Cette fois-ci, il est inutile de se voiler la face ou même de relativiser la crise qui s’est tout récemment envenimée entre l’administration de Barack Obama et le gouvernement israélien. À l’humiliation du vice-président Jo Biden, cueilli au plexus par l’annonce de la construction de 1600 logements juifs à Jérusalem-est lors de sa visite en Israël, a répondu la maltraitance calculée de Benyamin Netanyahou à la Maison Blanche, où il avait été convoqué mardi 23 mars par le président américain et ses conseillers.

Ni photographes, ni conférence de presse commune, ni même de communiqué final de la rencontre, il fallait que le monde entier sache que le premier ministre d’Israël était là pour se faire sévèrement remonter les bretelles, sinon plus.

En même temps, le président américain faisait passer un message sans équivoque à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington, qui venait d’ovationner Netanyahou et de lui signifier son plein soutien sur la question de Jérusalem, capitale indivisible de l’Etat juif. On peut résumer ce message à un bras d’honneur symbolique, indiquant qu’il n’était plus à l’ordre du jour de suivre les consignes de l’AIPAC en matière de politique proche-orientale des Etats-Unis d’Amérique.

Netanyahou est revenu à Jérusalem nanti d’une liste d’exigences formulées par Obama et ses conseillers sur laquelle il est en train de se concerter avec son cabinet restreint, et auxquelles il devrait donner réponse après les fêtes de Pessah. On peut deviner ce que veut la Maison Blanche : cessation totale des constructions au-delà des frontières de 1967, reprise immédiate des pourparlers avec Mahmoud Abbas englobant les questions qui fâchent : frontières, Jérusalem, droit au retour des réfugiés palestiniens, levée du blocus de Gaza.

Pourquoi ce durcissement ? Barack Obama avait très mal commencé son approche du conflit israélo-arabe en exigeant d’emblée le gel de toute construction dans les implantations juives en Cisjordanie sans pouvoir l’imposer dans les faits.

Il avait donc le choix entre deux attitudes : soit remettre les choses à plat en réfléchissant aux raisons de l’échec des tentatives de ses prédécesseurs de mettre un terme à ce conflit interminable, soit persévérer dans sa ligne consistant à accentuer les pressions sur Israël jusqu’à ce que l’Etat juif vienne à résipiscence et passe sous les fourches caudines de Washington.

Il a apparemment choisi la seconde, en faisant une analyse de la situation essentiellement fondée sur son intérêt en politique intérieure.

Contrairement à ce qui avait été affirmé au moment de son élection, Barack Obama n’est pas un centriste pragmatique du genre de Bill Clinton. C’est un véritable et sincère liberal au sens anglo-saxon du terme qui tient à faire passer les thèses de cette mouvance dans la réalité sociale américaine, quel qu’en soit le prix électoral payé par ses amis démocrates, comme on a pu le voir avec le débat sur l’assurance-maladie. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne craint pas ce lobby juif qu’il exècre. En cela, il n’a pas fondamentalement tort puisque la sociologie électorale américaine révèle un vote juif indécrottablement ancré chez les démocrates, et la sociologie tout court une prise de distance croissante de la jeune génération de juifs américains des Etats-Unis avec Israël.

Même s’il en allait autrement, on ne comprend rien à l’attitude d’Obama en pensant qu’il est obnubilé par sa réélection en 2014. Il veut remplir le maximum des objectifs qu’il s’est fixé au cours de l’actuel mandat pour rendre irréversible le nouveau cours imprimé par lui à la puissance américaine dans le monde, et accessoirement assurer sa place dans l’Histoire. Il s’agit de la réconciliation avec le monde arabo-musulman, de la reprise d’un dialogue stratégique avec la Russie, des accommodements avec la Chine, de la prise de distance avec l’Europe. On murmure, mais ce ne sont là peut-être que supputations et calomnies, que Barack Obama aurait déjà pris son parti d’un Iran pourvu d’armes nucléaires, faute de pouvoir engager l’ensemble du Conseil de sécurité de l’ONU dans des sanctions efficaces contre le régime de Téhéran. On n’aura pas longtemps à attendre pour savoir ce qu’il en est vraiment.

On comprend alors qu’il n’est plus question de tergiverser avec le peuple à la nuque raide qui persiste à vouloir rester ce qu’il est sur une minuscule portion du territoire proche-oriental. S’il ne suit pas à la ligne près le diktat de Washington, ce peuple est menacé du pire : arrêt de l’aide militaire, fin du veto systématique aux résolutions anti-israéliennes de l’ONU et autres punitions propre à faire monter les ovations de la rue arabe et pro-arabe en faveur de l’hôte de la Maison Blanche.

L’isolement diplomatique et moral d’Israël dans le contexte international actuel (rapport Goldstone, Mossad à Dubaï) est te que la politique israélienne d’Obama ne devrait pas susciter, en dehors des communautés juives à travers le monde, de levées de bouclier.

On pourrait alors en conclure que la suite des événements est écrite d’avance : ne pouvant se couper d’un allié stratégique indispensable, Nétanyahou va céder sur tout, au risque de fâcher ses alliés ultranationalistes et ultrareligieux, se débarrasser d’Avigdor Lieberman et faire entrer Tzipi Livni au gouvernement. Cela n’est pas si sûr. Il est un élément qu’Obama ne peut pas maîtriser, le temps, qui comme chacun, sait ne se comporte pas de la même manière en Orient et en Occident. Obama veut aller vite, très vite : que toute l’affaire soit réglée en moins de deux ans. Israël, et là il ne s’agit pas seulement de son gouvernement mais également de sa société, ne ressent aucune hâte à sortir du statu quo actuel. Depuis la fin de la seconde Intifada, la situation sécuritaire du pays a rarement été aussi bonne (mise à part la menace nucléaire iranienne, mais celle-ci est largement indépendante du règlement du contentieux avec les Palestiniens). Les Européens regardent avec envie les taux de croissances de l’économie israélienne qui est déjà en sortie de crise. Les menaces au nord (Hezbollah) et au sud (Hamas) sont observées avec attention, mais les intéressés savent qu’ils seront l’objet de représailles impitoyables s’ils s’avisent de reprendre leur harcèlement sur les populations israéliennes. L’avantage d’une image internationale profondément dégradée, c’est qu’elle permet de se défendre avec les moyens appropriés sans crainte de la réprobation mondiale, qui persistera de toute façon. Alors pourquoi se presser ? Il y aura un après-Obama dans lequel les cartes ont toutes les chances d’être rebattues.

Pour que Netanyahou se retrouve vraiment en difficulté, il faudrait que le troisième larron, Mahmoud Abbas, mette rapidement Israël au pied du mur en venant à la table des négociations avec un plan qui montre vraiment son désir d’avoir au plus vite un Etat, et qui ne soit pas le simple ressassement des exigences exprimées par Yasser Arafat, qui ont bloqué jusque là toute solution dite à deux Etats pour deux peuples. Il faudrait pour cela que monsieur Obama le leur demande poliment.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...