La puérile passion de l’exotisme m’a conduit jusqu’à Lyon. Moi qui suis méditerranéen comme un phoque moine, je ne connaissais jusque-là de cette ville que l’exténuante laideur des alentours de la gare de la Part-Dieu. Dans mon idiolecte d’égaré, Lyon désignait une ville imaginaire née, par une fantasque synecdoque, de l’extension infinie de cette zone semi-commerciale livrée à la désolation. Ma coupable ignorance n’avait rien à envier à celle d’un touriste américain qui n’eût retenu de son séjour à Lyon que le fait qu’elle était « la ville d’Albert Canut ».[access capability= »lire_inedits »]
Après quatre jours de dérives à travers la ville, en compagnie d’un guide roué et admirable, mon verdict est formel : la beauté de Lyon appelle sadiquement toutes les hyperboles. Sadiquement ? Parce que, comme me l’a enseigné mon guide, Lyon est la capitale mondiale de l’euphémisme. Lorsqu’un Lyonnais est « fatigué », le pauvre homme est en réalité à l’article de la mort. Nul sport n’y est plus formellement proscrit que l’hyper-ball. J’ai ainsi passé quatre jours de terreur à tenter de dissimuler mes émerveillements devant tant de beautés, craignant à chaque instant de me faire lyncher par la foule.
Là-bas, j’ai vu au moins un Rhône et une Saône, une colline qui prie et une autre qui travaille. J’ai entendu les inimitables coups de klaxons furibards des bouchons lyonnais. Au musée des Beaux-Arts, j’ai vu une fourmi vivante. Puis j’ai vu un éléphant sur le dos et sans défense, auquel nul ne venait en aide. Je me suis fourvoyé à Fourvière. J’ai vu ses ors byzantins, sa vierge noire kachoube et ses anges agenouillés, inclinés vers l’obscurité de la prière.
Dans une splendide rue pavée, j’ai vu très distinctement un chihuahua juché sur un fauteuil de bureau. Sur les murs de Lyon, j’ai lu ces deux messages énigmatiques : « This routine is hell » et « Je suis isoplate ». Au musée Gadagne, j’ai été mis en joue par un jouteur à l’instant où j’allais arracher l’affiche de l’Exposition internationale qui se tint à Lyon en 1914, sur laquelle je venais de lire ce slogan enivrant : « L’hygiène devrait être » l’unique source » de toutes les lois ». Baigné dans la nuit, j’ai vu le clocher en bonnet d’évêque de l’abbaye d’Ainay. Rue Adélaïde-Perrin, une aigrette s’est envolée et, baissant le nez, j’ai cueilli une marguerite. Derrière les miroitements du Rhône, j’ai distingué l’envoutant ovni violet du Sofitel.
Le tablier de sapeur n’est pas un plat mais un trou dans l’espace-temps
Je savais que Lyon était la tanière d’un éminent plantigrade bien connu des lecteurs de Causeur. J’en ai appris davantage sur cet animal de légende en me rendant au Musée de l’imprimerie. J’y ai découvert un édifiant placard invitant le bon peuple lyonnais à venir assister, le 2 février 1734, au combat à mort d’un ours et d’un taureau. Ce chef-d’œuvre de sobriété publicitaire nous promet que « l’Ours » sera « grand, fort et bien denté, ses morsures des plus dangereuses. » « Ces Animaux qui ne se sont jamais vûs, feront un spectacle très-particulier, leur férocité se réveillant à l’aspect de leurs ennemis. » Mais comme ce spectacle raffiné pourrait sembler à certains un peu fade : « L’arrivée imprévue de plusieurs gros Dogues, produira parmi ces animaux féroces des saillies, & achèvera de les jetter dans un trouble & férocité. » Comparée à cela, avouons-le, notre télé-réalité a le visage bien pâle et les couilles bien rabougries.
Mais la plus grande beauté de Lyon, ce sont naturellement ses traboules, qui en font la capitale incontestée de la dérive psycho-géographique. « Traverser Lyon » est un impardonnable pléonasme. Lyon est un labyrinthe transversal, une ville biseautée. Ses traboules sont des échappées belles dans l’espace et dans le temps qui vous pulvérisent directement dans l’envers. Lyon sait que le paradis a toujours été une saison dans l’envers. Et puis, bien sûr, il y a le tablier de sapeur lyonnais. Mais là, même ta mère peut plus lutter. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur de toute mon existence. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un plat mais d’un simple trou dans l’espace-temps.
Mais terminons plutôt sur une note de franche consternation. J’ai vu un homme nu de pied en cap entrer dans une traboule et en ressortir entièrement vêtu. Car il n’est pas rare, mon ami, que la traboule t’habille.[/access]
Ouvrez grand les yeux, libérez votre esprit, évacuez toutes les mauvaises ondes qui vous entourent et regardez cette vidéo la tête reposée :
Un gynécée ? La bande-annonce du prochain Marc Dorcel « Nues sous le bahut » ? Un « teaser » du nouveau DVD d’Alain Chabat dix ans après ses ébats filmés avec les « Bricol’girls » ?
Non, comme l’indiquent les sonorités slaves qui sortent de leur orifice buccal, ces charmantes sylphides viennent de l’Est, plus précisément dans ces confins de l’Europe que l’on appelle Russie. Vous savez, le pays de Catherine II, de Gogol et Dostoïevski, qui aura donné au monde et à l’art le sens d’un certain vague à l’âme face au tragique de l’existence que d’aucuns traduisent en mélancolie.
Loin de ces considérations esthétiques, nos très prosaïques héroïnes mitonnent un gâteau pour fêter les 59 ans de leur Président adoré, le Premier ministre Vladimir Poutine, candidat à sa réélection au sommet, rodé aux va-et-vient institutionnels avec son alter ego Medvedev. Ces beautés mutines aux poses suggestives (admirons leur jeu lascif avec la crème Chantilly, aussi subtil qu’un dialogue de Max Pécas) composent un fan club sexy appelé « L’Armée de Poutine ».
Et si pour ses soixante ans l’an prochain, nos belles cuisinières laissaient tomber le tablier pour promettre de splendides gâteries au maître du Kremlin ?
Quand deux mythologies américaines, celle de la mégalopole et celle de la voiture, se conjuguent parfaitement comme dans Drive, cela donne un très grand film américain. C’est logique me direz-vous, sauf que celui-ci est réalisé par le Danois Nicolas Widing Refn. En matière de films de genre, Hollywood a compris depuis longtemps qu’il fallait un oeil européen pour donner des allures d’objet conceptuel à ce qui était autrefois de l’ordre exclusif de la culture populaire. Ou alors, la seule alternative, radicalement opposée à l’esthétique de Drive, c’est la parodie façon Quentin Tarentino.
Drive raconte une histoire mille fois vue, et lue. Un jeune homme, conducteur hors pair, gagne sa vie comme cascadeur pour le cinéma le jour et comme chauffeur pour braqueurs la nuit. C’est un travailleur indépendant, un prestataire de services : il ne fait partie d’aucune bande et ne voit pas ses clients avant et ne les verra plus après. Comme il le dit lui-même, il ne leur consacrera que cinq minutes, le temps de les conduire loin des lieux du délit, mais pendant ces cinq minutes, ils peuvent tout lui demander. Evidemment, il tombe plus ou moins amoureux de sa voisine, une jolie blonde qui vit seule avec son petit garçon. Le mari de la blonde est en prison et quand il revient, il entraine notre chauffeur dans un hold-up raté chez un prêteur sur gages. Ensuite tout va très mal pour tout le monde puisqu’il s’agissait, en plus, de l’argent de la mafia.
Pourtant, dès le départ, quand on sait que le film était l’adaptation d’un court roman de James Sallis, on ne peut avoir qu’un préjugé favorable. Sallis est un grand nom méconnu du roman noir dont l’œuvre est pourtant intégralement traduite en France. Sallis, qui est prof de fac, poète et traducteur de nombreux écrivains français dont Raymond Queneau, écrit des polars quasiment expérimentaux où le traitement de la narration crée une manière de dislocation temporelle. Les ellipses, les retours en arrière, les contractions, les anticipations, les interpolations entre différents romans, jamais clairement signalées, comme chez Proust finalement, contribuent à amener le lecteur à une remise en question constante de ce qu’il perçoit et à reconstruire en permanence une intrigue trop simple pour être honnête.
Il est évident que Nicolas Widing Refn a lu James Sallis et qu’il a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette distance voulue entre ce qui est lu et le lecteur, entre ce qui est vu et le spectateur.
Cela donne un film d’une rare élégance formelle où une théâtralisation extrême, presque froide, permet paradoxalement de créer l’émotion. Les personnages évoluent dans un décor qui est la réalité, à moins que ce ne soit le contraire, une réalité qui serait un décor. Los Angeles, archétype de la ville post moderne, décentrée, vouée à un pur mouvement brownien sur des rocades qui ne mènent nulle part, sinon d’un non-lieu à l’autre, stations-services, pizzeria, entrepôts, est la ville idéale pour illustrer cette incertitude. Notre devenir-monde est là, semble nous dire le film, et nos histoires d’amour et de vengeances, nos vies de plus en plus virtuelles, auront toutes un jour ou l’autre pour cadre unique un Los Angeles devenu planétaire.
Cette confusion, ou plutôt cette fusion entre le vrai et le faux est parfaitement illustrée par ce plan où juste après avoir vu le chauffeur conduire sa voiture et échapper à la police, on le retrouve sans transition en uniforme de policier avant de comprendre que nous sommes sur un tournage et qu’il s’apprête à tourner une cascade. Le chauffeur surdoué est interprété par le nouveau sex-symbol d’Hollywood, Ryan Gosling, qui joue comme un James Dean des années 10, capable d’exprimer avec une rare intensité et une rare subtilité toute la gamme des sentiments en ne parlant pratiquement pas du film.
La question est de savoir s’il s’agit d’une extrême réserve ou d’une incapacité à dire la nuance. On pencherait en ce qui le concerne, comme pour tous les autres personnages d’ailleurs, pour la seconde hypothèse : dans Drive, la fin du monde a déjà eu lieu mais on ne s’en est pas rendu compte.
On ne sait donc plus rien nommer, ou presque. Et quand ils ne sont pas à l’extérieur, ces personnages évoluent dans des appartements à la décoration inexistante qui sont des volumes presque abstraits créant une nouvelle géométrie dans l’espace : celle d’une solitude implacable et de rencontres forcément illusoires baignées dans une lumière très travaillée, qui va du glacial à l’éblouissant, du néon qui émacie les visages au crépuscule qui les ensanglante. La violence presque gore qui se déchaîne dans le dernier tiers du film, la prédilection pour l’arme blanche contre l’arme à feu, tout cela devient ainsi la réponse atroce et dérisoire à ce solipsisme généralisé.
Il y a à la fois du Melville et du Bresson chez Nicolas Widing Refn. Comme eux, il est partisan de la stylisation extrême qui est le meilleur moyen de transformer, par exemple, une banale histoire de truands en un admirable mythe fondateur.
Difficile de dire, en voyant Restless, si Gus Van Sant a voulu pousser la préciosité jusqu’au goût du néant, ou si, à l’inverse, il s’est contenté de faire de la mort un petit joujou délicat. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que nous avons affaire à un film maniéré qui ne dévoile ses personnages qu’à travers mille subtilités vestimentaires, photographiques et discursives. L’art du froufrou y est élargi à la mise en scène et au jeu des acteurs. Illustration : les deux plans où le personnage joué par Henry Hopper trace au sol sa silhouette comme sur le lieu d’un meurtre et laisse, dans une fausse désinvolture, son bras hors du contour marqué au sol.
Pourquoi s’arrêter à ce vain détail ? Parce qu’il s’agit d’un phénomène exactement égal au coiffé-décoiffé du même personnage, aux effets de cadrage et de photographie naturels, et à tous les autres manifestations de négligé-sophistiqué qui hantent le film.
Gus Van Sant systématise cette préciosité jusque dans la relation entre les personnages. Avec Enoch et Anabel, les dialogues ne sont jamais directs. Il y a toujours un troisième terme ou une tierce personne. Ce sont les paroles prétendument adressées à une pierre tombale, les interventions de Hiroshi, le fantôme kamikaze, ou encore l’érotisme contourné du faisceau d’une lampe de poche.
On a donc l’impression que rien n’est vécu immédiatement mais en référence à autre chose : la maladie d’Anabel ne fait que renvoyer à la mort des parents d’Enoch et l’amour entre les deux remplace l’amitié imaginaire construite avec Hiroshi. C’est d’ailleurs appuyé assez lourdement, dans ces deux scènes où Enoch jette des cailloux au passage d’un train, successivement avec Hiroshi et Anabel.
Evidemment, la tierce personne qui vient constamment ajouter son grain de sel n’est autre que la mort : un fantôme, une pierre tombale, une maladie, etc. Et Gus Van Sant a au moins le mérite de tirer les conséquences de cette omniprésence de la mort en ôtant toute existence véritable à ses personnages – on pense à nouveau à cette caméra surplombante qui nous montre le couple étalé sur le sol, simple tache sur le bitume. Comme si penser à la mort ne faisait que vampiriser Anabel et Enoch, les vidant de leur présence et rendant leurs contours aussi arbitraires qu’un tracé à la craie. De fait, tout dans ce couple est indifférencié : nos adolescents éthérés ne sont ni vraiment homme, ni vraiment femme: pour qui ne le voit pas directement, Hiroshi fait assez de blagues sur le fait qu’Anabel s’habille comme un garçon. De fait, ils ne sont ni vraiment enfants ni vraiment adultes, faisant l’amour entre deux chasses aux bonbons d’Halloween.
En somme, le film de Gus Van Sant procède de deux postulats pour le moins naïfs. Premièrement : penser à la mort signifie être déjà un peu mort. Deuxièmement : avoir un pied dans la tombe, c’est chic et cute. En fait, Restless, c’est l’inverse de Gerry, où l’épaisseur des personnages, leur présence, était tout ce qui semblait importer à Gus Van Sant. Dans une voiture, dans le désert de pierre ou dans la mer de sel, la caméra tournait autour des personnages, les redéfinissait à chaque plan, jusqu’à l’épuisement.
En passant du royaume des vivants à celui des morts, comme dans l’Au-delà de Clint Eastwood, Gus Van Sant a failli comprendre que le flou artistique ne suffisait pas. Dans le film d’Eastwood, l’au-delà de la mort était une obscurité paradoxale qui cachait et dévoilait à la fois, une ombre qui dessinait précisément les contours d’une possible existence. Dans Restless, on retrouve cette subtilité au détour d’une scène d’amour : dans l’obscurité d’une maison abandonnée, l’autre est comme découvert pour la première fois à la lumière d’une lampe torche. Mais c’est bien l’une des seules profondeurs de ce film futile où la mort se porte en bandoulière comme un accessoire de mode.
Restless se termine en comédie mélodramatique banale : maladie, dispute, mais réconciliation finale autour d’un xylophone et d’une bonne plâtrée de bonbons. On a du mal à le dire, on a même du mal à le penser, mais sur ce coup-là l’excellent Gus Van Sant a tout du précieux ridicule.
Les plus anciens des Causeurs savent que j’ai entretenu une coupable passion pour Sarah Palin. La première fois que je l’ai vue, pendant la campagne des présidentielles américaines de 2008, ce fut comme si tout recommençait et je me suis dit que c’est beau, c’est beau la vie.
J’aimais tout chez elle : la silhouette d’ancienne hockeyeuse hargneuse qui la faisait avancer dans la quarantaine comme on avance en territoire conquis, la voix gouailleuse de bonne copine, le sourire carnassier aux lèvres pleines, les clins d’œil dont elle parsemait ses discours, les lunettes dont on se disait que cela ajoutait une note discrètement érotique, que ce devait être la dernière chose qu’elle retirait (ou pas) quand…
Je n’étais d’ailleurs pas convaincu qu’elle soit aussi réactionnaire qu’on voulait bien le dire puisqu’en vieux platonicien je pense que le beau ne peut renvoyer qu’au bien, et Dieu que Sarah me semblait belle ! Tout en elle contrastait avec son Etat glacé d’origine, l’Alaska, et l’on pouvait rêver à de folles courses en traineau entre Anchorage et Juneau, bien nichés sous des peaux d’ours, dans une version whisky, pancakes et calibre 30/30 de Docteur Jivago.
Las ! Sarah va disparaître des écrans radars. La terrible nouvelle est tombée ce jeudi 6 octobre : celle qui fut la colistière de John Mc Cain, le rival malheureux d’Obama, un moment propulsée au sommet des sondages a renoncé à briguer l’investiture aux primaires républicaines pour laisser la place à mieux placé qu’elle, en l’occurrence Mitt Romney, l’ancien gouverneur du Massachusetts. Je sais qu’il reste, dans le même genre que Sarah, Michele Bachmann, mais bon, la falote Michele est à Sarah ce que Duffy est à Amy Winehouse…
Ma seule consolation, c’est que je peux me dire que, contrairement à Swann pensant à Odette à la fin de leur amour, j’ai certes failli gâcher ma réputation de bolchévik, mais pour une femme qui était vraiment mon genre.
Il y a trois ans, le 29 août 2008, le site internet Bloomberg.com publiait la nécrologie de Steve Jobs.
Contrairement à la croyance populaire, annoncer la mort de quelqu’un par erreur n’allonge pas sa durée de vie, le patron d’Apple nous ayant quittés hier avant de pouvoir fêter son 57e anniversaire.
Cette notice posthume prématurée a cependant le mérite de poser une question intéressante sur l’héritage symbolique de Jobs. Selon Arik Hesseldahl, l’auteur de la nécrologie anticipée, Apple en général et Jobs en particulier ne se sont pas distingués – et c’est un euphémisme – par leur action philanthropique.
Contrairement aux légendes passées- Carnegie ou Rockefeller- ou présentes- Bill Gates, Warren Buffet et Mark Zuckerberg- du capitalisme américain, les noms de Steve Jobs et son épouse Laurence ne sont pas associés à une quelconque œuvre, bourse d’étude, bâtiment hospitalier ou universitaire. Pourtant, l’annonce de la mort de Jobs a soulevé une vague mondiale d’émotion et de sympathie digne de la disparition d’une légende du cinéma. Difficile d’imaginer que le décès – que nous ne souhaitons pas – de Bill Gates, Mark Zuckerberg, Larry Page ou Sergey Brin (fondateurs de Google et de son bras philanthropique Google.org), triste événement qui serait sans aucun doute largement médiatisé et commenté, suscite un tel émoi planétaire. Comment donc expliquer que la popularité d’un homme qui n’a jamais rien fait pour se faire aimer par les non-actionnaires d’Apple dépasse si largement celle de bienfaiteurs qui ont légué une bonne partie de leur patrimoine, soit des dizaines de milliards de dollars, à des œuvres caritatives ?
C’est sans doute que pour les quelques dizaines de millions d’humains qui ont été saisis d’émotion à l’annonce de ce décès, Steve Jobs a légué à l’humanité bien plus que quelques milliards de dollars. Des produits extraordinaires, tout d’abord, dont les plus extraordinaires ne sont sans doute pas l’i-Chose ou l’i-Truc, mais le système d’exploitation Mac, le cœur de la bête, sans qui rien n’était possible. Viennent avec les premiers OS, la souris, le bureau, et toutes autres choses dont personne n’aurait osé rêver il y a 30 ans. Personne sauf Steve Jobs, qui à défaut de les avoir inventées (il a par exemple racheté le brevet de la souris chez Xerox, où on l’avait enterré au rayon « utopies »), a cru en leur avenir industriel et à leur destinée de masse immédiate.
Bien sûr, dans ces années-là, Microsoft, à l’instar de Samsung aujourd’hui avec les Smartphones, vendra plus de machines et gagnera beaucoup plus d’argent en plagiant Apple jusqu’à l’extrême limite du plaidable. Mais sans jamais créer ce lien inimitable avec le public, ou disons, sans vouloir vexer personne, la frange la plus prescriptive et la plus dynamique du public. Voilà comment tout en restant minoritaire, différent, souvent non compatible avec le reste du parc de machines, détesté par les comptables, abandonné par les architectes, puis les profs puis les médecins, boycotté par les ados gamers, méprisé par la plupart des geeks, des informaticiens et des militants du logiciel libre Apple a fini par dépasser en taille tous ses concurrents.
Steve Jobs, n’était sûrement pas notre Gutenberg, ni notre Franklin ni même notre Edison. Mais c’était l’image même d’un capitalisme rock n’roll, innovateur, pêchu. Celui que ni les milliardaires de Dubaï, ni les PDG de Shanghai ne pourront jamais égaler. On n’imite pas l’innovation : pour notre occidental way of life, c’est une lueur d’espoir.
On peut voir aujourd’hui une curiosité dans les JT multi-rediffusés d’iTélé : la poignante histoire de Monsieur Salah, dont le Café en forme de part de gâteau d’anniversaire s’élève seul au milieu d’un gigantesque terrain vague, loin de toute âme qui vive et donc de tout client potentiel.
Monsieur Salah, nous dit iTélé est un résistant. Et plus précisément, il résiste au promoteur immobilier qui après avoir racheté et rasé tout « son quartier populaire de brique rouge », déploie depuis quinze ans tout son arsenal juridique pour essayer, en vain heureusement, de le faire expulser. Toujours d’après iTélé, Salah qui travaille ici depuis 45 ans veut mourir dans son estaminet, même si les rues qu’il bordait sont devenues des bourbiers, si le gaz a été coupé et si le facteur et les éboueurs ne passent plus…
Monsieur Salah (Photo : 20Minutes)
Mais au fait, cette affaire édifiante, ça se passe où ? Si Salah est le Pot de Terre, qui est le Pot de fer ? Contrairement à toutes les règles en vigueur depuis l’invention du poste à Galène, ni le présentateur du JT, ni le journaliste qui a fait l’enquête ne nous précisent ni où, ni à qui précisément résiste Monsieur Salah
Pourtant, il suffisait s’ouvrir le journal 20 Minutes pour s’avoir qui était le vilain promoteur : la Société Anonyme d’Economie Mixte « Ville renouvelée ». Société dont l’actionnaire majoritaire (un tiers du capital) est la Communauté Urbaine « Lille Métropole ». Communauté Urbaine dont la présidente est… Martine Aubry. En tout, cette recherche m’a pris 1 minute 30 chrono sur le net…
Du coup, on comprend mieux les absences d’iTélé et pourquoi on nous passe en boucle un reportage de terrain sans nous préciser s’il a été réalisé à Brest, à Vesoul ou à Roquebrune-Cap Martin (en fait, aux confins de Roubaix et Tourcoing). En pleine dernière ligne droite de la primaire, on a sans doute hésité à diffuser une information de nature à fausser le scrutin.
Moi, personnellement, j’y réfléchirais à deux fois avant de donner ma voix à une candidate qui s’indigne qu’on raccompagne les sans-papiers à la frontière, mais approuve qu’on expulse un immigré en situation régulière.
Comment peut-on être de droite ? Comme tous les enfants de ma génération, j’ai étudié les Lettres Persanes au collège. Il faut croire que je n’avais pas tout compris car c’est seulement à l’âge adulte que j’ai cessé de tenir pour une bizarrerie incompréhensible et une faute morale le fait de ne pas être « de gauche ». J’ai plutôt honte, rétrospectivement, de cette niaiserie adolescente, mais au moins prouve-t-elle que la maturité n’est pas une malédiction qu’il faudrait combattre avec la dernière énergie mais la source de nombreux plaisirs, notamment intellectuels.
Il faut croire que jeunesse ne se passe pas pour tout le monde. Quand l’homme « de gauche » – qui est aussi une femme, je suis au courant – rencontre un de ses contemporains « de droite », son regard trahit souvent la même perplexité, teintée selon les cas, de pitié ou de mépris, que celle des Parisiens de Montesquieu face à Rica et ses habits bouffants. Comme si le fait de ne pas être « de gauche » revenait à s’exclure volontairement de la famille humaine. Du reste, c’est bien cette prétention de la gauche à incarner le Bien et le Vrai qui a fini par me convaincre que je n’étais pas « de gauche ». Tout cela, certes, n’est pas très neuf : le regretté Jean Baudrillard a, d’une plume assassine, révélé les ridicules de cette « gauche divine ». Il est cependant frappant de constater que la gauche réelle fait toujours aussi mauvais ménage avec le pluralisme et que plus elle adore la « diversité », plus elle déteste la divergence. Jamais on n’a entendu tant de voix « de gauche » protester contre la « libération de la parole » et « la destruction des tabous » – qui étaient pourtant, si je ne m’abuse, des revendications de gauche. Jamais le camp du progrès n’a affirmé avec autant de netteté et de bonne conscience que l’excès de liberté était la source de tous nos maux. Les héritiers autoproclamés de Voltaire se battent sans états d’âme pour que quiconque dont ils ne partagent pas les idées ne puisse pas les exprimer.
Il est donc très mal de ne pas être de gauche. L’ennui, c’est que cela ne suffit pas à définir ce que ça veut dire de l’être. La gauche est-elle, comme me l’a lancé sur un plateau de télévision mon ami Rony Brauman, « le parti de l’égalité » ? Je ne connais pas de gens de droite favorables aux inégalités – des bénéficiaires de ces inégalités, de droite et de gauche, j’en connais une palanquée, dont je fais d’ailleurs partie. Et puis, dans la vraie vie, les inégalités ont autant progressé sous la gauche que sous la droite. Oui mais la vraie vie, ça ne compte pas. « Ce n’était pas la vraie Gauche ! » C’est bien le problème, en tout cas un des problèmes. Il existerait quelque part, dans le ciel des idées, une gauche authentiquement « de gauche » mais la gauche réelle en serait au mieux une forme affadie – la gauche qui gouverne étant pour sa part coupable de haute trahison.
Gauche, où es-tu ? On n’est pas très avancés. Lorsqu’on lira ces lignes, on saura combien d’électeurs ont signé un « engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche » pour pouvoir participer aux « Primaires citoyennes » – il est certain qu’ils ne s’engagent pas à respecter la langue française, on aimerait savoir qui a concocté cette formule lourdingue. Les communicants socialistes – qui trouvent certainement indigne d’exiger des candidats à la nationalité française qu’ils proclament leur attachement aux valeurs de la République – n’ont pas été sensibles au comique kafkaïen de leur trouvaille : faire signer un contrat moral, c’est finaud, non ? Je me demande quelles sont les sanctions prévues pour ceux dont il s’avèrerait par la suite qu’ils ne se reconnaissent pas « dans les valeurs de la gauche ». Si j’étais allé voter, peut-être m’auraient-ils demandé de signer mon autocritique avant de parapher mon acte de conversion. Cela dit, la Gauche n’est pas une église très regardante. Il est encore plus facile d’y entrer que de devenir musulman – il suffit de croire. Pour participer au grand tirage des primaires, il fallait faire acte écrit de foi : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire. » Moi j’aime l’oppression, la haine, la théocratie, l’arbitraire et le déclin.Too bad.
En vrai, si c’est comme ça, moi aussi je veux être de gauche. Mais je me méfie des clauses en petits caractères. Je suis donc allé chercher des précisions chez les bons auteurs, Jean-Claude Michéa et Martine Aubry. Eh bien, ils sont parfaitement d’accord :« la Gauche, c’est le parti de demain » (c’est du Michéa, la langue de Martine Aubry est plus, disons, instrumentale).
Le mouvement est tout et le but rien. Après l’appel aux dons – puisqu’il n’y a plus de mallettes -, la première chose qu’on lit sur le site de Martine Aubry, c’est le slogan : « La volonté du changement ». « Changement » est un terme omniprésent, un mantra du discours politique – qui se conjugue bizarrement avec une nostalgie de principe pour les trente glorieuses ou le Conseil national de la Résistance, mais chez elle, c’est du fanatisme. Madame le maire de Lille veut tout changer : la société, la démocratie, le pouvoir et la vie. Perso, j’aimerais assez qu’on me laisse décider des changements que j’entends apporter à ma vie. Ce qui me rassure, c’est que la dernière fois que les socialistes se sont lancés dans cette hasardeuse entreprise –c’est-à-dire en 1981-, ils ont vite laissé tomber. Et comme la plupart d’entre nous, ils ont regardé la vie changer en essayant d’oublier qu’ils ne pouvaient rien y faire.
Ami de longue date, Jean-Claude Michéa a, durant des années, enseigné la philosophie dans un lycée de Montpellier et il est certain que ce professeur exigeant qui a été le premier à dénoncer L’enseignement de l’ignorance a changé l’existence de pas mal de ses élèves. Je lui dois d’avoir compris les processus historiques qui ont fait de la gauche le « parti du moderne », donc du capitalisme le plus échevelé : la gauche réelle n’est pas la bâtarde mais l’héritière légitime de la gauche originelle. Ce n’est pas par accident qu’elle en est arrivée à mépriser les « gens ordinaires » – en gros, le petit blanc – pour dispenser son activisme compassionnel à des victimes plus fréquentables. On lira dans Le Testament d’Orphée des pages savoureuses et implacables sur « les esprits éclairés de Libération, des Inrockuptibles et du Grand Journal de Canal Plus ».
Michéa, c’est l’inverse de ce que les médias appellent un bon client. Avec lui, le dialogue doit se soumettre aux inflexibles rigueurs de la pensée, donc de l’écrit. Il a répondu à six des quinze questions que nous lui avons adressées mais chacune de ses réponses pourrait fournir la matière d’un livre. Je me contenterai d’exposer certaines de mes objections qui seront, je l’espère, au menu des prochains chapitres de cette discussion sans fin.
La première, qui lui est fréquemment adressée, porte sur la mythification des « gens ordinaires » qui seraient naturellement portés à pratiquer l’entraide et la solidarité, pendant que les gagnants de la mondialisation, obsédés par la seule volonté d’accumulation, inventeraient des moyens sophistiqués d’exploiter leurs semblables. Tout d’abord, la violence, la volonté de conquête, l’esprit de compétition, la haine ont toujours coexisté, sans doute en chaque être humain, avec la bonté, l’altruisme, le souci des autres, la civilité. L’affrontement permanent de ces contraires est tout simplement le moteur de l’Histoire. Et si celle-ci devait être un jour liquidée – ou si, comme le pensait Muray elle l’est déjà – elle ne tombera pas sous les coups des forces du Mal, elle périra, victime de l’illusion qu’on pourrait le faire disparaître. Une vie au cours de laquelle on n’éprouverait que des sentiments généreux, des émotions positives serait-elle encore la vie ? Cet « optimisme moral » me semble reposer sur un pari plus hasardeux encore que le « pessimisme moral » des libéraux.
Bien sûr, Michéa ne tombe dans ce panneau. Il ne se raconte pas que les pauvres sont ontologiquement bons. On perçoit cependant dans sa pensée un écho de la croyance rousseauiste que l’homme est bon et que la société le corrompt. Les analystes les plus lucides et les plus convaincants des destructions causées par l’emballement de la mondialisation au cours des dernières décennies butent sur le même angle mort. J’ai pour ma part été frappée, il y a quelques années par un brillant exposé de François Lenglet, ancien rédacteur en chef de La Tribune. La grande vague de libéralisation des années 1980 n’a pas été imposée, du sommet, par quelques puissants poursuivant de noirs desseins, elle a été voulue, et d’abord célébrée, par les sociétés. Et si aujourd’hui, la plupart des « gens ordinaires » désirent ardemment changer de système, ce n’est pas parce qu’ils ont redécouvert les valeurs de l’entraide et les joies du don, ou disons pas seulement, mais aussi parce qu’ils ont découvert que les perdants étaient infiniment plus nombreux que les gagnants et qu’ils en faisaient partie. Nombre de critiques se sortent de la difficulté en invoquant une entreprise de manipulation menée par les appareils idéologiques du Spectacle que sont la mode, la publicité, les médias. Le problème, c’est qu’ils sont exactement ce que nous voulons qu’ils soient. L’audimat, c’est moi. Vous aussi d’ailleurs. Si nous sommes victimes, c’est de nous-mêmes.
Seuls les amis du désastre, selon la belle formule de Renaud Camus, peuvent réfuter le sombre diagnostic de Michéa – et de beaucoup d’autres. Pour faire court, ça va mal. Et personne ne pense que ça ira mieux demain. À l’évidence, l’accumulation illimitée à laquelle nous nous sommes collectivement livrés, goinfrés de technologie et de consommation va devoir s’arrêter, que nous le voulions ou non – et, de ce point de vue, on a sans doute tort de ne pas écouter les partisans de la décroissance qui ne doivent pas tous penser qu’ils changeront le cours des choses en utilisant des toilettes sèches et des couches lavables. Les ravis de la crèche européenne et de la révolution mondialiste sont bien forcés de convenir que le résultat de leurs brillantes constructions n’est pas à la hauteur des promesses. L’argent-roi, ce n’était pas très exaltant, mais adorer un trône vide, c’est carrément déprimant.
Serais-je réellement « de droite » ? J’ai du mal à suivre Michéa quand il affirme que notre salut commun viendra d’un retour aux sources du socialisme originel, c’est-à-dire à ses valeurs morales. La société libérale, explique-t-il en substance, est une réponse au traumatisme des guerres de religion : hantés par les méfaits causés par les affects humains, les libéraux refusent de faire appel à des valeurs morales partagées pour fonder la paix civile, accordant un crédit démesuré au droit et au marché. Les libéraux ont parfois raison : à en juger par mon expérience de la Yougoslavie ou du Proche Orient, le commerce favorise la paix entre les peuples plus sûrement que les bons sentiments.
Qu’une collectivité ait besoin de valeurs partagées qui ne soient pas restreintes à la sphère privée – et la République peut-être plus que tout autre – est une évidence. Reste que le contrat social, en se superposant aux communautés concrètes, offre aussi à chacun la possibilité d’échapper aux solidarités de la naissance et de l’identité, à la convivialité obligatoire, à la pesante dépendance de la socialisation. Contrairement à Régis Debray, je préfère que l’Etat s’occupe de solidarité. La fraternité, c’est mon affaire. Et, à vrai dire, les communautés humaines dont on nous fait miroiter l’avènement futur m’inspirent la plus grande méfiance.
Affolés par les ravages de l’individualisme, nous finissons par oublier que l’émergence de l’individu a été une émancipation au moins autant qu’une aliénation. La société libérale ne se réduit pas au choc des égoïsmes. Elle est aussi le cadre dans lequel on peut choisir – sa vie, ses amis, ses compagnons, ses plaisirs – ce qui ne signifie nullement s’adonner à l’ubris du « tout tout de suite » ou du « ce que je veux, quand je veux ». Nous avons des obligations morales à l’égard de notre prochain. L’aimer n’en fait pas partie.
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Que peuvent avoir en commun deux pays aussi différents que la Chine et l’Allemagne ? Qu’est ce qui peut rapprocher un géant asiatique de plus de 1,3 milliards d’habitants, vendant au monde entier des produits à bas coûts, et une vieille nation industrielle de 80 millions d’âmes, ayant construit son succès sur la qualité du made in Germany ?
Les similitudes sont nombreuses, si l’on en croit Jean-Michel Quatrepoint, qui publie un indispensable Mourir pour le yuan. Elles découlent d’un même modèle de développement : un mercantilisme agressif, autorisé par la pratique d’un protectionnisme plus ou moins avoué.
« Protectionnisme » : revoilà ce concept qui divise. Si ses adeptes se font de plus en plus loquaces, ses détracteurs le sont davantage. Comme l’expliquait ici Daoud Boughezala, on ne compte plus les procès en « extrêmedroitisation » adressés aux tenants de la démondialisation. Le plus notoirement imbécile fut celui intenté par Raphaël Enthoven, qui grandiloquait récemment en ces termes : « la démondialisation est un symptôme qui se prend pour une solution, c’est une formule magique ». La Chine, comme l’Allemagne, ont dû tomber dans la potion il y a bien longtemps…
Il faut dire que ces deux pays traînent derrière eux un lourd passé, qu’ils semblent avoir décidé de solder. Plus encore que l’Allemagne d’après la seconde guerre mondiale, la Chine fut durablement affaiblie par la guerre de l’Opium, dont l’auteur nous remémore les détails avec un vrai talent d’historien. Mais depuis Mao, la « renaissance de la nation chinoise » est en marche. Avançant sur deux jambes, le communisme au plan politique et le capitalisme dans le domaine économique, ce grand pays n’aspire qu’à une chose : retrouver son rang mondial. Pour ce faire, il n’hésite pas à utiliser les règles de la mondialisation sans jamais en jouer vraiment le jeu, comme l’explique Jacques Sapir dans La démondialisation.
Quatrepoint semble partager l’avis de son confrère. Il considère que les Chinois pipèrent les dés en 2001, en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce. Il voit d’ailleurs cette entrée dans l’OMC comme « un événement éclipsé par les attentats du 11 septembre (…) et qui sera pourtant, lui aussi, ô combien, lourd de conséquences ». Car depuis lors, la Chine « accumule pour acheter le monde ». Elle détient d’ores et déjà des réserves dépassant les 3 000 milliards de dollars.
Tout comme notre cousin germain, dont l’économie est entièrement dédiée à l’exportation, la Chine a développé une économie de type mercantiliste. Le « Vampire du Milieu » [1. Selon l’expression de Luc Richard et Philippe Cohen dans leur livre éponyme], n’hésite pas à pratiquer toutes sortes de dumping. Dumping environnemental, bien sûr, mais aussi dumping social, avec le maintien de salaires extrêmement bas en dépit d’une croissance forte, et l’exploitation de nombreux mingong, ce lumpenprolétariat composé de travailleurs migrants. Pékin pratique enfin un dumping monétaire sauvage. Elle a arrimé sa monnaie au dollar, empêchant ainsi la hausse naturelle que devrait générer le dynamisme économique. D’ailleurs, la réévaluation du yuan est un sujet tabou pour les autorités chinoises.
Quelles convergences, ici, avec l’Allemagne ? Selon Quatrepoint, ces deux pays possèdent ce qui fait défaut à nombre de nations occidentales : une véritable stratégie économique. Ils ont en partage une démographie atone, qui les contraint à accumuler d’impressionnantes quantités de réserves, en prévision d’un très prochain « papy boom ». Et si le géant asiatique s’enrichit surtout au détriment des Etats-Unis, notre voisin d’outre-Rhin le fait quant à lui sur le dos…de ses partenaires européens.
Du dumping social, en Allemagne ? Certainement. Son modèle « holiste », typique de ce que Michel Albert appelait le « capitalisme rhénan », lui a permis de pratiquer sans heurts sociaux une politique systématique de gel des salaires. Dumping monétaire ? Pas à proprement parler, puisque l’euro interdit toute manipulation des taux de change. Mais l’Allemagne n’en a nul besoin. En effet, si la devise européenne est très surévaluée pour la plupart des économies de l’eurozone, elle demeure sous-cotée par rapport à ce que serait le mark aujourd’hui. Pour Laurent Pinsolle, c’est d’ailleurs l’une des raisons de l’attachement allemand à la monnaie unique : sa désintégration « serait une catastrophe pour Berlin car l’appréciation du mark réduirait les exportations allemandes dans l’ancienne zone euro ».
A Mourir pour le yuan, Jean-Michel Quatrepoint a donné un sous-titre : « comment éviter une guerre mondiale ». Outrancier, sans doute. Mais peut-être l’auteur tenait-il à répondre par avance à ceux qui scandent à l’envi, de manière tout aussi excessive: « le marché libre ou bien la guerre ! ».
Au demeurant, à l’échelle de cette Europe qui nous fut vendue comme la garantie d’une Paix perpétuelle, les récents efforts de l’Allemagne face au drame grec peinent à réparer les dégâts de sa trop longue politique de « cavalier solitaire ». Les forces centrifuges croissent chaque jour, les uns vilipendant « l’égoïsme allemand », les autres le « laxisme grec ». Dès lors, avant de mourir pour le yuan, accepterons-nous, nous, peuples d’Europe, de mourir…de l’euro ?
Immobile, l’Algérie cherche sa place dans un monde arabe en pleine mutation. Jadis à la tête d’un vaste mouvement de libération nationale, l’Algérie est aujourd’hui une gérontocratie rigide où l’élite issue de la guerre d’indépendance ne lâche rien de peur de tout perdre. Les souvenirs encore vivaces de la guerre civile des années 1990 limitent en effet le champ des possibles. A cette résignation amère s’ajoute la frustration de voir ses voisins maghrébins – l’Egypte, la Tunisie, la Libye et même le Maroc – se mettre en ordre de marche. Ainsi, faute de pouvoir rejoindre le mouvement, intellectuels et acteurs de la société civile essaient d’intégrer le grand récit du « printemps arabe ». C’est pourquoi l’anniversaire des événements d’octobre 1988, ce « printemps algérien » manqué, est l’occasion de revenir sur ce moment à la lumière des récents bouleversements du monde arabe.
Ce n’est donc pas par hasard que les tentatives de marquer l’anniversaire du printemps algérien de 1988 précèdent de quelques mois le grand rendez-vous de la mémoire collective algérienne que sera le cinquantenaire de l’indépendance (1962-2012). S’engage ainsi un bras de fer de la mémoire car le régime d’Alger entend tirer un regain de légitimité de la commémoration de l’Indépendance et de la guerre qui l’a précédée. Ce moment de célébration de la fierté nationale pourrait servir de vecteur d’unité autour des vétérans de 1962, qui monopolisent toujours le pouvoir et tentent de tenir le couvercle sur la marmite algérienne bouillonnante.
L’un des acteurs de ce « duel mémorial » est Anouar Benmalek. Professeur de mathématique et romancier, Benmalek s’emploie dans son oeuvre de revisiter le passé algérien en dénonçant tout à la fois la terreur du FLN et le fanatisme religieux. Interviewé par le quotidien en ligne Tout sur l’Algérie, il revient sur les événements d’octobre 1988, ceux-ci ayant contribué « à fissurer l’idée de la dictature » et donc préfiguré le printemps actuel qui à défaut d’être arabe est bel et bien maghrébin…
Gil Mihaely
Vous avez vécu les événements d’octobre 1988 en Algérie et vous étiez parmi les fondateurs du comité national contre la torture. Quel regard portez‑vous aujourd’hui sur le printemps arabe compte tenu des nombreuses similitudes entre les dates ?
Quand octobre 1988 est arrivé, il y avait un immense espoir en Algérie. L’espoir d’un changement qualitatif de modèle de vie, d’un avenir de démocratie, de tolérance et de liberté d’expression. On avait même appelé l’époque ayant suivi les événements d’octobre, le printemps d’Alger. Mais il y a eu ensuite les années de terrorisme. Ce printemps était devenu une espèce d’oiseau qu’un chasseur aurait abattu.
Ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte et ensuite en Libye me donne l’impression que l’histoire reprend son cours, malgré l’échec relatif de ce qui s’est passé en Algérie. Cela démontre que ce monde arabo‑berbère n’est pas condamné à changer une dictature par une autre. Qu’il n’avait pas vocation à subir ad vitam æternam les dictatures. Que c’est un monde normal qui avait le droit de penser la liberté. Cette sensation de rejoindre l’humanité dans notre quête de liberté est importante.
Les Algériens doivent aujourd’hui accueillir ce qui se passe en Tunisie et en Égypte. Pour le moment, il y a une espèce d’indifférence un peu envieuse de la part des Algériens. Ayant dans la mémoire octobre 1988, ils regardent un autre octobre 88 qui peut réussir. Mais l’Algérie est aussi un grand pays. Donc il faut que nous rejoignions le peloton des pays qui veulent la démocratie. C’est quand même étrange qu’un pays qui a fait la guerre de libération se retrouve à l’arrière‑garde. C’est terrible qu’il se retrouve soupçonné de soutenir un dictateur aussi fantasque et fou que Kadhafi.
Certains prédisent déjà l’échec des révoltes arabes à la lumière de ce qui s’est déjà passé en Algérie…
Je me refuse de penser à cela, même si j’ai une crainte réelle. Je ne souhaite pas que le monde arabe soit à ce point voué au malheur. Que l’expérience algérienne avec ces deux cent mille morts ne lui serve à rien. Elle doit au contraire attirer son attention sur le danger de changer une dictature par une autre peut être plus dictatoriale. Pour le moment, je me dis que c’est à nous de donner notre soutien à ces Tunisiens, à ces Égyptiens et à ces Libyens. Nous devons choisir d’être optimistes, c’est un choix. Toutefois, il ne faut pas l’être béatement parce que les risques existent. En Libye, on sait bien que les islamistes armés ont des positions de pouvoir non négligeables. En Égypte, les frères musulmans sont aux aguets. En Tunisie, le parti le mieux organisé est islamiste. Cela ne suffit pas pour nous condamner définitivement. Les gens qui se sont révoltés en Égypte, en Tunisie ou en Libye ne sont pas sortis dans les rues avec des slogans de types islamistes. Ce sont des gens qui ont dit simplement barakat, nous voulons vivre comme les autres, être un peu plus respectés… des choses ordinaires.
Si on choisit d’être pessimistes, il y a toutes les raisons pour l’être. Si on choisit d’être optimistes, il y a certaines raisons de l’être. C’est un choix historique pour le monde arabe. On arrive à dire une chose aussi belle : « le printemps arabe » et que certains mouvements en Europe, c’est le cas en Espagne, prennent l’exemple arabe. C’est la première fois que cela arrive. Pour les gens de ma génération, c’est une chose profondément bouleversante. D’habitude, nous ne sommes vus que comme des pourvoyeurs de fanatiques, comme des gens qui ne pensent qu’en termes de fermeture.
L’Algérie s’estime un peu à l’écart par rapport à ce qui se passe actuellement dans le monde arabe, l’échec de 1988 en est‑il la seule raison ?
Entendons‑nous sur une chose. Sur le court terme, octobre 1988 est un échec. Mais sur le long terme, il constitue l’un des principaux mouvements qui ont commencé à fissurer la notion du régime dictatorial. C’est en Algérie qu’on a commencé pour la première fois à dire qu’il n’est pas normal que le peuple n’ait pas le droit de parler. Et octobre 1988, malgré tout ce qu’on puisse dire, a quand même créé quelque chose de nouveau, la presse relativement libre. On le doit à 1988. Quand je prends un journal, je trouve des propos qui seraient impossibles dans d’autres pays arabes. La liberté de ton, avec quelques précautions, dans la presse algérienne était quelque chose de complètement inimaginable dans d’autres pays arabes. Sur le plan historique, peut être qu’on datera le début d’un grand mouvement dans le monde arabe à partir d’octobre 1988.
Ici, on tend beaucoup à dire que c’est parce qu’il y a eu 1988 qu’il y a eu les massacres, moi je pense que non. Ce n’est pas aux acteurs de 1988 qu’on peut attribuer l’échec de la démocratisation en Algérie. C’est un système complexe, les gens ont voulu essayer la solution islamiste. Ils ont voulu remplacer une unicité de pensée par une autre alors que ce n’était pas possible, on a vu le nombre de morts. Une leçon que le monde arabe va retenir.
Le changement en Algérie, vous y croyez ?
En Algérie, il y a une réalité biologique : le système. J’ai dit dans une récente interview que je ne souhaitais la mort biologique à personne. Mais je souhaite de tout mon cœur la mort spirituelle, morale et politique du système qui régit l’Algérie depuis l’indépendance. Le père, je veux dire le FLN et ses idéaux de novembre, est bien mort. Il n’y a plus que son fantôme qui s’agite encore. Aujourd’hui, le président est très âgé. Parmi ceux qui tournent autour de lui, il y a l’armée qui a encore un contrôle important sur la société.
Les gens en Algérie sont encore sous le choc des années de terreur et c’est important. Parfois j’entends des critiques faciles, comme quoi les Algériens sont silencieux devant ce qui se passe dans le monde arabe. Il faut se demander combien de peuples ont connu quelque chose d’aussi abominable, il ne faut pas l’oublier. Mais je pense que nous ne pouvons résister longtemps à l’exemple de la démocratisation surtout si les Tunisiens et les Égyptiens réussissent. En tous cas, c’est mon souhait même si la puissance de corruption du pouvoir actuel en Algérie est très forte. C’est comme un trou noir qui attire et corrompt tous ceux qui sont autour de lui.
Les gens qui ont été torturés en 1988, les innombrables intellectuels et paysans qui ont été torturés d’une manière abominable dans l’indifférence la plus totale des gouverneurs mais aussi du peuple parfois, il a aussi sa responsabilité, le jeune tunisien qui s’est immolé par le feu… Tous ces gens méritent qu’on choisisse d’être optimistes, c’est un choix stratégique. Pourquoi serions‑nous différents des personnes habitant en Europe ? Nous sommes faits aussi pour avoir le droit de choisir nos dirigeants. De les révoquer quand ça ne nous nous plaît pas. D’avoir le droit de dire que nous n’aimons pas tel régime politique sans risquer notre vie. Nous sommes tous des Homo sapiens. Je refuse de croire qu’une région pourrait être condamnée.
Entretien réalisé par Hadjer Guenanfa pour le site TSA
La puérile passion de l’exotisme m’a conduit jusqu’à Lyon. Moi qui suis méditerranéen comme un phoque moine, je ne connaissais jusque-là de cette ville que l’exténuante laideur des alentours de la gare de la Part-Dieu. Dans mon idiolecte d’égaré, Lyon désignait une ville imaginaire née, par une fantasque synecdoque, de l’extension infinie de cette zone semi-commerciale livrée à la désolation. Ma coupable ignorance n’avait rien à envier à celle d’un touriste américain qui n’eût retenu de son séjour à Lyon que le fait qu’elle était « la ville d’Albert Canut ».[access capability= »lire_inedits »]
Après quatre jours de dérives à travers la ville, en compagnie d’un guide roué et admirable, mon verdict est formel : la beauté de Lyon appelle sadiquement toutes les hyperboles. Sadiquement ? Parce que, comme me l’a enseigné mon guide, Lyon est la capitale mondiale de l’euphémisme. Lorsqu’un Lyonnais est « fatigué », le pauvre homme est en réalité à l’article de la mort. Nul sport n’y est plus formellement proscrit que l’hyper-ball. J’ai ainsi passé quatre jours de terreur à tenter de dissimuler mes émerveillements devant tant de beautés, craignant à chaque instant de me faire lyncher par la foule.
Là-bas, j’ai vu au moins un Rhône et une Saône, une colline qui prie et une autre qui travaille. J’ai entendu les inimitables coups de klaxons furibards des bouchons lyonnais. Au musée des Beaux-Arts, j’ai vu une fourmi vivante. Puis j’ai vu un éléphant sur le dos et sans défense, auquel nul ne venait en aide. Je me suis fourvoyé à Fourvière. J’ai vu ses ors byzantins, sa vierge noire kachoube et ses anges agenouillés, inclinés vers l’obscurité de la prière.
Dans une splendide rue pavée, j’ai vu très distinctement un chihuahua juché sur un fauteuil de bureau. Sur les murs de Lyon, j’ai lu ces deux messages énigmatiques : « This routine is hell » et « Je suis isoplate ». Au musée Gadagne, j’ai été mis en joue par un jouteur à l’instant où j’allais arracher l’affiche de l’Exposition internationale qui se tint à Lyon en 1914, sur laquelle je venais de lire ce slogan enivrant : « L’hygiène devrait être » l’unique source » de toutes les lois ». Baigné dans la nuit, j’ai vu le clocher en bonnet d’évêque de l’abbaye d’Ainay. Rue Adélaïde-Perrin, une aigrette s’est envolée et, baissant le nez, j’ai cueilli une marguerite. Derrière les miroitements du Rhône, j’ai distingué l’envoutant ovni violet du Sofitel.
Le tablier de sapeur n’est pas un plat mais un trou dans l’espace-temps
Je savais que Lyon était la tanière d’un éminent plantigrade bien connu des lecteurs de Causeur. J’en ai appris davantage sur cet animal de légende en me rendant au Musée de l’imprimerie. J’y ai découvert un édifiant placard invitant le bon peuple lyonnais à venir assister, le 2 février 1734, au combat à mort d’un ours et d’un taureau. Ce chef-d’œuvre de sobriété publicitaire nous promet que « l’Ours » sera « grand, fort et bien denté, ses morsures des plus dangereuses. » « Ces Animaux qui ne se sont jamais vûs, feront un spectacle très-particulier, leur férocité se réveillant à l’aspect de leurs ennemis. » Mais comme ce spectacle raffiné pourrait sembler à certains un peu fade : « L’arrivée imprévue de plusieurs gros Dogues, produira parmi ces animaux féroces des saillies, & achèvera de les jetter dans un trouble & férocité. » Comparée à cela, avouons-le, notre télé-réalité a le visage bien pâle et les couilles bien rabougries.
Mais la plus grande beauté de Lyon, ce sont naturellement ses traboules, qui en font la capitale incontestée de la dérive psycho-géographique. « Traverser Lyon » est un impardonnable pléonasme. Lyon est un labyrinthe transversal, une ville biseautée. Ses traboules sont des échappées belles dans l’espace et dans le temps qui vous pulvérisent directement dans l’envers. Lyon sait que le paradis a toujours été une saison dans l’envers. Et puis, bien sûr, il y a le tablier de sapeur lyonnais. Mais là, même ta mère peut plus lutter. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur de toute mon existence. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un plat mais d’un simple trou dans l’espace-temps.
Mais terminons plutôt sur une note de franche consternation. J’ai vu un homme nu de pied en cap entrer dans une traboule et en ressortir entièrement vêtu. Car il n’est pas rare, mon ami, que la traboule t’habille.[/access]
Ouvrez grand les yeux, libérez votre esprit, évacuez toutes les mauvaises ondes qui vous entourent et regardez cette vidéo la tête reposée :
Un gynécée ? La bande-annonce du prochain Marc Dorcel « Nues sous le bahut » ? Un « teaser » du nouveau DVD d’Alain Chabat dix ans après ses ébats filmés avec les « Bricol’girls » ?
Non, comme l’indiquent les sonorités slaves qui sortent de leur orifice buccal, ces charmantes sylphides viennent de l’Est, plus précisément dans ces confins de l’Europe que l’on appelle Russie. Vous savez, le pays de Catherine II, de Gogol et Dostoïevski, qui aura donné au monde et à l’art le sens d’un certain vague à l’âme face au tragique de l’existence que d’aucuns traduisent en mélancolie.
Loin de ces considérations esthétiques, nos très prosaïques héroïnes mitonnent un gâteau pour fêter les 59 ans de leur Président adoré, le Premier ministre Vladimir Poutine, candidat à sa réélection au sommet, rodé aux va-et-vient institutionnels avec son alter ego Medvedev. Ces beautés mutines aux poses suggestives (admirons leur jeu lascif avec la crème Chantilly, aussi subtil qu’un dialogue de Max Pécas) composent un fan club sexy appelé « L’Armée de Poutine ».
Et si pour ses soixante ans l’an prochain, nos belles cuisinières laissaient tomber le tablier pour promettre de splendides gâteries au maître du Kremlin ?
Quand deux mythologies américaines, celle de la mégalopole et celle de la voiture, se conjuguent parfaitement comme dans Drive, cela donne un très grand film américain. C’est logique me direz-vous, sauf que celui-ci est réalisé par le Danois Nicolas Widing Refn. En matière de films de genre, Hollywood a compris depuis longtemps qu’il fallait un oeil européen pour donner des allures d’objet conceptuel à ce qui était autrefois de l’ordre exclusif de la culture populaire. Ou alors, la seule alternative, radicalement opposée à l’esthétique de Drive, c’est la parodie façon Quentin Tarentino.
Drive raconte une histoire mille fois vue, et lue. Un jeune homme, conducteur hors pair, gagne sa vie comme cascadeur pour le cinéma le jour et comme chauffeur pour braqueurs la nuit. C’est un travailleur indépendant, un prestataire de services : il ne fait partie d’aucune bande et ne voit pas ses clients avant et ne les verra plus après. Comme il le dit lui-même, il ne leur consacrera que cinq minutes, le temps de les conduire loin des lieux du délit, mais pendant ces cinq minutes, ils peuvent tout lui demander. Evidemment, il tombe plus ou moins amoureux de sa voisine, une jolie blonde qui vit seule avec son petit garçon. Le mari de la blonde est en prison et quand il revient, il entraine notre chauffeur dans un hold-up raté chez un prêteur sur gages. Ensuite tout va très mal pour tout le monde puisqu’il s’agissait, en plus, de l’argent de la mafia.
Pourtant, dès le départ, quand on sait que le film était l’adaptation d’un court roman de James Sallis, on ne peut avoir qu’un préjugé favorable. Sallis est un grand nom méconnu du roman noir dont l’œuvre est pourtant intégralement traduite en France. Sallis, qui est prof de fac, poète et traducteur de nombreux écrivains français dont Raymond Queneau, écrit des polars quasiment expérimentaux où le traitement de la narration crée une manière de dislocation temporelle. Les ellipses, les retours en arrière, les contractions, les anticipations, les interpolations entre différents romans, jamais clairement signalées, comme chez Proust finalement, contribuent à amener le lecteur à une remise en question constante de ce qu’il perçoit et à reconstruire en permanence une intrigue trop simple pour être honnête.
Il est évident que Nicolas Widing Refn a lu James Sallis et qu’il a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette distance voulue entre ce qui est lu et le lecteur, entre ce qui est vu et le spectateur.
Cela donne un film d’une rare élégance formelle où une théâtralisation extrême, presque froide, permet paradoxalement de créer l’émotion. Les personnages évoluent dans un décor qui est la réalité, à moins que ce ne soit le contraire, une réalité qui serait un décor. Los Angeles, archétype de la ville post moderne, décentrée, vouée à un pur mouvement brownien sur des rocades qui ne mènent nulle part, sinon d’un non-lieu à l’autre, stations-services, pizzeria, entrepôts, est la ville idéale pour illustrer cette incertitude. Notre devenir-monde est là, semble nous dire le film, et nos histoires d’amour et de vengeances, nos vies de plus en plus virtuelles, auront toutes un jour ou l’autre pour cadre unique un Los Angeles devenu planétaire.
Cette confusion, ou plutôt cette fusion entre le vrai et le faux est parfaitement illustrée par ce plan où juste après avoir vu le chauffeur conduire sa voiture et échapper à la police, on le retrouve sans transition en uniforme de policier avant de comprendre que nous sommes sur un tournage et qu’il s’apprête à tourner une cascade. Le chauffeur surdoué est interprété par le nouveau sex-symbol d’Hollywood, Ryan Gosling, qui joue comme un James Dean des années 10, capable d’exprimer avec une rare intensité et une rare subtilité toute la gamme des sentiments en ne parlant pratiquement pas du film.
La question est de savoir s’il s’agit d’une extrême réserve ou d’une incapacité à dire la nuance. On pencherait en ce qui le concerne, comme pour tous les autres personnages d’ailleurs, pour la seconde hypothèse : dans Drive, la fin du monde a déjà eu lieu mais on ne s’en est pas rendu compte.
On ne sait donc plus rien nommer, ou presque. Et quand ils ne sont pas à l’extérieur, ces personnages évoluent dans des appartements à la décoration inexistante qui sont des volumes presque abstraits créant une nouvelle géométrie dans l’espace : celle d’une solitude implacable et de rencontres forcément illusoires baignées dans une lumière très travaillée, qui va du glacial à l’éblouissant, du néon qui émacie les visages au crépuscule qui les ensanglante. La violence presque gore qui se déchaîne dans le dernier tiers du film, la prédilection pour l’arme blanche contre l’arme à feu, tout cela devient ainsi la réponse atroce et dérisoire à ce solipsisme généralisé.
Il y a à la fois du Melville et du Bresson chez Nicolas Widing Refn. Comme eux, il est partisan de la stylisation extrême qui est le meilleur moyen de transformer, par exemple, une banale histoire de truands en un admirable mythe fondateur.
Difficile de dire, en voyant Restless, si Gus Van Sant a voulu pousser la préciosité jusqu’au goût du néant, ou si, à l’inverse, il s’est contenté de faire de la mort un petit joujou délicat. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que nous avons affaire à un film maniéré qui ne dévoile ses personnages qu’à travers mille subtilités vestimentaires, photographiques et discursives. L’art du froufrou y est élargi à la mise en scène et au jeu des acteurs. Illustration : les deux plans où le personnage joué par Henry Hopper trace au sol sa silhouette comme sur le lieu d’un meurtre et laisse, dans une fausse désinvolture, son bras hors du contour marqué au sol.
Pourquoi s’arrêter à ce vain détail ? Parce qu’il s’agit d’un phénomène exactement égal au coiffé-décoiffé du même personnage, aux effets de cadrage et de photographie naturels, et à tous les autres manifestations de négligé-sophistiqué qui hantent le film.
Gus Van Sant systématise cette préciosité jusque dans la relation entre les personnages. Avec Enoch et Anabel, les dialogues ne sont jamais directs. Il y a toujours un troisième terme ou une tierce personne. Ce sont les paroles prétendument adressées à une pierre tombale, les interventions de Hiroshi, le fantôme kamikaze, ou encore l’érotisme contourné du faisceau d’une lampe de poche.
On a donc l’impression que rien n’est vécu immédiatement mais en référence à autre chose : la maladie d’Anabel ne fait que renvoyer à la mort des parents d’Enoch et l’amour entre les deux remplace l’amitié imaginaire construite avec Hiroshi. C’est d’ailleurs appuyé assez lourdement, dans ces deux scènes où Enoch jette des cailloux au passage d’un train, successivement avec Hiroshi et Anabel.
Evidemment, la tierce personne qui vient constamment ajouter son grain de sel n’est autre que la mort : un fantôme, une pierre tombale, une maladie, etc. Et Gus Van Sant a au moins le mérite de tirer les conséquences de cette omniprésence de la mort en ôtant toute existence véritable à ses personnages – on pense à nouveau à cette caméra surplombante qui nous montre le couple étalé sur le sol, simple tache sur le bitume. Comme si penser à la mort ne faisait que vampiriser Anabel et Enoch, les vidant de leur présence et rendant leurs contours aussi arbitraires qu’un tracé à la craie. De fait, tout dans ce couple est indifférencié : nos adolescents éthérés ne sont ni vraiment homme, ni vraiment femme: pour qui ne le voit pas directement, Hiroshi fait assez de blagues sur le fait qu’Anabel s’habille comme un garçon. De fait, ils ne sont ni vraiment enfants ni vraiment adultes, faisant l’amour entre deux chasses aux bonbons d’Halloween.
En somme, le film de Gus Van Sant procède de deux postulats pour le moins naïfs. Premièrement : penser à la mort signifie être déjà un peu mort. Deuxièmement : avoir un pied dans la tombe, c’est chic et cute. En fait, Restless, c’est l’inverse de Gerry, où l’épaisseur des personnages, leur présence, était tout ce qui semblait importer à Gus Van Sant. Dans une voiture, dans le désert de pierre ou dans la mer de sel, la caméra tournait autour des personnages, les redéfinissait à chaque plan, jusqu’à l’épuisement.
En passant du royaume des vivants à celui des morts, comme dans l’Au-delà de Clint Eastwood, Gus Van Sant a failli comprendre que le flou artistique ne suffisait pas. Dans le film d’Eastwood, l’au-delà de la mort était une obscurité paradoxale qui cachait et dévoilait à la fois, une ombre qui dessinait précisément les contours d’une possible existence. Dans Restless, on retrouve cette subtilité au détour d’une scène d’amour : dans l’obscurité d’une maison abandonnée, l’autre est comme découvert pour la première fois à la lumière d’une lampe torche. Mais c’est bien l’une des seules profondeurs de ce film futile où la mort se porte en bandoulière comme un accessoire de mode.
Restless se termine en comédie mélodramatique banale : maladie, dispute, mais réconciliation finale autour d’un xylophone et d’une bonne plâtrée de bonbons. On a du mal à le dire, on a même du mal à le penser, mais sur ce coup-là l’excellent Gus Van Sant a tout du précieux ridicule.
Les plus anciens des Causeurs savent que j’ai entretenu une coupable passion pour Sarah Palin. La première fois que je l’ai vue, pendant la campagne des présidentielles américaines de 2008, ce fut comme si tout recommençait et je me suis dit que c’est beau, c’est beau la vie.
J’aimais tout chez elle : la silhouette d’ancienne hockeyeuse hargneuse qui la faisait avancer dans la quarantaine comme on avance en territoire conquis, la voix gouailleuse de bonne copine, le sourire carnassier aux lèvres pleines, les clins d’œil dont elle parsemait ses discours, les lunettes dont on se disait que cela ajoutait une note discrètement érotique, que ce devait être la dernière chose qu’elle retirait (ou pas) quand…
Je n’étais d’ailleurs pas convaincu qu’elle soit aussi réactionnaire qu’on voulait bien le dire puisqu’en vieux platonicien je pense que le beau ne peut renvoyer qu’au bien, et Dieu que Sarah me semblait belle ! Tout en elle contrastait avec son Etat glacé d’origine, l’Alaska, et l’on pouvait rêver à de folles courses en traineau entre Anchorage et Juneau, bien nichés sous des peaux d’ours, dans une version whisky, pancakes et calibre 30/30 de Docteur Jivago.
Las ! Sarah va disparaître des écrans radars. La terrible nouvelle est tombée ce jeudi 6 octobre : celle qui fut la colistière de John Mc Cain, le rival malheureux d’Obama, un moment propulsée au sommet des sondages a renoncé à briguer l’investiture aux primaires républicaines pour laisser la place à mieux placé qu’elle, en l’occurrence Mitt Romney, l’ancien gouverneur du Massachusetts. Je sais qu’il reste, dans le même genre que Sarah, Michele Bachmann, mais bon, la falote Michele est à Sarah ce que Duffy est à Amy Winehouse…
Ma seule consolation, c’est que je peux me dire que, contrairement à Swann pensant à Odette à la fin de leur amour, j’ai certes failli gâcher ma réputation de bolchévik, mais pour une femme qui était vraiment mon genre.
Il y a trois ans, le 29 août 2008, le site internet Bloomberg.com publiait la nécrologie de Steve Jobs.
Contrairement à la croyance populaire, annoncer la mort de quelqu’un par erreur n’allonge pas sa durée de vie, le patron d’Apple nous ayant quittés hier avant de pouvoir fêter son 57e anniversaire.
Cette notice posthume prématurée a cependant le mérite de poser une question intéressante sur l’héritage symbolique de Jobs. Selon Arik Hesseldahl, l’auteur de la nécrologie anticipée, Apple en général et Jobs en particulier ne se sont pas distingués – et c’est un euphémisme – par leur action philanthropique.
Contrairement aux légendes passées- Carnegie ou Rockefeller- ou présentes- Bill Gates, Warren Buffet et Mark Zuckerberg- du capitalisme américain, les noms de Steve Jobs et son épouse Laurence ne sont pas associés à une quelconque œuvre, bourse d’étude, bâtiment hospitalier ou universitaire. Pourtant, l’annonce de la mort de Jobs a soulevé une vague mondiale d’émotion et de sympathie digne de la disparition d’une légende du cinéma. Difficile d’imaginer que le décès – que nous ne souhaitons pas – de Bill Gates, Mark Zuckerberg, Larry Page ou Sergey Brin (fondateurs de Google et de son bras philanthropique Google.org), triste événement qui serait sans aucun doute largement médiatisé et commenté, suscite un tel émoi planétaire. Comment donc expliquer que la popularité d’un homme qui n’a jamais rien fait pour se faire aimer par les non-actionnaires d’Apple dépasse si largement celle de bienfaiteurs qui ont légué une bonne partie de leur patrimoine, soit des dizaines de milliards de dollars, à des œuvres caritatives ?
C’est sans doute que pour les quelques dizaines de millions d’humains qui ont été saisis d’émotion à l’annonce de ce décès, Steve Jobs a légué à l’humanité bien plus que quelques milliards de dollars. Des produits extraordinaires, tout d’abord, dont les plus extraordinaires ne sont sans doute pas l’i-Chose ou l’i-Truc, mais le système d’exploitation Mac, le cœur de la bête, sans qui rien n’était possible. Viennent avec les premiers OS, la souris, le bureau, et toutes autres choses dont personne n’aurait osé rêver il y a 30 ans. Personne sauf Steve Jobs, qui à défaut de les avoir inventées (il a par exemple racheté le brevet de la souris chez Xerox, où on l’avait enterré au rayon « utopies »), a cru en leur avenir industriel et à leur destinée de masse immédiate.
Bien sûr, dans ces années-là, Microsoft, à l’instar de Samsung aujourd’hui avec les Smartphones, vendra plus de machines et gagnera beaucoup plus d’argent en plagiant Apple jusqu’à l’extrême limite du plaidable. Mais sans jamais créer ce lien inimitable avec le public, ou disons, sans vouloir vexer personne, la frange la plus prescriptive et la plus dynamique du public. Voilà comment tout en restant minoritaire, différent, souvent non compatible avec le reste du parc de machines, détesté par les comptables, abandonné par les architectes, puis les profs puis les médecins, boycotté par les ados gamers, méprisé par la plupart des geeks, des informaticiens et des militants du logiciel libre Apple a fini par dépasser en taille tous ses concurrents.
Steve Jobs, n’était sûrement pas notre Gutenberg, ni notre Franklin ni même notre Edison. Mais c’était l’image même d’un capitalisme rock n’roll, innovateur, pêchu. Celui que ni les milliardaires de Dubaï, ni les PDG de Shanghai ne pourront jamais égaler. On n’imite pas l’innovation : pour notre occidental way of life, c’est une lueur d’espoir.
On peut voir aujourd’hui une curiosité dans les JT multi-rediffusés d’iTélé : la poignante histoire de Monsieur Salah, dont le Café en forme de part de gâteau d’anniversaire s’élève seul au milieu d’un gigantesque terrain vague, loin de toute âme qui vive et donc de tout client potentiel.
Monsieur Salah, nous dit iTélé est un résistant. Et plus précisément, il résiste au promoteur immobilier qui après avoir racheté et rasé tout « son quartier populaire de brique rouge », déploie depuis quinze ans tout son arsenal juridique pour essayer, en vain heureusement, de le faire expulser. Toujours d’après iTélé, Salah qui travaille ici depuis 45 ans veut mourir dans son estaminet, même si les rues qu’il bordait sont devenues des bourbiers, si le gaz a été coupé et si le facteur et les éboueurs ne passent plus…
Monsieur Salah (Photo : 20Minutes)
Mais au fait, cette affaire édifiante, ça se passe où ? Si Salah est le Pot de Terre, qui est le Pot de fer ? Contrairement à toutes les règles en vigueur depuis l’invention du poste à Galène, ni le présentateur du JT, ni le journaliste qui a fait l’enquête ne nous précisent ni où, ni à qui précisément résiste Monsieur Salah
Pourtant, il suffisait s’ouvrir le journal 20 Minutes pour s’avoir qui était le vilain promoteur : la Société Anonyme d’Economie Mixte « Ville renouvelée ». Société dont l’actionnaire majoritaire (un tiers du capital) est la Communauté Urbaine « Lille Métropole ». Communauté Urbaine dont la présidente est… Martine Aubry. En tout, cette recherche m’a pris 1 minute 30 chrono sur le net…
Du coup, on comprend mieux les absences d’iTélé et pourquoi on nous passe en boucle un reportage de terrain sans nous préciser s’il a été réalisé à Brest, à Vesoul ou à Roquebrune-Cap Martin (en fait, aux confins de Roubaix et Tourcoing). En pleine dernière ligne droite de la primaire, on a sans doute hésité à diffuser une information de nature à fausser le scrutin.
Moi, personnellement, j’y réfléchirais à deux fois avant de donner ma voix à une candidate qui s’indigne qu’on raccompagne les sans-papiers à la frontière, mais approuve qu’on expulse un immigré en situation régulière.
Comment peut-on être de droite ? Comme tous les enfants de ma génération, j’ai étudié les Lettres Persanes au collège. Il faut croire que je n’avais pas tout compris car c’est seulement à l’âge adulte que j’ai cessé de tenir pour une bizarrerie incompréhensible et une faute morale le fait de ne pas être « de gauche ». J’ai plutôt honte, rétrospectivement, de cette niaiserie adolescente, mais au moins prouve-t-elle que la maturité n’est pas une malédiction qu’il faudrait combattre avec la dernière énergie mais la source de nombreux plaisirs, notamment intellectuels.
Il faut croire que jeunesse ne se passe pas pour tout le monde. Quand l’homme « de gauche » – qui est aussi une femme, je suis au courant – rencontre un de ses contemporains « de droite », son regard trahit souvent la même perplexité, teintée selon les cas, de pitié ou de mépris, que celle des Parisiens de Montesquieu face à Rica et ses habits bouffants. Comme si le fait de ne pas être « de gauche » revenait à s’exclure volontairement de la famille humaine. Du reste, c’est bien cette prétention de la gauche à incarner le Bien et le Vrai qui a fini par me convaincre que je n’étais pas « de gauche ». Tout cela, certes, n’est pas très neuf : le regretté Jean Baudrillard a, d’une plume assassine, révélé les ridicules de cette « gauche divine ». Il est cependant frappant de constater que la gauche réelle fait toujours aussi mauvais ménage avec le pluralisme et que plus elle adore la « diversité », plus elle déteste la divergence. Jamais on n’a entendu tant de voix « de gauche » protester contre la « libération de la parole » et « la destruction des tabous » – qui étaient pourtant, si je ne m’abuse, des revendications de gauche. Jamais le camp du progrès n’a affirmé avec autant de netteté et de bonne conscience que l’excès de liberté était la source de tous nos maux. Les héritiers autoproclamés de Voltaire se battent sans états d’âme pour que quiconque dont ils ne partagent pas les idées ne puisse pas les exprimer.
Il est donc très mal de ne pas être de gauche. L’ennui, c’est que cela ne suffit pas à définir ce que ça veut dire de l’être. La gauche est-elle, comme me l’a lancé sur un plateau de télévision mon ami Rony Brauman, « le parti de l’égalité » ? Je ne connais pas de gens de droite favorables aux inégalités – des bénéficiaires de ces inégalités, de droite et de gauche, j’en connais une palanquée, dont je fais d’ailleurs partie. Et puis, dans la vraie vie, les inégalités ont autant progressé sous la gauche que sous la droite. Oui mais la vraie vie, ça ne compte pas. « Ce n’était pas la vraie Gauche ! » C’est bien le problème, en tout cas un des problèmes. Il existerait quelque part, dans le ciel des idées, une gauche authentiquement « de gauche » mais la gauche réelle en serait au mieux une forme affadie – la gauche qui gouverne étant pour sa part coupable de haute trahison.
Gauche, où es-tu ? On n’est pas très avancés. Lorsqu’on lira ces lignes, on saura combien d’électeurs ont signé un « engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche » pour pouvoir participer aux « Primaires citoyennes » – il est certain qu’ils ne s’engagent pas à respecter la langue française, on aimerait savoir qui a concocté cette formule lourdingue. Les communicants socialistes – qui trouvent certainement indigne d’exiger des candidats à la nationalité française qu’ils proclament leur attachement aux valeurs de la République – n’ont pas été sensibles au comique kafkaïen de leur trouvaille : faire signer un contrat moral, c’est finaud, non ? Je me demande quelles sont les sanctions prévues pour ceux dont il s’avèrerait par la suite qu’ils ne se reconnaissent pas « dans les valeurs de la gauche ». Si j’étais allé voter, peut-être m’auraient-ils demandé de signer mon autocritique avant de parapher mon acte de conversion. Cela dit, la Gauche n’est pas une église très regardante. Il est encore plus facile d’y entrer que de devenir musulman – il suffit de croire. Pour participer au grand tirage des primaires, il fallait faire acte écrit de foi : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire. » Moi j’aime l’oppression, la haine, la théocratie, l’arbitraire et le déclin.Too bad.
En vrai, si c’est comme ça, moi aussi je veux être de gauche. Mais je me méfie des clauses en petits caractères. Je suis donc allé chercher des précisions chez les bons auteurs, Jean-Claude Michéa et Martine Aubry. Eh bien, ils sont parfaitement d’accord :« la Gauche, c’est le parti de demain » (c’est du Michéa, la langue de Martine Aubry est plus, disons, instrumentale).
Le mouvement est tout et le but rien. Après l’appel aux dons – puisqu’il n’y a plus de mallettes -, la première chose qu’on lit sur le site de Martine Aubry, c’est le slogan : « La volonté du changement ». « Changement » est un terme omniprésent, un mantra du discours politique – qui se conjugue bizarrement avec une nostalgie de principe pour les trente glorieuses ou le Conseil national de la Résistance, mais chez elle, c’est du fanatisme. Madame le maire de Lille veut tout changer : la société, la démocratie, le pouvoir et la vie. Perso, j’aimerais assez qu’on me laisse décider des changements que j’entends apporter à ma vie. Ce qui me rassure, c’est que la dernière fois que les socialistes se sont lancés dans cette hasardeuse entreprise –c’est-à-dire en 1981-, ils ont vite laissé tomber. Et comme la plupart d’entre nous, ils ont regardé la vie changer en essayant d’oublier qu’ils ne pouvaient rien y faire.
Ami de longue date, Jean-Claude Michéa a, durant des années, enseigné la philosophie dans un lycée de Montpellier et il est certain que ce professeur exigeant qui a été le premier à dénoncer L’enseignement de l’ignorance a changé l’existence de pas mal de ses élèves. Je lui dois d’avoir compris les processus historiques qui ont fait de la gauche le « parti du moderne », donc du capitalisme le plus échevelé : la gauche réelle n’est pas la bâtarde mais l’héritière légitime de la gauche originelle. Ce n’est pas par accident qu’elle en est arrivée à mépriser les « gens ordinaires » – en gros, le petit blanc – pour dispenser son activisme compassionnel à des victimes plus fréquentables. On lira dans Le Testament d’Orphée des pages savoureuses et implacables sur « les esprits éclairés de Libération, des Inrockuptibles et du Grand Journal de Canal Plus ».
Michéa, c’est l’inverse de ce que les médias appellent un bon client. Avec lui, le dialogue doit se soumettre aux inflexibles rigueurs de la pensée, donc de l’écrit. Il a répondu à six des quinze questions que nous lui avons adressées mais chacune de ses réponses pourrait fournir la matière d’un livre. Je me contenterai d’exposer certaines de mes objections qui seront, je l’espère, au menu des prochains chapitres de cette discussion sans fin.
La première, qui lui est fréquemment adressée, porte sur la mythification des « gens ordinaires » qui seraient naturellement portés à pratiquer l’entraide et la solidarité, pendant que les gagnants de la mondialisation, obsédés par la seule volonté d’accumulation, inventeraient des moyens sophistiqués d’exploiter leurs semblables. Tout d’abord, la violence, la volonté de conquête, l’esprit de compétition, la haine ont toujours coexisté, sans doute en chaque être humain, avec la bonté, l’altruisme, le souci des autres, la civilité. L’affrontement permanent de ces contraires est tout simplement le moteur de l’Histoire. Et si celle-ci devait être un jour liquidée – ou si, comme le pensait Muray elle l’est déjà – elle ne tombera pas sous les coups des forces du Mal, elle périra, victime de l’illusion qu’on pourrait le faire disparaître. Une vie au cours de laquelle on n’éprouverait que des sentiments généreux, des émotions positives serait-elle encore la vie ? Cet « optimisme moral » me semble reposer sur un pari plus hasardeux encore que le « pessimisme moral » des libéraux.
Bien sûr, Michéa ne tombe dans ce panneau. Il ne se raconte pas que les pauvres sont ontologiquement bons. On perçoit cependant dans sa pensée un écho de la croyance rousseauiste que l’homme est bon et que la société le corrompt. Les analystes les plus lucides et les plus convaincants des destructions causées par l’emballement de la mondialisation au cours des dernières décennies butent sur le même angle mort. J’ai pour ma part été frappée, il y a quelques années par un brillant exposé de François Lenglet, ancien rédacteur en chef de La Tribune. La grande vague de libéralisation des années 1980 n’a pas été imposée, du sommet, par quelques puissants poursuivant de noirs desseins, elle a été voulue, et d’abord célébrée, par les sociétés. Et si aujourd’hui, la plupart des « gens ordinaires » désirent ardemment changer de système, ce n’est pas parce qu’ils ont redécouvert les valeurs de l’entraide et les joies du don, ou disons pas seulement, mais aussi parce qu’ils ont découvert que les perdants étaient infiniment plus nombreux que les gagnants et qu’ils en faisaient partie. Nombre de critiques se sortent de la difficulté en invoquant une entreprise de manipulation menée par les appareils idéologiques du Spectacle que sont la mode, la publicité, les médias. Le problème, c’est qu’ils sont exactement ce que nous voulons qu’ils soient. L’audimat, c’est moi. Vous aussi d’ailleurs. Si nous sommes victimes, c’est de nous-mêmes.
Seuls les amis du désastre, selon la belle formule de Renaud Camus, peuvent réfuter le sombre diagnostic de Michéa – et de beaucoup d’autres. Pour faire court, ça va mal. Et personne ne pense que ça ira mieux demain. À l’évidence, l’accumulation illimitée à laquelle nous nous sommes collectivement livrés, goinfrés de technologie et de consommation va devoir s’arrêter, que nous le voulions ou non – et, de ce point de vue, on a sans doute tort de ne pas écouter les partisans de la décroissance qui ne doivent pas tous penser qu’ils changeront le cours des choses en utilisant des toilettes sèches et des couches lavables. Les ravis de la crèche européenne et de la révolution mondialiste sont bien forcés de convenir que le résultat de leurs brillantes constructions n’est pas à la hauteur des promesses. L’argent-roi, ce n’était pas très exaltant, mais adorer un trône vide, c’est carrément déprimant.
Serais-je réellement « de droite » ? J’ai du mal à suivre Michéa quand il affirme que notre salut commun viendra d’un retour aux sources du socialisme originel, c’est-à-dire à ses valeurs morales. La société libérale, explique-t-il en substance, est une réponse au traumatisme des guerres de religion : hantés par les méfaits causés par les affects humains, les libéraux refusent de faire appel à des valeurs morales partagées pour fonder la paix civile, accordant un crédit démesuré au droit et au marché. Les libéraux ont parfois raison : à en juger par mon expérience de la Yougoslavie ou du Proche Orient, le commerce favorise la paix entre les peuples plus sûrement que les bons sentiments.
Qu’une collectivité ait besoin de valeurs partagées qui ne soient pas restreintes à la sphère privée – et la République peut-être plus que tout autre – est une évidence. Reste que le contrat social, en se superposant aux communautés concrètes, offre aussi à chacun la possibilité d’échapper aux solidarités de la naissance et de l’identité, à la convivialité obligatoire, à la pesante dépendance de la socialisation. Contrairement à Régis Debray, je préfère que l’Etat s’occupe de solidarité. La fraternité, c’est mon affaire. Et, à vrai dire, les communautés humaines dont on nous fait miroiter l’avènement futur m’inspirent la plus grande méfiance.
Affolés par les ravages de l’individualisme, nous finissons par oublier que l’émergence de l’individu a été une émancipation au moins autant qu’une aliénation. La société libérale ne se réduit pas au choc des égoïsmes. Elle est aussi le cadre dans lequel on peut choisir – sa vie, ses amis, ses compagnons, ses plaisirs – ce qui ne signifie nullement s’adonner à l’ubris du « tout tout de suite » ou du « ce que je veux, quand je veux ». Nous avons des obligations morales à l’égard de notre prochain. L’aimer n’en fait pas partie.
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Que peuvent avoir en commun deux pays aussi différents que la Chine et l’Allemagne ? Qu’est ce qui peut rapprocher un géant asiatique de plus de 1,3 milliards d’habitants, vendant au monde entier des produits à bas coûts, et une vieille nation industrielle de 80 millions d’âmes, ayant construit son succès sur la qualité du made in Germany ?
Les similitudes sont nombreuses, si l’on en croit Jean-Michel Quatrepoint, qui publie un indispensable Mourir pour le yuan. Elles découlent d’un même modèle de développement : un mercantilisme agressif, autorisé par la pratique d’un protectionnisme plus ou moins avoué.
« Protectionnisme » : revoilà ce concept qui divise. Si ses adeptes se font de plus en plus loquaces, ses détracteurs le sont davantage. Comme l’expliquait ici Daoud Boughezala, on ne compte plus les procès en « extrêmedroitisation » adressés aux tenants de la démondialisation. Le plus notoirement imbécile fut celui intenté par Raphaël Enthoven, qui grandiloquait récemment en ces termes : « la démondialisation est un symptôme qui se prend pour une solution, c’est une formule magique ». La Chine, comme l’Allemagne, ont dû tomber dans la potion il y a bien longtemps…
Il faut dire que ces deux pays traînent derrière eux un lourd passé, qu’ils semblent avoir décidé de solder. Plus encore que l’Allemagne d’après la seconde guerre mondiale, la Chine fut durablement affaiblie par la guerre de l’Opium, dont l’auteur nous remémore les détails avec un vrai talent d’historien. Mais depuis Mao, la « renaissance de la nation chinoise » est en marche. Avançant sur deux jambes, le communisme au plan politique et le capitalisme dans le domaine économique, ce grand pays n’aspire qu’à une chose : retrouver son rang mondial. Pour ce faire, il n’hésite pas à utiliser les règles de la mondialisation sans jamais en jouer vraiment le jeu, comme l’explique Jacques Sapir dans La démondialisation.
Quatrepoint semble partager l’avis de son confrère. Il considère que les Chinois pipèrent les dés en 2001, en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce. Il voit d’ailleurs cette entrée dans l’OMC comme « un événement éclipsé par les attentats du 11 septembre (…) et qui sera pourtant, lui aussi, ô combien, lourd de conséquences ». Car depuis lors, la Chine « accumule pour acheter le monde ». Elle détient d’ores et déjà des réserves dépassant les 3 000 milliards de dollars.
Tout comme notre cousin germain, dont l’économie est entièrement dédiée à l’exportation, la Chine a développé une économie de type mercantiliste. Le « Vampire du Milieu » [1. Selon l’expression de Luc Richard et Philippe Cohen dans leur livre éponyme], n’hésite pas à pratiquer toutes sortes de dumping. Dumping environnemental, bien sûr, mais aussi dumping social, avec le maintien de salaires extrêmement bas en dépit d’une croissance forte, et l’exploitation de nombreux mingong, ce lumpenprolétariat composé de travailleurs migrants. Pékin pratique enfin un dumping monétaire sauvage. Elle a arrimé sa monnaie au dollar, empêchant ainsi la hausse naturelle que devrait générer le dynamisme économique. D’ailleurs, la réévaluation du yuan est un sujet tabou pour les autorités chinoises.
Quelles convergences, ici, avec l’Allemagne ? Selon Quatrepoint, ces deux pays possèdent ce qui fait défaut à nombre de nations occidentales : une véritable stratégie économique. Ils ont en partage une démographie atone, qui les contraint à accumuler d’impressionnantes quantités de réserves, en prévision d’un très prochain « papy boom ». Et si le géant asiatique s’enrichit surtout au détriment des Etats-Unis, notre voisin d’outre-Rhin le fait quant à lui sur le dos…de ses partenaires européens.
Du dumping social, en Allemagne ? Certainement. Son modèle « holiste », typique de ce que Michel Albert appelait le « capitalisme rhénan », lui a permis de pratiquer sans heurts sociaux une politique systématique de gel des salaires. Dumping monétaire ? Pas à proprement parler, puisque l’euro interdit toute manipulation des taux de change. Mais l’Allemagne n’en a nul besoin. En effet, si la devise européenne est très surévaluée pour la plupart des économies de l’eurozone, elle demeure sous-cotée par rapport à ce que serait le mark aujourd’hui. Pour Laurent Pinsolle, c’est d’ailleurs l’une des raisons de l’attachement allemand à la monnaie unique : sa désintégration « serait une catastrophe pour Berlin car l’appréciation du mark réduirait les exportations allemandes dans l’ancienne zone euro ».
A Mourir pour le yuan, Jean-Michel Quatrepoint a donné un sous-titre : « comment éviter une guerre mondiale ». Outrancier, sans doute. Mais peut-être l’auteur tenait-il à répondre par avance à ceux qui scandent à l’envi, de manière tout aussi excessive: « le marché libre ou bien la guerre ! ».
Au demeurant, à l’échelle de cette Europe qui nous fut vendue comme la garantie d’une Paix perpétuelle, les récents efforts de l’Allemagne face au drame grec peinent à réparer les dégâts de sa trop longue politique de « cavalier solitaire ». Les forces centrifuges croissent chaque jour, les uns vilipendant « l’égoïsme allemand », les autres le « laxisme grec ». Dès lors, avant de mourir pour le yuan, accepterons-nous, nous, peuples d’Europe, de mourir…de l’euro ?
Immobile, l’Algérie cherche sa place dans un monde arabe en pleine mutation. Jadis à la tête d’un vaste mouvement de libération nationale, l’Algérie est aujourd’hui une gérontocratie rigide où l’élite issue de la guerre d’indépendance ne lâche rien de peur de tout perdre. Les souvenirs encore vivaces de la guerre civile des années 1990 limitent en effet le champ des possibles. A cette résignation amère s’ajoute la frustration de voir ses voisins maghrébins – l’Egypte, la Tunisie, la Libye et même le Maroc – se mettre en ordre de marche. Ainsi, faute de pouvoir rejoindre le mouvement, intellectuels et acteurs de la société civile essaient d’intégrer le grand récit du « printemps arabe ». C’est pourquoi l’anniversaire des événements d’octobre 1988, ce « printemps algérien » manqué, est l’occasion de revenir sur ce moment à la lumière des récents bouleversements du monde arabe.
Ce n’est donc pas par hasard que les tentatives de marquer l’anniversaire du printemps algérien de 1988 précèdent de quelques mois le grand rendez-vous de la mémoire collective algérienne que sera le cinquantenaire de l’indépendance (1962-2012). S’engage ainsi un bras de fer de la mémoire car le régime d’Alger entend tirer un regain de légitimité de la commémoration de l’Indépendance et de la guerre qui l’a précédée. Ce moment de célébration de la fierté nationale pourrait servir de vecteur d’unité autour des vétérans de 1962, qui monopolisent toujours le pouvoir et tentent de tenir le couvercle sur la marmite algérienne bouillonnante.
L’un des acteurs de ce « duel mémorial » est Anouar Benmalek. Professeur de mathématique et romancier, Benmalek s’emploie dans son oeuvre de revisiter le passé algérien en dénonçant tout à la fois la terreur du FLN et le fanatisme religieux. Interviewé par le quotidien en ligne Tout sur l’Algérie, il revient sur les événements d’octobre 1988, ceux-ci ayant contribué « à fissurer l’idée de la dictature » et donc préfiguré le printemps actuel qui à défaut d’être arabe est bel et bien maghrébin…
Gil Mihaely
Vous avez vécu les événements d’octobre 1988 en Algérie et vous étiez parmi les fondateurs du comité national contre la torture. Quel regard portez‑vous aujourd’hui sur le printemps arabe compte tenu des nombreuses similitudes entre les dates ?
Quand octobre 1988 est arrivé, il y avait un immense espoir en Algérie. L’espoir d’un changement qualitatif de modèle de vie, d’un avenir de démocratie, de tolérance et de liberté d’expression. On avait même appelé l’époque ayant suivi les événements d’octobre, le printemps d’Alger. Mais il y a eu ensuite les années de terrorisme. Ce printemps était devenu une espèce d’oiseau qu’un chasseur aurait abattu.
Ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte et ensuite en Libye me donne l’impression que l’histoire reprend son cours, malgré l’échec relatif de ce qui s’est passé en Algérie. Cela démontre que ce monde arabo‑berbère n’est pas condamné à changer une dictature par une autre. Qu’il n’avait pas vocation à subir ad vitam æternam les dictatures. Que c’est un monde normal qui avait le droit de penser la liberté. Cette sensation de rejoindre l’humanité dans notre quête de liberté est importante.
Les Algériens doivent aujourd’hui accueillir ce qui se passe en Tunisie et en Égypte. Pour le moment, il y a une espèce d’indifférence un peu envieuse de la part des Algériens. Ayant dans la mémoire octobre 1988, ils regardent un autre octobre 88 qui peut réussir. Mais l’Algérie est aussi un grand pays. Donc il faut que nous rejoignions le peloton des pays qui veulent la démocratie. C’est quand même étrange qu’un pays qui a fait la guerre de libération se retrouve à l’arrière‑garde. C’est terrible qu’il se retrouve soupçonné de soutenir un dictateur aussi fantasque et fou que Kadhafi.
Certains prédisent déjà l’échec des révoltes arabes à la lumière de ce qui s’est déjà passé en Algérie…
Je me refuse de penser à cela, même si j’ai une crainte réelle. Je ne souhaite pas que le monde arabe soit à ce point voué au malheur. Que l’expérience algérienne avec ces deux cent mille morts ne lui serve à rien. Elle doit au contraire attirer son attention sur le danger de changer une dictature par une autre peut être plus dictatoriale. Pour le moment, je me dis que c’est à nous de donner notre soutien à ces Tunisiens, à ces Égyptiens et à ces Libyens. Nous devons choisir d’être optimistes, c’est un choix. Toutefois, il ne faut pas l’être béatement parce que les risques existent. En Libye, on sait bien que les islamistes armés ont des positions de pouvoir non négligeables. En Égypte, les frères musulmans sont aux aguets. En Tunisie, le parti le mieux organisé est islamiste. Cela ne suffit pas pour nous condamner définitivement. Les gens qui se sont révoltés en Égypte, en Tunisie ou en Libye ne sont pas sortis dans les rues avec des slogans de types islamistes. Ce sont des gens qui ont dit simplement barakat, nous voulons vivre comme les autres, être un peu plus respectés… des choses ordinaires.
Si on choisit d’être pessimistes, il y a toutes les raisons pour l’être. Si on choisit d’être optimistes, il y a certaines raisons de l’être. C’est un choix historique pour le monde arabe. On arrive à dire une chose aussi belle : « le printemps arabe » et que certains mouvements en Europe, c’est le cas en Espagne, prennent l’exemple arabe. C’est la première fois que cela arrive. Pour les gens de ma génération, c’est une chose profondément bouleversante. D’habitude, nous ne sommes vus que comme des pourvoyeurs de fanatiques, comme des gens qui ne pensent qu’en termes de fermeture.
L’Algérie s’estime un peu à l’écart par rapport à ce qui se passe actuellement dans le monde arabe, l’échec de 1988 en est‑il la seule raison ?
Entendons‑nous sur une chose. Sur le court terme, octobre 1988 est un échec. Mais sur le long terme, il constitue l’un des principaux mouvements qui ont commencé à fissurer la notion du régime dictatorial. C’est en Algérie qu’on a commencé pour la première fois à dire qu’il n’est pas normal que le peuple n’ait pas le droit de parler. Et octobre 1988, malgré tout ce qu’on puisse dire, a quand même créé quelque chose de nouveau, la presse relativement libre. On le doit à 1988. Quand je prends un journal, je trouve des propos qui seraient impossibles dans d’autres pays arabes. La liberté de ton, avec quelques précautions, dans la presse algérienne était quelque chose de complètement inimaginable dans d’autres pays arabes. Sur le plan historique, peut être qu’on datera le début d’un grand mouvement dans le monde arabe à partir d’octobre 1988.
Ici, on tend beaucoup à dire que c’est parce qu’il y a eu 1988 qu’il y a eu les massacres, moi je pense que non. Ce n’est pas aux acteurs de 1988 qu’on peut attribuer l’échec de la démocratisation en Algérie. C’est un système complexe, les gens ont voulu essayer la solution islamiste. Ils ont voulu remplacer une unicité de pensée par une autre alors que ce n’était pas possible, on a vu le nombre de morts. Une leçon que le monde arabe va retenir.
Le changement en Algérie, vous y croyez ?
En Algérie, il y a une réalité biologique : le système. J’ai dit dans une récente interview que je ne souhaitais la mort biologique à personne. Mais je souhaite de tout mon cœur la mort spirituelle, morale et politique du système qui régit l’Algérie depuis l’indépendance. Le père, je veux dire le FLN et ses idéaux de novembre, est bien mort. Il n’y a plus que son fantôme qui s’agite encore. Aujourd’hui, le président est très âgé. Parmi ceux qui tournent autour de lui, il y a l’armée qui a encore un contrôle important sur la société.
Les gens en Algérie sont encore sous le choc des années de terreur et c’est important. Parfois j’entends des critiques faciles, comme quoi les Algériens sont silencieux devant ce qui se passe dans le monde arabe. Il faut se demander combien de peuples ont connu quelque chose d’aussi abominable, il ne faut pas l’oublier. Mais je pense que nous ne pouvons résister longtemps à l’exemple de la démocratisation surtout si les Tunisiens et les Égyptiens réussissent. En tous cas, c’est mon souhait même si la puissance de corruption du pouvoir actuel en Algérie est très forte. C’est comme un trou noir qui attire et corrompt tous ceux qui sont autour de lui.
Les gens qui ont été torturés en 1988, les innombrables intellectuels et paysans qui ont été torturés d’une manière abominable dans l’indifférence la plus totale des gouverneurs mais aussi du peuple parfois, il a aussi sa responsabilité, le jeune tunisien qui s’est immolé par le feu… Tous ces gens méritent qu’on choisisse d’être optimistes, c’est un choix stratégique. Pourquoi serions‑nous différents des personnes habitant en Europe ? Nous sommes faits aussi pour avoir le droit de choisir nos dirigeants. De les révoquer quand ça ne nous nous plaît pas. D’avoir le droit de dire que nous n’aimons pas tel régime politique sans risquer notre vie. Nous sommes tous des Homo sapiens. Je refuse de croire qu’une région pourrait être condamnée.
Entretien réalisé par Hadjer Guenanfa pour le site TSA