Grâce à Orange, dont le filtrage anti-spam est à peu près aussi performant qu’un Renault Kangoo en lice aux 24 heures du Mans, j’ai eu la joie de recevoir il y a à peine une heure dans ma boite mail cette offre publicitaire, du genre qu’on ne peut pas refuser :
Malheureusement, chère Caroline, « spécialiste diplômée du tourisme depuis 2002 », je ne suis pas abonné à PrixDesVoyages.com. Je sens qu’elle va me passer sous le nez, cette promo d’enfer…
Précisons-le d’emblée : je n’ai aucune sympathie, ni même de compassion envers Zine al-Abidine Ben Ali, président déchu de la Tunisie. Mon dernier voyage en Tunisie remonte à 1965, alors que membre de la direction de la Mutuelle nationale des étudiants de France, j’avais répondu à une invitation de l’Union générale des étudiants tunisiens pour étudier la mise en place d’un système de protection santé pour leurs membres. Inutile de dire que l’affaire se perdit dans les sables, du côté de Foum Tataouine, car le gouvernement de Habib Bourguiba n’avait pas les moyens de financer un système de protection sociale de ses futures élites.
Par la suite, j’ai préféré aller chercher ailleurs les douceurs du soleil d’hiver, aucune nostalgie du bon temps des colonies ne me poussant vers les rivages de Carthage, Hammamet ou Djerba.
Ces dernières années, il ne m’a pas échappé que ce Ben Ali, qui avait réussi à déboulonner un Bourguiba devenu sénile et prisonnier d’un entourage cupide et corrompu, avait fait de son pays une zone de prédation sans limite pour son clan et sa belle-famille. Au prétexte de pourchasser les islamistes radicaux, il avait établi un régime policier assez efficace, muselé la presse et empêché l’émergence d’une opposition laïque et démocratique. Sa chute ne me chagrine pas plus que celle d’Erich Honecker à laquelle j’eu le plaisir d’assister en direct live.
Néanmoins, les commentaires de nos plus brillants éditorialistes relatifs à cet événement relèvent souvent d’un genre assez détestable, celui qui consiste, d’une part, à écraser la gueule du vaincu à coup de talon, et d’autre part, à clouer au pilori le comportement des gouvernements français (de droite comme de gauche), jugés trop complaisants à l’égard du satrape.
Le sommet, en la matière, a été l’édito de Laurent Joffrin dans Libération du 15 janvier, dont je ne résiste pas à la tentation perverse de vous citer in extenso le premier paragraphe : « Ainsi, depuis vingt-trois ans, la Tunisie était gouvernée par un trouillard ! Ainsi, le grotesque successeur du grand Bourguiba, flic en chef de l’un des régimes les plus féroces de la région, n’était qu’un pleutre et, quand le peuple insurgé lui a signifié son congé, il est parti la queue basse. » Passons sur le style, où l’accumulation des adjectifs qualificatifs et des métaphores à deux balles nous ferait plutôt rigoler aux dépens du futur PDG du Nouvel Obs. « Trouillard ! », « Lâche ! », « Pleutre ! » : accro au dictionnaire des synonymes, l’excellent Joffrin se paye une gloire de Tartarin terrassant le lion de l’Atlas ! Eût-il préféré que Ben Ali, le courageux, l’intrépide, le brave, le preux (moi aussi j’ai le bon dico !) s’accrochât au pouvoir en faisant donner la troupe contre la foule manifestante ajoutant d’autres morts aux quatre-vingt déjà répertoriés ? Qu’il rejouât à Tunis un remake de la Commune de Paris ? Ben Ali est parti avec la cassette de ses prébendes accumulées sur le dos de son peuple pour mener une vie de jet-setter dans les palaces climatisés des monarchies du Golfe. Cela suffit amplement à le classer dans la catégorie des gens méprisables. Mais c’est précisément son attitude consistant à fuir sans combattre jusqu’au massacre qui peut lui valoir quelques circonstances atténuantes devant le tribunal de l’Histoire.
L’autre antienne entonnée en chœur par la corporation des éditorialistes est la condamnation de la realpolitik menée par la France vis à vis du dictateur tunisien. Joffrin ajoute « imbécile » à ce vocable bismarckien pour bien montrer à quel point il est courroucé (« Bonjour ma colère, salut ma hargne et mon courroux, coucou ! » Pierre Desproges). Ivan Levaï bat sa coulpe sur France-Inter : « Oui, il m’est arrivé de passer des vacances au soleil de Tunisie, on se doutait bien que tout n’était pas parfait, mais etc. » Honte à Sarko, honte à MAM, honte à tous ceux qui, de Bertrand Delanoë à feu Philippe Séguin, ont montré quelque indulgence envers Ben Ali, au motif que ce dernier leur manifestait de la considération, et qu’il a rendu, ces dernières années quelques services à nos « services » en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. Je veux bien sacrifier Michèle Alliot-Marie aux crocs acérés des pitbulls de l’édito en « une ». Proposer à un dictateur sur le reculoir de lui envoyer quelques CRS pour calmer « techniquement » une foule déchaînée relève soit du cynisme le plus total, soit de la peau de banane lancée sous les pieds de Madame le ministre par le collaborateur facétieux chargé de rédiger sa réponse à une question d’un député.
La France entretient des relations diplomatiques, fait des affaires, signe des traités avec la plupart des 192 Etats inscrits à l’ONU. Parmi ceux-ci, seule une minorité présente un bulletin satisfaisant de santé démocratique. Même Bernard Kouchner avait fini par comprendre cela, ce qui a d’ailleurs rendu plutôt inutile sa présence au gouvernement. Pour le cas de la Tunisie, la plupart des bons connaisseurs du pays se retrouvent pour estimer que la politique de développement économique menée par Ben Ali, non dépendante d’une rente pétrolière ou minière, avait fait surgir dans ce pays du Maghreb une classe moyenne industrielle et commerciale. Ce qui n’empêchait pas, bien sûr, d’énormes disparités dans les revenus et les conditions de vie, notamment dans les zones reculée du pays. On est d’accord, également, pour constater que le traitement de faveur accordé par l’UE à la Tunisie, notamment en matière de libre-échange, avait conduit le pays à s’arrimer à l’économie européenne, et à devenir le deuxième pays exportateur d’Afrique (hors hydrocarbures et ressources minières).
Enfin, le haut niveau – relatif – d’éducation de la population où l’analphabétisme, contrairement à l’Algérie et surtout au Maroc est quasi inexistant n’a pas été pour rien dans la montée des revendications démocratiques. Ce qui fait chuter les dictatures, ce ne sont pas les déclarations enflammées des dirigeants des pays démocratiques. L’Ostpolitik de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt, poursuivie par Helmut Kohl a été plus fatale à la RDA que les imprécations anticommunistes rituelles. Chacun son boulot : la société civile des pays démocratiques et nantis a parfaitement le droit, sinon le devoir, de dénoncer tout ce qui doit l’être dans des pays qui ne sont pas dans le cadre de leurs normes. L’Etat, en revanche, doit tenir compte d’autres paramètres et de respecter l’une de ces injonctions bibliques de base : je ne suis pas le gardien de mon frère !
Bravo donc aux révoltés de Tunis qui ont réussi, sans l’aide de la France officielle, à se débarrasser d’un tyran. Nous n’y sommes pour rien, et c’est tant mieux.
Voilà une bien jolie appellation, toute neuve, pour l’actuelle révolution tunisienne. L’analogie est bien entendu faite avec la révolution des œillets qui, le 25 avril 1974, renversa la plus vielle dictature d’Europe et fut l’œuvre de militaires de gauche, voire d’extrême gauche, lassés du carnage des guerres coloniales interminables menées en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau. On dit qu’une bouquetière lisboète eut la première l’idée de glisser un œillet dans le canon du fusil d’un de ces soldats de la liberté. Si l’œillet sent moins bon que le jasmin, il semble bien néanmoins qu’un des points communs entre ces deux révolutions soit le rôle de l’armée qui au Portugal comme en Tunisie a rejoint, voire appuyé ou devancé les aspirations populaires. Parfois, l’antimilitarisme, c’est dur…
Je ne pensais pas revivre 1990. Non, 1990, cela ne pouvait pas se dérouler deux fois pour le passionné. Et pourtant ce fut pire que 1990. Cette fois, il n’y eut quasiment rien à se mettre sous la dent, rien que l’indigence toujours recommencée. De cette Coupe du monde annoncée comme historique, on retiendra donc les bonnes intentions teutonnes et quelques éclairs ibériques. C’est bien maigre. Mais c’est l’état actuel du football mondial. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Bien entendu, la citadelle barcelonaise est toujours là, irréductible, rappelant que le jeu est au mouvement et à l’inventivité, on l’a vu lors du classico de décembre dernier contre le Real de Madrid. Le Barça abrite en son sein deux ou trois joueurs atypiques comme le sensationnel Lionel Messi. Mais voilà bien longtemps que l’idée du beau jeu ne séduit plus les centres de formation, postulat qu’Arsène Wenger, pourtant adepte d’un style virevoltant avec Arsenal, a résumé en ces termes : « Ce qui est beau n’est pas forcément efficace, ce qui est efficace est forcément beau. »
Oui, voilà longtemps que la fête est finie, une petite trentaine d’années pour être précis, quand la camarde, par le truchement de Paolo Rossi, décida de punir la plus fantastique génération de footballeurs brésiliens à avoir foulé un terrain. Le triplé de Rossi, ce 5 juin 82, sonna le glas d’une certaine conception du ballon rond. Plus jamais le Brésil ne joua comme le Brésil et tous ceux qui suivirent décrétèrent que jouer comme le Brésil, c’était perdre à coup sûr. Ainsi la France, qui s’offrit deux matchs de légende mais préféra, pour gagner sa Coupe du Monde, les bonnes vieilles méthodes puisées dans le Calcio et la mise au placard de son fameux carré magique au profit de trois demis défensifs à la technique incertaine.
Oui, je ne pensais pas revivre 1990. Et, en effet, la finale de la Ligue des Champions ne fut pas tout à fait 1990. Ce fut juste l’Inter au lieu du grand Milan. Mais à quoi bon contester le triomphe de José Mourinho ? Il est l’entraîneur le plus charismatique de son sport mais tout son charisme consiste à détruire le jeu de son adversaire. Il est le dernier avatar de ce football voué à l’efficacité et il nous ferait presque croire qu’il a raison, le diable, avec sa belle gueule d’acteur et ses talents de polyglotte. C’est un fossoyeur hors catégorie.
Bientôt l’ombrageux Ferguson et le distingué Wenger tireront leur révérence et dans l’univers des grands techniciens de la chose footballistique, il ne restera que des énarques sans génie et une étrangeté, Pep Guardiola. Il faudra s’y faire. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Certes, seule la victoire est belle. Elle l’est cependant un peu plus quand elle émane du Barça. En cette période de vœux, souhaitons donc longue vie à la plus fabuleuse équipe de club depuis le mythique Ajax d’Amsterdam. Barcelone, c’est encore un rêve de gosse. Et à quoi rime le football sans cela ?
Finalement, l’histoire est assez ironique. La récente faveur médiatique (la faveur électorale, il faudra attendre encore un peu pour voir vraiment) de Marine Le Pen est un cauchemar pour la droite. Que l’extrême droite, la droite extrême ou la droite populiste − appelez-la comme vous voulez − pose problème à la droite classique, ce n’est pas nouveau. Habilement instrumentalisé par Mitterrand, le Front national a été un véritable cauchemar dans les années 1980-1990 et nombre de députés des défunts RPR et UDF qui ont été renvoyés à leur chères études dans des triangulaires meurtrières pourraient en témoigner.[access capability= »lire_inedits »]
Le cauchemar continue. Trente-cinq parlementaires, essentiellement situés dans le Sud-Est, dont certains sont désormais ministres comme Mariani, ont beau s’estampiller Droite populaire et vouloir durcir les textes gouvernementaux comme lors de la récente loi LOPSI 2, Marine grimpe dans les sondages. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus de la faute de la gauche mais de la droite elle-même.
Oui, on a parfois tendance à l’oublier, mais le dernier gouvernement de gauche dans ce pays a rendu son tablier en 2002, il y a plus de dix ans, et il y a plus de dix ans que la droite fait de la sécurité et de l’immigration ses uniques chevaux de bataille pour gagner les élections et reprendre des voix au Front. Inutile d’évoquer en la matière son bilan catastrophique puisque dix ans après, ni l’immigration ni l’insécurité (ni le Front) n’ont été stoppés, et faire ouvertement le lien entre les deux n’a pas l’air de convaincre tant que ça un électorat surtout angoissé aujourd’hui par les régressions sociales. On aura beau dire, et même en prenant les chiffres de Brice Hortefeux, le mouvement social contre les retraites a quand même davantage mobilisé que les « Assises contre l’islamisation » de la France.
Marine Le Pen, elle, l’a très bien compris. Comme aux échecs, elle a un coup d’avance. Elle est déjà ailleurs, sur un autre front, si l’on peut dire. La preuve, c’est que la composante identitaire de l’extrême droite éprouve la nécessité de présenter son propre candidat à l’élection présidentielle. Fabrice Robert ne peut plus se reconnaître dans la « droite Marine Le Pen » parce que Marine Le Pen a compris que toute définition ethnique de la nation, en France, était vouée à l’impasse si l’on visait un rassemblement majoritaire et que le Front national n’avait plus rien de commun avec ceux qu’elle appelle les « excités ».
Marine a un adversaire sérieux : le Front de gauche
Il n’y a plus que des ministres de l’Intérieur débordés pour faire pondre des circulaires désignant nommément une partie de la population comme responsable de la délinquance. Plus jamais Marine Le Pen ne commettra ce genre d’erreur. Quand on fait les scores qu’elle fait à Hénin-Beaumont, c’est qu’on a compris que le peuple, aujourd’hui, sait bien que les délocalisations, la précarité, le chômage de masse sont les premiers problèmes des Français, de souche ou non. Que la politique du bouc émissaire next door ne fonctionne pas, plus ou très mal quand c’est manifestement une violence macro-économique sans précédent qui s’exerce dans ces régions. Ponctuellement, sans doute, pour des raisons d’équilibre interne, elle fera bien une petite piqûre de rappel comme sa sortie récente sur la rue Myrha mais, dans le même temps, elle rappellera que c’est un certain patronat qui aime employer les clandestins, cette armée de réserve du capitalisme.
On peut même penser, avec un peu de chance, qu’elle fera exploser la droite en cas de défaite de celle-ci en 2012. Les orphelins du parti de l’ordre sarkozyste qui auront enfin compris que le message qui porte n’est pas celui de l’insécurité mais des insécurités (sociales, économiques, urbaines) viendront la rejoindre tandis que l’aile libérale-sociale ira se fondre dans un grand ensemble centriste allant des gaullistes sociaux jusqu’à Europe Écologie.
Marine Le Pen n’a pas grand-chose à craindre d’un Parti socialiste cantonné depuis trente ans dans la morale antifasciste. Ça ne prend plus. Elle a néanmoins un adversaire très sérieux : le Front de gauche, qui sera probablement mené par Jean-Luc Mélenchon. Ce message sur les insécurités, la fierté ouvrière, la lassitude devant les élites déconnectées du réel, cette autre gauche le porte à nouveau et assez fièrement.
En revanche, si le Front de gauche parvient à se délivrer de ces mêmes inhibitions teintées de moraline, s’il se réapproprie crânement le discours du Marchais des années 1980 sur le « Produisons français », elle n’est plus certaine de gagner cette course à l’électorat populaire qui, depuis des décennies, s’est auto-exclu dans l’abstention et qui est, sans qu’aucune des deux formations ne l’avoue explicitement, la cible commune et l’obscur objet du désir qui leur permettra ce score à deux chiffres sans lequel rien n’est possible si l’on veut peser sur son propre camp.[/access]
Alors que toute la classe politique s’écharpait hier pour savoir si c’était une judicieuse ou une déplorable idée que d’accueillir à Paris l’ex-président Ben Ali, celui-ci a renvoyé ses protecteurs et détracteurs dos-à-dos en choisissant de s’exiler non pas en France mais en Arabie Saoudite.
On ignore pour l’instant les raisons de ce choix, à première vue surprenant pour un opposant convaincu à toutes les formes d’intégrisme, d’islamisme, de salafisme et tutti quanti.
Bon, c’est vrai que le climat est meilleur là-bas qu’ici (9° et ciel couvert à Paris d’après Météo France ce midi, contre 22° et grand soleil à Riyad). Peut-être aussi que Ben Ali avait, dans sa grande prévoyance, placé quelques économies sur place, ce qui lui assurera une retraite confortable, même s’il venait par miracle à l’Union européenne l’idée de bloquer ses avoirs supposément mal acquis. Et puis peut-être aussi que l’ex en a ras-le-bol des manifs d’opposants sous ses fenêtres. Et là c’est vrai qu’en Arabie, contrairement à chez nous, on est proche du risque zéro.
Cela dit, si de mémoire Ben Ali est le premier chef d’État arabe à se carapater sous la pression de la rue, il n’est pas le premier dictateur déchu à avoir choisi le Royaume comme terre d’asile. Merci à mon ami Gil d’avoir rafraîchi ma mémoire, il existe un précédent croustillant : après sa chute du pouvoir en 1979, suivie d’une brève escale en Libye, c’est le même spot touristique qu’avait choisi Idi Amin Dada.
Là, nous dit l’ami Wiki, il est alors hébergé à Djeddah par le gouvernement saoudien « en remerciement pour son rôle dans la diffusion de l’islam » Toujours d’après Wikipédia, l’État saoudien lui alloue illico sans barguigner « une maison, assez modeste, mais aussi un chauffeur et du personnel de maison, pourvoit à sa subsistance et lui verse une pension ». C’est toujours à Djeddah qu’Idi Amin Dada mourra 24 ans plus tard et qu’il est enterré.
Dans le genre punition cruelle, mais pas trop, moi, ça me paraît raisonnable. Mais pour les Tunisiens qui se croient libérés, on espère que ce plan retraite un rien trop plan-plan ne donnera pas à Ben Ali des envies de retour au pays…
Woody Allen, archétype de l’humour juif new-yorkais ? En tant que fan de la première heure, cette thèse m’avait toujours suffi, et pour cause : elle m’arrangeait ! Je me trouvais ainsi coopté, moi le goy pur porc, par le cercle fermé des « happy jews » de Manhattan, seuls capables apparemment de goûter tout le sel de l’humour alliené.
Hélas Dandrieu vint, pour m’expliquer que je me la pétais en vain. La thèse de son bouquin[1. Woody Allen, Portrait d’un antimoderne, CNRS Editions] : Woody Allen est universel comme un Bergman normal, en plus marrant quand même, et l’univers intello de la Grosse Pomme n’est qu’un décor pour sa Comédie humaine.
Selon mon collègue et ami de Valeurs Actuelles, de Causeur et du fan-club des Nits (voir ce nom sur Google), Woody est un « antimoderne » comme vous et moi (enfin, surtout moi) ; un pessimiste qui se joue de son propre désespoir ; un « athée post-moral » peut-être, mais infiniment nostalgique du Sens, c’est-à-dire de l’Amour.
Je ne vous raconterais pas tout ça si je n’avais pris pour habitude de choisir mes rares « sorties ciné » en fonction des critiques dudit Dandrieu, auquel je fais confiance sur ce terrain, euh, comme un aveugle à son chien.
Ici, l’exercice est encore différent : Laurent Dandrieu interprète pour nous la partition allenienne (44 opus). Avec brio, mais sans la boursouflure castafiorienne. En bon interprète, il sait s’effacer devant l’auteur et l’oeuvre – même si, au bout du compte, c’est pour nous faire partager ce qu’il y entend.
Contrairement à ce qu’elle aura sans doute pensé, si j’ai demandé à l’exquise attachée de presse de Laurent copie des articles déjà parus, c’est moins par paresse que par curiosité. Agréablement récompensée, d’ailleurs : non seulement « la critique est unanime », mais elle s’avère dans l’ensemble étonnamment subtile –et, dans le détail, essentiellement droitière.
Attention ! Je n’ai pas dit que les deux étaient liés. Je tiens plutôt qu’un mec de valeur(s) comme Dandrieu n’a pas forcément bonne presse « dans les poulaillers qui font l’opinion » (comme disait sans comprendre ce gentil con de Souchon.) Mais d’un autre côté « The times they are a’changing » (comme disait Bob Dylan à propos d’autre chose.)
Sur le fond, l’antimoderne au sens alleno-dandrieusien du terme n’est pas réfugié sur la plus haute tour de son château fort intérieur. Il est plongé au coeur de la modernité comme tout le monde, c’est-à-dire comme un con ; sauf qu’il en perçoit, lui, les ridicules. Et voilà le fin mot : Woody Allen ne croit pas aux « trois idoles de la modernité : la raison, l’individu et le progrès. »
Le mieux, c’est qu’il n’est pas seul dans cette triple incroyance : rien qu’en France, il y retrouve les grands fêlés du moment, de Muray à Houellebecq en passant par Nabe et Dantec. Ça devait arriver : à force que s’épaississe le Catalogue des erreurs modernes, comme disait saint Pie IX, l’antimodernité est devenue moderne.
« La vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie », notait judicieusement le Nobel Mario Vargas Llosa. Tout l’art de Woody, selon Laurent, tient dans cette alchimie par laquelle il change l’or du Rien en diamant pour l’esprit. Et vous savez quoi ? Pour tous ceux à qui il est déjà arrivé de s’interroger sur le sens de leur existence –ou qui en ont le projet-, mais surtout pour ce vieil agnostique inconsolable, c’est là un indispensable viatique.
Une heureuse formule, malheureusement saccagée par l’usage, définissait l’humour comme « la politesse du désespoir ». Comment dire autrement, à défaut de mieux ? Avec les armes de l’humour, Woody Allen se bat sur les deux fronts (bas) de la modernité : le crétinisme et le nihilisme. À travers ses ricanements, il plaide pour la vie et la dignité d’être homme.
Il y a quand même un blème, que Dandrieu ne nous cèle point : les derniers films du maître sont des daubes infâmes – ou plus précisément, comme il écrit, des « pochades superficielles » d’un « auteur en panne d’idées ». Bien sûr c’est vrai, même que pour un fan c’est un peu déprimant. Alors, déclin ou parenthèse ? Au regard de l’Histoire du cinéma, on s’en fout un peu : Woody n’est pas un pic-vert de l’année, et quoi qu’il fasse désormais, son œuvre restera comme celle d’un moraliste.
En moquant nos névroses narcissiques et nos toutes petites dépendances, il n’a d’autre but que de sortir ses prochains, comme lui-même, de cette horrible sensation d’impuissance devant l’absurde. C’est sans doute ce qui permet à Joël Prieur d’oser, pour résumer la thèse du livre, un parallèle inattendu entre Woody Allen et Albert Camus : ne partagent-ils pas « un désespoir ensoleillé qui doit bien mener quelque part » ?
Non seulement c’est bien dit mais c’est paru dans Minute – et quoi de plus chic que de citer Minute, surtout en conclusion d’un papier de fond comme celui-ci ?
N.B. à l’attention de mes amis commentateurs :
Dans le genre hors sujet que vous affectionnez, je suggère de commencer directement par Minute, au lieu de s’attarder bêtement sur Woody Allen ou même sur le bouquin de Dandrieu
Lol.
Ce qui se passe en Tunisie en ce moment est sans aucun doute une révolution. Mais la bonne question est : laquelle ? Pour le moment, il semble s’agir de 1830 plutôt que de 1789. Les éloges vis-à-vis du comportement du peuple d’un côté, le passage du pouvoir à une sorte de « lieutenant-général » de l’autre rappellent le 27, 28 et 29 juillet plus que le 14 du même mois.
En Tunisie – toujours pour le moment – aucune Bastille n’a été prise et la victoire du peuple n’est pas acquise par KO. Au moment où ces lignes sont rédigées, tout ce qu’on peut dire est que le peuple mène aux points et il y a encore plusieurs rounds pour ce combat.
Le départ précipité de Ben Ali, à un moment où la situation semblait loin d’être désespérée pour lui, laisse planer un doute. Plus que la pression directe du peuple on a le sentiment que c’est plutôt l’Armée et certains Thermidoriens – finalement 1789 n’est pas si loin… – qui ont signalé à Ben Ali que leurs destins devaient se séparer. Celui qui était pour eux un atout est devenu un handicap voire un danger. Rien n’est donc joué, loin de là.
Il faut rappeler le mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure de républiques ». Les Tunisiens risquent de se réveiller au lendemain de leur Révolution avec comme seul résultat un roi des Français à la place d’un roi de France.
Le scandale du Médiator, accusé d’avoir tué 500 à 2000 personnes, apporte chaque jour son lot de révélations et, par la même occasion, de coupables et responsables présumés. Experts sous influence, industriels cyniques, autorités sanitaires négligentes, politiques inconscients : si ce que dit la presse est vrai, l’industrie pharmaceutique qui nous raconte à longueur de pub qu’elle répand le bien et la santé dans le monde ressemble à la caricature qu’en a dressé John Le Carré dans l’un de ses plus mauvais livres. Un monde sans foi ni loi dans lequel on est prêt à truquer des rapports pour vendre et à tuer pour gagner plus.
Espérons que la réalité est plus complexe et que ceux qui ont commis des erreurs ne l’ont pas fait sciemment. Reste que, de l’OMS aux autorités nationales, une fâcheuse endogamie semble régner entre ceux qui vendent des médicaments et ceux qui les autorisent.
On me dira qu’il y a trente ans, on ne faisait pas tant de chichis et qu’on trouvait, en vente libre ou quasi libre des produits du même genre bourré d’amphétamines ou assimilés dont des générations d’étudiants ont abusé pour endurer des nuits sans sommeil. Un écrivain de mes amis a écrit un chef d’œuvre en quatre mois sous l’effet d’une pilule légendaire appelée « captagon ». Ceux qui recouraient à ces substances se doutaient bien qu’ils bousillaient leur précieux organisme, mais après tout, le deal était clair : en échange, ils avaient du temps, conquis chimiquement sur leurs nuits.
Tout cela a disparu et nous exigeons maintenant que les lois et règlements nous protègent contre notre goût pour les stupéfiants, notre penchant au tabac et même notre coupable tendance au jeu (avez-vous lu les avertissements placardés dans les boutiques à loto ?). Qu’un médicament puisse tuer alors qu’une armée de fonctionnaires et une pléthore de procédures sont chargées de l’empêcher, cela nous semble inconcevable. Admettons qu’une telle exigence ne relève pas de l’extrémisme de la précaution.
Admettons aussi, alors, que dans la longue chaîne de fautes voire de crimes qui a abouti à vendre un médicament mortel, nous avons une responsabilité collective. Si le Médiator a été prescrit dans le traitement du diabète, il l’a aussi été comme coupe-faim à des gens –surtout des femmes, je suppose – dont la seule maladie était de vouloir maigrir.
Il est de bon ton d’accuser la presse féminine prétendument coupable de conditionner nos esprits faibles – sauf Causette qui a eu la déprimante idée d’inventer un journal de filles intelligent, très peu pour moi. Nous serions devenues obsédées par notre poids en lisant Elle. À ce compte-là autant s’en prendre aux hommes dont la plupart, contrairement à la légende, ne préfère pas les grosses. Bref, je ne vois pas pourquoi il serait ridicule ou condamnable de vouloir être mince. Ce qui est ridicule et fâcheux, c’est qu’on nous fasse gober qu’on peut maigrir par miracle, perdre cinq kilos en trois jours ou l’inverse, avec pilules magiques, sport en dormant et autres remèdes de perlimpinpin. On finira par me proposer un traitement pour devenir « grande blonde avec des gros lolos notre cauchemar à toutes », comme dit un personnage de je ne sais plus quel film. Et si ça se trouve je finirai par l’accepter.
Alors, les filles, je vais vous confier un secret gratos : pour maigrir, rien ne vaut le régime grillade-salades, c’est pas fun mais c’est comme ça. La morale collatérale de cette sinistre affaire du Médiator, c’est que nous devons arrêter de nous laisser prendre pour des gogos. Ça, c’est excellent pour la santé.
Marine Le Pen fait peur. À la droite, qui l’accuse de siphonner le vote méridional, traditionnellement acquis aux tenants de l’ordre et de la sécurité. Preuve de cette trouille aiguë, le collectif parlementaire Droite populaire souffre d’incontinence électoraliste. Obsédés par leur réélection, les Vanneste, Mariani et Luca durcissent toutes les lois comportant les mots « immigration », « étranger » et « sécurité », sans s’embarrasser de détails sur le sens de l’intérêt général ou l’efficacité de l’inflation législative.[access capability= »lire_inedits »]
La Le Pen 2.0 affole aussi la gauche, qui assiste médusée à la captation de son ancien électorat populaire par la nouvelle capitaine du paquebot frontiste. Croyant détenir le monopole du cœur, les sociaux-libéraux à l’âme immaculée rappellent le credo reagano-thatchérien et les outrances verbales du Jean-Marie Le Pen des années 1980. Ils espèrent ainsi se rassurer à bon compte et se refaire une santé sur le dos des CSP +, pariant sur l’effet de balancier électoral censé suivre la faillite idéologique du sarkozysme. Un clou chassant l’autre, le « Tout sauf Sarkozy » assurerait la victoire de la gauche comme, jadis, le bilan inexistant de Chirac devait garantir un succès annoncé à Jospin. Qui se souvient du 21 avril 2002 ? Au PS, l’ancienne clique des jospiniens et la cohorte des battus. En ont-ils pour autant tiré les leçons ? Rien n’est moins sûr. En culpabilisant les électeurs de Chevènement ou Taubira, les socialeux démontrent à qui en doutait encore qu’ils n’ont rien compris. Marine, quant à elle, n’a pas oublié les vieux chiffres cruels : seuls 9 % des ouvriers avaient voté Jospin et 1 % soutenu leur ancien tuteur communiste !
Spéculer sur la médiocrité ambiante
Quelques Cassandre gardent en mémoire le colloque sur le vote Le Pen qui s’était tenu il y a plus de quinze ans à l’initiative du Mouvement des citoyens. Jean-Yves Autexier, ex-député chevènementiste, situait alors la montée du Front national à la confluence de trois phénomènes. En marge, les 0,5 % d’authentiques racistes cohabitaient avec 4 ou 5 % d’ « obsédés de l’ordre » − cible ostensible de la Droite populaire − alors que le gros de l’électorat frontiste exprimait un ras-le-bol populiste non dénué de fondements. Dans son explication, les déclassés creusois partageaient avec les derniers prolétaires du 20e arrondissement un même sentiment de lassitude et d’exclusion. L’impression d’être une classe-pour-soi ignorée, voire dénigrée par la masse des politiques, droite et gauche confondues, et que seul Le Pen semblait considérer comme une classe-en-soi, fût-ce à coups d’antifiscalisme poujadiste. En face, la gauche peinait à construire une réelle alternative au post-gaullisme libéral, laissant les ouvriers dans les oubliettes de l’histoire pour épouser le mythe de la « troisième voie » travailliste. Déjà, Autexier prédisait d’un air sibyllin : « Si, demain, la gauche devait se résumer à l’Europe plus les droits de l’homme, eh bien craignons que, pour les couches populaires, l’exode vers l’extrême droite ne s’interrompe pas. »
Quinze ans après, rien n’a changé ou si peu. Le devoir d’inventaire jospinien s’est résumé à un approfondissement du mondialisme mitterrandien. L’euro, passé par là, a sonné le glas de notre souveraineté monétaire au prix d’un million d’emplois. Hollande et Sapin n’ont pas de mots assez durs pour fustiger le manque d’orthodoxie financière du dispendieux Sarkozy. L’abolition du bouclier fiscal, la création d’une nouvelle tranche d’impôt sur le revenu et l’approfondissement d’une Union Européenne bourreau des peuples tiennent lieu de viatique à un Parti postsocialiste qui ne veut plus « changer la vie ». À peu de choses près, Borloo, Bayrou, Villepin et Aubry poursuivent les mêmes fins : l’intégration de la France à la mondialisation euro-libérale, badigeonnée de vivrensemble sirupeux pour mieux faire passer la pilule. Des différences de degré, et non de nature, comme se plaît à le répéter la pasionaria du FN. Du pain bénit pour Marine Le Pen, qui a enterré médiatiquement tous ses concurrents populistes. Mélenchon, le républicain grande gueule qui garde un combat laïque de retard, paraît condamné à incarner la caution sociale du PS. Malgré toutes ses dénégations, le Front de gauche ressuscite la propension popereniste de jouer les éternels cocus gauchistes de la sociale-médiocratie. Quant aux miettes du trotskisme, empêtrées ou non dans la démagogie communautariste, leurs porte-voix n’ont plus que les yeux pour pleurer.
Arithmétiquement, la grammaire des chiffres fait craindre le pire à un PS sclérosé par sa tiédeur réformiste inaugurée par le virage de 1983. Contrairement à Nicolas Sarkozy, les socialistes ne disposent pas d’un réservoir de voix les qualifiant mécaniquement pour le second tour. À moins de contester la doxa libre-échangiste des patrons de l’OMC et du FMI, le candidat néo-socialiste pourra dire adieu au vote des exclus de la mondialisation tant chouchoutés par Marine Le Pen. Gageons que la gauche de la gauche annexera une nouvelle fois la clientèle des petits fonctionnaires et des banlieues, dernier réduit d’un sociétalisme moral qui confond socialisme et bons sentiments.
Le multiculturalisme, ambroisie des élites, cauchemar des couches populaires
Forte de son prénom, l’héritière souhaiterait surfer sur les renoncements de la gauche pour recomposer le paysage politique autour du clivage « nationaux » vs « mondialistes ». Que le logiciel mariniste ne tienne pas encore debout n’a pas grande importance. L’essentiel réside dans la justesse des constats. Parfois à traits grossiers, Marine pose les bonnes questions là où ses rivaux rivalisent de lâcheté. Certes, son acharnement à considérer les allocataires d’aides sociales comme majoritairement étrangers ainsi que son anti-syndicalisme primaire laissent percer l’insincérité de sa mue gaucho-assimilationniste. Prétendre s’opposer au capitalisme mondialisé sous le seul prisme des mouvements de personnes et de capitaux confine à l’imposture. Quid du partage de la valeur ajoutée et de l’exploitation des travailleurs en régime national-libéral ? Il est un peu facile de faire porter le chapeau à Gollnisch pour toute réponse à qui passe le programme frontiste au tamis de la politique sociale. Le pauvre Bruno a assez de chats (noirs) à fouetter, emmêlé dans ses saillies révisionnistes. Qu’importe, la médiocrité morale des papes de l’antifascisme − devenus aussi insupportables que leurs défunts ennemis fascistes − suffit à dissimuler les plaies béantes du marinisme.
Partant, tout concourt à faire du bulletin Le Pen le premier réceptacle des voix populaires, ce qui la ferait culminer à 25-30 %, seuil critique qu’elle s’est assigné pour peser dans le débat public et préparer l’avenir. L’aveuglement coupable sur des sujets aussi cruciaux que l’insécurité, l’immigration et le multiculturalisme (ambroisie des élites, cauchemar des couches populaires) laisse présager un score phénoménal. Marine excellant dans l’art de la communication, un second tour Le Pen-Sarkozy reste plus que jamais de l’ordre des possibles. Dans cette hypothèse, le carnaval antifasciste apparaîtra pour ce qu’il est : un cri de haine appelant à l’extermination des « fachos ».
1995, 2002, 2007, 2012 : Sarkozy réélu sur le terrain du réel, nous repartirons pour cinq ans de néolibéralisme mâtiné de vaseline sociale (merci Borloo !). Avant que le PS remporte toutes les élections locales, pour le plus grand bonheur de ses barons provinciaux.
2017. Marine, face à son destin, devra composer une coalition sociale majoritaire, hésitant entre deux électorats difficilement cumulables : la foule des néo-prolos et la nouvelle classe mondialisée à l’hédonisme contrarié. Qu’à cela ne tienne, une habile campagne axée sur la défense des valeurs occidentales gommera les contradictions de son programme économique. Le clocher villageois et le bar d’Oberkampf au secours du bobo victime du puritanisme de ses voisins barbus. La rue Jean-Pierre Timbaud en guise d’affiche de campagne : bars à vins et librairies islamiques ne feront désormais plus bon ménage. Comme de bien entendu, Sarkozy battra des records d’impopularité tandis que la promesse d’un triomphe présidentiel tendra de nouveau les bras aux socialistes.
Grâce à Orange, dont le filtrage anti-spam est à peu près aussi performant qu’un Renault Kangoo en lice aux 24 heures du Mans, j’ai eu la joie de recevoir il y a à peine une heure dans ma boite mail cette offre publicitaire, du genre qu’on ne peut pas refuser :
Malheureusement, chère Caroline, « spécialiste diplômée du tourisme depuis 2002 », je ne suis pas abonné à PrixDesVoyages.com. Je sens qu’elle va me passer sous le nez, cette promo d’enfer…
Précisons-le d’emblée : je n’ai aucune sympathie, ni même de compassion envers Zine al-Abidine Ben Ali, président déchu de la Tunisie. Mon dernier voyage en Tunisie remonte à 1965, alors que membre de la direction de la Mutuelle nationale des étudiants de France, j’avais répondu à une invitation de l’Union générale des étudiants tunisiens pour étudier la mise en place d’un système de protection santé pour leurs membres. Inutile de dire que l’affaire se perdit dans les sables, du côté de Foum Tataouine, car le gouvernement de Habib Bourguiba n’avait pas les moyens de financer un système de protection sociale de ses futures élites.
Par la suite, j’ai préféré aller chercher ailleurs les douceurs du soleil d’hiver, aucune nostalgie du bon temps des colonies ne me poussant vers les rivages de Carthage, Hammamet ou Djerba.
Ces dernières années, il ne m’a pas échappé que ce Ben Ali, qui avait réussi à déboulonner un Bourguiba devenu sénile et prisonnier d’un entourage cupide et corrompu, avait fait de son pays une zone de prédation sans limite pour son clan et sa belle-famille. Au prétexte de pourchasser les islamistes radicaux, il avait établi un régime policier assez efficace, muselé la presse et empêché l’émergence d’une opposition laïque et démocratique. Sa chute ne me chagrine pas plus que celle d’Erich Honecker à laquelle j’eu le plaisir d’assister en direct live.
Néanmoins, les commentaires de nos plus brillants éditorialistes relatifs à cet événement relèvent souvent d’un genre assez détestable, celui qui consiste, d’une part, à écraser la gueule du vaincu à coup de talon, et d’autre part, à clouer au pilori le comportement des gouvernements français (de droite comme de gauche), jugés trop complaisants à l’égard du satrape.
Le sommet, en la matière, a été l’édito de Laurent Joffrin dans Libération du 15 janvier, dont je ne résiste pas à la tentation perverse de vous citer in extenso le premier paragraphe : « Ainsi, depuis vingt-trois ans, la Tunisie était gouvernée par un trouillard ! Ainsi, le grotesque successeur du grand Bourguiba, flic en chef de l’un des régimes les plus féroces de la région, n’était qu’un pleutre et, quand le peuple insurgé lui a signifié son congé, il est parti la queue basse. » Passons sur le style, où l’accumulation des adjectifs qualificatifs et des métaphores à deux balles nous ferait plutôt rigoler aux dépens du futur PDG du Nouvel Obs. « Trouillard ! », « Lâche ! », « Pleutre ! » : accro au dictionnaire des synonymes, l’excellent Joffrin se paye une gloire de Tartarin terrassant le lion de l’Atlas ! Eût-il préféré que Ben Ali, le courageux, l’intrépide, le brave, le preux (moi aussi j’ai le bon dico !) s’accrochât au pouvoir en faisant donner la troupe contre la foule manifestante ajoutant d’autres morts aux quatre-vingt déjà répertoriés ? Qu’il rejouât à Tunis un remake de la Commune de Paris ? Ben Ali est parti avec la cassette de ses prébendes accumulées sur le dos de son peuple pour mener une vie de jet-setter dans les palaces climatisés des monarchies du Golfe. Cela suffit amplement à le classer dans la catégorie des gens méprisables. Mais c’est précisément son attitude consistant à fuir sans combattre jusqu’au massacre qui peut lui valoir quelques circonstances atténuantes devant le tribunal de l’Histoire.
L’autre antienne entonnée en chœur par la corporation des éditorialistes est la condamnation de la realpolitik menée par la France vis à vis du dictateur tunisien. Joffrin ajoute « imbécile » à ce vocable bismarckien pour bien montrer à quel point il est courroucé (« Bonjour ma colère, salut ma hargne et mon courroux, coucou ! » Pierre Desproges). Ivan Levaï bat sa coulpe sur France-Inter : « Oui, il m’est arrivé de passer des vacances au soleil de Tunisie, on se doutait bien que tout n’était pas parfait, mais etc. » Honte à Sarko, honte à MAM, honte à tous ceux qui, de Bertrand Delanoë à feu Philippe Séguin, ont montré quelque indulgence envers Ben Ali, au motif que ce dernier leur manifestait de la considération, et qu’il a rendu, ces dernières années quelques services à nos « services » en matière de lutte contre le terrorisme islamiste. Je veux bien sacrifier Michèle Alliot-Marie aux crocs acérés des pitbulls de l’édito en « une ». Proposer à un dictateur sur le reculoir de lui envoyer quelques CRS pour calmer « techniquement » une foule déchaînée relève soit du cynisme le plus total, soit de la peau de banane lancée sous les pieds de Madame le ministre par le collaborateur facétieux chargé de rédiger sa réponse à une question d’un député.
La France entretient des relations diplomatiques, fait des affaires, signe des traités avec la plupart des 192 Etats inscrits à l’ONU. Parmi ceux-ci, seule une minorité présente un bulletin satisfaisant de santé démocratique. Même Bernard Kouchner avait fini par comprendre cela, ce qui a d’ailleurs rendu plutôt inutile sa présence au gouvernement. Pour le cas de la Tunisie, la plupart des bons connaisseurs du pays se retrouvent pour estimer que la politique de développement économique menée par Ben Ali, non dépendante d’une rente pétrolière ou minière, avait fait surgir dans ce pays du Maghreb une classe moyenne industrielle et commerciale. Ce qui n’empêchait pas, bien sûr, d’énormes disparités dans les revenus et les conditions de vie, notamment dans les zones reculée du pays. On est d’accord, également, pour constater que le traitement de faveur accordé par l’UE à la Tunisie, notamment en matière de libre-échange, avait conduit le pays à s’arrimer à l’économie européenne, et à devenir le deuxième pays exportateur d’Afrique (hors hydrocarbures et ressources minières).
Enfin, le haut niveau – relatif – d’éducation de la population où l’analphabétisme, contrairement à l’Algérie et surtout au Maroc est quasi inexistant n’a pas été pour rien dans la montée des revendications démocratiques. Ce qui fait chuter les dictatures, ce ne sont pas les déclarations enflammées des dirigeants des pays démocratiques. L’Ostpolitik de Willy Brandt et d’Helmut Schmidt, poursuivie par Helmut Kohl a été plus fatale à la RDA que les imprécations anticommunistes rituelles. Chacun son boulot : la société civile des pays démocratiques et nantis a parfaitement le droit, sinon le devoir, de dénoncer tout ce qui doit l’être dans des pays qui ne sont pas dans le cadre de leurs normes. L’Etat, en revanche, doit tenir compte d’autres paramètres et de respecter l’une de ces injonctions bibliques de base : je ne suis pas le gardien de mon frère !
Bravo donc aux révoltés de Tunis qui ont réussi, sans l’aide de la France officielle, à se débarrasser d’un tyran. Nous n’y sommes pour rien, et c’est tant mieux.
Voilà une bien jolie appellation, toute neuve, pour l’actuelle révolution tunisienne. L’analogie est bien entendu faite avec la révolution des œillets qui, le 25 avril 1974, renversa la plus vielle dictature d’Europe et fut l’œuvre de militaires de gauche, voire d’extrême gauche, lassés du carnage des guerres coloniales interminables menées en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau. On dit qu’une bouquetière lisboète eut la première l’idée de glisser un œillet dans le canon du fusil d’un de ces soldats de la liberté. Si l’œillet sent moins bon que le jasmin, il semble bien néanmoins qu’un des points communs entre ces deux révolutions soit le rôle de l’armée qui au Portugal comme en Tunisie a rejoint, voire appuyé ou devancé les aspirations populaires. Parfois, l’antimilitarisme, c’est dur…
Je ne pensais pas revivre 1990. Non, 1990, cela ne pouvait pas se dérouler deux fois pour le passionné. Et pourtant ce fut pire que 1990. Cette fois, il n’y eut quasiment rien à se mettre sous la dent, rien que l’indigence toujours recommencée. De cette Coupe du monde annoncée comme historique, on retiendra donc les bonnes intentions teutonnes et quelques éclairs ibériques. C’est bien maigre. Mais c’est l’état actuel du football mondial. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Bien entendu, la citadelle barcelonaise est toujours là, irréductible, rappelant que le jeu est au mouvement et à l’inventivité, on l’a vu lors du classico de décembre dernier contre le Real de Madrid. Le Barça abrite en son sein deux ou trois joueurs atypiques comme le sensationnel Lionel Messi. Mais voilà bien longtemps que l’idée du beau jeu ne séduit plus les centres de formation, postulat qu’Arsène Wenger, pourtant adepte d’un style virevoltant avec Arsenal, a résumé en ces termes : « Ce qui est beau n’est pas forcément efficace, ce qui est efficace est forcément beau. »
Oui, voilà longtemps que la fête est finie, une petite trentaine d’années pour être précis, quand la camarde, par le truchement de Paolo Rossi, décida de punir la plus fantastique génération de footballeurs brésiliens à avoir foulé un terrain. Le triplé de Rossi, ce 5 juin 82, sonna le glas d’une certaine conception du ballon rond. Plus jamais le Brésil ne joua comme le Brésil et tous ceux qui suivirent décrétèrent que jouer comme le Brésil, c’était perdre à coup sûr. Ainsi la France, qui s’offrit deux matchs de légende mais préféra, pour gagner sa Coupe du Monde, les bonnes vieilles méthodes puisées dans le Calcio et la mise au placard de son fameux carré magique au profit de trois demis défensifs à la technique incertaine.
Oui, je ne pensais pas revivre 1990. Et, en effet, la finale de la Ligue des Champions ne fut pas tout à fait 1990. Ce fut juste l’Inter au lieu du grand Milan. Mais à quoi bon contester le triomphe de José Mourinho ? Il est l’entraîneur le plus charismatique de son sport mais tout son charisme consiste à détruire le jeu de son adversaire. Il est le dernier avatar de ce football voué à l’efficacité et il nous ferait presque croire qu’il a raison, le diable, avec sa belle gueule d’acteur et ses talents de polyglotte. C’est un fossoyeur hors catégorie.
Bientôt l’ombrageux Ferguson et le distingué Wenger tireront leur révérence et dans l’univers des grands techniciens de la chose footballistique, il ne restera que des énarques sans génie et une étrangeté, Pep Guardiola. Il faudra s’y faire. Ennui, tristesse, et Platini ventripotent à l’UEFA…
Certes, seule la victoire est belle. Elle l’est cependant un peu plus quand elle émane du Barça. En cette période de vœux, souhaitons donc longue vie à la plus fabuleuse équipe de club depuis le mythique Ajax d’Amsterdam. Barcelone, c’est encore un rêve de gosse. Et à quoi rime le football sans cela ?
Finalement, l’histoire est assez ironique. La récente faveur médiatique (la faveur électorale, il faudra attendre encore un peu pour voir vraiment) de Marine Le Pen est un cauchemar pour la droite. Que l’extrême droite, la droite extrême ou la droite populiste − appelez-la comme vous voulez − pose problème à la droite classique, ce n’est pas nouveau. Habilement instrumentalisé par Mitterrand, le Front national a été un véritable cauchemar dans les années 1980-1990 et nombre de députés des défunts RPR et UDF qui ont été renvoyés à leur chères études dans des triangulaires meurtrières pourraient en témoigner.[access capability= »lire_inedits »]
Le cauchemar continue. Trente-cinq parlementaires, essentiellement situés dans le Sud-Est, dont certains sont désormais ministres comme Mariani, ont beau s’estampiller Droite populaire et vouloir durcir les textes gouvernementaux comme lors de la récente loi LOPSI 2, Marine grimpe dans les sondages. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus de la faute de la gauche mais de la droite elle-même.
Oui, on a parfois tendance à l’oublier, mais le dernier gouvernement de gauche dans ce pays a rendu son tablier en 2002, il y a plus de dix ans, et il y a plus de dix ans que la droite fait de la sécurité et de l’immigration ses uniques chevaux de bataille pour gagner les élections et reprendre des voix au Front. Inutile d’évoquer en la matière son bilan catastrophique puisque dix ans après, ni l’immigration ni l’insécurité (ni le Front) n’ont été stoppés, et faire ouvertement le lien entre les deux n’a pas l’air de convaincre tant que ça un électorat surtout angoissé aujourd’hui par les régressions sociales. On aura beau dire, et même en prenant les chiffres de Brice Hortefeux, le mouvement social contre les retraites a quand même davantage mobilisé que les « Assises contre l’islamisation » de la France.
Marine Le Pen, elle, l’a très bien compris. Comme aux échecs, elle a un coup d’avance. Elle est déjà ailleurs, sur un autre front, si l’on peut dire. La preuve, c’est que la composante identitaire de l’extrême droite éprouve la nécessité de présenter son propre candidat à l’élection présidentielle. Fabrice Robert ne peut plus se reconnaître dans la « droite Marine Le Pen » parce que Marine Le Pen a compris que toute définition ethnique de la nation, en France, était vouée à l’impasse si l’on visait un rassemblement majoritaire et que le Front national n’avait plus rien de commun avec ceux qu’elle appelle les « excités ».
Marine a un adversaire sérieux : le Front de gauche
Il n’y a plus que des ministres de l’Intérieur débordés pour faire pondre des circulaires désignant nommément une partie de la population comme responsable de la délinquance. Plus jamais Marine Le Pen ne commettra ce genre d’erreur. Quand on fait les scores qu’elle fait à Hénin-Beaumont, c’est qu’on a compris que le peuple, aujourd’hui, sait bien que les délocalisations, la précarité, le chômage de masse sont les premiers problèmes des Français, de souche ou non. Que la politique du bouc émissaire next door ne fonctionne pas, plus ou très mal quand c’est manifestement une violence macro-économique sans précédent qui s’exerce dans ces régions. Ponctuellement, sans doute, pour des raisons d’équilibre interne, elle fera bien une petite piqûre de rappel comme sa sortie récente sur la rue Myrha mais, dans le même temps, elle rappellera que c’est un certain patronat qui aime employer les clandestins, cette armée de réserve du capitalisme.
On peut même penser, avec un peu de chance, qu’elle fera exploser la droite en cas de défaite de celle-ci en 2012. Les orphelins du parti de l’ordre sarkozyste qui auront enfin compris que le message qui porte n’est pas celui de l’insécurité mais des insécurités (sociales, économiques, urbaines) viendront la rejoindre tandis que l’aile libérale-sociale ira se fondre dans un grand ensemble centriste allant des gaullistes sociaux jusqu’à Europe Écologie.
Marine Le Pen n’a pas grand-chose à craindre d’un Parti socialiste cantonné depuis trente ans dans la morale antifasciste. Ça ne prend plus. Elle a néanmoins un adversaire très sérieux : le Front de gauche, qui sera probablement mené par Jean-Luc Mélenchon. Ce message sur les insécurités, la fierté ouvrière, la lassitude devant les élites déconnectées du réel, cette autre gauche le porte à nouveau et assez fièrement.
En revanche, si le Front de gauche parvient à se délivrer de ces mêmes inhibitions teintées de moraline, s’il se réapproprie crânement le discours du Marchais des années 1980 sur le « Produisons français », elle n’est plus certaine de gagner cette course à l’électorat populaire qui, depuis des décennies, s’est auto-exclu dans l’abstention et qui est, sans qu’aucune des deux formations ne l’avoue explicitement, la cible commune et l’obscur objet du désir qui leur permettra ce score à deux chiffres sans lequel rien n’est possible si l’on veut peser sur son propre camp.[/access]
Alors que toute la classe politique s’écharpait hier pour savoir si c’était une judicieuse ou une déplorable idée que d’accueillir à Paris l’ex-président Ben Ali, celui-ci a renvoyé ses protecteurs et détracteurs dos-à-dos en choisissant de s’exiler non pas en France mais en Arabie Saoudite.
On ignore pour l’instant les raisons de ce choix, à première vue surprenant pour un opposant convaincu à toutes les formes d’intégrisme, d’islamisme, de salafisme et tutti quanti.
Bon, c’est vrai que le climat est meilleur là-bas qu’ici (9° et ciel couvert à Paris d’après Météo France ce midi, contre 22° et grand soleil à Riyad). Peut-être aussi que Ben Ali avait, dans sa grande prévoyance, placé quelques économies sur place, ce qui lui assurera une retraite confortable, même s’il venait par miracle à l’Union européenne l’idée de bloquer ses avoirs supposément mal acquis. Et puis peut-être aussi que l’ex en a ras-le-bol des manifs d’opposants sous ses fenêtres. Et là c’est vrai qu’en Arabie, contrairement à chez nous, on est proche du risque zéro.
Cela dit, si de mémoire Ben Ali est le premier chef d’État arabe à se carapater sous la pression de la rue, il n’est pas le premier dictateur déchu à avoir choisi le Royaume comme terre d’asile. Merci à mon ami Gil d’avoir rafraîchi ma mémoire, il existe un précédent croustillant : après sa chute du pouvoir en 1979, suivie d’une brève escale en Libye, c’est le même spot touristique qu’avait choisi Idi Amin Dada.
Là, nous dit l’ami Wiki, il est alors hébergé à Djeddah par le gouvernement saoudien « en remerciement pour son rôle dans la diffusion de l’islam » Toujours d’après Wikipédia, l’État saoudien lui alloue illico sans barguigner « une maison, assez modeste, mais aussi un chauffeur et du personnel de maison, pourvoit à sa subsistance et lui verse une pension ». C’est toujours à Djeddah qu’Idi Amin Dada mourra 24 ans plus tard et qu’il est enterré.
Dans le genre punition cruelle, mais pas trop, moi, ça me paraît raisonnable. Mais pour les Tunisiens qui se croient libérés, on espère que ce plan retraite un rien trop plan-plan ne donnera pas à Ben Ali des envies de retour au pays…
Woody Allen, archétype de l’humour juif new-yorkais ? En tant que fan de la première heure, cette thèse m’avait toujours suffi, et pour cause : elle m’arrangeait ! Je me trouvais ainsi coopté, moi le goy pur porc, par le cercle fermé des « happy jews » de Manhattan, seuls capables apparemment de goûter tout le sel de l’humour alliené.
Hélas Dandrieu vint, pour m’expliquer que je me la pétais en vain. La thèse de son bouquin[1. Woody Allen, Portrait d’un antimoderne, CNRS Editions] : Woody Allen est universel comme un Bergman normal, en plus marrant quand même, et l’univers intello de la Grosse Pomme n’est qu’un décor pour sa Comédie humaine.
Selon mon collègue et ami de Valeurs Actuelles, de Causeur et du fan-club des Nits (voir ce nom sur Google), Woody est un « antimoderne » comme vous et moi (enfin, surtout moi) ; un pessimiste qui se joue de son propre désespoir ; un « athée post-moral » peut-être, mais infiniment nostalgique du Sens, c’est-à-dire de l’Amour.
Je ne vous raconterais pas tout ça si je n’avais pris pour habitude de choisir mes rares « sorties ciné » en fonction des critiques dudit Dandrieu, auquel je fais confiance sur ce terrain, euh, comme un aveugle à son chien.
Ici, l’exercice est encore différent : Laurent Dandrieu interprète pour nous la partition allenienne (44 opus). Avec brio, mais sans la boursouflure castafiorienne. En bon interprète, il sait s’effacer devant l’auteur et l’oeuvre – même si, au bout du compte, c’est pour nous faire partager ce qu’il y entend.
Contrairement à ce qu’elle aura sans doute pensé, si j’ai demandé à l’exquise attachée de presse de Laurent copie des articles déjà parus, c’est moins par paresse que par curiosité. Agréablement récompensée, d’ailleurs : non seulement « la critique est unanime », mais elle s’avère dans l’ensemble étonnamment subtile –et, dans le détail, essentiellement droitière.
Attention ! Je n’ai pas dit que les deux étaient liés. Je tiens plutôt qu’un mec de valeur(s) comme Dandrieu n’a pas forcément bonne presse « dans les poulaillers qui font l’opinion » (comme disait sans comprendre ce gentil con de Souchon.) Mais d’un autre côté « The times they are a’changing » (comme disait Bob Dylan à propos d’autre chose.)
Sur le fond, l’antimoderne au sens alleno-dandrieusien du terme n’est pas réfugié sur la plus haute tour de son château fort intérieur. Il est plongé au coeur de la modernité comme tout le monde, c’est-à-dire comme un con ; sauf qu’il en perçoit, lui, les ridicules. Et voilà le fin mot : Woody Allen ne croit pas aux « trois idoles de la modernité : la raison, l’individu et le progrès. »
Le mieux, c’est qu’il n’est pas seul dans cette triple incroyance : rien qu’en France, il y retrouve les grands fêlés du moment, de Muray à Houellebecq en passant par Nabe et Dantec. Ça devait arriver : à force que s’épaississe le Catalogue des erreurs modernes, comme disait saint Pie IX, l’antimodernité est devenue moderne.
« La vie est une tornade de merde dans laquelle l’art est notre seul parapluie », notait judicieusement le Nobel Mario Vargas Llosa. Tout l’art de Woody, selon Laurent, tient dans cette alchimie par laquelle il change l’or du Rien en diamant pour l’esprit. Et vous savez quoi ? Pour tous ceux à qui il est déjà arrivé de s’interroger sur le sens de leur existence –ou qui en ont le projet-, mais surtout pour ce vieil agnostique inconsolable, c’est là un indispensable viatique.
Une heureuse formule, malheureusement saccagée par l’usage, définissait l’humour comme « la politesse du désespoir ». Comment dire autrement, à défaut de mieux ? Avec les armes de l’humour, Woody Allen se bat sur les deux fronts (bas) de la modernité : le crétinisme et le nihilisme. À travers ses ricanements, il plaide pour la vie et la dignité d’être homme.
Il y a quand même un blème, que Dandrieu ne nous cèle point : les derniers films du maître sont des daubes infâmes – ou plus précisément, comme il écrit, des « pochades superficielles » d’un « auteur en panne d’idées ». Bien sûr c’est vrai, même que pour un fan c’est un peu déprimant. Alors, déclin ou parenthèse ? Au regard de l’Histoire du cinéma, on s’en fout un peu : Woody n’est pas un pic-vert de l’année, et quoi qu’il fasse désormais, son œuvre restera comme celle d’un moraliste.
En moquant nos névroses narcissiques et nos toutes petites dépendances, il n’a d’autre but que de sortir ses prochains, comme lui-même, de cette horrible sensation d’impuissance devant l’absurde. C’est sans doute ce qui permet à Joël Prieur d’oser, pour résumer la thèse du livre, un parallèle inattendu entre Woody Allen et Albert Camus : ne partagent-ils pas « un désespoir ensoleillé qui doit bien mener quelque part » ?
Non seulement c’est bien dit mais c’est paru dans Minute – et quoi de plus chic que de citer Minute, surtout en conclusion d’un papier de fond comme celui-ci ?
N.B. à l’attention de mes amis commentateurs :
Dans le genre hors sujet que vous affectionnez, je suggère de commencer directement par Minute, au lieu de s’attarder bêtement sur Woody Allen ou même sur le bouquin de Dandrieu
Lol.
Ce qui se passe en Tunisie en ce moment est sans aucun doute une révolution. Mais la bonne question est : laquelle ? Pour le moment, il semble s’agir de 1830 plutôt que de 1789. Les éloges vis-à-vis du comportement du peuple d’un côté, le passage du pouvoir à une sorte de « lieutenant-général » de l’autre rappellent le 27, 28 et 29 juillet plus que le 14 du même mois.
En Tunisie – toujours pour le moment – aucune Bastille n’a été prise et la victoire du peuple n’est pas acquise par KO. Au moment où ces lignes sont rédigées, tout ce qu’on peut dire est que le peuple mène aux points et il y a encore plusieurs rounds pour ce combat.
Le départ précipité de Ben Ali, à un moment où la situation semblait loin d’être désespérée pour lui, laisse planer un doute. Plus que la pression directe du peuple on a le sentiment que c’est plutôt l’Armée et certains Thermidoriens – finalement 1789 n’est pas si loin… – qui ont signalé à Ben Ali que leurs destins devaient se séparer. Celui qui était pour eux un atout est devenu un handicap voire un danger. Rien n’est donc joué, loin de là.
Il faut rappeler le mot de Louis-Philippe : « La monarchie est la meilleure de républiques ». Les Tunisiens risquent de se réveiller au lendemain de leur Révolution avec comme seul résultat un roi des Français à la place d’un roi de France.
Le scandale du Médiator, accusé d’avoir tué 500 à 2000 personnes, apporte chaque jour son lot de révélations et, par la même occasion, de coupables et responsables présumés. Experts sous influence, industriels cyniques, autorités sanitaires négligentes, politiques inconscients : si ce que dit la presse est vrai, l’industrie pharmaceutique qui nous raconte à longueur de pub qu’elle répand le bien et la santé dans le monde ressemble à la caricature qu’en a dressé John Le Carré dans l’un de ses plus mauvais livres. Un monde sans foi ni loi dans lequel on est prêt à truquer des rapports pour vendre et à tuer pour gagner plus.
Espérons que la réalité est plus complexe et que ceux qui ont commis des erreurs ne l’ont pas fait sciemment. Reste que, de l’OMS aux autorités nationales, une fâcheuse endogamie semble régner entre ceux qui vendent des médicaments et ceux qui les autorisent.
On me dira qu’il y a trente ans, on ne faisait pas tant de chichis et qu’on trouvait, en vente libre ou quasi libre des produits du même genre bourré d’amphétamines ou assimilés dont des générations d’étudiants ont abusé pour endurer des nuits sans sommeil. Un écrivain de mes amis a écrit un chef d’œuvre en quatre mois sous l’effet d’une pilule légendaire appelée « captagon ». Ceux qui recouraient à ces substances se doutaient bien qu’ils bousillaient leur précieux organisme, mais après tout, le deal était clair : en échange, ils avaient du temps, conquis chimiquement sur leurs nuits.
Tout cela a disparu et nous exigeons maintenant que les lois et règlements nous protègent contre notre goût pour les stupéfiants, notre penchant au tabac et même notre coupable tendance au jeu (avez-vous lu les avertissements placardés dans les boutiques à loto ?). Qu’un médicament puisse tuer alors qu’une armée de fonctionnaires et une pléthore de procédures sont chargées de l’empêcher, cela nous semble inconcevable. Admettons qu’une telle exigence ne relève pas de l’extrémisme de la précaution.
Admettons aussi, alors, que dans la longue chaîne de fautes voire de crimes qui a abouti à vendre un médicament mortel, nous avons une responsabilité collective. Si le Médiator a été prescrit dans le traitement du diabète, il l’a aussi été comme coupe-faim à des gens –surtout des femmes, je suppose – dont la seule maladie était de vouloir maigrir.
Il est de bon ton d’accuser la presse féminine prétendument coupable de conditionner nos esprits faibles – sauf Causette qui a eu la déprimante idée d’inventer un journal de filles intelligent, très peu pour moi. Nous serions devenues obsédées par notre poids en lisant Elle. À ce compte-là autant s’en prendre aux hommes dont la plupart, contrairement à la légende, ne préfère pas les grosses. Bref, je ne vois pas pourquoi il serait ridicule ou condamnable de vouloir être mince. Ce qui est ridicule et fâcheux, c’est qu’on nous fasse gober qu’on peut maigrir par miracle, perdre cinq kilos en trois jours ou l’inverse, avec pilules magiques, sport en dormant et autres remèdes de perlimpinpin. On finira par me proposer un traitement pour devenir « grande blonde avec des gros lolos notre cauchemar à toutes », comme dit un personnage de je ne sais plus quel film. Et si ça se trouve je finirai par l’accepter.
Alors, les filles, je vais vous confier un secret gratos : pour maigrir, rien ne vaut le régime grillade-salades, c’est pas fun mais c’est comme ça. La morale collatérale de cette sinistre affaire du Médiator, c’est que nous devons arrêter de nous laisser prendre pour des gogos. Ça, c’est excellent pour la santé.
Marine Le Pen fait peur. À la droite, qui l’accuse de siphonner le vote méridional, traditionnellement acquis aux tenants de l’ordre et de la sécurité. Preuve de cette trouille aiguë, le collectif parlementaire Droite populaire souffre d’incontinence électoraliste. Obsédés par leur réélection, les Vanneste, Mariani et Luca durcissent toutes les lois comportant les mots « immigration », « étranger » et « sécurité », sans s’embarrasser de détails sur le sens de l’intérêt général ou l’efficacité de l’inflation législative.[access capability= »lire_inedits »]
La Le Pen 2.0 affole aussi la gauche, qui assiste médusée à la captation de son ancien électorat populaire par la nouvelle capitaine du paquebot frontiste. Croyant détenir le monopole du cœur, les sociaux-libéraux à l’âme immaculée rappellent le credo reagano-thatchérien et les outrances verbales du Jean-Marie Le Pen des années 1980. Ils espèrent ainsi se rassurer à bon compte et se refaire une santé sur le dos des CSP +, pariant sur l’effet de balancier électoral censé suivre la faillite idéologique du sarkozysme. Un clou chassant l’autre, le « Tout sauf Sarkozy » assurerait la victoire de la gauche comme, jadis, le bilan inexistant de Chirac devait garantir un succès annoncé à Jospin. Qui se souvient du 21 avril 2002 ? Au PS, l’ancienne clique des jospiniens et la cohorte des battus. En ont-ils pour autant tiré les leçons ? Rien n’est moins sûr. En culpabilisant les électeurs de Chevènement ou Taubira, les socialeux démontrent à qui en doutait encore qu’ils n’ont rien compris. Marine, quant à elle, n’a pas oublié les vieux chiffres cruels : seuls 9 % des ouvriers avaient voté Jospin et 1 % soutenu leur ancien tuteur communiste !
Spéculer sur la médiocrité ambiante
Quelques Cassandre gardent en mémoire le colloque sur le vote Le Pen qui s’était tenu il y a plus de quinze ans à l’initiative du Mouvement des citoyens. Jean-Yves Autexier, ex-député chevènementiste, situait alors la montée du Front national à la confluence de trois phénomènes. En marge, les 0,5 % d’authentiques racistes cohabitaient avec 4 ou 5 % d’ « obsédés de l’ordre » − cible ostensible de la Droite populaire − alors que le gros de l’électorat frontiste exprimait un ras-le-bol populiste non dénué de fondements. Dans son explication, les déclassés creusois partageaient avec les derniers prolétaires du 20e arrondissement un même sentiment de lassitude et d’exclusion. L’impression d’être une classe-pour-soi ignorée, voire dénigrée par la masse des politiques, droite et gauche confondues, et que seul Le Pen semblait considérer comme une classe-en-soi, fût-ce à coups d’antifiscalisme poujadiste. En face, la gauche peinait à construire une réelle alternative au post-gaullisme libéral, laissant les ouvriers dans les oubliettes de l’histoire pour épouser le mythe de la « troisième voie » travailliste. Déjà, Autexier prédisait d’un air sibyllin : « Si, demain, la gauche devait se résumer à l’Europe plus les droits de l’homme, eh bien craignons que, pour les couches populaires, l’exode vers l’extrême droite ne s’interrompe pas. »
Quinze ans après, rien n’a changé ou si peu. Le devoir d’inventaire jospinien s’est résumé à un approfondissement du mondialisme mitterrandien. L’euro, passé par là, a sonné le glas de notre souveraineté monétaire au prix d’un million d’emplois. Hollande et Sapin n’ont pas de mots assez durs pour fustiger le manque d’orthodoxie financière du dispendieux Sarkozy. L’abolition du bouclier fiscal, la création d’une nouvelle tranche d’impôt sur le revenu et l’approfondissement d’une Union Européenne bourreau des peuples tiennent lieu de viatique à un Parti postsocialiste qui ne veut plus « changer la vie ». À peu de choses près, Borloo, Bayrou, Villepin et Aubry poursuivent les mêmes fins : l’intégration de la France à la mondialisation euro-libérale, badigeonnée de vivrensemble sirupeux pour mieux faire passer la pilule. Des différences de degré, et non de nature, comme se plaît à le répéter la pasionaria du FN. Du pain bénit pour Marine Le Pen, qui a enterré médiatiquement tous ses concurrents populistes. Mélenchon, le républicain grande gueule qui garde un combat laïque de retard, paraît condamné à incarner la caution sociale du PS. Malgré toutes ses dénégations, le Front de gauche ressuscite la propension popereniste de jouer les éternels cocus gauchistes de la sociale-médiocratie. Quant aux miettes du trotskisme, empêtrées ou non dans la démagogie communautariste, leurs porte-voix n’ont plus que les yeux pour pleurer.
Arithmétiquement, la grammaire des chiffres fait craindre le pire à un PS sclérosé par sa tiédeur réformiste inaugurée par le virage de 1983. Contrairement à Nicolas Sarkozy, les socialistes ne disposent pas d’un réservoir de voix les qualifiant mécaniquement pour le second tour. À moins de contester la doxa libre-échangiste des patrons de l’OMC et du FMI, le candidat néo-socialiste pourra dire adieu au vote des exclus de la mondialisation tant chouchoutés par Marine Le Pen. Gageons que la gauche de la gauche annexera une nouvelle fois la clientèle des petits fonctionnaires et des banlieues, dernier réduit d’un sociétalisme moral qui confond socialisme et bons sentiments.
Le multiculturalisme, ambroisie des élites, cauchemar des couches populaires
Forte de son prénom, l’héritière souhaiterait surfer sur les renoncements de la gauche pour recomposer le paysage politique autour du clivage « nationaux » vs « mondialistes ». Que le logiciel mariniste ne tienne pas encore debout n’a pas grande importance. L’essentiel réside dans la justesse des constats. Parfois à traits grossiers, Marine pose les bonnes questions là où ses rivaux rivalisent de lâcheté. Certes, son acharnement à considérer les allocataires d’aides sociales comme majoritairement étrangers ainsi que son anti-syndicalisme primaire laissent percer l’insincérité de sa mue gaucho-assimilationniste. Prétendre s’opposer au capitalisme mondialisé sous le seul prisme des mouvements de personnes et de capitaux confine à l’imposture. Quid du partage de la valeur ajoutée et de l’exploitation des travailleurs en régime national-libéral ? Il est un peu facile de faire porter le chapeau à Gollnisch pour toute réponse à qui passe le programme frontiste au tamis de la politique sociale. Le pauvre Bruno a assez de chats (noirs) à fouetter, emmêlé dans ses saillies révisionnistes. Qu’importe, la médiocrité morale des papes de l’antifascisme − devenus aussi insupportables que leurs défunts ennemis fascistes − suffit à dissimuler les plaies béantes du marinisme.
Partant, tout concourt à faire du bulletin Le Pen le premier réceptacle des voix populaires, ce qui la ferait culminer à 25-30 %, seuil critique qu’elle s’est assigné pour peser dans le débat public et préparer l’avenir. L’aveuglement coupable sur des sujets aussi cruciaux que l’insécurité, l’immigration et le multiculturalisme (ambroisie des élites, cauchemar des couches populaires) laisse présager un score phénoménal. Marine excellant dans l’art de la communication, un second tour Le Pen-Sarkozy reste plus que jamais de l’ordre des possibles. Dans cette hypothèse, le carnaval antifasciste apparaîtra pour ce qu’il est : un cri de haine appelant à l’extermination des « fachos ».
1995, 2002, 2007, 2012 : Sarkozy réélu sur le terrain du réel, nous repartirons pour cinq ans de néolibéralisme mâtiné de vaseline sociale (merci Borloo !). Avant que le PS remporte toutes les élections locales, pour le plus grand bonheur de ses barons provinciaux.
2017. Marine, face à son destin, devra composer une coalition sociale majoritaire, hésitant entre deux électorats difficilement cumulables : la foule des néo-prolos et la nouvelle classe mondialisée à l’hédonisme contrarié. Qu’à cela ne tienne, une habile campagne axée sur la défense des valeurs occidentales gommera les contradictions de son programme économique. Le clocher villageois et le bar d’Oberkampf au secours du bobo victime du puritanisme de ses voisins barbus. La rue Jean-Pierre Timbaud en guise d’affiche de campagne : bars à vins et librairies islamiques ne feront désormais plus bon ménage. Comme de bien entendu, Sarkozy battra des records d’impopularité tandis que la promesse d’un triomphe présidentiel tendra de nouveau les bras aux socialistes.