En décrétant l’échec total de l’utopie multikulti, cette vision idyllique de la cohabitation, sur le sol allemand, de modes de vie et de pensée issus de traditions culturelles différentes, la chancelière Angela Merkel a surpris ses voisins, mais s’est fait parfaitement comprendre de ses concitoyens. Les étrangers vivant en Allemagne sont instamment priés par elle de faire quelques efforts pour s’exprimer dans la langue locale, accepter que les jeunes filles fréquentant les établissements scolaires participent à l’enseignement mixte de la natation et pratiquent leur religion sans entraves mais sans ostentation.

Au début des années 1980, Dany Cohn-Bendit entamait sa carrière politique en devenant délégué de la mairie de Francfort aux  affaires multiculturelles dans une coalition municipale composée des Verts et des sociaux-démocrates. C’était l’époque où la presse internationale convergeait vers la ville natale de Goethe pour chanter les louanges d’un modèle de cohabitation urbaine entre les « yuppies » de la capitale financière de l’Allemagne, les vieilles familles hessoises et les travailleurs turcs d’une industrie en plein essor.

Ni l’intégration à la française, ni le communautarisme à l’anglaise

En fait, cela se traduisait par quelques fêtes de quartier où l’on dégustait les spécialités culinaires des uns et des autres (surtout des autres, vu que la saucisse de Francfort était délaissée par les Gastarbeiter[1. Travailleur-hôte. Ce vocable qui désigne les immigrés voulait souligner le caractère passager de la présence de ces travailleurs sur le sol allemand.] et leurs familles). C’était cela, le « multikulti », vocable typiquement gauchiste, qui se voulait une alternative moderne et humaniste à l’intégration réputée répressive du modèle français, et au communautarisme étanche de la société britannique. Pour l’anecdote, on notera que cela a contribué au succès chez les jeunes allemandes branchées, des cours de danse du ventre (Bauchtanz) destinés à éveiller la libido de leurs compagnons un peu trop portés sur la bière.

En regardant cela d’un peu loin, on aurait pu penser que ce modèle ne fonctionnait pas si mal : l’Allemagne n’a jamais connu d’émeutes urbaines à caractère ethnique, comme la France et la Grande-Bretagne et s’était jusque-là épargné les débats passionnels autour de l’identité nationale. On n’avait pas non plus, ces derniers temps, observé l’émergence d’un parti d’extrême droite faisant sa pelote électorale sur le dos de l’immigration comme en Autriche, aux Pays-Bas, ou au Danemark. Certes, quelques manifestations agressives contre les foyers de demandeurs d’asile avaient défrayé la chronique au début des années 1990, mais elles s’étaient produites dans l’ex-RDA. La jeunesse est-allemande n’avait pas encore acquis les réflexes imprimés dans la conscience nationale par quatre décennies de repentance imposée – à juste titre – aux citoyens de la République Fédérale.

Si le « multikulti restait, pour l’essentiel, un gimmick électoral des Verts sans conséquence notable sur la société, on constatait cependant une certaine tolérance des autorités à des pratiques comme le port du foulard islamique par les jeunes filles turques dans les écoles. De toute façons, jusqu’au changement de la loi sur la nationalité par le gouvernement Schröder-Fischer, il était bien entendu qu’aucun de ces Gastarbeiter n’avait vocation à intégrer la communauté des Allemands, pas plus que leur enfants nés et éduqués dans la patrie de Kant et Hegel. On voyait même des juges faisant preuve d’une coupable clémence contre des maris musulmans cogneurs en invoquant les traditions culturelles des prévenus.

L’introduction du droit du sol au début des années 2000, la levée des multiples obstacles à la naturalisation et la réislamisation de la société turque allaient bouleverser cet équilibre qui se fondait sur un contrat tacite : « On a besoin de toi pour faire tourner nos usines, donc tu seras bien payé, convenablement logé, éduqué et soigné, mais tu te fais discret et ne te mêle pas de nos affaires. Moyennant quoi, tu peux faire ce que tu veux dans ta famille, pour autant que cela ne viole pas les lois du pays. »

Le best-seller de Günter Walraff, Tête de turc[2. Au début des années 1980, le journaliste Günter Walraff s’était grimé et avait adopté un accent turc pour décrire les conditions de vie des immigrés.], avait bien montré que la discrimination, le racisme et autre vilenies n’étaient pas absentes de la relation entre les Turcs et les Allemands, ce qui donnait l’occasion aux belles âmes d’outre-Rhin de battre à nouveau leur coulpe et d’évoquer, avec des sanglots dans la voix, ce ventre encore fécond dont était sorti la bête immonde.

Une tradition de relativisme culturel issue de l’ethnographie allemande du XIXe siècle exonérait ce pays de la « mission civilisatrice » par laquelle se justifiait l’impérialisme colonial français. La brève histoire des colonies allemandes ne révèle aucune tendance à vouloir bâtir une « Allemagne d’outre-mer ».

Dans certains quartiers, la terreur islamiste

Aujourd’hui, cet équilibre s’est rompu, et Angela Merkel n’a pu faire autrement que d’en prendre acte. Les Gastarbeiter ne sont pas rentrés chez eux, l’islam turc s’est radicalisé, et une partie de plus en plus importante de la société allemande voit avec effarement se multiplier les crimes d’honneur dont sont victimes des jeunes femmes de cette communauté de 2,5 millions de personnes, les mariages forcés et précoces, les violences intrafamiliales. Les écoles des quartiers populaires où la présence des Turcs est importante, comme Kreutzberg ou Neukölln à Berlin, sont désertées par les blond(e)s aux yeux bleus. D’anciens adeptes du « multikulti », issus de la gauche alternative, des féministes au grand cœur dénoncent aujourd’hui la terreur islamiste qui règne aujourd’hui dans ces quartiers. Des mots naguère tabous comme Leitkultur ou Überfremdung (culture dirigeante et surpopulation étrangère) reviennent en force, y compris dans une partie de la gauche.

Le brulot anti-islamiste du social-démocrate Thilo Sarrazin, L’Allemagne s’autodétruit, vient de dépasser les 650 000 exemplaires vendus. Contrairement à Nicolas Sarkozy en France, ce n’est pas Angela Merkel qui a initié et encouragé le surgissement au premier plan du débat politique d’une question qui travaille l’ensemble des sociétés occidentales. Il lui a été imposé par un réel qui risquait de lui échapper. Que n’aurait-on d’ailleurs entendu si cela avait été le cas, alors qu’aujourd’hui les commentateurs sarkophobes sont plutôt désarçonnés par cette prise de position d’une Angela Merkel jusque-là présentée comme un anti-modèle vertueux du président français ! Pour ce qui la concerne, une reductio ad hitlerum serait aussi stupide qu’inefficace : elle a grandi dans une autre dictature, celles des communistes de la RDA sous l’abri précaire de l’église protestante.

Son rappel à l’ordre allemand d’une Kulturnation[3. Contrairement à ce qui s’est passé en France, la nation, en Allemagne, n’est pas née de l’Etat : c’est la culture et la langue allemande qui ont forgé la conscience nationale dans un pays émietté jusqu’en 1870.] qui n’entend pas laisser piétiner sur son sol les valeurs judéo-chrétiennes qui la fondent était indispensable pour faire accepter à ses électeurs une autre réalité : dans les années qui viennent, en raison de son déclin démographique, l’Allemagne devra accueillir plusieurs centaines de milliers de nouveaux Gastarbeiter. Dans ces conditions, l’exercice auquel doit se livrer la chancelière est à la politique ce que le grand écart est à la danse classique, une figure à hauts risques.

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