D’après un sondage Figaro/Opinionway, publié à l’occasion de la trentième édition du Salon du Livre, 22% des Français se disent prêts à lire un roman ou un essai sur un écran. On en déduira donc que 22% des Français sont décidément passés de l’autre côté. On pourrait être désagréable et dire que s’ils sont prêts à adopter ce support, c’est qu’ils ne savent pas lire. Et cela explique leur soumission à n’importe quelle clownerie technologique destinée à les faire entrer dans le monde futur qui ressemblera, si l’on s’en fie aux signes de ces temps-ci, à un Disneyland orwellien avec Mickey dans le rôle de Big Brother et Pluto dans le rôle de O’Brien qui vous emmènera tranquillement dans la Pièce 101 rebaptisée Grotte Enchantée.

Ils vont lire quoi sur leur livre électronique, sérieusement, ces mutants ? La Recherche du Temps Perdu ? Swann n’aura pas échangé son premier baiser avec Odette et le narrateur ne se sera pas encore masturbé dans le cabinet aux iris qu’ils auront des yeux de lapin russe, nos nouveaux lecteurs électroniques.

Non, bien entendu, et ces 22% de gens qui se disent prêts à lire sur e-book doivent se dire que de toute façon plus personne ne lit Proust. Ils doivent croire que lire, sans doute, c’est lire des confessions de star, des mémoires de footballeurs, et pour devenir intelligent les 200.000 signes annuels de Minc ou de Duhamel. Peut-être que c’est possible de lire 200.000 signes de Minc ou Duhamel, je ne sais pas, je ne les lis pas. Ils ont sans doute une pensée aisément numérisable, une écriture à l’image du langage informatique : binaire. Mais je doute sincèrement que la Princesse de Guermantes, Saint Loup, Charlus se laissent facilement numériser. Ce n’est pas leur genre. Pas du tout.

Oui, ils sont désormais 22% , de l’autre côté de tout ce qui fondait la lecture . Prêts à perdre ce qu’ils n’ont peut-être jamais connu. C’est-à-dire un rapport sensuel au livre feuilleté, à sa reliure, à son odeur, à sa façon de plus ou moins mal vieillir, à ses couvertures illustrées qui dataient aussi les époques de notre vie. C’est-à-dire la joie de la chasse subtile qui consistait à trouver, dans une caisse de polars sur un marché de village, une édition originale du Traité du Style d’Aragon miraculeusement échouée là, pour le prix d’un SAS d’occasion. Un retour sur soi dans le calme d’un fauteuil Voltaire, la lecture étant souvent la prière de l’athée, ou sur une plage isolée. Comment feront-ils, d’ailleurs, quand la batterie de leur e-book sera vidée, ces déjà-morts pour continuer, alors que le soir tombe, à lire pour l’amoureuse au dos bronzé, à la peau au goût de sel, les poèmes de Toulet ou l’Odyssée versifiée par Philippe Jaccottet ?

Notre société bougiste et néophile ne nous présentera évidemment que les avantages de cette mutation. Il faudra la trouver aimable, si l’on tient à survivre, et le faire savoir. On nous dira : vous pourrez stocker tellement de livres, vous verrez. Comme si une bonne bibliothèque se quantifiait. On nous dira : vous pourrez revenir en arrière et prendre des notes avec un stylet adapté. On vous remercie mais on a comme l’impression que c’était déjà possible avec nos livres lus et relus au point que le texte est devenu le palimpseste de nos notes. D’ailleurs, c’est une spécialité néophile, de vous présenter comme un progrès ce qui a toujours existé en le ripolinant avec deux composants électroniques (GPS versus Carte Michelin, par exemple). Et puis, argument moral donc imparable, grâce aux e-livres, les pays du tiers-monde vont enfin avoir accès à la culture. Bien sûr, mais il faudrait qu’ils aient déjà l’électricité, les pays du tiers-monde. Et quand cette jolie saloperie sera usée, ils en feront quoi, des déchets, les pays du tiers-monde ? Du compost avec du vrai mercure dedans ? Pourquoi ai-je soudain l’intuition que parmi les 22% de lecteurs potentiels de livre électroniques, il y a beaucoup d’écolo tiers-mondistes, ces missionnaires catastrophiques des fausses émancipations et vrais pollueurs par bonté d’âme ?

La réalité ne dépasse pas la fiction. Elle est pire. Nous avons longtemps pensé que nos bibliothèques, quand tout serait perdu, seraient notre refuge, notre consolation. Eh bien non, le pré-fascisme des technolâtres va venir nous traquer jusque là.

Quand Bradbury imaginait le pire, on voyait des pompiers habillés en noirs. Ils entassaient nos livres, les aspergeaient d’essence et y mettaient le feu. Mais il y avait encore une certaine grandeur atroce dans ce cérémonial nihiliste.

Là, ce sera atrocement banal. Ils auront le sourire d’assassin des commerciaux. Ils auront des costumes gris et ils nous proposeront « des solutions adaptées pour changer de support. »

Il n’est pas impossible, alors, comme dernier geste de vrai lecteur, c’est-à-dire d’homme libre, qu’on leur balance en pleine tronche, deux ou trois pavés. Les chefs d’œuvre de la littérature mondiale (et non pas mondialisée) offrent un large choix.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche