Vous ne le saviez pas, mais voilà : « Le muguet, c’est has been ! » Cruel revers pour vous qui avez offert ce week-end un petit brin de Convallaria majalis à votre chère et tendre ! Le quotidien Libération nous apprend que la fleur de mai vient de se faire surclasser par le tournesol, et cela dans le cadre de la… « Journée internationale de la guérilla tournesol ». En effet, il existe à travers l’occident des mouvements de « guérilla jardinière » pratiquant le « terreau-risme » (ce dernier jeu de mot est de Libé ). L’obsession mi-écolo mi-artistique de ces rempotés du bocal est de combler de végétaux les interstices de la ville… et de voir éclore mille plantes et fleurs entre les pavés, sur le macadam et le long des murs gris de nos violentes cités en béton dangereusement armé.
Richard Reynolds, le créateur britannique de ce mouvement pacifique évoque le Che et Mao pour défendre sa croisade : « Pour les guérilleros jardiniers, à l’instar de leurs homologues militaires, les grandes batailles sont inutiles et inefficaces ». La tendance serait davantage à l’action pointilliste, au flash-mob végétal, au happening floral, au harcèlement des populations locales à coups de plantations inopinées de fleurs moches. Car entre nous, quoi de plus laid qu’un tournesol , même quand il n’est pas planté par un travailleur social ?
En 1889, l’Internationale Socialiste réunie à Paris décide d’instituer une Journée internationale des travailleurs pour célébrer l’obtention de la journée de 8 heures de travail outre-Atlantique le 1er mai 1886. Depuis, les organisations syndicales- CGT en tête- et partis politiques de gauche y défilent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière (pénibilité, durée légale du travail, retraites, etc.)[1. Un esprit perfide noterait que le 1er mai (jour de la Saint-Philippe) a été officiellement désignée Fête du Travail sous Vichy, tandis.].
Cette année, le mot d’ordre officiel était la défense de la retraite à soixante ans. Or, qu’y a-t-on vu ? Des jeunes ou moins jeunes défendant les acquis sociaux de la Libération ? Des masses d’ouvriers protestant contre la délocalisation de leurs usines en Europe de l’Est ou au Maghreb ? Que nenni, vous n’y êtes pas du tout. Croire que le 1er mai reste la grande journée des travailleurs, c’est sans compter sur la formidable révolution sociétale. Un grand bain confuso-onirique qui ressuscite les mânes de Muray. Point de débat sur les retraites, ou si peu. Noyés parmi la foule, les rares courageux osant braver l’idéologie de la fête et son pendant victimaire vous tendaient un appel unitaire à la mobilisation que bien peu lisaient. Ils étaient hors-sujet, reclus dans le monde d’Avant. Celui des ouvriers, des usines qu’on déménage. Le monde du citoyen conscient d’appartenir à une Nation et non à une ville-monde connectée au réseau de la Nouvelle Classe planétaire.
La marche des fiertés nationales… des autres
L’anamorphose du 1er mai a bien eu lieu. De la journée des travailleurs nous sommes subrepticement passés à la marche des souffrances. Dans son extraordinaire patchwork de drapeaux, le cortège parisien exprime deux constantes de l’idéologie du progrès remixée à la sauce antirépublicaine : la haine de soi et la victimisation. Haine de soi d’un pays qui défend les souverainetés, les droits et la dignité des peuples à une exception près… la sienne ! Des centaines de drapeaux jalonnent un cortège aux rangs clairsemés : de l’Uruguay à la Palestine en passant par Cuba et la Turquie, tous sont représentés. Une marche des fiertés nationales où le seul patriotisme assimilé au fascisme est français. Laisser la cocarde bleu-blanc-rouge au défilé matinal de Le Pen révèle une profonde mélancolie française, pour reprendre l’expression consacrée par Zemmour.
Passons, la longue litanie des victimes nous fournira prétexte à rire. Citons en vrac et de manière non exhaustive :
— Les Tigres tamouls victimes de la répression sri lankaise.
— Les sans-papiers, dont les fervents avocats nous expliquent que la pauvreté est sans frontière. Certes, mais le capital aussi. C’est toute l’ineptie des altermondialistes et autres idiots utiles que de défendre le projet néolibéral d’effacement des frontières nationales. Du NPA au FMI, on appelle les Etats à des régularisations massives de travailleurs illégaux. Vous me direz, il reste une différence de taille entre gauchistes libertaires et grands financiers : les seconds ont lu et compris Marx. Ils alimentent sciemment le processus de déportation des peuples de l’Afrique vers l’Europe et jouent la carte de l’armée de réserve par l’afflux massif d’immigrés provoquant une baisse des salaires. Dans le langage fleuri du néolibéralisme, on entend lutter (et avec quel succès !) contre l’inflation salariale[2. Dans la novlangue du FMI, de l’OMC et de la Banque Centrale Européenne, ce terme fleuri désigne la (sombre) perspective d’une hausse des salaires. Que les âmes sensibles se rassurent : la collusion entre l’immigrationnisme débridé de Libération et le libre-échangisme du Figaro – ou réciproquement – justifie le gel sine die des salaires du prolétaire français. Comme en témoigne la signature d’une charte entre le MEDEF et la CGT, l’alliance entre idiots utiles et milieux d’affaire laisse entrevoir de belles années de stagnation salariale…]. Dans la phraséologie libertaire, il s’agit de combattre au nom du Bien et de la nécessaire solidarité entre travailleurs. Ajuster l’immigration en fonction des besoins du marché : Madelin en rêvait, la CGT l’a fait.
— Les Tibétains, victimes du joug chinois. L’ONU a beau reconnaître l’intégrité territoriale de la République Populaire, d’aucuns persistent à regretter la monarchie absolue et le système féodal qu’y faisait régner le dalaï-lama avant l’arrivée des troupes chinoises. Cette fois, on se dit que Mélenchon a raison. Tout le monde a trop lu Tintin au Tibet.
— Les opposants iraniens nostalgiques du Shah. Quoiqu’on pense de la République Islamique, le spectacle de monarchistes défilant derrière des hordes de communistes ne manque pas de sel. Cela a dû leur rappeler le doux souvenir de la Savak.
— Les éternels défenseurs autoproclamés des droits des Palestiniens distribuant une feuille de choux aux accents anticommunautaires: « La Musulmane ». Tout un programme…
— Et enfin, last but not least, la magnifique procession des Gay et Lesbiennes aux slogans chatoyants dignes du meilleur Mallarmé. La palme de l’humour grinçant revient en effet aux sémillantes jeunes femmes arborant des panneaux « Echange gode-ceinture contre parachute doré ». Marx relu et corrigé par Gai-pied. Miam…
Bref, autant de fiertés contrariées qui ne cherchent qu’une occasion pour exister et l’ont trouvée. Ne manquaient à l’appel que les victimes des crimes pédophiles et de l’inceste. Caroline Fourest réserve probablement leur venue à l’an prochain, équipée d’un grand écriteau « No pasaran ! L’Opus Dei ne vaincra pas ! ».
Le vivre-ensemble, avatar néolibéral du Bien commun
Plus prosaïquement, le premier mai consacre la décomposition d’une société française ayant troqué le Bien commun pour le vivre-ensemble. Que des contribuables paient leurs impôts et se supportent, sans autre projet commun est sans doute l’horizon ultime du capitalisme. Pas celui de la politique. Les pitres de l’antifascisme de comptoir ont beau prétendre lutter contre le Mal au nom du Progrès, ils se battent contre des moulins à vent. Contre un mal du siècle (passé) qui n’existe plus et dont une certaine gauche de salon a tant de mal à se défaire. Comme l’a si bien rappelé Finkielkraut, le propre de l’antifascisme est de construire des tigres de papiers et des résistants de pacotille. Pendant non moins abject du Mal, ces chevaliers de la vertu défilent le pas lourd en quête d’un combat de substitution. Dans une France prompte au repli communautaire, la cause est tout entendue. Il y a quelques années, Alain Finkielkraut l’avait cruellement résumé : « chacun cherche sa Shoah ». C’est exactement cela, le nouveau chemin de croix du citoyen engagé, dont les stigmates identitaires n’ont plus grand-chose à voir avec le dur labeur de l’ouvrier. Ce dernier vestige du siècle passé, que l’on a tendance à enterrer un peu vite avec notre politique industrielle, fait figure d’archaïsme à l’heure du Grand Journal. Adieu le travailleur, vive le queer.
À mesure que les amuseurs officiels de Canal + se moquent des 95% de Français qui ne pensent pas comme eux, la cause ouvrière devient inintelligible aux bobos. Par effet de capillarité, c’est tout le mouvement social qui se trouve discrédité. Aujourd’hui, revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail vous fait passer pour un ringard. Pester contre l’euro fort, n’en parlons pas. Quant à la politique de déflation salariale d’une Allemagne finançant ses exportations sur notre dos, impensable d’en parler ! Contentons-nous d’exhiber notre fierté endolorie à la face du monde. Injecter un peu de venin antisarkozyste, ce sous-produit de l’antilepénisme qui comme son jumeau, suffit à enterrer les enjeux cruciaux sous un vernis de haine.
Et pourtant, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Alors que le Parti Socialiste gronde contre le bouclier fiscal, mais ne dit mot sur les méfaits du libre-échange et de la politique irresponsable de la BCE, les chiffres sont têtus. Le bouclier fiscal est certes socialement injuste et même immoral. Et le principal cheval de bataille électoral de la gauche coûte annuellement 585 millions d’euros à la France. Dans ce cas, que dire du coût exorbitant de la survalorisation de l’euro ? Au bas mot, on l’évalue à 19 milliards d’euros pour la France en 2009[3. Un article très concis sur le sujet.]. Soit quatorze fois plus.
Espérons pour l’année prochaine que tibétains, lesbiennes, tamouls, bolivariens égarés, sociaux-libéraux du PS et autres CGT Sudistes auront à cœur d’assumer leur citoyenneté française afin de remettre les sujets économiques et sociaux sur le tapis. Face à la faillite du néolibéralisme européiste, exception faite de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan, le silence de la classe politique devient assourdissant. Sinon coupable.
Il est le premier objet de son ironie. Le penseur tourmenté et passionné qui semble faire corps avec les causes perdues qu’il défend ne se départit jamais cette distance à lui-même où peut naître l’humour. Ni ses détracteurs, ni ses admirateurs ne le savent : Alain Finkielkraut est l’un des hommes les plus drôles que l’on puisse connaître. Non pas qu’il se lâche, dans le documentaire réalisé pour France 3 par Ilana Cicurel et Cathie Lévy, au point de livrer au public l’homme privé. Ou si peu. Ainsi le voit-on, avec son copain André Dussolier, assister à la main historique de Thierry Henri pendant le match France-Irlande. Un intellectuel est un supporter comme les autres.
Coup de chapeau à Ilana Cicurel qui a été longtemps la sparring partner de l’écrivain sur RCJ avant d’être la cheville ouvrière de ce film: brosser le portrait d’un personnage pour lequel on a à la fois de l’admiration, du respect, de la reconnaissance et de l’affection tout en évitant l’exercice d’hagiographie, n’était pas tâche aisée. Elle nous épargne les têtes de chapitre obligées sur « Fink et Israël », « Fink et les juifs », « Fink et l’école » pour nous inviter à accompagner le promeneur, le professeur, le lecteur, le penseur. On le dit bêtement médiatique quand sa parole, même sur un plateau, même devant un micro, tranche dans le vif, extirpant du réel, en une formule longuement murie, ce qu’il recèle de plus caché et il est vrai de plus déplaisant. Il ne sait pas prendre la pose, comme en témoignent ce rien de gaucherie dans les gestes, cette façon, parfois, d’hésiter sur un mot plutôt que de choisir le mauvais.
On apprend entre autre scoops, qu’Alain Finkielkraut a été un enfant, choyé par une mère dont on entrevoit la beauté sur une photo, et qu’il est resté un fils. De Lvov, où il tente de retrouver quelques traces de la vie effacée de ses ancêtres, et où il n’observe que la disparition des traces elles-mêmes, sans pour autant en rajouter dans le tragique, il lui téléphone pour lui décrire les lieux où elle a peut-être vécu, on ne sait pas si c’est vraiment là.
Ce fils de maroquinier et de la méritocratie républicaine part à la rencontre de l’écolier qu’il fut dans le Xème arrondissement. Les temps ont changé : au mur est accrochée une vaste carte du monde sur laquelle les élèves ont indiqué leur pays d’origine. « Je suis fier de venir de…. », peut-on lire au-dessus de la carte. Ce choc entre le monde qui meurt et celui qui vient donne envie d’éclater de rire. Finkielkraut sourit, un peu mélancolique : « De mon temps, on n’affichait pas les identités ». Sur son carnet scolaire, son nom est « Alain Finkielkraut, dit Fink ». Pas pour cacher qu’il était juif. Pour éviter que l’on déforme ce nom difficile à prononcer – et facile à moquer. Il est vrai que de ce temps-là, s’assimiler n’était pas un sujet de honte mais de fierté.
C’est une véritable panique qui s’est emparée des milieux de l’ultra droite identitaire américaine, qu’il s’agisse du Ku Kux Klan, des Oath Keepers, du mouvement des Tea Party, des Texans du National Socialist Movement, des suprémacistes blancs de la Nation Aryenne de l’Idaho, des post-apocalyptiques de Prepper Nation, des revanchards de la Fondation Nationale cubano-américaine et des nombreuses milices des énervés de la gâchette, en rupture de NRA et réfugiées dans les forêts du Michigan.
Mais comment leur donner tort ? Il apparaît désormais que leur frénésie obsidionale a de solides fondements. Non seulement ils ont un président métis et marxiste, non seulement ils vont plus ou moins être obligés de cotiser à une sécurité sociale mais en plus, depuis 72 heures, on a appris que les côtes américaines sont sous la menace d’une gigantesque marée noire, cinq fois plus importante que prévu. Bon courage, les gars !
Au grand jeu dit de la « petite phrase prononcée malencontreusement dans un micro-cravate oublié », Gordon Brown vient d’enfoncer Rachida Dati qui avait fait en son temps les délices de la presse française. Surclassés les Hortefeux, Chirac et autres spécialistes du dérapage légèrement vaseux et bourde diverse. Des bleus, vraiment.
En traitant une digne retraitée de « vieille sectaire » sitôt remonté dans sa voiture officielle après un de ces très rares bains de foule auxquels il ne se soumet que contraint et forcé, le premier ministre candidat confirme l’image de grincheux qui lui colle à la peau.
Beaucoup plus ennuyeux, en balayant son élégante remarque qui imputait « l’inondation » du royaume par les immigrés d’Europe orientale aux très généreuses prestations offertes par les services sociaux britanniques, il prend le risque de mécontenter une bonne partie de l’électorat particulièrement chatouilleux sur la question. Obligé de se livrer in petto aux interminables séances d’auto-flagellation qui suivent ici la moindre gaffe, il a dit et redit combien le contrôle de l’immigration lui tenait à cœur. Avec un je-ne-sais-quoi de factice et d’artificiel dans le ton qui risque de lui coûter très cher dans une petite semaine.
Mon appel en faveur d’une Marche des fiertés timorée, timide et introvertie a suscité bien des passions depuis un mois. En dehors des frontières de la communauté timide, il a été salué par un silence tonitruant et une indifférence unanime confinant au fanatisme. Dans ce concert de silences timidophobes, celui de la Halde a été le plus perçant d’entre tous. C’est elle qui remporte bas la luette la palme de la timidophobie institutionnelle. Le constat est aussi triste que simple : tout se passe comme si les non-timides avaient d’autres phobies à fouetter !
Pourtant, contre toute attente, c’est au sein de la communauté timide que les réactions à mon appel ont été les plus violentes. Je le reconnais sans détour : celui-ci a provoqué un véritable cataclysme au sein de notre communauté. Depuis un mois, ses membres se livrent une véritable guerre de tranchées et se trouvent, pour l’heure, divisés en d’innombrables factions dissidentes. Depuis un mois, les timorés tournent le dos aux timides et les timides crachent par terre lorsqu’ils croisent un introverti. Ces tensions, qui doivent s’apaiser d’urgence, ont culminé le 27 mars, lorsqu’un timide non-identitaire a tenté de poignarder deux timides identitaires avec un couteau en plastique. Si leurs jours ne sont pas en danger, ils ne le doivent qu’à la timidité de leur agresseur, qui n’a pas osé utiliser une arme véritable.
[access capability= »lire_inedits »]Pourtant, je le dis sans ambages : je ne retire pas un mot à mon appel. J’ai brisé publiquement, quoiqu’à mots couverts, le tabou de la timidophobie. J’assume pleinement cet acte et ses conséquences. Les progrès de l’humanité, dans sa longue marche vers l’égalité des conditions, comportent une dimension tragique que j’assume pleinement. Ils sont inexorables. Si ma bouche s’était tue, une autre bouche se serait ouverte. La timidophobie est un tabou. Ce tabou, je l’ai tout naturellement brisé. Je n’ai fait là que me plier humblement à l’interdit vénérable qui structure désormais nos sociétés d’après-demain : l’interdiction de ne pas briser les tabous.
Les innombrables lettres d’insultes rédigées par des timides sincèrement blessés, par des timorés malcomprenants ou par des introvertis singulièrement enhardis – comme j’ai fini par le devenir moi-même face à tant d’adversité – ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Je tiens cependant à dissiper quelques confusions. C’est avec la plus grande fermeté, en effet, que je condamne certaines initiatives récentes d’une poignée de timides identitaires qui prétendent être inspirés par mon appel et dont les actes et les déclarations ont fait souffler, depuis quelques semaines, un vent de terreur et de désorientation au sein de la communauté timide.
Je m’oppose formellement, en premier lieu, à l’appel lancé par le collectif de timorés visibilistes « L’Arbre qui cache la forêt », exigeant la mise en place immédiate d’un Observatoire de la timidophobie. Cette pseudo-demande sociétale irresponsable, inspirée par un mimétisme irréfléchi, méconnaît entièrement la singularité de la souffrance timide. L’immense panique qu’elle a provoquée au sein des populations timides était plus que prévisible. L’angoisse violente qu’éveille chez la majorité des personnes timides l’idée d’être observées fait partie des données les plus fondamentales de notre combat. Ignorer cette difficulté majeure de la problématique timide serait une erreur aux conséquences catastrophiques. La lutte contre la timidophobie doit se passer d’Observatoire : tel est son singulier destin. Elle doit sortir impérativement des sentiers battus de la chasse aux phobes de nos grands-parents. Elle n’existe pas. Il nous appartient, aujourd’hui, de l’inventer. Comme il appartiendra à nos enfants timides de la réinventer demain.
C’est sans la moindre concession que je condamne également les actes des jeunes introvertis illuminés du collectif Ztop’timid’ et, plus généralement, la pratique du Shy-Kombat. Seule une bande de nazillons timides peut inciter ainsi notre communauté à répondre aux violences timidophobes par la violence physique. Les timides n’ont besoin d’aucun art martial spécifique pour mener leur lutte, fût-ce le Shy-Kombat, ce mélange sur-violent de capoeira d’autodéfense et de jiu-jitsu brésilien. Quant au passage à tabac en pleine nuit de trois timidophobes, dont l’un avait doublé une personne timide dans une file d’attente à la Poste, tandis que les deux autres avaient refusé de donner du feu à une personne introvertie – qui n’avait pas osé leur en demander, mais dont le ressenti perso de souffrance n’en était pas moins réel, il est vrai –, il s’agit là d’une pratique inqualifiable, d’un néo-fascisme shy que nous ne pouvons tolérer en aucune manière.
Ces extrémistes sont, pour l’heure, les plus grands ennemis de la libération timide. En les condamnant ici, je ne cherche naturellement pas à minimiser la gravité des violences timidophobes que leurs actes ont prétendu venger, avec un archaïsme qui nous rappelle les heures les plus noires du nazisme du Moyen Age. Je désire seulement souligner le fait que les timidophobes sont également parmi nous. Et que les plus ardents contempteurs de la timidophobie sont aussi, mystérieusement, ceux que nous avons le devoir de suspecter en priorité.
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Les Inrocks, comme on appelle familièrement les Inrockuptibles, est l’hebdomadaire officiel des trentenaires bientôt quadra écouteurs de musiques pour ceux qui n’aiment pas la musique et lecteurs de livres ennuyeux pour ceux qui confondent la littérature et les expériences en laboratoire. Un archéologue du futur, qui retrouverait par hasard et par malheur des exemplaires des Inrocks dans les ruines, aurait l’impression que notre civilisation était peuplée de jeunes gens riches et compassés, sophistiqués et doués d’un humour à peu près aussi convaincant que celui d’une assemblée de parpaillots un jour de deuil.
Ils ont, d’ailleurs, des parpaillots le même rapport au sexe. Un rapport triste, froid, réellement obscène et désespéré. Chaque été, cet hebdomadaire officieusement institutionnel et exerçant en matière de culture un terrorisme glaciaire, un maccarthysme « sympa » et « moral » comme s’est autoproclamée la génération qui les lit (de manière de moins en moins assidue cependant, l’excès de moraline finissant par rendre nauséeux le bobo bourdivin le plus blindé) publie un supplément sur le sexe. C’est-à-dire comme le fait à peu près n’importe quel hebdo féminin pour lesquels pourtant cette conjuration des longues figures des Inrocks ne peut avoir que mépris : c’est vrai, quoi, ce ne sont là que des titres montrant une scandaleuse image publicitaire de la femme qui serait tout entière attachée à sa proie de la superficialité consumériste : maquillages, robes, foulards et conseils pour garder le mari, l’amant, voire les deux, il n’y a pas de raison. Et quand viennent les beaux jours, les alanguissements heureux sur les plages des pays du Sud avec une économie aussi ruinée par le FMI que les sites antiques le furent par les barbares, ces hebdos féminins offrent un encart sagement fermé où des conseils charmants et aussi anodins qu’un téléfilm érotique du dimanche soir sur une chaîne câblée sont donnés pour pimenter les ébats à l’ombre des colonnes doriques.
Les Inrocks, eux, passent toute leur année à s’ennuyer dans des expositions d’art contemporain absconses, à visionner des films kurdes géniaux parce qu’ils sont kurdes et à lire des livres de poésie forcément poétiques parce qu’il y a trois mots par vers, trois vers par page et plein de blanc partout. Mais quand il donne un supplément sexe, d’abord, c’est pour tout l’été, et pour le coup, c’est du lourd. Les pratiques comme le fist-fucking deviennent banales, l’homosexualité est une norme, l’échangisme une donnée indispensable de l’épanouissement (ce qui est finalement logique pour ces crypto-sociolibéraux) et la pornographie un art comme un autre, chose tout de même étrange puisque nous croyions naïvement qu’il s’agissait d’une industrie symbole de la domination et de l’hétérofascisme patriarcal. Mais ce qui est vérité en deçà du mois de juillet ne l’est plus au-delà pour les Inrocks qui n’ont pourtant gardé de Pascal qu’un pseudo jansénisme arrogant et tatillon le reste de l’année.
Les plus anciens se souviendront par exemple que les Inrocks à l’époque où il n’était encore qu’un fanzine luxueux arborait fièrement une citation de Jacques Tati : « Trop de couleurs distrait le spectateur. » Tout cela a bien changé, chaque numéro ressemblant désormais à un bus Tata dans les rues de Bombay ou de Saint-Louis du Sénégal avec cependant à bord une foule moins rieuse et moins bigarrée. C’est là, d’ailleurs, une des contradictions majeures des Inrocks, qui est aussi un journal caricaturalement sociétaliste. Par exemple, les Inrocks adorent les sans-papiers et les immigrés, mais ne promeuvent que de la musique de Blanc (on sent leurs papiers sur le rap un peu forcé, tout de même). Ils sont nés, d’ailleurs, de la new-wave puis de la cold-wave, cette musique de têtes de mort au visage pâle et en costume anthracite qui jouaient du synthé avec un sérieux marmoréen.
Aujourd’hui, en chanson française, ceux qu’ils célèbrent sont évidemment Vincent Delerm ou Arnaud Fleurent Didier, Anaïs ou Benabar, dont les chansons respirent un vrai souci de contestation sociale, de travail du négatif et de célébration de la lutte des classes ou des problèmes de la banlieue.
La ligne politique des Inrocks, c’est bien simple, c’est Europe Ecologie même avant l’existence d’Europe Ecologie. Ils ont un transcendantal europe-écologien comme d’autres ont un transcendantal pétainiste (ah, ça aux Inrocks, on voit des pétains partout). Au moment de la candidature de Chevènement, quand elle prit quelque consistance en 2002, il faut voir ce qui fut dit sur le caractère suspect, populiste, fasciste de ce républicain old-school. On peut parier, sans trop de risque, que la prochaine tête de turc à gauche sera Mélenchon, parce que Mélenchon, tout simplement, fera de la politique, parlera de social et estimera que son problème prioritaire est la misère et qu’il y a d’autre moyens de lutter contre elle que la lecture de Florence Aubenas dans un bar branché en écoutant de la musique lounge.
Clichés ? Pas plus que ceux qu’ils emploient à l’égard de leurs adversaires qu’ils préfèrent ignorer en général mais qui sont vite renvoyés aux limbes de la France moisie quand ils ne peuvent plus faire comme si et que sont mises en avant des idées aussi atrocement réactionnaires que la République, la critique de Meirieu et la lecture de Philippe Muray.
Ce qui nous a poussés à parler des Inrocks aujourd’hui, alors qu’en temps habituel, ce Télérama pour djeunes nous laisse souverainement indifférents, sauf comme symptôme, c’est une information qui révèle bien que ces moralistes spécialisés dans l’antifascisme ont une mémoire historique à peu près aussi conséquente que celle d’un escargot mort. En effet, la petite entreprise des Inrocks aime à organiser de temps en temps des concerts pour blancs émancipés des beaux quartiers où la caillera ne se risquera pas.
Le dernier en date, ils auraient voulu l’organiser au Louvre, les 17 et 18 juin. Le Louvre avait déjà subi, comme disait Debord, le néo-dadaïsme d’Etat des colonnes de Buren. Il pouvait bien subir les Inrocks et leur musique néo-bourgeoise (Charlotte Gainsbourg, Mika, etc.). Il semblerait que non. Le concert a été annulé par décision ministérielle. On s’est avisé en haut lieu qu’occuper cet endroit alors qu’on commémorera le soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 juin n’était pas forcément du meilleur goût. On rappellera aux Inrocks, que le 18 juin 1940, un général solitaire, issu de l’Action Française, après s’être battu héroïquement contre les troupes allemandes du côté de Montcornet, décidait de partir en Angleterre pour continuer la résistance contre le nazisme qui était quand même plus effrayant que Besson et Hortefeux, même réunis dans la même pièce.
Les Inrocks crient au complot et mettent plus ou moins en cause Carla Bruni qui aurait voulu ainsi qu’on ne fasse pas d’ombre à sa propre manifestation musicale, programmée une semaine plus tard, celle de Solidays, l’association de lutte contre le sida dont elle est la marraine.
Peu importe. Voir les louveteaux bobos se dévorer entre eux et de Gaulle gagner à la fin, nous, ça nous enchante. Et c’est comme si la réalité rejoignait joyeusement le dernier roman de notre ami Benoît Duteurtre, Le retour du Général, dont on ne recommandera jamais assez la lecture.
Les lycéens d’Haïti manifestent depuis quelques temps. Serait-ce contre les classes surchargées, les options qui disparaissent, les filières menacées comme l’économie, la philosophie ou l’histoire, le non remplacement d’un enseignant sur deux après départ en retraite ou plus probablement à la morgue ? Eh, non, c’est tout simplement parce que leurs locaux sont occupés par des milliers de sans-abri depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui fit un quart de million de morts, c’est à dire sensiblement plus que le volcan Machin en Islande qui en fit zéro et qui pourtant, lui aussi, fut traité comme une catastrophe planétaire. Et puis de quoi ils se plaignent, les lycéens haïtiens ? Ils ne veulent pas avoir de sans-abri ? Qu’ils songent plutôt à leurs petits camarades français qui craignent, eux, avec la réforme Chatel, d’être des sans abris.
Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Si Machiavel vivait aujourd’hui, il ajouterait peut être que le contrepouvoir rend con. Absolument !
Face à l’offensive sarkozyste pour faire de l’interdiction de la burqa une loi, souhaitée par une majorité de Français, les protestations abondent. Là où la nation entière, des musulmans aux islamophobes, des féministes athées aux chrétiens et aux juifs, des laïcards libertaires aux sécuritaires endurcis, pourrait faire front commun, défendre ses valeurs, on entend des nonistes brailler. Les avocats du droit de vivre bâchée sont légion, tout est bon : le string dessous prouve qu’elles sont à la page, la voiture qui reste un espace privé, la loi de toute façon inapplicable ou comment baisser les bras avant même de lever l’index.
On s’oppose d’abord, on réfléchit après
À gauche, on s’oppose d’abord et on réfléchit après. Pour les uns, tout ce qui n’est pas social n’est que diversion car le peuple, pensent-ils, ne s’intéresse qu’à son pouvoir d’achat. Pour les autres, ce qui n’emporte pas l’enthousiasme des « sages » est forcément mauvais.
Les médias jubilent quand ils trouvent un bâton constitutionnel à mettre dans les roues de l’exécutif. Quand Brice Hortefeux se prend les pieds dans le tapis, ils rigolent et se tapent sur le ventre parce que la maladresse du ministre empêche qu’une solution soit apportée à un problème. Peu importe que le problème reste sans solution.
On peut envisager la chose sous toutes les coutures, il est évident que le voile intégral est à bannir de notre espace commun : pour l’égalité ou la dignité, pour la laïcité ou la sécurité, pour le droit des femmes à jouir de la caresse du vent, du soleil et du regard des hommes.
Les raisons de le rejeter sont nombreuses. Celle qui m’importe le plus touche aux liens entre les hommes et les femmes. Faut-il expliquer que nous ne voulons pas assister à une régression de notre mode de vie libéral pour ne pas voir des femmes, qu’elles soient identitaires enragées ou sous influence, soumises et ramenées sous nos yeux à un rang inférieur, disparaissent pour laisser le monde aux hommes, pour ne pas voir des hommes prendre le raccourci primaire de la domination pour s’attacher une ou plusieurs épouses ?
Pour emballer, les salafistes ont besoin d’un sac à femmes
Ceux qui ont à cœur de prendre les choses au pied de la lettre n’ont pas les lettres pour savoir prendre les choses du cœur. Ces mystiques qui n’ont rien de spirituel matérialisent par une prison de tissu le lien conjugal que notre culture a rendu à la liberté et à l’esprit par le sentiment amoureux. Pour emballer, les salafistes ont besoin d’un sac à femmes. Ces rustres, pour prendre épouses, coupent la fleur sous le pied de la séduction et de l’amour. Ils remplacent le ruban volatile qu’on s’enroule autour des cœurs par une camisole. Quel besoin avons-nous de tolérer ou d’importer ces pauvres d’esprit ?
Par ailleurs, ces figures sans visage et les barbus qui les poussent ont partout dans le monde des frères et sœurs qui n’ont rien de rassurant. Partout où il se manifeste, leur islam prend le visage de notre ennemi et promet de combattre tout ce que nous sommes et tout ce que nous aimons. Les correspondants étrangers de nos gentils fondamentalistes victimes d’amalgame égorgent des otages, placent des bombes dans des foules et font tomber nos soldats en Afghanistan. En Angleterre où la liberté d’expression est reine, des manifestantes sous cloche ressemblant comme deux gouttes d’eau à notre pauvre Nantaise stigmatisée ont brandi dans une manifestation des panneaux soigneusement imprimés nous promettant que nous allions voir prochainement le vrai Holocauste. Les deux milles pauvrettes insignifiantes (qui parait-il s’affublent du voile intégral en France) portent-elles l’étendard du même combat ? Leurs mentors dénoncent-ils ces crimes et ces déclarations ? J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien qui me rassure. Dans l’état actuel d’un certain islam, n’avons-nous pas le droit d’être islamo-méfiants et d’exiger que l’on pose des conditions pour vivre en France ou devenir français ?
Contre Sarkozy, tout est bon
Il y a en France un islam qui ne respecte ni nos mœurs ni nos lois ni notre système de protection sociale. Et nous ne pourrions pas nous y opposer parce que ce n’est peut-être pas très constitutionnel ?
Voilà ce que nous explique Le Monde. Edwy Plenel dénonce, lui, la stigmatisation des humbles, des pauvres, des opprimés, des étrangers. Guy Bedos ne peut décemment pas approuver une décision sarkozyste, c’est un principe et il s’en vante. Guillon tente de faire rire en imitant l’accent nazi. Pascale Clark ne partage aucun combat avec le Front national et ajoute que la polygamie provoque moins d’émoi quand elle est gauloise. La preuve : Zola, Hugo et quelques Don Juan. Comment peut-on insinuer que les accommodements ou entourloupes de nos vies sexuellement amoureuses et ce bagne domestique, ce harem pour tous, c’est kif-kif bourricot ? Tant de bêtise me met en rage.
Tous ont une raison impérieuse de dénoncer cette simple exigence de la nation et ce message humaniste que les Français veulent adresser aux islamistes : le respect ou la valise. Mais pour Jean-Michel Apathie, c’est du racisme et de l’islamophobie. Dominique de Villepin, dont les partisans ont déjà annoncé qu’ils ne voteraient pas la loi, avertit : « On va se trouver dans des situations de provocation auxquelles on aura du mal à répondre. La République ne doit pas être soumise à des calculs politiciens, à des arrière-pensées ». Bien entendu, il n’est soupçonnable ni des uns ni des autres.
Pour beaucoup, cette loi est faite pour flatter l’électorat du Front national. Ce qui me flatte, moi, ce n’est pas que le gouvernement fasse son boulot, c’est d’être méprisé et insulté par tous ces clowns dont le comique de répétition me fait grincer les dents, ces chiens de Pavlov que Sarkozy fait sortir de leur niche. Imaginons que le président ait enterré ce projet de loi pour ne pas compromettre les contrats avec l’Arabie saoudite. On les entendrait brailler, les grands défenseurs de nos valeurs. Ils sont les contre-pouvoirs, les professionnels de la contestation, les héros de la Résistance. Ils sont les girouettes qui s’alignent face au vent élyséen en dépit de tout bon sens. Ils se retrouvent compagnons de route pour l’occasion d’un porte-parole iranien qui nous donne des leçons de démocratie en dénonçant « le non-respect des droits des musulmans en France ». Dans certaines positions, ils présentent un profil bien ridicule.
Comment j’ai lâché les pornos de la TNT pour assister à un débat sur le féminisme où tout le monde était d’accord
Dimanche soir, comme souvent, je m’étais accordé quelques minutes d’avance sur mon épouse, qui s’appelle Marguerite comme je m’appelle Florentin. L’esprit légèrement coupable, après avoir débarrassé la table, rempli le lave-vaisselle, balayé et passé hâtivement l’éponge, j’ai allumé la télévision, me suis vautré sur le canapé avec une plaquette de chocolat noir fourré aux amandes, tout en essayant d’oublier que Marguerite ne pouvait en faire autant, occupée qu’elle était à venir à bout d’une ultime montagne de linge du week-end, après avoir couché le petit dernier. Ces quelques minutes d’avance, que ma douce Marguerite m’accorde pourtant toujours avec le sourire, me faisaient malgré moi donner raison aux plus sûres études statistiques qui prouvent, comme dit le sociologue qui s’en arrache les cheveux, que le partage des tâches domestiques demeure depuis quinze ans parfaitement statique[1. Oui, je sais, cette phrase est trop drôle pour être de moi, d’ailleurs, elle n’est pas de moi.].
C’est donc plutôt ma conscience civique que mon sens du devoir conjugal qui m’empêchait d’ utiliser ces quelques minutes de farniente volées aux sévères exigences de la parité, à regarder trop longtemps, comme l’idée m’en a effleuré l’esprit alors que je maculais mon Télérama de grosses traces de cacao, le début d’un porno (très) soft du dimanche soir sur NT1 (Une inaccessible séductrice, avec Katsumi à 22 h 30) ou sur Virgin 17 (Souvenirs érotiques à 22 h 35) ou même sur W9 (Clara la libertine à 22h40) . Même conforté par le sentiment d’appartenir à une irréfutable majorité statistique, je gardais ma dignité de néo-mâle, et cette pointe de culpabilité qui compensait tant bien que mal le bien-être béat qui m’envahissait progressivement, mais m’empêchait néanmoins de m’abandonner tout à fait aux injonctions de la partie de mon cerveau que l’on dit reptilienne.
Les tétons de Katsumi
Cependant, tout en recherchant dans mon magazine un programme plus conforme à l’idée que je me fais d’un homme moderne, sympa et amoureux de son épouse qui le vaut bien, je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’habileté diabolique des directeurs de programme de la TNT, ou plus vraisemblablement DU directeur de programme de la TNT tout entière, puisque toutes ces chaînes de télévision paraissent tellement calquées sur le même modèle qu’on a du mal à croire qu’elles bénéficient des services d’une main d’œuvre qui ne leurs serait pas commune. Ce directeur de programme donc, tirant profit de l’immuabilité des écarts statistiques qui séparent le temps que l’homme consacre aux tâches domestiques et celui dépensé pour les mêmes activités par son épouse – ou sa « partenaire », ne soyons pas stigmatisant pour les couples non-mariés, qui ont le droit comme les autres de vivre et de faire la vaisselle sous l’œil du statisticien- tente d’attirer le mâle oisif avec des programmes coquins. Mais je ne mange pas de ce-pain là me suis-je dis vertueusement en enfournant ce que je me promettais d’être un dernier carré de chocolat, bien décidé, sur le coup, à garder le reste de la plaquette pour Marguerite, tout en me branchant avec une pointe de regret sur la 3 après un dernier coup d’œil aux tétons de Katsumi qui défiaient alors plus que jamais la loi (vraisemblablement fasciste) de la pesanteur. Pour que vous puissiez mesurer l’ampleur de mon sacrifice, je m’empresse de vous préciser que ce soir là la chaîne publique avait programmé, dans le cadre d’une émission dont le titre est un calembours consternant, (7 à voir) un intéressant débat animé par le journaliste métrosexuel Samuel Etienne sur les progrès récents de ce progrès indéniable de l’humanité que constitue le féminisme, avec Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, Jeannette Bougrab, présidente de la HALDE, Mercedes Erra, directrice générale de Havas, et Joy Sorman, écrivaine.
Gynécée cathodique
C’était un débat étrange puisque tout le monde y était d’accord sur tout, et avant tout sur la nécessité de combler pleins de retards que la France connait sur ses voisins. Toutes ces plus ou moins jeunes femmes, dans l’ensemble plutôt jolies, et qui ont connu le succès professionnel, occupent sans discussion et sans intention aucune de le libérer le haut du pavé, mais se plaignent abondamment de ce que les femmes dans leur ensemble continuent de souffrir d’insupportables discriminations aujourd’hui en France. À commencer par celles constituées par ces fameuses tâches domestiques auxquelles les hommes refusent de consacrer autant de temps que leurs partenaires. Un instant, en les entendant stigmatiser le mâle qui glandouille pendant que madame s’échine sur son tas de linge, j’ai eu des sueurs froides. Les salopes, me dis-je tout au fond de moi-même, « elles » ont installé une caméra de « vidéoprotection » du droit des femmes chez moi ou quoi ? On ne peut plus traîner tranquille chez soi le dimanche soir sans subir les foudres de Big Mother ? Faudra-t-il que Marguerite et moi arpentions bientôt la cuisine et la salle de bains, chronomètre en main, afin d’assurer au monde entier que nous abattons très exactement la même quantité de tâches domestiques ? Peu probable sans doute que les sociologues fassent confiance aux vieux machos refoulés dans mon genre pour évaluer l’ampleur de leur contribution ménagère. Ce qui est plus probable peut-être, c’est que la HALDE sous l’impulsion de la tendre Jeannette, prévoie bientôt de munir les foyers français de vieilles pointeuses industrielles recyclées que des employéEs de la noble et Haute Autorité viendront relever hebdomadairement à domicile. À moins que l’autopointage sur internet ne permette de bénéficier de quelques minutes de rabais, comme pour les impôts. Alors que je ruminais ces mauvaises pensées, je ne pus m’empêcher d’admirer l’accord parfait qui se dégageait de ce gynécée cathodique. On y pourfendait un système patriarcal qui ose en plein début du XXIe siècle confiner les femmes à des tâches aussi humiliantes et dégradantes, et même aussi attentatoires aux droits humains qu’élever des enfants ou faire la cuisine, alors qu’il est tellement plus épanouissant pour tout le monde de conduire des camions la nuit, d’aménager des territoires sur internet ou de vendre des hamburgers par correspondance…
Oserais-je l’avouer ? L’unanimité et la bêtise satisfaite de ces aimables donzelles dans leur enthousiasme à vilipender la part masculine des hommes, ou à mettre sur le même plan, par exemple, un lave-vaisselle non-vidé et l’immolation des femmes en Inde, avait quelque chose d’irritant, mais aussi de discrètement érotique…qui favorisait la reprise du vagabondage de mon esprit reptilien jusqu’aux rondeurs féminines, courageusement abandonnées naguère, de la TNT. Et voilà que j’imagine soudainement Katsumi et Jeannette s’unissant brutalement dans un corps à corps torride pour refuser grâce à un Kiss-In sans tabou toutes les discriminations inhérentes à la structuration hétérosexuelle de la société française contemporaine…
C’est alors que Marguerite me rejoignit enfin dans le salon. Elle avait fait exposer son highscore de durée des tâches domestiques. J’avais un peu honte. Pour qu’elle soit sûre de n’avoir rien raté, je m’empressai, dés qu’elle eut posé tant bien que mal une énorme pile de linge à mes pieds, de lui refiler les maigres restes de la plaquette de chocolat, et surtout de lui faire savoir à quel point la France à encore beaucoup de progrès à faire, que ce soit en matière de droits humains des femmes, qu’en matière de porno soft de la TNT… Elle marmonna un vague « hun, hun » approbatif plein de chocolat, avant de me pousser doucement de la plante des pieds jusqu’à la pile de linge qui attendait que je la range soigneusement dans une armoire, ce qui n’est pas mon genre, je tiens à le signaler.
Vous ne le saviez pas, mais voilà : « Le muguet, c’est has been ! » Cruel revers pour vous qui avez offert ce week-end un petit brin de Convallaria majalis à votre chère et tendre ! Le quotidien Libération nous apprend que la fleur de mai vient de se faire surclasser par le tournesol, et cela dans le cadre de la… « Journée internationale de la guérilla tournesol ». En effet, il existe à travers l’occident des mouvements de « guérilla jardinière » pratiquant le « terreau-risme » (ce dernier jeu de mot est de Libé ). L’obsession mi-écolo mi-artistique de ces rempotés du bocal est de combler de végétaux les interstices de la ville… et de voir éclore mille plantes et fleurs entre les pavés, sur le macadam et le long des murs gris de nos violentes cités en béton dangereusement armé.
Richard Reynolds, le créateur britannique de ce mouvement pacifique évoque le Che et Mao pour défendre sa croisade : « Pour les guérilleros jardiniers, à l’instar de leurs homologues militaires, les grandes batailles sont inutiles et inefficaces ». La tendance serait davantage à l’action pointilliste, au flash-mob végétal, au happening floral, au harcèlement des populations locales à coups de plantations inopinées de fleurs moches. Car entre nous, quoi de plus laid qu’un tournesol , même quand il n’est pas planté par un travailleur social ?
En 1889, l’Internationale Socialiste réunie à Paris décide d’instituer une Journée internationale des travailleurs pour célébrer l’obtention de la journée de 8 heures de travail outre-Atlantique le 1er mai 1886. Depuis, les organisations syndicales- CGT en tête- et partis politiques de gauche y défilent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière (pénibilité, durée légale du travail, retraites, etc.)[1. Un esprit perfide noterait que le 1er mai (jour de la Saint-Philippe) a été officiellement désignée Fête du Travail sous Vichy, tandis.].
Cette année, le mot d’ordre officiel était la défense de la retraite à soixante ans. Or, qu’y a-t-on vu ? Des jeunes ou moins jeunes défendant les acquis sociaux de la Libération ? Des masses d’ouvriers protestant contre la délocalisation de leurs usines en Europe de l’Est ou au Maghreb ? Que nenni, vous n’y êtes pas du tout. Croire que le 1er mai reste la grande journée des travailleurs, c’est sans compter sur la formidable révolution sociétale. Un grand bain confuso-onirique qui ressuscite les mânes de Muray. Point de débat sur les retraites, ou si peu. Noyés parmi la foule, les rares courageux osant braver l’idéologie de la fête et son pendant victimaire vous tendaient un appel unitaire à la mobilisation que bien peu lisaient. Ils étaient hors-sujet, reclus dans le monde d’Avant. Celui des ouvriers, des usines qu’on déménage. Le monde du citoyen conscient d’appartenir à une Nation et non à une ville-monde connectée au réseau de la Nouvelle Classe planétaire.
La marche des fiertés nationales… des autres
L’anamorphose du 1er mai a bien eu lieu. De la journée des travailleurs nous sommes subrepticement passés à la marche des souffrances. Dans son extraordinaire patchwork de drapeaux, le cortège parisien exprime deux constantes de l’idéologie du progrès remixée à la sauce antirépublicaine : la haine de soi et la victimisation. Haine de soi d’un pays qui défend les souverainetés, les droits et la dignité des peuples à une exception près… la sienne ! Des centaines de drapeaux jalonnent un cortège aux rangs clairsemés : de l’Uruguay à la Palestine en passant par Cuba et la Turquie, tous sont représentés. Une marche des fiertés nationales où le seul patriotisme assimilé au fascisme est français. Laisser la cocarde bleu-blanc-rouge au défilé matinal de Le Pen révèle une profonde mélancolie française, pour reprendre l’expression consacrée par Zemmour.
Passons, la longue litanie des victimes nous fournira prétexte à rire. Citons en vrac et de manière non exhaustive :
— Les Tigres tamouls victimes de la répression sri lankaise.
— Les sans-papiers, dont les fervents avocats nous expliquent que la pauvreté est sans frontière. Certes, mais le capital aussi. C’est toute l’ineptie des altermondialistes et autres idiots utiles que de défendre le projet néolibéral d’effacement des frontières nationales. Du NPA au FMI, on appelle les Etats à des régularisations massives de travailleurs illégaux. Vous me direz, il reste une différence de taille entre gauchistes libertaires et grands financiers : les seconds ont lu et compris Marx. Ils alimentent sciemment le processus de déportation des peuples de l’Afrique vers l’Europe et jouent la carte de l’armée de réserve par l’afflux massif d’immigrés provoquant une baisse des salaires. Dans le langage fleuri du néolibéralisme, on entend lutter (et avec quel succès !) contre l’inflation salariale[2. Dans la novlangue du FMI, de l’OMC et de la Banque Centrale Européenne, ce terme fleuri désigne la (sombre) perspective d’une hausse des salaires. Que les âmes sensibles se rassurent : la collusion entre l’immigrationnisme débridé de Libération et le libre-échangisme du Figaro – ou réciproquement – justifie le gel sine die des salaires du prolétaire français. Comme en témoigne la signature d’une charte entre le MEDEF et la CGT, l’alliance entre idiots utiles et milieux d’affaire laisse entrevoir de belles années de stagnation salariale…]. Dans la phraséologie libertaire, il s’agit de combattre au nom du Bien et de la nécessaire solidarité entre travailleurs. Ajuster l’immigration en fonction des besoins du marché : Madelin en rêvait, la CGT l’a fait.
— Les Tibétains, victimes du joug chinois. L’ONU a beau reconnaître l’intégrité territoriale de la République Populaire, d’aucuns persistent à regretter la monarchie absolue et le système féodal qu’y faisait régner le dalaï-lama avant l’arrivée des troupes chinoises. Cette fois, on se dit que Mélenchon a raison. Tout le monde a trop lu Tintin au Tibet.
— Les opposants iraniens nostalgiques du Shah. Quoiqu’on pense de la République Islamique, le spectacle de monarchistes défilant derrière des hordes de communistes ne manque pas de sel. Cela a dû leur rappeler le doux souvenir de la Savak.
— Les éternels défenseurs autoproclamés des droits des Palestiniens distribuant une feuille de choux aux accents anticommunautaires: « La Musulmane ». Tout un programme…
— Et enfin, last but not least, la magnifique procession des Gay et Lesbiennes aux slogans chatoyants dignes du meilleur Mallarmé. La palme de l’humour grinçant revient en effet aux sémillantes jeunes femmes arborant des panneaux « Echange gode-ceinture contre parachute doré ». Marx relu et corrigé par Gai-pied. Miam…
Bref, autant de fiertés contrariées qui ne cherchent qu’une occasion pour exister et l’ont trouvée. Ne manquaient à l’appel que les victimes des crimes pédophiles et de l’inceste. Caroline Fourest réserve probablement leur venue à l’an prochain, équipée d’un grand écriteau « No pasaran ! L’Opus Dei ne vaincra pas ! ».
Le vivre-ensemble, avatar néolibéral du Bien commun
Plus prosaïquement, le premier mai consacre la décomposition d’une société française ayant troqué le Bien commun pour le vivre-ensemble. Que des contribuables paient leurs impôts et se supportent, sans autre projet commun est sans doute l’horizon ultime du capitalisme. Pas celui de la politique. Les pitres de l’antifascisme de comptoir ont beau prétendre lutter contre le Mal au nom du Progrès, ils se battent contre des moulins à vent. Contre un mal du siècle (passé) qui n’existe plus et dont une certaine gauche de salon a tant de mal à se défaire. Comme l’a si bien rappelé Finkielkraut, le propre de l’antifascisme est de construire des tigres de papiers et des résistants de pacotille. Pendant non moins abject du Mal, ces chevaliers de la vertu défilent le pas lourd en quête d’un combat de substitution. Dans une France prompte au repli communautaire, la cause est tout entendue. Il y a quelques années, Alain Finkielkraut l’avait cruellement résumé : « chacun cherche sa Shoah ». C’est exactement cela, le nouveau chemin de croix du citoyen engagé, dont les stigmates identitaires n’ont plus grand-chose à voir avec le dur labeur de l’ouvrier. Ce dernier vestige du siècle passé, que l’on a tendance à enterrer un peu vite avec notre politique industrielle, fait figure d’archaïsme à l’heure du Grand Journal. Adieu le travailleur, vive le queer.
À mesure que les amuseurs officiels de Canal + se moquent des 95% de Français qui ne pensent pas comme eux, la cause ouvrière devient inintelligible aux bobos. Par effet de capillarité, c’est tout le mouvement social qui se trouve discrédité. Aujourd’hui, revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail vous fait passer pour un ringard. Pester contre l’euro fort, n’en parlons pas. Quant à la politique de déflation salariale d’une Allemagne finançant ses exportations sur notre dos, impensable d’en parler ! Contentons-nous d’exhiber notre fierté endolorie à la face du monde. Injecter un peu de venin antisarkozyste, ce sous-produit de l’antilepénisme qui comme son jumeau, suffit à enterrer les enjeux cruciaux sous un vernis de haine.
Et pourtant, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Alors que le Parti Socialiste gronde contre le bouclier fiscal, mais ne dit mot sur les méfaits du libre-échange et de la politique irresponsable de la BCE, les chiffres sont têtus. Le bouclier fiscal est certes socialement injuste et même immoral. Et le principal cheval de bataille électoral de la gauche coûte annuellement 585 millions d’euros à la France. Dans ce cas, que dire du coût exorbitant de la survalorisation de l’euro ? Au bas mot, on l’évalue à 19 milliards d’euros pour la France en 2009[3. Un article très concis sur le sujet.]. Soit quatorze fois plus.
Espérons pour l’année prochaine que tibétains, lesbiennes, tamouls, bolivariens égarés, sociaux-libéraux du PS et autres CGT Sudistes auront à cœur d’assumer leur citoyenneté française afin de remettre les sujets économiques et sociaux sur le tapis. Face à la faillite du néolibéralisme européiste, exception faite de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan, le silence de la classe politique devient assourdissant. Sinon coupable.
Il est le premier objet de son ironie. Le penseur tourmenté et passionné qui semble faire corps avec les causes perdues qu’il défend ne se départit jamais cette distance à lui-même où peut naître l’humour. Ni ses détracteurs, ni ses admirateurs ne le savent : Alain Finkielkraut est l’un des hommes les plus drôles que l’on puisse connaître. Non pas qu’il se lâche, dans le documentaire réalisé pour France 3 par Ilana Cicurel et Cathie Lévy, au point de livrer au public l’homme privé. Ou si peu. Ainsi le voit-on, avec son copain André Dussolier, assister à la main historique de Thierry Henri pendant le match France-Irlande. Un intellectuel est un supporter comme les autres.
Coup de chapeau à Ilana Cicurel qui a été longtemps la sparring partner de l’écrivain sur RCJ avant d’être la cheville ouvrière de ce film: brosser le portrait d’un personnage pour lequel on a à la fois de l’admiration, du respect, de la reconnaissance et de l’affection tout en évitant l’exercice d’hagiographie, n’était pas tâche aisée. Elle nous épargne les têtes de chapitre obligées sur « Fink et Israël », « Fink et les juifs », « Fink et l’école » pour nous inviter à accompagner le promeneur, le professeur, le lecteur, le penseur. On le dit bêtement médiatique quand sa parole, même sur un plateau, même devant un micro, tranche dans le vif, extirpant du réel, en une formule longuement murie, ce qu’il recèle de plus caché et il est vrai de plus déplaisant. Il ne sait pas prendre la pose, comme en témoignent ce rien de gaucherie dans les gestes, cette façon, parfois, d’hésiter sur un mot plutôt que de choisir le mauvais.
On apprend entre autre scoops, qu’Alain Finkielkraut a été un enfant, choyé par une mère dont on entrevoit la beauté sur une photo, et qu’il est resté un fils. De Lvov, où il tente de retrouver quelques traces de la vie effacée de ses ancêtres, et où il n’observe que la disparition des traces elles-mêmes, sans pour autant en rajouter dans le tragique, il lui téléphone pour lui décrire les lieux où elle a peut-être vécu, on ne sait pas si c’est vraiment là.
Ce fils de maroquinier et de la méritocratie républicaine part à la rencontre de l’écolier qu’il fut dans le Xème arrondissement. Les temps ont changé : au mur est accrochée une vaste carte du monde sur laquelle les élèves ont indiqué leur pays d’origine. « Je suis fier de venir de…. », peut-on lire au-dessus de la carte. Ce choc entre le monde qui meurt et celui qui vient donne envie d’éclater de rire. Finkielkraut sourit, un peu mélancolique : « De mon temps, on n’affichait pas les identités ». Sur son carnet scolaire, son nom est « Alain Finkielkraut, dit Fink ». Pas pour cacher qu’il était juif. Pour éviter que l’on déforme ce nom difficile à prononcer – et facile à moquer. Il est vrai que de ce temps-là, s’assimiler n’était pas un sujet de honte mais de fierté.
C’est une véritable panique qui s’est emparée des milieux de l’ultra droite identitaire américaine, qu’il s’agisse du Ku Kux Klan, des Oath Keepers, du mouvement des Tea Party, des Texans du National Socialist Movement, des suprémacistes blancs de la Nation Aryenne de l’Idaho, des post-apocalyptiques de Prepper Nation, des revanchards de la Fondation Nationale cubano-américaine et des nombreuses milices des énervés de la gâchette, en rupture de NRA et réfugiées dans les forêts du Michigan.
Mais comment leur donner tort ? Il apparaît désormais que leur frénésie obsidionale a de solides fondements. Non seulement ils ont un président métis et marxiste, non seulement ils vont plus ou moins être obligés de cotiser à une sécurité sociale mais en plus, depuis 72 heures, on a appris que les côtes américaines sont sous la menace d’une gigantesque marée noire, cinq fois plus importante que prévu. Bon courage, les gars !
Au grand jeu dit de la « petite phrase prononcée malencontreusement dans un micro-cravate oublié », Gordon Brown vient d’enfoncer Rachida Dati qui avait fait en son temps les délices de la presse française. Surclassés les Hortefeux, Chirac et autres spécialistes du dérapage légèrement vaseux et bourde diverse. Des bleus, vraiment.
En traitant une digne retraitée de « vieille sectaire » sitôt remonté dans sa voiture officielle après un de ces très rares bains de foule auxquels il ne se soumet que contraint et forcé, le premier ministre candidat confirme l’image de grincheux qui lui colle à la peau.
Beaucoup plus ennuyeux, en balayant son élégante remarque qui imputait « l’inondation » du royaume par les immigrés d’Europe orientale aux très généreuses prestations offertes par les services sociaux britanniques, il prend le risque de mécontenter une bonne partie de l’électorat particulièrement chatouilleux sur la question. Obligé de se livrer in petto aux interminables séances d’auto-flagellation qui suivent ici la moindre gaffe, il a dit et redit combien le contrôle de l’immigration lui tenait à cœur. Avec un je-ne-sais-quoi de factice et d’artificiel dans le ton qui risque de lui coûter très cher dans une petite semaine.
Mon appel en faveur d’une Marche des fiertés timorée, timide et introvertie a suscité bien des passions depuis un mois. En dehors des frontières de la communauté timide, il a été salué par un silence tonitruant et une indifférence unanime confinant au fanatisme. Dans ce concert de silences timidophobes, celui de la Halde a été le plus perçant d’entre tous. C’est elle qui remporte bas la luette la palme de la timidophobie institutionnelle. Le constat est aussi triste que simple : tout se passe comme si les non-timides avaient d’autres phobies à fouetter !
Pourtant, contre toute attente, c’est au sein de la communauté timide que les réactions à mon appel ont été les plus violentes. Je le reconnais sans détour : celui-ci a provoqué un véritable cataclysme au sein de notre communauté. Depuis un mois, ses membres se livrent une véritable guerre de tranchées et se trouvent, pour l’heure, divisés en d’innombrables factions dissidentes. Depuis un mois, les timorés tournent le dos aux timides et les timides crachent par terre lorsqu’ils croisent un introverti. Ces tensions, qui doivent s’apaiser d’urgence, ont culminé le 27 mars, lorsqu’un timide non-identitaire a tenté de poignarder deux timides identitaires avec un couteau en plastique. Si leurs jours ne sont pas en danger, ils ne le doivent qu’à la timidité de leur agresseur, qui n’a pas osé utiliser une arme véritable.
[access capability= »lire_inedits »]Pourtant, je le dis sans ambages : je ne retire pas un mot à mon appel. J’ai brisé publiquement, quoiqu’à mots couverts, le tabou de la timidophobie. J’assume pleinement cet acte et ses conséquences. Les progrès de l’humanité, dans sa longue marche vers l’égalité des conditions, comportent une dimension tragique que j’assume pleinement. Ils sont inexorables. Si ma bouche s’était tue, une autre bouche se serait ouverte. La timidophobie est un tabou. Ce tabou, je l’ai tout naturellement brisé. Je n’ai fait là que me plier humblement à l’interdit vénérable qui structure désormais nos sociétés d’après-demain : l’interdiction de ne pas briser les tabous.
Les innombrables lettres d’insultes rédigées par des timides sincèrement blessés, par des timorés malcomprenants ou par des introvertis singulièrement enhardis – comme j’ai fini par le devenir moi-même face à tant d’adversité – ne m’empêcheront pas de dire ce que j’ai à dire. Je tiens cependant à dissiper quelques confusions. C’est avec la plus grande fermeté, en effet, que je condamne certaines initiatives récentes d’une poignée de timides identitaires qui prétendent être inspirés par mon appel et dont les actes et les déclarations ont fait souffler, depuis quelques semaines, un vent de terreur et de désorientation au sein de la communauté timide.
Je m’oppose formellement, en premier lieu, à l’appel lancé par le collectif de timorés visibilistes « L’Arbre qui cache la forêt », exigeant la mise en place immédiate d’un Observatoire de la timidophobie. Cette pseudo-demande sociétale irresponsable, inspirée par un mimétisme irréfléchi, méconnaît entièrement la singularité de la souffrance timide. L’immense panique qu’elle a provoquée au sein des populations timides était plus que prévisible. L’angoisse violente qu’éveille chez la majorité des personnes timides l’idée d’être observées fait partie des données les plus fondamentales de notre combat. Ignorer cette difficulté majeure de la problématique timide serait une erreur aux conséquences catastrophiques. La lutte contre la timidophobie doit se passer d’Observatoire : tel est son singulier destin. Elle doit sortir impérativement des sentiers battus de la chasse aux phobes de nos grands-parents. Elle n’existe pas. Il nous appartient, aujourd’hui, de l’inventer. Comme il appartiendra à nos enfants timides de la réinventer demain.
C’est sans la moindre concession que je condamne également les actes des jeunes introvertis illuminés du collectif Ztop’timid’ et, plus généralement, la pratique du Shy-Kombat. Seule une bande de nazillons timides peut inciter ainsi notre communauté à répondre aux violences timidophobes par la violence physique. Les timides n’ont besoin d’aucun art martial spécifique pour mener leur lutte, fût-ce le Shy-Kombat, ce mélange sur-violent de capoeira d’autodéfense et de jiu-jitsu brésilien. Quant au passage à tabac en pleine nuit de trois timidophobes, dont l’un avait doublé une personne timide dans une file d’attente à la Poste, tandis que les deux autres avaient refusé de donner du feu à une personne introvertie – qui n’avait pas osé leur en demander, mais dont le ressenti perso de souffrance n’en était pas moins réel, il est vrai –, il s’agit là d’une pratique inqualifiable, d’un néo-fascisme shy que nous ne pouvons tolérer en aucune manière.
Ces extrémistes sont, pour l’heure, les plus grands ennemis de la libération timide. En les condamnant ici, je ne cherche naturellement pas à minimiser la gravité des violences timidophobes que leurs actes ont prétendu venger, avec un archaïsme qui nous rappelle les heures les plus noires du nazisme du Moyen Age. Je désire seulement souligner le fait que les timidophobes sont également parmi nous. Et que les plus ardents contempteurs de la timidophobie sont aussi, mystérieusement, ceux que nous avons le devoir de suspecter en priorité.
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Les Inrocks, comme on appelle familièrement les Inrockuptibles, est l’hebdomadaire officiel des trentenaires bientôt quadra écouteurs de musiques pour ceux qui n’aiment pas la musique et lecteurs de livres ennuyeux pour ceux qui confondent la littérature et les expériences en laboratoire. Un archéologue du futur, qui retrouverait par hasard et par malheur des exemplaires des Inrocks dans les ruines, aurait l’impression que notre civilisation était peuplée de jeunes gens riches et compassés, sophistiqués et doués d’un humour à peu près aussi convaincant que celui d’une assemblée de parpaillots un jour de deuil.
Ils ont, d’ailleurs, des parpaillots le même rapport au sexe. Un rapport triste, froid, réellement obscène et désespéré. Chaque été, cet hebdomadaire officieusement institutionnel et exerçant en matière de culture un terrorisme glaciaire, un maccarthysme « sympa » et « moral » comme s’est autoproclamée la génération qui les lit (de manière de moins en moins assidue cependant, l’excès de moraline finissant par rendre nauséeux le bobo bourdivin le plus blindé) publie un supplément sur le sexe. C’est-à-dire comme le fait à peu près n’importe quel hebdo féminin pour lesquels pourtant cette conjuration des longues figures des Inrocks ne peut avoir que mépris : c’est vrai, quoi, ce ne sont là que des titres montrant une scandaleuse image publicitaire de la femme qui serait tout entière attachée à sa proie de la superficialité consumériste : maquillages, robes, foulards et conseils pour garder le mari, l’amant, voire les deux, il n’y a pas de raison. Et quand viennent les beaux jours, les alanguissements heureux sur les plages des pays du Sud avec une économie aussi ruinée par le FMI que les sites antiques le furent par les barbares, ces hebdos féminins offrent un encart sagement fermé où des conseils charmants et aussi anodins qu’un téléfilm érotique du dimanche soir sur une chaîne câblée sont donnés pour pimenter les ébats à l’ombre des colonnes doriques.
Les Inrocks, eux, passent toute leur année à s’ennuyer dans des expositions d’art contemporain absconses, à visionner des films kurdes géniaux parce qu’ils sont kurdes et à lire des livres de poésie forcément poétiques parce qu’il y a trois mots par vers, trois vers par page et plein de blanc partout. Mais quand il donne un supplément sexe, d’abord, c’est pour tout l’été, et pour le coup, c’est du lourd. Les pratiques comme le fist-fucking deviennent banales, l’homosexualité est une norme, l’échangisme une donnée indispensable de l’épanouissement (ce qui est finalement logique pour ces crypto-sociolibéraux) et la pornographie un art comme un autre, chose tout de même étrange puisque nous croyions naïvement qu’il s’agissait d’une industrie symbole de la domination et de l’hétérofascisme patriarcal. Mais ce qui est vérité en deçà du mois de juillet ne l’est plus au-delà pour les Inrocks qui n’ont pourtant gardé de Pascal qu’un pseudo jansénisme arrogant et tatillon le reste de l’année.
Les plus anciens se souviendront par exemple que les Inrocks à l’époque où il n’était encore qu’un fanzine luxueux arborait fièrement une citation de Jacques Tati : « Trop de couleurs distrait le spectateur. » Tout cela a bien changé, chaque numéro ressemblant désormais à un bus Tata dans les rues de Bombay ou de Saint-Louis du Sénégal avec cependant à bord une foule moins rieuse et moins bigarrée. C’est là, d’ailleurs, une des contradictions majeures des Inrocks, qui est aussi un journal caricaturalement sociétaliste. Par exemple, les Inrocks adorent les sans-papiers et les immigrés, mais ne promeuvent que de la musique de Blanc (on sent leurs papiers sur le rap un peu forcé, tout de même). Ils sont nés, d’ailleurs, de la new-wave puis de la cold-wave, cette musique de têtes de mort au visage pâle et en costume anthracite qui jouaient du synthé avec un sérieux marmoréen.
Aujourd’hui, en chanson française, ceux qu’ils célèbrent sont évidemment Vincent Delerm ou Arnaud Fleurent Didier, Anaïs ou Benabar, dont les chansons respirent un vrai souci de contestation sociale, de travail du négatif et de célébration de la lutte des classes ou des problèmes de la banlieue.
La ligne politique des Inrocks, c’est bien simple, c’est Europe Ecologie même avant l’existence d’Europe Ecologie. Ils ont un transcendantal europe-écologien comme d’autres ont un transcendantal pétainiste (ah, ça aux Inrocks, on voit des pétains partout). Au moment de la candidature de Chevènement, quand elle prit quelque consistance en 2002, il faut voir ce qui fut dit sur le caractère suspect, populiste, fasciste de ce républicain old-school. On peut parier, sans trop de risque, que la prochaine tête de turc à gauche sera Mélenchon, parce que Mélenchon, tout simplement, fera de la politique, parlera de social et estimera que son problème prioritaire est la misère et qu’il y a d’autre moyens de lutter contre elle que la lecture de Florence Aubenas dans un bar branché en écoutant de la musique lounge.
Clichés ? Pas plus que ceux qu’ils emploient à l’égard de leurs adversaires qu’ils préfèrent ignorer en général mais qui sont vite renvoyés aux limbes de la France moisie quand ils ne peuvent plus faire comme si et que sont mises en avant des idées aussi atrocement réactionnaires que la République, la critique de Meirieu et la lecture de Philippe Muray.
Ce qui nous a poussés à parler des Inrocks aujourd’hui, alors qu’en temps habituel, ce Télérama pour djeunes nous laisse souverainement indifférents, sauf comme symptôme, c’est une information qui révèle bien que ces moralistes spécialisés dans l’antifascisme ont une mémoire historique à peu près aussi conséquente que celle d’un escargot mort. En effet, la petite entreprise des Inrocks aime à organiser de temps en temps des concerts pour blancs émancipés des beaux quartiers où la caillera ne se risquera pas.
Le dernier en date, ils auraient voulu l’organiser au Louvre, les 17 et 18 juin. Le Louvre avait déjà subi, comme disait Debord, le néo-dadaïsme d’Etat des colonnes de Buren. Il pouvait bien subir les Inrocks et leur musique néo-bourgeoise (Charlotte Gainsbourg, Mika, etc.). Il semblerait que non. Le concert a été annulé par décision ministérielle. On s’est avisé en haut lieu qu’occuper cet endroit alors qu’on commémorera le soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 juin n’était pas forcément du meilleur goût. On rappellera aux Inrocks, que le 18 juin 1940, un général solitaire, issu de l’Action Française, après s’être battu héroïquement contre les troupes allemandes du côté de Montcornet, décidait de partir en Angleterre pour continuer la résistance contre le nazisme qui était quand même plus effrayant que Besson et Hortefeux, même réunis dans la même pièce.
Les Inrocks crient au complot et mettent plus ou moins en cause Carla Bruni qui aurait voulu ainsi qu’on ne fasse pas d’ombre à sa propre manifestation musicale, programmée une semaine plus tard, celle de Solidays, l’association de lutte contre le sida dont elle est la marraine.
Peu importe. Voir les louveteaux bobos se dévorer entre eux et de Gaulle gagner à la fin, nous, ça nous enchante. Et c’est comme si la réalité rejoignait joyeusement le dernier roman de notre ami Benoît Duteurtre, Le retour du Général, dont on ne recommandera jamais assez la lecture.
Les lycéens d’Haïti manifestent depuis quelques temps. Serait-ce contre les classes surchargées, les options qui disparaissent, les filières menacées comme l’économie, la philosophie ou l’histoire, le non remplacement d’un enseignant sur deux après départ en retraite ou plus probablement à la morgue ? Eh, non, c’est tout simplement parce que leurs locaux sont occupés par des milliers de sans-abri depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui fit un quart de million de morts, c’est à dire sensiblement plus que le volcan Machin en Islande qui en fit zéro et qui pourtant, lui aussi, fut traité comme une catastrophe planétaire. Et puis de quoi ils se plaignent, les lycéens haïtiens ? Ils ne veulent pas avoir de sans-abri ? Qu’ils songent plutôt à leurs petits camarades français qui craignent, eux, avec la réforme Chatel, d’être des sans abris.
Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Si Machiavel vivait aujourd’hui, il ajouterait peut être que le contrepouvoir rend con. Absolument !
Face à l’offensive sarkozyste pour faire de l’interdiction de la burqa une loi, souhaitée par une majorité de Français, les protestations abondent. Là où la nation entière, des musulmans aux islamophobes, des féministes athées aux chrétiens et aux juifs, des laïcards libertaires aux sécuritaires endurcis, pourrait faire front commun, défendre ses valeurs, on entend des nonistes brailler. Les avocats du droit de vivre bâchée sont légion, tout est bon : le string dessous prouve qu’elles sont à la page, la voiture qui reste un espace privé, la loi de toute façon inapplicable ou comment baisser les bras avant même de lever l’index.
On s’oppose d’abord, on réfléchit après
À gauche, on s’oppose d’abord et on réfléchit après. Pour les uns, tout ce qui n’est pas social n’est que diversion car le peuple, pensent-ils, ne s’intéresse qu’à son pouvoir d’achat. Pour les autres, ce qui n’emporte pas l’enthousiasme des « sages » est forcément mauvais.
Les médias jubilent quand ils trouvent un bâton constitutionnel à mettre dans les roues de l’exécutif. Quand Brice Hortefeux se prend les pieds dans le tapis, ils rigolent et se tapent sur le ventre parce que la maladresse du ministre empêche qu’une solution soit apportée à un problème. Peu importe que le problème reste sans solution.
On peut envisager la chose sous toutes les coutures, il est évident que le voile intégral est à bannir de notre espace commun : pour l’égalité ou la dignité, pour la laïcité ou la sécurité, pour le droit des femmes à jouir de la caresse du vent, du soleil et du regard des hommes.
Les raisons de le rejeter sont nombreuses. Celle qui m’importe le plus touche aux liens entre les hommes et les femmes. Faut-il expliquer que nous ne voulons pas assister à une régression de notre mode de vie libéral pour ne pas voir des femmes, qu’elles soient identitaires enragées ou sous influence, soumises et ramenées sous nos yeux à un rang inférieur, disparaissent pour laisser le monde aux hommes, pour ne pas voir des hommes prendre le raccourci primaire de la domination pour s’attacher une ou plusieurs épouses ?
Pour emballer, les salafistes ont besoin d’un sac à femmes
Ceux qui ont à cœur de prendre les choses au pied de la lettre n’ont pas les lettres pour savoir prendre les choses du cœur. Ces mystiques qui n’ont rien de spirituel matérialisent par une prison de tissu le lien conjugal que notre culture a rendu à la liberté et à l’esprit par le sentiment amoureux. Pour emballer, les salafistes ont besoin d’un sac à femmes. Ces rustres, pour prendre épouses, coupent la fleur sous le pied de la séduction et de l’amour. Ils remplacent le ruban volatile qu’on s’enroule autour des cœurs par une camisole. Quel besoin avons-nous de tolérer ou d’importer ces pauvres d’esprit ?
Par ailleurs, ces figures sans visage et les barbus qui les poussent ont partout dans le monde des frères et sœurs qui n’ont rien de rassurant. Partout où il se manifeste, leur islam prend le visage de notre ennemi et promet de combattre tout ce que nous sommes et tout ce que nous aimons. Les correspondants étrangers de nos gentils fondamentalistes victimes d’amalgame égorgent des otages, placent des bombes dans des foules et font tomber nos soldats en Afghanistan. En Angleterre où la liberté d’expression est reine, des manifestantes sous cloche ressemblant comme deux gouttes d’eau à notre pauvre Nantaise stigmatisée ont brandi dans une manifestation des panneaux soigneusement imprimés nous promettant que nous allions voir prochainement le vrai Holocauste. Les deux milles pauvrettes insignifiantes (qui parait-il s’affublent du voile intégral en France) portent-elles l’étendard du même combat ? Leurs mentors dénoncent-ils ces crimes et ces déclarations ? J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien qui me rassure. Dans l’état actuel d’un certain islam, n’avons-nous pas le droit d’être islamo-méfiants et d’exiger que l’on pose des conditions pour vivre en France ou devenir français ?
Contre Sarkozy, tout est bon
Il y a en France un islam qui ne respecte ni nos mœurs ni nos lois ni notre système de protection sociale. Et nous ne pourrions pas nous y opposer parce que ce n’est peut-être pas très constitutionnel ?
Voilà ce que nous explique Le Monde. Edwy Plenel dénonce, lui, la stigmatisation des humbles, des pauvres, des opprimés, des étrangers. Guy Bedos ne peut décemment pas approuver une décision sarkozyste, c’est un principe et il s’en vante. Guillon tente de faire rire en imitant l’accent nazi. Pascale Clark ne partage aucun combat avec le Front national et ajoute que la polygamie provoque moins d’émoi quand elle est gauloise. La preuve : Zola, Hugo et quelques Don Juan. Comment peut-on insinuer que les accommodements ou entourloupes de nos vies sexuellement amoureuses et ce bagne domestique, ce harem pour tous, c’est kif-kif bourricot ? Tant de bêtise me met en rage.
Tous ont une raison impérieuse de dénoncer cette simple exigence de la nation et ce message humaniste que les Français veulent adresser aux islamistes : le respect ou la valise. Mais pour Jean-Michel Apathie, c’est du racisme et de l’islamophobie. Dominique de Villepin, dont les partisans ont déjà annoncé qu’ils ne voteraient pas la loi, avertit : « On va se trouver dans des situations de provocation auxquelles on aura du mal à répondre. La République ne doit pas être soumise à des calculs politiciens, à des arrière-pensées ». Bien entendu, il n’est soupçonnable ni des uns ni des autres.
Pour beaucoup, cette loi est faite pour flatter l’électorat du Front national. Ce qui me flatte, moi, ce n’est pas que le gouvernement fasse son boulot, c’est d’être méprisé et insulté par tous ces clowns dont le comique de répétition me fait grincer les dents, ces chiens de Pavlov que Sarkozy fait sortir de leur niche. Imaginons que le président ait enterré ce projet de loi pour ne pas compromettre les contrats avec l’Arabie saoudite. On les entendrait brailler, les grands défenseurs de nos valeurs. Ils sont les contre-pouvoirs, les professionnels de la contestation, les héros de la Résistance. Ils sont les girouettes qui s’alignent face au vent élyséen en dépit de tout bon sens. Ils se retrouvent compagnons de route pour l’occasion d’un porte-parole iranien qui nous donne des leçons de démocratie en dénonçant « le non-respect des droits des musulmans en France ». Dans certaines positions, ils présentent un profil bien ridicule.
Comment j’ai lâché les pornos de la TNT pour assister à un débat sur le féminisme où tout le monde était d’accord
Dimanche soir, comme souvent, je m’étais accordé quelques minutes d’avance sur mon épouse, qui s’appelle Marguerite comme je m’appelle Florentin. L’esprit légèrement coupable, après avoir débarrassé la table, rempli le lave-vaisselle, balayé et passé hâtivement l’éponge, j’ai allumé la télévision, me suis vautré sur le canapé avec une plaquette de chocolat noir fourré aux amandes, tout en essayant d’oublier que Marguerite ne pouvait en faire autant, occupée qu’elle était à venir à bout d’une ultime montagne de linge du week-end, après avoir couché le petit dernier. Ces quelques minutes d’avance, que ma douce Marguerite m’accorde pourtant toujours avec le sourire, me faisaient malgré moi donner raison aux plus sûres études statistiques qui prouvent, comme dit le sociologue qui s’en arrache les cheveux, que le partage des tâches domestiques demeure depuis quinze ans parfaitement statique[1. Oui, je sais, cette phrase est trop drôle pour être de moi, d’ailleurs, elle n’est pas de moi.].
C’est donc plutôt ma conscience civique que mon sens du devoir conjugal qui m’empêchait d’ utiliser ces quelques minutes de farniente volées aux sévères exigences de la parité, à regarder trop longtemps, comme l’idée m’en a effleuré l’esprit alors que je maculais mon Télérama de grosses traces de cacao, le début d’un porno (très) soft du dimanche soir sur NT1 (Une inaccessible séductrice, avec Katsumi à 22 h 30) ou sur Virgin 17 (Souvenirs érotiques à 22 h 35) ou même sur W9 (Clara la libertine à 22h40) . Même conforté par le sentiment d’appartenir à une irréfutable majorité statistique, je gardais ma dignité de néo-mâle, et cette pointe de culpabilité qui compensait tant bien que mal le bien-être béat qui m’envahissait progressivement, mais m’empêchait néanmoins de m’abandonner tout à fait aux injonctions de la partie de mon cerveau que l’on dit reptilienne.
Les tétons de Katsumi
Cependant, tout en recherchant dans mon magazine un programme plus conforme à l’idée que je me fais d’un homme moderne, sympa et amoureux de son épouse qui le vaut bien, je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’habileté diabolique des directeurs de programme de la TNT, ou plus vraisemblablement DU directeur de programme de la TNT tout entière, puisque toutes ces chaînes de télévision paraissent tellement calquées sur le même modèle qu’on a du mal à croire qu’elles bénéficient des services d’une main d’œuvre qui ne leurs serait pas commune. Ce directeur de programme donc, tirant profit de l’immuabilité des écarts statistiques qui séparent le temps que l’homme consacre aux tâches domestiques et celui dépensé pour les mêmes activités par son épouse – ou sa « partenaire », ne soyons pas stigmatisant pour les couples non-mariés, qui ont le droit comme les autres de vivre et de faire la vaisselle sous l’œil du statisticien- tente d’attirer le mâle oisif avec des programmes coquins. Mais je ne mange pas de ce-pain là me suis-je dis vertueusement en enfournant ce que je me promettais d’être un dernier carré de chocolat, bien décidé, sur le coup, à garder le reste de la plaquette pour Marguerite, tout en me branchant avec une pointe de regret sur la 3 après un dernier coup d’œil aux tétons de Katsumi qui défiaient alors plus que jamais la loi (vraisemblablement fasciste) de la pesanteur. Pour que vous puissiez mesurer l’ampleur de mon sacrifice, je m’empresse de vous préciser que ce soir là la chaîne publique avait programmé, dans le cadre d’une émission dont le titre est un calembours consternant, (7 à voir) un intéressant débat animé par le journaliste métrosexuel Samuel Etienne sur les progrès récents de ce progrès indéniable de l’humanité que constitue le féminisme, avec Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, Jeannette Bougrab, présidente de la HALDE, Mercedes Erra, directrice générale de Havas, et Joy Sorman, écrivaine.
Gynécée cathodique
C’était un débat étrange puisque tout le monde y était d’accord sur tout, et avant tout sur la nécessité de combler pleins de retards que la France connait sur ses voisins. Toutes ces plus ou moins jeunes femmes, dans l’ensemble plutôt jolies, et qui ont connu le succès professionnel, occupent sans discussion et sans intention aucune de le libérer le haut du pavé, mais se plaignent abondamment de ce que les femmes dans leur ensemble continuent de souffrir d’insupportables discriminations aujourd’hui en France. À commencer par celles constituées par ces fameuses tâches domestiques auxquelles les hommes refusent de consacrer autant de temps que leurs partenaires. Un instant, en les entendant stigmatiser le mâle qui glandouille pendant que madame s’échine sur son tas de linge, j’ai eu des sueurs froides. Les salopes, me dis-je tout au fond de moi-même, « elles » ont installé une caméra de « vidéoprotection » du droit des femmes chez moi ou quoi ? On ne peut plus traîner tranquille chez soi le dimanche soir sans subir les foudres de Big Mother ? Faudra-t-il que Marguerite et moi arpentions bientôt la cuisine et la salle de bains, chronomètre en main, afin d’assurer au monde entier que nous abattons très exactement la même quantité de tâches domestiques ? Peu probable sans doute que les sociologues fassent confiance aux vieux machos refoulés dans mon genre pour évaluer l’ampleur de leur contribution ménagère. Ce qui est plus probable peut-être, c’est que la HALDE sous l’impulsion de la tendre Jeannette, prévoie bientôt de munir les foyers français de vieilles pointeuses industrielles recyclées que des employéEs de la noble et Haute Autorité viendront relever hebdomadairement à domicile. À moins que l’autopointage sur internet ne permette de bénéficier de quelques minutes de rabais, comme pour les impôts. Alors que je ruminais ces mauvaises pensées, je ne pus m’empêcher d’admirer l’accord parfait qui se dégageait de ce gynécée cathodique. On y pourfendait un système patriarcal qui ose en plein début du XXIe siècle confiner les femmes à des tâches aussi humiliantes et dégradantes, et même aussi attentatoires aux droits humains qu’élever des enfants ou faire la cuisine, alors qu’il est tellement plus épanouissant pour tout le monde de conduire des camions la nuit, d’aménager des territoires sur internet ou de vendre des hamburgers par correspondance…
Oserais-je l’avouer ? L’unanimité et la bêtise satisfaite de ces aimables donzelles dans leur enthousiasme à vilipender la part masculine des hommes, ou à mettre sur le même plan, par exemple, un lave-vaisselle non-vidé et l’immolation des femmes en Inde, avait quelque chose d’irritant, mais aussi de discrètement érotique…qui favorisait la reprise du vagabondage de mon esprit reptilien jusqu’aux rondeurs féminines, courageusement abandonnées naguère, de la TNT. Et voilà que j’imagine soudainement Katsumi et Jeannette s’unissant brutalement dans un corps à corps torride pour refuser grâce à un Kiss-In sans tabou toutes les discriminations inhérentes à la structuration hétérosexuelle de la société française contemporaine…
C’est alors que Marguerite me rejoignit enfin dans le salon. Elle avait fait exposer son highscore de durée des tâches domestiques. J’avais un peu honte. Pour qu’elle soit sûre de n’avoir rien raté, je m’empressai, dés qu’elle eut posé tant bien que mal une énorme pile de linge à mes pieds, de lui refiler les maigres restes de la plaquette de chocolat, et surtout de lui faire savoir à quel point la France à encore beaucoup de progrès à faire, que ce soit en matière de droits humains des femmes, qu’en matière de porno soft de la TNT… Elle marmonna un vague « hun, hun » approbatif plein de chocolat, avant de me pousser doucement de la plante des pieds jusqu’à la pile de linge qui attendait que je la range soigneusement dans une armoire, ce qui n’est pas mon genre, je tiens à le signaler.