerait plus souple avec son allié américain. Trump a finalement reculé, prétendant avoir trouvé le « cadre » d’un accord possible. Que cherchait-il vraiment ? Sans doute à avoir les coudées franches pour faire ce qu’il voulait dans le Grand Nord, sans être gêné par des règles environnementales.

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Le grand bienfait de cet épisode est d’avoir attiré l’attention générale des Occidentaux sur l’Arctique et les questions urgentes qu’elle soulève. Nous avons l’habitude de voir le monde à travers la projection cartographique de Mercator qui représente l’Amérique à gauche, l’Asie à droite, et l’Europe au centre. Vu d’un point au-dessus du pôle, le monde est très différent. L’Europe, la Russie, le Canada et les États-Unis, représentés par l’Alaska, sont beaucoup plus proches et leur rivalité plus exacerbée. En essayant d’annexer le Groenland, Trump, loin de se limiter à son hémisphère, a voulu l’étendre pour projeter sa puissance par-dessus cet autre hémisphère qu’est le cercle polaire. Il est indéniable que les Européens, occupés surtout à contrer les activités russes dans la mer Baltique, n’ont pas fait grand-chose au Groenland pour anticiper la lutte pour l’Arctique. Avec la fonte des glaces, des ressources deviennent plus exploitables, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent, déjà exploitées par la Chine, et les Russes élargissent leur accès à la mer. D’où l’activisme frénétique de Trump qui, suivant un accord conclu par Biden en 2023, a essayé en 2025 de commander aux Finnois le plus possible de navires brise-glaces. Les Américains eux-mêmes ont tardé à agir autour de l’Alaska, alors que c’est dans la mer de Béring qu’ont eu lieu le plus d’opérations, conjointes et séparées, de vaisseaux chinois et russes, qui s’entraînent à naviguer dans cette région d’où ils pourraient dominer une partie du Pacifique.

Trump a-t-il laissé tomber tout idéal de démocratie ? Pas complètement. Il s’engage fermement pour Israël, le seul État démocratique au Moyen-Orient. Il voudrait aider les Iraniens dans leur rébellion contre le régime des mollahs (à l’heure où j’écris on ne sait pas encore ce qu’il va faire de l’« armada » envoyée dans le golfe Persique). Les Européens peuvent-ils en dire autant ? Même Zelensky dans son discours de Davos a dénoncé leur inaction. Dans la pièce de Shakespeare, le roi Lear, ce monarque déchu, a son bouffon qui, seul, ose lui dire dans quel état misérable il est tombé. Trump, ce trublion vulgaire selon beaucoup, est peut-être le fou dont les Européens ont besoin.

Le Carpentras de LFI

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Dépêché à la radio sur France inter ce matin, le coordinateur national de LFI Manuel Bompard a tenté d'expliquer qu'il n'y avait aucune responsabilité de son parti dans la mort de Quentin Deranque et que la Jeune Garde n'existait plus. France inter.

Après le lynchage mortel du jeune Quentin par l’extrême gauche, les cornes du diable passent définitivement de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon.


Après la mort de Quentin à Lyon, LFI est montrée du doigt par la droite et l’exécutif. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon dénonce sa responsabilité morale. Les Insoumis hurlent à la calomnie: « C’est nous qui sommes attaqués », pleurniche Mélenchon. Les sociologues habituels expliquent que la violence des antifas répond à celle de l’ultradroite. Sauf que Quentin n’a jamais agressé personne. D’ailleurs, dans le reste de la gauche et même dans les rangs insoumis, on sent une certaine gêne noyée dans les propos larmoyants sur le fait que personne ne mérite de mourir pour ses idées. Et même les porte-voix du camp du Bien (Patrick Cohen, Thomas Legrand, Jean-Michel Aphatie) ne repeignent pas le réel en rose.

La nouveauté, c’est que la violence politique a aujourd’hui des relais à l’Assemblée nationale. Il y a un continuum entre les éructations des insoumis, leur volonté assumée et claironnée de conflictualisation, leur antifascisme/antinazisme de bazar et le lynchage de Quentin. Contre les nazis, contre les fascistes, tout est permis, y compris le dix contre un. Pour ma part, je désapprouverais le lynchage d’un homme à terre même du pire des SS.

Après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 19901, toute la classe politique défilait contre antisémitisme et FN. Sauf que le FN n’avait rien à voir dans l’affaire. Cette fois, on ne verra pas de manifestation transpartisane contre la violence d’extrême-gauche.

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Certains veulent interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon…  Pour moi, LFI est plus dangereux pour la France que le FN ne l’a jamais été. Ses méthodes cochent toutes les cases du fascisme : approbation de milices qui intimident et agressent les opposants, culte du chef, antisémitisme.

Les lfistes devraient être sanctionnés pour leurs propos incendiaires comme les autres, mais le Parquet est mou du genou dans leur cas (toutes les plaintes contre eux sont apparemment dans les limbes). Mais quoi qu’il en soit, on n’interdit pas une réalité sociale ni les mauvaises idées. Et on ne les envoie pas non plus à l’asile. On ne va pas ressortir pour LFI le cordon sanitaire ; il consistait hier à frapper le vote RN d’un interdit moral. A part faire monter LFI, cela ne servirait à rien.

A gauche, à part Raphaël Glucksmann que personne ne prend vraiment au sérieux, ou Jérôme Guedj, tous se soumettront aux insoumis. Pour Le Monde, le grand danger des municipales, ce ne sont pas les alliances avec LFI mais l’union des droites. Même le purgé Alexis Corbière appelle à une résurrection du Nouveau Front populaire pour la présidentielle. Et on peut toujours compter sur Olivier Faure pour vendre ses principes contre un siège. Face aux Insoumis, c’est aux Français, particulièrement de gauche, d’ériger un barrage politique – et non pas moral – en sanctionnant dans les urnes tous ceux qui s’allieront avec eux.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_la_profanation_du_cimeti%C3%A8re_juif_de_Carpentras ↩︎

Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

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L'eurodéputée islamo-gauchiste Rima Hassan à Bordeaux, le 7 novembre 2025 © UGO AMEZ/SIPA

Le parti de Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot et Manuel Bompard a fait de l’antiracisme et de la question palestinienne une croisade ces dernières années. Il a soutenu la mouvance antifa. Dans cette polarisation, le meurtre de Quentin est une bascule, dont Charles Rojzman analyse ici l’anatomie.


Jeudi, à Sciences-Po Lyon, la députée européenne Rima Hassan prenait la parole. Le thème annoncé : Gaza, la Palestine, Israël. À l’extérieur, le collectif Némésis déployait une banderole de protestation. Deux récits face à face. Deux visions du monde. Deux France qui ne se parlent plus. Quelques heures plus tard, Quentin était lynché dans la rue. Samedi, Quentin était mort. Le procureur a retenu la qualification d’assassinat.

Bascule

Les faits sont distincts. Mais le climat est commun. Il serait confortable de refermer l’événement sur la figure d’un groupe, d’une violence politique isolée, d’une dérive de nervis d’extrême-gauche. Ce serait inquiétant certes. Ce serait faux. Car un acte surgit toujours dans une atmosphère. Et l’atmosphère politique française est aujourd’hui saturée.

Nous ne sommes plus dans un désaccord démocratique ordinaire. Nous sommes entrés dans une guerre morale. À Sciences-Po, Israël n’est plus abordé comme un État pris dans une tragédie historique complexe. Il est présenté comme l’incarnation d’un système : colonial, occidental, oppresseur. La Palestine devient la figure pure de la victime. L’Occident est décrit comme structurellement raciste. Le sionisme est réduit à une faute.

Ce n’est pas un accident rhétorique. C’est une architecture. La gauche radicale contemporaine ne se contente plus de proposer des réformes sociales. Elle redessine le champ politique en catégories morales absolues : dominants et dominés, racisés et privilégiés, antifascistes et fascistes. Dans ce découpage, l’opposition à l’immigration massive n’est plus une question politique. Elle devient une preuve morale. Défendre des frontières, évoquer la transmission culturelle, parler de continuité nationale : cela suffit. Raciste. Le mot tombe. Il ne pèse plus comme autrefois. Il frappe. Et c’est là que réside le cœur du basculement.

Quand l’adversaire politique devient une anomalie morale

Après 1945, accuser quelqu’un de racisme signifiait l’exclure du champ démocratique au nom d’un crime moral lié à une doctrine biologique hiérarchisant les hommes. Cette doctrine est morte scientifiquement. Les races, au sens hiérarchique, n’existent pas. Mais le mot, lui, est devenu stratégique. Il ne sert plus seulement à protéger la dignité humaine. Il sert à redistribuer la légitimité.

On transforme un désaccord en faute. La faute en indignité. L’indignité en disqualification. L’adversaire n’est plus un concurrent. Il devient une anomalie morale.

Si une partie du pays peut être décrite comme structurellement raciste, si ses inquiétudes peuvent être réduites à des pulsions xénophobes, si ses votes peuvent être interprétés comme la défense d’un privilège blanc, alors sa parole est suspecte par nature. Voilà le mécanisme. Et il n’est pas abstrait.

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Les chiffres électoraux le confirment : une majorité des électeurs français se déclarant musulmans qui votent choisissent aujourd’hui La France insoumise. En 2022, près de 69 % ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. En 2024, environ 62 % des votants musulmans ont soutenu la liste LFI aux européennes. L’abstention est forte, les parcours individuels multiples. Mais la dynamique est nette.

La gauche radicale a intégré la cause palestinienne au cœur de son identité politique. Elle a fait de la dénonciation de l’“islamophobie” un marqueur structurant. Elle a articulé immigration, colonialité et racisme structurel dans un même récit. La jeunesse universitaire radicalisée fournit la théorie. Une partie de l’électorat mobilisé fournit la force. À l’approche des prochaines échéances électorales, cette convergence n’est pas un hasard. Elle est stratégique. La polarisation mobilise. La radicalité soude. La dénonciation morale consolide.

Dans ce cadre, la soirée de Sciences-Po n’est pas un simple épisode. Elle est un symptôme. Lorsque la politique devient une lutte pour la pureté morale, lorsque l’adversaire est défini comme porteur d’un mal structurel, lorsque le langage public est saturé d’accusations existentielles, la tension cesse d’être ponctuelle. Elle devient permanente. L’assassinat de Quentin ne peut être compris hors de cette atmosphère. Non parce qu’un meeting provoquerait mécaniquement un crime. Mais parce qu’une société qui transforme ses désaccords en affrontements ontologiques crée un terrain inflammable.

La gauche contre le commun

Il ne s’agit pas seulement de distribuer des responsabilités pénales collectives.
Il s’agit de reconnaître une responsabilité politique du climat. Que produit une stratégie qui repose sur la disqualification morale systématique ? Que devient une démocratie où une partie du peuple est décrite comme suspecte par essence ? On peut gagner une élection par la polarisation. On peut conquérir un bloc par la dénonciation. Mais on affaiblit la possibilité même d’un espace commun.

La gauche radicale parle d’antifascisme, mais étend indéfiniment la définition du fascisme.
Elle parle d’antiracisme, mais transforme le mot en levier de conquête. Et lorsque la morale devient une arme, la politique cesse d’être un débat. Elle devient une croisade. Or les croisades n’engendrent pas la paix civile.

Nous sommes à la veille de nouvelles échéances électorales. Les récits se durcissent. Les camps se solidifient. Les mots brûlent plus vite que les faits. Une démocratie peut survivre aux conflits. Elle survit difficilement à la transformation permanente de ses adversaires en ennemis. Le fer rouge du mot “raciste” devait empêcher le retour de l’horreur. Il est devenu l’instrument d’une recomposition du pouvoir. Et lorsqu’un pays entre dans une guerre morale permanente, il découvre toujours trop tard que la morale, utilisée comme arme, laisse des cicatrices plus profondes que les slogans. C’est cela, le moment que nous traversons.

La société malade

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Relire Paris

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Gilles Schlesser. DR.

Gilles Schlesser publie une précieuse anthologie : Les Flâneries littéraires de Paris, ou comment arpenter les rues de la capitale aux côtés des plus grands écrivains.


Flâner est un des plus beaux mots de la langue française. Et un art typiquement parisien. On peut se perdre avec volupté dans mille autres villes, mais jamais si bien qu’à Paris. C’est pourquoi notre littérature est peuplée de scènes de rue, d’errances sur les boulevards, de déambulations dans notre capitale. C’est également pourquoi Gilles Schlesser a eu l’idée de réunir ces morceaux choisis d’écrivains-flâneurs qui ont conté Paris.

Les chapitres divisés en arrondissement, on se promène de quartier en quartier, sous le patronage, entre bien d’autres, de Léon-Paul Fargue, Henri Calet, Patrick Modiano, Théophile Gautier ou Léon Daudet. Que l’on picore en dilettante ou que l’on scrute en spécialiste, le plaisir est au rendez-vous. Des propos mondains d’André de Fouquières sur Jean Lorrain, « trouble d’aspect, homme fardé aux paupières bleuies, aux mains chargées de camées, aux cravates et aux gilets extravagants » après un dîner dans le quartier de la Madeleine, jusqu’aux mots simples et tendres d’Eugène Dabit qui, pour se « remettre le cœur en place », fait un tour rue de Belleville, il y en a pour tout le monde. Adresses, souvenirs, vieilles maisons et échoppes oubliées renaissent page après page.

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Gilles Schlesser, déjà auteur d’un Grand Carnet d’adresses de la littérature à Paris, nous fait entendre sa voix, en marcheur et narrateur de cette histoire d’encre et de pas. À côté d’un Huysmans exalté, en aparté des mots merveilleux d’Alexandre Vialatte, il conseille et conduit vers des places, des cafés ; il se remémore aussi des anecdotes et retourne vers sa bibliothèque en quête d’une phrase égarée. Par exemple, celle de Nerval que je me répète toujours en descendant la rue Royale : « Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. » On rêverait de démarrer un livre et finir une vie ainsi.

Notre petite Lutèce (huit fois plus menue que Berlin, quinze fois plus que Londres) nous donne la chance de sentir le poids d’un passé mémorable à chacune de ses artères – ou presque. André Salmon et Apollinaire pour leurs nuits de joie rue de la Gaîté « mangeant des frites, avalant des crêpes, suçant des glaces, gobant des huîtres ou bâfrant des moules, le tout arrosé de gaillac et piqué de petits marcs » ; Marcel Aymé ou Léo Malet que l’on s’amuse à croiser dans cette rue Jean-Pierre-Timbaud qu’ils ne reconnaîtraient sans doute plus aujourd’hui ; le Bœuf sur le Toit, le vrai, celui du 28, rue Boissy-d’Anglas, où l’on entend « ce bruit de vitres brisées que faisait la voix enchantante de Cocteau, qui résonnait par-dessus les tables ». Ce sont ces souvenirs charmants de tant d’esprits libres en liberté qui font peut-être encore venir certains jeunes provinciaux à Paris, et qui, plus tard, les empêchent même d’en partir.

Les Flâneries littéraires de Paris, Gilles Schlesser, Séguier, 2025.

Les Flâneries littéraires de Paris

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Une histoire de (la) pensée

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Le philosophe français Rémi Brague. DR.

Le livre s’intitule La profondeur du présent. Ce n’est pas un pavé de 300 pages. C’est un livre d’entretien entre le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut, et le journaliste Charle-Henri d’Andigné, qui, à travers les étapes de la pensée occidentale, brosse un tableau de la culture européenne. Encore un livre d’idées, dira-t-on ! Un de plus ! On aurait tort. Loin de toute idéologie et de toute nostalgie, de toute abstraction aussi, ce livre, fruit d’un regard savant et positif, se présente comme un vademecum qui remet en place nos idées.

L’identité excentrique européenne

Les questions posées sont attendues, mais formulées avec pertinence : sur l’héritage gréco-romain, la chrétienté, la religion et la civilisation islamiques, l’humanisme et la modernité, la « post modernité », « l’intellectuel ». Les réponses, concrètes et concises, sont faites à partir des lectures, des amitiés, des publications. Comme il est impossible de tout passer en revue, contentons-nous de quelques remarques. Et d’abord sur l’Europe. Rappelant les « nœuds borroméens » de la culture européenne que sont Athènes, Rome, Jérusalem, avec sa matrice chrétienne, l’auteur du best-seller, La Voie romaine, insiste sur l’« identité excentrique » de l’Europe, faite d’accueil intelligent à l’autre, celle-là même qui, reniée à notre époque, coupe notre continent de ses sources. Rappelant également le fondement intellectuel et spirituel de l’Europe face à un « modernisme » outrancier, Rémi Brague dit son attachement aux grands romanistes que furent Curtius, Auerbach, Hugo Friedrich. Et c’est avec honnêteté qu’il évoque les promesses, non tenues sans doute, mais non taries, des pères fondateurs.

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Tout ce qui concerne la religion est particulièrement précieux sous la plume d’un philosophe, familier du grec et de l’arabe, qui énonce des évidences, tout en distinguant religion et civilisation. Sur la violence supposée de toute religion, Rémi Brague rappelle que les violences de la Bible sont des « récits » fantasmés, non des faits réels, des « rêves rétrospectifs » de fidèles, projetés dans le passé pour éliminer les divinités régnantes. A une époque de syncrétisme à tout va, il est bon d’avoir en tête les différences structurantes entre les religions et faire litière de leur prétendue filiation par Abraham. Si les juifs et les chrétiens ont en commun l’alliance d’un Dieu avec son peuple, l’islam ne connaît pas l’Alliance. Et si on parle sans cesse d’islamophobie, on ne parle guère, dit Brague, de la tradition d’islamophilie qui a caractérisé les élites françaises au XVIII ème siècle et à la charnière du XIXème siècle et du XXème siècles. Et le philosophe rappelle aussi la polémique universitaire violente, pas si lointaine, qui toucha, au prétexte de lois mémorielles, l’historien Sylvain Gouguenheim, descendu en flammes pour avoir soutenu que, si l’héritage philosophique grec était passé par les Arabes, il était aussi passé par les monastères chrétiens. Quant au « vrai islam » que l’on distinguerait du faux islam, c’est une vraie question, dit Brague puisque, s’il est possible de dire ce qu’est l’islam, il est impossible de définir « ce que l’islam n’est pas ». Portes ouvertes, dira-t-on, que ces propos ? Pas si sûr, si on écoute les médias.

Piques aux confrères

Dans cette République des Lettres, le lecteur cultivé retrouvera les noms qui lui sont familiers et en découvrira bien d’autres. La plume, assurément, est érudite mais généreuse dans le partage précis de ses sources. Et soyons rassurés, il y a aussi, dans ce livre, quelques « corrections fraternelles » non dénuées de charme !

Désincarné, ce livre ? Penseur « modérément moderne » , pour reprendre le titre d’un de ses livres, conservateur mais non réactionnaire, pas flingueur pour deux sous (encore que…), Rémi Brague ne craint pas de faire quelques confidences sur ses origines et ses goûts : orphelin de père, marqué pour toujours par cette privation originelle, père de famille, catholique qui ne se renie pas, sentimental invétéré et même « d’un tempérament terriblement porté à la nostalgie », il aime les chansons et les derniers quatuors de Beethoven. Et, bien sûr, Tintin. Professoral, alors, ce livre ? Oui, et c’est tant mieux ! Rappeler, sur un ton apaisé, les grandes vérités de notre pensée, est une forme d’engagement. Le titre de l’avant-dernier chapitre, emprunté à Verlaine, laissera peut-être sur leur faim les esprits non avertis, mais reconnaissants envers le philosophe de parler de la « sainteté du sensible » chez Vermeer et de ne pouvoir lire Un cœur simple de Flaubert sans être ému aux larmes.

274 pages

La Profondeur du présent: Une histoire de (la) pensée

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J.G. Ballard ou l’annonce de notre effondrement

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DR.

L’écrivain d’anticipation britannique a vu venir et a su décrire avant tout le monde notre société éclatée.


Une tour de béton, des ascenseurs en panne, des voisins qui deviennent des ennemis. Ça ne vous rappelle rien ? Publié dans les années 1970, I.G.H. de J.G. Ballard (1930-2009) n’a rien d’un roman d’anticipation poussiéreux. C’est une autopsie froide et rageuse de nos sociétés contemporaines, de leur verticalité sociale, de leur peur du chaos et de leur foi aveugle dans l’ordre technique. En enfermant ses personnages dans un immeuble censé tout résoudre, Ballard révèle ce que nous refusons de voir : la fragilité extrême du vivre-ensemble et la violence prête à surgir dès que le vernis craque.

Le vivre-ensemble : une fiction confortable

Il y a dans I.G.H. quelque chose qui ne vieillit pas. Pas parce que le roman serait « visionnaire » au sens banal du terme, mais parce qu’il touche à ce point mou, obscène, refoulé : ce que nous sommes quand le vivre-ensemble cesse d’être une fiction confortable. Ballard n’écrit pas sur le futur. Il écrit sur ce qui attend déjà derrière la porte, dans le couloir, dans l’ascenseur bloqué.

Au départ, tout est propre. Trop propre. Une tour luxueuse, autonome, verticale, rationnelle, conçue pour abolir le dehors. Une machine à habiter, à consommer, à coexister sans heurts. Une promesse moderne : plus besoin de la ville, plus besoin des autres, tout est là. Le progrès empilé étage après étage. La paix sociale par l’architecture. Ballard décrit ce décor avec une neutralité clinique, presque publicitaire, comme si la langue elle-même avait été aseptisée par le béton et l’acier.

Et pourtant, très vite, quelque chose déraille. Pas une grande catastrophe. Non. Des détails. Des pannes. Des dysfonctionnements. Des micro-frustrations. Et c’est là que Ballard frappe juste : la société ne s’effondre jamais sous les grands récits, mais sous l’accumulation de petites humiliations. L’eau qui manque. L’ascenseur qui ne répond plus. Le voisin qui occupe « trop » l’espace. Dans le roman, ces incidents sont décrits comme des événements presque anodins, avant de devenir des déclencheurs de haine. « Les coupures de courant semblaient exciter les résidents plus qu’elles ne les inquiétaient », note Ballard, comme si le confort moderne contenait déjà le désir de sa propre destruction.

Ordre nouveau

La tour devient une carte mentale. Les étages supérieurs regardent vers le bas comme on regarde un territoire inférieur. Les étages inférieurs ruminent, envient, haïssent. On ne parle plus de classes sociales, on parle de zones, de territoires, de clans. Ballard se moque de la lutte des classes au sens traditionnel : ici, il n’y a pas de conscience politique, pas de projet, pas d’idéal. Il y a seulement la jouissance trouble de la domination et le plaisir de la revanche. Rien de noble. Rien d’héroïque. « Chaque étage développait sa propre identité », écrit-il, comme si la géographie suffisait à fabriquer une idéologie.

Et c’est précisément pour cela que I.G.H. est un roman profondément politique. La violence qui s’installe n’a rien de révolutionnaire. Elle est régressive. Infantile. Primitive. Les habitants de la tour ne cherchent pas à renverser un système : ils s’y abandonnent. Ils acceptent la brutalité comme une forme d’ordre nouveau, plus simple, plus instinctive. La loi disparaît, remplacée par l’habitude. La barbarie n’est même plus scandaleuse : elle devient décor. Ballard décrit cette dérive sans emphase, avec une langue sèche, presque plate, qui rend la violence encore plus insupportable.

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Ballard décrit alors quelque chose d’insupportable à admettre : la civilisation n’est pas un progrès moral, mais un vernis fonctionnel. Et ce vernis craque dès que la structure censée le garantir se retourne contre ceux qu’elle devait protéger. La tour, conçue pour canaliser les pulsions, finit par les libérer. Elle isole, elle uniformise, elle contrôle – et dans ce contrôle même, elle excite ce qu’elle prétend contenir. À mesure que le roman avance, la phrase ballardienne se fait plus froide encore, comme si la langue elle-même s’alignait sur la logique de l’immeuble, répétitive, circulaire, sans échappatoire.

Ce que les personnages perdent, ce n’est pas seulement la morale, mais le sens même du collectif. Les alliances se font et se défont. Les groupes éclatent. Le territoire lui-même cesse d’avoir une valeur stable. Chacun finit par se replier sur une solitude féroce, armée, paranoïaque. L’homme n’est plus un citoyen : il redevient une bête retranchée dans sa tanière verticale. L’une des scènes les plus glaçantes montre un personnage mangeant seul sur son balcon, indifférent au chaos alentour : image d’une humanité qui a cessé de se penser comme telle.

Comment ne pas voir notre monde dans ce miroir ?

Nos sociétés contemporaines se pensent unifiées, connectées, fluides. Mais elles sont traversées par les mêmes lignes de fracture invisibles. Nous vivons dans des tours symboliques : économiques, numériques, idéologiques. Nous croyons à l’intégration, à la normalisation, à la gestion rationnelle des conflits. Et pourtant, la peur d’une guerre civile – larvée, diffuse, éclatée – hante les discours, les imaginaires, les médias. Non pas une guerre frontale, mais une guerre de voisinage, de ressentiment, de défiance.

I.G.H. parle de notre angoisse fondamentale : celle de découvrir que le vivre-ensemble ne tient qu’à des conditions matérielles fragiles, et qu’une fois ces conditions altérées, il ne reste rien d’autre que la loi du plus adapté, du plus violent, du plus haut perché.
Ballard ne moralise jamais. Il observe. Il dissèque. Il pousse l’expérience jusqu’au bout. Et ce qu’il nous montre est glaçant : nous ne sommes pas trahis par la modernité, nous sommes révélés par elle. La tour ne corrompt pas ses habitants ; elle leur donne simplement l’occasion d’être ce qu’ils étaient déjà, en silence.

C’est pour cela que ce roman continue de brûler. Parce qu’il ne propose aucun refuge idéologique. Parce qu’il ne sauve personne. Parce qu’il nous regarde sans ciller et semble murmurer : voilà ce que vous êtes, dès que l’ordre cesse de vous tenir la main.
Relire I.G.H. aujourd’hui, ce n’est pas redécouvrir un classique : c’est reconnaître un paysage familier. La tour de Ballard n’est plus un symbole, c’est une forme généralisée – économique, sociale, mentale. Nous y habitons déjà. Et si le roman continue de déranger, ce n’est pas parce qu’il annonce l’effondrement, mais parce qu’il suggère autre chose, de plus insupportable encore : l’effondrement n’est pas devant nous, il est une possibilité intime, prête à s’activer dès que l’architecture du monde cesse de tenir.

La trilogie de béton: Crash, l'île de béton, I.G.H.

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