Home Monde L’automne 1988 fut-il un printemps algérien ?

L’automne 1988 fut-il un printemps algérien ?

Anouar Benmalek

Immobile, l’Algérie cherche sa place dans un monde arabe en pleine mutation. Jadis à la tête d’un vaste mouvement de libération nationale, l’Algérie est aujourd’hui une gérontocratie rigide où l’élite issue de la guerre d’indépendance ne lâche rien de peur de tout perdre. Les souvenirs encore vivaces de la guerre civile des années 1990 limitent en effet le champ des possibles. A cette résignation amère s’ajoute la frustration de voir ses voisins maghrébins – l’Egypte, la Tunisie, la Libye et même le Maroc – se mettre en ordre de marche. Ainsi, faute de pouvoir rejoindre le mouvement, intellectuels et acteurs de la société civile essaient d’intégrer le grand récit du « printemps arabe ». C’est pourquoi l’anniversaire des événements d’octobre 1988, ce « printemps algérien » manqué, est l’occasion de revenir sur ce moment à la lumière des récents bouleversements du monde arabe.

Ce n’est donc pas par hasard que les tentatives de marquer l’anniversaire du printemps algérien de 1988 précèdent de quelques mois le grand rendez-vous de la mémoire collective algérienne que sera le cinquantenaire de l’indépendance (1962-2012). S’engage ainsi un bras de fer de la mémoire car le régime d’Alger entend tirer un regain de légitimité de la commémoration de l’Indépendance et de la guerre qui l’a précédée. Ce moment de célébration de la fierté nationale pourrait servir de vecteur d’unité autour des vétérans de 1962, qui monopolisent toujours le pouvoir et tentent de tenir le couvercle sur la marmite algérienne bouillonnante.

L’un des acteurs de ce “duel mémorial” est Anouar Benmalek. Professeur de mathématique et romancier, Benmalek s’emploie dans son oeuvre de revisiter le passé algérien en dénonçant tout à la fois la terreur du FLN et le fanatisme religieux. Interviewé par le quotidien en ligne Tout sur l’Algérie, il revient sur les événements d’octobre 1988, ceux-ci ayant contribué « à fissurer l’idée de la dictature » et donc préfiguré le printemps actuel qui à défaut d’être arabe est bel et bien maghrébin…

Gil Mihaely

Vous avez vécu les événements d’octobre 1988 en Algérie et vous étiez parmi les fondateurs du comité national contre la torture. Quel regard portez‑vous aujourd’hui sur le printemps arabe compte tenu des nombreuses similitudes entre les dates ?

Quand octobre 1988 est arrivé, il y avait un immense espoir en Algérie. L’espoir d’un changement qualitatif de modèle de vie, d’un avenir de démocratie, de tolérance et de liberté d’expression. On avait même appelé l’époque ayant suivi les événements d’octobre, le printemps d’Alger. Mais il y a eu ensuite les années de terrorisme. Ce printemps était devenu une espèce d’oiseau qu’un chasseur aurait abattu.

Ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte et ensuite en Libye me donne l’impression que l’histoire reprend son cours, malgré l’échec relatif de ce qui s’est passé en Algérie. Cela démontre que ce monde arabo‑berbère n’est pas condamné à changer une dictature par une autre. Qu’il n’avait pas vocation à subir ad vitam æternam les dictatures. Que c’est un monde normal qui avait le droit de penser la liberté. Cette sensation de rejoindre l’humanité dans notre quête de liberté est importante.
Les Algériens doivent aujourd’hui accueillir ce qui se passe en Tunisie et en Égypte. Pour le moment, il y a une espèce d’indifférence un peu envieuse de la part des Algériens. Ayant dans la mémoire octobre 1988, ils regardent un autre octobre 88 qui peut réussir. Mais l’Algérie est aussi un grand pays. Donc il faut que nous rejoignions le peloton des pays qui veulent la démocratie. C’est quand même étrange qu’un pays qui a fait la guerre de libération se retrouve à l’arrière‑garde. C’est terrible qu’il se retrouve soupçonné de soutenir un dictateur aussi fantasque et fou que Kadhafi.

Certains prédisent déjà l’échec des révoltes arabes à la lumière de ce qui s’est déjà passé en Algérie…

Je me refuse de penser à cela, même si j’ai une crainte réelle. Je ne souhaite pas que le monde arabe soit à ce point voué au malheur. Que l’expérience algérienne avec ces deux cent mille morts ne lui serve à rien. Elle doit au contraire attirer son attention sur le danger de changer une dictature par une autre peut être plus dictatoriale. Pour le moment, je me dis que c’est à nous de donner notre soutien à ces Tunisiens, à ces Égyptiens et à ces Libyens. Nous devons choisir d’être optimistes, c’est un choix. Toutefois, il ne faut pas l’être béatement parce que les risques existent. En Libye, on sait bien que les islamistes armés ont des positions de pouvoir non négligeables. En Égypte, les frères musulmans sont aux aguets. En Tunisie, le parti le mieux organisé est islamiste. Cela ne suffit pas pour nous condamner définitivement. Les gens qui se sont révoltés en Égypte, en Tunisie ou en Libye ne sont pas sortis dans les rues avec des slogans de types islamistes. Ce sont des gens qui ont dit simplement barakat, nous voulons vivre comme les autres, être un peu plus respectés… des choses ordinaires.
Si on choisit d’être pessimistes, il y a toutes les raisons pour l’être. Si on choisit d’être optimistes, il y a certaines raisons de l’être. C’est un choix historique pour le monde arabe. On arrive à dire une chose aussi belle : « le printemps arabe » et que certains mouvements en Europe, c’est le cas en Espagne, prennent l’exemple arabe. C’est la première fois que cela arrive. Pour les gens de ma génération, c’est une chose profondément bouleversante. D’habitude, nous ne sommes vus que comme des pourvoyeurs de fanatiques, comme des gens qui ne pensent qu’en termes de fermeture.

L’Algérie s’estime un peu à l’écart par rapport à ce qui se passe actuellement dans le monde arabe, l’échec de 1988 en est‑il la seule raison ?

Entendons‑nous sur une chose. Sur le court terme, octobre 1988 est un échec. Mais sur le long terme, il constitue l’un des principaux mouvements qui ont commencé à fissurer la notion du régime dictatorial. C’est en Algérie qu’on a commencé pour la première fois à dire qu’il n’est pas normal que le peuple n’ait pas le droit de parler. Et octobre 1988, malgré tout ce qu’on puisse dire, a quand même créé quelque chose de nouveau, la presse relativement libre. On le doit à 1988. Quand je prends un journal, je trouve des propos qui seraient impossibles dans d’autres pays arabes. La liberté de ton, avec quelques précautions, dans la presse algérienne était quelque chose de complètement inimaginable dans d’autres pays arabes. Sur le plan historique, peut être qu’on datera le début d’un grand mouvement dans le monde arabe à partir d’octobre 1988.
Ici, on tend beaucoup à dire que c’est parce qu’il y a eu 1988 qu’il y a eu les massacres, moi je pense que non. Ce n’est pas aux acteurs de 1988 qu’on peut attribuer l’échec de la démocratisation en Algérie. C’est un système complexe, les gens ont voulu essayer la solution islamiste. Ils ont voulu remplacer une unicité de pensée par une autre alors que ce n’était pas possible, on a vu le nombre de morts. Une leçon que le monde arabe va retenir.

Le changement en Algérie, vous y croyez ?

En Algérie, il y a une réalité biologique : le système. J’ai dit dans une récente interview que je ne souhaitais la mort biologique à personne. Mais je souhaite de tout mon cœur la mort spirituelle, morale et politique du système qui régit l’Algérie depuis l’indépendance. Le père, je veux dire le FLN et ses idéaux de novembre, est bien mort. Il n’y a plus que son fantôme qui s’agite encore. Aujourd’hui, le président est très âgé. Parmi ceux qui tournent autour de lui, il y a l’armée qui a encore un contrôle important sur la société.
Les gens en Algérie sont encore sous le choc des années de terreur et c’est important. Parfois j’entends des critiques faciles, comme quoi les Algériens sont silencieux devant ce qui se passe dans le monde arabe. Il faut se demander combien de peuples ont connu quelque chose d’aussi abominable, il ne faut pas l’oublier. Mais je pense que nous ne pouvons résister longtemps à l’exemple de la démocratisation surtout si les Tunisiens et les Égyptiens réussissent. En tous cas, c’est mon souhait même si la puissance de corruption du pouvoir actuel en Algérie est très forte. C’est comme un trou noir qui attire et corrompt tous ceux qui sont autour de lui.
Les gens qui ont été torturés en 1988, les innombrables intellectuels et paysans qui ont été torturés d’une manière abominable dans l’indifférence la plus totale des gouverneurs mais aussi du peuple parfois, il a aussi sa responsabilité, le jeune tunisien qui s’est immolé par le feu… Tous ces gens méritent qu’on choisisse d’être optimistes, c’est un choix stratégique. Pourquoi serions‑nous différents des personnes habitant en Europe ? Nous sommes faits aussi pour avoir le droit de choisir nos dirigeants. De les révoquer quand ça ne nous nous plaît pas. D’avoir le droit de dire que nous n’aimons pas tel régime politique sans risquer notre vie. Nous sommes tous des Homo sapiens. Je refuse de croire qu’une région pourrait être condamnée.

Entretien réalisé par Hadjer Guenanfa pour le site TSA



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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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