Accueil Site Page 3256

Impressions d’Amérique

Pardonnez-moi, mais j’aime bien l’Amérique. Il y a encore quatre mois, cet aveu était passible du pire. Mais peut-être n’est-il plus nécessaire de se justifier. Vous l’aurez remarqué, depuis l’élection d’Obama, tout le monde aime l’Amérique ! Même Télérama et Le Monde Diplo, les profs laïcards et les cailleras à keffieh. Everybody loves Barack. Mais tout cela n’est pas très raisonnable et ne devrait pas durer. On attend le moment, proche, où Obama passera chez nous pour un Oreo cookie, noir à l’extérieur et blanc à l’intérieur. Un digne successeur de Bush, version light, un Sarkozy basané qui sème la zone aux quatre coins de la planète. On en reparlera le moment venu.

Comme toute personne normalement constituée, je dois la majorité de mes émois culturels à des artistes américains[1. Note d’EL : Ah ? Proust, Mozart, Dostoïevski, Shakespeare… bons à jeter, cher David ? Je dois être anormalement constituée.]. Des Ramones à Philip Roth en passant, au hasard, par Elvis, Kurt Cobain, John Ford, Larry Clark ou les Marx Brothers, la société américaine a enfanté une cohorte de génies en tous genres. Il m’est donc permis d’émettre quelques réserves sans entrer dans le club très couru chez nous des antiaméricains primaires (« l’antiaméricanisme, le progressisme des cons », comme disait Pascal Bruckner).

Je me suis rendu une bonne cinquantaine de fois aux États-Unis en tant que journaliste. J’y ai habité un moment, et j’ai même trouvé le moyen d’épouser une de leurs ressortissantes. Si je connais un peu ce pays et sa société, ce n’est pas uniquement à travers les livres de Philippe Labro, les films du populiste Michael Moore et les revues de la presse étrangère de Marie Colmant.

Mes deux derniers voyages au pays de l’Oncle Sam, en pleine crise des subprimes, m’ont particulièrement marqué. La déconfiture économique est une chose dans la bouche de Jean-Pierre Gaillard, elle devient une réalité écrasante quand on discute avec l’Américain moyen qui vit dans une ville moyenne où les maisons mises en vente forcée (foreclosure) se comptent par dizaines de milliers. Ils font froid dans le dos, ces panneaux bank owned ou for sale by owner, plantés devant la porte des pavillons. A Fort Myers, Floride, on voit des camions de déménagement à tous les coins de rue. Sur les pelouses, on voit des frigos, des vélos, ou les tuyauteries que les familles vendent avant de partir refaire leur vie ailleurs. Des quartiers entiers ressemblent à des villes fantômes. Il y a encore quelques mois, ces mêmes familles organisaient des barbecues avec leurs voisins. Les types en pantalon chino partaient au boulot en 4X4 le matin et les femmes rejouaient Desperate Housewives en veillant sur leurs têtes blondes. L’American way of life, dans toute sa banalité, semblait devoir durer pour toujours. Game over.

Aujourd’hui, c’est le même spectacle d’exode un peu partout aux États-Unis. Pour autant, et c’est peut-être le plus surprenant, pas de panique apparente, pas d’émeutes (imaginez la même chose en France…). On serre les dents. On parle d’une passe difficile, mais jamais de la fin d’une époque dorée. Il ne semble venir à l’idée de personne que l’American way of life, le modèle économique du pays basé sur la consommation de masse, doit être sérieusement remis en cause. « In this economy, difficile de s’offrir ceci ou cela », disent les gens en grimaçant. « In this economy, this… In this economy, that… » Comme si l’économie, cet animal imprévisible et coquin, n’allait plus tarder à reprendre ses esprits. Comme si la sortie de route des classes moyennes n’était qu’un accident – terrible, certes –, et que le plan de relance d’Obama allait bientôt permettre de refermer cette sinistre parenthèse.

« L’american way of life n’est pas négociable », avait dit George Bush père en 1992 au moment de la première guerre du Golfe. La doctrine n’a pas changé depuis l’élection d’Obama. Le nouveau locataire de la Maison Blanche ne se risquera jamais sur ce terrain aussi tabou qu’impopulaire. Par une sorte d’aveuglement idéologique, la sortie de la crise du crédit n’est jamais associée à la nécessité d’un aggiornamento. Obama parle tout juste d’un improbable virage vert (quand l’empreinte carbone d’un Américain équivaut à celle de quatre Allemands…). Bref, pas question de briser le rêve, même si le cadre se fissure de tous côtés. Qu’on ne s’y trompe pas, l’Américain moyen ne ressemble pas du tout au branché de la côte Ouest qui conduit une voiture hybride, recycle ses déchets, a renoncé à la clim et aux sacs en plastique… Le péquin de base, qui forme l’immense majorité de la population sans la collaboration de laquelle rien ne pourra changer, consomme toujours comme une brute, n’a pas renoncé à son 4X4, et jongle avec les cartes de crédit pour continuer comme si de rien n’était. Obama parviendra-t-il à convaincre le péquin de base de changer de comportement ? En a-t-il seulement la volonté ?

En cette période noire, la surexploitation des ressources naturelles et le gaspillage énergétique dément qui caractérisent l’Amérique, sautent aux yeux avec plus de force que d’habitude. La semaine dernière à Miami, en me baladant dans un luxueux shopping mall sur-climatisé, alors que le givre se formait presque sur mes lunettes, l’Amérique m’a fait penser au Titanic fonçant droit sur l’iceberg. L’équipage a enfilé les gilets de sauvetage et mis les chaloupes à la mer. Pendant ce temps, les passagers continuent à danser en sirotant un Manhattan.

Dans la peau de Nicolas

Prix: 7,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,02 €

Sauvagerie œnologique

16

La Commission européenne vient de faire approuver par les 27 pays membres de l’Union un projet de règlement autorisant le coupage de vin blanc et de vin rouge pour obtenir un vin rosé. La France, représentée par son ministre de l’Agriculture, lequel conduira l’UMP pour les élections européennes, a adopté ce projet. Le rapport de la commission parle joliment « d’entraves œnologiques » pour justifier ce que tout amateur de vin considèrera littéralement comme une sauvagerie.

Quand on apprend une information de ce genre, il est difficile d’être dupe. Les visites au Salon de l’Agriculture, les projets de classement de la gastronomie française au Patrimoine mondial, les odes à la culture vinicole française ne peuvent être considérées que comme des gesticulations hypocrites. Gageons que, lorsque ce règlement entrera en vigueur, on nous accordera au moins l’aumône de rendre obligatoire que cette atteinte aux bonnes mœurs vigneronnes soit signalée sur l’étiquette.

Ce n’est même pas sûr…

Paru sur Antidote, le carnet de David Desgouilles

Meurtre de masse : un jeu d’enfants ?

42

Un garçon a assassiné dix-sept personnes dans son lycée. Dix-sept, c’est exagéré. Ça ne devrait pas être permis. Dix, douze, on comprendrait, mais dix-sept vous vous rendez compte le massacre. En plus, c’est des enfants, des innocents. Vous voulez savoir ce que j’en pense : c’est répugnant. Si je pouvais le tenir ce salaud, je crois que je le tuerais. Des enfants…dégueulasse, vraiment, il n’y a pas d’autre mot. Je vous jure, je le tuerais. Encore que j’hésiterais. Lui aussi c’est un enfant quand même. D’accord, il a tué dix-sept enfants, mais quand même, c’est un enfant. Et vous savez ce que je dis moi : les enfants, c’est sacré. Il n’y a rien de plus important que les enfants. On ne devrait jamais tuer les enfants. Voilà ce que je dis moi et, franchement, ce n’est pas une posture que je me donne, je le pense. Des enfants… et pourquoi pas des femmes tant qu’on y est. Les femmes aussi, c’est très déconseillé de les tuer. D’ailleurs, c’est complètement interdit. Essayez, tuez une femme, pas dix-sept, une, une seule. Je vous dis pas ce qui va vous arriver. Vous aurez des ennuis, c’est moi qui vous le dis et pas qu’un peu. Si ça se trouve, on vous mettra en prison et, après, ouh là là ! Vous verrez, vous verrez, rien que des emmerdes. Alors vous savez ce qu’il faut faire. Vous déambulez sur le boulevard, une femme vient vers vous, une femme normale, disons la trentaine, française, un peu maquillée, à l’épaule un faux sac Vitton. Vous tranquille, vous la laissez s’approcher, vous la fixez dans le blanc des yeux et qu’est-ce que vous faites ? Vous ne la tuez pas. C’est facile quand même ça, c’est pas la mer à boire. Et alors, vous verrez. Heureux vous serez, heu-reux, alors que si vous la tuez malheureux vous serez ? C’est tout bénéf. On a pris le cas d’une Française. Maintenant, supposons qu’elle n’est pas française, la femme qui se dirige vers vous. Elle est… comment dire… arabe ou, comment dire… elle est africaine ou même allemande, bref, elle est étrangère. Eh bien, les étrangères aussi, c’est interdit. En 1943, vous aviez le droit de tuer une Allemande. En 1961, tuer une Arabe, ça se faisait. Aujourd’hui, c’est fini. Les étrangers aussi, c’est rigoureusement prohibé. J’ai pris ce détour, pour vous faire comprendre qu’il n’y a pas que les enfants qu’il faut protéger. Enfants, femmes, hommes, français, étrangers, tous ont droit à leur intégrité physique. C’est un peu radical, d’accord, mais c’est comme ça. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je trouve que c’est bien. Dans ce genre de chose, les demi-mesures ne sont pas de mise. La France a commencé à interdire le meurtre sous toutes les coutures mais bientôt tous les pays suivront. Au Congo, au Darfour, en Guinée-Bissau, ce sera condamnable, des mesures drastiques seront prises. Au Soudan, le président Bachir lui-même – que Dieu lui prête longue vie – il lui arrive des bricoles. Il faut dire qu’il a exagéré lui aussi. Je ne sais pas combien de millions il en a sur la conscience. Moi, je dis non, non et non. Des millions, non. C’est que, vous voyez, il a dépassé les bornes. Il faut le comprendre aussi. Il pensait qu’on pouvait. D’où l’urgente nécessité de donner un coup d’arrêt énergique et de proclamer l’abolition pleine et entière de l’homicide. D’où qu’il vienne, où qu’il aille. Bien sûr, il y en a qui vont la trouver saumâtre. Alors quoi ? Du jour en lendemain, d’un coup sec sans prendre en compte les cultures locales qui sont toutes respectables, ne l’oublions pas. On a beau dire, les gens vont être obligés de changer des habitudes millénaires et ce n’est pas facile. Parce que ça remonte à longtemps cette histoire là. Sans parler de Caïn, rien qu’au vingtième siècle, il y en a bezef qui sont passés de vie à trépas dans des conditions pas toujours élucidées. D’où le caractère odieux de ce gamin serial killer que je ne pourrai, hélas, pas égorger de ma main. Il s’est fait justice lui même. Comme quoi, il y a des histoires qui commencent bien et qui finissent mal. Pas celle-là. Elle commence mal et finit mal. C’est du moins mon avis. Pas le vôtre ?

Photo de Une, Dr Gonzo, flickr.com

Tous les hommes ne sont pas frères

Elisabeth Lévy s’entretient avec Régis Debray, qui vient de publier Le moment fraternité (Gallimard). Religion, société, politique : quel est le prix du « nous » ?

Il y a du sacré partout et de tout temps, rappelez-vous. Ce sacré omniprésent n’est-il pas, comme vous le reproche Marcel Gauchet, un concept inopérant ?
Le sacré est une abstraction fumeuse, mais les lieux et les livres sacrés se portent à merveille. Allez cuire un œuf sur la flamme du Soldat inconnu, ou ouvrir une crêperie sous le portail d’Auschwitz, vous m’en direz des nouvelles. Quelle communauté humaine, athée ou non, n’est-elle pas flanquée d’un sacrilège puni par la loi ? Gauchet devrait voyager. Un tour du monde, de temps à autre, cela dérouille les neurones.

En médiologue grave et farceur, vous prétendez recenser les preuves matérielles du sacré, mais vous n’en tournez pas moins autour d’idées.
Je ne parle pas en philosophe, je me promène, du Kazakhstan à l’île de la Cité. Même dans un plat pays, vous trouverez un haut lieu, enclos, crypte ou tour. Un point de rassemblement, matérialisant le point de référence mythique, événement, héros ou mythe fondateur qui cristallise une identité. Je photographie les variations pour chercher l’invariant.

Lequel a ou a eu partie liée avec le religieux. Qu’est-ce qui les distingue l’un de l’autre ?
Le sacré précède le religieux et lui survivra. « Religion » est un mot latin qui n’a pas de traduction en chinois, ni en hébreu, ni en persan, ni en grec. Cela signifie pour nous un Dieu, un clergé, des écritures et des dogmes, acquis tardifs. Au temps de Stonehenge, il n’y avait pas de religion, mais il y avait du sacré Et quand une religion s’en va, un sacré repousse tout seul, puisque ainsi s’appelle ce qui permet à un tas d’individus de se vivre comme un tout. On ne se déprend pas du sacré en le sécularisant. Michelet l’a fort bien dit pour la Révolution.

Pour vous, l’hypothèse de Gauchet selon laquelle notre monde est celui de la sortie de la religion est donc inopérante ?
Prophète, père de la patrie, défaite ou victoire légendaires, tombe, mur ou montagne – le point unificateur relève du mythe ou d’une histoire mythifiée. Je crains qu’on n’y échappe pas. Et puis, qu’appelez-vous notre monde ? L’Afrique noire, Madagascar inclus, où le prophétique encadre le politique comme jamais ? Le monde arabo-musulman, où l’islamisme remporterait les élections si elles n’étaient pas truquées ? Les États-Unis où Obama se fait bénir par deux pasteurs, pour plus de sécurité ? La Chine, où renaît le confucianisme par le bas ? L’Inde ? Le Pakistan ? Soyons sérieux. C’est vrai que dans le petit cap catholique de l’Asie, Québec inclus, Don Camilo s’est éclipsé, Peppone aussi. Ce n’est pas la partie la plus dynamique du monde.

Ce « besoin de sacré » n’est pas ce que nous avons de mieux. « Nous ne pensons pas donc nous sommes », écrivez-vous. Le sacré rendrait-il con ?
Assurément. Il est là pour faire un peuple avec des populations, pour associer et souder et penser, c’est toujours se dissocier. Le besoin de sacré ne fait pas l’affaire de l’individu mais des groupes. Y aurait-il Israël sans la Torah, un monde arabe sans le Coran ? L’Inde sans le Mahabarata ? Le culte d’Athéna a fait vivre Athènes. Il a aussi tué Socrate. Disons qu’il faut une sacralité pour construire une Cité et des impies pour casser la baraque. Une vraie civilisation tient du double bind. Pas très amusant, mais un homme prévenu en vaut deux.

Sans sacré, pas de collectif, donc. Souffrons-nous d’une carence de sacré ? Ou existerait-il, comme pour le cholestérol, un bon et un mauvais sacré ?
Deux choses menacent le monde, disait Valéry, l’ordre et le désordre. Deux choses menacent nos sociétés, le « moi je » et le « nous ». Dans les sociétés dites holistes, le collectif précède et étouffe la personne. Dans nos sociétés d’individus, le « moi je » fait éclater le « nous ». C’est le cas en France, et même en Europe, où la crise déchaîne les égoïsmes nationaux. Ce n’est pas le cas des États-Unis d’Amérique avec le one nation under God.

Ne tournez pas autour du pot. Le bon « nous », pour vous, c’est le « nous » national, version républicain-hussards noirs.
Le « nous » patriotique a été sacralisé en France, disons de 1790 jusqu’à 1968. Ce lien s’est désagrégé. On ne peut pas le renouer à froid, mais de là à s’imaginer qu’on peut se passer d’un coagulant imaginaire… Un consommateur en chasse des soldes et en manque d’identité se retrouve breton, juif ou homo d’abord, ou noir. En Amérique, il y a une nef centrale avec de multiples chapelles autour. Chez nous, la molécule est à atomes lâches. Chacun se bricole son appartenance avec les moyens du bord.

Résumons : pour réapprendre à vivre ensemble, il nous faut retrouver le sens de la fraternité donc du sacré. Or, dîtes-vous, le sacré divise, trace des frontières. Paradoxal, non ?
Entendons-nous. Fraternité n’est pas fratrie, c’est une solidarité élective, et non naturelle. Cela consiste à reconnaître pour frères des gens qui ne sont pas de la famille. Or ce qui met ensemble, une famille élective, c’est ce qui la met à part d’une autre. Il n’y a pas de nous sans un eux. « La Guadeloupe sé tannou / La Guadeloupe a patayo. » La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux. Ce qui se dit en créole se pratique partout mais affleure dans les crises. Les roses ont des épines, la fraternité aussi.

Le monde sans frontière n’est-il pas fait pour l’hyper-individu du XXIe comme celui des nations l’était pour l’homme des Lumières. Dans notre grande salle de gym, avons-nous vraiment besoin d’appartenance ?
Plus que jamais. L’utopie libérale remplaçait la carte d’identité par la carte bleue. Fin des mythes de fondation, des patois et des petits drapeaux ! Ça ne marche pas ! Plus vous inondez un pays de coca-cola, plus vous y semez d’ayatollahs. Le monde technique et économique produit de la convergence mais cette convergence appelle une divergence de sens contraire, par une sorte de thermostat de l’appartenance. Il faut de nouveau penser les sacralités, les mémoires, y compris chez nous. Les ethnologues ne sont pas seulement faits pour étudier les Papous.

Dans ces conditions, rien de ce que qui nous concerne ne doit être étranger au Papou, à commencer par la liberté. Les droits de l’homme sont, déplorez-vous, la nouvelle religion de l’Occident contemporain (ROC). Il y a pire croyance partagée que celle qui consiste à créditer chacun de son humanité.
En effet. Confucius, Epictète et Jésus nous faisaient déjà ce crédit. Il y a comme une morale universelle de la compassion. Mais un individu abstrait de son milieu dont le but ultime est le bonheur, ce n’est pas l’alpha et l’oméga sur la planète. L’universel des droits de l’homme ne peut devenir notre bonne conscience et notre mauvaise foi. Je suis le Bien, et j’occupe pour libérer ?

En somme, les Droits de l’Homme ne sont pas seulement la religion de l’Occident mais son bras armé idéologique ?
Comme on ne peut pas faire ce qu’on dit ni dire ce qu’on fait et qu’on est bien forcé de faire la politique de ses intérêts, on s’adonne à l’hypocrisie pour huiler les rapports de force.

Reste qu’il y a quelques raisons à la centralité des droits de l’homme en Europe, et en particulier dans la gauche européenne, à commencer par les expériences totalitaires.
Oui, la ROC a été chez nous un sursaut protestataire, contre le « nous » de la race et celui de la classe. De là à fantasmer un consommateur-emprunteur, qui n’a ni langue ni mémoire et n’est fils de personne… Le délice de la déliaison me semble une utopie.

Peut-être mais le confort du relativisme est aussi inefficace pour empêcher que les petites filles afghanes soient vitriolées sur le chemin de l’école.
Les Afghans sont mieux placés que nous pour faire évoluer l’Afghanistan. Si une coalition de chrétiens s’en mêle en bombardant les noces de village, il y aura encore plus de vitriol. Napoléon en son temps a voulu moderniser l’Espagne, les moines fanatiques l’ont fichu à la porte. La Croisade américaine en Afghanistan est aussi absurde que contre-productive. Que nous soyons devenus les supplétifs d’une idiotie coloniale ne plaide pas en faveur de notre sens des réalités.

Est-il possible de sauver les droits de l’homme du droit-de-l’hommisme ?
Oui, à condition de le faire modestement, sans les imposer. Et en renonçant à l’idée que tous les hommes ont rendez-vous à la fin de l’Histoire pour prêter serment à notre déclaration des droits de l’homme. Cette croyance proprement religieuse suppose que l’Occident aura encore l’hégémonie dans cent ans. On peut en douter.

En quoi la fraternité pourrait-elle être une alternative au sacré officiel mais faible que sont les droits de l’homme et à tous les sacrés privés qui nous requièrent de plus en plus ? La fraternité sauvera-t-elle la nation ?
La nation civique, pas la nation ethnique, n’est-ce pas ? Non, il n’y a pas de sauveur suprême, ni de formule miracle. Mon livre s’appelle Le moment fraternité. Il faut lui faire une place, c’est tout. Ne pas la rendre impossible, comme le fait le marché-roi. Rien de plus.

Il y a une ruse dans votre histoire personnelle. La première fraternité que vous vous êtes choisi, celle de la révolution, était internationaliste.
J’ai cru y trouver une famille. C’en était une, d’ailleurs, mais pas vraiment la mienne. C’était le nationalisme latino-américain en marche, sous le drapeau rouge. Et il avait bien raison. On ne se débarrasse pas de l’ethnos, des communautés de mémoire. Il ne faut pas l’idolâtrer, mais il faut faire avec. Le demos, la communauté de conviction, ne suffit pas.

Vous récusez donc l’accusation de nostalgie souvent formulée à votre encontre ?
La nostalgie est un sentiment révolutionnaire. Je reconnais le conservateur à ce qu’il n’en a aucune. Toutes les forces actives dans l’histoire partent de là. Le sionisme, c’était le retour à Sion. Si Che Guevara n’avait pas pensé à Bolivar, il n’aurait pas été en Bolivie. Et Obama sans Lincoln ne serait pas à la Maison-Blanche.

Pourquoi refusez-vous de désenchanter la politique ? Quel mal y aurait-il à ce que ses passions et ses débordements soient remplacés par l’appréciation d’intérêts bien compris ?
Ce serait l’idéal en effet, de pouvoir s’en tenir à la réalité. Mais il y a toujours de l’imaginaire en jeu, le Dalaï Lama, la Bretagne, l’homosexualité ou le PSG. Le désenchantement, c’est le passage d’un enchantement à une autre.

Que nous faut-il, alors, pour redevenir Français ? Une bonne petite guerre ?
Il est vrai que la guerre fait apparaître le « nous » par-dessus le « moi je ». Ça vaut pour Israël comme pour le Liban. Jamais il n’y a eu plus de monde à Notre-Dame-de-Paris qu’en 1914 ou 1939. Aux États-Unis, au lendemain du 11 septembre, on priait dans les rues. Pour redevenir fraternels, nous n’avons certes pas besoin de Te Deum mais d’une confrontation. C’est le prix du « nous ». Moi, ça ne me fait pas peur.

Le moment fraternité

Prix: 21,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,46 €

Une politique éducative originale

10

On sait qu’une des orientations souhaitées par le ministre Darcos est une mise en concurrence des établissements scolaires afin d’obtenir non pas des postes supplémentaires, il ne faut pas rêver, mais un matelas horaire permettant de mener des projets pédagogiques et citoyens (Mathématique et Trivial Poursuite, Physique et Bowling, Grec ancien et Lutte contre l’homophobie). Cette mise en concurrence a connu un tour assez inédit, mardi 10 mars au matin, en Seine-Saint-Denis. Une vingtaine de jeunes du lycée Gustave-Eiffel de Gagny, équipés de barres de fer et de marteaux, sans doute soucieux sur les moyens donnés à la politique pédagogique de leur établissement, ont pénétré chez leurs voisins du lycée Jean-Baptiste-Clément et ont blessé une douzaine de personnes, élèves et professeurs, dont quatre ont dû être hospitalisées. Philippe Mérieu se serait félicité de cette appropriation d’un patriotisme d’établissement par les actants eux-mêmes, tandis que Michèle Alliot-Marie serait plus circonspecte.

Variété avariée

12

Dans Les Plaisirs et les Jours, Marcel Proust, jeune dandy assez lancé, avait écrit un « Eloge de la mauvaise musique » dans lequel il constatait : « Le peuple, la bourgeoisie, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien aimés. Ce sont les mauvais musiciens. » On ne saurait mieux définir ce qu’il est convenu d’appeler la variété, et son importance à la fois sociologique et historique. Par exemple, combien de sexualités masculines se sont révélées, pour ceux qui connurent leur puberté sous Giscard, grâce aux chansons de Michel Sardou, avec l’inoubliable Maladie d’amour bien sûr mais aussi le trop oublié Je vais t’aimer dont un des vers, « Je vais t’aimer à en faire pâlir le marquis de Sade » nous ouvrit d’immenses perspectives à la fois littéraires et érotiques circa 1976, l’année de la canicule.

Il faut donc prendre la variété au sérieux. C’est ce que fait depuis plusieurs livres d’une série intitulée « Nos amis les chanteurs », Thierry Séchan, parolier, écrivain, frère de Renaud et connaissant la variété de l’intérieur, non seulement la française mais aussi l’Européenne et notamment la Serbe. Il publie ces jours-ci le quatrième volume de cette enquête sur le paysage sonore des années Sarkozy, intitulé Dernière Salve. Comme dans La Relève de Clint Eastwood, Séchan s’est adjoint les services d’un jeune homme talentueux, Arnaud Le Guern, breton lyrique qui avait publié à 25 ans un bien beau livre sur Edern-Hallier et avait aussi fricoté avec la revue Cancer. S’agit-il d’un passage de relais ou la matière est-elle devenue tellement riche, depuis qu’une chanteuse de gauche est devenue première dame de droite ? Laissons au lecteur le soin de juger. Mais il est vrai qu’il y a de quoi faire, ces temps-ci, entre les « engagés » et les « starlettes d’académie ».

Nous avons particulièrement apprécié leurs pages sur ceux qu’ils appellent joliment « les mous du slam, les pépères la morale » que sont Grand Corps Malade et Abd El Malik, la nouvelle idole des trentenaires ségolénistes, verts et moraux. Ils ont même la cruauté de citer une interview à VSD, ce qui pourrait leur valoir les foudres de la Halde, tant leur intention de nuire est manifeste. Abd El Malik aurait en effet déclaré : « Je pense qu’il faut transformer le négatif qui est en nous en positif. Etre à la hauteur de nous-même pourrait être notre définition », mais aussi cet inoubliable : « La paix est un combat non-violent. » Séchan et Leguern, très éprouvés, échappent in extremis à la dépression nerveuse en rappelant, ce qui prouve leur bon goût, que le seul, le vrai, le grand slameur français est bien entendu le Philippe Muray de l’extraordinaire Minimum respect et en particulier « Ce que j’aime », qui est l’hymne national de Causeur, la bannière bien-aimée autour de laquelle se fédèrent tant de tempéraments apparemment contradictoires.

Variété et sarkozysme, voilà qui formera sans doute le sujet de plusieurs thèses à venir : outre le libéralisme décomplexé, le bling-bling et la haine de la princesse de Clèves, ce qui marqua les premiers temps de l’omniprésidence, ce fut quand même l’inoubliable podium de la victoire de 2007 avec ce plateau de rêve à la Concorde dont on avait eu l’impression qu’une déchirure du continuum spatio-temporel nous l’avait téléporté tout droit depuis les années Pompidou : Mireille Mathieu, Enrico Macias, Jane « Faisons l’amour avant de nous dire adieu » Manson, Johnny, Sardou. Même les « jeunes », Faudel, Doc Gyneco, avaient prématurément vieilli car l’usure accélérée de la marchandise, comme le suggèrent les auteurs, est décidément bien ce qui caractérise la camelote musicale contemporaine.

Bien sûr, le mariage avec Carla a tout changé. Nous vous recommandons son portrait sous la plume décidément cruelle de nos duettistes, portrait qu’ils placent sous l’exergue d’Ylipe : « Une idiote est préférable à celle qui ne l’est qu’à moitié. »

Dernière salve est un livre d’autant plus intéressant qu’il est une entreprise de démolition menée par deux hommes qui, comme disait Saint Augustin, « aimeraient aimer » mais ne voient plus trop qui aimer en la matière à part Bashung et Christophe, ce qui achève de prouver leur bon goût, à eux qui citent Céline et Toulet, Vailland et Nimier, comme pour se consoler avec ce qui manque tellement à nos amis les chanteurs : le style.

Nos amis les chanteurs: Tome 4, Dernière salve

Prix: 2,79 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Panique entre les murs

36

C’est l’info porteuse du jour : un groupe de dix à vingt personnes cagoulées et armées de barres de fer, de marteaux et de couteaux a fait irruption au lycée Jean-Baptiste-Clément à Gagny (Seine-Saint-Denis). Ils se sont dirigés directement vers une salle de permanence où ils ont tabassé un jeune et blessé très légèrement deux autres. Ce que Le Parisien a qualifié de « véritable assaut » forcément perpétré par un « commando » a eu lieu vers 10 heures et a duré à peu près deux minutes pendant la pause du matin.

Depuis, c’est l’indignation générale. Le ministre de l’Education nationale qui s’est rendu illico sur place a qualifié les faits de « sacrilège » tandis que d’autres parlaient de l’intrusion de cette bande à l’intérieur de l’établissement comme d’une violation de sanctuaire – il paraît que, normalement, la coutume veut qu’on attende sagement à l’extérieur et qu’on ne règle ses comptes qu’une fois la cible sortie de l’école.

Et puis bien sûr, il y a la litanie de lamentos divers sur la violence à l’école, le phénomène de bandes dans les cités. Et puis il y aussi le manque de statistiques sur la délinquance et la situation qui est très grave, mais on nous le cache, ce qui est sûrement vrai d’ailleurs…

La seule chose qui ne semble choquer personne est la réaction de l’établissement. On célèbre, à juste titre, le sang-froid du personnel, mais on ne dit rien sur le traitement de l’incident par les autorités scolaires : les élèves étaient appelés à rejoindre leurs classes respectives où « les professeurs les ont pris en charge », puis à quitter l’établissement progressivement. Comme il se doit, une cellule psychologique a été immédiatement mise en place, après quoi le lycée a été fermé jusqu’au lendemain.

Si on avait voulu traumatiser les élèves, renforcer voire créer d’éventuelles séquelles (ils n’avaient pas tous été témoins de l’incident) et paniquer les parents on n’aurait pas procédé autrement. On peut comprendre l’émoi et le choc, mais il ne faut pas exagérer non plus. Ce ne sont tout de même pas les Brigades Rouges ou l’ETA militaire qui se sont invitées au lycée Jean-Baptiste-Clément… On a pourtant réagi comme s’il s’était agi d’une attaque terroriste ayant fait des dizaines de victimes. On dirait presque qu’il y a comme un désir pervers de se retrouver dans une situation réellement catastrophique et, en tout cas, on a déployé tout l’arsenal technique et sémantique pour accréditer la thèse du drame absolu.

Or, il aurait fallu faire exactement le contraire : au lieu de surjouer le cataclysme, il fallait, à tout prix, dédramatiser. Une fois remontés dans leurs salles de classes les élèves auraient dû être informés des faits, puis s’exprimer pendant quelques minutes et basta, au boulot ! L’urgence absolue, c’était de retrouver la routine le plus tôt possible. Certes, les lycéens les plus fragiles ou les plus exposés aux événements auraient bénéficié d’une prise en charge particulière. Mais là, une chose est certaine : chacun des élèves de l’établissement peut maintenant s’imaginer qu’il a couru un grave danger, et même qu’il est un survivant. Or, quelle que soit la gravité des faits, rappelons qu’il n’y a pas eu mort d’homme – et c’est heureux ! Qu’aurait-on fait si les élèves de Gagny avaient vécu la même tragédie atroce que ceux de la banlieue de Stuttgart ? Qu’aurait-on pu faire de plus ?

En règle générale, un pilote de chasse qui a dû s’éjecter de son avion en perdition passe un test médical court et hop – il redécollera le jour même pour une petite balade justement pour éviter les séquelles psychologiques. Il paraît qu’un cavalier tombé de son cheval doit faire la même chose. C’est ainsi qu’on devrait procéder au lieu de traumatiser toute une école, voire tout un pays.

Gonfler chaque incident, c’est la pire manière de faire face à la violence qui est réelle et n’ira ainsi qu’en aggravant. On l’a déjà observé dans le passé, à chaque fois que les médias font du sensationnel sur la violence scolaire, les profanations de cimetières ou d’autres faits délictueux ou criminels cela a tendance à encourager les vocations. Il ne s’agit évidemment pas de minimiser et encore moins de nier ce type d’incident, mais de les traiter avec un minimum de recul. Dans ce genre de circonstances, la meilleure façon de tenir tête, c’est de continuer à vivre : un haussement d’épaules vaut mieux qu’un long discours. Show must go on !

Shlomo de Paname

Une brochette d’éminents journalistes (Jacques Julliard, Nicolas Beytout, FOG, Colombani etc) viennent de décerner le prix Aujourd’hui à l’essai Comment le peuple juif fut inventé de l’historien israélien antisioniste Shlomo Sand. Cet ouvrage historiquement insignifiant, mais politiquement percutant, présente l’avantage de résoudre un problème qui tarabuste nos éditorialistes hexagonaux depuis toujours : celui de la complexité d’une religion-peuple où même les juifs athées sont persuadés de la nécessité et de la légitimité d’un Etat juif. Comme cela les dépasse et puisque ce peuple a le culot de rester politiquement incorrect, il convenait donc, comme dirait Brecht, de le dissoudre. On distingua à cet effet un auteur affirmant que le peuple juif est une chimère inventée par quelques fumeux théoriciens sionistes du XIXe siècle. Et c’est ainsi que Shlomo Sand, dont l’influence en Israël est proche de zéro, devint prophète à Saint-Germain-des-Prés.

Alertez les bébés !

Le 4 février dernier Mme Roselyne Bachelot, ministre de la Santé d’après mes fiches, donnait le coup d’envoi des Etats généraux de la bioéthique censés préparer, d’ici un an, la révision de la loi éponyme votée en 2004. Deux remarques liminaires : primo, on sait gré à Mme le ministre d’avoir évité, compte tenu de la gravité du sujet, l’appellation de « Grenelle de la bioéthique » qui lui pendait au nez… Secundo, et plus sérieusement, le seul fait que le cadre juridique fixé il y a cinq ans nécessite déjà une remise à plat montre à quel point la science progresse vite, en-ce-domaine-délicat-entre-tous-n’est-ce pas ? Bref, à la loi et à la morale de suivre : « Attrape-moi si tu peux ! »

À moi aussi de suivre les débats, puisque ma morale de vie (ma bioéthique à moi) a notamment pour objectif de ne pas mourir idiot – et, dans la mesure du possible, de vous en faire profiter… Certes j’aurais pu, pour me mettre à niveau, aller consulter le site etatsgenerauxdelabioethique.fr, ouvert tout exprès par le Ministère. Mais compte tenu de mes connaissances scientifiques (faibles) et de mes convictions religieuses (fiables), il m’a semblé plus approprié de visionner – pour vous et pour la multitude – le documentaire didactique et éclairant que KTO, ma chaîne catholique préférée, consacrait récemment à ce sujet.

Une fois n’est pas coutume : je suis pleinement d’accord avec Télérama pour féliciter les auteurs de n’être pas « partis d’emblée des textes sacrés ou du dogme ». Une telle démarche eût en effet donné à ce documentaire un caractère engagé qui ne s’impose pas, à l’orée du vaste débat national qui s’engage[1. Et au terme duquel la démocratie, c’est-à-dire l’UMP, c’est-à-dire Sarkozy, tranchera.].

En attendant, il n’est pas inutile de revenir sur la vision bioéthique dont la Bible est porteuse : le regard de l’homme de foi sur la condition humaine et son « infinie dignité » se situe très exactement aux antipodes de l’esprit de l’époque. (Une époque que, par parenthèse, je qualifierais volontiers de jouisseuse, matérialiste, raisonneuse et acéphale ; bref, une époque qui doute de tout, sauf d’elle-même.) Reste que l’intérêt de ce documentaire d’origine catho réside dans l’alternance heuristique (le « h » n’est pas nécessaire, me fait-on signe) de témoignages émanant d’hommes de science et de théologiens – sans parler de l’intergroupe … Et puis si, justement, parlons-en ! Thierry Magnin, à la fois physicien et vicaire général de Saint-Etienne, ne se contente pas de témoigner à ces deux titres dans le doc : il en est le co-réalisateur !

Pour autant, ce grand cumulard (devant l’Eternel !) n’en profite pas pour tirer la couverture à lui. On apprécie, au contraire, qu’il donne la parole à des scientifiques de haut niveau, au premier rang desquels Axel Kahn, mon chouchou. Frère de Jean-François le vibrion, Axel est aussi posé dans ses analyses que son cadet peut être véhément dans ses approximations. C’est un plaisir que d’entendre ce généticien poser pour nous en termes simples des questions terriblement complexes.

L’enjeu du débat, Kahn le précise d’emblée – et de la manière la plus objective qui soit : « Est-il légitime que la recherche scientifique aboutisse à la destruction de ce début de vie humaine qu’est l’embryon ? » En conscience, la réponse d’Axel est oui – mais un oui conditionnel et raisonné : la recherche sur certains embryons « voués à n’être jamais des personnes » est légitime, estime-t-il, dès lors qu’elle peut permettre de guérir demain des maladies jusqu’alors tueuses.

A l’inverse pour Mgr Barbarin, archevêque de Lyon, aucune espèce de compromis, quel qu’en soit le prétexte, n’est possible sur le caractère sacré de la vie, et pour une raison simple : « Elle ne nous appartient pas. » Pour lui c’est clair : « On n’a pas le droit de congeler des êtres humains. » Et il ne parle pas là d’ »Hibernatus » ; ça se voit à son regard sérieux. Le Monseigneur nous le rappelle au passage, utilement ma foi (!) : les manipulations génétiques, on sait quand ça commence, mais pas du tout comment ça finit… Suivez mon regard : l’Allemagne, « sans doute traumatisée par son passé », ne s’est-elle pas interdit toute forme de congélation d’embryons humains ? Bref, suggère l’archevêque, entre la thérapie génique et l’eugénisme nazi, il n’y a qu’un toboggan. En d’autres termes, comme le disait le regretté Pompidou[2. Citant, me semble-t-il le sapeur Camember.] : « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. » Eh bien ces bornes, à en croire KTO, ont été fixées par la Bible qui, contrairement à la loi, n’est pas amendable : « Mon embryon, tes yeux le voyaient / Et sur ton livre mes jours étaient tous inscrits / Recensés avant qu’un seul ne fut. » (Ps 139)

Bien sûr, l’émission aborde, avec la même rigueur, plein d’autres sujets vitaux (c’est le cas de le dire). La « procréation médicalement assistée » ne semble pas, en théorie, poser de problèmes éthiques majeurs, même aux cathos pur porc. Reste la pratique : la F.I.V. d’accord, mais pour qui et pourquoi ? Xavier Lacroix, théologien et membre du Comité consultatif national d’éthique, est catégorique : « pour un couple » (marié, faut-il le préciser ?) Et Marie-Odile Rethoré, « généticienne chrétienne », d’enchaîner avec une rude philippique contre ce monde « festif » (coucou, Philippe !) où le désir d’enfant s’accompagne désormais du mot d’ordre « quand je veux, comme je veux et par tous les moyens ».

Troisième gros morceau du « paquet bioéthique », comme dirait Sarko : la gestation par autrui. Si j’ai bien suivi, tout le monde sont d’accord sur un point : moins les femmes ont d’utérus, et a fortiori d’ovaires, plus le recours à cette méthode s’impose comme la seule possible pour engendrer. Après, on entre dans les détails ; mais au fait, n’est-ce pas là que se cache le Diable ? Le documentaire (plutôt pointu, je vous avais prévenus) distingue ici deux cas. Soit le couple stérile peut néanmoins avoir « son » enfant à lui, en recourant à la FIV et à une « femme gestante » ; dans ce cas, on peut négocier. Soit il est nécessaire de recourir à une « mère porteuse » qui, tout en étant pleinement mère de l’enfant, doit s’engager à l’abandonner dès sa naissance. Et là, pour les théologiens, il y a comme un blème.

Last but not least, il y a les diagnostics prénatal et préimplantatoire. Résumons : autant le premier peut faire l’objet d’un consensus, si tout se passe bien ; autant l’autre pose un vrai problème aux croyants (toujours eux !) C’est le côté « eBay » de l’affaire qui coince, apparemment ! On fait péter une dizaine d’embryons, histoire de voir s’ils sont porteurs de l’anomalie génétique redoutée. Sinon, hop ! On sélectionne le plus classieux d’entre eux, et on le nomme « humain ». Quant aux autres, eh bien ils attendront des jours meilleurs dans l’azote liquide…

Tout le problème est donc de savoir quel statut la société entend donner à l’embryon : début d’être humain, rebut inviable, ou quoi ?… En très gros, deux attitudes s’opposent face au problème de la vie : « Puisque ce mystère nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs », disent les scientifiques après Cocteau ; au contraire, « acceptons ce mystère comme tel », et donc n’y touchons point, répondent les théologiens depuis Dieu. Ben voilà, je m’en voudrais de vous en dire plus : vous avez les éléments pour juger, au moins autant que moi. Et vous êtes grands maintenant !

Hadopi : pire to pire

Aujourd’hui, l’ambiance promet d’être chaude à l’Assemblée nationale. Non pas que le prix du verre de Margaux ait franchi le cap intolérable des 9 € à la buvette parlementaire, mais on débat dans l’hémicycle du projet de loi Hadopi : entendez par-là que le gouvernement veut mettre un terme aux téléchargements illégaux sur Internet.

Ne jouons pas les mauvais esprits en posant des questions imbéciles, du genre : pourquoi perd-on son temps à légiférer sur un acte déjà considéré comme illégal ? Imagine-t-on qu’un jour un ministre de l’Intérieur frapadingue se prenne à réunir la représentation nationale pour rendre illégaux les actes illégaux ? Evidemment que non. Si c’est illégal, il faut réprimer. Et l’on en vient à se demander pourquoi l’on ne se contente pas d’envoyer la maréchaussée… Parce que, béotiens que vous êtes, les choses ne sont pas si simples.

Elles ne le sont pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les partisans du projet de loi Hadopi comme ses adversaires vous le diront : d’un côté il y a les méchants, de l’autre les gentils. Les méchants ce sont les infâmes internautes qui volent un bœuf comme ils voleraient un œuf, en privant nos grands auteurs de leurs faramineux droits ; ce sont aussi nos exécrables gouvernants qui, paravents honteux du grand capital, veulent attenter aux droits fondamentaux de tout internaute qui se respecte et sait que les bits sont les inflexibles auxiliaires de sa liberté individuelle.

En clair, chacun fait comme si en France une Haute autorité (fût-elle accompagnée d’une instance comme la future Commission de protection des droits) avait jamais réglé aucun problème. Et il est fort à parier que rien ne change et que tout demeure pareil à soi-même en toute éternité. On aura beau s’ingénier à critiquer les tenants et les aboutissants du projet de loi, à légitimement remettre en cause l’idée de « sanctions graduées » : soit un délit est constitué, soit il ne l’est pas. S’il l’est, c’est à un magistrat qu’il appartient de statuer… Bref, le législateur est gêné aux entournures.

Et on le serait à moins que ça. S’il vous arrive un jour d’entrer dans une médiathèque, d’y emprunter un cd, de rentrer chez vous, de le copier sur votre ordinateur, puis de restituer le cd original, rien ne vous arrivera. Cela s’appelle la copie privée, elle est prévue par le Code de propriété intellectuelle et, depuis 1985, une taxe est même prélevée sur tous les supports d’enregistrement (cette taxe a été étendue il y a deux ans aux nouveaux supports : clés usb, disques durs, etc.). En quoi donc, une médiathèque différerait-elle d’Internet ? Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas très moral, mais ça n’est pas illégal. Certes, dans une médiathèque, il est assez périlleux de trouver le dernier Britney Spears ou le dernier Tokio Hotel. Ne rentrons pas dans ces questions-là qui nous obligeraient à dénoncer à la seule Hautoto qui vaille – la Halde – ces disquaires discriminants qui, on ne sait comment, vous placent les Suites pour violoncelle de Bach au-dessus de Suzette, de Dany Brillant.

Et pourtant, c’est peut-être dans cette question de la hiérarchie culturelle – relisons Dans le Château de Barbe-Bleue de George Steiner – que pourrait bien se situer le nœud du problème. Si tout se vaut, si le anything means anything prédomine, non seulement rien ne nous permet de remettre Didier Barbelivien à sa place, mais rien non plus ne nous autorise à juger que l’achat d’un disque à la Fnac ou chez Virgin est meilleur que son téléchargement sur Emule ou Soulseek.

Un mot d’explication est peut-être ici nécessaire. Dans les années 1880, lorsque le téléphone fit sa première apparition à Paris, les directeurs de théâtre sautèrent sur l’occasion : là où leur salle ne leur permettait chaque soir que d’accueillir deux ou trois cents personnes, ils virent l’aubaine d’un moyen de communication qui leur offrait l’opportunité de diffuser à domicile, via un abonnement payant, pièces et récitals. Les premiers à s’abonner furent les bordels de la capitale, et l’édification morale et artistique des prostituées parisiennes reposa toute entière sur l’interurbain. Lorsqu’Internet apparut, nos multi-diplômés et omniscients patrons de majors n’eurent même pas le sens pratique de sauter sur l’occasion. Ils ne virent rien venir et tout se fit sans eux. On échangea sur Internet de la musique, comme on le faisait autrefois quand les cassettes audio nous permettaient de copier pour soi le vinyle prêté par un copain et qu’aucune Haute autorité ne veillait alors au grain.

Il faut dire qu’à l’époque les dirigeants des grands labels étaient occupés à tout autre chose : ils venaient à peine de découvrir le compact disc et comptaient en loucedé leurs biffetons. Car ce fut bien là, pour eux, comme un miracle et la promesse de rentabilité supplémentaire. Cela revient, en effet, beaucoup plus cher de presser un vinyle qu’un cd. C’est une question de fabrication, c’est également une question de mastering : lorsqu’au temps du vinyle on était obligé de traduire de l’analogique en signaux – une opération sensible, longue et délicate –, l’apparition du cd a grandement simplifié la tâche et réduit les coûts. La marge ainsi dégagée est-elle allée aux créateurs ? Continue à rêver, mon neveu, et fais auteur et interprète quand tu seras grand. Rien, nichts, nada. Non seulement, les auteurs et interprètes n’ont pas gagné un kopeck supplémentaire avec l’apparition du cd, mais, de plus, les facilités de production les ont obligés à produire en bons petits stakhanovistes des albums à un rythme qui n’était pas le leur et, surtout, à sacrifier la qualité d’écoute de leurs œuvres, désormais reproduites sur un support pas folichon.

Et pourtant, que valent Rodolphe Burger, Alain Bashung ou Jean-Louis Murat quand la musique qu’ils veulent faire entendre, toute en nuances, devient inaudible en ses subtilités et que les heures passées en studio à travailler et retravailler tel sample, telle partie, tel arrangement ne vaut plus tripette face à ce qu’on nous promet être de la haute-fidélité ? Mais fidélité à quoi ? Aux oreilles ? On ne trouve plus de musique à la Fnac, n’en déplaise à Denis Olivennes, mais des biens culturels de consommation. Remets tes boules Quiès, vieux, et vis avec ton temps.

La voilà, notre crise du disque. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, représentant les producteurs, le marché du disque a chuté de 50 % depuis 2002 : la faute au piratage, bien sûr. Or, c’est un peu vite fait de mettre sur le dos d’internautes irresponsables cette dégringolade, quand les grandes maisons mènent depuis plus d’une décennie des politiques éditoriales et commerciales insensées : trop de titres, trop de formatage Starc ac, trop de marketing, des prix incompréhensibles par le public, des marges contraires à toute pratique industrielle viable, sans parler de l’opposition quasi-dogmatique de la profession à la dématérialisation des morceaux : c’est elle et personne d’autre qui a contribué à limiter l’offre payante, c’est-à-dire à favoriser le téléchargement illégal… Quand une industrie s’évertue ainsi par tous les moyens à détruire la valeur de ce qu’elle produit et à ne pas vouloir commercialiser l’entièreté de ses catalogues, c’est-à-dire de son fonds, elle finit par y arriver. Lorsque l’industrie phonographique réinvestira dans ce qui fait le succès de toute industrie culturelle digne de ce nom, c’est-à-dire la qualité de ses productions, de ses supports et de son fonds, elle sortira de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enfermée.

Or, ces dernières années, la qualité s’est encore dégradée : le mp3 a été, en quelque sorte, la marque absolue et définitive du « pire to pire ». Ce que l’on s’échange sur Internet, ce que l’on écoute, ce qui sature nos oreilles, ce n’est pas de la musique, mais du bruit musical. Jamais au monde on n’a entendu autant de « musique », jamais on ne l’a moins écoutée. L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais prenons l’incipit de L’Aurélien d’Aragon et considérons que cette phrase tient lieu du morceau gravé sur vinyle : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Je vous compresse cela en mp3 128 kbits et la phrase devient comme par magie : lapremierefoikorelienviberenicilatrouvafranchemanlaid. Audible, n’est-ce pas ? En 96 kbits, cela devient : lprmrfkrlvbrncltrvafrchmnld. Passons au 64 kbits : lrfkvbltfl. Chapeau, l’art avance, quand la technique nous promet d’ôter l’inutile de chaque morceau. Sa qualité aussi. Chemin faisant, la coprophonie est devenue un art libéral et nous voici revenus à Diderot, celui du Neveu de Rameau qui proclamait que tous les plats se valent puisqu’ils sont indifféremment chiés – première définition authentique du nihilisme aux yeux de Peter Sloterdijk.

La question donc aujourd’hui, pour qui aime la musique, n’est pas tant de savoir s’il faut interdire ou non le téléchargement illégal de mp3. Eternels cocus de l’histoire, les auteurs n’ont jamais profité des excédents financiers de leur maison de disque, ils ne souffrent pas moins aujourd’hui de leur impéritie et ne bénéficieront aucunement de la reprise du marché du disque que certains voient advenir avec l’interdiction du téléchargement illégal. La vraie question est de savoir quand il sera interdit de compresser des œuvres au point qu’elles devraient donner à toute personne normale l’envie irrésistible d’envahir la Pologne et ses alentours.

Loi Hadopi, donc ? Hors sujet. Pour les artistes et ceux qui les aiment.

Dans le château de Barbe-Bleue: Notes pour une redéfinition de la culture

Prix: 9,50 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,45 €

Impressions d’Amérique

63

Pardonnez-moi, mais j’aime bien l’Amérique. Il y a encore quatre mois, cet aveu était passible du pire. Mais peut-être n’est-il plus nécessaire de se justifier. Vous l’aurez remarqué, depuis l’élection d’Obama, tout le monde aime l’Amérique ! Même Télérama et Le Monde Diplo, les profs laïcards et les cailleras à keffieh. Everybody loves Barack. Mais tout cela n’est pas très raisonnable et ne devrait pas durer. On attend le moment, proche, où Obama passera chez nous pour un Oreo cookie, noir à l’extérieur et blanc à l’intérieur. Un digne successeur de Bush, version light, un Sarkozy basané qui sème la zone aux quatre coins de la planète. On en reparlera le moment venu.

Comme toute personne normalement constituée, je dois la majorité de mes émois culturels à des artistes américains[1. Note d’EL : Ah ? Proust, Mozart, Dostoïevski, Shakespeare… bons à jeter, cher David ? Je dois être anormalement constituée.]. Des Ramones à Philip Roth en passant, au hasard, par Elvis, Kurt Cobain, John Ford, Larry Clark ou les Marx Brothers, la société américaine a enfanté une cohorte de génies en tous genres. Il m’est donc permis d’émettre quelques réserves sans entrer dans le club très couru chez nous des antiaméricains primaires (« l’antiaméricanisme, le progressisme des cons », comme disait Pascal Bruckner).

Je me suis rendu une bonne cinquantaine de fois aux États-Unis en tant que journaliste. J’y ai habité un moment, et j’ai même trouvé le moyen d’épouser une de leurs ressortissantes. Si je connais un peu ce pays et sa société, ce n’est pas uniquement à travers les livres de Philippe Labro, les films du populiste Michael Moore et les revues de la presse étrangère de Marie Colmant.

Mes deux derniers voyages au pays de l’Oncle Sam, en pleine crise des subprimes, m’ont particulièrement marqué. La déconfiture économique est une chose dans la bouche de Jean-Pierre Gaillard, elle devient une réalité écrasante quand on discute avec l’Américain moyen qui vit dans une ville moyenne où les maisons mises en vente forcée (foreclosure) se comptent par dizaines de milliers. Ils font froid dans le dos, ces panneaux bank owned ou for sale by owner, plantés devant la porte des pavillons. A Fort Myers, Floride, on voit des camions de déménagement à tous les coins de rue. Sur les pelouses, on voit des frigos, des vélos, ou les tuyauteries que les familles vendent avant de partir refaire leur vie ailleurs. Des quartiers entiers ressemblent à des villes fantômes. Il y a encore quelques mois, ces mêmes familles organisaient des barbecues avec leurs voisins. Les types en pantalon chino partaient au boulot en 4X4 le matin et les femmes rejouaient Desperate Housewives en veillant sur leurs têtes blondes. L’American way of life, dans toute sa banalité, semblait devoir durer pour toujours. Game over.

Aujourd’hui, c’est le même spectacle d’exode un peu partout aux États-Unis. Pour autant, et c’est peut-être le plus surprenant, pas de panique apparente, pas d’émeutes (imaginez la même chose en France…). On serre les dents. On parle d’une passe difficile, mais jamais de la fin d’une époque dorée. Il ne semble venir à l’idée de personne que l’American way of life, le modèle économique du pays basé sur la consommation de masse, doit être sérieusement remis en cause. « In this economy, difficile de s’offrir ceci ou cela », disent les gens en grimaçant. « In this economy, this… In this economy, that… » Comme si l’économie, cet animal imprévisible et coquin, n’allait plus tarder à reprendre ses esprits. Comme si la sortie de route des classes moyennes n’était qu’un accident – terrible, certes –, et que le plan de relance d’Obama allait bientôt permettre de refermer cette sinistre parenthèse.

« L’american way of life n’est pas négociable », avait dit George Bush père en 1992 au moment de la première guerre du Golfe. La doctrine n’a pas changé depuis l’élection d’Obama. Le nouveau locataire de la Maison Blanche ne se risquera jamais sur ce terrain aussi tabou qu’impopulaire. Par une sorte d’aveuglement idéologique, la sortie de la crise du crédit n’est jamais associée à la nécessité d’un aggiornamento. Obama parle tout juste d’un improbable virage vert (quand l’empreinte carbone d’un Américain équivaut à celle de quatre Allemands…). Bref, pas question de briser le rêve, même si le cadre se fissure de tous côtés. Qu’on ne s’y trompe pas, l’Américain moyen ne ressemble pas du tout au branché de la côte Ouest qui conduit une voiture hybride, recycle ses déchets, a renoncé à la clim et aux sacs en plastique… Le péquin de base, qui forme l’immense majorité de la population sans la collaboration de laquelle rien ne pourra changer, consomme toujours comme une brute, n’a pas renoncé à son 4X4, et jongle avec les cartes de crédit pour continuer comme si de rien n’était. Obama parviendra-t-il à convaincre le péquin de base de changer de comportement ? En a-t-il seulement la volonté ?

En cette période noire, la surexploitation des ressources naturelles et le gaspillage énergétique dément qui caractérisent l’Amérique, sautent aux yeux avec plus de force que d’habitude. La semaine dernière à Miami, en me baladant dans un luxueux shopping mall sur-climatisé, alors que le givre se formait presque sur mes lunettes, l’Amérique m’a fait penser au Titanic fonçant droit sur l’iceberg. L’équipage a enfilé les gilets de sauvetage et mis les chaloupes à la mer. Pendant ce temps, les passagers continuent à danser en sirotant un Manhattan.

Dans la peau de Nicolas

Prix: 7,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,02 €

Sauvagerie œnologique

16

La Commission européenne vient de faire approuver par les 27 pays membres de l’Union un projet de règlement autorisant le coupage de vin blanc et de vin rouge pour obtenir un vin rosé. La France, représentée par son ministre de l’Agriculture, lequel conduira l’UMP pour les élections européennes, a adopté ce projet. Le rapport de la commission parle joliment « d’entraves œnologiques » pour justifier ce que tout amateur de vin considèrera littéralement comme une sauvagerie.

Quand on apprend une information de ce genre, il est difficile d’être dupe. Les visites au Salon de l’Agriculture, les projets de classement de la gastronomie française au Patrimoine mondial, les odes à la culture vinicole française ne peuvent être considérées que comme des gesticulations hypocrites. Gageons que, lorsque ce règlement entrera en vigueur, on nous accordera au moins l’aumône de rendre obligatoire que cette atteinte aux bonnes mœurs vigneronnes soit signalée sur l’étiquette.

Ce n’est même pas sûr…

Paru sur Antidote, le carnet de David Desgouilles

Meurtre de masse : un jeu d’enfants ?

42

Un garçon a assassiné dix-sept personnes dans son lycée. Dix-sept, c’est exagéré. Ça ne devrait pas être permis. Dix, douze, on comprendrait, mais dix-sept vous vous rendez compte le massacre. En plus, c’est des enfants, des innocents. Vous voulez savoir ce que j’en pense : c’est répugnant. Si je pouvais le tenir ce salaud, je crois que je le tuerais. Des enfants…dégueulasse, vraiment, il n’y a pas d’autre mot. Je vous jure, je le tuerais. Encore que j’hésiterais. Lui aussi c’est un enfant quand même. D’accord, il a tué dix-sept enfants, mais quand même, c’est un enfant. Et vous savez ce que je dis moi : les enfants, c’est sacré. Il n’y a rien de plus important que les enfants. On ne devrait jamais tuer les enfants. Voilà ce que je dis moi et, franchement, ce n’est pas une posture que je me donne, je le pense. Des enfants… et pourquoi pas des femmes tant qu’on y est. Les femmes aussi, c’est très déconseillé de les tuer. D’ailleurs, c’est complètement interdit. Essayez, tuez une femme, pas dix-sept, une, une seule. Je vous dis pas ce qui va vous arriver. Vous aurez des ennuis, c’est moi qui vous le dis et pas qu’un peu. Si ça se trouve, on vous mettra en prison et, après, ouh là là ! Vous verrez, vous verrez, rien que des emmerdes. Alors vous savez ce qu’il faut faire. Vous déambulez sur le boulevard, une femme vient vers vous, une femme normale, disons la trentaine, française, un peu maquillée, à l’épaule un faux sac Vitton. Vous tranquille, vous la laissez s’approcher, vous la fixez dans le blanc des yeux et qu’est-ce que vous faites ? Vous ne la tuez pas. C’est facile quand même ça, c’est pas la mer à boire. Et alors, vous verrez. Heureux vous serez, heu-reux, alors que si vous la tuez malheureux vous serez ? C’est tout bénéf. On a pris le cas d’une Française. Maintenant, supposons qu’elle n’est pas française, la femme qui se dirige vers vous. Elle est… comment dire… arabe ou, comment dire… elle est africaine ou même allemande, bref, elle est étrangère. Eh bien, les étrangères aussi, c’est interdit. En 1943, vous aviez le droit de tuer une Allemande. En 1961, tuer une Arabe, ça se faisait. Aujourd’hui, c’est fini. Les étrangers aussi, c’est rigoureusement prohibé. J’ai pris ce détour, pour vous faire comprendre qu’il n’y a pas que les enfants qu’il faut protéger. Enfants, femmes, hommes, français, étrangers, tous ont droit à leur intégrité physique. C’est un peu radical, d’accord, mais c’est comme ça. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je trouve que c’est bien. Dans ce genre de chose, les demi-mesures ne sont pas de mise. La France a commencé à interdire le meurtre sous toutes les coutures mais bientôt tous les pays suivront. Au Congo, au Darfour, en Guinée-Bissau, ce sera condamnable, des mesures drastiques seront prises. Au Soudan, le président Bachir lui-même – que Dieu lui prête longue vie – il lui arrive des bricoles. Il faut dire qu’il a exagéré lui aussi. Je ne sais pas combien de millions il en a sur la conscience. Moi, je dis non, non et non. Des millions, non. C’est que, vous voyez, il a dépassé les bornes. Il faut le comprendre aussi. Il pensait qu’on pouvait. D’où l’urgente nécessité de donner un coup d’arrêt énergique et de proclamer l’abolition pleine et entière de l’homicide. D’où qu’il vienne, où qu’il aille. Bien sûr, il y en a qui vont la trouver saumâtre. Alors quoi ? Du jour en lendemain, d’un coup sec sans prendre en compte les cultures locales qui sont toutes respectables, ne l’oublions pas. On a beau dire, les gens vont être obligés de changer des habitudes millénaires et ce n’est pas facile. Parce que ça remonte à longtemps cette histoire là. Sans parler de Caïn, rien qu’au vingtième siècle, il y en a bezef qui sont passés de vie à trépas dans des conditions pas toujours élucidées. D’où le caractère odieux de ce gamin serial killer que je ne pourrai, hélas, pas égorger de ma main. Il s’est fait justice lui même. Comme quoi, il y a des histoires qui commencent bien et qui finissent mal. Pas celle-là. Elle commence mal et finit mal. C’est du moins mon avis. Pas le vôtre ?

Photo de Une, Dr Gonzo, flickr.com

Tous les hommes ne sont pas frères

53

Elisabeth Lévy s’entretient avec Régis Debray, qui vient de publier Le moment fraternité (Gallimard). Religion, société, politique : quel est le prix du « nous » ?

Il y a du sacré partout et de tout temps, rappelez-vous. Ce sacré omniprésent n’est-il pas, comme vous le reproche Marcel Gauchet, un concept inopérant ?
Le sacré est une abstraction fumeuse, mais les lieux et les livres sacrés se portent à merveille. Allez cuire un œuf sur la flamme du Soldat inconnu, ou ouvrir une crêperie sous le portail d’Auschwitz, vous m’en direz des nouvelles. Quelle communauté humaine, athée ou non, n’est-elle pas flanquée d’un sacrilège puni par la loi ? Gauchet devrait voyager. Un tour du monde, de temps à autre, cela dérouille les neurones.

En médiologue grave et farceur, vous prétendez recenser les preuves matérielles du sacré, mais vous n’en tournez pas moins autour d’idées.
Je ne parle pas en philosophe, je me promène, du Kazakhstan à l’île de la Cité. Même dans un plat pays, vous trouverez un haut lieu, enclos, crypte ou tour. Un point de rassemblement, matérialisant le point de référence mythique, événement, héros ou mythe fondateur qui cristallise une identité. Je photographie les variations pour chercher l’invariant.

Lequel a ou a eu partie liée avec le religieux. Qu’est-ce qui les distingue l’un de l’autre ?
Le sacré précède le religieux et lui survivra. « Religion » est un mot latin qui n’a pas de traduction en chinois, ni en hébreu, ni en persan, ni en grec. Cela signifie pour nous un Dieu, un clergé, des écritures et des dogmes, acquis tardifs. Au temps de Stonehenge, il n’y avait pas de religion, mais il y avait du sacré Et quand une religion s’en va, un sacré repousse tout seul, puisque ainsi s’appelle ce qui permet à un tas d’individus de se vivre comme un tout. On ne se déprend pas du sacré en le sécularisant. Michelet l’a fort bien dit pour la Révolution.

Pour vous, l’hypothèse de Gauchet selon laquelle notre monde est celui de la sortie de la religion est donc inopérante ?
Prophète, père de la patrie, défaite ou victoire légendaires, tombe, mur ou montagne – le point unificateur relève du mythe ou d’une histoire mythifiée. Je crains qu’on n’y échappe pas. Et puis, qu’appelez-vous notre monde ? L’Afrique noire, Madagascar inclus, où le prophétique encadre le politique comme jamais ? Le monde arabo-musulman, où l’islamisme remporterait les élections si elles n’étaient pas truquées ? Les États-Unis où Obama se fait bénir par deux pasteurs, pour plus de sécurité ? La Chine, où renaît le confucianisme par le bas ? L’Inde ? Le Pakistan ? Soyons sérieux. C’est vrai que dans le petit cap catholique de l’Asie, Québec inclus, Don Camilo s’est éclipsé, Peppone aussi. Ce n’est pas la partie la plus dynamique du monde.

Ce « besoin de sacré » n’est pas ce que nous avons de mieux. « Nous ne pensons pas donc nous sommes », écrivez-vous. Le sacré rendrait-il con ?
Assurément. Il est là pour faire un peuple avec des populations, pour associer et souder et penser, c’est toujours se dissocier. Le besoin de sacré ne fait pas l’affaire de l’individu mais des groupes. Y aurait-il Israël sans la Torah, un monde arabe sans le Coran ? L’Inde sans le Mahabarata ? Le culte d’Athéna a fait vivre Athènes. Il a aussi tué Socrate. Disons qu’il faut une sacralité pour construire une Cité et des impies pour casser la baraque. Une vraie civilisation tient du double bind. Pas très amusant, mais un homme prévenu en vaut deux.

Sans sacré, pas de collectif, donc. Souffrons-nous d’une carence de sacré ? Ou existerait-il, comme pour le cholestérol, un bon et un mauvais sacré ?
Deux choses menacent le monde, disait Valéry, l’ordre et le désordre. Deux choses menacent nos sociétés, le « moi je » et le « nous ». Dans les sociétés dites holistes, le collectif précède et étouffe la personne. Dans nos sociétés d’individus, le « moi je » fait éclater le « nous ». C’est le cas en France, et même en Europe, où la crise déchaîne les égoïsmes nationaux. Ce n’est pas le cas des États-Unis d’Amérique avec le one nation under God.

Ne tournez pas autour du pot. Le bon « nous », pour vous, c’est le « nous » national, version républicain-hussards noirs.
Le « nous » patriotique a été sacralisé en France, disons de 1790 jusqu’à 1968. Ce lien s’est désagrégé. On ne peut pas le renouer à froid, mais de là à s’imaginer qu’on peut se passer d’un coagulant imaginaire… Un consommateur en chasse des soldes et en manque d’identité se retrouve breton, juif ou homo d’abord, ou noir. En Amérique, il y a une nef centrale avec de multiples chapelles autour. Chez nous, la molécule est à atomes lâches. Chacun se bricole son appartenance avec les moyens du bord.

Résumons : pour réapprendre à vivre ensemble, il nous faut retrouver le sens de la fraternité donc du sacré. Or, dîtes-vous, le sacré divise, trace des frontières. Paradoxal, non ?
Entendons-nous. Fraternité n’est pas fratrie, c’est une solidarité élective, et non naturelle. Cela consiste à reconnaître pour frères des gens qui ne sont pas de la famille. Or ce qui met ensemble, une famille élective, c’est ce qui la met à part d’une autre. Il n’y a pas de nous sans un eux. « La Guadeloupe sé tannou / La Guadeloupe a patayo. » La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux. Ce qui se dit en créole se pratique partout mais affleure dans les crises. Les roses ont des épines, la fraternité aussi.

Le monde sans frontière n’est-il pas fait pour l’hyper-individu du XXIe comme celui des nations l’était pour l’homme des Lumières. Dans notre grande salle de gym, avons-nous vraiment besoin d’appartenance ?
Plus que jamais. L’utopie libérale remplaçait la carte d’identité par la carte bleue. Fin des mythes de fondation, des patois et des petits drapeaux ! Ça ne marche pas ! Plus vous inondez un pays de coca-cola, plus vous y semez d’ayatollahs. Le monde technique et économique produit de la convergence mais cette convergence appelle une divergence de sens contraire, par une sorte de thermostat de l’appartenance. Il faut de nouveau penser les sacralités, les mémoires, y compris chez nous. Les ethnologues ne sont pas seulement faits pour étudier les Papous.

Dans ces conditions, rien de ce que qui nous concerne ne doit être étranger au Papou, à commencer par la liberté. Les droits de l’homme sont, déplorez-vous, la nouvelle religion de l’Occident contemporain (ROC). Il y a pire croyance partagée que celle qui consiste à créditer chacun de son humanité.
En effet. Confucius, Epictète et Jésus nous faisaient déjà ce crédit. Il y a comme une morale universelle de la compassion. Mais un individu abstrait de son milieu dont le but ultime est le bonheur, ce n’est pas l’alpha et l’oméga sur la planète. L’universel des droits de l’homme ne peut devenir notre bonne conscience et notre mauvaise foi. Je suis le Bien, et j’occupe pour libérer ?

En somme, les Droits de l’Homme ne sont pas seulement la religion de l’Occident mais son bras armé idéologique ?
Comme on ne peut pas faire ce qu’on dit ni dire ce qu’on fait et qu’on est bien forcé de faire la politique de ses intérêts, on s’adonne à l’hypocrisie pour huiler les rapports de force.

Reste qu’il y a quelques raisons à la centralité des droits de l’homme en Europe, et en particulier dans la gauche européenne, à commencer par les expériences totalitaires.
Oui, la ROC a été chez nous un sursaut protestataire, contre le « nous » de la race et celui de la classe. De là à fantasmer un consommateur-emprunteur, qui n’a ni langue ni mémoire et n’est fils de personne… Le délice de la déliaison me semble une utopie.

Peut-être mais le confort du relativisme est aussi inefficace pour empêcher que les petites filles afghanes soient vitriolées sur le chemin de l’école.
Les Afghans sont mieux placés que nous pour faire évoluer l’Afghanistan. Si une coalition de chrétiens s’en mêle en bombardant les noces de village, il y aura encore plus de vitriol. Napoléon en son temps a voulu moderniser l’Espagne, les moines fanatiques l’ont fichu à la porte. La Croisade américaine en Afghanistan est aussi absurde que contre-productive. Que nous soyons devenus les supplétifs d’une idiotie coloniale ne plaide pas en faveur de notre sens des réalités.

Est-il possible de sauver les droits de l’homme du droit-de-l’hommisme ?
Oui, à condition de le faire modestement, sans les imposer. Et en renonçant à l’idée que tous les hommes ont rendez-vous à la fin de l’Histoire pour prêter serment à notre déclaration des droits de l’homme. Cette croyance proprement religieuse suppose que l’Occident aura encore l’hégémonie dans cent ans. On peut en douter.

En quoi la fraternité pourrait-elle être une alternative au sacré officiel mais faible que sont les droits de l’homme et à tous les sacrés privés qui nous requièrent de plus en plus ? La fraternité sauvera-t-elle la nation ?
La nation civique, pas la nation ethnique, n’est-ce pas ? Non, il n’y a pas de sauveur suprême, ni de formule miracle. Mon livre s’appelle Le moment fraternité. Il faut lui faire une place, c’est tout. Ne pas la rendre impossible, comme le fait le marché-roi. Rien de plus.

Il y a une ruse dans votre histoire personnelle. La première fraternité que vous vous êtes choisi, celle de la révolution, était internationaliste.
J’ai cru y trouver une famille. C’en était une, d’ailleurs, mais pas vraiment la mienne. C’était le nationalisme latino-américain en marche, sous le drapeau rouge. Et il avait bien raison. On ne se débarrasse pas de l’ethnos, des communautés de mémoire. Il ne faut pas l’idolâtrer, mais il faut faire avec. Le demos, la communauté de conviction, ne suffit pas.

Vous récusez donc l’accusation de nostalgie souvent formulée à votre encontre ?
La nostalgie est un sentiment révolutionnaire. Je reconnais le conservateur à ce qu’il n’en a aucune. Toutes les forces actives dans l’histoire partent de là. Le sionisme, c’était le retour à Sion. Si Che Guevara n’avait pas pensé à Bolivar, il n’aurait pas été en Bolivie. Et Obama sans Lincoln ne serait pas à la Maison-Blanche.

Pourquoi refusez-vous de désenchanter la politique ? Quel mal y aurait-il à ce que ses passions et ses débordements soient remplacés par l’appréciation d’intérêts bien compris ?
Ce serait l’idéal en effet, de pouvoir s’en tenir à la réalité. Mais il y a toujours de l’imaginaire en jeu, le Dalaï Lama, la Bretagne, l’homosexualité ou le PSG. Le désenchantement, c’est le passage d’un enchantement à une autre.

Que nous faut-il, alors, pour redevenir Français ? Une bonne petite guerre ?
Il est vrai que la guerre fait apparaître le « nous » par-dessus le « moi je ». Ça vaut pour Israël comme pour le Liban. Jamais il n’y a eu plus de monde à Notre-Dame-de-Paris qu’en 1914 ou 1939. Aux États-Unis, au lendemain du 11 septembre, on priait dans les rues. Pour redevenir fraternels, nous n’avons certes pas besoin de Te Deum mais d’une confrontation. C’est le prix du « nous ». Moi, ça ne me fait pas peur.

Le moment fraternité

Prix: 21,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,46 €

Une politique éducative originale

10

On sait qu’une des orientations souhaitées par le ministre Darcos est une mise en concurrence des établissements scolaires afin d’obtenir non pas des postes supplémentaires, il ne faut pas rêver, mais un matelas horaire permettant de mener des projets pédagogiques et citoyens (Mathématique et Trivial Poursuite, Physique et Bowling, Grec ancien et Lutte contre l’homophobie). Cette mise en concurrence a connu un tour assez inédit, mardi 10 mars au matin, en Seine-Saint-Denis. Une vingtaine de jeunes du lycée Gustave-Eiffel de Gagny, équipés de barres de fer et de marteaux, sans doute soucieux sur les moyens donnés à la politique pédagogique de leur établissement, ont pénétré chez leurs voisins du lycée Jean-Baptiste-Clément et ont blessé une douzaine de personnes, élèves et professeurs, dont quatre ont dû être hospitalisées. Philippe Mérieu se serait félicité de cette appropriation d’un patriotisme d’établissement par les actants eux-mêmes, tandis que Michèle Alliot-Marie serait plus circonspecte.

Variété avariée

12

Dans Les Plaisirs et les Jours, Marcel Proust, jeune dandy assez lancé, avait écrit un « Eloge de la mauvaise musique » dans lequel il constatait : « Le peuple, la bourgeoisie, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien aimés. Ce sont les mauvais musiciens. » On ne saurait mieux définir ce qu’il est convenu d’appeler la variété, et son importance à la fois sociologique et historique. Par exemple, combien de sexualités masculines se sont révélées, pour ceux qui connurent leur puberté sous Giscard, grâce aux chansons de Michel Sardou, avec l’inoubliable Maladie d’amour bien sûr mais aussi le trop oublié Je vais t’aimer dont un des vers, « Je vais t’aimer à en faire pâlir le marquis de Sade » nous ouvrit d’immenses perspectives à la fois littéraires et érotiques circa 1976, l’année de la canicule.

Il faut donc prendre la variété au sérieux. C’est ce que fait depuis plusieurs livres d’une série intitulée « Nos amis les chanteurs », Thierry Séchan, parolier, écrivain, frère de Renaud et connaissant la variété de l’intérieur, non seulement la française mais aussi l’Européenne et notamment la Serbe. Il publie ces jours-ci le quatrième volume de cette enquête sur le paysage sonore des années Sarkozy, intitulé Dernière Salve. Comme dans La Relève de Clint Eastwood, Séchan s’est adjoint les services d’un jeune homme talentueux, Arnaud Le Guern, breton lyrique qui avait publié à 25 ans un bien beau livre sur Edern-Hallier et avait aussi fricoté avec la revue Cancer. S’agit-il d’un passage de relais ou la matière est-elle devenue tellement riche, depuis qu’une chanteuse de gauche est devenue première dame de droite ? Laissons au lecteur le soin de juger. Mais il est vrai qu’il y a de quoi faire, ces temps-ci, entre les « engagés » et les « starlettes d’académie ».

Nous avons particulièrement apprécié leurs pages sur ceux qu’ils appellent joliment « les mous du slam, les pépères la morale » que sont Grand Corps Malade et Abd El Malik, la nouvelle idole des trentenaires ségolénistes, verts et moraux. Ils ont même la cruauté de citer une interview à VSD, ce qui pourrait leur valoir les foudres de la Halde, tant leur intention de nuire est manifeste. Abd El Malik aurait en effet déclaré : « Je pense qu’il faut transformer le négatif qui est en nous en positif. Etre à la hauteur de nous-même pourrait être notre définition », mais aussi cet inoubliable : « La paix est un combat non-violent. » Séchan et Leguern, très éprouvés, échappent in extremis à la dépression nerveuse en rappelant, ce qui prouve leur bon goût, que le seul, le vrai, le grand slameur français est bien entendu le Philippe Muray de l’extraordinaire Minimum respect et en particulier « Ce que j’aime », qui est l’hymne national de Causeur, la bannière bien-aimée autour de laquelle se fédèrent tant de tempéraments apparemment contradictoires.

Variété et sarkozysme, voilà qui formera sans doute le sujet de plusieurs thèses à venir : outre le libéralisme décomplexé, le bling-bling et la haine de la princesse de Clèves, ce qui marqua les premiers temps de l’omniprésidence, ce fut quand même l’inoubliable podium de la victoire de 2007 avec ce plateau de rêve à la Concorde dont on avait eu l’impression qu’une déchirure du continuum spatio-temporel nous l’avait téléporté tout droit depuis les années Pompidou : Mireille Mathieu, Enrico Macias, Jane « Faisons l’amour avant de nous dire adieu » Manson, Johnny, Sardou. Même les « jeunes », Faudel, Doc Gyneco, avaient prématurément vieilli car l’usure accélérée de la marchandise, comme le suggèrent les auteurs, est décidément bien ce qui caractérise la camelote musicale contemporaine.

Bien sûr, le mariage avec Carla a tout changé. Nous vous recommandons son portrait sous la plume décidément cruelle de nos duettistes, portrait qu’ils placent sous l’exergue d’Ylipe : « Une idiote est préférable à celle qui ne l’est qu’à moitié. »

Dernière salve est un livre d’autant plus intéressant qu’il est une entreprise de démolition menée par deux hommes qui, comme disait Saint Augustin, « aimeraient aimer » mais ne voient plus trop qui aimer en la matière à part Bashung et Christophe, ce qui achève de prouver leur bon goût, à eux qui citent Céline et Toulet, Vailland et Nimier, comme pour se consoler avec ce qui manque tellement à nos amis les chanteurs : le style.

Nos amis les chanteurs: Tome 4, Dernière salve

Prix: 2,79 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Panique entre les murs

36

C’est l’info porteuse du jour : un groupe de dix à vingt personnes cagoulées et armées de barres de fer, de marteaux et de couteaux a fait irruption au lycée Jean-Baptiste-Clément à Gagny (Seine-Saint-Denis). Ils se sont dirigés directement vers une salle de permanence où ils ont tabassé un jeune et blessé très légèrement deux autres. Ce que Le Parisien a qualifié de « véritable assaut » forcément perpétré par un « commando » a eu lieu vers 10 heures et a duré à peu près deux minutes pendant la pause du matin.

Depuis, c’est l’indignation générale. Le ministre de l’Education nationale qui s’est rendu illico sur place a qualifié les faits de « sacrilège » tandis que d’autres parlaient de l’intrusion de cette bande à l’intérieur de l’établissement comme d’une violation de sanctuaire – il paraît que, normalement, la coutume veut qu’on attende sagement à l’extérieur et qu’on ne règle ses comptes qu’une fois la cible sortie de l’école.

Et puis bien sûr, il y a la litanie de lamentos divers sur la violence à l’école, le phénomène de bandes dans les cités. Et puis il y aussi le manque de statistiques sur la délinquance et la situation qui est très grave, mais on nous le cache, ce qui est sûrement vrai d’ailleurs…

La seule chose qui ne semble choquer personne est la réaction de l’établissement. On célèbre, à juste titre, le sang-froid du personnel, mais on ne dit rien sur le traitement de l’incident par les autorités scolaires : les élèves étaient appelés à rejoindre leurs classes respectives où « les professeurs les ont pris en charge », puis à quitter l’établissement progressivement. Comme il se doit, une cellule psychologique a été immédiatement mise en place, après quoi le lycée a été fermé jusqu’au lendemain.

Si on avait voulu traumatiser les élèves, renforcer voire créer d’éventuelles séquelles (ils n’avaient pas tous été témoins de l’incident) et paniquer les parents on n’aurait pas procédé autrement. On peut comprendre l’émoi et le choc, mais il ne faut pas exagérer non plus. Ce ne sont tout de même pas les Brigades Rouges ou l’ETA militaire qui se sont invitées au lycée Jean-Baptiste-Clément… On a pourtant réagi comme s’il s’était agi d’une attaque terroriste ayant fait des dizaines de victimes. On dirait presque qu’il y a comme un désir pervers de se retrouver dans une situation réellement catastrophique et, en tout cas, on a déployé tout l’arsenal technique et sémantique pour accréditer la thèse du drame absolu.

Or, il aurait fallu faire exactement le contraire : au lieu de surjouer le cataclysme, il fallait, à tout prix, dédramatiser. Une fois remontés dans leurs salles de classes les élèves auraient dû être informés des faits, puis s’exprimer pendant quelques minutes et basta, au boulot ! L’urgence absolue, c’était de retrouver la routine le plus tôt possible. Certes, les lycéens les plus fragiles ou les plus exposés aux événements auraient bénéficié d’une prise en charge particulière. Mais là, une chose est certaine : chacun des élèves de l’établissement peut maintenant s’imaginer qu’il a couru un grave danger, et même qu’il est un survivant. Or, quelle que soit la gravité des faits, rappelons qu’il n’y a pas eu mort d’homme – et c’est heureux ! Qu’aurait-on fait si les élèves de Gagny avaient vécu la même tragédie atroce que ceux de la banlieue de Stuttgart ? Qu’aurait-on pu faire de plus ?

En règle générale, un pilote de chasse qui a dû s’éjecter de son avion en perdition passe un test médical court et hop – il redécollera le jour même pour une petite balade justement pour éviter les séquelles psychologiques. Il paraît qu’un cavalier tombé de son cheval doit faire la même chose. C’est ainsi qu’on devrait procéder au lieu de traumatiser toute une école, voire tout un pays.

Gonfler chaque incident, c’est la pire manière de faire face à la violence qui est réelle et n’ira ainsi qu’en aggravant. On l’a déjà observé dans le passé, à chaque fois que les médias font du sensationnel sur la violence scolaire, les profanations de cimetières ou d’autres faits délictueux ou criminels cela a tendance à encourager les vocations. Il ne s’agit évidemment pas de minimiser et encore moins de nier ce type d’incident, mais de les traiter avec un minimum de recul. Dans ce genre de circonstances, la meilleure façon de tenir tête, c’est de continuer à vivre : un haussement d’épaules vaut mieux qu’un long discours. Show must go on !

Shlomo de Paname

104

Une brochette d’éminents journalistes (Jacques Julliard, Nicolas Beytout, FOG, Colombani etc) viennent de décerner le prix Aujourd’hui à l’essai Comment le peuple juif fut inventé de l’historien israélien antisioniste Shlomo Sand. Cet ouvrage historiquement insignifiant, mais politiquement percutant, présente l’avantage de résoudre un problème qui tarabuste nos éditorialistes hexagonaux depuis toujours : celui de la complexité d’une religion-peuple où même les juifs athées sont persuadés de la nécessité et de la légitimité d’un Etat juif. Comme cela les dépasse et puisque ce peuple a le culot de rester politiquement incorrect, il convenait donc, comme dirait Brecht, de le dissoudre. On distingua à cet effet un auteur affirmant que le peuple juif est une chimère inventée par quelques fumeux théoriciens sionistes du XIXe siècle. Et c’est ainsi que Shlomo Sand, dont l’influence en Israël est proche de zéro, devint prophète à Saint-Germain-des-Prés.

Alertez les bébés !

0

Le 4 février dernier Mme Roselyne Bachelot, ministre de la Santé d’après mes fiches, donnait le coup d’envoi des Etats généraux de la bioéthique censés préparer, d’ici un an, la révision de la loi éponyme votée en 2004. Deux remarques liminaires : primo, on sait gré à Mme le ministre d’avoir évité, compte tenu de la gravité du sujet, l’appellation de « Grenelle de la bioéthique » qui lui pendait au nez… Secundo, et plus sérieusement, le seul fait que le cadre juridique fixé il y a cinq ans nécessite déjà une remise à plat montre à quel point la science progresse vite, en-ce-domaine-délicat-entre-tous-n’est-ce pas ? Bref, à la loi et à la morale de suivre : « Attrape-moi si tu peux ! »

À moi aussi de suivre les débats, puisque ma morale de vie (ma bioéthique à moi) a notamment pour objectif de ne pas mourir idiot – et, dans la mesure du possible, de vous en faire profiter… Certes j’aurais pu, pour me mettre à niveau, aller consulter le site etatsgenerauxdelabioethique.fr, ouvert tout exprès par le Ministère. Mais compte tenu de mes connaissances scientifiques (faibles) et de mes convictions religieuses (fiables), il m’a semblé plus approprié de visionner – pour vous et pour la multitude – le documentaire didactique et éclairant que KTO, ma chaîne catholique préférée, consacrait récemment à ce sujet.

Une fois n’est pas coutume : je suis pleinement d’accord avec Télérama pour féliciter les auteurs de n’être pas « partis d’emblée des textes sacrés ou du dogme ». Une telle démarche eût en effet donné à ce documentaire un caractère engagé qui ne s’impose pas, à l’orée du vaste débat national qui s’engage[1. Et au terme duquel la démocratie, c’est-à-dire l’UMP, c’est-à-dire Sarkozy, tranchera.].

En attendant, il n’est pas inutile de revenir sur la vision bioéthique dont la Bible est porteuse : le regard de l’homme de foi sur la condition humaine et son « infinie dignité » se situe très exactement aux antipodes de l’esprit de l’époque. (Une époque que, par parenthèse, je qualifierais volontiers de jouisseuse, matérialiste, raisonneuse et acéphale ; bref, une époque qui doute de tout, sauf d’elle-même.) Reste que l’intérêt de ce documentaire d’origine catho réside dans l’alternance heuristique (le « h » n’est pas nécessaire, me fait-on signe) de témoignages émanant d’hommes de science et de théologiens – sans parler de l’intergroupe … Et puis si, justement, parlons-en ! Thierry Magnin, à la fois physicien et vicaire général de Saint-Etienne, ne se contente pas de témoigner à ces deux titres dans le doc : il en est le co-réalisateur !

Pour autant, ce grand cumulard (devant l’Eternel !) n’en profite pas pour tirer la couverture à lui. On apprécie, au contraire, qu’il donne la parole à des scientifiques de haut niveau, au premier rang desquels Axel Kahn, mon chouchou. Frère de Jean-François le vibrion, Axel est aussi posé dans ses analyses que son cadet peut être véhément dans ses approximations. C’est un plaisir que d’entendre ce généticien poser pour nous en termes simples des questions terriblement complexes.

L’enjeu du débat, Kahn le précise d’emblée – et de la manière la plus objective qui soit : « Est-il légitime que la recherche scientifique aboutisse à la destruction de ce début de vie humaine qu’est l’embryon ? » En conscience, la réponse d’Axel est oui – mais un oui conditionnel et raisonné : la recherche sur certains embryons « voués à n’être jamais des personnes » est légitime, estime-t-il, dès lors qu’elle peut permettre de guérir demain des maladies jusqu’alors tueuses.

A l’inverse pour Mgr Barbarin, archevêque de Lyon, aucune espèce de compromis, quel qu’en soit le prétexte, n’est possible sur le caractère sacré de la vie, et pour une raison simple : « Elle ne nous appartient pas. » Pour lui c’est clair : « On n’a pas le droit de congeler des êtres humains. » Et il ne parle pas là d’ »Hibernatus » ; ça se voit à son regard sérieux. Le Monseigneur nous le rappelle au passage, utilement ma foi (!) : les manipulations génétiques, on sait quand ça commence, mais pas du tout comment ça finit… Suivez mon regard : l’Allemagne, « sans doute traumatisée par son passé », ne s’est-elle pas interdit toute forme de congélation d’embryons humains ? Bref, suggère l’archevêque, entre la thérapie génique et l’eugénisme nazi, il n’y a qu’un toboggan. En d’autres termes, comme le disait le regretté Pompidou[2. Citant, me semble-t-il le sapeur Camember.] : « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. » Eh bien ces bornes, à en croire KTO, ont été fixées par la Bible qui, contrairement à la loi, n’est pas amendable : « Mon embryon, tes yeux le voyaient / Et sur ton livre mes jours étaient tous inscrits / Recensés avant qu’un seul ne fut. » (Ps 139)

Bien sûr, l’émission aborde, avec la même rigueur, plein d’autres sujets vitaux (c’est le cas de le dire). La « procréation médicalement assistée » ne semble pas, en théorie, poser de problèmes éthiques majeurs, même aux cathos pur porc. Reste la pratique : la F.I.V. d’accord, mais pour qui et pourquoi ? Xavier Lacroix, théologien et membre du Comité consultatif national d’éthique, est catégorique : « pour un couple » (marié, faut-il le préciser ?) Et Marie-Odile Rethoré, « généticienne chrétienne », d’enchaîner avec une rude philippique contre ce monde « festif » (coucou, Philippe !) où le désir d’enfant s’accompagne désormais du mot d’ordre « quand je veux, comme je veux et par tous les moyens ».

Troisième gros morceau du « paquet bioéthique », comme dirait Sarko : la gestation par autrui. Si j’ai bien suivi, tout le monde sont d’accord sur un point : moins les femmes ont d’utérus, et a fortiori d’ovaires, plus le recours à cette méthode s’impose comme la seule possible pour engendrer. Après, on entre dans les détails ; mais au fait, n’est-ce pas là que se cache le Diable ? Le documentaire (plutôt pointu, je vous avais prévenus) distingue ici deux cas. Soit le couple stérile peut néanmoins avoir « son » enfant à lui, en recourant à la FIV et à une « femme gestante » ; dans ce cas, on peut négocier. Soit il est nécessaire de recourir à une « mère porteuse » qui, tout en étant pleinement mère de l’enfant, doit s’engager à l’abandonner dès sa naissance. Et là, pour les théologiens, il y a comme un blème.

Last but not least, il y a les diagnostics prénatal et préimplantatoire. Résumons : autant le premier peut faire l’objet d’un consensus, si tout se passe bien ; autant l’autre pose un vrai problème aux croyants (toujours eux !) C’est le côté « eBay » de l’affaire qui coince, apparemment ! On fait péter une dizaine d’embryons, histoire de voir s’ils sont porteurs de l’anomalie génétique redoutée. Sinon, hop ! On sélectionne le plus classieux d’entre eux, et on le nomme « humain ». Quant aux autres, eh bien ils attendront des jours meilleurs dans l’azote liquide…

Tout le problème est donc de savoir quel statut la société entend donner à l’embryon : début d’être humain, rebut inviable, ou quoi ?… En très gros, deux attitudes s’opposent face au problème de la vie : « Puisque ce mystère nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs », disent les scientifiques après Cocteau ; au contraire, « acceptons ce mystère comme tel », et donc n’y touchons point, répondent les théologiens depuis Dieu. Ben voilà, je m’en voudrais de vous en dire plus : vous avez les éléments pour juger, au moins autant que moi. Et vous êtes grands maintenant !

Hadopi : pire to pire

93

Aujourd’hui, l’ambiance promet d’être chaude à l’Assemblée nationale. Non pas que le prix du verre de Margaux ait franchi le cap intolérable des 9 € à la buvette parlementaire, mais on débat dans l’hémicycle du projet de loi Hadopi : entendez par-là que le gouvernement veut mettre un terme aux téléchargements illégaux sur Internet.

Ne jouons pas les mauvais esprits en posant des questions imbéciles, du genre : pourquoi perd-on son temps à légiférer sur un acte déjà considéré comme illégal ? Imagine-t-on qu’un jour un ministre de l’Intérieur frapadingue se prenne à réunir la représentation nationale pour rendre illégaux les actes illégaux ? Evidemment que non. Si c’est illégal, il faut réprimer. Et l’on en vient à se demander pourquoi l’on ne se contente pas d’envoyer la maréchaussée… Parce que, béotiens que vous êtes, les choses ne sont pas si simples.

Elles ne le sont pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les partisans du projet de loi Hadopi comme ses adversaires vous le diront : d’un côté il y a les méchants, de l’autre les gentils. Les méchants ce sont les infâmes internautes qui volent un bœuf comme ils voleraient un œuf, en privant nos grands auteurs de leurs faramineux droits ; ce sont aussi nos exécrables gouvernants qui, paravents honteux du grand capital, veulent attenter aux droits fondamentaux de tout internaute qui se respecte et sait que les bits sont les inflexibles auxiliaires de sa liberté individuelle.

En clair, chacun fait comme si en France une Haute autorité (fût-elle accompagnée d’une instance comme la future Commission de protection des droits) avait jamais réglé aucun problème. Et il est fort à parier que rien ne change et que tout demeure pareil à soi-même en toute éternité. On aura beau s’ingénier à critiquer les tenants et les aboutissants du projet de loi, à légitimement remettre en cause l’idée de « sanctions graduées » : soit un délit est constitué, soit il ne l’est pas. S’il l’est, c’est à un magistrat qu’il appartient de statuer… Bref, le législateur est gêné aux entournures.

Et on le serait à moins que ça. S’il vous arrive un jour d’entrer dans une médiathèque, d’y emprunter un cd, de rentrer chez vous, de le copier sur votre ordinateur, puis de restituer le cd original, rien ne vous arrivera. Cela s’appelle la copie privée, elle est prévue par le Code de propriété intellectuelle et, depuis 1985, une taxe est même prélevée sur tous les supports d’enregistrement (cette taxe a été étendue il y a deux ans aux nouveaux supports : clés usb, disques durs, etc.). En quoi donc, une médiathèque différerait-elle d’Internet ? Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas très moral, mais ça n’est pas illégal. Certes, dans une médiathèque, il est assez périlleux de trouver le dernier Britney Spears ou le dernier Tokio Hotel. Ne rentrons pas dans ces questions-là qui nous obligeraient à dénoncer à la seule Hautoto qui vaille – la Halde – ces disquaires discriminants qui, on ne sait comment, vous placent les Suites pour violoncelle de Bach au-dessus de Suzette, de Dany Brillant.

Et pourtant, c’est peut-être dans cette question de la hiérarchie culturelle – relisons Dans le Château de Barbe-Bleue de George Steiner – que pourrait bien se situer le nœud du problème. Si tout se vaut, si le anything means anything prédomine, non seulement rien ne nous permet de remettre Didier Barbelivien à sa place, mais rien non plus ne nous autorise à juger que l’achat d’un disque à la Fnac ou chez Virgin est meilleur que son téléchargement sur Emule ou Soulseek.

Un mot d’explication est peut-être ici nécessaire. Dans les années 1880, lorsque le téléphone fit sa première apparition à Paris, les directeurs de théâtre sautèrent sur l’occasion : là où leur salle ne leur permettait chaque soir que d’accueillir deux ou trois cents personnes, ils virent l’aubaine d’un moyen de communication qui leur offrait l’opportunité de diffuser à domicile, via un abonnement payant, pièces et récitals. Les premiers à s’abonner furent les bordels de la capitale, et l’édification morale et artistique des prostituées parisiennes reposa toute entière sur l’interurbain. Lorsqu’Internet apparut, nos multi-diplômés et omniscients patrons de majors n’eurent même pas le sens pratique de sauter sur l’occasion. Ils ne virent rien venir et tout se fit sans eux. On échangea sur Internet de la musique, comme on le faisait autrefois quand les cassettes audio nous permettaient de copier pour soi le vinyle prêté par un copain et qu’aucune Haute autorité ne veillait alors au grain.

Il faut dire qu’à l’époque les dirigeants des grands labels étaient occupés à tout autre chose : ils venaient à peine de découvrir le compact disc et comptaient en loucedé leurs biffetons. Car ce fut bien là, pour eux, comme un miracle et la promesse de rentabilité supplémentaire. Cela revient, en effet, beaucoup plus cher de presser un vinyle qu’un cd. C’est une question de fabrication, c’est également une question de mastering : lorsqu’au temps du vinyle on était obligé de traduire de l’analogique en signaux – une opération sensible, longue et délicate –, l’apparition du cd a grandement simplifié la tâche et réduit les coûts. La marge ainsi dégagée est-elle allée aux créateurs ? Continue à rêver, mon neveu, et fais auteur et interprète quand tu seras grand. Rien, nichts, nada. Non seulement, les auteurs et interprètes n’ont pas gagné un kopeck supplémentaire avec l’apparition du cd, mais, de plus, les facilités de production les ont obligés à produire en bons petits stakhanovistes des albums à un rythme qui n’était pas le leur et, surtout, à sacrifier la qualité d’écoute de leurs œuvres, désormais reproduites sur un support pas folichon.

Et pourtant, que valent Rodolphe Burger, Alain Bashung ou Jean-Louis Murat quand la musique qu’ils veulent faire entendre, toute en nuances, devient inaudible en ses subtilités et que les heures passées en studio à travailler et retravailler tel sample, telle partie, tel arrangement ne vaut plus tripette face à ce qu’on nous promet être de la haute-fidélité ? Mais fidélité à quoi ? Aux oreilles ? On ne trouve plus de musique à la Fnac, n’en déplaise à Denis Olivennes, mais des biens culturels de consommation. Remets tes boules Quiès, vieux, et vis avec ton temps.

La voilà, notre crise du disque. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, représentant les producteurs, le marché du disque a chuté de 50 % depuis 2002 : la faute au piratage, bien sûr. Or, c’est un peu vite fait de mettre sur le dos d’internautes irresponsables cette dégringolade, quand les grandes maisons mènent depuis plus d’une décennie des politiques éditoriales et commerciales insensées : trop de titres, trop de formatage Starc ac, trop de marketing, des prix incompréhensibles par le public, des marges contraires à toute pratique industrielle viable, sans parler de l’opposition quasi-dogmatique de la profession à la dématérialisation des morceaux : c’est elle et personne d’autre qui a contribué à limiter l’offre payante, c’est-à-dire à favoriser le téléchargement illégal… Quand une industrie s’évertue ainsi par tous les moyens à détruire la valeur de ce qu’elle produit et à ne pas vouloir commercialiser l’entièreté de ses catalogues, c’est-à-dire de son fonds, elle finit par y arriver. Lorsque l’industrie phonographique réinvestira dans ce qui fait le succès de toute industrie culturelle digne de ce nom, c’est-à-dire la qualité de ses productions, de ses supports et de son fonds, elle sortira de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enfermée.

Or, ces dernières années, la qualité s’est encore dégradée : le mp3 a été, en quelque sorte, la marque absolue et définitive du « pire to pire ». Ce que l’on s’échange sur Internet, ce que l’on écoute, ce qui sature nos oreilles, ce n’est pas de la musique, mais du bruit musical. Jamais au monde on n’a entendu autant de « musique », jamais on ne l’a moins écoutée. L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais prenons l’incipit de L’Aurélien d’Aragon et considérons que cette phrase tient lieu du morceau gravé sur vinyle : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Je vous compresse cela en mp3 128 kbits et la phrase devient comme par magie : lapremierefoikorelienviberenicilatrouvafranchemanlaid. Audible, n’est-ce pas ? En 96 kbits, cela devient : lprmrfkrlvbrncltrvafrchmnld. Passons au 64 kbits : lrfkvbltfl. Chapeau, l’art avance, quand la technique nous promet d’ôter l’inutile de chaque morceau. Sa qualité aussi. Chemin faisant, la coprophonie est devenue un art libéral et nous voici revenus à Diderot, celui du Neveu de Rameau qui proclamait que tous les plats se valent puisqu’ils sont indifféremment chiés – première définition authentique du nihilisme aux yeux de Peter Sloterdijk.

La question donc aujourd’hui, pour qui aime la musique, n’est pas tant de savoir s’il faut interdire ou non le téléchargement illégal de mp3. Eternels cocus de l’histoire, les auteurs n’ont jamais profité des excédents financiers de leur maison de disque, ils ne souffrent pas moins aujourd’hui de leur impéritie et ne bénéficieront aucunement de la reprise du marché du disque que certains voient advenir avec l’interdiction du téléchargement illégal. La vraie question est de savoir quand il sera interdit de compresser des œuvres au point qu’elles devraient donner à toute personne normale l’envie irrésistible d’envahir la Pologne et ses alentours.

Loi Hadopi, donc ? Hors sujet. Pour les artistes et ceux qui les aiment.

Dans le château de Barbe-Bleue: Notes pour une redéfinition de la culture

Prix: 9,50 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,45 €