Kundera a gagné. De la piteuse « Affaire Kundera », les observateurs distraits ne retiendront que ce verdict, aussi sommaire que le procès qui l’a précédé[1. Le magazine Respekt a publié il y a trois semaines un article de Adam Hradilek, chercheur pour l’Institut de Recherche sur les Régimes totalitaires, selon lequel en mars 1950 Kundera, alors âgé de 21 ans, aurait permis l’arrestation de Miroslav Dvoracek, jeune aviateur passé à l’Ouest après le Coup de Prague de février 1948 et revenu clandestinement dans le pays pour le compte du renseignement militaire américain.]. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est la guerre – et qu’elle se déroule dans le prétendu ciel des idées ne la rend pas moins sanguinaire. On ne boudera pas cette victoire, même si elle a été emportée dans les termes imposés par l’adversaire.

Au petit jeu du « Combien de divisions ? », les accusateurs de l’écrivain ne faisaient pas le poids. Droits dans leurs bottes quand l’authenticité du providentiel document policier sur lequel était bâtie toute leur opération a été mise en doute, ils n’ont pas paru plus ébranlés par les déclarations de Zdenek Pesat : malade, âgé de 80 ans, cet historien qui connaissait les protagonistes de l’affaire a raconté comment, il y a près de 60 ans, ruptures politiques et rivalités amoureuses conjuguées plantaient les graines de la tragédie dans l’existence d’un groupe d’étudiants communistes, expédiant l’un d’eux pour 15 ans dans l’enfer du camp de travail. Zdenek a dû donner le nom du véritable dénonciateur, innocentant complètement Kundera. « Je suis un peu soulagé que cela soit tombé sur un mort », soufflait alors l’écrivain. Les « néo-flics qui fouillent dans les archives des vieux flics », définition dont il a gratifié ses persécuteurs, ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu. Gageons qu’ils ont été plus ennuyés par la mobilisation en faveur de l’écrivain des plus grands noms de l’intelligence et de la littérature mondiales. En France, une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent. Avant de basculer massivement.

« On avait dû beaucoup calomnier Joseph K. Car sans avoir jamais rien fait, il fut arrêté un matin. » Ainsi la première phrase du Procès était-elle un message codé, le clin d’œil d’un écrivain à son héritier… Ou alors, l’Histoire se fout de notre gueule en infligeant à un romancier le destin d’un personnage romanesque qui chemine à ses côtés depuis des années. Milan Kundera a-t-il éprouvé « comme une honte » sa propre « transformation de sujet en objet », tel Joseph K au contact de ses bourreaux ?

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais dans quels cercles et officines s’est mitonné ce ragoût parfumé de haine recuite et de ressentiment. L’écrivain et son épouse Véra ont été surpris de voir « la grande presse » française reprendre, sans la moindre distance, les assertions de l’hebdomadaire pragois nommé, comme par antiphrase, Respekt. (Minimum Respekt, aurait dit Muray, dont la plume, encore une fois, a cruellement manqué.) Pourquoi faire des chichis ? Dans un premier temps, quand les Messieurs Propre du passé semblaient triompher, nombre de journaux ont emboîté le pas à l’AFP, agence mondiale réputée pour son sérieux dont la première dépêche était titrée : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste ». Sous Staline, les procès n’étaient pas plus expéditifs. Du reste, les épurateurs et autres lustrateurs qui ont entrepris de karchériser l’histoire de l’Europe de l’Est ne demandaient rien d’autre à l’écrivain qu’une émouvante autocritique – le stalinisme version bisounours.

Reste que cette victoire a un sale goût. Parce qu’il a fallu se plier à l’agenda dicté par les vigilants et à la question qui les obsède – vrai ou faux ? coupable ou innocent ? Dans un procès où le doute jouait à charge, tout refus de répondre eût été entendu comme un aveu. Instinctivement, on ne voulait pas savoir si le jeune homme qui avait porté le nom de Milan Kundera avait ou non dénoncé un espion à la police, on se disait que cette rage de purification rétrospective ne pouvait que salir et non laver, obscurcir au lieu d’éclairer. On avait envie qu’il les accable de son mépris, comme l’a suggéré Vaclav Havel – dont il n’est pas proche. « Milan, restez au-dessus de la mêlée ! Vous savez sûrement, qu’il y a pire dans la vie qu’une diffamation dans la presse. » Facile à dire – qui peut vivre avec le mensonge à ses trousses ? D’ailleurs, il y a eu pire. Les petits inquisiteurs ont entrepris de relire toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de leurs prétendues révélations. De pompeux imbéciles ont joué les psychanalystes de bazar en allant chercher entre les lignes de La Plaisanterie les secrets (forcément honteux) d’une existence. Du coup, on n’a guère remarqué ce qui crevait les yeux, à savoir que Kundera avait déjà tout dit de « l’Affaire Kundera » – dans Les testaments trahis, chronique mélancolique et pénétrante du procès intenté par le kitsch au passé, c’est-à-dire au Roman.

L’honneur de l’homme Kundera ayant été lavé, il est aujourd’hui permis de dire ce qu’il fallait taire – que soixante ans après l’épisode proposé à la gourmandise mauvaise du public, les faits n’ont rien à dire et même qu’il n’existe rien que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de faits. Et aussi que les fils qui se battent la coulpe sur la poitrine de leurs pères sont les moins qualifiés pour écrire l’Histoire qu’ils ont congédiée, non pas pour obéir à leurs convictions intimes mais pour se conformer à l’esprit changeant de l’époque – autrement dit pour être du côté du manche. La démocratie n’est pour eux que le nouveau gourdin avec lequel ils matraquent le monde ancien. « L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé, il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. » À supposer qu’ils connaissent cette phrase des Testaments, les fils maudits y trouveraient sans doute la confirmation du bienfondé de leurs soupçons – quand ils devraient plutôt y voir leur reflet grimaçant. L’imbécile regardera toujours le doigt.

Rien n’entamera la bonne conscience des procureurs. Kundera le sait : « les inculpabilisables dansent », a-t-il écrit. Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Un écrivain doit bien ressentir une forme de joie, serait-elle infiniment douloureuse, quand la réalité imite sa fiction, qu’il a dévoilé le désastre avant qu’il ne se produise. De plus, cher Milan Kundera, vous êtes désormais assuré de ne pas avoir le Nobel. Encore qu’on ne sait jamais. Maintenant, vous êtes une victime…

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