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Burqa : pour un référendum

Passer outre les avis du Conseil d'Etat : c'est possible.

Je devais avoir la tête ailleurs. Ou peut-être étais-je en voyage. Ou alors je suis amnésique. Aussi incroyable que cela paraisse, j’ai raté une élection – et pas la moindre. Je n’ai aucun souvenir du scrutin au cours duquel nous avons désigné nos conseillers d’Etat – érigés par Le Monde en « Sages », terme jusque-là réservé aux membres du Conseil constitutionnel (lesquels ont encore le défaut d’être nommés par des élus, autrement dit, même indirectement, de procéder du suffrage universel). Je suppose que le même jour, nous avons désigné d’autres « sages » : le patron de la Banque centrale et, parmi une palanquée d’experts, les dirigeants des agences de notation financière. S’ils ne bénéficiaient de l’onction du suffrage universel, jamais nous laisserions ceux-ci noter la République française et la menacer de punitions au cas où elle ne filerait pas droit. C’est que nous sommes démocrates, et même hyper-démocrates. Rien n’est plus sacré à nos yeux que la parole du peuple, en particulier quand il parle bien. On nous imagine mal confier nos destins à des experts que nous n’avons pas élus, aussi « sages », énarques et talentueux soient-ils. Si nous considérons que l’avis du Conseil d’Etat doit primer sur celui du chef de l’Etat, c’est forcément que la légitimité du premier est supérieure à celle du second.

Donc, le Conseil d’Etat a tranché. « L’interdiction générale de la burqa contraire au droit », résume Le Monde, visiblement fort satisfait de cet avis ipso facto transformé en décision s’imposant à tous. À vrai dire, j’ai dû aussi rater quelques cours de droit administratif à Sciences Po parce que j’ignorais que, dans notre pays, le Conseil d’Etat disait le droit – sauf, bien sûr, quand il intervient en dernier ressort comme juge de l’administration. Dans l’affaire présente, il joue le rôle de conseiller comme il le fait pour tout projet de loi et son avis est uniquement consultatif. En tout cas, c’est ce que je croyais, bêtement sans doute.

Le Conseil met donc en garde le gouvernement : si vous votez une interdiction générale, vous vous ferez retoquer par nos copains et voisins du Conseil constitutionnel, puis par la Cour européenne des Droits de l’Homme. On se rappelle que, sur le voile à l’école, les conseillers d’Etat avaient, à la demande de Jospin, pondu un avis mi-chèvre moi-chou, refilant le mistigri aux chefs d’établissement. Le principe de laïcité, expliquait alors le Conseil « interdit […] toute discrimination dans l’accès à l’enseignement qui serait fondée sur les convictions ou les croyances religieuses des élèves » mais « la liberté ainsi reconnue comporte pour eux le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires ». Tout juste reconnaissait-il aux proviseurs le droit d’interdire le voile en cours de gymnastique ou de sciences. On nous expliquait alors que la loi serait une catastrophe, qu’elle nous fâcherait avec les musulmans du monde entier, qu’elle ferait fuir les jeunes filles musulmanes de l’école publique – et bien sûr qu’elle serait retoquée par le Conseil constitutionnel. Quand la loi a été votée en 2004, rien de tel ne s’est produit. On avait juste perdu vingt ans et encouragé de nombreuses jeunes filles à adopter le hidjab. Il faut croire que nos sourcilleux gardiens des droits de la femme à être aliénée attendent que nos rues soient peuplées de fantômettes pour décider qu’il faut agir.

Dans la classe politique, le soulagement est perceptible, dans les rédactions on triomphe – très discrètement à Libé où, en trois jours, on n’a pas trouvé le temps de consacrer un papier de fond à la question. On vous l’avait bien dit que c’était très mal et très stigmatisant de vouloir interdire le voile intégral. Moi, je trouve ça très mal et contraire à nos mœurs de m’imposer ce spectacle dégradant, mais apparemment, nos sages n’en ont rien à faire de moi et de nos mœurs.

Je vous vois venir : Montesquieu, les checks and balances, le pouvoir qui doit arrêter le pouvoir. À ma connaissance, Montesquieu n’a jamais préconisé que le pouvoir soit exercé par les détenteurs non élus des contre-pouvoirs – il est vrai qu’il n’avait pas idée de ce que deviendraient nos médias. Encore un cours que j’aurais séché ?

Il n’est évidemment pas question de transiger avec l’Etat de droit. Reste à savoir si le droit doit évoluer avec la société ou si la société doit se conformer au droit tel qu’il est. De brillants esprits ont trouvé intelligent de modifier la Constitution pour y introduite cette ânerie qu’est le principe de précaution, mais face à la burqa, notre droit serait immuable ?

Oui, nous répugnons, au nom de la liberté qui nous est chère, à prononcer une interdiction générale concernant une habitude vestimentaire. Sauf que la burqa n’est pas une fanfreluche comme les autres. Dans le monde entier, elle est portée et préconisée par ceux qui nous promettent chaque jour mille morts. Porter la burqa en France c’est affirmer haut et fort qu’on n’adhère pas aux valeurs de la France. Et ça, ce n’est pas contraire au droit ? Autant expliquer directement aux Français qu’ils doivent renoncer à leurs valeurs au nom de leurs valeurs.

On imagine aisément qu’autour du président, le chœur des conseillers se réjouit de cette occasion qui lui est offerte de botter en touche. « Aller contre l’avis du Conseil d’Etat, mais vous n’y pensez pas, monsieur le Président ! De plus, la France sera condamnée par la CEDH, l’effet serait désastreux. » Dans la novlangue que l’on parle aujourd’hui à Matignon et, malheureusement, de plus en plus à l’Elysée, cela s’appelle du volontarisme. Après tout quand « réforme » est le nom donné à la politique menée depuis plus de vingt ans avec le succès que l’on sait, comme disait l’autre, il n’y a plus de limites.

Eh bien si, monsieur le Président pensez-y ! Vous avez le choix.

Si les mots ont encore un sens, rien n’oblige le chef de l’Etat à se conformer à l’avis du Conseil d’Etat – je renvoie les sceptiques au terme « consultatif » dans le dictionnaire. Pour peu qu’on ait la volonté d’aller jusqu’au bout, les solutions respectueuses du droit existent. La première est de modifier la Constitution pour y introduire un principe justifiant l’interdiction de la burqa – dignité humaine, civilité, décence (oui, cette prison de tissu est parfaitement indécente), respect de l’autre : les juristes sont très imaginatifs, ils trouveront. On peut comprendre cependant que le Nicolas Sarkozy préfère éviter le tunnel d’une révision constitutionnelle dans les circonstances actuelles. Heureusement, il existe une autre solution, simple et idéale au plan symbolique. Le Conseil constitutionnel s’étant toujours refusé à contrôler la conformité des lois référendaires – et, sauf à faire un coup d’Etat, il devrait continuer – il suffit de soumettre le texte de loi à l’approbation du peuple. On verra bien si la CEDH a ensuite le toupet de s’opposer à un choix aussi clairement démocratique. Bien sûr, si le peuple choisit le radieux avenir multiculturel contre son affreux passé assimilationniste, s’il décide de faire prévaloir les origines sur l’histoire et la géographie, il n’y aura qu’à s’incliner.

Inutile de s’emballer, les chances de voir se réaliser un tel scénario sont pour infimes. Le plus probable est que le camp de l’apaisement l’emportera. Peu importe que le président de la République ait solennellement déclaré que « la burqa n’est pas la bienvenue en France ». Peu importe que les Français, y compris, je l’espère, musulmans, soient, selon toute vraisemblance, majoritairement favorables à cette mesure. La cohorte des trouillards bien-pensants qui se réjouissent aujourd’hui a la vue courte. Le message envoyé aux électeurs est clair : la politique est impuissante et vous n’avez pas droit au chapitre. Laissons donc décider ceux qui savent. Je ne voudrais pas être désagréable mais c’est ainsi que les démocraties finissent.

Contrôles d’identité, le vrai scandale

La police française est raciste : « c’est un fait » bien établi depuis qu’un xénophobe téméraire a tenté de le contester à la télévision. Mais sait-on qu’elle est aussi outrageusement sexiste ? En effet, selon une très sérieuse étude du CNRS, c’est le sexe plus encore que la couleur de la peau qui constitue l’élément le plus discriminatoire des contrôles d’identité, les hommes étant beaucoup plus contrôlés que les femmes. N’en doutons pas, celui (ou celle) qui, pour justifier cette pratique parfaitement scandaleuse, invoquera le « fait » que la population carcérale est à plus de 95 % masculine encourra les foudres de toute la police de la pensée qui agit, quant à elle, d’une façon toujours moins discriminante.

Allouche, pour la bonne bouche

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Israël

Les meilleurs journalistes ne sont pas forcément ceux qui sont désignés comme tels dans les distributions des prix, comme le « prestigieux » Albert-Londres. Quand ce ne sont pas de purs et simples bidonneurs qui sont primés, les frimeurs de la plume ou de la caméra ont infiniment plus de chances de décrocher la timbale que les scrupuleux qui hésitent à tordre une info pour faire un bon mot…

[access capability= »lire_inedits »]Jean-Luc Allouche est maintenant passé dans le cadre de réserve après quelques dizaines d’années passées sur le front de l’info, au mensuel juif L’Arche d’abord, puis à Libération, dont il fut le correspondant en Israël de 2002 à 2005, au plus fort de la deuxième Intifada. Jean-Luc Allouche n’a reçu aucun prix de journalisme, n’est pas allé faire le beau sur les plateaux de télé et ne passait pas sa vie à chasser le « scoop » qui aurait pu lui ouvrir le cœur, et plus si affinités, des stagiaires du CFJ embedded à la rédaction de Libé.

N’empêche, Allouche est un grand de la profession pour lequel j’éprouve une très vive et très sincère admiration, et cela en dépit du fait qu’il compte au nombre de mes amis.

A ceux qui n’ont pas eu la chance de le lire dans Libé, une session de rattrapage est offerte sous la forme d’un recueil de ses principaux reportages israéliens (et palestiniens) récemment parus sous le titre Les Jours redoutables, chez Denoël.

L’exercice est périlleux : ce qui est écrit dans l’urgence, sous la pression de l’événement, a de fortes chances de mal vieillir, ou pire de montrer rétrospectivement à quel point le journaliste s’était fourré le doigt dans l’œil, par aveuglement idéologique ou manque crasse de culture.

Ce n’est pas le cas des chroniques d’Allouche qui se bonifient en vieillissant, comme ces vins dont il est un amateur éclairé. C’est d’ailleurs lui qui popularisa en France les nouveaux vignerons israéliens, dont la production compte aujourd’hui parmi les grand crus mondiaux…

Sa nomination comme correspondant en Israël n’avait pas fait que des heureux à Libération, où les « gauchistes » historiques de ce quotidien ne cachaient pas leur désapprobation de voir un supposé sioniste remplacer une journaliste dont le pro-palestinisme hystérique avait fini par porter un coup à la crédibilité du quotidien de Serge July. Mais ce dernier a tenu bon, et il a eu raison. Pendant trois ans, Libération est devenu le journal de référence dans le traitement du conflit israélo-palestinien. La recette est si simple qu’on se demande pourquoi elle n’est pas plus souvent utilisée : il suffit d’être honnête, de raconter ce que l’on voit, ce que l’on entend, et d’être à l’écoute des bruits de la rue israélienne et palestinienne. Cela demande, mine de rien, un certain courage : il est plus confortable, pour un correspondant à l’étranger, d’écrire ce que les « gens de Paris » ont envie de lire, même si cela va à l’encontre des réalités constatées sur le terrain. Dans ce domaine, la couverture du conflit israélo-arabe peut devenir une galère, car nombreux sont les ignorants qui se targuent d’avoir une opinion sur la question et qui ne supportent pas que les faits viennent mettre le souk dans leurs préjugés.

Ce qui fait de Jean-Luc Allouche plus qu’un bon journaliste, un journaliste heureux, c’est son peu de goût pour l’idéologie. Chez lui, pas de leçons de morale distribuées à la louche à ce cochon de lecteur prié de prendre cela pour des perles dont il serait à peine digne.

Allouche est juif, il est pied-noir, de Constantine, élevé dans un milieu religieux dont il s’est émancipé sans le renier. Il parle hébreu et comprend un peu l’arabe. Pour un correspondant en Israël d’un grand média français, ce n’est pas une carte de visite, c’est un casier judiciaire. Certains diplomates de la « rue arabe » du Quai d’Orsay, retranchés dans le consulat général de France à Jérusalem, et certains collègues ne manqueront pas de le lui faire sentir.

La réponse d’Allouche est dans ses textes : qu’il soit dans une colonie juive de Cisjordanie, chez les barbus de Gaza ou les bobos de Tel-Aviv, il est un guide, et non un juge.

Il se fait prophète dans le sous-titre de son livre : Israël-Palestine, la paix dans mille ans. Si c’est vrai, personne ne sera plus là pour dire : Allouche l’avait bien dit !

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Touche pas à ma photo retouchée !

Diego velazquez, Vénus à son Miroir
Diego velazquez, Vénus à son Miroir, 1649-51

Quand on est député UMP, ces temps-ci, il faut bien trouver un moyen de s’occuper. C’est l’inconvénient: appartenir au parti présidentiel surtout avec un président de la République qui veut toujours en être le chef fait assez vite de vous un « godillot » selon l’expression imagée utilisée dès les majorités absolues de députés UNR puis UDR sous le grand Charles puis sous Georges Pompidou.

Il serait néanmoins inélégant de dire de Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône qu’elle est un godillot, voire dans un souci de féminisation, une godillote. Le néologisme est amusant mais ne correspond pas, essentiellement pour des raisons esthétiques, à Valérie Boyer, la belle quarantaine brune et chic, qui outre son mandat national est aussi conseillère municipale de Marseille et secrétaire national de l’UMP aux questions de santé. Non, Valérie Boyer n’a pas le genre godillot mais plutôt escarpin, voire talon aiguilles, ceux qui font les jambes longues, les fesses fermes et la cambrure intéressante.

Députée escarpin donc, Valérie Boyer s’était fait un peu connaître en 2008, ce qui est toujours difficile dans une UMP pléthorique et masculine (la parité, c’est pour les candidats, pas les élus, faut pas rêver) à l’Assemblée nationale par des propositions de loi sur l’anorexie et l’obésité, ces deux faces d’un même grand corps malade et malheureux que les adolescents de nos temps si tranquillement inhumains promènent sous nos yeux comme des remords vivants.

Il y a donc, chez Valérie Boyer, le louable souci de faire de son activité politique une activité sociétale. Par exemple, sur le sujet que nous venons d’évoquer, plutôt que de s’attaquer au pourquoi du comment d’une telle recrudescence de l’obésité et de l’anorexie, elle a préféré s’interroger sur leur dépistage précoce. Mais attaquer frontalement l’industrie agroalimentaire, la junk-food, la disparition des repas en famille remplacés par des grignotages puisque les familles se mettent de plus en plus rarement à table ensemble à cause des rythmes de travail de plus en plus discordants des uns et des autres pendant la semaine et maintenant, même le dimanche qui n’a plus rien de sacré, cela elle n’en a pas parlé. Trop social, sans doute.

Mais je ne doute pas un seul instant de la bonne foi de Valérie Boyer, mère de deux grandes filles. Valérie Boyer aurait aussi bien pu être députée PS puisque justement, elle est sociétale et non sociale. S’attaquer à l’anorexie uniquement sous l’angle de la prévention, ça ne mange pas de pas de pain, si je puis dire, et l’on retrouve effectivement une des marques de fabriques du sociétalisme : gérer la conséquence et non attaquer la cause, ou si vous préférez, soigner le symptôme et non la maladie.

Valérie Boyer propose maintenant une autre loi visant à interdire les photos retouchées, ou tout au moins à obliger à ce que les retouches soient signalées. Cette loi, si elle est votée, vise explicitement les magazines féminins et leur arme absolue, le logiciel Photoshop qui vous transforme Amy Winehouse au sortir d’une boite de nuit avec de la vodka à la place du sang et les cloisons nasales plâtrées de cocaïne, en une radieuse princesse juive à choucroute hyperbolique prête à chanter son sublime « Rehab ». Donc nous verrions désormais les bourrelets présidentiels quand il fait de l’aviron, les cernes sexy de la noctambule dans le vent et les fesses merveilleusement un peu trop callipyges de Jennifer Lopez qui pourtant, quand elle tourne le dos, me fait soudain croire à l’existence de Dieu.

Pour revenir à cette authenticité, Valérie Boyer avance d’excellents arguments : « Ces photos de femmes sublimées, dans les magazines, la publicité, cette éternelle jeunesse, ces cheveux qui brillent à vous faire mal aux yeux, ne correspondent à aucune réalité. Ces corps parfaits n’existent pas, ils sont trafiqués. C’est une énorme usine à frustration, une pression sociale qui aggrave les symptômes d’anorexie ou d’obésité des adolescentes fragiles », déclare-t-elle dans un entretien donné à Ouest France.

D’excellents arguments mais que l’on nous permettra de trouver irrecevables. Faire le lien entre la photo retouchée d’un mannequin et l’anorexie mimétique qui en découlerait chez une adolescente me semble aussi fallacieux ou en tout cas aussi à côté de la plaque que l’idée que certains jeux vidéos ou certains films ultra-violents seraient la cause des passages à l’acte chez certains jeunes. Ce serait tellement rassurant si c’était vrai. Mais, encore une fois ce n’est pas seulement à cause d’un magazine féminin qu’une jeune fille se laisse mourir de faim et ce n’est pas seulement à cause d’une consommation excessive de film gore que cet élève de seconde va poignarder son condisciple.

Cela nous empêcherait de nous poser le problème des familles éclatées et recomposées, de la perspective d’avoir à vivre dans un monde de pure compétition où seule la performance professionnelle sera valorisée, de connaître la précarité, les difficultés toujours plus grandes à se loger, à travailler ou à mener des études.

Ensuite, cette loi, si elle passe, pose un autre problème. Valérie Boyer a-t-elle conscience, avec cette proposition de loi, d’apporter sa pierre de bonne intention au nouvel enfer idéologique qui se profile sous le double signe du néo-puritanisme et de la transparence. Néo-puritanisme ségolono-chiennes de garde parce qu’il s’agit bien entendu d’en finir, au bout du compte, avec la représentation avilissante du corps de la femme dans la publicité, ou même de l’homme dont les torses impeccables nous donnent envie d’acheter l’eau de toilette qu’ils promeuvent, des fois que. On objectera ici que l’avilissement de la femme, on ferait mieux, au hasard, de le combattre au travers du temps partiel imposé et du travail de nuit dans la grande distribution ou la vente par correspondance. Que faire une pub pour de la lingerie sur les abribus sera toujours moins aliénant que de se lever à cinq heures pour aller prendre sa permanence téléphonique au centre d’appels.

Mais le plus grave n’est pas là. Une loi comme celle-ci participe aussi de cette pulsion de la transparence qui gagne toute notre société. On va doucement mais sûrement dans le Nous autres de Zamiatine.

« Je suis comme je suis » serait donc la devise de la non-retouchée. Au culte de la beauté se substituerait le culte du naturel. Or le naturel est le contraire de la civilisation. On ne s’habille plus pour dîner, on « vient comme on est », on met ses pieds sur la table et on braille dans son téléphone portable à la sonnerie régressive de jingle pour émissions enfantines.

On ne séduit plus, non plus. Pourquoi, si les mannequins ont de petits boutons, quelques bourrelets, un rien de cellulite à l’intérieur des cuisses, ferait-elle un effort, elle, la femme libérée, la femme non retouchée ? À la poubelle la trousse de maquillage et les produits de beautés qui sont des insultes à l’écologie.

Le paradoxe étant que nous arrivons, à la fin, à un corps aussi faux que le corps retouché d’un mannequin. La réalité d’une femme n’est pas plus quand on la surprend au réveil que lorsqu’elle sort harnachée et pomponnée pour la grande guerre charmante de la séduction.

Non, le corps est vrai dans un entre-deux et cet entre-deux est ce que nous avons de plus cher : il s’appelle l’intimité.

L’intimité, qui est une résistance puisque même chez Zamiatine, les habitants des appartements de verre où tout le monde voyait tout le monde, avaient quand même le droit de tirer les rideaux un quart d’heure par jour.

Et de toute façon, retouchée ou non, il ne s’agit que d’images. On rappellera donc pour finir la phrase de Guy Debord sur la question : « Les images existantes ne prouvent que les mensonges existants. » Retouchées ou non.

Luc Chatel, pire qu’un ministre grec

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On se félicitait de ce ministre de l’éducation, qui ne connaissant rien à l’éducation, n’avait aucune inhibition en face de ce mammouth chevauché par des feignasses surmutualisées et jamais contentes. Il avait ainsi appliqué, à l’école comme ailleurs, cette règle si visiblement bénéfique autour de nous du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Pour tenir le choc, il avait ainsi habilement articulé cette politique avec les marchands de portiques de sécurité et le ministère de l’intérieur, qui a récemment expérimenté le concept de forces spéciales à l’usage des lycées devenus par là-même à peu près aussi agréables à vivre pour les élèves et leurs (rares) professeurs que le triangle sunnite pour un GI. Mais là, patatras, Luc Chatel sombre à nouveau dans la démagogie et aggrave nos déficits. Il vient de décider, en effet, d’augmenter les professeurs débutants, selon les catégories, entre 157 et 259 euros. De tels avantages octroyés à des bacs +5 ne risquent-ils pas en plus de provoquer une véritable hémorragie dans nos vraies élites, les traders par exemple, qui vont déserter leur salle des marchés pour se précipiter sur les concours d’enseignement afin de pouvoir se goberger grâce à des postes de profs d’économie dans l’académie de Créteil. Le cap, des réformes, tu parles… La France a décidément du mal à se libérer de ses tropismes soviétiformes.

« Veilleur, où en est la nuit ? »

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Chrétiens

Les chrétiens d’Orient ont toujours été des gêneurs pour les amateurs de géopolitique simplifiée. Ce serait tellement plus facile un monde où, d’un côté, il y aurait les bons, l’Occident blanc, et de l’autre les méchants : les Arabo-musulmans. Ce schéma, qui a résumé un temps et de manière si tragique une certaine vision à la fois néo-conservatrice et apocalyptique, au sens premier du terme, de la politique extérieure de Bush, s’est toujours heurté à cette réalité gênante : il arrive bien souvent que l’on n’entende le Notre Père dit en arabe, dans les territoires palestiniens, en Israël, en Irak, en Syrie ou en Egypte. Longtemps intégrés tant bien que mal dans ces pays, au point que l’on oublie parfois que le dernier premier ministre de Saddam Hussein, Tarek Aziz, était un chrétien assyrien, les différents conflits au Proche et au Moyen-Orient ont fait fondre leur nombre comme neige de paix au soleil de guerre et l’on ne compte plus, par exemple, que quelques familles chrétiennes à Bethléem, qui fut pourtant autrefois, avec Nazareth, la principale communauté de la région.

[access capability= »lire_inedits »]Mais les chrétiens d’Orient sont loin d’être les seuls à être persécutés et, pour Raphaël Delpard, réalisateur et historien, qui se présente à l’orée de La Persécution des chrétiens aujourd’hui dans le monde comme un juif de droite athée, les chrétiens seraient finalement, aujourd’hui, la principale communauté religieuse à souffrir de massacres mais aussi de vexations diverses allant de l’interdiction de certains métiers à la pratique des rites considérée comme un délit passible de sanction pénales en passant par le viol collectif rituel. Et tout cela dans un silence médiatique remarquablement assourdissant.

Delpard a lui-même, au cours de nombreux voyages, accompli un tour du monde de cette horreur quotidienne et banalisée. Son livre est un Guide bleu atroce qui nous emmène vers des destinations évidentes, comme l’Iran ou la Corée du Nord, mais d’autres quand même plus surprenantes comme la Biélorussie ou… les Maldives, chères à Cécile Duflot, où les croyants ne peuvent vivre leur foi que dans le secret le plus absolu. La constante, dans tous ces pays : une hypocrisie entre ce que permet la loi ou la Constitution et la réalité quotidienne des faits.

Ce qui fut pour lui le déclencheur d’un tel intérêt, Delpard le raconte très bien et de manière très émouvante : « Ma rencontre avec ces nouveaux martyrs remonte à 2002. Je me trouvais alors à Casablanca, au Maroc, en compagnie de journalistes. À la fin d’une séance de travail, ils m’ont montré une vidéo qui avait été tournée dans une cave en Algérie. Il s’agissait d’un mariage chrétien clandestin. La vision de cet homme et de cette femme contraints de s’unir secrètement, en plein XXIe siècle, provoqua en moi un choc d’une brutalité inouïe. »

En annexe de son livre, Delpard fait le point sur un nombre important de situations individuelles et donne une liste d’associations susceptibles d’aider ces grands oubliés de l’intolérance contemporaine.

« Veilleur, où en est la nuit ? » comme disait Isaïe.

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Obama joue la diaspora contre Israël

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Barack Obama

Cette fois-ci, il est inutile de se voiler la face ou même de relativiser la crise qui s’est tout récemment envenimée entre l’administration de Barack Obama et le gouvernement israélien. À l’humiliation du vice-président Jo Biden, cueilli au plexus par l’annonce de la construction de 1600 logements juifs à Jérusalem-est lors de sa visite en Israël, a répondu la maltraitance calculée de Benyamin Netanyahou à la Maison Blanche, où il avait été convoqué mardi 23 mars par le président américain et ses conseillers.

Ni photographes, ni conférence de presse commune, ni même de communiqué final de la rencontre, il fallait que le monde entier sache que le premier ministre d’Israël était là pour se faire sévèrement remonter les bretelles, sinon plus.

En même temps, le président américain faisait passer un message sans équivoque à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington, qui venait d’ovationner Netanyahou et de lui signifier son plein soutien sur la question de Jérusalem, capitale indivisible de l’Etat juif. On peut résumer ce message à un bras d’honneur symbolique, indiquant qu’il n’était plus à l’ordre du jour de suivre les consignes de l’AIPAC en matière de politique proche-orientale des Etats-Unis d’Amérique.

Netanyahou est revenu à Jérusalem nanti d’une liste d’exigences formulées par Obama et ses conseillers sur laquelle il est en train de se concerter avec son cabinet restreint, et auxquelles il devrait donner réponse après les fêtes de Pessah. On peut deviner ce que veut la Maison Blanche : cessation totale des constructions au-delà des frontières de 1967, reprise immédiate des pourparlers avec Mahmoud Abbas englobant les questions qui fâchent : frontières, Jérusalem, droit au retour des réfugiés palestiniens, levée du blocus de Gaza.

Pourquoi ce durcissement ? Barack Obama avait très mal commencé son approche du conflit israélo-arabe en exigeant d’emblée le gel de toute construction dans les implantations juives en Cisjordanie sans pouvoir l’imposer dans les faits.

Il avait donc le choix entre deux attitudes : soit remettre les choses à plat en réfléchissant aux raisons de l’échec des tentatives de ses prédécesseurs de mettre un terme à ce conflit interminable, soit persévérer dans sa ligne consistant à accentuer les pressions sur Israël jusqu’à ce que l’Etat juif vienne à résipiscence et passe sous les fourches caudines de Washington.

Il a apparemment choisi la seconde, en faisant une analyse de la situation essentiellement fondée sur son intérêt en politique intérieure.

Contrairement à ce qui avait été affirmé au moment de son élection, Barack Obama n’est pas un centriste pragmatique du genre de Bill Clinton. C’est un véritable et sincère liberal au sens anglo-saxon du terme qui tient à faire passer les thèses de cette mouvance dans la réalité sociale américaine, quel qu’en soit le prix électoral payé par ses amis démocrates, comme on a pu le voir avec le débat sur l’assurance-maladie. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne craint pas ce lobby juif qu’il exècre. En cela, il n’a pas fondamentalement tort puisque la sociologie électorale américaine révèle un vote juif indécrottablement ancré chez les démocrates, et la sociologie tout court une prise de distance croissante de la jeune génération de juifs américains des Etats-Unis avec Israël.

Même s’il en allait autrement, on ne comprend rien à l’attitude d’Obama en pensant qu’il est obnubilé par sa réélection en 2014. Il veut remplir le maximum des objectifs qu’il s’est fixé au cours de l’actuel mandat pour rendre irréversible le nouveau cours imprimé par lui à la puissance américaine dans le monde, et accessoirement assurer sa place dans l’Histoire. Il s’agit de la réconciliation avec le monde arabo-musulman, de la reprise d’un dialogue stratégique avec la Russie, des accommodements avec la Chine, de la prise de distance avec l’Europe. On murmure, mais ce ne sont là peut-être que supputations et calomnies, que Barack Obama aurait déjà pris son parti d’un Iran pourvu d’armes nucléaires, faute de pouvoir engager l’ensemble du Conseil de sécurité de l’ONU dans des sanctions efficaces contre le régime de Téhéran. On n’aura pas longtemps à attendre pour savoir ce qu’il en est vraiment.

On comprend alors qu’il n’est plus question de tergiverser avec le peuple à la nuque raide qui persiste à vouloir rester ce qu’il est sur une minuscule portion du territoire proche-oriental. S’il ne suit pas à la ligne près le diktat de Washington, ce peuple est menacé du pire : arrêt de l’aide militaire, fin du veto systématique aux résolutions anti-israéliennes de l’ONU et autres punitions propre à faire monter les ovations de la rue arabe et pro-arabe en faveur de l’hôte de la Maison Blanche.

L’isolement diplomatique et moral d’Israël dans le contexte international actuel (rapport Goldstone, Mossad à Dubaï) est te que la politique israélienne d’Obama ne devrait pas susciter, en dehors des communautés juives à travers le monde, de levées de bouclier.

On pourrait alors en conclure que la suite des événements est écrite d’avance : ne pouvant se couper d’un allié stratégique indispensable, Nétanyahou va céder sur tout, au risque de fâcher ses alliés ultranationalistes et ultrareligieux, se débarrasser d’Avigdor Lieberman et faire entrer Tzipi Livni au gouvernement. Cela n’est pas si sûr. Il est un élément qu’Obama ne peut pas maîtriser, le temps, qui comme chacun, sait ne se comporte pas de la même manière en Orient et en Occident. Obama veut aller vite, très vite : que toute l’affaire soit réglée en moins de deux ans. Israël, et là il ne s’agit pas seulement de son gouvernement mais également de sa société, ne ressent aucune hâte à sortir du statu quo actuel. Depuis la fin de la seconde Intifada, la situation sécuritaire du pays a rarement été aussi bonne (mise à part la menace nucléaire iranienne, mais celle-ci est largement indépendante du règlement du contentieux avec les Palestiniens). Les Européens regardent avec envie les taux de croissances de l’économie israélienne qui est déjà en sortie de crise. Les menaces au nord (Hezbollah) et au sud (Hamas) sont observées avec attention, mais les intéressés savent qu’ils seront l’objet de représailles impitoyables s’ils s’avisent de reprendre leur harcèlement sur les populations israéliennes. L’avantage d’une image internationale profondément dégradée, c’est qu’elle permet de se défendre avec les moyens appropriés sans crainte de la réprobation mondiale, qui persistera de toute façon. Alors pourquoi se presser ? Il y aura un après-Obama dans lequel les cartes ont toutes les chances d’être rebattues.

Pour que Netanyahou se retrouve vraiment en difficulté, il faudrait que le troisième larron, Mahmoud Abbas, mette rapidement Israël au pied du mur en venant à la table des négociations avec un plan qui montre vraiment son désir d’avoir au plus vite un Etat, et qui ne soit pas le simple ressassement des exigences exprimées par Yasser Arafat, qui ont bloqué jusque là toute solution dite à deux Etats pour deux peuples. Il faudrait pour cela que monsieur Obama le leur demande poliment.

Quand on est Küng, on est Küng

Hans Küng

Il est frappant que ce prêtre passe auprès de la plupart des médias pour un oracle, une référence, quasiment un Père de l’Eglise. Les mêmes journaleux qui ne comprennent strictement plus rien à l’Eglise catholique (ceci a été nettement démontré par Bernard Lecomte dans son ouvrage Pourquoi le pape a mauvaise presse, DDB, 2009), et qui sont toujours prêt à « mettre sur la sellette » (allusion charmante à un supplice médiéval), nos pasteurs, nos évêques, nos cardinaux, et maintenant notre Saint-Père – les mêmes journaleux donc, dès lors qu’ils ont affaire à ce contestataire autoproclamé, sont immédiatement chapeau bas. Naturellement ils n’ont pas lu ses livres. Moi, j’ai lu le texte dans lequel il préconise (le granthéologien), pour remédier à ces déchirantes histoires de pédophilie, le mariage des prêtres.

Je dis : la conception de la sexualité humaine sur laquelle repose une telle proposition est une honte, est un avilissement, est une dégradation atroce de l’être humain. Vous êtes peut-être un granthéologien, M. Küng, bardé de diplômes et parfait rat de bibliothèque, mais vous n’en êtes pas moins avec toute votre grande culture un perroquet de l’idéologie dominante, un allié objectif des forces les plus puissantes, les plus secrètes et les plus répugnantes qui agissent dans les sociétés modernes pour réduire et anéantir cette miraculeuse merveille qu’est la sexualité.
Je vais traduire de façon grossière, je vais traduire de façon brutale, ce que nous a dit King Küng. Pardon à ceux que cela pourrait choquer. Mais ce n’est pas moi qui suis choquant. C’est lui. Il faut appeler un chat un chat. Ce que nous dit le granthéologien devenu la référence absolue de toute la cathophobie, c’est qu’il n’y a qu’à fournir une femme aux prêtres, afin qu’ils puissent tirer leur coup deux ou trois fois par semaine (ou davantage s’ils le veulent), et que comme ça, ils foutront la paix aux petites filles et aux petits garçons.

Ce que vous préconisez donc pour nos prêtres, Monsieur le Granthéologien, c’est une forme de la stabulation libre. En vous lisant, je me suis subitement rappelé cette scène, qui m’avait tant frappé adolescent, du grand péplum de Kubrick, Spartacus. A un moment, on voit Spartacus (Kirk Douglas) dans sa cellule d’esclave gladiateur. La porte s’ouvre. On fait entrer une femme. Les dresseurs, les lanistae, savent bien que ces hommes ont des envies sexuelles. Alors, on leur fournit des putes. Et Spartacus refuse. Il se met à hurler : Je ne suis pas un animal ! Vous, M. Küng, prêtre et théologien, vous êtes en train de dire à nos prêtres qu’ils sont des animaux comme les autres !

Remarquez bien, vous ne faites en cela qu’étendre au sacerdoce le mot d’ordre unique et mortifère qui est aujourd’hui proposé à tous : l’abjecte réduction de la sexualité à un besoin consommatoire que l’on peut satisfaire à peu de frais. Longtemps, il est vrai, la société chrétienne a gendarmé la sexualité ; elle lui a imposé des cadres, des limites, parfois tout à fait abusives ou absurdes, je le reconnais volontiers. La société libérale et marchande a trouvé mieux : l’autoriser. Allez ! Voilà la pilule ! Voilà la capote ! Voilà le sextoy ! Voilà les films (des fois que vous manqueriez d’inspiration !) Allez ! Baisez donc ! Une fois les couilles bien vidées et la fente bien bourrée, vous en serez débarrassés, de la sexualité !

Oui, je suis mal poli. Mais je ne fais que dénuder ce que vous nous dites, M. Küng. Désolé. Mais vous, vous n’êtes pas mal poli, vous êtes infâme. Vous avez injurié nos pasteurs et vous nous injuriez. La sexualité humaine n’est pas ce que vous croyez. Je vous trouve bien mal renseigné ! C’est un étonnement ; c’est un mystère ; c’est un jardin secret ; c’est une merveille. C’est le plus beau don de Dieu à notre condition humaine.

Alors, des prêtres ont fauté. Gravement. Et moi, chrétien, j’en pleure. Il est indispensable, quand il est prouvé que cela a eu lieu, qu’ils en rendent compte à la justice humaine. Il reste, M. Küng, granthéologien, que votre dégoûtante proposition est une basse insulte à la dignité humaine.

Belgique, toujours grande et belle

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Plutôt que de nous encombrer avec des DVD de films en noir et blanc, des CD de musique classique, ou encore des textes soi-disant fondateurs préfacés par des académiciens, la presse de fin de semaine qui veut doper ses ventes ferait mieux de suivre l’exemple belge. En effet, l’hebdomadaire TV Moustique, un genre de Télérama en plus drôle (ce n’est pas difficile, vous me direz) a décidé d’offrir un pack de six Jupiler Tauro à chaque acheteur. C’est tout de même moins hypocrite, au bout du compte: le gars qui boit une ou deux bonnes bières en feuilletant son hebdo télé correspond, soyons honnête, davantage à la réalité que le lecteur du Monde ou du Figaro, qui range Proudhon dans sa bibliothèque en écoutant Brahms. Patron, remettez-moi un TV Moustique !

Délivrez-nous des livres !

Jules Verne

D’après un sondage Figaro/Opinionway, publié à l’occasion de la trentième édition du Salon du Livre, 22% des Français se disent prêts à lire un roman ou un essai sur un écran. On en déduira donc que 22% des Français sont décidément passés de l’autre côté. On pourrait être désagréable et dire que s’ils sont prêts à adopter ce support, c’est qu’ils ne savent pas lire. Et cela explique leur soumission à n’importe quelle clownerie technologique destinée à les faire entrer dans le monde futur qui ressemblera, si l’on s’en fie aux signes de ces temps-ci, à un Disneyland orwellien avec Mickey dans le rôle de Big Brother et Pluto dans le rôle de O’Brien qui vous emmènera tranquillement dans la Pièce 101 rebaptisée Grotte Enchantée.

Ils vont lire quoi sur leur livre électronique, sérieusement, ces mutants ? La Recherche du Temps Perdu ? Swann n’aura pas échangé son premier baiser avec Odette et le narrateur ne se sera pas encore masturbé dans le cabinet aux iris qu’ils auront des yeux de lapin russe, nos nouveaux lecteurs électroniques.

Non, bien entendu, et ces 22% de gens qui se disent prêts à lire sur e-book doivent se dire que de toute façon plus personne ne lit Proust. Ils doivent croire que lire, sans doute, c’est lire des confessions de star, des mémoires de footballeurs, et pour devenir intelligent les 200.000 signes annuels de Minc ou de Duhamel. Peut-être que c’est possible de lire 200.000 signes de Minc ou Duhamel, je ne sais pas, je ne les lis pas. Ils ont sans doute une pensée aisément numérisable, une écriture à l’image du langage informatique : binaire. Mais je doute sincèrement que la Princesse de Guermantes, Saint Loup, Charlus se laissent facilement numériser. Ce n’est pas leur genre. Pas du tout.

Oui, ils sont désormais 22% , de l’autre côté de tout ce qui fondait la lecture . Prêts à perdre ce qu’ils n’ont peut-être jamais connu. C’est-à-dire un rapport sensuel au livre feuilleté, à sa reliure, à son odeur, à sa façon de plus ou moins mal vieillir, à ses couvertures illustrées qui dataient aussi les époques de notre vie. C’est-à-dire la joie de la chasse subtile qui consistait à trouver, dans une caisse de polars sur un marché de village, une édition originale du Traité du Style d’Aragon miraculeusement échouée là, pour le prix d’un SAS d’occasion. Un retour sur soi dans le calme d’un fauteuil Voltaire, la lecture étant souvent la prière de l’athée, ou sur une plage isolée. Comment feront-ils, d’ailleurs, quand la batterie de leur e-book sera vidée, ces déjà-morts pour continuer, alors que le soir tombe, à lire pour l’amoureuse au dos bronzé, à la peau au goût de sel, les poèmes de Toulet ou l’Odyssée versifiée par Philippe Jaccottet ?

Notre société bougiste et néophile ne nous présentera évidemment que les avantages de cette mutation. Il faudra la trouver aimable, si l’on tient à survivre, et le faire savoir. On nous dira : vous pourrez stocker tellement de livres, vous verrez. Comme si une bonne bibliothèque se quantifiait. On nous dira : vous pourrez revenir en arrière et prendre des notes avec un stylet adapté. On vous remercie mais on a comme l’impression que c’était déjà possible avec nos livres lus et relus au point que le texte est devenu le palimpseste de nos notes. D’ailleurs, c’est une spécialité néophile, de vous présenter comme un progrès ce qui a toujours existé en le ripolinant avec deux composants électroniques (GPS versus Carte Michelin, par exemple). Et puis, argument moral donc imparable, grâce aux e-livres, les pays du tiers-monde vont enfin avoir accès à la culture. Bien sûr, mais il faudrait qu’ils aient déjà l’électricité, les pays du tiers-monde. Et quand cette jolie saloperie sera usée, ils en feront quoi, des déchets, les pays du tiers-monde ? Du compost avec du vrai mercure dedans ? Pourquoi ai-je soudain l’intuition que parmi les 22% de lecteurs potentiels de livre électroniques, il y a beaucoup d’écolo tiers-mondistes, ces missionnaires catastrophiques des fausses émancipations et vrais pollueurs par bonté d’âme ?

La réalité ne dépasse pas la fiction. Elle est pire. Nous avons longtemps pensé que nos bibliothèques, quand tout serait perdu, seraient notre refuge, notre consolation. Eh bien non, le pré-fascisme des technolâtres va venir nous traquer jusque là.

Quand Bradbury imaginait le pire, on voyait des pompiers habillés en noirs. Ils entassaient nos livres, les aspergeaient d’essence et y mettaient le feu. Mais il y avait encore une certaine grandeur atroce dans ce cérémonial nihiliste.

Là, ce sera atrocement banal. Ils auront le sourire d’assassin des commerciaux. Ils auront des costumes gris et ils nous proposeront « des solutions adaptées pour changer de support. »

Il n’est pas impossible, alors, comme dernier geste de vrai lecteur, c’est-à-dire d’homme libre, qu’on leur balance en pleine tronche, deux ou trois pavés. Les chefs d’œuvre de la littérature mondiale (et non pas mondialisée) offrent un large choix.

Burqa : pour un référendum

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Passer outre les avis du Conseil d'Etat : c'est possible.
Passer outre les avis du Conseil d'Etat : c'est possible.

Je devais avoir la tête ailleurs. Ou peut-être étais-je en voyage. Ou alors je suis amnésique. Aussi incroyable que cela paraisse, j’ai raté une élection – et pas la moindre. Je n’ai aucun souvenir du scrutin au cours duquel nous avons désigné nos conseillers d’Etat – érigés par Le Monde en « Sages », terme jusque-là réservé aux membres du Conseil constitutionnel (lesquels ont encore le défaut d’être nommés par des élus, autrement dit, même indirectement, de procéder du suffrage universel). Je suppose que le même jour, nous avons désigné d’autres « sages » : le patron de la Banque centrale et, parmi une palanquée d’experts, les dirigeants des agences de notation financière. S’ils ne bénéficiaient de l’onction du suffrage universel, jamais nous laisserions ceux-ci noter la République française et la menacer de punitions au cas où elle ne filerait pas droit. C’est que nous sommes démocrates, et même hyper-démocrates. Rien n’est plus sacré à nos yeux que la parole du peuple, en particulier quand il parle bien. On nous imagine mal confier nos destins à des experts que nous n’avons pas élus, aussi « sages », énarques et talentueux soient-ils. Si nous considérons que l’avis du Conseil d’Etat doit primer sur celui du chef de l’Etat, c’est forcément que la légitimité du premier est supérieure à celle du second.

Donc, le Conseil d’Etat a tranché. « L’interdiction générale de la burqa contraire au droit », résume Le Monde, visiblement fort satisfait de cet avis ipso facto transformé en décision s’imposant à tous. À vrai dire, j’ai dû aussi rater quelques cours de droit administratif à Sciences Po parce que j’ignorais que, dans notre pays, le Conseil d’Etat disait le droit – sauf, bien sûr, quand il intervient en dernier ressort comme juge de l’administration. Dans l’affaire présente, il joue le rôle de conseiller comme il le fait pour tout projet de loi et son avis est uniquement consultatif. En tout cas, c’est ce que je croyais, bêtement sans doute.

Le Conseil met donc en garde le gouvernement : si vous votez une interdiction générale, vous vous ferez retoquer par nos copains et voisins du Conseil constitutionnel, puis par la Cour européenne des Droits de l’Homme. On se rappelle que, sur le voile à l’école, les conseillers d’Etat avaient, à la demande de Jospin, pondu un avis mi-chèvre moi-chou, refilant le mistigri aux chefs d’établissement. Le principe de laïcité, expliquait alors le Conseil « interdit […] toute discrimination dans l’accès à l’enseignement qui serait fondée sur les convictions ou les croyances religieuses des élèves » mais « la liberté ainsi reconnue comporte pour eux le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires ». Tout juste reconnaissait-il aux proviseurs le droit d’interdire le voile en cours de gymnastique ou de sciences. On nous expliquait alors que la loi serait une catastrophe, qu’elle nous fâcherait avec les musulmans du monde entier, qu’elle ferait fuir les jeunes filles musulmanes de l’école publique – et bien sûr qu’elle serait retoquée par le Conseil constitutionnel. Quand la loi a été votée en 2004, rien de tel ne s’est produit. On avait juste perdu vingt ans et encouragé de nombreuses jeunes filles à adopter le hidjab. Il faut croire que nos sourcilleux gardiens des droits de la femme à être aliénée attendent que nos rues soient peuplées de fantômettes pour décider qu’il faut agir.

Dans la classe politique, le soulagement est perceptible, dans les rédactions on triomphe – très discrètement à Libé où, en trois jours, on n’a pas trouvé le temps de consacrer un papier de fond à la question. On vous l’avait bien dit que c’était très mal et très stigmatisant de vouloir interdire le voile intégral. Moi, je trouve ça très mal et contraire à nos mœurs de m’imposer ce spectacle dégradant, mais apparemment, nos sages n’en ont rien à faire de moi et de nos mœurs.

Je vous vois venir : Montesquieu, les checks and balances, le pouvoir qui doit arrêter le pouvoir. À ma connaissance, Montesquieu n’a jamais préconisé que le pouvoir soit exercé par les détenteurs non élus des contre-pouvoirs – il est vrai qu’il n’avait pas idée de ce que deviendraient nos médias. Encore un cours que j’aurais séché ?

Il n’est évidemment pas question de transiger avec l’Etat de droit. Reste à savoir si le droit doit évoluer avec la société ou si la société doit se conformer au droit tel qu’il est. De brillants esprits ont trouvé intelligent de modifier la Constitution pour y introduite cette ânerie qu’est le principe de précaution, mais face à la burqa, notre droit serait immuable ?

Oui, nous répugnons, au nom de la liberté qui nous est chère, à prononcer une interdiction générale concernant une habitude vestimentaire. Sauf que la burqa n’est pas une fanfreluche comme les autres. Dans le monde entier, elle est portée et préconisée par ceux qui nous promettent chaque jour mille morts. Porter la burqa en France c’est affirmer haut et fort qu’on n’adhère pas aux valeurs de la France. Et ça, ce n’est pas contraire au droit ? Autant expliquer directement aux Français qu’ils doivent renoncer à leurs valeurs au nom de leurs valeurs.

On imagine aisément qu’autour du président, le chœur des conseillers se réjouit de cette occasion qui lui est offerte de botter en touche. « Aller contre l’avis du Conseil d’Etat, mais vous n’y pensez pas, monsieur le Président ! De plus, la France sera condamnée par la CEDH, l’effet serait désastreux. » Dans la novlangue que l’on parle aujourd’hui à Matignon et, malheureusement, de plus en plus à l’Elysée, cela s’appelle du volontarisme. Après tout quand « réforme » est le nom donné à la politique menée depuis plus de vingt ans avec le succès que l’on sait, comme disait l’autre, il n’y a plus de limites.

Eh bien si, monsieur le Président pensez-y ! Vous avez le choix.

Si les mots ont encore un sens, rien n’oblige le chef de l’Etat à se conformer à l’avis du Conseil d’Etat – je renvoie les sceptiques au terme « consultatif » dans le dictionnaire. Pour peu qu’on ait la volonté d’aller jusqu’au bout, les solutions respectueuses du droit existent. La première est de modifier la Constitution pour y introduire un principe justifiant l’interdiction de la burqa – dignité humaine, civilité, décence (oui, cette prison de tissu est parfaitement indécente), respect de l’autre : les juristes sont très imaginatifs, ils trouveront. On peut comprendre cependant que le Nicolas Sarkozy préfère éviter le tunnel d’une révision constitutionnelle dans les circonstances actuelles. Heureusement, il existe une autre solution, simple et idéale au plan symbolique. Le Conseil constitutionnel s’étant toujours refusé à contrôler la conformité des lois référendaires – et, sauf à faire un coup d’Etat, il devrait continuer – il suffit de soumettre le texte de loi à l’approbation du peuple. On verra bien si la CEDH a ensuite le toupet de s’opposer à un choix aussi clairement démocratique. Bien sûr, si le peuple choisit le radieux avenir multiculturel contre son affreux passé assimilationniste, s’il décide de faire prévaloir les origines sur l’histoire et la géographie, il n’y aura qu’à s’incliner.

Inutile de s’emballer, les chances de voir se réaliser un tel scénario sont pour infimes. Le plus probable est que le camp de l’apaisement l’emportera. Peu importe que le président de la République ait solennellement déclaré que « la burqa n’est pas la bienvenue en France ». Peu importe que les Français, y compris, je l’espère, musulmans, soient, selon toute vraisemblance, majoritairement favorables à cette mesure. La cohorte des trouillards bien-pensants qui se réjouissent aujourd’hui a la vue courte. Le message envoyé aux électeurs est clair : la politique est impuissante et vous n’avez pas droit au chapitre. Laissons donc décider ceux qui savent. Je ne voudrais pas être désagréable mais c’est ainsi que les démocraties finissent.

Contrôles d’identité, le vrai scandale

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La police française est raciste : « c’est un fait » bien établi depuis qu’un xénophobe téméraire a tenté de le contester à la télévision. Mais sait-on qu’elle est aussi outrageusement sexiste ? En effet, selon une très sérieuse étude du CNRS, c’est le sexe plus encore que la couleur de la peau qui constitue l’élément le plus discriminatoire des contrôles d’identité, les hommes étant beaucoup plus contrôlés que les femmes. N’en doutons pas, celui (ou celle) qui, pour justifier cette pratique parfaitement scandaleuse, invoquera le « fait » que la population carcérale est à plus de 95 % masculine encourra les foudres de toute la police de la pensée qui agit, quant à elle, d’une façon toujours moins discriminante.

Allouche, pour la bonne bouche

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Israël

Israël

Les meilleurs journalistes ne sont pas forcément ceux qui sont désignés comme tels dans les distributions des prix, comme le « prestigieux » Albert-Londres. Quand ce ne sont pas de purs et simples bidonneurs qui sont primés, les frimeurs de la plume ou de la caméra ont infiniment plus de chances de décrocher la timbale que les scrupuleux qui hésitent à tordre une info pour faire un bon mot…

[access capability= »lire_inedits »]Jean-Luc Allouche est maintenant passé dans le cadre de réserve après quelques dizaines d’années passées sur le front de l’info, au mensuel juif L’Arche d’abord, puis à Libération, dont il fut le correspondant en Israël de 2002 à 2005, au plus fort de la deuxième Intifada. Jean-Luc Allouche n’a reçu aucun prix de journalisme, n’est pas allé faire le beau sur les plateaux de télé et ne passait pas sa vie à chasser le « scoop » qui aurait pu lui ouvrir le cœur, et plus si affinités, des stagiaires du CFJ embedded à la rédaction de Libé.

N’empêche, Allouche est un grand de la profession pour lequel j’éprouve une très vive et très sincère admiration, et cela en dépit du fait qu’il compte au nombre de mes amis.

A ceux qui n’ont pas eu la chance de le lire dans Libé, une session de rattrapage est offerte sous la forme d’un recueil de ses principaux reportages israéliens (et palestiniens) récemment parus sous le titre Les Jours redoutables, chez Denoël.

L’exercice est périlleux : ce qui est écrit dans l’urgence, sous la pression de l’événement, a de fortes chances de mal vieillir, ou pire de montrer rétrospectivement à quel point le journaliste s’était fourré le doigt dans l’œil, par aveuglement idéologique ou manque crasse de culture.

Ce n’est pas le cas des chroniques d’Allouche qui se bonifient en vieillissant, comme ces vins dont il est un amateur éclairé. C’est d’ailleurs lui qui popularisa en France les nouveaux vignerons israéliens, dont la production compte aujourd’hui parmi les grand crus mondiaux…

Sa nomination comme correspondant en Israël n’avait pas fait que des heureux à Libération, où les « gauchistes » historiques de ce quotidien ne cachaient pas leur désapprobation de voir un supposé sioniste remplacer une journaliste dont le pro-palestinisme hystérique avait fini par porter un coup à la crédibilité du quotidien de Serge July. Mais ce dernier a tenu bon, et il a eu raison. Pendant trois ans, Libération est devenu le journal de référence dans le traitement du conflit israélo-palestinien. La recette est si simple qu’on se demande pourquoi elle n’est pas plus souvent utilisée : il suffit d’être honnête, de raconter ce que l’on voit, ce que l’on entend, et d’être à l’écoute des bruits de la rue israélienne et palestinienne. Cela demande, mine de rien, un certain courage : il est plus confortable, pour un correspondant à l’étranger, d’écrire ce que les « gens de Paris » ont envie de lire, même si cela va à l’encontre des réalités constatées sur le terrain. Dans ce domaine, la couverture du conflit israélo-arabe peut devenir une galère, car nombreux sont les ignorants qui se targuent d’avoir une opinion sur la question et qui ne supportent pas que les faits viennent mettre le souk dans leurs préjugés.

Ce qui fait de Jean-Luc Allouche plus qu’un bon journaliste, un journaliste heureux, c’est son peu de goût pour l’idéologie. Chez lui, pas de leçons de morale distribuées à la louche à ce cochon de lecteur prié de prendre cela pour des perles dont il serait à peine digne.

Allouche est juif, il est pied-noir, de Constantine, élevé dans un milieu religieux dont il s’est émancipé sans le renier. Il parle hébreu et comprend un peu l’arabe. Pour un correspondant en Israël d’un grand média français, ce n’est pas une carte de visite, c’est un casier judiciaire. Certains diplomates de la « rue arabe » du Quai d’Orsay, retranchés dans le consulat général de France à Jérusalem, et certains collègues ne manqueront pas de le lui faire sentir.

La réponse d’Allouche est dans ses textes : qu’il soit dans une colonie juive de Cisjordanie, chez les barbus de Gaza ou les bobos de Tel-Aviv, il est un guide, et non un juge.

Il se fait prophète dans le sous-titre de son livre : Israël-Palestine, la paix dans mille ans. Si c’est vrai, personne ne sera plus là pour dire : Allouche l’avait bien dit !

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Touche pas à ma photo retouchée !

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Diego velazquez, Vénus à son Miroir
Diego velazquez, Vénus à son Miroir (1649-51)
Diego velazquez, Vénus à son Miroir
Diego velazquez, Vénus à son Miroir, 1649-51

Quand on est député UMP, ces temps-ci, il faut bien trouver un moyen de s’occuper. C’est l’inconvénient: appartenir au parti présidentiel surtout avec un président de la République qui veut toujours en être le chef fait assez vite de vous un « godillot » selon l’expression imagée utilisée dès les majorités absolues de députés UNR puis UDR sous le grand Charles puis sous Georges Pompidou.

Il serait néanmoins inélégant de dire de Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône qu’elle est un godillot, voire dans un souci de féminisation, une godillote. Le néologisme est amusant mais ne correspond pas, essentiellement pour des raisons esthétiques, à Valérie Boyer, la belle quarantaine brune et chic, qui outre son mandat national est aussi conseillère municipale de Marseille et secrétaire national de l’UMP aux questions de santé. Non, Valérie Boyer n’a pas le genre godillot mais plutôt escarpin, voire talon aiguilles, ceux qui font les jambes longues, les fesses fermes et la cambrure intéressante.

Députée escarpin donc, Valérie Boyer s’était fait un peu connaître en 2008, ce qui est toujours difficile dans une UMP pléthorique et masculine (la parité, c’est pour les candidats, pas les élus, faut pas rêver) à l’Assemblée nationale par des propositions de loi sur l’anorexie et l’obésité, ces deux faces d’un même grand corps malade et malheureux que les adolescents de nos temps si tranquillement inhumains promènent sous nos yeux comme des remords vivants.

Il y a donc, chez Valérie Boyer, le louable souci de faire de son activité politique une activité sociétale. Par exemple, sur le sujet que nous venons d’évoquer, plutôt que de s’attaquer au pourquoi du comment d’une telle recrudescence de l’obésité et de l’anorexie, elle a préféré s’interroger sur leur dépistage précoce. Mais attaquer frontalement l’industrie agroalimentaire, la junk-food, la disparition des repas en famille remplacés par des grignotages puisque les familles se mettent de plus en plus rarement à table ensemble à cause des rythmes de travail de plus en plus discordants des uns et des autres pendant la semaine et maintenant, même le dimanche qui n’a plus rien de sacré, cela elle n’en a pas parlé. Trop social, sans doute.

Mais je ne doute pas un seul instant de la bonne foi de Valérie Boyer, mère de deux grandes filles. Valérie Boyer aurait aussi bien pu être députée PS puisque justement, elle est sociétale et non sociale. S’attaquer à l’anorexie uniquement sous l’angle de la prévention, ça ne mange pas de pas de pain, si je puis dire, et l’on retrouve effectivement une des marques de fabriques du sociétalisme : gérer la conséquence et non attaquer la cause, ou si vous préférez, soigner le symptôme et non la maladie.

Valérie Boyer propose maintenant une autre loi visant à interdire les photos retouchées, ou tout au moins à obliger à ce que les retouches soient signalées. Cette loi, si elle est votée, vise explicitement les magazines féminins et leur arme absolue, le logiciel Photoshop qui vous transforme Amy Winehouse au sortir d’une boite de nuit avec de la vodka à la place du sang et les cloisons nasales plâtrées de cocaïne, en une radieuse princesse juive à choucroute hyperbolique prête à chanter son sublime « Rehab ». Donc nous verrions désormais les bourrelets présidentiels quand il fait de l’aviron, les cernes sexy de la noctambule dans le vent et les fesses merveilleusement un peu trop callipyges de Jennifer Lopez qui pourtant, quand elle tourne le dos, me fait soudain croire à l’existence de Dieu.

Pour revenir à cette authenticité, Valérie Boyer avance d’excellents arguments : « Ces photos de femmes sublimées, dans les magazines, la publicité, cette éternelle jeunesse, ces cheveux qui brillent à vous faire mal aux yeux, ne correspondent à aucune réalité. Ces corps parfaits n’existent pas, ils sont trafiqués. C’est une énorme usine à frustration, une pression sociale qui aggrave les symptômes d’anorexie ou d’obésité des adolescentes fragiles », déclare-t-elle dans un entretien donné à Ouest France.

D’excellents arguments mais que l’on nous permettra de trouver irrecevables. Faire le lien entre la photo retouchée d’un mannequin et l’anorexie mimétique qui en découlerait chez une adolescente me semble aussi fallacieux ou en tout cas aussi à côté de la plaque que l’idée que certains jeux vidéos ou certains films ultra-violents seraient la cause des passages à l’acte chez certains jeunes. Ce serait tellement rassurant si c’était vrai. Mais, encore une fois ce n’est pas seulement à cause d’un magazine féminin qu’une jeune fille se laisse mourir de faim et ce n’est pas seulement à cause d’une consommation excessive de film gore que cet élève de seconde va poignarder son condisciple.

Cela nous empêcherait de nous poser le problème des familles éclatées et recomposées, de la perspective d’avoir à vivre dans un monde de pure compétition où seule la performance professionnelle sera valorisée, de connaître la précarité, les difficultés toujours plus grandes à se loger, à travailler ou à mener des études.

Ensuite, cette loi, si elle passe, pose un autre problème. Valérie Boyer a-t-elle conscience, avec cette proposition de loi, d’apporter sa pierre de bonne intention au nouvel enfer idéologique qui se profile sous le double signe du néo-puritanisme et de la transparence. Néo-puritanisme ségolono-chiennes de garde parce qu’il s’agit bien entendu d’en finir, au bout du compte, avec la représentation avilissante du corps de la femme dans la publicité, ou même de l’homme dont les torses impeccables nous donnent envie d’acheter l’eau de toilette qu’ils promeuvent, des fois que. On objectera ici que l’avilissement de la femme, on ferait mieux, au hasard, de le combattre au travers du temps partiel imposé et du travail de nuit dans la grande distribution ou la vente par correspondance. Que faire une pub pour de la lingerie sur les abribus sera toujours moins aliénant que de se lever à cinq heures pour aller prendre sa permanence téléphonique au centre d’appels.

Mais le plus grave n’est pas là. Une loi comme celle-ci participe aussi de cette pulsion de la transparence qui gagne toute notre société. On va doucement mais sûrement dans le Nous autres de Zamiatine.

« Je suis comme je suis » serait donc la devise de la non-retouchée. Au culte de la beauté se substituerait le culte du naturel. Or le naturel est le contraire de la civilisation. On ne s’habille plus pour dîner, on « vient comme on est », on met ses pieds sur la table et on braille dans son téléphone portable à la sonnerie régressive de jingle pour émissions enfantines.

On ne séduit plus, non plus. Pourquoi, si les mannequins ont de petits boutons, quelques bourrelets, un rien de cellulite à l’intérieur des cuisses, ferait-elle un effort, elle, la femme libérée, la femme non retouchée ? À la poubelle la trousse de maquillage et les produits de beautés qui sont des insultes à l’écologie.

Le paradoxe étant que nous arrivons, à la fin, à un corps aussi faux que le corps retouché d’un mannequin. La réalité d’une femme n’est pas plus quand on la surprend au réveil que lorsqu’elle sort harnachée et pomponnée pour la grande guerre charmante de la séduction.

Non, le corps est vrai dans un entre-deux et cet entre-deux est ce que nous avons de plus cher : il s’appelle l’intimité.

L’intimité, qui est une résistance puisque même chez Zamiatine, les habitants des appartements de verre où tout le monde voyait tout le monde, avaient quand même le droit de tirer les rideaux un quart d’heure par jour.

Et de toute façon, retouchée ou non, il ne s’agit que d’images. On rappellera donc pour finir la phrase de Guy Debord sur la question : « Les images existantes ne prouvent que les mensonges existants. » Retouchées ou non.

Luc Chatel, pire qu’un ministre grec

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On se félicitait de ce ministre de l’éducation, qui ne connaissant rien à l’éducation, n’avait aucune inhibition en face de ce mammouth chevauché par des feignasses surmutualisées et jamais contentes. Il avait ainsi appliqué, à l’école comme ailleurs, cette règle si visiblement bénéfique autour de nous du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Pour tenir le choc, il avait ainsi habilement articulé cette politique avec les marchands de portiques de sécurité et le ministère de l’intérieur, qui a récemment expérimenté le concept de forces spéciales à l’usage des lycées devenus par là-même à peu près aussi agréables à vivre pour les élèves et leurs (rares) professeurs que le triangle sunnite pour un GI. Mais là, patatras, Luc Chatel sombre à nouveau dans la démagogie et aggrave nos déficits. Il vient de décider, en effet, d’augmenter les professeurs débutants, selon les catégories, entre 157 et 259 euros. De tels avantages octroyés à des bacs +5 ne risquent-ils pas en plus de provoquer une véritable hémorragie dans nos vraies élites, les traders par exemple, qui vont déserter leur salle des marchés pour se précipiter sur les concours d’enseignement afin de pouvoir se goberger grâce à des postes de profs d’économie dans l’académie de Créteil. Le cap, des réformes, tu parles… La France a décidément du mal à se libérer de ses tropismes soviétiformes.

« Veilleur, où en est la nuit ? »

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Chrétiens

Chrétiens

Les chrétiens d’Orient ont toujours été des gêneurs pour les amateurs de géopolitique simplifiée. Ce serait tellement plus facile un monde où, d’un côté, il y aurait les bons, l’Occident blanc, et de l’autre les méchants : les Arabo-musulmans. Ce schéma, qui a résumé un temps et de manière si tragique une certaine vision à la fois néo-conservatrice et apocalyptique, au sens premier du terme, de la politique extérieure de Bush, s’est toujours heurté à cette réalité gênante : il arrive bien souvent que l’on n’entende le Notre Père dit en arabe, dans les territoires palestiniens, en Israël, en Irak, en Syrie ou en Egypte. Longtemps intégrés tant bien que mal dans ces pays, au point que l’on oublie parfois que le dernier premier ministre de Saddam Hussein, Tarek Aziz, était un chrétien assyrien, les différents conflits au Proche et au Moyen-Orient ont fait fondre leur nombre comme neige de paix au soleil de guerre et l’on ne compte plus, par exemple, que quelques familles chrétiennes à Bethléem, qui fut pourtant autrefois, avec Nazareth, la principale communauté de la région.

[access capability= »lire_inedits »]Mais les chrétiens d’Orient sont loin d’être les seuls à être persécutés et, pour Raphaël Delpard, réalisateur et historien, qui se présente à l’orée de La Persécution des chrétiens aujourd’hui dans le monde comme un juif de droite athée, les chrétiens seraient finalement, aujourd’hui, la principale communauté religieuse à souffrir de massacres mais aussi de vexations diverses allant de l’interdiction de certains métiers à la pratique des rites considérée comme un délit passible de sanction pénales en passant par le viol collectif rituel. Et tout cela dans un silence médiatique remarquablement assourdissant.

Delpard a lui-même, au cours de nombreux voyages, accompli un tour du monde de cette horreur quotidienne et banalisée. Son livre est un Guide bleu atroce qui nous emmène vers des destinations évidentes, comme l’Iran ou la Corée du Nord, mais d’autres quand même plus surprenantes comme la Biélorussie ou… les Maldives, chères à Cécile Duflot, où les croyants ne peuvent vivre leur foi que dans le secret le plus absolu. La constante, dans tous ces pays : une hypocrisie entre ce que permet la loi ou la Constitution et la réalité quotidienne des faits.

Ce qui fut pour lui le déclencheur d’un tel intérêt, Delpard le raconte très bien et de manière très émouvante : « Ma rencontre avec ces nouveaux martyrs remonte à 2002. Je me trouvais alors à Casablanca, au Maroc, en compagnie de journalistes. À la fin d’une séance de travail, ils m’ont montré une vidéo qui avait été tournée dans une cave en Algérie. Il s’agissait d’un mariage chrétien clandestin. La vision de cet homme et de cette femme contraints de s’unir secrètement, en plein XXIe siècle, provoqua en moi un choc d’une brutalité inouïe. »

En annexe de son livre, Delpard fait le point sur un nombre important de situations individuelles et donne une liste d’associations susceptibles d’aider ces grands oubliés de l’intolérance contemporaine.

« Veilleur, où en est la nuit ? » comme disait Isaïe.

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Obama joue la diaspora contre Israël

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Barack Obama

Barack Obama

Cette fois-ci, il est inutile de se voiler la face ou même de relativiser la crise qui s’est tout récemment envenimée entre l’administration de Barack Obama et le gouvernement israélien. À l’humiliation du vice-président Jo Biden, cueilli au plexus par l’annonce de la construction de 1600 logements juifs à Jérusalem-est lors de sa visite en Israël, a répondu la maltraitance calculée de Benyamin Netanyahou à la Maison Blanche, où il avait été convoqué mardi 23 mars par le président américain et ses conseillers.

Ni photographes, ni conférence de presse commune, ni même de communiqué final de la rencontre, il fallait que le monde entier sache que le premier ministre d’Israël était là pour se faire sévèrement remonter les bretelles, sinon plus.

En même temps, le président américain faisait passer un message sans équivoque à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington, qui venait d’ovationner Netanyahou et de lui signifier son plein soutien sur la question de Jérusalem, capitale indivisible de l’Etat juif. On peut résumer ce message à un bras d’honneur symbolique, indiquant qu’il n’était plus à l’ordre du jour de suivre les consignes de l’AIPAC en matière de politique proche-orientale des Etats-Unis d’Amérique.

Netanyahou est revenu à Jérusalem nanti d’une liste d’exigences formulées par Obama et ses conseillers sur laquelle il est en train de se concerter avec son cabinet restreint, et auxquelles il devrait donner réponse après les fêtes de Pessah. On peut deviner ce que veut la Maison Blanche : cessation totale des constructions au-delà des frontières de 1967, reprise immédiate des pourparlers avec Mahmoud Abbas englobant les questions qui fâchent : frontières, Jérusalem, droit au retour des réfugiés palestiniens, levée du blocus de Gaza.

Pourquoi ce durcissement ? Barack Obama avait très mal commencé son approche du conflit israélo-arabe en exigeant d’emblée le gel de toute construction dans les implantations juives en Cisjordanie sans pouvoir l’imposer dans les faits.

Il avait donc le choix entre deux attitudes : soit remettre les choses à plat en réfléchissant aux raisons de l’échec des tentatives de ses prédécesseurs de mettre un terme à ce conflit interminable, soit persévérer dans sa ligne consistant à accentuer les pressions sur Israël jusqu’à ce que l’Etat juif vienne à résipiscence et passe sous les fourches caudines de Washington.

Il a apparemment choisi la seconde, en faisant une analyse de la situation essentiellement fondée sur son intérêt en politique intérieure.

Contrairement à ce qui avait été affirmé au moment de son élection, Barack Obama n’est pas un centriste pragmatique du genre de Bill Clinton. C’est un véritable et sincère liberal au sens anglo-saxon du terme qui tient à faire passer les thèses de cette mouvance dans la réalité sociale américaine, quel qu’en soit le prix électoral payé par ses amis démocrates, comme on a pu le voir avec le débat sur l’assurance-maladie. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne craint pas ce lobby juif qu’il exècre. En cela, il n’a pas fondamentalement tort puisque la sociologie électorale américaine révèle un vote juif indécrottablement ancré chez les démocrates, et la sociologie tout court une prise de distance croissante de la jeune génération de juifs américains des Etats-Unis avec Israël.

Même s’il en allait autrement, on ne comprend rien à l’attitude d’Obama en pensant qu’il est obnubilé par sa réélection en 2014. Il veut remplir le maximum des objectifs qu’il s’est fixé au cours de l’actuel mandat pour rendre irréversible le nouveau cours imprimé par lui à la puissance américaine dans le monde, et accessoirement assurer sa place dans l’Histoire. Il s’agit de la réconciliation avec le monde arabo-musulman, de la reprise d’un dialogue stratégique avec la Russie, des accommodements avec la Chine, de la prise de distance avec l’Europe. On murmure, mais ce ne sont là peut-être que supputations et calomnies, que Barack Obama aurait déjà pris son parti d’un Iran pourvu d’armes nucléaires, faute de pouvoir engager l’ensemble du Conseil de sécurité de l’ONU dans des sanctions efficaces contre le régime de Téhéran. On n’aura pas longtemps à attendre pour savoir ce qu’il en est vraiment.

On comprend alors qu’il n’est plus question de tergiverser avec le peuple à la nuque raide qui persiste à vouloir rester ce qu’il est sur une minuscule portion du territoire proche-oriental. S’il ne suit pas à la ligne près le diktat de Washington, ce peuple est menacé du pire : arrêt de l’aide militaire, fin du veto systématique aux résolutions anti-israéliennes de l’ONU et autres punitions propre à faire monter les ovations de la rue arabe et pro-arabe en faveur de l’hôte de la Maison Blanche.

L’isolement diplomatique et moral d’Israël dans le contexte international actuel (rapport Goldstone, Mossad à Dubaï) est te que la politique israélienne d’Obama ne devrait pas susciter, en dehors des communautés juives à travers le monde, de levées de bouclier.

On pourrait alors en conclure que la suite des événements est écrite d’avance : ne pouvant se couper d’un allié stratégique indispensable, Nétanyahou va céder sur tout, au risque de fâcher ses alliés ultranationalistes et ultrareligieux, se débarrasser d’Avigdor Lieberman et faire entrer Tzipi Livni au gouvernement. Cela n’est pas si sûr. Il est un élément qu’Obama ne peut pas maîtriser, le temps, qui comme chacun, sait ne se comporte pas de la même manière en Orient et en Occident. Obama veut aller vite, très vite : que toute l’affaire soit réglée en moins de deux ans. Israël, et là il ne s’agit pas seulement de son gouvernement mais également de sa société, ne ressent aucune hâte à sortir du statu quo actuel. Depuis la fin de la seconde Intifada, la situation sécuritaire du pays a rarement été aussi bonne (mise à part la menace nucléaire iranienne, mais celle-ci est largement indépendante du règlement du contentieux avec les Palestiniens). Les Européens regardent avec envie les taux de croissances de l’économie israélienne qui est déjà en sortie de crise. Les menaces au nord (Hezbollah) et au sud (Hamas) sont observées avec attention, mais les intéressés savent qu’ils seront l’objet de représailles impitoyables s’ils s’avisent de reprendre leur harcèlement sur les populations israéliennes. L’avantage d’une image internationale profondément dégradée, c’est qu’elle permet de se défendre avec les moyens appropriés sans crainte de la réprobation mondiale, qui persistera de toute façon. Alors pourquoi se presser ? Il y aura un après-Obama dans lequel les cartes ont toutes les chances d’être rebattues.

Pour que Netanyahou se retrouve vraiment en difficulté, il faudrait que le troisième larron, Mahmoud Abbas, mette rapidement Israël au pied du mur en venant à la table des négociations avec un plan qui montre vraiment son désir d’avoir au plus vite un Etat, et qui ne soit pas le simple ressassement des exigences exprimées par Yasser Arafat, qui ont bloqué jusque là toute solution dite à deux Etats pour deux peuples. Il faudrait pour cela que monsieur Obama le leur demande poliment.

Quand on est Küng, on est Küng

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Hans Küng

Hans Küng

Il est frappant que ce prêtre passe auprès de la plupart des médias pour un oracle, une référence, quasiment un Père de l’Eglise. Les mêmes journaleux qui ne comprennent strictement plus rien à l’Eglise catholique (ceci a été nettement démontré par Bernard Lecomte dans son ouvrage Pourquoi le pape a mauvaise presse, DDB, 2009), et qui sont toujours prêt à « mettre sur la sellette » (allusion charmante à un supplice médiéval), nos pasteurs, nos évêques, nos cardinaux, et maintenant notre Saint-Père – les mêmes journaleux donc, dès lors qu’ils ont affaire à ce contestataire autoproclamé, sont immédiatement chapeau bas. Naturellement ils n’ont pas lu ses livres. Moi, j’ai lu le texte dans lequel il préconise (le granthéologien), pour remédier à ces déchirantes histoires de pédophilie, le mariage des prêtres.

Je dis : la conception de la sexualité humaine sur laquelle repose une telle proposition est une honte, est un avilissement, est une dégradation atroce de l’être humain. Vous êtes peut-être un granthéologien, M. Küng, bardé de diplômes et parfait rat de bibliothèque, mais vous n’en êtes pas moins avec toute votre grande culture un perroquet de l’idéologie dominante, un allié objectif des forces les plus puissantes, les plus secrètes et les plus répugnantes qui agissent dans les sociétés modernes pour réduire et anéantir cette miraculeuse merveille qu’est la sexualité.
Je vais traduire de façon grossière, je vais traduire de façon brutale, ce que nous a dit King Küng. Pardon à ceux que cela pourrait choquer. Mais ce n’est pas moi qui suis choquant. C’est lui. Il faut appeler un chat un chat. Ce que nous dit le granthéologien devenu la référence absolue de toute la cathophobie, c’est qu’il n’y a qu’à fournir une femme aux prêtres, afin qu’ils puissent tirer leur coup deux ou trois fois par semaine (ou davantage s’ils le veulent), et que comme ça, ils foutront la paix aux petites filles et aux petits garçons.

Ce que vous préconisez donc pour nos prêtres, Monsieur le Granthéologien, c’est une forme de la stabulation libre. En vous lisant, je me suis subitement rappelé cette scène, qui m’avait tant frappé adolescent, du grand péplum de Kubrick, Spartacus. A un moment, on voit Spartacus (Kirk Douglas) dans sa cellule d’esclave gladiateur. La porte s’ouvre. On fait entrer une femme. Les dresseurs, les lanistae, savent bien que ces hommes ont des envies sexuelles. Alors, on leur fournit des putes. Et Spartacus refuse. Il se met à hurler : Je ne suis pas un animal ! Vous, M. Küng, prêtre et théologien, vous êtes en train de dire à nos prêtres qu’ils sont des animaux comme les autres !

Remarquez bien, vous ne faites en cela qu’étendre au sacerdoce le mot d’ordre unique et mortifère qui est aujourd’hui proposé à tous : l’abjecte réduction de la sexualité à un besoin consommatoire que l’on peut satisfaire à peu de frais. Longtemps, il est vrai, la société chrétienne a gendarmé la sexualité ; elle lui a imposé des cadres, des limites, parfois tout à fait abusives ou absurdes, je le reconnais volontiers. La société libérale et marchande a trouvé mieux : l’autoriser. Allez ! Voilà la pilule ! Voilà la capote ! Voilà le sextoy ! Voilà les films (des fois que vous manqueriez d’inspiration !) Allez ! Baisez donc ! Une fois les couilles bien vidées et la fente bien bourrée, vous en serez débarrassés, de la sexualité !

Oui, je suis mal poli. Mais je ne fais que dénuder ce que vous nous dites, M. Küng. Désolé. Mais vous, vous n’êtes pas mal poli, vous êtes infâme. Vous avez injurié nos pasteurs et vous nous injuriez. La sexualité humaine n’est pas ce que vous croyez. Je vous trouve bien mal renseigné ! C’est un étonnement ; c’est un mystère ; c’est un jardin secret ; c’est une merveille. C’est le plus beau don de Dieu à notre condition humaine.

Alors, des prêtres ont fauté. Gravement. Et moi, chrétien, j’en pleure. Il est indispensable, quand il est prouvé que cela a eu lieu, qu’ils en rendent compte à la justice humaine. Il reste, M. Küng, granthéologien, que votre dégoûtante proposition est une basse insulte à la dignité humaine.

Belgique, toujours grande et belle

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Plutôt que de nous encombrer avec des DVD de films en noir et blanc, des CD de musique classique, ou encore des textes soi-disant fondateurs préfacés par des académiciens, la presse de fin de semaine qui veut doper ses ventes ferait mieux de suivre l’exemple belge. En effet, l’hebdomadaire TV Moustique, un genre de Télérama en plus drôle (ce n’est pas difficile, vous me direz) a décidé d’offrir un pack de six Jupiler Tauro à chaque acheteur. C’est tout de même moins hypocrite, au bout du compte: le gars qui boit une ou deux bonnes bières en feuilletant son hebdo télé correspond, soyons honnête, davantage à la réalité que le lecteur du Monde ou du Figaro, qui range Proudhon dans sa bibliothèque en écoutant Brahms. Patron, remettez-moi un TV Moustique !

Délivrez-nous des livres !

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Jules Verne

Jules Verne

D’après un sondage Figaro/Opinionway, publié à l’occasion de la trentième édition du Salon du Livre, 22% des Français se disent prêts à lire un roman ou un essai sur un écran. On en déduira donc que 22% des Français sont décidément passés de l’autre côté. On pourrait être désagréable et dire que s’ils sont prêts à adopter ce support, c’est qu’ils ne savent pas lire. Et cela explique leur soumission à n’importe quelle clownerie technologique destinée à les faire entrer dans le monde futur qui ressemblera, si l’on s’en fie aux signes de ces temps-ci, à un Disneyland orwellien avec Mickey dans le rôle de Big Brother et Pluto dans le rôle de O’Brien qui vous emmènera tranquillement dans la Pièce 101 rebaptisée Grotte Enchantée.

Ils vont lire quoi sur leur livre électronique, sérieusement, ces mutants ? La Recherche du Temps Perdu ? Swann n’aura pas échangé son premier baiser avec Odette et le narrateur ne se sera pas encore masturbé dans le cabinet aux iris qu’ils auront des yeux de lapin russe, nos nouveaux lecteurs électroniques.

Non, bien entendu, et ces 22% de gens qui se disent prêts à lire sur e-book doivent se dire que de toute façon plus personne ne lit Proust. Ils doivent croire que lire, sans doute, c’est lire des confessions de star, des mémoires de footballeurs, et pour devenir intelligent les 200.000 signes annuels de Minc ou de Duhamel. Peut-être que c’est possible de lire 200.000 signes de Minc ou Duhamel, je ne sais pas, je ne les lis pas. Ils ont sans doute une pensée aisément numérisable, une écriture à l’image du langage informatique : binaire. Mais je doute sincèrement que la Princesse de Guermantes, Saint Loup, Charlus se laissent facilement numériser. Ce n’est pas leur genre. Pas du tout.

Oui, ils sont désormais 22% , de l’autre côté de tout ce qui fondait la lecture . Prêts à perdre ce qu’ils n’ont peut-être jamais connu. C’est-à-dire un rapport sensuel au livre feuilleté, à sa reliure, à son odeur, à sa façon de plus ou moins mal vieillir, à ses couvertures illustrées qui dataient aussi les époques de notre vie. C’est-à-dire la joie de la chasse subtile qui consistait à trouver, dans une caisse de polars sur un marché de village, une édition originale du Traité du Style d’Aragon miraculeusement échouée là, pour le prix d’un SAS d’occasion. Un retour sur soi dans le calme d’un fauteuil Voltaire, la lecture étant souvent la prière de l’athée, ou sur une plage isolée. Comment feront-ils, d’ailleurs, quand la batterie de leur e-book sera vidée, ces déjà-morts pour continuer, alors que le soir tombe, à lire pour l’amoureuse au dos bronzé, à la peau au goût de sel, les poèmes de Toulet ou l’Odyssée versifiée par Philippe Jaccottet ?

Notre société bougiste et néophile ne nous présentera évidemment que les avantages de cette mutation. Il faudra la trouver aimable, si l’on tient à survivre, et le faire savoir. On nous dira : vous pourrez stocker tellement de livres, vous verrez. Comme si une bonne bibliothèque se quantifiait. On nous dira : vous pourrez revenir en arrière et prendre des notes avec un stylet adapté. On vous remercie mais on a comme l’impression que c’était déjà possible avec nos livres lus et relus au point que le texte est devenu le palimpseste de nos notes. D’ailleurs, c’est une spécialité néophile, de vous présenter comme un progrès ce qui a toujours existé en le ripolinant avec deux composants électroniques (GPS versus Carte Michelin, par exemple). Et puis, argument moral donc imparable, grâce aux e-livres, les pays du tiers-monde vont enfin avoir accès à la culture. Bien sûr, mais il faudrait qu’ils aient déjà l’électricité, les pays du tiers-monde. Et quand cette jolie saloperie sera usée, ils en feront quoi, des déchets, les pays du tiers-monde ? Du compost avec du vrai mercure dedans ? Pourquoi ai-je soudain l’intuition que parmi les 22% de lecteurs potentiels de livre électroniques, il y a beaucoup d’écolo tiers-mondistes, ces missionnaires catastrophiques des fausses émancipations et vrais pollueurs par bonté d’âme ?

La réalité ne dépasse pas la fiction. Elle est pire. Nous avons longtemps pensé que nos bibliothèques, quand tout serait perdu, seraient notre refuge, notre consolation. Eh bien non, le pré-fascisme des technolâtres va venir nous traquer jusque là.

Quand Bradbury imaginait le pire, on voyait des pompiers habillés en noirs. Ils entassaient nos livres, les aspergeaient d’essence et y mettaient le feu. Mais il y avait encore une certaine grandeur atroce dans ce cérémonial nihiliste.

Là, ce sera atrocement banal. Ils auront le sourire d’assassin des commerciaux. Ils auront des costumes gris et ils nous proposeront « des solutions adaptées pour changer de support. »

Il n’est pas impossible, alors, comme dernier geste de vrai lecteur, c’est-à-dire d’homme libre, qu’on leur balance en pleine tronche, deux ou trois pavés. Les chefs d’œuvre de la littérature mondiale (et non pas mondialisée) offrent un large choix.