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Et si nous allions à Lyon ?

Traboule lyonnaise

La puérile passion de l’exotisme m’a conduit jusqu’à Lyon. Moi qui suis méditerranéen comme un phoque moine, je ne connaissais jusque-là de cette ville que l’exténuante laideur des alentours de la gare de la Part-Dieu. Dans mon idiolecte d’égaré, Lyon désignait une ville imaginaire née, par une fantasque synecdoque, de l’extension infinie de cette zone semi-commerciale livrée à la désolation. Ma coupable ignorance n’avait rien à envier à celle d’un touriste américain qui n’eût retenu de son séjour à Lyon que le fait qu’elle était « la ville d’Albert Canut ».[access capability=”lire_inedits”]

Après quatre jours de dérives à travers la ville, en compagnie d’un guide roué et admirable, mon verdict est formel : la beauté de Lyon appelle sadiquement toutes les hyperboles. Sadiquement ? Parce que, comme me l’a enseigné mon guide, Lyon est la capitale mondiale de l’euphémisme. Lorsqu’un Lyonnais est « fatigué », le pauvre homme est en réalité à l’article de la mort. Nul sport n’y est plus formellement proscrit que l’hyper-ball. J’ai ainsi passé quatre jours de terreur à tenter de dissimuler mes émerveillements devant tant de beautés, craignant à chaque instant de me faire lyncher par la foule.

Là-bas, j’ai vu au moins un Rhône et une Saône, une colline qui prie et une autre qui travaille. J’ai entendu les inimitables coups de klaxons furibards des bouchons lyonnais. Au musée des Beaux-Arts, j’ai vu une fourmi vivante. Puis j’ai vu un éléphant sur le dos et sans défense, auquel nul ne venait en aide. Je me suis fourvoyé à Fourvière. J’ai vu ses ors byzantins, sa vierge noire kachoube et ses anges agenouillés, inclinés vers l’obscurité de la prière.

Dans une splendide rue pavée, j’ai vu très distinctement un chihuahua juché sur un fauteuil de bureau. Sur les murs de Lyon, j’ai lu ces deux messages énigmatiques : « This routine is hell » et « Je suis isoplate ». Au musée Gadagne, j’ai été mis en joue par un jouteur à l’instant où j’allais arracher l’affiche de l’Exposition internationale qui se tint à Lyon en 1914, sur laquelle je venais de lire ce slogan enivrant : « L’hygiène devrait être ” l’unique source” de toutes les lois ». Baigné dans la nuit, j’ai vu le clocher en bonnet d’évêque de l’abbaye d’Ainay. Rue Adélaïde-Perrin, une aigrette s’est envolée et, baissant le nez, j’ai cueilli une marguerite. Derrière les miroitements du Rhône, j’ai distingué l’envoutant ovni violet du Sofitel.

Le tablier de sapeur n’est pas un plat mais un trou dans l’espace-temps

Je savais que Lyon était la tanière d’un éminent plantigrade bien connu des lecteurs de Causeur. J’en ai appris davantage sur cet animal de légende en me rendant au Musée de l’imprimerie. J’y ai découvert un édifiant placard invitant le bon peuple lyonnais à venir assister, le 2 février 1734, au combat à mort d’un ours et d’un taureau. Ce chef-d’œuvre de sobriété publicitaire nous promet que « l’Ours » sera « grand, fort et bien denté, ses morsures des plus dangereuses. » « Ces Animaux qui ne se sont jamais vûs, feront un spectacle très-particulier, leur férocité se réveillant à l’aspect de leurs ennemis. » Mais comme ce spectacle raffiné pourrait sembler à certains un peu fade : « L’arrivée imprévue de plusieurs gros Dogues, produira parmi ces animaux féroces des saillies, & achèvera de les jetter dans un trouble & férocité. » Comparée à cela, avouons-le, notre télé-réalité a le visage bien pâle et les couilles bien rabougries.

Mais la plus grande beauté de Lyon, ce sont naturellement ses traboules, qui en font la capitale incontestée de la dérive psycho-géographique. « Traverser Lyon » est un impardonnable pléonasme. Lyon est un labyrinthe transversal, une ville biseautée. Ses traboules sont des échappées belles dans l’espace et dans le temps qui vous pulvérisent directement dans l’envers. Lyon sait que le paradis a toujours été une saison dans l’envers. Et puis, bien sûr, il y a le tablier de sapeur lyonnais. Mais là, même ta mère peut plus lutter. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur de toute mon existence. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un plat mais d’un simple trou dans l’espace-temps.

Mais terminons plutôt sur une note de franche consternation. J’ai vu un homme nu de pied en cap entrer dans une traboule et en ressortir entièrement vêtu. Car il n’est pas rare, mon ami, que la traboule t’habille.[/access]

Septembre 2011 . N°39

Article extrait du Magazine Causeur


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