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Paco Sanmentor

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[access capability= »lire_inedits »]Paco Sanmentor

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Jean Auguste Dominique Ingres fut, de loin, le plus mauvais peintre de sa génération à l’exception de tous les autres : depuis Lascaux, il n’y a plus de bons peintres. Quand il ne jouait pas du violon, Ingres avait, très tôt, pris la fâcheuse habitude de portraiturer ses contemporains en habits de Premier consul.[access capability= »lire_inedits »]

Tout le monde y passa à l’époque, y compris Paco Sanmentor, le fameux révolutionnaire vénézuélien, dont les historiens ne savent rien sinon qu’il fut chassé de Caracas en 1813 par Simón Bolívar, quelque temps seulement après la Campagne Admirable. Bolívar voulait, en effet, démanteler les camps espagnols du Vénézuela occidental, tandis que Paco Sanmentor y était farouchement opposé. Paco Sanmentor trouva alors exil en France, au Mans, où il consacra ses jours à rédiger une méthode espagnol/sarthois, qui n’est malheureusement plus guère usitée de nos jours. En même temps, quand on vit dans la Sarthe, on n’a pas besoin de comprendre toutes les subtilités des discours de Hugo Chávez.

Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Paco Sanmentor en Premier consul, musée Remanier, Paris.

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Marcel Lapierre, mort d’un vigneron français

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Dans le milieu du vin naturel, sur le zinc des comptoirs et au cœur des vignobles, une triste nouvelle a causé un émoi considérable, ce lundi 11 octobre. Marcel Lapierre, vigneron d’exception établi à Villié-Morgon, où il avait pris la direction du domaine familial en 1973, est mort à l’âge de 60 ans. On en a parlé partout dans le monde, à New York, Cologne, Berlin, Bruxelles, Tokyo, São Paulo.

Bouteilles capsulées à la cire rouge

Comme nul n’est prophète en son pays, surtout dans la France de la techno-agriculture productiviste, la démarche révolutionnaire de Marcel Lapierre, qui avait laissé de côté les produits phytosanitaires et repris le labour de ses vignes à la fin des années 1970, a été bien souvent mieux comprise au Japon, en Allemagne, aux Etats-Unis et en Italie où les amateurs de vins placent très haut les élégantes bouteilles capsulées à la cire rouge de son morgon « nature », un vin ni chaptalisé, ni filtré, ni sulfité. Elle ne se donne même plus la peine, cette internationale des buveurs de choses vraies, de faire la comparaison avec les vins boisés et bodybuildés défendus par Robert Parker et ses petits clowns snobinards buveurs d’étiquette du Wine Spectator, consommateurs de vins cimentés qui vous tapissent le palais d’un jus épais et sucré.

Une certaine idée du vin

Encore une fois, on n’est pas étonné d’observer que les Français des temps qui sont les nôtres, en cette matière comme dans d’autres, ne savent plus au juste ce qu’est la France. La France, ce n’est pas les vignerons hommes d’affaires vedettes des foires aux vins falsifiés. La France, ce n’est pas les vins modelés par des fermenteurs à rotors, de l’osmose inverse, de la micro-oxygénation, des ajouts de tanins, des enzymes ou des levures synthétiques.

La France de Marcel Lapierre, du vin de Marcel Lapierre, c’est l’esprit rebelle, la fraternité bruyante, la subtile gourmandise, le goût délicat et l’anarchisme foncier qu’il aura incarné mieux que personne durant trois décennies, en gros en 1980 et 2010, dont on se souviendra longtemps.

Il ne venait pas de n’importe où, en même temps, Marcel Lapierre. Dans Avec Marcel Lapierre, le beau livre définitif dont la réédition toute récente se révèle tristement opportune que Sébastien Lapaque, subtil docteur en flacons non trafiqués par les convenances du marché, lui a consacré, il est rappelé que Marcel Lapierre aurait pu être qualifié de vigneron situationniste. Sa rencontre dans les années 1970 avec Guy Debord, lui-même amateur de vins naturels à la fois par goût et par attachement au monde d’avant, aura été l’occasion de quelques longues dérives psycho-géographiques dans Paris.

On aurait aimé assister à ces conversations. C’était, comme nous le rappelle Lapaque, à l’époque où Debord, dans La planète malade, écrivait ce qui résumait parfaitement le sens du travail de Marcel Lapierre : « Le capitalisme a enfin apporté la preuve, par son propre mouvement, qu’il ne peut plus développer les forces productives  et ceci non pas quantitativement, comme beaucoup avaient cru le comprendre, mais qualitativement. » Ou pour dire les choses autrement, il était hors de question, pour Marcel Lapierre, de faire pisser la vigne.

Mémoire du goût, goût de la mémoire

Oui, décidément, il y a quelque chose de très français dans la guérilla qu’il aura menée contre l’effacement de la mémoire du goût. Car le goût a une mémoire et la mémoire a un goût.

Comment oublier le choc de la première rencontre ? On était heureux, comme avec une femme. Comment oublier l’émotion causée par la première gorgée de son vin à la robe de belle intensité, au nez frais et pur, aux arômes soutenus de framboise et de violette, aux tanins soyeux, à la bouche longue et souple ? Même pour les tard-venus, abusés par les bordeaux aux noms ronflants avant de prêter attention aux vins vivants et naturels, il y a un avant et un après Marcel Lapierre. En buvant son Morgon, on se souvenait que le vin était fait avec du raisin et l’on ne voulait plus l’entendre autrement. « Il faut faire attention à ce qu’on met dans les cuves, parce que le vin, c’est quand même une boisson », répétait Jules Chauvet, négociant établi à la Chapelle-de-Guinchay, chimiste distingué et dégustateur d’exception qui a permis à Marcel Lapierre de trouver le secret d’un vin tout raisin au moment où le monde subissait le deuxième choc pétrolier.

De même qu’un célèbre général, amateur de champagne Drappier, qui se faisait servir le beaujolais de Jules Chauvet à son ordinaire à l’Elysée, se faisait une certaine idée de la France, Marcel Lapierre se faisait une certaine idée du vin. Cette idée ne s’est pas perdue avec sa mort. Car Marcel Lapierre a toujours eu la volonté de la transmettre. À ses copains du Beaujolais pour commencer : Guy Breton, Jean Foillard, Jean-Paul Thévenet. À son fils Mathieu et à ses neveux Philippe et Christophe Pacalet. Mais aussi à des vignerons rebelles de la Loire, tels que les frères Puzelat, Hervé Villemade, Catherine et Pierre Breton, Christian Chaussard, René Mosse ; dans le Roussillon, où l’excellent Jean-François Nicq s’illustre à la tête du domaine Les Foulards rouges, beau comme un roman de Frédéric Fajardie ; dans Vallée du Rhône où Eric Pfifferling a porté très haut l’art de la macération carbonique par grappes entières. En quelques années, cette « génération Lapierre » a dessiné en France une nouvelle géographie de la résistance viticole et sentimentale.

Marcel Lapierre est mort mais il aura peut-être réussi à faire mentir son ami Guy Debord qui écrivait dans Panégyrique : « Au banquet de la vie, au moins là bons convives, nous étions assis sans avoir pensé un seul instant que tout ce que nous buvions avec une telle prodigalité ne serait pas ultérieurement remplacé pour ceux qui viendraient après nous. De mémoire d’ivrogne, on n’avait jamais imaginé que l’on pourrait voir des boissons disparaître du monde avant le buveur. »

Trinch, buvez toujours et ne mourrez jamais !

Chez Marcel Lapierre

Prix: 14,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,79 €

Ni pantins, ni bambins ?

À chaque fois, c’est le même scénario. Dès que lycéens et étudiants manifestent dans la rue, on en conclut à la politisation de la jeunesse et on invoque l’incontournable référence à mai 68, le modèle indépassable de toute révolte.
Il suffit que les jeunes scandent mécaniquement « Ni bambins, ni pantins ! » ou « Sarko t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » pour que les éditorialistes nous assènent que la jeunesse s’est politisée.

Donc un jeune mobilisé est un jeune politisé. Quel extraordinaire raccourci ! Le critère ultime pour juger de la politisation de la jeunesse résiderait plus dans la forme contestatrice que prend la mobilisation que dans l’esprit qui l’anime. La politisation se réduirait à une expression négative dépourvue de contenu. Être politisé correspondrait finalement à être contre sans la possibilité d’être pour autre chose.

Aucun projet alternatif, aucune solution positive. Mais si les jeunes, pour changer un peu, manifestaient pour faire entendre une proposition novatrice au contenu positif qui viserait à améliorer la situation actuelle plutôt que de la maintenir dans un statu quo mortifère, vanterait-on leur sens du devoir citoyen ? Pourtant, ce serait dommage de ne pas le faire.

Une manif pour et non plus systématiquement contre, voilà qui serait éminemment politique et qui serait un véritable événement. Mais ça, même les adultes en semblent incapables…

Angela pas angélique

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En décrétant l’échec total de l’utopie multikulti, cette vision idyllique de la cohabitation, sur le sol allemand, de modes de vie et de pensée issus de traditions culturelles différentes, la chancelière Angela Merkel a surpris ses voisins, mais s’est fait parfaitement comprendre de ses concitoyens. Les étrangers vivant en Allemagne sont instamment priés par elle de faire quelques efforts pour s’exprimer dans la langue locale, accepter que les jeunes filles fréquentant les établissements scolaires participent à l’enseignement mixte de la natation et pratiquent leur religion sans entraves mais sans ostentation.

Au début des années 1980, Dany Cohn-Bendit entamait sa carrière politique en devenant délégué de la mairie de Francfort aux  affaires multiculturelles dans une coalition municipale composée des Verts et des sociaux-démocrates. C’était l’époque où la presse internationale convergeait vers la ville natale de Goethe pour chanter les louanges d’un modèle de cohabitation urbaine entre les « yuppies » de la capitale financière de l’Allemagne, les vieilles familles hessoises et les travailleurs turcs d’une industrie en plein essor.

Ni l’intégration à la française, ni le communautarisme à l’anglaise

En fait, cela se traduisait par quelques fêtes de quartier où l’on dégustait les spécialités culinaires des uns et des autres (surtout des autres, vu que la saucisse de Francfort était délaissée par les Gastarbeiter[1. Travailleur-hôte. Ce vocable qui désigne les immigrés voulait souligner le caractère passager de la présence de ces travailleurs sur le sol allemand.] et leurs familles). C’était cela, le « multikulti », vocable typiquement gauchiste, qui se voulait une alternative moderne et humaniste à l’intégration réputée répressive du modèle français, et au communautarisme étanche de la société britannique. Pour l’anecdote, on notera que cela a contribué au succès chez les jeunes allemandes branchées, des cours de danse du ventre (Bauchtanz) destinés à éveiller la libido de leurs compagnons un peu trop portés sur la bière.

En regardant cela d’un peu loin, on aurait pu penser que ce modèle ne fonctionnait pas si mal : l’Allemagne n’a jamais connu d’émeutes urbaines à caractère ethnique, comme la France et la Grande-Bretagne et s’était jusque-là épargné les débats passionnels autour de l’identité nationale. On n’avait pas non plus, ces derniers temps, observé l’émergence d’un parti d’extrême droite faisant sa pelote électorale sur le dos de l’immigration comme en Autriche, aux Pays-Bas, ou au Danemark. Certes, quelques manifestations agressives contre les foyers de demandeurs d’asile avaient défrayé la chronique au début des années 1990, mais elles s’étaient produites dans l’ex-RDA. La jeunesse est-allemande n’avait pas encore acquis les réflexes imprimés dans la conscience nationale par quatre décennies de repentance imposée – à juste titre – aux citoyens de la République Fédérale.

Si le « multikulti restait, pour l’essentiel, un gimmick électoral des Verts sans conséquence notable sur la société, on constatait cependant une certaine tolérance des autorités à des pratiques comme le port du foulard islamique par les jeunes filles turques dans les écoles. De toute façons, jusqu’au changement de la loi sur la nationalité par le gouvernement Schröder-Fischer, il était bien entendu qu’aucun de ces Gastarbeiter n’avait vocation à intégrer la communauté des Allemands, pas plus que leur enfants nés et éduqués dans la patrie de Kant et Hegel. On voyait même des juges faisant preuve d’une coupable clémence contre des maris musulmans cogneurs en invoquant les traditions culturelles des prévenus.

L’introduction du droit du sol au début des années 2000, la levée des multiples obstacles à la naturalisation et la réislamisation de la société turque allaient bouleverser cet équilibre qui se fondait sur un contrat tacite : « On a besoin de toi pour faire tourner nos usines, donc tu seras bien payé, convenablement logé, éduqué et soigné, mais tu te fais discret et ne te mêle pas de nos affaires. Moyennant quoi, tu peux faire ce que tu veux dans ta famille, pour autant que cela ne viole pas les lois du pays. »

Le best-seller de Günter Walraff, Tête de turc[2. Au début des années 1980, le journaliste Günter Walraff s’était grimé et avait adopté un accent turc pour décrire les conditions de vie des immigrés.], avait bien montré que la discrimination, le racisme et autre vilenies n’étaient pas absentes de la relation entre les Turcs et les Allemands, ce qui donnait l’occasion aux belles âmes d’outre-Rhin de battre à nouveau leur coulpe et d’évoquer, avec des sanglots dans la voix, ce ventre encore fécond dont était sorti la bête immonde.

Une tradition de relativisme culturel issue de l’ethnographie allemande du XIXe siècle exonérait ce pays de la « mission civilisatrice » par laquelle se justifiait l’impérialisme colonial français. La brève histoire des colonies allemandes ne révèle aucune tendance à vouloir bâtir une « Allemagne d’outre-mer ».

Dans certains quartiers, la terreur islamiste

Aujourd’hui, cet équilibre s’est rompu, et Angela Merkel n’a pu faire autrement que d’en prendre acte. Les Gastarbeiter ne sont pas rentrés chez eux, l’islam turc s’est radicalisé, et une partie de plus en plus importante de la société allemande voit avec effarement se multiplier les crimes d’honneur dont sont victimes des jeunes femmes de cette communauté de 2,5 millions de personnes, les mariages forcés et précoces, les violences intrafamiliales. Les écoles des quartiers populaires où la présence des Turcs est importante, comme Kreutzberg ou Neukölln à Berlin, sont désertées par les blond(e)s aux yeux bleus. D’anciens adeptes du « multikulti », issus de la gauche alternative, des féministes au grand cœur dénoncent aujourd’hui la terreur islamiste qui règne aujourd’hui dans ces quartiers. Des mots naguère tabous comme Leitkultur ou Überfremdung (culture dirigeante et surpopulation étrangère) reviennent en force, y compris dans une partie de la gauche.

Le brulot anti-islamiste du social-démocrate Thilo Sarrazin, L’Allemagne s’autodétruit, vient de dépasser les 650 000 exemplaires vendus. Contrairement à Nicolas Sarkozy en France, ce n’est pas Angela Merkel qui a initié et encouragé le surgissement au premier plan du débat politique d’une question qui travaille l’ensemble des sociétés occidentales. Il lui a été imposé par un réel qui risquait de lui échapper. Que n’aurait-on d’ailleurs entendu si cela avait été le cas, alors qu’aujourd’hui les commentateurs sarkophobes sont plutôt désarçonnés par cette prise de position d’une Angela Merkel jusque-là présentée comme un anti-modèle vertueux du président français ! Pour ce qui la concerne, une reductio ad hitlerum serait aussi stupide qu’inefficace : elle a grandi dans une autre dictature, celles des communistes de la RDA sous l’abri précaire de l’église protestante.

Son rappel à l’ordre allemand d’une Kulturnation[3. Contrairement à ce qui s’est passé en France, la nation, en Allemagne, n’est pas née de l’Etat : c’est la culture et la langue allemande qui ont forgé la conscience nationale dans un pays émietté jusqu’en 1870.] qui n’entend pas laisser piétiner sur son sol les valeurs judéo-chrétiennes qui la fondent était indispensable pour faire accepter à ses électeurs une autre réalité : dans les années qui viennent, en raison de son déclin démographique, l’Allemagne devra accueillir plusieurs centaines de milliers de nouveaux Gastarbeiter. Dans ces conditions, l’exercice auquel doit se livrer la chancelière est à la politique ce que le grand écart est à la danse classique, une figure à hauts risques.

Facebook, réseau antisocial ?

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Photo : Spencer E Holtaway

La sortie du film The social network[1. Qui m’a l’air d’être un sacré navet si j’en crois David Abiker à qui j’ai tendance à faire confiance] a donné lieu à des tonnes de chroniques et débats à propos du réseau Facebook. Et j’ai pu mesurer à quel point je me trouvais éloigné de certains de mes amis sur le sujet.

J’ai ainsi pu entendre Elisabeth Lévy et Eric Zemmour dire tout le mal qu’ils pensent du réseau sur l’antenne de RTL. Quant au camarade-compagnon Jérôme Leroy, il en fait l’un des symboles de ce « monde d’après » qu’il exècre et moque. Big Brother pour Jérôme ! Espace de délation pour Elisabeth ! Instrument de la dictature de la transparence pour Eric ! Mazette ! Et dire que je participe à tout cela…

Puis-je, mes chers amis, vous faire part de ma modeste expérience ? Voilà à peu près deux ans que j’ai un profil Facebook. Je compte 386 contacts. Pourquoi ai-je écrit « contacts » et pas « amis » ? Parce que – évidemment – l’amitié, c’est autre chose. Non pas que parmi les 386, il n’y en ait pas de véritables, mais ils constituent évidemment une minorité. Facebook me sert principalement à promouvoir ma modeste production éditoriale et à faire partager à tout mon réseau tous les liens que d’autres m’ont signalés et auxquels je trouve de l’intérêt. C’est ainsi qu’il m’est arrivé de faire profiter à tous mes contacts d’un texte d’Elisabeth Lévy sur Causeur, une chronique d’Eric Zemmour en vidéo ou d’un billet de Jérôme Leroy sur Causeur ou Feu sur le quartier général. Parfois, je me laisse aussi aller à des considérations sur l’actualité, une émission télé ou radio ou sur le match de la veille. En vue du présent billet, j’ai regardé si j’avais donné des éléments de vie privée à mes contacts. Il est vrai que j’ai retrouvé quelques petites choses, faute avouée à moitié pardonnée ! Ainsi, je dois vous le confesser, j’ai pu dire en juillet dernier que j’étais « en mode cartons », parce que je préparais mon déménagement ou que je partais faire une sortie en vélo par ce si beau temps[2. En ajoutant à mon retour, le chronométrage de ma performance sportive, ce qui ajoute à ma faute egotico-exhibitionniste]. A part ça, rien du tout. Mais je suis certain que vous pensez que c’est déjà trop !

En vrai, Facebook est comme le téléphone, la plume d’oie ou le pigeon voyageur, ce que l’on en fait. Parmi mes contacts, il n’y a qu’une infime minorité – cela doit se compter sur les doigts d’une main – qui fait part de considérations vraiment privées et intimes. Je dois reconnaître que ce genre de débordement était plus fréquent il y a deux ans. Mais les gens finissent par apprivoiser le médium. Ils ont, pour la plupart, compris ce que vous pointiez du doigt. Vous me direz que je choisis certainement bien mes contacts. C’est une remarque de bon sens et je vous remercie par avance de la formuler. Car, vous répondrai-je, qu’est ce qui vous empêche d’en faire autant?

Le problème, c’est le cerveau, pas le serveur !

Comme toute technologie nouvelle, Internet en général et Facebook en particulier nécessitent un cerveau en bon état de marche pour être utilisés à bon escient. Un cerveau en bon état de marche réclame maturité, me répondrez-vous, attirant mon attention sur les enfants et adolescents, les plus présents sur le réseau. Ce n’est pas le moindre des arguments que vous pourriez avancer. Mais là encore, Facebook et son utilisation demeurent à l’image de tout le reste. Il revient aux parents d’expliquer à leurs enfants quels risques ils prennent en faisant n’importe quoi. On leur explique bien qu’il faut regarder à droite et à gauche avant de traverser, que le respect des règles grammaticales reste important en 2010, que Secret Story est une émission de merde ou qu’il vaut mieux appeler ses parents à trois heures du matin que de revenir dans la voiture d’un pote aviné. Je ne vois pas pourquoi il serait plus difficile de démontrer qu’il est très sot de faire savoir ses moindres faits et gestes à la moitié de son collège.

Comme le disait, toujours sur RTL, Rodolphe Bosselut à Elisabeth mercredi soir, nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec ce genre de technologie. Et il importe de la connaître au mieux pour faire adopter un comportement responsable à ceux dont nous avons la charge. Et, voyez-vous, mes amis amoureux du « monde d’avant », Facebook n’a pas que des inconvénients. Sans Facebook, François Miclo et moi ne nous serions pas retrouvés. Sans Facebook, donc, pas de David Desgouilles dans Causeur ! Vous n’avez pas tort d’avancer que cela peut bouleverser des vies. La mienne a bien changé. Pour le meilleur.

Y’a pas le feu au lac, mais…

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Michel Houellebecq
Michel Houellebecq.

Fréquentant actuellement d’autres lacs et d’autres sommets que ceux servant ordinairement d’écrin à ma précieuse existence, la lecture me rappelle que je ne suis pas d’ici. La similitude géologique et morphologique entre les Alpes et les Rocheuses dément la théorie qui voudrait que le terroir façonne les hommes. Le montagnard européen et son homologue américain sont aussi éloignés l’un de l’autre dans l’espace qu’ils le sont dans leur Weltanschauung. On en reparlera, c’est promis.

À propos de terroir, c’est la lecture du dernier Houellebecq, La Carte et le territoire, qui m’a ramené en France le temps de deux insomnies nocturnes. Je ne me joindrai pas au chœur des dithyrambes qui a accueilli ce livre avant même sa mise en librairie. Il est, paraît-il, voué au Goncourt comme le cochon à l’abattoir. Simplement, je l’ai aimé, comme un insomniaque qui peut se consoler de son infirmité en constatant, voyant l’aube poindre et tournant la dernière page du livre, que cette nuit fut exceptionnellement agréable.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comme le bonheur n’est jamais aussi intense que lorsqu’il est pimenté de colère, c’est vers l’éditeur de Houellebecq que la mienne va se déchaîner. Comment peut-on avoir laissé passer, dans un bouquin porteur d’une immense ambition littéraire, des énormités de détail qui salissent l’ensemble comme une tache de vin sur une chemise blanche ? Appeler par exemple une chaudière « chauffe-eau », alors que cet appareil ménager joue un rôle non négligeable dans la vie du héros ? Comment peut-on, dans un livre où l’on porte aux nues l’esthétique de la carte Michelin, écrire que le péage d’entrée de l’autoroute du Sud, dite « du soleil », se situe à Saint-Arnoult-en-Yvelines ? Que la nationale 10 vous conduit dans le Loiret ? On est où, là ?

Comment un éditeur digne de ce nom peut-il laisser écrire à son auteur vedette, et peut-être promis à une glorieuse postérité, qu’un rapport médical a été rédigé à Zurich en suisse allemand. ? Chacun devrait savoir que le « Schwyzerdütsch » se parle mais ne s’écrit pas, le Hochdeutsch, l’allemand classique, faisant office de langue commune dans la presse, la littérature et la publicité germano-helvétique.

On ne demande pas à la littérature de nous gaver de connaissances, mais on peut au moins exiger d’elle qu’elle ne nous enfume pas lorsque cela n’est pas esthétiquement nécessaire.

Je m’en tiendrai là, mais ces bourdes sont loin d’être les seules.

La maison Flammarion tient-elle son tiroir-caisse Houellebecq en telle révérence (ou en telle crainte ?) qu’elle n’ose pas, de peur de le voir fuir vers d’autres cieux éditoriaux, lui suggérer, avec tous les ménagements possibles, qu’un petit coup de chiffon, par-ci par là, ne serait pas inutile ?

La littérature, comme l’art, est aussi un artisanat, ce thème traversant d’ailleurs le livre en question. Le vrai maître est celui qui sait soumettre son chef-d’œuvre, pour polissage, à quelque tâcheron(ne) aussi dévoué que modeste.[/access]

On reparlera bientôt du Hezbollah

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L’Iran vient de mettre sur orbite un nouveau satellite: le Liban. On savait déjà que le pays du Cèdre constituait une base arrière de Téhéran, par Hezbollah interposé. En faisant le déplacement jusqu’à Beyrouth puis à Kana et à Bint Jebel, à moins de 4 km de la frontière avec Israël, Mahmoud Ahmadinejad remet en œuvre la stratégie de l’ayatollah Khomeiny : utiliser les populations chiites de la région comme le fer de lance de la révolution islamique. La volonté d’hégémonie régionale du président iranien n’est plus à démontrer ; l’axe Téhéran-Damas-Beyrouth change déjà la donne dans la région. Sans parler du rapprochement entre l’Iran et la Turquie qui a pris au dépourvu tant les Israéliens et les Américains qui ne l’avaient pas vu venir.

Le moment choisi par Ahmadinejad pour marquer son emprise sur le Liban, au grand dam de plusieurs membres de la classe dirigeante locale, n’est pas fortuit. Les Iraniens cherchent par tous les moyens à détourner l’attention de la communauté internationale du dossier nucléaire en créant de nouvelles zones de tensions.

Ahmadinejad est donc venu passer les troupes chiites en revue, leur remonter le moral en rabâchant que la fin de l’Etat juif était proche et s’assurer de la parfaite servilité du chef de la milice chiite Hassan Nasrallah. En 2006, celui-ci s’était fait tirer les oreilles par ses mentors: en sous-estimant la réplique israélienne à la pluie de roquettes lancées sur le nord du pays, celui-ci avait obligé l’Iran à reconstituer le stock d’armement du Hezbollah.

Depuis, Nasrallah vit dans un bunker souterrain à l’abri des satellites et des canons israéliens et ne s’exprime plus que sur grand écran panoramique. Ahmadinejad lui a signifié qu’il se devait d’obéir au doigt et à l’oeil à son parrain iranien. Le Hezbollah ne pourra donc déclencher une attaque contre l’ennemi sioniste qu’au moment voulu par l’Iran qui coïncidera probablement avec le paroxysme des pressions économiques internationales.

Autant dire que ce n’est plus qu’une question de temps. À en croire Les Echos, qui font état d’un rapport confidentiel adressé fin septembre à l’ayatollah Ali Khamenei, l’Iran pourrait s’effondrer économiquement dans un an, asphyxié par le blocus sur les denrées de première nécessité, secoué par des manifestations d’opposants, et paralysé par le rationnement de l’essence dont il importe un tiers de sa consommation.

Le 23 octobre, le régime cessera de subventionner l’essence et des denrées alimentaires, ce qui aura pour effet immédiat de faire bondir les prix, déjà inabordables pour un nombre grandissant d’Iraniens. Les Gardiens de la Révolution ont déjà fait savoir qu’ils ne tolèreraient aucune manifestation en réaction à ces mesures de crise.

Un autre dossier influence Téhéran, celui des pourparlers de paix entre Israël et les Palestiniens. La visite-éclair d’Ahmadinejad au Sud-Liban et l’agressivité de son discours anti-israélien traduisent aussi sa volonté d’apparaître comme un défenseur des musulmans, face aux Palestiniens modérés, à l’Arabie saoudite, à l’Egypte, alliés des Etats-Unis. Mais il s’agit surtout de détourner l’attention des Iraniens de ce qui les préoccupe au premier chef : la pauvreté grandissante, le chômage en hausse et la répression de toute expression démocratique.

T’as faim ? T’es Africain !

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Il y a quelques années, un président occidental et blanc avait fait un célèbre discours à Dakar pour expliquer que les Africains feraient bien de bouger leurs fesses noires et de « rentrer dans l’histoire ». Quand bien même il était étrange de voir ce président appeler un continent à « rentrer dans l’histoire » quand le sien, de continent, en sortait tranquillement pour s’oublier dans le présent perpétuel de la marchandise. On pouvait donc s’interroger sur les raisons de cette inappétence pour un destin historique de la part des hommes noirs.

On nous permettra d’émettre une hypothèse à l’occasion de journée mondiale de l’alimentation, organisée à Rome, par la FAO. Cette trentième édition indique que 21 des 30 pays en état d’urgence alimentaire (euphémisme pour dire «qui crèvent la dalle») se trouvent en Afrique. Rentrer dans l’histoire en mourant de faim, c’est toujours plus compliqué. Avec le ventre vide, on peut encore prendre des palais d’hiver mais il faut tout de même avoir un minimum de calories pour y arriver. Sinon, la FAO nous donne une bonne nouvelle. En 2010, avec seulement 925 millions d’êtres humains réduits à la famine, le capitalisme financiarisé n’a pas réédité son exploit de 2010 où il avait dépassé le milliard. Petite forme dans les salles des marchés, dites donc…

Les maladroits ont des droits !

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Ane

« Tout s’excuse ici-bas, hormis la maladresse. » Depuis ce vibrant cri de haine lancé en 1849 par Musset dans Louison, la situation faite en France aux personnes à adresse différente n’a, hélas, connu aucun progrès.

Il est vrai que la prise de conscience de la communauté des personnes à inadresse atypique est elle-même lente et difficile. La marche vers la fierté et l’affirmation des droits des maladroits est longue et semée d’embûches. Et nous autres maladroits ne savons, hélas, que trop bien que nous n’avons du reste pas même besoin d’obstacles pour trébucher. Les rares initiatives communautaires de personnes maladroites qui ont réussi jusque-là à aller très loin sans heurts ni glissades, nous le savons, étaient toutes parties, hélas, dans une mauvaise direction.[access capability= »lire_inedits »]

Forts de tous ces échecs, qui doivent être notre fierté et le signe précieux de notre singularité, nous n’avons pas le droit de baisser les bras (et ce d’autant moins que nous risquerions de blesser quelqu’un). Nous devons marcher fièrement et bras en l’air, en espérant que, cette fois, ce sera véritablement de l’avant. Depuis que les timides sont sortis du bois, les personnes à adresse alternative ne sont plus les mêmes. Galvanisés par la flamboyante lutte des timides, ils ont enfin pris conscience qu’ils avaient eux aussi droit aux droits et à la reconnaissance.

Les personnes à habileté insolite veulent à présent mettre un point d’arrêt – et sans déraper, s’ils le peuvent – aux innombrables discriminations dont ils sont l’objet, à commencer par toutes celles qui leur interdisent arbitrairement l’accès à un très grand nombre de métiers. Elles réclament à l’horizon de 2011 l’instauration d’un quota obligatoire de personnes à habileté insolite parmi les grutiers, les dentistes, les équilibristes, les chirurgiens, les relieurs, ainsi évidemment que dans les domaines de la restauration d’œuvres d’art, de la restauration humaine, de l’horlogerie, de l’orfèvrerie et des nanotechnologies.

Enfin, nous ne voyons pas au nom de quelle fantaisie ostracisante les personnes à adresse aléatoire devraient être maintenues à l’écart de la police et se voir éternellement refuser leur droit légitime au port d’armes à feu. Sur ce dernier point, il n’est pas difficile de reconnaître dans le refus obstiné de la société une manifestation aveuglante de la peur de la différence et de l’altérité souvent dérangeante des personnes à adresse glissante. Un grand pas sera franchi, également, lorsque l’Etat remboursera enfin systématiquement tous les objets cassés par les personnes à tactilité savonneuse.

Mais ce que la société française refuse de reconnaître, c’est que la maladresse est avant tout une danse, une danse libre et imprévisible, d’une enivrante beauté. Et cela, pourtant, chacun le sait déjà obscurément au fond de lui-même en entendant notre révolte : en entendant Buster qui tonne.[/access]

Attali : think sans tank

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Nicolas Sarkozy sait ce qu’il fait en demandant à Jacques Attali des rapports sur la libération de la croissance. Jacques Attali fut en son temps conseiller du seul autre président de droite de la Cinquième, François Mitterrand. Le rapport Attali, le deuxième donc, ne prévoit pas encore le rétablissement de l’esclavage pour libérer la croissance mais il n’en est pas loin. C’est un plagiat (mais ça, la maison sait faire) des thèses ultralibérales de Milton Friedman revue par les Chicago Boys de Pinochet : déremboursement des médicaments, participation financière des malades de longue durée, poursuite de la politique du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, gel des points d’indice, disparition de nombreuses prestations sociales. Tout ça limité à trois ans pour faire 75 milliards d’euros de coupes et désendetter le pays.
Un genre de période d’exception, d’état de siège, ou de loi martiale macroéconomique, si vous voulez… Le drame, pour Attali, c’est qu’il a les idées des économistes chiliens de 73 mais pas encore les chars qui vont avec.

Paco Sanmentor

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[access capability= »lire_inedits »]Paco Sanmentor

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Jean Auguste Dominique Ingres fut, de loin, le plus mauvais peintre de sa génération à l’exception de tous les autres : depuis Lascaux, il n’y a plus de bons peintres. Quand il ne jouait pas du violon, Ingres avait, très tôt, pris la fâcheuse habitude de portraiturer ses contemporains en habits de Premier consul.[access capability= »lire_inedits »]

Tout le monde y passa à l’époque, y compris Paco Sanmentor, le fameux révolutionnaire vénézuélien, dont les historiens ne savent rien sinon qu’il fut chassé de Caracas en 1813 par Simón Bolívar, quelque temps seulement après la Campagne Admirable. Bolívar voulait, en effet, démanteler les camps espagnols du Vénézuela occidental, tandis que Paco Sanmentor y était farouchement opposé. Paco Sanmentor trouva alors exil en France, au Mans, où il consacra ses jours à rédiger une méthode espagnol/sarthois, qui n’est malheureusement plus guère usitée de nos jours. En même temps, quand on vit dans la Sarthe, on n’a pas besoin de comprendre toutes les subtilités des discours de Hugo Chávez.

Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Paco Sanmentor en Premier consul, musée Remanier, Paris.

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Marcel Lapierre, mort d’un vigneron français

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Dans le milieu du vin naturel, sur le zinc des comptoirs et au cœur des vignobles, une triste nouvelle a causé un émoi considérable, ce lundi 11 octobre. Marcel Lapierre, vigneron d’exception établi à Villié-Morgon, où il avait pris la direction du domaine familial en 1973, est mort à l’âge de 60 ans. On en a parlé partout dans le monde, à New York, Cologne, Berlin, Bruxelles, Tokyo, São Paulo.

Bouteilles capsulées à la cire rouge

Comme nul n’est prophète en son pays, surtout dans la France de la techno-agriculture productiviste, la démarche révolutionnaire de Marcel Lapierre, qui avait laissé de côté les produits phytosanitaires et repris le labour de ses vignes à la fin des années 1970, a été bien souvent mieux comprise au Japon, en Allemagne, aux Etats-Unis et en Italie où les amateurs de vins placent très haut les élégantes bouteilles capsulées à la cire rouge de son morgon « nature », un vin ni chaptalisé, ni filtré, ni sulfité. Elle ne se donne même plus la peine, cette internationale des buveurs de choses vraies, de faire la comparaison avec les vins boisés et bodybuildés défendus par Robert Parker et ses petits clowns snobinards buveurs d’étiquette du Wine Spectator, consommateurs de vins cimentés qui vous tapissent le palais d’un jus épais et sucré.

Une certaine idée du vin

Encore une fois, on n’est pas étonné d’observer que les Français des temps qui sont les nôtres, en cette matière comme dans d’autres, ne savent plus au juste ce qu’est la France. La France, ce n’est pas les vignerons hommes d’affaires vedettes des foires aux vins falsifiés. La France, ce n’est pas les vins modelés par des fermenteurs à rotors, de l’osmose inverse, de la micro-oxygénation, des ajouts de tanins, des enzymes ou des levures synthétiques.

La France de Marcel Lapierre, du vin de Marcel Lapierre, c’est l’esprit rebelle, la fraternité bruyante, la subtile gourmandise, le goût délicat et l’anarchisme foncier qu’il aura incarné mieux que personne durant trois décennies, en gros en 1980 et 2010, dont on se souviendra longtemps.

Il ne venait pas de n’importe où, en même temps, Marcel Lapierre. Dans Avec Marcel Lapierre, le beau livre définitif dont la réédition toute récente se révèle tristement opportune que Sébastien Lapaque, subtil docteur en flacons non trafiqués par les convenances du marché, lui a consacré, il est rappelé que Marcel Lapierre aurait pu être qualifié de vigneron situationniste. Sa rencontre dans les années 1970 avec Guy Debord, lui-même amateur de vins naturels à la fois par goût et par attachement au monde d’avant, aura été l’occasion de quelques longues dérives psycho-géographiques dans Paris.

On aurait aimé assister à ces conversations. C’était, comme nous le rappelle Lapaque, à l’époque où Debord, dans La planète malade, écrivait ce qui résumait parfaitement le sens du travail de Marcel Lapierre : « Le capitalisme a enfin apporté la preuve, par son propre mouvement, qu’il ne peut plus développer les forces productives  et ceci non pas quantitativement, comme beaucoup avaient cru le comprendre, mais qualitativement. » Ou pour dire les choses autrement, il était hors de question, pour Marcel Lapierre, de faire pisser la vigne.

Mémoire du goût, goût de la mémoire

Oui, décidément, il y a quelque chose de très français dans la guérilla qu’il aura menée contre l’effacement de la mémoire du goût. Car le goût a une mémoire et la mémoire a un goût.

Comment oublier le choc de la première rencontre ? On était heureux, comme avec une femme. Comment oublier l’émotion causée par la première gorgée de son vin à la robe de belle intensité, au nez frais et pur, aux arômes soutenus de framboise et de violette, aux tanins soyeux, à la bouche longue et souple ? Même pour les tard-venus, abusés par les bordeaux aux noms ronflants avant de prêter attention aux vins vivants et naturels, il y a un avant et un après Marcel Lapierre. En buvant son Morgon, on se souvenait que le vin était fait avec du raisin et l’on ne voulait plus l’entendre autrement. « Il faut faire attention à ce qu’on met dans les cuves, parce que le vin, c’est quand même une boisson », répétait Jules Chauvet, négociant établi à la Chapelle-de-Guinchay, chimiste distingué et dégustateur d’exception qui a permis à Marcel Lapierre de trouver le secret d’un vin tout raisin au moment où le monde subissait le deuxième choc pétrolier.

De même qu’un célèbre général, amateur de champagne Drappier, qui se faisait servir le beaujolais de Jules Chauvet à son ordinaire à l’Elysée, se faisait une certaine idée de la France, Marcel Lapierre se faisait une certaine idée du vin. Cette idée ne s’est pas perdue avec sa mort. Car Marcel Lapierre a toujours eu la volonté de la transmettre. À ses copains du Beaujolais pour commencer : Guy Breton, Jean Foillard, Jean-Paul Thévenet. À son fils Mathieu et à ses neveux Philippe et Christophe Pacalet. Mais aussi à des vignerons rebelles de la Loire, tels que les frères Puzelat, Hervé Villemade, Catherine et Pierre Breton, Christian Chaussard, René Mosse ; dans le Roussillon, où l’excellent Jean-François Nicq s’illustre à la tête du domaine Les Foulards rouges, beau comme un roman de Frédéric Fajardie ; dans Vallée du Rhône où Eric Pfifferling a porté très haut l’art de la macération carbonique par grappes entières. En quelques années, cette « génération Lapierre » a dessiné en France une nouvelle géographie de la résistance viticole et sentimentale.

Marcel Lapierre est mort mais il aura peut-être réussi à faire mentir son ami Guy Debord qui écrivait dans Panégyrique : « Au banquet de la vie, au moins là bons convives, nous étions assis sans avoir pensé un seul instant que tout ce que nous buvions avec une telle prodigalité ne serait pas ultérieurement remplacé pour ceux qui viendraient après nous. De mémoire d’ivrogne, on n’avait jamais imaginé que l’on pourrait voir des boissons disparaître du monde avant le buveur. »

Trinch, buvez toujours et ne mourrez jamais !

Chez Marcel Lapierre

Prix: 14,00 €

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Ni pantins, ni bambins ?

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À chaque fois, c’est le même scénario. Dès que lycéens et étudiants manifestent dans la rue, on en conclut à la politisation de la jeunesse et on invoque l’incontournable référence à mai 68, le modèle indépassable de toute révolte.
Il suffit que les jeunes scandent mécaniquement « Ni bambins, ni pantins ! » ou « Sarko t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! » pour que les éditorialistes nous assènent que la jeunesse s’est politisée.

Donc un jeune mobilisé est un jeune politisé. Quel extraordinaire raccourci ! Le critère ultime pour juger de la politisation de la jeunesse résiderait plus dans la forme contestatrice que prend la mobilisation que dans l’esprit qui l’anime. La politisation se réduirait à une expression négative dépourvue de contenu. Être politisé correspondrait finalement à être contre sans la possibilité d’être pour autre chose.

Aucun projet alternatif, aucune solution positive. Mais si les jeunes, pour changer un peu, manifestaient pour faire entendre une proposition novatrice au contenu positif qui viserait à améliorer la situation actuelle plutôt que de la maintenir dans un statu quo mortifère, vanterait-on leur sens du devoir citoyen ? Pourtant, ce serait dommage de ne pas le faire.

Une manif pour et non plus systématiquement contre, voilà qui serait éminemment politique et qui serait un véritable événement. Mais ça, même les adultes en semblent incapables…

Angela pas angélique

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En décrétant l’échec total de l’utopie multikulti, cette vision idyllique de la cohabitation, sur le sol allemand, de modes de vie et de pensée issus de traditions culturelles différentes, la chancelière Angela Merkel a surpris ses voisins, mais s’est fait parfaitement comprendre de ses concitoyens. Les étrangers vivant en Allemagne sont instamment priés par elle de faire quelques efforts pour s’exprimer dans la langue locale, accepter que les jeunes filles fréquentant les établissements scolaires participent à l’enseignement mixte de la natation et pratiquent leur religion sans entraves mais sans ostentation.

Au début des années 1980, Dany Cohn-Bendit entamait sa carrière politique en devenant délégué de la mairie de Francfort aux  affaires multiculturelles dans une coalition municipale composée des Verts et des sociaux-démocrates. C’était l’époque où la presse internationale convergeait vers la ville natale de Goethe pour chanter les louanges d’un modèle de cohabitation urbaine entre les « yuppies » de la capitale financière de l’Allemagne, les vieilles familles hessoises et les travailleurs turcs d’une industrie en plein essor.

Ni l’intégration à la française, ni le communautarisme à l’anglaise

En fait, cela se traduisait par quelques fêtes de quartier où l’on dégustait les spécialités culinaires des uns et des autres (surtout des autres, vu que la saucisse de Francfort était délaissée par les Gastarbeiter[1. Travailleur-hôte. Ce vocable qui désigne les immigrés voulait souligner le caractère passager de la présence de ces travailleurs sur le sol allemand.] et leurs familles). C’était cela, le « multikulti », vocable typiquement gauchiste, qui se voulait une alternative moderne et humaniste à l’intégration réputée répressive du modèle français, et au communautarisme étanche de la société britannique. Pour l’anecdote, on notera que cela a contribué au succès chez les jeunes allemandes branchées, des cours de danse du ventre (Bauchtanz) destinés à éveiller la libido de leurs compagnons un peu trop portés sur la bière.

En regardant cela d’un peu loin, on aurait pu penser que ce modèle ne fonctionnait pas si mal : l’Allemagne n’a jamais connu d’émeutes urbaines à caractère ethnique, comme la France et la Grande-Bretagne et s’était jusque-là épargné les débats passionnels autour de l’identité nationale. On n’avait pas non plus, ces derniers temps, observé l’émergence d’un parti d’extrême droite faisant sa pelote électorale sur le dos de l’immigration comme en Autriche, aux Pays-Bas, ou au Danemark. Certes, quelques manifestations agressives contre les foyers de demandeurs d’asile avaient défrayé la chronique au début des années 1990, mais elles s’étaient produites dans l’ex-RDA. La jeunesse est-allemande n’avait pas encore acquis les réflexes imprimés dans la conscience nationale par quatre décennies de repentance imposée – à juste titre – aux citoyens de la République Fédérale.

Si le « multikulti restait, pour l’essentiel, un gimmick électoral des Verts sans conséquence notable sur la société, on constatait cependant une certaine tolérance des autorités à des pratiques comme le port du foulard islamique par les jeunes filles turques dans les écoles. De toute façons, jusqu’au changement de la loi sur la nationalité par le gouvernement Schröder-Fischer, il était bien entendu qu’aucun de ces Gastarbeiter n’avait vocation à intégrer la communauté des Allemands, pas plus que leur enfants nés et éduqués dans la patrie de Kant et Hegel. On voyait même des juges faisant preuve d’une coupable clémence contre des maris musulmans cogneurs en invoquant les traditions culturelles des prévenus.

L’introduction du droit du sol au début des années 2000, la levée des multiples obstacles à la naturalisation et la réislamisation de la société turque allaient bouleverser cet équilibre qui se fondait sur un contrat tacite : « On a besoin de toi pour faire tourner nos usines, donc tu seras bien payé, convenablement logé, éduqué et soigné, mais tu te fais discret et ne te mêle pas de nos affaires. Moyennant quoi, tu peux faire ce que tu veux dans ta famille, pour autant que cela ne viole pas les lois du pays. »

Le best-seller de Günter Walraff, Tête de turc[2. Au début des années 1980, le journaliste Günter Walraff s’était grimé et avait adopté un accent turc pour décrire les conditions de vie des immigrés.], avait bien montré que la discrimination, le racisme et autre vilenies n’étaient pas absentes de la relation entre les Turcs et les Allemands, ce qui donnait l’occasion aux belles âmes d’outre-Rhin de battre à nouveau leur coulpe et d’évoquer, avec des sanglots dans la voix, ce ventre encore fécond dont était sorti la bête immonde.

Une tradition de relativisme culturel issue de l’ethnographie allemande du XIXe siècle exonérait ce pays de la « mission civilisatrice » par laquelle se justifiait l’impérialisme colonial français. La brève histoire des colonies allemandes ne révèle aucune tendance à vouloir bâtir une « Allemagne d’outre-mer ».

Dans certains quartiers, la terreur islamiste

Aujourd’hui, cet équilibre s’est rompu, et Angela Merkel n’a pu faire autrement que d’en prendre acte. Les Gastarbeiter ne sont pas rentrés chez eux, l’islam turc s’est radicalisé, et une partie de plus en plus importante de la société allemande voit avec effarement se multiplier les crimes d’honneur dont sont victimes des jeunes femmes de cette communauté de 2,5 millions de personnes, les mariages forcés et précoces, les violences intrafamiliales. Les écoles des quartiers populaires où la présence des Turcs est importante, comme Kreutzberg ou Neukölln à Berlin, sont désertées par les blond(e)s aux yeux bleus. D’anciens adeptes du « multikulti », issus de la gauche alternative, des féministes au grand cœur dénoncent aujourd’hui la terreur islamiste qui règne aujourd’hui dans ces quartiers. Des mots naguère tabous comme Leitkultur ou Überfremdung (culture dirigeante et surpopulation étrangère) reviennent en force, y compris dans une partie de la gauche.

Le brulot anti-islamiste du social-démocrate Thilo Sarrazin, L’Allemagne s’autodétruit, vient de dépasser les 650 000 exemplaires vendus. Contrairement à Nicolas Sarkozy en France, ce n’est pas Angela Merkel qui a initié et encouragé le surgissement au premier plan du débat politique d’une question qui travaille l’ensemble des sociétés occidentales. Il lui a été imposé par un réel qui risquait de lui échapper. Que n’aurait-on d’ailleurs entendu si cela avait été le cas, alors qu’aujourd’hui les commentateurs sarkophobes sont plutôt désarçonnés par cette prise de position d’une Angela Merkel jusque-là présentée comme un anti-modèle vertueux du président français ! Pour ce qui la concerne, une reductio ad hitlerum serait aussi stupide qu’inefficace : elle a grandi dans une autre dictature, celles des communistes de la RDA sous l’abri précaire de l’église protestante.

Son rappel à l’ordre allemand d’une Kulturnation[3. Contrairement à ce qui s’est passé en France, la nation, en Allemagne, n’est pas née de l’Etat : c’est la culture et la langue allemande qui ont forgé la conscience nationale dans un pays émietté jusqu’en 1870.] qui n’entend pas laisser piétiner sur son sol les valeurs judéo-chrétiennes qui la fondent était indispensable pour faire accepter à ses électeurs une autre réalité : dans les années qui viennent, en raison de son déclin démographique, l’Allemagne devra accueillir plusieurs centaines de milliers de nouveaux Gastarbeiter. Dans ces conditions, l’exercice auquel doit se livrer la chancelière est à la politique ce que le grand écart est à la danse classique, une figure à hauts risques.

Facebook, réseau antisocial ?

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Photo : Spencer E Holtaway
Photo : Spencer E Holtaway

La sortie du film The social network[1. Qui m’a l’air d’être un sacré navet si j’en crois David Abiker à qui j’ai tendance à faire confiance] a donné lieu à des tonnes de chroniques et débats à propos du réseau Facebook. Et j’ai pu mesurer à quel point je me trouvais éloigné de certains de mes amis sur le sujet.

J’ai ainsi pu entendre Elisabeth Lévy et Eric Zemmour dire tout le mal qu’ils pensent du réseau sur l’antenne de RTL. Quant au camarade-compagnon Jérôme Leroy, il en fait l’un des symboles de ce « monde d’après » qu’il exècre et moque. Big Brother pour Jérôme ! Espace de délation pour Elisabeth ! Instrument de la dictature de la transparence pour Eric ! Mazette ! Et dire que je participe à tout cela…

Puis-je, mes chers amis, vous faire part de ma modeste expérience ? Voilà à peu près deux ans que j’ai un profil Facebook. Je compte 386 contacts. Pourquoi ai-je écrit « contacts » et pas « amis » ? Parce que – évidemment – l’amitié, c’est autre chose. Non pas que parmi les 386, il n’y en ait pas de véritables, mais ils constituent évidemment une minorité. Facebook me sert principalement à promouvoir ma modeste production éditoriale et à faire partager à tout mon réseau tous les liens que d’autres m’ont signalés et auxquels je trouve de l’intérêt. C’est ainsi qu’il m’est arrivé de faire profiter à tous mes contacts d’un texte d’Elisabeth Lévy sur Causeur, une chronique d’Eric Zemmour en vidéo ou d’un billet de Jérôme Leroy sur Causeur ou Feu sur le quartier général. Parfois, je me laisse aussi aller à des considérations sur l’actualité, une émission télé ou radio ou sur le match de la veille. En vue du présent billet, j’ai regardé si j’avais donné des éléments de vie privée à mes contacts. Il est vrai que j’ai retrouvé quelques petites choses, faute avouée à moitié pardonnée ! Ainsi, je dois vous le confesser, j’ai pu dire en juillet dernier que j’étais « en mode cartons », parce que je préparais mon déménagement ou que je partais faire une sortie en vélo par ce si beau temps[2. En ajoutant à mon retour, le chronométrage de ma performance sportive, ce qui ajoute à ma faute egotico-exhibitionniste]. A part ça, rien du tout. Mais je suis certain que vous pensez que c’est déjà trop !

En vrai, Facebook est comme le téléphone, la plume d’oie ou le pigeon voyageur, ce que l’on en fait. Parmi mes contacts, il n’y a qu’une infime minorité – cela doit se compter sur les doigts d’une main – qui fait part de considérations vraiment privées et intimes. Je dois reconnaître que ce genre de débordement était plus fréquent il y a deux ans. Mais les gens finissent par apprivoiser le médium. Ils ont, pour la plupart, compris ce que vous pointiez du doigt. Vous me direz que je choisis certainement bien mes contacts. C’est une remarque de bon sens et je vous remercie par avance de la formuler. Car, vous répondrai-je, qu’est ce qui vous empêche d’en faire autant?

Le problème, c’est le cerveau, pas le serveur !

Comme toute technologie nouvelle, Internet en général et Facebook en particulier nécessitent un cerveau en bon état de marche pour être utilisés à bon escient. Un cerveau en bon état de marche réclame maturité, me répondrez-vous, attirant mon attention sur les enfants et adolescents, les plus présents sur le réseau. Ce n’est pas le moindre des arguments que vous pourriez avancer. Mais là encore, Facebook et son utilisation demeurent à l’image de tout le reste. Il revient aux parents d’expliquer à leurs enfants quels risques ils prennent en faisant n’importe quoi. On leur explique bien qu’il faut regarder à droite et à gauche avant de traverser, que le respect des règles grammaticales reste important en 2010, que Secret Story est une émission de merde ou qu’il vaut mieux appeler ses parents à trois heures du matin que de revenir dans la voiture d’un pote aviné. Je ne vois pas pourquoi il serait plus difficile de démontrer qu’il est très sot de faire savoir ses moindres faits et gestes à la moitié de son collège.

Comme le disait, toujours sur RTL, Rodolphe Bosselut à Elisabeth mercredi soir, nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec ce genre de technologie. Et il importe de la connaître au mieux pour faire adopter un comportement responsable à ceux dont nous avons la charge. Et, voyez-vous, mes amis amoureux du « monde d’avant », Facebook n’a pas que des inconvénients. Sans Facebook, François Miclo et moi ne nous serions pas retrouvés. Sans Facebook, donc, pas de David Desgouilles dans Causeur ! Vous n’avez pas tort d’avancer que cela peut bouleverser des vies. La mienne a bien changé. Pour le meilleur.

Y’a pas le feu au lac, mais…

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Michel Houellebecq
Michel Houellebecq.
Michel Houellebecq
Michel Houellebecq.

Fréquentant actuellement d’autres lacs et d’autres sommets que ceux servant ordinairement d’écrin à ma précieuse existence, la lecture me rappelle que je ne suis pas d’ici. La similitude géologique et morphologique entre les Alpes et les Rocheuses dément la théorie qui voudrait que le terroir façonne les hommes. Le montagnard européen et son homologue américain sont aussi éloignés l’un de l’autre dans l’espace qu’ils le sont dans leur Weltanschauung. On en reparlera, c’est promis.

À propos de terroir, c’est la lecture du dernier Houellebecq, La Carte et le territoire, qui m’a ramené en France le temps de deux insomnies nocturnes. Je ne me joindrai pas au chœur des dithyrambes qui a accueilli ce livre avant même sa mise en librairie. Il est, paraît-il, voué au Goncourt comme le cochon à l’abattoir. Simplement, je l’ai aimé, comme un insomniaque qui peut se consoler de son infirmité en constatant, voyant l’aube poindre et tournant la dernière page du livre, que cette nuit fut exceptionnellement agréable.[access capability= »lire_inedits »]

Mais comme le bonheur n’est jamais aussi intense que lorsqu’il est pimenté de colère, c’est vers l’éditeur de Houellebecq que la mienne va se déchaîner. Comment peut-on avoir laissé passer, dans un bouquin porteur d’une immense ambition littéraire, des énormités de détail qui salissent l’ensemble comme une tache de vin sur une chemise blanche ? Appeler par exemple une chaudière « chauffe-eau », alors que cet appareil ménager joue un rôle non négligeable dans la vie du héros ? Comment peut-on, dans un livre où l’on porte aux nues l’esthétique de la carte Michelin, écrire que le péage d’entrée de l’autoroute du Sud, dite « du soleil », se situe à Saint-Arnoult-en-Yvelines ? Que la nationale 10 vous conduit dans le Loiret ? On est où, là ?

Comment un éditeur digne de ce nom peut-il laisser écrire à son auteur vedette, et peut-être promis à une glorieuse postérité, qu’un rapport médical a été rédigé à Zurich en suisse allemand. ? Chacun devrait savoir que le « Schwyzerdütsch » se parle mais ne s’écrit pas, le Hochdeutsch, l’allemand classique, faisant office de langue commune dans la presse, la littérature et la publicité germano-helvétique.

On ne demande pas à la littérature de nous gaver de connaissances, mais on peut au moins exiger d’elle qu’elle ne nous enfume pas lorsque cela n’est pas esthétiquement nécessaire.

Je m’en tiendrai là, mais ces bourdes sont loin d’être les seules.

La maison Flammarion tient-elle son tiroir-caisse Houellebecq en telle révérence (ou en telle crainte ?) qu’elle n’ose pas, de peur de le voir fuir vers d’autres cieux éditoriaux, lui suggérer, avec tous les ménagements possibles, qu’un petit coup de chiffon, par-ci par là, ne serait pas inutile ?

La littérature, comme l’art, est aussi un artisanat, ce thème traversant d’ailleurs le livre en question. Le vrai maître est celui qui sait soumettre son chef-d’œuvre, pour polissage, à quelque tâcheron(ne) aussi dévoué que modeste.[/access]

On reparlera bientôt du Hezbollah

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L’Iran vient de mettre sur orbite un nouveau satellite: le Liban. On savait déjà que le pays du Cèdre constituait une base arrière de Téhéran, par Hezbollah interposé. En faisant le déplacement jusqu’à Beyrouth puis à Kana et à Bint Jebel, à moins de 4 km de la frontière avec Israël, Mahmoud Ahmadinejad remet en œuvre la stratégie de l’ayatollah Khomeiny : utiliser les populations chiites de la région comme le fer de lance de la révolution islamique. La volonté d’hégémonie régionale du président iranien n’est plus à démontrer ; l’axe Téhéran-Damas-Beyrouth change déjà la donne dans la région. Sans parler du rapprochement entre l’Iran et la Turquie qui a pris au dépourvu tant les Israéliens et les Américains qui ne l’avaient pas vu venir.

Le moment choisi par Ahmadinejad pour marquer son emprise sur le Liban, au grand dam de plusieurs membres de la classe dirigeante locale, n’est pas fortuit. Les Iraniens cherchent par tous les moyens à détourner l’attention de la communauté internationale du dossier nucléaire en créant de nouvelles zones de tensions.

Ahmadinejad est donc venu passer les troupes chiites en revue, leur remonter le moral en rabâchant que la fin de l’Etat juif était proche et s’assurer de la parfaite servilité du chef de la milice chiite Hassan Nasrallah. En 2006, celui-ci s’était fait tirer les oreilles par ses mentors: en sous-estimant la réplique israélienne à la pluie de roquettes lancées sur le nord du pays, celui-ci avait obligé l’Iran à reconstituer le stock d’armement du Hezbollah.

Depuis, Nasrallah vit dans un bunker souterrain à l’abri des satellites et des canons israéliens et ne s’exprime plus que sur grand écran panoramique. Ahmadinejad lui a signifié qu’il se devait d’obéir au doigt et à l’oeil à son parrain iranien. Le Hezbollah ne pourra donc déclencher une attaque contre l’ennemi sioniste qu’au moment voulu par l’Iran qui coïncidera probablement avec le paroxysme des pressions économiques internationales.

Autant dire que ce n’est plus qu’une question de temps. À en croire Les Echos, qui font état d’un rapport confidentiel adressé fin septembre à l’ayatollah Ali Khamenei, l’Iran pourrait s’effondrer économiquement dans un an, asphyxié par le blocus sur les denrées de première nécessité, secoué par des manifestations d’opposants, et paralysé par le rationnement de l’essence dont il importe un tiers de sa consommation.

Le 23 octobre, le régime cessera de subventionner l’essence et des denrées alimentaires, ce qui aura pour effet immédiat de faire bondir les prix, déjà inabordables pour un nombre grandissant d’Iraniens. Les Gardiens de la Révolution ont déjà fait savoir qu’ils ne tolèreraient aucune manifestation en réaction à ces mesures de crise.

Un autre dossier influence Téhéran, celui des pourparlers de paix entre Israël et les Palestiniens. La visite-éclair d’Ahmadinejad au Sud-Liban et l’agressivité de son discours anti-israélien traduisent aussi sa volonté d’apparaître comme un défenseur des musulmans, face aux Palestiniens modérés, à l’Arabie saoudite, à l’Egypte, alliés des Etats-Unis. Mais il s’agit surtout de détourner l’attention des Iraniens de ce qui les préoccupe au premier chef : la pauvreté grandissante, le chômage en hausse et la répression de toute expression démocratique.

T’as faim ? T’es Africain !

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Il y a quelques années, un président occidental et blanc avait fait un célèbre discours à Dakar pour expliquer que les Africains feraient bien de bouger leurs fesses noires et de « rentrer dans l’histoire ». Quand bien même il était étrange de voir ce président appeler un continent à « rentrer dans l’histoire » quand le sien, de continent, en sortait tranquillement pour s’oublier dans le présent perpétuel de la marchandise. On pouvait donc s’interroger sur les raisons de cette inappétence pour un destin historique de la part des hommes noirs.

On nous permettra d’émettre une hypothèse à l’occasion de journée mondiale de l’alimentation, organisée à Rome, par la FAO. Cette trentième édition indique que 21 des 30 pays en état d’urgence alimentaire (euphémisme pour dire «qui crèvent la dalle») se trouvent en Afrique. Rentrer dans l’histoire en mourant de faim, c’est toujours plus compliqué. Avec le ventre vide, on peut encore prendre des palais d’hiver mais il faut tout de même avoir un minimum de calories pour y arriver. Sinon, la FAO nous donne une bonne nouvelle. En 2010, avec seulement 925 millions d’êtres humains réduits à la famine, le capitalisme financiarisé n’a pas réédité son exploit de 2010 où il avait dépassé le milliard. Petite forme dans les salles des marchés, dites donc…

Les maladroits ont des droits !

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Ane

Ane

« Tout s’excuse ici-bas, hormis la maladresse. » Depuis ce vibrant cri de haine lancé en 1849 par Musset dans Louison, la situation faite en France aux personnes à adresse différente n’a, hélas, connu aucun progrès.

Il est vrai que la prise de conscience de la communauté des personnes à inadresse atypique est elle-même lente et difficile. La marche vers la fierté et l’affirmation des droits des maladroits est longue et semée d’embûches. Et nous autres maladroits ne savons, hélas, que trop bien que nous n’avons du reste pas même besoin d’obstacles pour trébucher. Les rares initiatives communautaires de personnes maladroites qui ont réussi jusque-là à aller très loin sans heurts ni glissades, nous le savons, étaient toutes parties, hélas, dans une mauvaise direction.[access capability= »lire_inedits »]

Forts de tous ces échecs, qui doivent être notre fierté et le signe précieux de notre singularité, nous n’avons pas le droit de baisser les bras (et ce d’autant moins que nous risquerions de blesser quelqu’un). Nous devons marcher fièrement et bras en l’air, en espérant que, cette fois, ce sera véritablement de l’avant. Depuis que les timides sont sortis du bois, les personnes à adresse alternative ne sont plus les mêmes. Galvanisés par la flamboyante lutte des timides, ils ont enfin pris conscience qu’ils avaient eux aussi droit aux droits et à la reconnaissance.

Les personnes à habileté insolite veulent à présent mettre un point d’arrêt – et sans déraper, s’ils le peuvent – aux innombrables discriminations dont ils sont l’objet, à commencer par toutes celles qui leur interdisent arbitrairement l’accès à un très grand nombre de métiers. Elles réclament à l’horizon de 2011 l’instauration d’un quota obligatoire de personnes à habileté insolite parmi les grutiers, les dentistes, les équilibristes, les chirurgiens, les relieurs, ainsi évidemment que dans les domaines de la restauration d’œuvres d’art, de la restauration humaine, de l’horlogerie, de l’orfèvrerie et des nanotechnologies.

Enfin, nous ne voyons pas au nom de quelle fantaisie ostracisante les personnes à adresse aléatoire devraient être maintenues à l’écart de la police et se voir éternellement refuser leur droit légitime au port d’armes à feu. Sur ce dernier point, il n’est pas difficile de reconnaître dans le refus obstiné de la société une manifestation aveuglante de la peur de la différence et de l’altérité souvent dérangeante des personnes à adresse glissante. Un grand pas sera franchi, également, lorsque l’Etat remboursera enfin systématiquement tous les objets cassés par les personnes à tactilité savonneuse.

Mais ce que la société française refuse de reconnaître, c’est que la maladresse est avant tout une danse, une danse libre et imprévisible, d’une enivrante beauté. Et cela, pourtant, chacun le sait déjà obscurément au fond de lui-même en entendant notre révolte : en entendant Buster qui tonne.[/access]

Attali : think sans tank

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Nicolas Sarkozy sait ce qu’il fait en demandant à Jacques Attali des rapports sur la libération de la croissance. Jacques Attali fut en son temps conseiller du seul autre président de droite de la Cinquième, François Mitterrand. Le rapport Attali, le deuxième donc, ne prévoit pas encore le rétablissement de l’esclavage pour libérer la croissance mais il n’en est pas loin. C’est un plagiat (mais ça, la maison sait faire) des thèses ultralibérales de Milton Friedman revue par les Chicago Boys de Pinochet : déremboursement des médicaments, participation financière des malades de longue durée, poursuite de la politique du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, gel des points d’indice, disparition de nombreuses prestations sociales. Tout ça limité à trois ans pour faire 75 milliards d’euros de coupes et désendetter le pays.
Un genre de période d’exception, d’état de siège, ou de loi martiale macroéconomique, si vous voulez… Le drame, pour Attali, c’est qu’il a les idées des économistes chiliens de 73 mais pas encore les chars qui vont avec.