Jean-Claude Michéa

Comment peut-on être de droite ? Comme tous les enfants de ma génération, j’ai étudié les Lettres Persanes au collège. Il faut croire que je n’avais pas tout compris car c’est seulement à l’âge adulte que j’ai cessé de tenir pour une bizarrerie incompréhensible et une faute morale le fait de ne pas être « de gauche ». J’ai plutôt honte, rétrospectivement, de cette niaiserie adolescente, mais au moins prouve-t-elle que la maturité n’est pas une malédiction qu’il faudrait combattre avec la dernière énergie mais la source de nombreux plaisirs, notamment intellectuels.

Il faut croire que jeunesse ne se passe pas pour tout le monde. Quand l’homme « de gauche » – qui est aussi une femme, je suis au courant – rencontre un de ses contemporains « de droite », son regard trahit souvent la même perplexité, teintée selon les cas, de pitié ou de mépris, que celle des Parisiens de Montesquieu face à Rica et ses habits bouffants. Comme si le fait de ne pas être « de gauche » revenait à s’exclure volontairement de la famille humaine. Du reste, c’est bien cette prétention de la gauche à incarner le Bien et le Vrai qui a fini par me convaincre que je n’étais pas « de gauche ». Tout cela, certes, n’est pas très neuf : le regretté Jean Baudrillard a, d’une plume assassine, révélé les ridicules de cette « gauche divine ». Il est cependant frappant de constater que la gauche réelle fait toujours aussi mauvais ménage avec le pluralisme et que plus elle adore la « diversité », plus elle déteste la divergence. Jamais on n’a entendu tant de voix « de gauche » protester contre la « libération de la parole » et « la destruction des tabous » – qui étaient pourtant, si je ne m’abuse, des revendications de gauche. Jamais le camp du progrès n’a affirmé avec autant de netteté et de bonne conscience que l’excès de liberté était la source de tous nos maux. Les héritiers autoproclamés de Voltaire se battent sans états d’âme pour que quiconque dont ils ne partagent pas les idées ne puisse pas les exprimer.

Il est donc très mal de ne pas être de gauche. L’ennui, c’est que cela ne suffit pas à définir ce que ça veut dire de l’être. La gauche est-elle, comme me l’a lancé sur un plateau de télévision mon ami Rony Brauman, « le parti de l’égalité » ? Je ne connais pas de gens de droite favorables aux inégalités – des bénéficiaires de ces inégalités, de droite et de gauche, j’en connais une palanquée, dont je fais d’ailleurs partie. Et puis, dans la vraie vie, les inégalités ont autant progressé sous la gauche que sous la droite. Oui mais la vraie vie, ça ne compte pas. « Ce n’était pas la vraie Gauche ! » C’est bien le problème, en tout cas un des problèmes. Il existerait quelque part, dans le ciel des idées, une gauche authentiquement « de gauche » mais la gauche réelle en serait au mieux une forme affadie – la gauche qui gouverne étant pour sa part coupable de haute trahison.

Gauche, où es-tu ? On n’est pas très avancés. Lorsqu’on lira ces lignes, on saura combien d’électeurs ont signé un « engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche » pour pouvoir participer aux « Primaires citoyennes » – il est certain qu’ils ne s’engagent pas à respecter la langue française, on aimerait savoir qui a concocté cette formule lourdingue. Les communicants socialistes – qui trouvent certainement indigne d’exiger des candidats à la nationalité française qu’ils proclament leur attachement aux valeurs de la République – n’ont pas été sensibles au comique kafkaïen de leur trouvaille : faire signer un contrat moral, c’est finaud, non ? Je me demande quelles sont les sanctions prévues pour ceux dont il s’avèrerait par la suite qu’ils ne se reconnaissent pas « dans les valeurs de la gauche ». Si j’étais allé voter, peut-être m’auraient-ils demandé de signer mon autocritique avant de parapher mon acte de conversion. Cela dit, la Gauche n’est pas une église très regardante. Il est encore plus facile d’y entrer que de devenir musulman – il suffit de croire. Pour participer au grand tirage des primaires, il fallait faire acte écrit de foi : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire. » Moi j’aime l’oppression, la haine, la théocratie, l’arbitraire et le déclin.Too bad.

En vrai, si c’est comme ça, moi aussi je veux être de gauche. Mais je me méfie des clauses en petits caractères. Je suis donc allé chercher des précisions chez les bons auteurs, Jean-Claude Michéa et Martine Aubry. Eh bien, ils sont parfaitement d’accord :« la Gauche, c’est le parti de demain » (c’est du Michéa, la langue de Martine Aubry est plus, disons, instrumentale).

Le mouvement est tout et le but rien. Après l’appel aux dons – puisqu’il n’y a plus de mallettes -, la première chose qu’on lit sur le site de Martine Aubry, c’est le slogan : « La volonté du changement ». « Changement » est un terme omniprésent, un mantra du discours politique – qui se conjugue bizarrement avec une nostalgie de principe pour les trente glorieuses ou le Conseil national de la Résistance, mais chez elle, c’est du fanatisme. Madame le maire de Lille veut tout changer : la société, la démocratie, le pouvoir et la vie. Perso, j’aimerais assez qu’on me laisse décider des changements que j’entends apporter à ma vie. Ce qui me rassure, c’est que la dernière fois que les socialistes se sont lancés dans cette hasardeuse entreprise –c’est-à-dire en 1981-, ils ont vite laissé tomber. Et comme la plupart d’entre nous, ils ont regardé la vie changer en essayant d’oublier qu’ils ne pouvaient rien y faire.

Ami de longue date, Jean-Claude Michéa a, durant des années, enseigné la philosophie dans un lycée de Montpellier et il est certain que ce professeur exigeant qui a été le premier à dénoncer L’enseignement de l’ignorance a changé l’existence de pas mal de ses élèves. Je lui dois d’avoir compris les processus historiques qui ont fait de la gauche le « parti du moderne », donc du capitalisme le plus échevelé : la gauche réelle n’est pas la bâtarde mais l’héritière légitime de la gauche originelle. Ce n’est pas par accident qu’elle en est arrivée à mépriser les « gens ordinaires » – en gros, le petit blanc – pour dispenser son activisme compassionnel à des victimes plus fréquentables. On lira dans Le Testament d’Orphée des pages savoureuses et implacables sur « les esprits éclairés de Libération, des Inrockuptibles et du Grand Journal de Canal Plus ».

Michéa, c’est l’inverse de ce que les médias appellent un bon client. Avec lui, le dialogue doit se soumettre aux inflexibles rigueurs de la pensée, donc de l’écrit. Il a répondu à six des quinze questions que nous lui avons adressées mais chacune de ses réponses pourrait fournir la matière d’un livre. Je me contenterai d’exposer certaines de mes objections qui seront, je l’espère, au menu des prochains chapitres de cette discussion sans fin.

La première, qui lui est fréquemment adressée, porte sur la mythification des « gens ordinaires » qui seraient naturellement portés à pratiquer l’entraide et la solidarité, pendant que les gagnants de la mondialisation, obsédés par la seule volonté d’accumulation, inventeraient des moyens sophistiqués d’exploiter leurs semblables. Tout d’abord, la violence, la volonté de conquête, l’esprit de compétition, la haine ont toujours coexisté, sans doute en chaque être humain, avec la bonté, l’altruisme, le souci des autres, la civilité. L’affrontement permanent de ces contraires est tout simplement le moteur de l’Histoire. Et si celle-ci devait être un jour liquidée – ou si, comme le pensait Muray elle l’est déjà – elle ne tombera pas sous les coups des forces du Mal, elle périra, victime de l’illusion qu’on pourrait le faire disparaître. Une vie au cours de laquelle on n’éprouverait que des sentiments généreux, des émotions positives serait-elle encore la vie ? Cet « optimisme moral » me semble reposer sur un pari plus hasardeux encore que le « pessimisme moral » des libéraux.

Bien sûr, Michéa ne tombe dans ce panneau. Il ne se raconte pas que les pauvres sont ontologiquement bons. On perçoit cependant dans sa pensée un écho de la croyance rousseauiste que l’homme est bon et que la société le corrompt. Les analystes les plus lucides et les plus convaincants des destructions causées par l’emballement de la mondialisation au cours des dernières décennies butent sur le même angle mort. J’ai pour ma part été frappée, il y a quelques années par un brillant exposé de François Lenglet, ancien rédacteur en chef de La Tribune. La grande vague de libéralisation des années 1980 n’a pas été imposée, du sommet, par quelques puissants poursuivant de noirs desseins, elle a été voulue, et d’abord célébrée, par les sociétés. Et si aujourd’hui, la plupart des « gens ordinaires » désirent ardemment changer de système, ce n’est pas parce qu’ils ont redécouvert les valeurs de l’entraide et les joies du don, ou disons pas seulement, mais aussi parce qu’ils ont découvert que les perdants étaient infiniment plus nombreux que les gagnants et qu’ils en faisaient partie. Nombre de critiques se sortent de la difficulté en invoquant une entreprise de manipulation menée par les appareils idéologiques du Spectacle que sont la mode, la publicité, les médias. Le problème, c’est qu’ils sont exactement ce que nous voulons qu’ils soient. L’audimat, c’est moi. Vous aussi d’ailleurs. Si nous sommes victimes, c’est de nous-mêmes.

Seuls les amis du désastre, selon la belle formule de Renaud Camus, peuvent réfuter le sombre diagnostic de Michéa – et de beaucoup d’autres. Pour faire court, ça va mal. Et personne ne pense que ça ira mieux demain. À l’évidence, l’accumulation illimitée à laquelle nous nous sommes collectivement livrés, goinfrés de technologie et de consommation va devoir s’arrêter, que nous le voulions ou non – et, de ce point de vue, on a sans doute tort de ne pas écouter les partisans de la décroissance qui ne doivent pas tous penser qu’ils changeront le cours des choses en utilisant des toilettes sèches et des couches lavables. Les ravis de la crèche européenne et de la révolution mondialiste sont bien forcés de convenir que le résultat de leurs brillantes constructions n’est pas à la hauteur des promesses. L’argent-roi, ce n’était pas très exaltant, mais adorer un trône vide, c’est carrément déprimant.

Serais-je réellement « de droite » ? J’ai du mal à suivre Michéa quand il affirme que notre salut commun viendra d’un retour aux sources du socialisme originel, c’est-à-dire à ses valeurs morales. La société libérale, explique-t-il en substance, est une réponse au traumatisme des guerres de religion : hantés par les méfaits causés par les affects humains, les libéraux refusent de faire appel à des valeurs morales partagées pour fonder la paix civile, accordant un crédit démesuré au droit et au marché. Les libéraux ont parfois raison : à en juger par mon expérience de la Yougoslavie ou du Proche Orient, le commerce favorise la paix entre les peuples plus sûrement que les bons sentiments.

Qu’une collectivité ait besoin de valeurs partagées qui ne soient pas restreintes à la sphère privée – et la République peut-être plus que tout autre – est une évidence. Reste que le contrat social, en se superposant aux communautés concrètes, offre aussi à chacun la possibilité d’échapper aux solidarités de la naissance et de l’identité, à la convivialité obligatoire, à la pesante dépendance de la socialisation. Contrairement à Régis Debray, je préfère que l’Etat s’occupe de solidarité. La fraternité, c’est mon affaire. Et, à vrai dire, les communautés humaines dont on nous fait miroiter l’avènement futur m’inspirent la plus grande méfiance.

Affolés par les ravages de l’individualisme, nous finissons par oublier que l’émergence de l’individu a été une émancipation au moins autant qu’une aliénation. La société libérale ne se réduit pas au choc des égoïsmes. Elle est aussi le cadre dans lequel on peut choisir – sa vie, ses amis, ses compagnons, ses plaisirs – ce qui ne signifie nullement s’adonner à l’ubris du « tout tout de suite » ou du « ce que je veux, quand je veux ». Nous avons des obligations morales à l’égard de notre prochain. L’aimer n’en fait pas partie.

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