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Quand les flics ont les boules

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Depuis les roaring sixties, Rudy le Rouge et la grande époque des squats de Kreutzberg, on savait les jeunes Berlinois particulièrement inventifs en matière de guérilla urbaine et notamment de projectiles destinés aux forces de l’ordre. Mais l’Allemagne est une terre de traditions, et même le dernier des gauchistes y respecte, à sa façon, la trêve des confiseurs.

C’est ce qu’à pu vérifier ce week-end une escouade de feldpandores diligentés dans un quartier chaud de la capitale allemande pour mettre fin à une supposée rixe entre jeunes. Ladite rixe s’est révélée être une banale bataille de boules de neige impliquant une quarantaine de garnements. Sommés de mettre fin immédiatement à ces agissements illégaux, les contrevenants de deux bandes n’ont pas obtempéré. Au contraire, à l’instar des commères brivistes de Brassens, les belligérants des deux camps ont conjugué leurs forces pour défendre face à la police le droit séculaire à la bataille de boules de neige, en bombardant celle-ci de projectiles exclusivement composés d’H20 gélifiée.

Pas fair play pour un pfennig, les agents ont riposté avec des bombes à poivre…

Guantanamo restera ouvert pendant les Fêtes

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« La fermeture du camp de Guantanamo ne sera pas effective avant un certain temps ». Cette déclaration du porte-parole de la Maison Blanche augure d’un deuxième anniversaire teinté de gris pour la présidence de Barack Obama. Arrivé au pouvoir le 20 janvier 2009, sa première décision – et donc la plus forte symboliquement – avait été d’annoncer la fermeture du fameux camp extraterritorial « dans l’année ». Pour le rookie du Bureau Ovale, il s’agissait ni plus ni moins que de concrétiser une des promesses emblématiques de sa campagne – partagée aussi, rappelons-le pas son adversaire d’alors John McCain -, engagement d’ailleurs réitéré le 11 janvier 2009, quinze jours seulement avant son intronisation.

A la décharge du président versatile, il faut préciser que les Republicains mènent de leur côté une guéguerre d’usure sur ce dossier empêchant de fait de dégager une quelconque solution de replacement, comme par exemple le transfert, un temps envisagé, des détenus sur le territoire américain

En attendant une hypothétique solution, 174 détenus suspectés d’appartenance à Al-Qaida restent encore internés à Guantanamo (contre 775 au début). Un statu quo qui comme nous l’avions déjà signalé, n’est pas sans induire quelques collateral damages en matière de Droits de l’Homme: faute de solution adéquate de rétention, les services secrets recourent de plus en plus volontiers aux assassinats ciblés. If you can’t jail them, kill them…

La double peine ne me peine pas

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La fin d’année nous guette et, avec elle, l’angoisse du bilan. Je me retourne et je crains qu’on se méprenne : ce n’est pas parce que je suis catholique que je n’en suis pas pour autant un salaud de droite. Ou presque. Bien sûr, j’ai ma droite, qui n’est pas celle que vous croyez, mais l’autre.

Mais après réflexion, et en dépit du confort d’être de gauche, je continue de penser que l’on peut être de droite et se regarder dans une glace propre. Propre parce que le mec de droite aime l’ordre alors que la glace du mec de gauche est sale, d’ailleurs il n’est pas rasé.

Je dois ce sursaut de conscience à celui qui, parce qu’il n’a pas dit que du mal de Nicolas Sarkozy durant la campagne, et interviewa un traître, passa pour en être un, alors qu’il voulait simplement réfléchir plutôt qu’aboyer : Claude Askolovitch. Etonnamment d’ailleurs et alors que je me réjouissais de pouvoir être en désaccord avec lui, je me trouve assez d’accord, en mec de droite, alors que lui l’est en mec de gauche. De ceci, d’ailleurs, je n’ai jamais douté puisqu’il portait un t-shirt noir quand je l’ai rencontré et qu’il n’était pas rasé.

Sur une variation autour d’une « sagesse » insaisissable, Asko dénonce très justement à l’influence prise par la droite populaire. Nous divergeons toutefois probablement sur la perspective : lui regrette que Nicolas Sarkozy s’écarte de celui qu’il était lorsqu’il a supprimé la « double peine », moi, je suis satisfait qu’il ne l’ait pas vraiment fait.

Parce que moi, je n’ai changé. Je n’ai toujours rien contre – la « double peine ». Certes, pour signaler que l’on a un cœur, il faudrait être contre. Et Bertrand Tavernier relancerait volontiers ses amis pétitionnaires, si Josiane Balasko ne le coiffe au poteau. Mais non. Et, tenez, je me souviens de l’avoir assumé en examen. Alors que, soucieux de ne pas m’aliéner mon jury de « grand O », j’exposais avec délicatesse les arguments respectifs en faveur et en défaveur de la prétendue double peine, un examinateur, pas n’importe lequel, m’interrompit et me demanda : « mais vous, personnellement, vous êtes pour, ou contre ? ». Courageux mais pas trop, je répondis qu’il ne me paraissait pas scandaleux qu’un étranger qui a violé les lois du pays qui l’accueille en soit exclu. J’aurai fini d’annihiler mon mérite quand je vous aurai dit que l’examinateur concerné était Georges Fenech[1. Certes pas aussi connu et pas encore député à l’époque].

Aussi populaire soit-elle, la « sagesse populaire » qui analyse cette question à la lumière des lois de l’hospitalité ne me parait pas disqualifiée – à condition que l’on applique le principe avec humanité. Si un invité vole mon argenterie, je le mets à la porte (surtout s’il est plus petit que moi), mais s’il met ses couverts en ailes de canard, il a droit à une seconde chance. De la même manière, que l’interdiction du territoire français soit limitée aux infractions les plus graves relève d’une simple et élémentaire justice.

Que l’on écarte cette mesure dans les cas de parents d’enfants français, de personnes établies en France depuis de longues années ou qui n’ont pas de lien avec leur pays d’origine, voilà qui est également bienvenu. La pratique contraire aurait parfois des airs de bannissement.

Or, il se trouve que c’est là l’état du droit. Comme le rappelaient certains il y a cinq ans, ou aujourd’hui, la peine complémentaire d’interdiction du territoire français n’a pas été supprimée de notre code pénal. Elle figure toujours, ainsi que ses modalités d’application, aux articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal. Contrairement à ce qu’annonçait Nicolas Sarkozy, il n’avait donc pas purement et simplement supprimé la « double peine » mais transposé les critères d’exclusion existant alors pour les arrêtés d’expulsion et de reconduite à la frontière (art. L.521-2 et L.521-3 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) à l’application de la peine complémentaire. N’était-ce que de la com’, alors ? De la com’, assurément, mais pas seulement, et qui répondait à la com’ de ceux qui occultaient les cas d’expulsions légitimes pour ne présenter que les cas d’émotion légitime.

Voilà donc, vous dis-je, un état du droit qui me paraît satisfaisant, son application relevant ensuite des tribunaux et cours d’assises, bref, du fonctionnement de la justice. Nul besoin de le modifier, nul besoin de le durcir. En raison, d’ailleurs, de quelle prétendue indulgence malvenue ?
Alors, pourquoi suis-je en phase avec Claude Askolovitch ? Eh bien, avec quelques nuances de fond et de forme, à cause de ces deux passages :
« Beaufisme, nationalisme « sam’suffit », le peuple sain chassera lui-même l’étranger criminel et on ne l’embêtera plus au volant. La « droite populaire », ce collectif radical ou caricatural, donne désormais le ton. »
et « La droitisation de l’UMP, censée protéger Nicolas Sarkozy, balaie en réalité ce que le sarkozysme avait eu de plus digne. La fermeté routière et la suppression de la double peine avaient toutes deux été portées par le Sarkozy ministre de l’Intérieur des années 2002-2007. Ainsi se consume un pouvoir qui se perpétue en se laissant nier. »

Mes réserves ? Elles portent sur la « suppression » d’une « double peine », elles portent un peu aussi sur cette réforme assez minime du permis à points. En revanche, je rejoins Asko dans le rejet du leadership que semble prendre la droite populaire sur la droite, je trouve très juste le qualificatif « radical ou caricatural » appliqué à un collectif qui se complaît dans une pensée vulgaire, sûre de l’approbation populaire.

Quand donc le pouvoir mettra-t-il un frein à cet engrenage qui, dans la meilleure des hypothèses, l’entraîne à la remorque d’un collectif lui-même à la remorque[2. Sur la question de la construction des mosquées, comme de la double peine] de ce que notre voisin suisse fait de plus ouvertement xénophobe, l’UDC ?

Mediator ? Vous avez dit Mediator ?

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Monsieur Servier des laboratoires Servier n’est pas content. Il a déclaré : « Nous sommes sidérés, stupéfaits ! C’est à se demander si cette affaire est une fabrication ! » L’affaire, c’est celle désormais bien médiatisée du sinistre médicament pour les diabétiques prescrits à l’occasion comme coupe-faim, le Mediator. Tout est parti du livre d’une pneumologue de Brest, le docteur Irène Frachon, manière d’Erin Brockovich bretonne, qui a dénoncé le scandale de ce produit retiré du marché seulement en novembre 2009 alors que sa dangerosité est reconnue depuis la fin des années 90 et que l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé recommandait aux médecins de ne plus le prescrire depuis 2007. Ce sont les laboratoires de Monsieur Servier qui fabriquaient le Mediator. Et Monsieur Servier, un rien fayot, genre « je suis copain avec le surgé », de continuer : « Il y a peut-être l’idée d’embêter le gouvernement. » Peut-être, Monsieur Servier, peut-être, mais en attendant il y a entre 500 (estimation basse) et 2000 malades (estimation haute) qui n’embêteront plus personne : ils sont morts.

Sarko, Dutroux : même motif, même punition?

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Ce n’est pas innocemment que Nicolas Sarkozy a utilisé le procédé rhétorique de la prosopopée pour transformer fictivement en pédophile le journaliste de l’AFP qui l’interpellait, à Lisbonne sur l’« affaire Karachi ».
Consciemment ou inconsciemment, il avait en tête l’affaire Dutroux, qui fit fantasmer la Belgique à la fin des années 1990. Quel rapport ? Les ingrédients qui permettent de concocter une vision paranoïaque et fantasmatique d’un événement hors du commun sont rassemblés dans les deux cas : la mort atroce des jeunes filles belges et celle, horrible, de braves techniciens français au Pakistan.[access capability= »lire_inedits »]

Si ces affaires ont provoqué dans le public une émotion si considérable, c’est en raison de l’irruption dans le débat public de victimes qui ne se contentent pas de gérer leur deuil dans l’intimité familiale. En Belgique, ce sont les familles des jeunes filles séquestrées et violées par le pervers de Charleroi qui ont soulevé le pays dans ces fameuses « marches blanches » rassemblant des dizaines de milliers de personnes. En France, c’est la sortie du livre de deux filles d’employés de la Direction des constructions navales (DCN[1. Sandrine Leclerc, Magali Drouet : On nous appelle « les Karachi », éditions Fleuve Noir.]) victimes de l’attentat de 2002 qui a relancé de manière tonitruante une affaire qui n’avait pas « pris » dans l’opinion, malgré les banderilles plantées depuis plusieurs mois par quelques journalistes dits d’investigation.

Dans les deux cas, un même processus est à l’œuvre : des gens simples ont subi un malheur incommensurable, la perte inattendue d’un être cher. Les auteurs du crime sont arrêtés en Belgique : une bande de semi-marginaux manipulés par Marc Dutroux, un prédateur sadique porté sur les jeunes filles pré-pubères. Les assassins des quinze victimes de l’attentat de Karachi (dont onze Français) ne sont pas formellement identifiés, mais appartiennent assurément à la nébuleuse djihadiste active au Pakistan.

Les victimes veulent une « vérité » à la mesure de leur souffrance

Les familles des victimes, traumatisées, ne peuvent se satisfaire d’une vérité trop ordinaire : les coupables présumés proposés par la police et la justice ne sont, dans leur esprit, que des leurres brandis pour dissimuler la « vérité vraie », celle dont l’énormité scandaleuse est à la mesure de leur souffrance.

À Liège, les parents de Mélissa Russo et de Julie Lejeune, que Marc Dutroux a laissé mourir de faim dans une cave, sont encore aujourd’hui persuadés que leurs enfants ont été victimes d’un vaste réseau de pédophilie impliquant les plus hauts personnages du royaume. Dutroux n’aurait été, dans cette hypothèse, que le « fournisseur » de chair fraîche chargé de satisfaire la lubricité des puissants. Cette parole a été relayée par quelques juges et policiers à qui la compassion pour les victimes avait fait perdre prudence et raison. La grande majorité des médias belges et français ont fait leurs choux gras de ces hypothèses, à grand renfort de témoignages de jeunes femmes racontant dans les plus sordides détails les horreurs que leur avaient fait subir des notables hauts placés. Elles ne citaient bien sûr, aucun nom, car elles craignaient encore la vengeance de leurs bourreaux. Mais la rumeur courait et, dans les estaminets, il se murmurait que des membres de la famille royale, du gouvernement et même du haut clergé auraient été dans le coup… Ces femmes se révéleront toutes des mythomanes, et aucune investigation policière ou judiciaire sérieuse ne viendra conforter la moindre de leurs accusations. Mais rien n’y fait : si, aujourd’hui, on réalisait un sondage en Belgique, il y a fort à parier que la majorité de la population estimerait que la théorie du « réseau pédophile » est plus proche de la vérité que la thèse du « prédateur isolé », devenue entre-temps vérité judiciaire.

L’affaire de Karachi fonctionne selon le même schéma, à la notable différence près que des factions politiques s’en sont emparées pour régler leurs comptes. En l’occurrence, les « chiraquiens », du moins ceux qui n’ont pas opportunément rejoint le giron sarkozyste, ont saisi l’occasion pour régler de vieux comptes avec les « balladuriens ». Les premiers ont payé les pots cassés judiciaires et politiques du financement illégal du RPR (mairie de Paris, Françafrique), en sacrifiant des officiers (Michel Roussin, Alain Juppé) pour sauver (provisoirement ?) le général en chef. Les seconds, jusque-là, s’étaient sortis sans dommage collatéral notable des financements occultes de la campagne présidentielle de 1995, grâce notamment à la complicité du président du Conseil constitutionnel de l’époque, l’expert en coups tordus Roland Dumas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de les coincer, tâche dévolue à un « cabinet noir » mis en place à partir de 1995 à l’Elysée par son secrétaire général, Dominique de Villepin, assisté de l’avocat Francis Szpiner.

Un laissé-pour-compte du chiraquisme, Charles Millon, et un Dominique de Villepin animé d’une haine inextinguible pour Nicolas Sarkozy ont pensé que l’heure de la vengeance avait sonné. Ils savent tous deux très bien que le lien entre l’interruption par l’Elysée du versement de commissions aux intermédiaires dans des contrats d’armement avec le Pakistan et l’Arabie saoudite et l’attentat de Karachi n’est pas établi. Ils n’ont d’ailleurs aucun intérêt à ce que le public y croie, car ils pourraient être rendus indirectement responsables du drame. Mais ils profitent de la « plus-value émotionnelle » injectée dans cette affaire par le rapprochement de ces deux dossiers pour mettre en difficulté Nicolas Sarkozy.

C’est de bonne guerre, et il est assez intéressant d’observer le comportement des uns et des autres dans ce jeu de massacre. On notera la surprenante modération de l’opposition socialiste dans ce dossier. Il faut dire qu’entre 1997 et 2002, un certain Lionel Jospin aurait été en position de fourrer son nez dans cette ténébreuse affaire et qu’il ne l’a pas fait.

Donnez-moi un homme politique à la limite de la démence, un juge avide de notoriété, quelques journalistes qui rêvent d’accrocher Nicolas Sarkozy à leur tableau de chasse et le peuple dans le rôle du chœur antique, et je vous construis une tragédie d’Etat. Ce sera plutôt du Grand-Guignol que du Shakespeare, mais on n’a que ça en magasin.[/access]

Identitaires made in UK : l’English Defence League

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S’il avait été un peu plus soigneux, Tommy Robinson, le Fabrice Robert britannique dont il était l’invité personnel, aurait pu jouer les guest-stars aux « Assises internationales contre l’islamisation ». Mais Tommy-tête-en-l’air avait perdu son passeport et fut donc privé du plaisir d’expliquer aux participants les « méthodes d’action » de son mouvement l’English defence league (EDL).

Pas de Tommy à Charenton donc, et c’est bien dommage. Parce que Tommy avait beaucoup de choses à dire, et des plus intéressantes. Alors que Fabrice Robert se contente pour le moment de constater et de déplorer une situation de « confrontation avec l’Islam qui est une question de vie ou de mort, un enjeu civilisationnel », avec la tentation incantatoire qu’induit l’inaction forcée (on pense en particulier à sa conclusion « Comme à Poitiers et à Vienne, nous vaincrons »), Tommy Robinson est passé immédiatement de la théorie à la pratique. Avec une appréciable longueur d’avance, il nous offre une projection concrète du discours encore virtuel du Bloc identitaire. On ne va pas bouder notre plaisir, d’autant que c’est gratuit. Il suffit d’écouter et de regarder. Discours et méthode.

Sur le papier un mouvement bien sous tous rapports

Formée en juin 2009 sur les décombres d’un communautarisme qui a surtout abouti aux attentats de Londres en juillet 2005, l’EDL entend dénoncer l’Islam radical de façon pacifique et ne perd pas une occasion pour préciser qu’elle n’est pas raciste. Elle ne déteste pas les musulmans mais uniquement les extrémistes. « Les autres sont nos amis », affirme Tommy, dont le porte-parole est un sikh débonnaire. Les homosexuels et les femmes y sont représentés et les drapeaux israéliens sont systématiquement de sortie à chaque manifestation publique. Fasciste, vous avez dit fasciste ? Anti-intégriste mais officiellement multiraciale, surfant efficacement sur la crise économique, la Ligue est en passe de marginaliser le BNP, le British National Party. Avec sa centaine de « divisions », un site Facebook toujours plus visité, elle fait recette chez les hommes jeunes, blancs, issus de la working class et inquiets des dérives d’une communauté musulmane mal intégrée. Le BNP ne s’y est pas trompé. Après quelques appels du pied, il a dénoncé l’EDL comme un mouvement provocateur et interdit à ses membres d’y adhérer sous peine d’exclusion. On ne saurait être plus clair. Et l’on repense au Bloc identitaire qui s’est transformé en parti politique et marche ouvertement sur les plates-bandes du FN, refusant désormais l’étiquette « extrême droite », dénonçant l’exploitation des travailleurs par « le grand actionnariat international » ou la mondialisation. Il est loin le temps où Fabrice Robert était condamné pour un tract ouvertement révisionniste dans les années 90. Le Bloc a des pudeurs de jeune fille dès qu’on lui parle de sionisme.

Sur le terrain, gros bras et petits cerveaux

Sur le terrain, l’invité spécial montre un visage nettement moins convivial. Sa fameuse méthode d’action, celle qu’il venait exposer à Paris, se résume aux plus traditionnelles des bastonnades et autres bagarres de rues classiques. Du brutal. Dans toutes les grandes villes anglaises à forte présence musulmane, le scénario est immuable. Avertis par le site Facebook SIOE (stop islamisation of Europe), des bus déversent les sympathisants dûment cagoulés dans les centres-villes dont ils prennent possession sous la surveillance étroite de la police qui doit empêcher les contacts rapprochés avec les associations musulmanes. Sans pouvoir toujours éviter quelques dérapages malheureux. Le gros des bataillons de la Ligue est recruté parmi les hooligans, les tristement célèbres supporters du foot anglais connus pour leurs aptitudes remarquables à l’échauffourée, et autres skinheads de Combat 18 ou British freedom fighters. Du bien beau linge. Pour s’assurer d’une forte mobilisation, les premières manifestations publiques étaient d’ailleurs organisées les jours de match à proximité des stades.

Spécificité anglaise ? Sans doute. Les militants du Bloc identitaire sont plus politisés et n’ont pas besoin des tape-dur de la tribune Boulogne pour convaincre. Contrairement à l’EDL, ils ont fait le choix des élections et donc du jeu démocratique. Mais ils courent le risque du « Qui se ressemble s’assemble ». En déroulant le tapis rouge devant un gros bras dont la dernière comparution pour coups et blessure remonte au 22 novembre 2010, Fabrice Robert démontre qu’il n’a pas encore tout fait viré sa cutie ligueuse ni rompu avec certaines pratiques douteuses qui permettent de se poser quelques questions sur la qualité de l’eau qu’il a versée dans son vin islamophobe.

Comptes de Noël

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Faudra-t-il envoyer un mot de remerciement à Pierre Arditti, Maxime le Forestier et autres pipoles qui étaient venus plaider leur cause de quasi nouveaux pauvres auprès du président, avec le soutien appuyé de la First Lady ?

D’un côté, on pourrait croire que non, because ce lobbying VIP intensif va entrainer une hausse de la TVA «Triple play» sur les forfaits internet et Smartphones, et là, c’est nous qu’on paye, puisque la quasi totalité des opérateurs a décidé de répercuter cette hausse.

Mais il y a un lot de consolation, et pas des moindres. Cette nouvelle TVA entraine ce qu’on appelle dans le jargon des fournisseurs d’accès une «modification substantielle du contrat». Or une telle modification permet à l’abonné de résilier son contrat, même s’il s’était engagé pour 12 ou 24 mois. En clair, vous avez payé votre Iphone à 99 Euros, alors qu’il en vaut 800, en échange de deux ans de fidélité obligatoire à Bouygues ou Orange ; et bien vous allez pouvoir, grâce à une simple lettre recommandée, le garder en pleine propriété, et migrer, pourquoi pas chez un opérateur moins vorace, chez qui vous n’aurez pas besoin de prendre d’engagement, puisque votre iPhone ou votre Black, vous en êtes déjà propriétaire. Amusant, non ?

Dans l’état de mes connaissances actuelles, je ne sais pas si cette combine ultra-légale fonctionne aussi sur les offres iPad 3G, mais si tel est le cas, vous me trouverez sans aucun doute ce lundi matin à faire la queue devant mon agence Orange…

Jean Genet, l’amour avec la langue

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Jean Genet est mort le 15 avril 1986, Simone de Beauvoir, le 14. Cinq mille personnes, selon la police, cinquante mille selon les organisateurs, suivirent son cercueil, jusqu’au cimetière Montparnasse, où elle fut enterrée, le 19 avril, auprès de son compagnon, Jean-Paul Sartre. « La mort ne nous réunira pas.», avait-elle annoncé : on ne sait si la suite a démenti sa prédiction…

Quoi qu’il en soit, cette cérémonie, très parisienne, ne fut pas seulement l’occasion d’une noble affliction germanopratine : un chagrin universel pleurait la sainte laïque. Jack Lang tenait le cordon, suivi de Lionel Jospin et de l’ensemble de la gauche dite morale. Ce n’était que justice : «La grande sartreuse» était un écrivain respectable et considéré. La dépouille de JG, décédé à Paris, dans un hôtel plus que modeste, fut placée dans la cale d’un avion, qui s’envola pour le Maroc. Il paraît que, sur le cercueil, une étiquette portait la mention «Travailleur émigré». De son vivant, il avait dérobé à la France, tel un voleur éclairé, ce qu’elle a de plus cher, son outil le plus précieux, dont le maniement exige une dextérité supérieure : sa langue. Méprisant tout le reste, si peu citoyen, essentiellement clandestin, renégat définitif, il ne voulut pas «reposer en paix» dans sa terre natale. À Larache (El Araich), petite ville marocaine baignée par l’Atlantique, un âne tirait la charrette, sur laquelle reposait la bière où gisait Jean Genet. Quelques fidèles amis du défunt lui faisait un maigre cortège. Jack Lang n’était pas présent. Il lui avait pourtant décerné le Grand prix national des lettres trois ans auparavant ; Genet, qui avait accepté, s’était fait représenter par un jeune homme à la cérémonie. Contrairement à ce que colportèrent les médisants, il ne s’était pas converti à l’Islam ; il gît dans l’ancien cimetière espagnol, chrétien : mais, sur sa tombe nulle croix.

L’énigme du traître

Né en 1910, dans une clinique de la rue d’Assas, à Paris, de père inconnu, abandonné à l’assistance publique par sa mère, accueilli dans le village morvandais d’Alligny par une famille de substitution aimante et attentive, il grandit et se conforme avec délectation au modèle social qu’on lui propose. Il travaille très bien à l’école, ne se montre ni insolent ni rebelle, et sert la messe avec zèle. Très tôt, il reconnaît en lui l’amour des garçons, mais, s’il ne désire pas le filles, il se sent attiré par l’univers féminin. Il se tient un peu à l’écart, ne joue pas volontiers avec ses camarades, lit énormément. Enfin, il chaparde, il commet de menus larcins, fréquemment. À treize ans, il obtient le certificat d’études, avec la mention bien, événement considérable dans tout le canton. Cependant, son statut d’«enfant de l’assistance» lui interdit pratiquement l’accès à l’éducation supérieure ; il est promis à l’apprentissage. Or, il a horreur du travail manuel… Non, vraiment, il n’est pas fait pour la vie simple et réelle, mais pour autre chose, qu’il pressent, une sorte de grand destin sombre, soutenu par un étonnement perpétuel. Il ne veut plus, désormais, que libérer l’énigmatique figure du traître qu’il a identifiée en lui.

Chanter le mal nouveau dans une forme ancienne

Il s’enfuit, il déserte une première fois. Le jeune garçon de l’assistance dort dans les fossés, dans les granges, cambriole les poulaillers : “Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures : il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes.” (Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1802). Mais ce « petit Poucet rêveur » et audacieux est rattrapé par les gendarmes, placé dans une maison de correction, à Mettray. Ensuite, sa vie n’est que fugues, vagabondage dans la vaste Europe, engagement dans l’armée, désertion, errance et emprisonnements successifs (voir la parfaite biographie d’Edmund White, Jean Genet, Gallimard, 1993). Il recherche la compagnie des voyous, des souteneurs, la faune interlope des ports et des métropoles. Il laisse s’épanouir en lui une superbe fleur du mal. Il connaît les servitudes d’un prostitué mâle, vole des livres et des pommes, découvre la promiscuité des prisons. Dans le même temps, il poursuit son apprentissage des grands textes de la littérature française : par la grâce de quel merveilleux entêtement, cet adolescent délicat et compliqué, ce faufilé des barrières à face de lune, curieusement viril et efféminé, s’enivra-t-il du lyrisme de Ronsard (qui l’éblouit), de Joachim du Bellay, de la sensualité de Louise Labbé, la belle Cordière de Lyon ?

Baise m’encore, rebaise-moi et baise ; Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Louise Labbé, (1524-1566), Sonnet XVIII

Il cherche sans se lasser le modèle, qu’il trouve aussi chez Mallarmé, les parnassiens, les symbolistes :

D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;


La lune glisse au bord des feuilles et caresse


D’un féerique baiser ta bouche de corail. Leconte-de-Lisle (1818-1894), Nurmahal , Poèmes barbares

Il n’ira pas plus loin : le « désordre » et l’abstraction que les modernes ont mis dans la belle harmonie poétique ne sont pas à son goût. Il aime la pourpre, l’or et l’encens, il veut la consonance sensuelle, l’écho musical. Il chante le mal moderne dans une forme ancienne, sur un rythme savant et connu, comme pour le sacraliser, jusqu’au maniérisme, disent certains, jusqu’à la perfection répondent les autres ; au vrai, il désira posséder la langue des «maîtres», les convaincre, par une démonstration d’écriture, qu’il leur était supérieur dans ce domaine. Par ce moyen, il put enfin les défier, les agresser, les contraindre à entendre les horreurs admirables que peut proférer «leur langue» dans ses habits de parade, lorsqu’elle est gouvernée par un principe d’opposition brutale, voire de haine pure.

Il connaît la bourgeoisie française de son temps, il sait qu’elle jouit, alors, d’un haut niveau de culture, qu’elle est mue par une curiosité, une soif de nouveauté qui n’ont pas d’équivalents dans le monde. Il n’ignore pas qu’en se plaçant sous la protection du beau langage, il se gagnera le soutien des meilleurs ou des plus influents en son sein. Il ne saurait donc, à cet effet, user d’une langue inférieure. Au contraire, après s’être emparé du trésor, il en accroît la profusion :

Ò viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! Visite dans sa nuit ton condamné à mort. Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. Jean Genet, Le condamné à mort, écrit en 1942

L’ivresse de déplaire

Voici qu’avec lui paraissent en pleine lumière le vertige de l’amour maudit, la beauté dangereuse des mauvais garçons au buste lisse, qu’on embrasse et qu’on écorche, et puis qui vous soumettent. C’est ainsi, en célébrant une impressionnante cérémonie du désir, entre l’ordure et la vénération, tel un vassal enamouré à la recherche de son seigneur félon, qu’il devint fameux dans ce pays qu’il abhorrait. Or, si l’on exclut une brève période, après la Seconde guerre, durant laquelle il sembla enivré de lui-même, de son succès, du soin dont l’entouraient son éditeur, Marc Barbezat d’abord, puis Gallimard, et quelques personnalités brillantes du Tout-Paris, il refusa la posture de l’écrivain. Il tourna le dos à ceux qui l’avaient aidé sous l’Occupation, et qu’il avait si souvent sollicités avec insistance (dont Jean Cocteau, Jean Sentein ou Maurice Toesca), quand il se trouvait dans une situation inconfortable ; par exemple, détenu au camp des Tourelles, à Paris, de sinistre mémoire. Voyou irritable, étrange dandy au sourire de marlou, menaçant parfois, assuré de son talent, voire de son génie, il se montra odieux, cajoleur, indifférent, amical… Alors qu’une place de choix lui était offerte sur la scène littéraire, il déserta, il trahit une fois de plus : ses livres parlaient pour lui, comme ils mentaient pour lui. S’ii y eut jamais un serment auquel il demeura fidèle, ce fut de mêler le vrai et le faux, afin de bâtir sa propre légende, commencée dans le Journal du voleur (1949). Il ne dédaigna nullement le plaisir de séduire, mais il lui préféra de beaucoup l’ivresse de déplaire, de surprendre, de contrarier.

Le renégat amoureux

Un écrivain s’engage tout entier dans ses textes, s’il ne peut être tenu pour responsable de l’interprétation que l’on en fera. Genet paraît approuver cette responsabilité, et même lui donner le renfort du sentiment : “Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine.” (Journal du voleur).

Il a épousé la cause des palestiniens contre Israël. Pour ce faire, il avance les arguments de l’analyse anti-coloniale ; il développe, ainsi qu’il l’avait fait pendant la guerre d’Algérie, une rhétorique de guerre du faible au fort, qui fonde le recours à tous les procédés, hyper-violence et terrorisme compris. Mais, délaissant souvent la rigueur, il s’abandonne à l’aveu sentimental, presque exubérant : il avait prétendu que les algériens seraient, au final, vainqueurs parce qu’ils étaient beaux, de même déclare-t-il : « Mais aimerais-je [les palestiniens] si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ? ». Il a pris parti pour les Black Panthers contre l’Amérique blanche, pour la Rote Armee Fraction ou groupe Baader-Meinhof contre l’ordre économique prospère. Il n’aimait pas particulièrement les opprimés, il choisissait, parmi eux, ceux qui luttaient et se tenaient debout, et sautait ainsi d’une cause à une autre, mêlant la colère militante à la fraîcheur enfantine.

Pour que son reflet parût plus effrayant encore, il feignit d’avouer quelque faiblesse pour Hitler et les nazis : “ On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. Mes morts rarement osent exprimer ma cruauté. J’aime et respecte cet officier…” (Pompes Funèbres, 1948). Bref, sa cause est impossible à défendre. Il ne sollicite d’ailleurs aucun secours. Chacun, en puisant dans son œuvre, se fera sa propre opinion. Il demeure que Jean Genet a tenté, par le biais de la littérature et par celui des entretiens, accordés ici et là, de révéler complètement la figure du réfractaire radical qu’il portait en lui, qu’il fit prospérer, qu’il étudia sous toutes les faces, comme s’il pressentait qu’elle recélait un sens caché. Il mit dans cette entreprise la précision d’un horloger, le ravissement d’un enfant cruel, la joie moqueuse d’un inquiétant passager. Mais sa haine absolue, totale, définitive, c’est à la France qu’il la voua, et, quand il l’avouait, il y avait dans sa voix une jubilation renouvelée. C’est pourquoi la déroute de l’armée, en 1940, celle des généraux et de tout le personnel politique, fut l’un de ses plus grands bonheurs : « Le fait que l’armée française, ce qu’il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d’un caporal autrichien, eh bien ça m’a ravi (…) je ne pouvais qu’adorer celui qui avait mis en œuvre l’humiliation de la France. » (entretien avec Hubert Fichte).

L’enchanteur sulpicien

Riche de ses droits d’auteur considérables (« Le théâtre, ça rapporte » disait-il en riant), pauvre par son mode de vie, ne possédant qu’une simple valise, rassuré par la précarité de ceux qui l’accueillaient, il n’est pas si éloigné de la figure d’un franciscain, apparemment privé de Dieu, qui va sur les routes, pieds nus dans des sandales usées, sobre volontairement, ignorant les lois du monde : «La sainteté fait peur. Il n’y a pas d’accord visible entre la société et le saint» (entretien avec Madeleine Gobeil, 1964, in L’Ennemi déclaré). Il ne s’installa jamais durablement ; tantôt chez des amis, le plus souvent à l’hôtel, sous la tente avec les feddayins, de passage, sans domicile fixe, prenant soin de ne laisser aucune trace, exigeant de son éditeur qu’il le paie en liquide, vivant dans une sorte de clandestinité, arrivé de la veille au soir, reparti à l’aube du lendemain. II fut l’enchanteur crapuleux, le chantre du miracle obscène, celui qui fait venir des roses dans la pénombre des cachots imaginaires, où des brutes s’étreignent et s’entretuent. Il nous laisse ensorcelés, nous abandonne son mystère essentiel, le seul qui compte vraiment, celui de l’écriture, augmenté de cette interrogation lancée comme un dernier défi d’orgueilleux blessé : « Vous ai-je assez haï ? Vous aurai-je donné suffisamment de raison de me haïr à votre tour, et de ne m’oublier jamais ? ». Il nous plaît, quant à nous, d’imaginer que la mort l’a réuni à Sartre et à Beauvoir, à Violette Leduc, ainsi qu’à ses amants les plus chers, et à sa mère, fantôme de pluie et de chagrin, qu’il a pu déposer sa tête ronde dans la tendre corbeille de ses bras, et qu’il a enfin tourné vers elle son humble regard sulpicien.

Jean Genet

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Ellas, mille fois Ellas!

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Le parlement grec vient de faire adopter un budget d’austérité pour l’année 2011. Etonnant, non ? Nous étions persuadés au contraire que le pays allait vivre une période d’expansion sans précédent, pleine, comme disait François, «de jeux et de ris» Que ce serait à nouveau le temps des grandes hécatombes homériques et que les libations auraient lieu alors que coule sur le feu la graisse des taureaux sacrifiés. Mais non, la viande à tous les repas, ce sera pour une autre fois. Le budget voté par 156 voix sur 300 (on dirait que ça se resserre) n’empêche pas une situation pré-insurrectionnelle, avec des grèves générales qui succèdent aux grèves générales. Le gouvernement envisage (nous rappelons que nous sommes dans la Grèce de 2010, pas celle de 1967) clairement le « recours à la force » tandis que chez les économistes eux-mêmes, les saignées budgétaires ne font plus l’unanimité.

Certains craignent, comme ils disent, une nouvelle « contraction » de l’économie grecque qui aura donc de moins en moins les moyens de rembourser. En maïeuticiens aguerris, une contraction, nous, ça nous fait plutôt penser à l’accouchement. Les Grecs hésitent sur le prénom du bébé à venir : si c’est un garçon, ils prendront sans doute « Bras d’honneur ». Si c’est une fille, ils pencheront probablement pour « Révolution ». Revolution Grecque, ça sonne bien et puis ça ne serait pas la première dans la famille à s’appeler comme ça…

Rouge piéton : l’art de l’angoisse

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Dans une célèbre interview télévisée, Louis-Ferdinand Céline évoque les bruits de Paris. Il se souvient de la gaieté du petit peuple parisien et de ses chansonnettes, qui cessèrent soudain, à jamais, de retentir après la Première Guerre.[access capability= »lire_inedits »] Longtemps après 1914, en 2002 ou 2003, une autre rupture acoustique a marqué l’histoire sonore de Paris, modifiant considérablement le monde concret : à partir de cette date, le chant des sirènes des voitures de police n’a plus retenti une ou deux fois par semaine mais trois à quatre fois par jour. La montée spirituelle du sarkozysme – qui n’est que l’un des surnoms éphémères du néant – a d’abord été perceptible, jour après jour, dans cette violence sonore permanente qui n’a pas cessé depuis lors. La disparition, dans l’ambiance sonore de nos villes, des derniers résidus de joie, des moindres vestiges de l’esprit « bon enfant » et de la légèreté française est l’un des traits marquants de l’époque.

Quelques années plus tôt, un autre chant vint apporter ses notes à la « musique mauvais-enfant » de ce temps. Nos feux rouges se mirent soudain à adresser aux aveugles leur célèbre mélopée désolée : « Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle, Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle… ». Ce dispositif, répondant aux prescriptions d’un décret d’août 1999, avait pour but de faciliter les déplacements des aveugles dans les villes, d’accroître leur « autonomie », c’est-à-dire leur solitude. De les aider, en somme, à renoncer comme tout le monde à l’usage de la parole dans les lieux publics et à atteindre le même degré de désocialisation et d’ensauvagement que les voyants.

Le règne sans partage de l’étrangeté entre les êtres

Derrière le prétexte de l’aide aux aveugles se profile pourtant un dessein évident, dont ce dispositif n’est que l’une des multiples et omniprésentes manifestations : soumettre les rues et les lieux collectifs au règne sans partage de la plus glaçante étrangeté entre les êtres afin d’accélérer leurs déplacements. A cet égard, il est évident que les aveugles sont en réalité des ennemis de la pire espèce : ces salopards osent ralentir les flux de nos villes et ne cessent, en outre, de donner lieu à des rencontres humaines parfaitement inutiles.

« Rouge-piéton, Rouge-piéton. » L’inquiétude suinte désormais à chacun de nos feux rouges et se distille en gouttes empoisonnées dans l’intimité de nos tympans. Elle naît d’abord en vertu de la durée de la répétition et, surtout, de l’intervalle beaucoup trop rapproché entre chaque répétition, grâce à cette scansion sans la moindre respiration qui insinue en nous une sorte de temporalité lunaire post-humaine. Pourtant, à ces deux égards, les feux rouges parlants n’arrivent pas à la cheville des haut-parleurs stridents annonçant les horaires des bus à la sortie de l’aéroport d’Orly. Le message qu’ils profèrent, lui, ne s’arrête vraiment jamais. Leur capacité hors norme à rendre fou et à donner envie de déguerpir doit être absolument saluée comme un chef-d’œuvre impérial(au sens tiqqunien du terme) de première grandeur.

Mais la longue plainte des feux rouges a d’autres mérites. Dans « Rouge piéton », l’insistance sur la syllabe « rou », rallongée d’une manière qui n’évoque en rien la voix humaine ni aucune habitude phonologique connue, produit tout de même son petit effet. De même, dans l’articulation de « pii-ééton », la diphtongue désunie, machiavéliquement décomposée, explosée, rajoute, elle aussi, un petit plus ingénieux à la contagion du malaise. Enfin, « rouge » et « piéton » sont tous deux prononcés avec le mouvement ascendant de la voix propre aux débuts de phrases et abruptement collés l’un à l’autre, tels deux bouts de phrases rapiécés à la hâte par un extraterrestre, faisant oublier définitivement aux passants la continuité désormais désuète du phrasé humain. Enfin, dans le fond sonore (je vous invite à aller le vérifier sans attendre), des grésillements et la respiration caverneuse de l’extraterrestre sont très nettement perceptibles.

Allez, maintenant, circulez ! Circulez, bordel, y’a rien à voir ![/access]

Quand les flics ont les boules

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Depuis les roaring sixties, Rudy le Rouge et la grande époque des squats de Kreutzberg, on savait les jeunes Berlinois particulièrement inventifs en matière de guérilla urbaine et notamment de projectiles destinés aux forces de l’ordre. Mais l’Allemagne est une terre de traditions, et même le dernier des gauchistes y respecte, à sa façon, la trêve des confiseurs.

C’est ce qu’à pu vérifier ce week-end une escouade de feldpandores diligentés dans un quartier chaud de la capitale allemande pour mettre fin à une supposée rixe entre jeunes. Ladite rixe s’est révélée être une banale bataille de boules de neige impliquant une quarantaine de garnements. Sommés de mettre fin immédiatement à ces agissements illégaux, les contrevenants de deux bandes n’ont pas obtempéré. Au contraire, à l’instar des commères brivistes de Brassens, les belligérants des deux camps ont conjugué leurs forces pour défendre face à la police le droit séculaire à la bataille de boules de neige, en bombardant celle-ci de projectiles exclusivement composés d’H20 gélifiée.

Pas fair play pour un pfennig, les agents ont riposté avec des bombes à poivre…

Guantanamo restera ouvert pendant les Fêtes

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« La fermeture du camp de Guantanamo ne sera pas effective avant un certain temps ». Cette déclaration du porte-parole de la Maison Blanche augure d’un deuxième anniversaire teinté de gris pour la présidence de Barack Obama. Arrivé au pouvoir le 20 janvier 2009, sa première décision – et donc la plus forte symboliquement – avait été d’annoncer la fermeture du fameux camp extraterritorial « dans l’année ». Pour le rookie du Bureau Ovale, il s’agissait ni plus ni moins que de concrétiser une des promesses emblématiques de sa campagne – partagée aussi, rappelons-le pas son adversaire d’alors John McCain -, engagement d’ailleurs réitéré le 11 janvier 2009, quinze jours seulement avant son intronisation.

A la décharge du président versatile, il faut préciser que les Republicains mènent de leur côté une guéguerre d’usure sur ce dossier empêchant de fait de dégager une quelconque solution de replacement, comme par exemple le transfert, un temps envisagé, des détenus sur le territoire américain

En attendant une hypothétique solution, 174 détenus suspectés d’appartenance à Al-Qaida restent encore internés à Guantanamo (contre 775 au début). Un statu quo qui comme nous l’avions déjà signalé, n’est pas sans induire quelques collateral damages en matière de Droits de l’Homme: faute de solution adéquate de rétention, les services secrets recourent de plus en plus volontiers aux assassinats ciblés. If you can’t jail them, kill them…

La double peine ne me peine pas

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La fin d’année nous guette et, avec elle, l’angoisse du bilan. Je me retourne et je crains qu’on se méprenne : ce n’est pas parce que je suis catholique que je n’en suis pas pour autant un salaud de droite. Ou presque. Bien sûr, j’ai ma droite, qui n’est pas celle que vous croyez, mais l’autre.

Mais après réflexion, et en dépit du confort d’être de gauche, je continue de penser que l’on peut être de droite et se regarder dans une glace propre. Propre parce que le mec de droite aime l’ordre alors que la glace du mec de gauche est sale, d’ailleurs il n’est pas rasé.

Je dois ce sursaut de conscience à celui qui, parce qu’il n’a pas dit que du mal de Nicolas Sarkozy durant la campagne, et interviewa un traître, passa pour en être un, alors qu’il voulait simplement réfléchir plutôt qu’aboyer : Claude Askolovitch. Etonnamment d’ailleurs et alors que je me réjouissais de pouvoir être en désaccord avec lui, je me trouve assez d’accord, en mec de droite, alors que lui l’est en mec de gauche. De ceci, d’ailleurs, je n’ai jamais douté puisqu’il portait un t-shirt noir quand je l’ai rencontré et qu’il n’était pas rasé.

Sur une variation autour d’une « sagesse » insaisissable, Asko dénonce très justement à l’influence prise par la droite populaire. Nous divergeons toutefois probablement sur la perspective : lui regrette que Nicolas Sarkozy s’écarte de celui qu’il était lorsqu’il a supprimé la « double peine », moi, je suis satisfait qu’il ne l’ait pas vraiment fait.

Parce que moi, je n’ai changé. Je n’ai toujours rien contre – la « double peine ». Certes, pour signaler que l’on a un cœur, il faudrait être contre. Et Bertrand Tavernier relancerait volontiers ses amis pétitionnaires, si Josiane Balasko ne le coiffe au poteau. Mais non. Et, tenez, je me souviens de l’avoir assumé en examen. Alors que, soucieux de ne pas m’aliéner mon jury de « grand O », j’exposais avec délicatesse les arguments respectifs en faveur et en défaveur de la prétendue double peine, un examinateur, pas n’importe lequel, m’interrompit et me demanda : « mais vous, personnellement, vous êtes pour, ou contre ? ». Courageux mais pas trop, je répondis qu’il ne me paraissait pas scandaleux qu’un étranger qui a violé les lois du pays qui l’accueille en soit exclu. J’aurai fini d’annihiler mon mérite quand je vous aurai dit que l’examinateur concerné était Georges Fenech[1. Certes pas aussi connu et pas encore député à l’époque].

Aussi populaire soit-elle, la « sagesse populaire » qui analyse cette question à la lumière des lois de l’hospitalité ne me parait pas disqualifiée – à condition que l’on applique le principe avec humanité. Si un invité vole mon argenterie, je le mets à la porte (surtout s’il est plus petit que moi), mais s’il met ses couverts en ailes de canard, il a droit à une seconde chance. De la même manière, que l’interdiction du territoire français soit limitée aux infractions les plus graves relève d’une simple et élémentaire justice.

Que l’on écarte cette mesure dans les cas de parents d’enfants français, de personnes établies en France depuis de longues années ou qui n’ont pas de lien avec leur pays d’origine, voilà qui est également bienvenu. La pratique contraire aurait parfois des airs de bannissement.

Or, il se trouve que c’est là l’état du droit. Comme le rappelaient certains il y a cinq ans, ou aujourd’hui, la peine complémentaire d’interdiction du territoire français n’a pas été supprimée de notre code pénal. Elle figure toujours, ainsi que ses modalités d’application, aux articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal. Contrairement à ce qu’annonçait Nicolas Sarkozy, il n’avait donc pas purement et simplement supprimé la « double peine » mais transposé les critères d’exclusion existant alors pour les arrêtés d’expulsion et de reconduite à la frontière (art. L.521-2 et L.521-3 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) à l’application de la peine complémentaire. N’était-ce que de la com’, alors ? De la com’, assurément, mais pas seulement, et qui répondait à la com’ de ceux qui occultaient les cas d’expulsions légitimes pour ne présenter que les cas d’émotion légitime.

Voilà donc, vous dis-je, un état du droit qui me paraît satisfaisant, son application relevant ensuite des tribunaux et cours d’assises, bref, du fonctionnement de la justice. Nul besoin de le modifier, nul besoin de le durcir. En raison, d’ailleurs, de quelle prétendue indulgence malvenue ?
Alors, pourquoi suis-je en phase avec Claude Askolovitch ? Eh bien, avec quelques nuances de fond et de forme, à cause de ces deux passages :
« Beaufisme, nationalisme « sam’suffit », le peuple sain chassera lui-même l’étranger criminel et on ne l’embêtera plus au volant. La « droite populaire », ce collectif radical ou caricatural, donne désormais le ton. »
et « La droitisation de l’UMP, censée protéger Nicolas Sarkozy, balaie en réalité ce que le sarkozysme avait eu de plus digne. La fermeté routière et la suppression de la double peine avaient toutes deux été portées par le Sarkozy ministre de l’Intérieur des années 2002-2007. Ainsi se consume un pouvoir qui se perpétue en se laissant nier. »

Mes réserves ? Elles portent sur la « suppression » d’une « double peine », elles portent un peu aussi sur cette réforme assez minime du permis à points. En revanche, je rejoins Asko dans le rejet du leadership que semble prendre la droite populaire sur la droite, je trouve très juste le qualificatif « radical ou caricatural » appliqué à un collectif qui se complaît dans une pensée vulgaire, sûre de l’approbation populaire.

Quand donc le pouvoir mettra-t-il un frein à cet engrenage qui, dans la meilleure des hypothèses, l’entraîne à la remorque d’un collectif lui-même à la remorque[2. Sur la question de la construction des mosquées, comme de la double peine] de ce que notre voisin suisse fait de plus ouvertement xénophobe, l’UDC ?

Mediator ? Vous avez dit Mediator ?

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Monsieur Servier des laboratoires Servier n’est pas content. Il a déclaré : « Nous sommes sidérés, stupéfaits ! C’est à se demander si cette affaire est une fabrication ! » L’affaire, c’est celle désormais bien médiatisée du sinistre médicament pour les diabétiques prescrits à l’occasion comme coupe-faim, le Mediator. Tout est parti du livre d’une pneumologue de Brest, le docteur Irène Frachon, manière d’Erin Brockovich bretonne, qui a dénoncé le scandale de ce produit retiré du marché seulement en novembre 2009 alors que sa dangerosité est reconnue depuis la fin des années 90 et que l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé recommandait aux médecins de ne plus le prescrire depuis 2007. Ce sont les laboratoires de Monsieur Servier qui fabriquaient le Mediator. Et Monsieur Servier, un rien fayot, genre « je suis copain avec le surgé », de continuer : « Il y a peut-être l’idée d’embêter le gouvernement. » Peut-être, Monsieur Servier, peut-être, mais en attendant il y a entre 500 (estimation basse) et 2000 malades (estimation haute) qui n’embêteront plus personne : ils sont morts.

Sarko, Dutroux : même motif, même punition?

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Ce n’est pas innocemment que Nicolas Sarkozy a utilisé le procédé rhétorique de la prosopopée pour transformer fictivement en pédophile le journaliste de l’AFP qui l’interpellait, à Lisbonne sur l’« affaire Karachi ».
Consciemment ou inconsciemment, il avait en tête l’affaire Dutroux, qui fit fantasmer la Belgique à la fin des années 1990. Quel rapport ? Les ingrédients qui permettent de concocter une vision paranoïaque et fantasmatique d’un événement hors du commun sont rassemblés dans les deux cas : la mort atroce des jeunes filles belges et celle, horrible, de braves techniciens français au Pakistan.[access capability= »lire_inedits »]

Si ces affaires ont provoqué dans le public une émotion si considérable, c’est en raison de l’irruption dans le débat public de victimes qui ne se contentent pas de gérer leur deuil dans l’intimité familiale. En Belgique, ce sont les familles des jeunes filles séquestrées et violées par le pervers de Charleroi qui ont soulevé le pays dans ces fameuses « marches blanches » rassemblant des dizaines de milliers de personnes. En France, c’est la sortie du livre de deux filles d’employés de la Direction des constructions navales (DCN[1. Sandrine Leclerc, Magali Drouet : On nous appelle « les Karachi », éditions Fleuve Noir.]) victimes de l’attentat de 2002 qui a relancé de manière tonitruante une affaire qui n’avait pas « pris » dans l’opinion, malgré les banderilles plantées depuis plusieurs mois par quelques journalistes dits d’investigation.

Dans les deux cas, un même processus est à l’œuvre : des gens simples ont subi un malheur incommensurable, la perte inattendue d’un être cher. Les auteurs du crime sont arrêtés en Belgique : une bande de semi-marginaux manipulés par Marc Dutroux, un prédateur sadique porté sur les jeunes filles pré-pubères. Les assassins des quinze victimes de l’attentat de Karachi (dont onze Français) ne sont pas formellement identifiés, mais appartiennent assurément à la nébuleuse djihadiste active au Pakistan.

Les victimes veulent une « vérité » à la mesure de leur souffrance

Les familles des victimes, traumatisées, ne peuvent se satisfaire d’une vérité trop ordinaire : les coupables présumés proposés par la police et la justice ne sont, dans leur esprit, que des leurres brandis pour dissimuler la « vérité vraie », celle dont l’énormité scandaleuse est à la mesure de leur souffrance.

À Liège, les parents de Mélissa Russo et de Julie Lejeune, que Marc Dutroux a laissé mourir de faim dans une cave, sont encore aujourd’hui persuadés que leurs enfants ont été victimes d’un vaste réseau de pédophilie impliquant les plus hauts personnages du royaume. Dutroux n’aurait été, dans cette hypothèse, que le « fournisseur » de chair fraîche chargé de satisfaire la lubricité des puissants. Cette parole a été relayée par quelques juges et policiers à qui la compassion pour les victimes avait fait perdre prudence et raison. La grande majorité des médias belges et français ont fait leurs choux gras de ces hypothèses, à grand renfort de témoignages de jeunes femmes racontant dans les plus sordides détails les horreurs que leur avaient fait subir des notables hauts placés. Elles ne citaient bien sûr, aucun nom, car elles craignaient encore la vengeance de leurs bourreaux. Mais la rumeur courait et, dans les estaminets, il se murmurait que des membres de la famille royale, du gouvernement et même du haut clergé auraient été dans le coup… Ces femmes se révéleront toutes des mythomanes, et aucune investigation policière ou judiciaire sérieuse ne viendra conforter la moindre de leurs accusations. Mais rien n’y fait : si, aujourd’hui, on réalisait un sondage en Belgique, il y a fort à parier que la majorité de la population estimerait que la théorie du « réseau pédophile » est plus proche de la vérité que la thèse du « prédateur isolé », devenue entre-temps vérité judiciaire.

L’affaire de Karachi fonctionne selon le même schéma, à la notable différence près que des factions politiques s’en sont emparées pour régler leurs comptes. En l’occurrence, les « chiraquiens », du moins ceux qui n’ont pas opportunément rejoint le giron sarkozyste, ont saisi l’occasion pour régler de vieux comptes avec les « balladuriens ». Les premiers ont payé les pots cassés judiciaires et politiques du financement illégal du RPR (mairie de Paris, Françafrique), en sacrifiant des officiers (Michel Roussin, Alain Juppé) pour sauver (provisoirement ?) le général en chef. Les seconds, jusque-là, s’étaient sortis sans dommage collatéral notable des financements occultes de la campagne présidentielle de 1995, grâce notamment à la complicité du président du Conseil constitutionnel de l’époque, l’expert en coups tordus Roland Dumas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de les coincer, tâche dévolue à un « cabinet noir » mis en place à partir de 1995 à l’Elysée par son secrétaire général, Dominique de Villepin, assisté de l’avocat Francis Szpiner.

Un laissé-pour-compte du chiraquisme, Charles Millon, et un Dominique de Villepin animé d’une haine inextinguible pour Nicolas Sarkozy ont pensé que l’heure de la vengeance avait sonné. Ils savent tous deux très bien que le lien entre l’interruption par l’Elysée du versement de commissions aux intermédiaires dans des contrats d’armement avec le Pakistan et l’Arabie saoudite et l’attentat de Karachi n’est pas établi. Ils n’ont d’ailleurs aucun intérêt à ce que le public y croie, car ils pourraient être rendus indirectement responsables du drame. Mais ils profitent de la « plus-value émotionnelle » injectée dans cette affaire par le rapprochement de ces deux dossiers pour mettre en difficulté Nicolas Sarkozy.

C’est de bonne guerre, et il est assez intéressant d’observer le comportement des uns et des autres dans ce jeu de massacre. On notera la surprenante modération de l’opposition socialiste dans ce dossier. Il faut dire qu’entre 1997 et 2002, un certain Lionel Jospin aurait été en position de fourrer son nez dans cette ténébreuse affaire et qu’il ne l’a pas fait.

Donnez-moi un homme politique à la limite de la démence, un juge avide de notoriété, quelques journalistes qui rêvent d’accrocher Nicolas Sarkozy à leur tableau de chasse et le peuple dans le rôle du chœur antique, et je vous construis une tragédie d’Etat. Ce sera plutôt du Grand-Guignol que du Shakespeare, mais on n’a que ça en magasin.[/access]

Identitaires made in UK : l’English Defence League

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S’il avait été un peu plus soigneux, Tommy Robinson, le Fabrice Robert britannique dont il était l’invité personnel, aurait pu jouer les guest-stars aux « Assises internationales contre l’islamisation ». Mais Tommy-tête-en-l’air avait perdu son passeport et fut donc privé du plaisir d’expliquer aux participants les « méthodes d’action » de son mouvement l’English defence league (EDL).

Pas de Tommy à Charenton donc, et c’est bien dommage. Parce que Tommy avait beaucoup de choses à dire, et des plus intéressantes. Alors que Fabrice Robert se contente pour le moment de constater et de déplorer une situation de « confrontation avec l’Islam qui est une question de vie ou de mort, un enjeu civilisationnel », avec la tentation incantatoire qu’induit l’inaction forcée (on pense en particulier à sa conclusion « Comme à Poitiers et à Vienne, nous vaincrons »), Tommy Robinson est passé immédiatement de la théorie à la pratique. Avec une appréciable longueur d’avance, il nous offre une projection concrète du discours encore virtuel du Bloc identitaire. On ne va pas bouder notre plaisir, d’autant que c’est gratuit. Il suffit d’écouter et de regarder. Discours et méthode.

Sur le papier un mouvement bien sous tous rapports

Formée en juin 2009 sur les décombres d’un communautarisme qui a surtout abouti aux attentats de Londres en juillet 2005, l’EDL entend dénoncer l’Islam radical de façon pacifique et ne perd pas une occasion pour préciser qu’elle n’est pas raciste. Elle ne déteste pas les musulmans mais uniquement les extrémistes. « Les autres sont nos amis », affirme Tommy, dont le porte-parole est un sikh débonnaire. Les homosexuels et les femmes y sont représentés et les drapeaux israéliens sont systématiquement de sortie à chaque manifestation publique. Fasciste, vous avez dit fasciste ? Anti-intégriste mais officiellement multiraciale, surfant efficacement sur la crise économique, la Ligue est en passe de marginaliser le BNP, le British National Party. Avec sa centaine de « divisions », un site Facebook toujours plus visité, elle fait recette chez les hommes jeunes, blancs, issus de la working class et inquiets des dérives d’une communauté musulmane mal intégrée. Le BNP ne s’y est pas trompé. Après quelques appels du pied, il a dénoncé l’EDL comme un mouvement provocateur et interdit à ses membres d’y adhérer sous peine d’exclusion. On ne saurait être plus clair. Et l’on repense au Bloc identitaire qui s’est transformé en parti politique et marche ouvertement sur les plates-bandes du FN, refusant désormais l’étiquette « extrême droite », dénonçant l’exploitation des travailleurs par « le grand actionnariat international » ou la mondialisation. Il est loin le temps où Fabrice Robert était condamné pour un tract ouvertement révisionniste dans les années 90. Le Bloc a des pudeurs de jeune fille dès qu’on lui parle de sionisme.

Sur le terrain, gros bras et petits cerveaux

Sur le terrain, l’invité spécial montre un visage nettement moins convivial. Sa fameuse méthode d’action, celle qu’il venait exposer à Paris, se résume aux plus traditionnelles des bastonnades et autres bagarres de rues classiques. Du brutal. Dans toutes les grandes villes anglaises à forte présence musulmane, le scénario est immuable. Avertis par le site Facebook SIOE (stop islamisation of Europe), des bus déversent les sympathisants dûment cagoulés dans les centres-villes dont ils prennent possession sous la surveillance étroite de la police qui doit empêcher les contacts rapprochés avec les associations musulmanes. Sans pouvoir toujours éviter quelques dérapages malheureux. Le gros des bataillons de la Ligue est recruté parmi les hooligans, les tristement célèbres supporters du foot anglais connus pour leurs aptitudes remarquables à l’échauffourée, et autres skinheads de Combat 18 ou British freedom fighters. Du bien beau linge. Pour s’assurer d’une forte mobilisation, les premières manifestations publiques étaient d’ailleurs organisées les jours de match à proximité des stades.

Spécificité anglaise ? Sans doute. Les militants du Bloc identitaire sont plus politisés et n’ont pas besoin des tape-dur de la tribune Boulogne pour convaincre. Contrairement à l’EDL, ils ont fait le choix des élections et donc du jeu démocratique. Mais ils courent le risque du « Qui se ressemble s’assemble ». En déroulant le tapis rouge devant un gros bras dont la dernière comparution pour coups et blessure remonte au 22 novembre 2010, Fabrice Robert démontre qu’il n’a pas encore tout fait viré sa cutie ligueuse ni rompu avec certaines pratiques douteuses qui permettent de se poser quelques questions sur la qualité de l’eau qu’il a versée dans son vin islamophobe.

Comptes de Noël

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Faudra-t-il envoyer un mot de remerciement à Pierre Arditti, Maxime le Forestier et autres pipoles qui étaient venus plaider leur cause de quasi nouveaux pauvres auprès du président, avec le soutien appuyé de la First Lady ?

D’un côté, on pourrait croire que non, because ce lobbying VIP intensif va entrainer une hausse de la TVA «Triple play» sur les forfaits internet et Smartphones, et là, c’est nous qu’on paye, puisque la quasi totalité des opérateurs a décidé de répercuter cette hausse.

Mais il y a un lot de consolation, et pas des moindres. Cette nouvelle TVA entraine ce qu’on appelle dans le jargon des fournisseurs d’accès une «modification substantielle du contrat». Or une telle modification permet à l’abonné de résilier son contrat, même s’il s’était engagé pour 12 ou 24 mois. En clair, vous avez payé votre Iphone à 99 Euros, alors qu’il en vaut 800, en échange de deux ans de fidélité obligatoire à Bouygues ou Orange ; et bien vous allez pouvoir, grâce à une simple lettre recommandée, le garder en pleine propriété, et migrer, pourquoi pas chez un opérateur moins vorace, chez qui vous n’aurez pas besoin de prendre d’engagement, puisque votre iPhone ou votre Black, vous en êtes déjà propriétaire. Amusant, non ?

Dans l’état de mes connaissances actuelles, je ne sais pas si cette combine ultra-légale fonctionne aussi sur les offres iPad 3G, mais si tel est le cas, vous me trouverez sans aucun doute ce lundi matin à faire la queue devant mon agence Orange…

Jean Genet, l’amour avec la langue

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Jean Genet est mort le 15 avril 1986, Simone de Beauvoir, le 14. Cinq mille personnes, selon la police, cinquante mille selon les organisateurs, suivirent son cercueil, jusqu’au cimetière Montparnasse, où elle fut enterrée, le 19 avril, auprès de son compagnon, Jean-Paul Sartre. « La mort ne nous réunira pas.», avait-elle annoncé : on ne sait si la suite a démenti sa prédiction…

Quoi qu’il en soit, cette cérémonie, très parisienne, ne fut pas seulement l’occasion d’une noble affliction germanopratine : un chagrin universel pleurait la sainte laïque. Jack Lang tenait le cordon, suivi de Lionel Jospin et de l’ensemble de la gauche dite morale. Ce n’était que justice : «La grande sartreuse» était un écrivain respectable et considéré. La dépouille de JG, décédé à Paris, dans un hôtel plus que modeste, fut placée dans la cale d’un avion, qui s’envola pour le Maroc. Il paraît que, sur le cercueil, une étiquette portait la mention «Travailleur émigré». De son vivant, il avait dérobé à la France, tel un voleur éclairé, ce qu’elle a de plus cher, son outil le plus précieux, dont le maniement exige une dextérité supérieure : sa langue. Méprisant tout le reste, si peu citoyen, essentiellement clandestin, renégat définitif, il ne voulut pas «reposer en paix» dans sa terre natale. À Larache (El Araich), petite ville marocaine baignée par l’Atlantique, un âne tirait la charrette, sur laquelle reposait la bière où gisait Jean Genet. Quelques fidèles amis du défunt lui faisait un maigre cortège. Jack Lang n’était pas présent. Il lui avait pourtant décerné le Grand prix national des lettres trois ans auparavant ; Genet, qui avait accepté, s’était fait représenter par un jeune homme à la cérémonie. Contrairement à ce que colportèrent les médisants, il ne s’était pas converti à l’Islam ; il gît dans l’ancien cimetière espagnol, chrétien : mais, sur sa tombe nulle croix.

L’énigme du traître

Né en 1910, dans une clinique de la rue d’Assas, à Paris, de père inconnu, abandonné à l’assistance publique par sa mère, accueilli dans le village morvandais d’Alligny par une famille de substitution aimante et attentive, il grandit et se conforme avec délectation au modèle social qu’on lui propose. Il travaille très bien à l’école, ne se montre ni insolent ni rebelle, et sert la messe avec zèle. Très tôt, il reconnaît en lui l’amour des garçons, mais, s’il ne désire pas le filles, il se sent attiré par l’univers féminin. Il se tient un peu à l’écart, ne joue pas volontiers avec ses camarades, lit énormément. Enfin, il chaparde, il commet de menus larcins, fréquemment. À treize ans, il obtient le certificat d’études, avec la mention bien, événement considérable dans tout le canton. Cependant, son statut d’«enfant de l’assistance» lui interdit pratiquement l’accès à l’éducation supérieure ; il est promis à l’apprentissage. Or, il a horreur du travail manuel… Non, vraiment, il n’est pas fait pour la vie simple et réelle, mais pour autre chose, qu’il pressent, une sorte de grand destin sombre, soutenu par un étonnement perpétuel. Il ne veut plus, désormais, que libérer l’énigmatique figure du traître qu’il a identifiée en lui.

Chanter le mal nouveau dans une forme ancienne

Il s’enfuit, il déserte une première fois. Le jeune garçon de l’assistance dort dans les fossés, dans les granges, cambriole les poulaillers : “Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures : il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes.” (Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1802). Mais ce « petit Poucet rêveur » et audacieux est rattrapé par les gendarmes, placé dans une maison de correction, à Mettray. Ensuite, sa vie n’est que fugues, vagabondage dans la vaste Europe, engagement dans l’armée, désertion, errance et emprisonnements successifs (voir la parfaite biographie d’Edmund White, Jean Genet, Gallimard, 1993). Il recherche la compagnie des voyous, des souteneurs, la faune interlope des ports et des métropoles. Il laisse s’épanouir en lui une superbe fleur du mal. Il connaît les servitudes d’un prostitué mâle, vole des livres et des pommes, découvre la promiscuité des prisons. Dans le même temps, il poursuit son apprentissage des grands textes de la littérature française : par la grâce de quel merveilleux entêtement, cet adolescent délicat et compliqué, ce faufilé des barrières à face de lune, curieusement viril et efféminé, s’enivra-t-il du lyrisme de Ronsard (qui l’éblouit), de Joachim du Bellay, de la sensualité de Louise Labbé, la belle Cordière de Lyon ?

Baise m’encore, rebaise-moi et baise ; Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Louise Labbé, (1524-1566), Sonnet XVIII

Il cherche sans se lasser le modèle, qu’il trouve aussi chez Mallarmé, les parnassiens, les symbolistes :

D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;


La lune glisse au bord des feuilles et caresse


D’un féerique baiser ta bouche de corail. Leconte-de-Lisle (1818-1894), Nurmahal , Poèmes barbares

Il n’ira pas plus loin : le « désordre » et l’abstraction que les modernes ont mis dans la belle harmonie poétique ne sont pas à son goût. Il aime la pourpre, l’or et l’encens, il veut la consonance sensuelle, l’écho musical. Il chante le mal moderne dans une forme ancienne, sur un rythme savant et connu, comme pour le sacraliser, jusqu’au maniérisme, disent certains, jusqu’à la perfection répondent les autres ; au vrai, il désira posséder la langue des «maîtres», les convaincre, par une démonstration d’écriture, qu’il leur était supérieur dans ce domaine. Par ce moyen, il put enfin les défier, les agresser, les contraindre à entendre les horreurs admirables que peut proférer «leur langue» dans ses habits de parade, lorsqu’elle est gouvernée par un principe d’opposition brutale, voire de haine pure.

Il connaît la bourgeoisie française de son temps, il sait qu’elle jouit, alors, d’un haut niveau de culture, qu’elle est mue par une curiosité, une soif de nouveauté qui n’ont pas d’équivalents dans le monde. Il n’ignore pas qu’en se plaçant sous la protection du beau langage, il se gagnera le soutien des meilleurs ou des plus influents en son sein. Il ne saurait donc, à cet effet, user d’une langue inférieure. Au contraire, après s’être emparé du trésor, il en accroît la profusion :

Ò viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! Visite dans sa nuit ton condamné à mort. Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. Jean Genet, Le condamné à mort, écrit en 1942

L’ivresse de déplaire

Voici qu’avec lui paraissent en pleine lumière le vertige de l’amour maudit, la beauté dangereuse des mauvais garçons au buste lisse, qu’on embrasse et qu’on écorche, et puis qui vous soumettent. C’est ainsi, en célébrant une impressionnante cérémonie du désir, entre l’ordure et la vénération, tel un vassal enamouré à la recherche de son seigneur félon, qu’il devint fameux dans ce pays qu’il abhorrait. Or, si l’on exclut une brève période, après la Seconde guerre, durant laquelle il sembla enivré de lui-même, de son succès, du soin dont l’entouraient son éditeur, Marc Barbezat d’abord, puis Gallimard, et quelques personnalités brillantes du Tout-Paris, il refusa la posture de l’écrivain. Il tourna le dos à ceux qui l’avaient aidé sous l’Occupation, et qu’il avait si souvent sollicités avec insistance (dont Jean Cocteau, Jean Sentein ou Maurice Toesca), quand il se trouvait dans une situation inconfortable ; par exemple, détenu au camp des Tourelles, à Paris, de sinistre mémoire. Voyou irritable, étrange dandy au sourire de marlou, menaçant parfois, assuré de son talent, voire de son génie, il se montra odieux, cajoleur, indifférent, amical… Alors qu’une place de choix lui était offerte sur la scène littéraire, il déserta, il trahit une fois de plus : ses livres parlaient pour lui, comme ils mentaient pour lui. S’ii y eut jamais un serment auquel il demeura fidèle, ce fut de mêler le vrai et le faux, afin de bâtir sa propre légende, commencée dans le Journal du voleur (1949). Il ne dédaigna nullement le plaisir de séduire, mais il lui préféra de beaucoup l’ivresse de déplaire, de surprendre, de contrarier.

Le renégat amoureux

Un écrivain s’engage tout entier dans ses textes, s’il ne peut être tenu pour responsable de l’interprétation que l’on en fera. Genet paraît approuver cette responsabilité, et même lui donner le renfort du sentiment : “Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine.” (Journal du voleur).

Il a épousé la cause des palestiniens contre Israël. Pour ce faire, il avance les arguments de l’analyse anti-coloniale ; il développe, ainsi qu’il l’avait fait pendant la guerre d’Algérie, une rhétorique de guerre du faible au fort, qui fonde le recours à tous les procédés, hyper-violence et terrorisme compris. Mais, délaissant souvent la rigueur, il s’abandonne à l’aveu sentimental, presque exubérant : il avait prétendu que les algériens seraient, au final, vainqueurs parce qu’ils étaient beaux, de même déclare-t-il : « Mais aimerais-je [les palestiniens] si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ? ». Il a pris parti pour les Black Panthers contre l’Amérique blanche, pour la Rote Armee Fraction ou groupe Baader-Meinhof contre l’ordre économique prospère. Il n’aimait pas particulièrement les opprimés, il choisissait, parmi eux, ceux qui luttaient et se tenaient debout, et sautait ainsi d’une cause à une autre, mêlant la colère militante à la fraîcheur enfantine.

Pour que son reflet parût plus effrayant encore, il feignit d’avouer quelque faiblesse pour Hitler et les nazis : “ On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. Mes morts rarement osent exprimer ma cruauté. J’aime et respecte cet officier…” (Pompes Funèbres, 1948). Bref, sa cause est impossible à défendre. Il ne sollicite d’ailleurs aucun secours. Chacun, en puisant dans son œuvre, se fera sa propre opinion. Il demeure que Jean Genet a tenté, par le biais de la littérature et par celui des entretiens, accordés ici et là, de révéler complètement la figure du réfractaire radical qu’il portait en lui, qu’il fit prospérer, qu’il étudia sous toutes les faces, comme s’il pressentait qu’elle recélait un sens caché. Il mit dans cette entreprise la précision d’un horloger, le ravissement d’un enfant cruel, la joie moqueuse d’un inquiétant passager. Mais sa haine absolue, totale, définitive, c’est à la France qu’il la voua, et, quand il l’avouait, il y avait dans sa voix une jubilation renouvelée. C’est pourquoi la déroute de l’armée, en 1940, celle des généraux et de tout le personnel politique, fut l’un de ses plus grands bonheurs : « Le fait que l’armée française, ce qu’il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d’un caporal autrichien, eh bien ça m’a ravi (…) je ne pouvais qu’adorer celui qui avait mis en œuvre l’humiliation de la France. » (entretien avec Hubert Fichte).

L’enchanteur sulpicien

Riche de ses droits d’auteur considérables (« Le théâtre, ça rapporte » disait-il en riant), pauvre par son mode de vie, ne possédant qu’une simple valise, rassuré par la précarité de ceux qui l’accueillaient, il n’est pas si éloigné de la figure d’un franciscain, apparemment privé de Dieu, qui va sur les routes, pieds nus dans des sandales usées, sobre volontairement, ignorant les lois du monde : «La sainteté fait peur. Il n’y a pas d’accord visible entre la société et le saint» (entretien avec Madeleine Gobeil, 1964, in L’Ennemi déclaré). Il ne s’installa jamais durablement ; tantôt chez des amis, le plus souvent à l’hôtel, sous la tente avec les feddayins, de passage, sans domicile fixe, prenant soin de ne laisser aucune trace, exigeant de son éditeur qu’il le paie en liquide, vivant dans une sorte de clandestinité, arrivé de la veille au soir, reparti à l’aube du lendemain. II fut l’enchanteur crapuleux, le chantre du miracle obscène, celui qui fait venir des roses dans la pénombre des cachots imaginaires, où des brutes s’étreignent et s’entretuent. Il nous laisse ensorcelés, nous abandonne son mystère essentiel, le seul qui compte vraiment, celui de l’écriture, augmenté de cette interrogation lancée comme un dernier défi d’orgueilleux blessé : « Vous ai-je assez haï ? Vous aurai-je donné suffisamment de raison de me haïr à votre tour, et de ne m’oublier jamais ? ». Il nous plaît, quant à nous, d’imaginer que la mort l’a réuni à Sartre et à Beauvoir, à Violette Leduc, ainsi qu’à ses amants les plus chers, et à sa mère, fantôme de pluie et de chagrin, qu’il a pu déposer sa tête ronde dans la tendre corbeille de ses bras, et qu’il a enfin tourné vers elle son humble regard sulpicien.

Jean Genet

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Ellas, mille fois Ellas!

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Le parlement grec vient de faire adopter un budget d’austérité pour l’année 2011. Etonnant, non ? Nous étions persuadés au contraire que le pays allait vivre une période d’expansion sans précédent, pleine, comme disait François, «de jeux et de ris» Que ce serait à nouveau le temps des grandes hécatombes homériques et que les libations auraient lieu alors que coule sur le feu la graisse des taureaux sacrifiés. Mais non, la viande à tous les repas, ce sera pour une autre fois. Le budget voté par 156 voix sur 300 (on dirait que ça se resserre) n’empêche pas une situation pré-insurrectionnelle, avec des grèves générales qui succèdent aux grèves générales. Le gouvernement envisage (nous rappelons que nous sommes dans la Grèce de 2010, pas celle de 1967) clairement le « recours à la force » tandis que chez les économistes eux-mêmes, les saignées budgétaires ne font plus l’unanimité.

Certains craignent, comme ils disent, une nouvelle « contraction » de l’économie grecque qui aura donc de moins en moins les moyens de rembourser. En maïeuticiens aguerris, une contraction, nous, ça nous fait plutôt penser à l’accouchement. Les Grecs hésitent sur le prénom du bébé à venir : si c’est un garçon, ils prendront sans doute « Bras d’honneur ». Si c’est une fille, ils pencheront probablement pour « Révolution ». Revolution Grecque, ça sonne bien et puis ça ne serait pas la première dans la famille à s’appeler comme ça…

Rouge piéton : l’art de l’angoisse

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Dans une célèbre interview télévisée, Louis-Ferdinand Céline évoque les bruits de Paris. Il se souvient de la gaieté du petit peuple parisien et de ses chansonnettes, qui cessèrent soudain, à jamais, de retentir après la Première Guerre.[access capability= »lire_inedits »] Longtemps après 1914, en 2002 ou 2003, une autre rupture acoustique a marqué l’histoire sonore de Paris, modifiant considérablement le monde concret : à partir de cette date, le chant des sirènes des voitures de police n’a plus retenti une ou deux fois par semaine mais trois à quatre fois par jour. La montée spirituelle du sarkozysme – qui n’est que l’un des surnoms éphémères du néant – a d’abord été perceptible, jour après jour, dans cette violence sonore permanente qui n’a pas cessé depuis lors. La disparition, dans l’ambiance sonore de nos villes, des derniers résidus de joie, des moindres vestiges de l’esprit « bon enfant » et de la légèreté française est l’un des traits marquants de l’époque.

Quelques années plus tôt, un autre chant vint apporter ses notes à la « musique mauvais-enfant » de ce temps. Nos feux rouges se mirent soudain à adresser aux aveugles leur célèbre mélopée désolée : « Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle, Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle… ». Ce dispositif, répondant aux prescriptions d’un décret d’août 1999, avait pour but de faciliter les déplacements des aveugles dans les villes, d’accroître leur « autonomie », c’est-à-dire leur solitude. De les aider, en somme, à renoncer comme tout le monde à l’usage de la parole dans les lieux publics et à atteindre le même degré de désocialisation et d’ensauvagement que les voyants.

Le règne sans partage de l’étrangeté entre les êtres

Derrière le prétexte de l’aide aux aveugles se profile pourtant un dessein évident, dont ce dispositif n’est que l’une des multiples et omniprésentes manifestations : soumettre les rues et les lieux collectifs au règne sans partage de la plus glaçante étrangeté entre les êtres afin d’accélérer leurs déplacements. A cet égard, il est évident que les aveugles sont en réalité des ennemis de la pire espèce : ces salopards osent ralentir les flux de nos villes et ne cessent, en outre, de donner lieu à des rencontres humaines parfaitement inutiles.

« Rouge-piéton, Rouge-piéton. » L’inquiétude suinte désormais à chacun de nos feux rouges et se distille en gouttes empoisonnées dans l’intimité de nos tympans. Elle naît d’abord en vertu de la durée de la répétition et, surtout, de l’intervalle beaucoup trop rapproché entre chaque répétition, grâce à cette scansion sans la moindre respiration qui insinue en nous une sorte de temporalité lunaire post-humaine. Pourtant, à ces deux égards, les feux rouges parlants n’arrivent pas à la cheville des haut-parleurs stridents annonçant les horaires des bus à la sortie de l’aéroport d’Orly. Le message qu’ils profèrent, lui, ne s’arrête vraiment jamais. Leur capacité hors norme à rendre fou et à donner envie de déguerpir doit être absolument saluée comme un chef-d’œuvre impérial(au sens tiqqunien du terme) de première grandeur.

Mais la longue plainte des feux rouges a d’autres mérites. Dans « Rouge piéton », l’insistance sur la syllabe « rou », rallongée d’une manière qui n’évoque en rien la voix humaine ni aucune habitude phonologique connue, produit tout de même son petit effet. De même, dans l’articulation de « pii-ééton », la diphtongue désunie, machiavéliquement décomposée, explosée, rajoute, elle aussi, un petit plus ingénieux à la contagion du malaise. Enfin, « rouge » et « piéton » sont tous deux prononcés avec le mouvement ascendant de la voix propre aux débuts de phrases et abruptement collés l’un à l’autre, tels deux bouts de phrases rapiécés à la hâte par un extraterrestre, faisant oublier définitivement aux passants la continuité désormais désuète du phrasé humain. Enfin, dans le fond sonore (je vous invite à aller le vérifier sans attendre), des grésillements et la respiration caverneuse de l’extraterrestre sont très nettement perceptibles.

Allez, maintenant, circulez ! Circulez, bordel, y’a rien à voir ![/access]