Accueil Culture Une histoire de (la) pensée

Une histoire de (la) pensée

Rémi Brague publie "La profondeur du présent" (Hermann, 2025)


Une histoire de (la) pensée
Le philosophe français Rémi Brague. DR.

Le livre s’intitule La profondeur du présent. Ce n’est pas un pavé de 300 pages. C’est un livre d’entretien entre le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut, et le journaliste Charle-Henri d’Andigné, qui, à travers les étapes de la pensée occidentale, brosse un tableau de la culture européenne. Encore un livre d’idées, dira-t-on ! Un de plus ! On aurait tort. Loin de toute idéologie et de toute nostalgie, de toute abstraction aussi, ce livre, fruit d’un regard savant et positif, se présente comme un vademecum qui remet en place nos idées.

L’identité excentrique européenne

Les questions posées sont attendues, mais formulées avec pertinence : sur l’héritage gréco-romain, la chrétienté, la religion et la civilisation islamiques, l’humanisme et la modernité, la « post modernité », « l’intellectuel ». Les réponses, concrètes et concises, sont faites à partir des lectures, des amitiés, des publications. Comme il est impossible de tout passer en revue, contentons-nous de quelques remarques. Et d’abord sur l’Europe. Rappelant les « nœuds borroméens » de la culture européenne que sont Athènes, Rome, Jérusalem, avec sa matrice chrétienne, l’auteur du best-seller, La Voie romaine, insiste sur l’« identité excentrique » de l’Europe, faite d’accueil intelligent à l’autre, celle-là même qui, reniée à notre époque, coupe notre continent de ses sources. Rappelant également le fondement intellectuel et spirituel de l’Europe face à un « modernisme » outrancier, Rémi Brague dit son attachement aux grands romanistes que furent Curtius, Auerbach, Hugo Friedrich. Et c’est avec honnêteté qu’il évoque les promesses, non tenues sans doute, mais non taries, des pères fondateurs.

A lire aussi: Mauriac père et fils: correspondance littéraire

Tout ce qui concerne la religion est particulièrement précieux sous la plume d’un philosophe, familier du grec et de l’arabe, qui énonce des évidences, tout en distinguant religion et civilisation. Sur la violence supposée de toute religion, Rémi Brague rappelle que les violences de la Bible sont des « récits » fantasmés, non des faits réels, des « rêves rétrospectifs » de fidèles, projetés dans le passé pour éliminer les divinités régnantes. A une époque de syncrétisme à tout va, il est bon d’avoir en tête les différences structurantes entre les religions et faire litière de leur prétendue filiation par Abraham. Si les juifs et les chrétiens ont en commun l’alliance d’un Dieu avec son peuple, l’islam ne connaît pas l’Alliance. Et si on parle sans cesse d’islamophobie, on ne parle guère, dit Brague, de la tradition d’islamophilie qui a caractérisé les élites françaises au XVIII ème siècle et à la charnière du XIXème siècle et du XXème siècles. Et le philosophe rappelle aussi la polémique universitaire violente, pas si lointaine, qui toucha, au prétexte de lois mémorielles, l’historien Sylvain Gouguenheim, descendu en flammes pour avoir soutenu que, si l’héritage philosophique grec était passé par les Arabes, il était aussi passé par les monastères chrétiens. Quant au « vrai islam » que l’on distinguerait du faux islam, c’est une vraie question, dit Brague puisque, s’il est possible de dire ce qu’est l’islam, il est impossible de définir « ce que l’islam n’est pas ». Portes ouvertes, dira-t-on, que ces propos ? Pas si sûr, si on écoute les médias.

Piques aux confrères

Dans cette République des Lettres, le lecteur cultivé retrouvera les noms qui lui sont familiers et en découvrira bien d’autres. La plume, assurément, est érudite mais généreuse dans le partage précis de ses sources. Et soyons rassurés, il y a aussi, dans ce livre, quelques « corrections fraternelles » non dénuées de charme !

Désincarné, ce livre ? Penseur « modérément moderne » , pour reprendre le titre d’un de ses livres, conservateur mais non réactionnaire, pas flingueur pour deux sous (encore que…), Rémi Brague ne craint pas de faire quelques confidences sur ses origines et ses goûts : orphelin de père, marqué pour toujours par cette privation originelle, père de famille, catholique qui ne se renie pas, sentimental invétéré et même « d’un tempérament terriblement porté à la nostalgie », il aime les chansons et les derniers quatuors de Beethoven. Et, bien sûr, Tintin. Professoral, alors, ce livre ? Oui, et c’est tant mieux ! Rappeler, sur un ton apaisé, les grandes vérités de notre pensée, est une forme d’engagement. Le titre de l’avant-dernier chapitre, emprunté à Verlaine, laissera peut-être sur leur faim les esprits non avertis, mais reconnaissants envers le philosophe de parler de la « sainteté du sensible » chez Vermeer et de ne pouvoir lire Un cœur simple de Flaubert sans être ému aux larmes.

274 pages

La Profondeur du présent: Une histoire de (la) pensée

Price: ---

0 used & new available from



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale
Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération