Il y a dix-huit ans, en 1990, une consœur journaliste et néanmoins amie, Jacqueline Remy, publiait aux éditions du Seuil un essai prémonitoire et injustement oublié intitulé Nous sommes irrésistibles, critique d’une génération abusive. Elle y défendait la thèse que les « baby-boomers », c’est-à-dire les gens nés entre 1945 et 1955, s’étaient emparé des leviers de commande de la société française dans le sillage de mai 68, et en avaient profité pour réorganiser à leur profit les structures politiques, économiques et sociales de notre pays. Selon elle, ils sont parvenus à fermer à la génération suivante l’entrée sur le marché du travail et l’accès aux postes de pouvoir, à orienter les systèmes de redistribution (retraites, santé etc..) dans un sens qui leur était favorable, et à monopoliser les postes-clés dans la haute administration, les médias, et les entreprises du CAC40.

Cette intuition géniale allait être reprise, une quinzaine d’années plus tard par des très sérieux universitaires comme Louis Chauvel, qui développe la théorie d’une « fracture générationnelle » qui se superposerait à la fracture sociale. Celle-ci provoquerait des frustrations spécifiques au sein d’une jeunesse à laquelle il ne resterait plus qu’à payer la note des frasques financières de leurs ascendants, en terme d’allongement du temps de travail au cours de la vie, de hausse des prélèvements obligatoires, de charges de remboursement de la dette publique.

Déjà, l’Insee constate que le revenu moyen des retraités est supérieur à celui des actifs, et la Cour des comptes vient tout juste de rendre public un rapport établissant que les plus de soixante-cinq ans contribuent moins à la solidarité nationale (cotisation sécu, RDS, etc.) que leurs cadets.

Il restait quelques dernières barrières à faire sauter pour que cette génération puisse se maintenir encore quelque temps aux manettes et dans une confortable aisance financière: la loi qui permet à un employeur de mettre d’office à la retraite ses salariés âgés de plus de soixante-cinq ans, et celle qui plafonne le cumul des revenus emploi-retraite au montant du dernier salaire perçu en activité.

L’affaire est désormais sur les rails, grâce à un amendement à la Loi de finances déposé fin octobre par le député UMP de la 2e circonscription de la Moselle, Didier Jacquat, né en 1944 et exerçant, quand il ne fait pas le député, la profession de médecin oto-rhino-laryngologiste. La mention de tous ces détails me paraît nécessaire, car il est à prévoir que « l’amendement Jacquat » va faire sortir son auteur de l’anonymat qui est le lot de la plupart des parlementaires, bien connus dans leur circonscription, mais ignorés par le reste de la population. Comme le ministre du Travail, l’ambitieux Xavier Bertrand, ne s’est pas opposé à cet amendement, l’Assemblée l’a adopté derechef, et on ne voit pas le Sénat, vu sa composition politique et générationnelle, y faire obstacle.

La gauche, toujours à coté de la plaque, est montée au créneau sur le thème « On va forcer les pauv’ travailleurs déjà épuisés par une vie de galérien à bosser jusqu’à 70 balais, car on vous voit venir, vous dites que cela se fera sur la base du volontariat, mais on connait les méthodes des patrons… »

En fait, les experts de la chose sociale prévoient que ces mesures pourraient produire des effets aux deux extrémités de l’échelle sociale: chez les travailleurs précaires et mal payés qui vont en allongeant leur durée de cotisations arrondir une maigre pension, et chez les cadres supérieurs qui appréhendent d’être obligés quitter leurs postes prestigieux, confortables et bien rémunérés le lendemain de leur soixante-cinquième anniversaire.

C’est cette dernière catégorie, composée aujourd’hui de baby-boomers bien décidés à s’agripper au cocotier, qui se frotte les mains, et les quadras et quinquas qui vont se trouver bloqués dans leurs espoirs de promotion pour un bon bout de temps.

Il y a dans la situation ainsi créée tous les ingrédients qui peuvent nourrir une nouvelle révolution « bourgeoise » contre les nouveaux privilégiés à cheveux gris, avec bronzage permanent pour les messieurs, lifting annuel pour les dames. Les « bataillons de la jeunesse » célébrés par Aragon pendant sa période stalinienne vont-ils à nouveau surgir, prendre les armes et pendre Jacquat à la lanterne ? Du haut de mes soixante-cinq balais, je brandis d’ores et déjà le drapeau blanc de la reddition !

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