Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du discours de François Hollande sur la finance.
Au Bourget, le 22 janvier 2012, tout comme à Paris le 11 novembre 1630, la journée des dupes tombait un dimanche… Cette fois, les premiers à être pris pour des dupes sont l’ensemble des Français à qui François Hollande affirmait sans broncher « La gauche, je l’ai dirigée avec Lionel Jospin, quand nous gouvernions ensemble le pays avec honneur et j’en revendique les avancées. » Ainsi apprend-t-on que quand on croyait naïvement être gouvernés entre 1997 et 2002 par Chirac à l’Elysée et Jospin à Matignon, c’est en réalité François Hollande qui dirigeait le pays depuis Solferino. On savait que de toutes les critiques celle qui a le plus touché Hollande concerne son manque total d’expérience gouvernementale, mais en poussant la contrevérité jusqu’au ridicule le candidat la crédibilise plus que jamais.
Dans le même registre comique, on peut relever une autre perle : doubler le plafond du livret A. À votre avis, qui en profitera ? Qui détient déjà des Livrets A affichant 15 300 euros au compteur et qui est en mesure de doubler la mise ? Eh bien, ces happy few se voient promettre un nouveau cadeau fiscal, « la niche Hollande » qui leur permettra d’échapper à l’impôt sur 15 300 euros de plus ! Ça, c’est du social !
Mais ceux que le candidat Hollande prend vraiment pour des, disons le gentiment, simples d’esprits, sont ses propres partisans et plus généralement ce qu’on appelle le peuple de gauche. Comme l’a signalé fort à propos Serge July lundi soir chez Yves Calvi, sans rien redistribuer, sans rien promettre aux chômeurs ni aux précaires, sans proposer autre chose que d’être une version sans Rolex de Nicolas Sarkozy, le candidat socialiste a enflammé la salle avec les formules les plus creuses du vocabulaire de la gauche. En réalité, il a fait bien pire : il a sciemment flatté les plus viles passions – la jalousie, la haine et la chasse aux boucs émissaires.
Il a d’abord arrosé son public de mots clés évoquant la Révolution. Avec le mot « égalité » répété 39 fois, Hollande a planté le décor. La liberté, quant à elle, a eu droit seulement à 7 occurrences. Voilà qui démontre la véritable hiérarchie des valeurs d’un homme réduisant sournoisement ce qui peut être une noble aspiration à sa plus triste dimension : l’envie. Cela fait, le candidat fait entrer l’accusé, que dis-je, le condamné sans jugement : la finance. L’Ennemi par excellence est, selon ses propres termes, « sans nom, sans visage, sans parti », mais celui qui « pourtant [nous] gouverne » et qui a pris le contrôle de nos vies. Pour donner tout de même un petit indice à ceux qui envisagent de partir à la chasse, Hollande désigne les « 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. » Pour le candidat socialiste qui n’hésite pas à évoquer la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, cela ne fait pas de doute : « la finance » du discours du Bourget n’est autre que la version 2.0 des « Aristos» , ce groupe à contours flous qui accueillait pendant quelques tristes années les ennemis des sans-culottes, quelles que soient leur naissance et leur fortune…
Pour quelqu’un qui ne cesse d’accuser son adversaire de diviser les Français, c’est fort de café de désigner à la vindicte populaire non plus 200 familles, comme au temps du Front Populaire, mais 200 000 (soit grosso modo ce fameux 1% des ménages parasites). Va-t-on demander à son voisin s’il en est, avant de savoir si on doit ou non continuer à lui dire bonjour ?
Et puis, soyons francs : « la finance », ça ne veut rien dire et ce flou prémédité cache, comme disait la grand-mère de Martine Aubry, un loup. Désigner un ennemi imaginaire et indéfini permet de masquer sa complicité avec le véritable adversaire. Car si ce qu’Hollande appelle « la finance » a pris les dimensions qu’il lui attribue c’est d’abord parce que tous nos gouvernements (y compris quand François Hollande, assisté par Jospin et Chirac, était au pouvoir…) ont décidé d’interdire aux banques centrales de leurs prêter de l’argent à taux d’intérêt raisonné ! C’est le principe- érigé en article de foi- selon lequel les déficits publics doivent être financés par les marchés qui a permis les dérives d’un système pourtant essentiel. Mais là-dessus pas un mot. Pas un mot sur la BCE ni sur l’Euro, pas une proposition pour priver d’oxygène les pires dérives financières.
On comprend mieux, à ce tarif, l’insistance de François à tacler l’homme en face de lui, et surtout l’homme. Parce que le discours hollandiste est non seulement flou, mais il n’est même pas original… Le candidat copie le président actuel qui, pas plus tard que jeudi dernier, lors de ses vœux au monde économique, attribuait la responsabilité de la crise à un seul coupable, « le dérèglement de la finance », en avançant d’ailleurs les mêmes non-solutions que son adversaire socialiste.
On pourrait comprendre, à la rigueur, que nos deux prétendants pillent réciproquement leurs programmes sur ce qu’ils ont de meilleur. Mais qu’ils se pastichent l’un l’autre pour fustiger un ennemi fantasmé contre lequel ils ne peuvent ni ne veulent agir n’est pas de bon augure.
C’est parti mon kiki pour le catalogue des propositions de François Hollande 2012. Autant le dire, je n’ai pas encore tout disséqué dans le détail. Je me suis contentée de lire dans Le Parisien de ce matin l’exclusivité du dévoilement du programme du candidat socialiste.
Première chose, voir ça en une du Parisien – quotidien autoproclamé populaire et de proximité – révèle une chose : la gauche souhaite vraiment renouer avec les classes populaires. Pas juste avec des slogans comme lors du discours du candidat au Bourget dimanche dernier.
Et puis j’ai regardé la liste, et une grande perplexité s’est saisie de moi au comptoir de mon bistrot habituel. A qui parle vraiment le programme socialiste ? A quels électeurs, pour dessiner quelle France ?
D’un côté, on parle revalorisation des allocations, sanction pour les villes qui n’ont pas assez de logements sociaux. De l’autre, on va taper sur les plus riches à coup de tranche d’impôts supplémentaires (je n’y vois pas d’inconvénients) ou sur les banques. On sanctuarise les PME, on achève les vilaines multinationales qui ne payent pas d’impôts sur les sociétés. C’est toujours séduisant.
Mais il y a comme un trou noir intersidéral entre les deux maillons de la chaîne. Un trou noir qu’on peut appeler les classes moyennes, ou populaires supérieures, enfin les Français moyens. Ceux qui gagnent entre une fois, deux fois le smic ou un peu plus, vivent en province et ne demandent rien. Ceux qui ne vont pas voir leur député quand ils ont un problème de maison de retraite pour leurs vieux parents, ni ne font jouer des hypothétiques pistons à l’inspection d’académie quand leur gosse déconne à l’école. On pourra m’opposer sans doute que ces gens-là n’existent que dans ma mémoire de française moyenne provinciale. Mais il se trouve que j’en connais – et beaucoup. Qui voteront peut-être à gauche, ou ne voteront pas. Parce que la rénovation urbaine, ou l’allocation rentrée scolaire, ils s’en foutent. Et que les banques, ils veulent bien qu’on les tape, mais que ça ne change pas le prix du caddie au Leclerc du coin le samedi.
Je ne sais pas si on peut leur parler pendant une campagne présidentielle. Je crois que Sarkozy avait réussi avec son « travailler plus pour gagner plus », qui ne veut plus rien dire quand on gagne 1200 euros et qu’on doit faire un plein d’essence à 78 euros toutes les semaines pour aller « gagner plus ». Je ne suis pas sûre que tout le monde ait voté à droite pour autant, mais ça donnait un élan, un signe qu’on soit d’accord ou pas.
Aujourd’hui, François Hollande peut avoir la main pour remettre un certain nombre de valeurs en balance et promettre à ces catégories qui font la France que ça devrait aller mieux demain. Moyennant quoi, on vend des allocs et de l’ISF. Les pauvres d’un côté, les bobos de l’autre… Et surtout qu’on ne touche pas à l’Europe de Jacques Delors. La Sainte Union Européenne qui va tout régler, assurer la prospérité et la sécurité de tous en cinq ans, là où elle n’a pas pu faire grand chose – restons polie – en plus de vingt-cinq années. Il suffira de négocier des nouveaux traités, des nouveaux accords avec l’Allemagne. Pas un mot non plus sur la mondialisation, qui se résume à une asymétrie du commerce mondial en défaveur de cette zone soi-disant favorisée qu’est l’Europe de l’Ouest.
Ce qui est somme toute assez paradoxal quand, dans le même temps, on envoie Montebourg parler réindustrialisation, fermetures d’usines, protectionnisme et made in France partout dans le pays. La démondialisation, cette arme électorale à destination du Français moyen se retrouve engloutie, dans le Blédina programmatique du candidat socialiste. Par charité, je ne reviens même pas sur le vote des étrangers aux élections locales, le mariage et l’adoption gay, ou la décentralisation avec une étape supplémentaire, qui pourraient être soutenables si par ailleurs le minimum syndical était assuré.
On me dira, tout s’amende, se corrige, se règle en fonction des circonstances et des mises en garde des uns ou des autres. Malheureusement, ou heureusement pour les socialistes, le bon air du sommet des sondages permet de dire des conneries à longueur de journée sans trop se poser de questions.
Mais faîtes gaffe, néanmoins, mes chers amis experts socialistes qui avez fait l’ENA quand la culture générale n’était pas encore un gros mot à Sciences Po. Souvenez-vous de la roche Tarpéienne, du Capitole et toussa toussa…
Connaissez-vous Pierre Lellouche ? Le secrétaire d’Etat au déficit du commerce extérieur vient de sortir de l’anonymat dans lequel il s’est injustement confiné depuis trop longtemps.
Pour ce faire, il s’est essayé, lui aussi, au rôle du porte-flingues de la Sarkozie. Pleine de créativité, sa dernière sortie donne : « Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon utilisent des propos des années 30, voire de Vichy ».
Oui, vous avez bien lu. La bande des trois démondialisateurs est responsable de tous les maux de la France qui, comme RESF ne cesse de le rappeler avec la vigilance nécessaire, reste engluée dans ses vieux démons des années 1940. Méluche, Nono et Marine n’ont pas seulement le tort de remettre en cause le libre-échange mondial, dont M. Lellouche constate les vertus au quotidien tant les chiffres du commerce français laissent admiratifs.
Des vichystes, donc. Des salauds en puissance qui n’attendraient que leur arrivée au pouvoir pour suspendre la Constitution, avec tous les sacrifices sociaux et humains que cela inclut. Car en plus des rafles, omniprésentes dans l’imaginaire sans-papiériste, le régime de Vichy s’est aussi singularisé par un anti-syndicalisme féroce et un sens du social pour le moins modeste.
On saura gré à Pierre Lellouche de nous avoir alerté sur ce grand danger à nos portes. Pour que l’on ne nous accuse pas de flagornerie excessive à son égard, concédons toutefois qu’un gouvernement antisocial qui manie la politique du verbe pour dissimuler ses propres turpitudes, ça le connaît…
Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely
Élisabeth Lévy. Depuis trois décennies, au gré des traités européens, nos gouvernants cèdent des fractions de la souveraineté nationale, installant en France ce que vous avez qualifié de « sentiment de dépossession ». En prime, ils font la danse des sept voiles devant les agences de notation. En somme, après avoir renoncé au pouvoir d’agir sur les choses, nos gouvernants se battent le dos au mur pour en recouvrer une parcelle. Sommes-nous arrivés à l’épuisement du modèle démocratique ?
Marcel Gauchet. Tout dépend de ce que l’on entend par « démocratie ». Si elle se définit par les libertés individuelles, on peut soutenir très légitimement, au regard de l’expérience historique, qu’il n’y a jamais eu autant de démocratie. Quand on interroge des jeunes gens, c’est d’ailleurs la seule chose qui leur paraisse avoir un sens : on est en démocratie si on est libre de faire ce qu’on veut. Sommes-nous écoutés par la police politique au moment où nous tenons de si mauvais propos ? Risquons-nous d’être embastillés pour mal-pensance ? Évidemment non. Jamais la liberté de « faire ce qu’on veut » n’a été aussi grande pour les individus. Si on définit la démocratie par l’indépendance privée, alors nous sommes plus que jamais en démocratie.
ÉL. À l’évidence, vous ne vous contentez pas de cette définition…
Cette définition est tellement partielle qu’elle en est fausse. La prédominance des libertés individuelles, qui est l’une des dimensions de la démocratie, a fini par occulter la deuxième dimension au point de l’avoir rendue presque incompréhensible pour une grande partie de la population. Étymologiquement − inutile de faire le pédant −, la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple » en termes modernes, la souveraineté du peuple, la souveraineté de la nation.[access capability= »lire_inedits »] C’est cette conception ancienne qui, pour le dire très sommairement, désigne la capacité d’une collectivité politique à déterminer ses grandes orientations, qui semble se diluer, en tout cas en Europe. C’est en effet l’Europe qui, sortant de l’espace démocratique traditionnel, invente un nouvel esprit des démocraties, à base de désinsertion de l’indépendance personnelle de toute communauté politique.
Gil Mihaely. Qu’est-ce qui fonde cet « esprit démocratique » si ce n’est plus le fait que la souveraineté appartient au peuple, quand bien même il l’exercerait par la voix de ses représentants ?
Je dirais qu’un nouveau compromis s’est instauré entre gouvernants et gouvernés : comme individus, ceux-ci jouissent de libertés maximales, la puissance publique leur garantissant de surcroît une certaine sécurité avec l’assurance-chômage, l’assurance-vieillesse ou le RMI, en échange de quoi les gouvernants déterminent les options fondamentales sans rien demander à personne : circulez, cela ne vous regarde pas !
ÉL. En somme, nous aurions troqué nos prérogatives de citoyens contre des allocs ?
Je dirais les choses différemment. Le credo de ces démocraties d’un type nouveau, c’est : « Occupe-toi de toi ! » Le phénomène historiquement inédit, c’est que, dans nos sociétés, la vie privée est le seul horizon spontané des gens. Le reste relève des élites. Le retour même du mot « élite » avec, là encore, un sens totalement nouveau, est d’ailleurs très significatif : il désigne les couches sociales qui sont supposées savoir ce qu’il faut faire en matière de cadre collectif, au nom d’une compétence d’ordre technique. Ce partage des tâches repose implicitement sur l’idée qu’il y a accord sur les fins : le but du jeu est de devenir plus riche, à charge pour les élites de mettre en œuvre les moyens adaptés, étant entendu qu’elles sont les mieux placées pour penser ce qui favorisera l’accroissement global de la richesse. Il peut y avoir, entre majorité et opposition par exemple, discussion sur les moyens, pas sur les objectifs ultimes : raison pour laquelle nous avons le sentiment, largement fondé, qu’il n’y pas de vrai choix.
GM. Si je comprends bien, ce n’est pas la servitude volontaire, mais l’irresponsabilité volontaire ?
Il est indéniable que cette espèce de dépolitisation complète de la démocratie n’a pu avoir lieu qu’avec un large consentement des populations. Certes, les populations ne se montrent pas particulièrement enthousiastes parce qu’elles craignent que les choix des dirigeants ne soient pas aussi éclairés qu’il le faudrait pour parvenir à l’efficacité économique qui leur garantirait les retombées qu’elles attendent. Mais dans l’ensemble, elles s’en accommodent assez bien. Dans un pays comme le nôtre, où 60 % des revenus distribués sont des revenus de transfert, ce que veulent les gens, c’est être sûrs que leur compte en banque sera crédité en fin de mois.
ÉL. D’accord, mais alors, où est le problème ? À ce que je sache, et malgré les braillements indignés dénonçant le supposé abandon du merveilleux « modèle social français », elles sont payées, non ?
Eh bien justement, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un problème. Même s’ils ne le formulent pas en ces termes, les gens sentent que le sens politique initial, et sans doute fondamental, de la démocratie s’est totalement perdu dans le mouvement d’émancipation des individus, autrement dit que la sécurité matérielle partagée ne suffit pas à construire une collectivité. Pour idéale qu’elle soit, cette liberté privée, qui ne donne aucune espèce de pouvoir sur la chose publique, suscite en effet un sentiment de perplexité, voire d’angoisse. De fait, cette liberté ne veut pas dire grand-chose. Mais en même temps, cet évidement interne de la démocratie sur le plan politique est une réalité solidement installée. Et c’est cette réalité qui est au cœur de la construction européenne.
ÉL. Nous reviendrons sur la question européenne. Peut-être y a-t-il, comme vous le sous-entendez, le sentiment diffus d’avoir perdu quelque chose de précieux en acceptant le « deal démocratique » tel que vous l’avez défini. Mais le malaise ne vient-il pas plus prosaïquement du fait que ça ne marche pas ?
Si on confie les manettes à un groupe spécifique, encore faut-il qu’il puisse les actionner. Aujourd’hui, le problème n’est pas qu’il n’y ait personne aux commandes, mais que les commandes ne répondent plus.
D’une part, il est vrai que les gouvernants n’ont plus tout à fait accès aux commandes ; d’autre part, et c’est la nouveauté de la période historique où nous nous trouvons, ils ne cessent, pardonnez-moi l’expression, de faire des conneries. Seulement, pour que le « deal » entre les élites et la base puisse fonctionner, il faut que les élites − au-delà des quelques indélicatesses qu’elles seraient conduites à commettre −, soient vaguement compétentes. Lorsque l’impression s’installe qu’elles sont, ces élites, composées de nuls portés vers des choix désastreux et tendant à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable, on cesse de leur faire confiance. Or, la confiance est l’ingrédient fondamental de cette espèce de nouveau pacte social − comme d’ailleurs de tout pacte social. Ce qui rendait le marché acceptable, c’est qu’il était « gagnant/gagnant » : in fine, le système était perçu comme fonctionnant peu ou prou de manière avantageuse pour tout le monde, même s’il était plus avantageux pour certains que pour d’autres. À partir du moment où on disposait d’une incroyable capacité de réponse sociale, et où, en conséquence, on ne laissait tomber à peu près personne, un certain niveau d’inégalités paraissait acceptable. Dès lors que ce n’est plus vrai, ou moins vrai, on revient à la case départ : d’où la nécessité d’inventer un nouveau pacte social.
ÉL. Tout d’abord, vous avez dit vous-même qu’en France, 60 % des revenus provenaient de transferts. Que l’État-Providence soit moins prodigue est un fait, mais il a encore de beaux restes ! D’autre part, vous semblez faire peu de cas de ces libertés individuelles devenues l’alpha et l’oméga de la démocratie. La « paisible jouissance de l’indépendance privée », dont parle Benjamin Constant, n’est-elle pas une merveilleuse conquête à laquelle vous et moi ne renoncerions pour rien au monde ?
Évidemment ! Ce que je veux juste souligner, c’est que l’accroissement indéfini de ces libertés ne saurait être le seul objectif de la société politique. Est-ce que cette formidable liberté d’aller et de venir, de dire et de jouir, voire de s’affranchir des contraintes morales, a du sens quand par ailleurs vous ne pouvez agir sur rien de ce qui façonne votre environnement ? Dans un régime communiste, la moindre parole pouvait vous faire coller au mur. Cela voulait au moins dire qu’elle avait une portée. Nous, nous pouvons dire tout ce que nous voulons, mais cela n’a aucune conséquence ! C’est ce phénomène que j’appelle « dépossession ». Certes, l’horizon personnel de chacun est dégagé de toute contrainte mais, en même temps, personne n’a la moindre influence sur le monde dans lequel il vit, y compris sur ce qui commande sa vie quotidienne : qu’il s’agisse du travail, de l’urbanisme, des règles qui régissent les relations sociales, on ne peut rien faire. Et il y a une logique implacable là derrière : si je suis libre, les autres le sont aussi. L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous.
Daoud Boughezala. Dans ces conditions, faut-il espérer − ou craindre − un « Printemps français/européen » ?
Non. Il n’y a rien de tel à l’horizon. De la protestation, du vacarme, du tumulte, oui, tant que vous voulez, du soulèvement, non. Si chacun a droit à son quart d’heure d’indignation, comme à son quart d’heure de célébrité, la période que nous vivons se caractérise moins par la révolte que par le malaise ou l’incertitude. Quelque chose ne va pas sans qu’on sache très bien quoi. Pour se soulever, il faut deux choses : une idée claire de ce qu’on refuse et une idée claire de ce qu’on veut. Or les deux manquent. Difficile de se rebeller contre quelque chose dont la contrainte est mal identifiable. Certes, il y a une cage, mais elle est confortable et dorée.
ÉL. De moins en moins malgré tout…
En tout cas, les maîtres sont bienveillants. Car il y a des maîtres, et consentement à ce qu’il y ait des maîtres. Tout ce qui relève de l’encadrement collectif est perçu comme situé en dehors de la vie privée, autrement dit : « Cela ne me regarde pas. Je m’en remets aux professionnels. Qu’ils se débrouillent, sauf, naturellement, lorsque leurs initiatives piétinent mes plates-bandes. » L’évolution oligarchique de nos régimes est en phase avec la dépolitisation des citoyens.
GM. Cette division du travail n’est-elle pas le destin logique de sociétés de consommation composées d’importantes classes moyennes éduquées et éclairées, donc l’aboutissement des révolutions industrielles, économiques et politiques qui ont transformé l’Europe en deux siècles ?
Votre question me fait penser à la thèse de Raffaele Simone sur le « monstre doux » que serait devenu l’État démocratique dans des sociétés manquant cruellement de « damnés de la terre ». Les « forçats de la faim » vont aux « Restos du cœur », ce qui réduit quelque peu l’intensité de la lutte des classes. Reste que cette thèse ne permet pas de résoudre une contradiction criante : dans des sociétés éduquées où l’ensemble de la population bénéficie d’un niveau d’information incomparable, les gens devraient avoir l’impression qu’ils ont « le droit de la ramener ». Pourtant, c’est tout le contraire qui se passe. Voilà pourquoi nous sommes dans un moment historique particulier dont il est légitime de se demander, en effet, s’il n’est pas celui de la fin de la démocratie − en tout cas de la démocratie old school. Ce que je ne crois pas.
ÉL. Ce moment n’est-il pas plutôt l’aboutissement logique de ce que vous avez appelé la « société des individus » ?
Logique ? Drôle de logique ! Encore une fois, il y a une légère contradiction : comment peut-on être à la fois un individu autonome et un zombie qui ne sait rien de ce qui lui tombe dessus, qui ignore tout de son destin ? C’est une curieuse manière d’être un individu. Quand tout roule, cette contradiction génère simplement un vague malaise qui reste gérable, mais dès qu’une crise se profile, la tension devient difficilement supportable.
GM. J’insiste. Ces classes moyennes éduquées et surinformées sont-elles gouvernables sous quelque régime que ce soit ? Il y a consensus pour dire que rien ne va mais, quand il s’agit de savoir ce qu’il faudrait faire pour que ça aille, on a 65 millions de présidents de la République…
Ce constat n’est qu’à moitié vrai. Il y a bien une délégitimation spontanée de l’autorité, mais, si votre diagnostic était juste, les citoyens devraient être dans un état d’insurrection perpétuelle. Or, on observe au contraire une large résignation devant des mesures présentées comme techniques et indispensables.
GM. Peut-être mais, pour établir le tracé d’une route départementale, il fallait trois mois sous Napoléon III, trois ans sous la IVe République… il en faudrait trente aujourd’hui. Chacun connaît ou prétend connaître la loi, et se trouve de surcroît à deux coups de fil d’un député, d’un haut fonctionnaire ou d’un élu local…
Il est vrai que l’association des riverains est un acteur fondamental de la vie publique ! Ce que vous dites est absolument juste mais, au final, cela n’empêche pas EDF de tirer ses lignes à très haute tension ou la SNCF de construire des liaisons TGV − dans un désordre indescriptible au demeurant. Mais le plus curieux, c’est qu’il soit aussi difficile de réaliser une autoroute et aussi facile de créer une Banque centrale européenne : là, personne ne moufte ![/access]
Lorsque quelqu’un est à la fois la cible de Stéphane Guillon et de Chantal Perrichon, l’intégriste présidente de la Ligue contre la violence routière, il devient urgent de le défendre. C’est pourquoi, une fois n’est pas coutume, je vais prendre la défense de Nadine Morano.
Alors qu’elle était le centre d’un cortège officiel, l’un de ses motards a percuté un piéton, lequel vient de sortir de l’hôpital avec un arrêt de travail de trois mois. Voici donc la ministre au centre d’une nouvelle polémique. Et notre Guillon de la moquer sur twitter, alors qu’elle n’y est absolument pour rien, puisqu’elle consultait un dossier, bien tranquillement à l’arrière de son véhicule, en train de rejoindre un avion à Villacoublay, lequel devait la transporter à Sarrebourg auprès du Premier Ministre[1. Et non dans sa ville de Toul, comme il avait été d’abord annoncé, certainement pour lui nuire.]. Et Madame Perrichon, la dame qui veut mettre des mouchards sur toutes nos autos, de fustiger l’existence même de cortèges officiels pour les ministres. C’est bien connu, un ministre est plus utile dans un embouteillage qu’au boulot.
Or, lorsqu’on lit le témoignage du jeune piéton, ce dernier n’en veut absolument à personne, ni au motard, ni évidemment à la ministre. Il n’a visiblement pas regardé, il n’a pas entendu les sirènes puisque il avait mis ses écouteurs. Il a été touché par le comportement de Nadine Morano qui s’est préoccupée de son cas et qui a eu des gestes aux antipodes de son image médiatique[2. Image dont elle est co-responsable avec les médias, dois-je préciser.]. Et il ne lui en veut pas du tout. Bref, c’est visiblement un type bien, qui se sent lui-même responsable de ce qui lui arrive, et ne cédera donc à aucune « envie de pénal » (P. Muray), à contre-courant des moeurs de notre époque.
C’est pourquoi ce jeune homme nous donne une leçon de vie. Il en donne une à Guillon, à Perrichon, aux sociétés d’assurances, tous ceux qui profitent de cette judiciarisation folle et ceux qui n’ont pour obsession que de faire payer l’autre. Mais il en donne une aussi à Nadine Morano, qui pourra méditer sur cette attitude, elle qui a le papier bleu plutôt facile, aussi bien avec les journalistes qu’en face des citoyens lambda.
Metz et Gandrange sont devenues depuis peu le centre du monde. Marine y débuta sa campagne, Nicolas vint y présenter ses vœux, François y était, Corinne y passa plus discrètement et voici que Jean-Luc investit le Palais des Sports flanqué de son alter-ego d’outre-Sarre Oskar Lafontaine. Metz et Gandrange sont les étapes obligées du candidat en tant que lieux paradigmatiques des promesses sarkozyennes non tenues, de l’hémorragie militaire à l’aciérie bientôt mangée par la rouille.
C’est une adjointe au maire socialiste de Metz qui vient introduire le meeting, se félicitant au passage du bonheur radieux qui remplace la torpeur livide ayant enserré la malheureuse ville durant les 36 années du règne d’un minotier de droite (frissons d’horreur dans la foule), véritable satrape qui avouait préférer Claude François à Stockhausen…
La salle est rapidement comble, seul le service d’ordre est basané, quelques drapeaux tricolores semblent égarés dans une voilure à dominante rouge. L’adjointe annonce fièrement que nous sommes 2500 et cela m’effraie un tantinet, moi qui ne suis pas allé dans un meeting politique depuis Juquin en 1988 ! Elle s’attarde sur la splendeur festive du renouveau socialiste, la multiplication des vélos, les cantines scolaires et l’animation culturelle obligatoire pour tous, puis passe la parole à l’Oskar (passons sur les trois films éducatifs pour attardés qui tiennent lieu d’entracte). Oskar c’est l’amitié rouge franco-allemande. Avec son bel accent teuton, il dénonce Merkozy (la salle fait houuuu), tempête contre le coup de couteau dans le dos des souverainetés populaires, cite Rosa Luxemburg et fustige les marchés jamais rassasiés auxquels il faut couper l’appétit (applaudissements nourris). Puis il annonce la création d’un fonds de développement et la tenue d’un sommet alternatif européen avant de souhaiter une belle victoire à son ami Jean-Luc auquel il cède la place. Je suis déçu, j’attendais une jam session et c’est chacun son tour.
Jean-Luc s’avance enfin, bel orateur, la fibre tribunicienne avec des éclats comme tous les éloquents, flagorneur, populiste assumé et ça c’est plutôt aimable : séduction de cette absence d’humilité du camarade qui vous parle d’égal à égal avant de vous mettre une balle dans la nuque.
Une heure durant, il va articuler son discours autour de deux axes : l’opposition à la finance et le repoussoir du Front National[1. Sur la « semi-démente », je vous renvoie à l’article de David Desgouilles qui dit les choses comme il faut les dire.]. A ce propos, il sait sur quelles terres il vient chasser, beaucoup d’ouvriers et tout particulièrement dans cette Lorraine désindustrialisée votent Le Pen, d’autant plus que l’immigration, ici, fut massive. Les anciens fiefs communistes sont tombés les uns après les autres comme les cheminées des usines. « Le rouge est de retour-la classe ouvrière est le moteur de l’Histoire ; la planification écologique-le contrôle des loyers ; 14 tranches d’impôts ; le smic à 1700 euros ; maintenir la retraite à 60 ans coûte que coûte ; relativiser la dette ; la relance de l’activité non productiviste » : autant de thèmes d’un programme syncrétique qui se balade quelque part entre le bon sens paysan et la vieille rhétorique marxiste saupoudrée d’altermondialisme (Chavez, Morales) et de morale scolaire.
Ca ne sent pas le laogai[2. Camp de « rééducation » communiste chinois.] mais la solidarité un peu factice. La ferveur du public est celle d’amateurs convaincus. Pendant ce temps, Méluche gesticule, hausse le ton, cause en clin d’œil comme-à-des-potes, fait des blagues, manie le witz et les ficelles scéniques en excellent acteur qu’il est.
« Place au Peuple-l’Humain d’abord » : le double exergue du Front de Gauche propose une synthèse non dogmatique (quoique…) de ferveur communiste, de solidarité ouvrière, de justice sociale, d’humanisme petit-bourgeois et d’autogestion qui veut ratisser large, dans une sauce sans histoire, comme si le communisme réel n’avait jamais vécu ! Ne restent que les acquis des luttes ouvrières à scander comme des mantras avec les bons mots à faire pleurer les foules en lutte: « Nous sommes les partageux », « Ici vous êtes chez les Gaulois de toutes les couleurs » histoire de réaffirmer que la gauche, la vraie, celle qui a de vrais morceaux d’ouvriers dedans, aime tout le monde et que toutes ces histoires autour de prières de rue ça n’est que de la propagande pour l’Ennemi Intérieur, le vrai, le Front national.
Tout ça me laisse une désagréable impression de bourrage de crâne réitéré. Religieusement, Mélenchon nous dit : n’ayez pas peur, communiez, vous êtes le Peuple, les républicains rouges invisibles, car dans les médias on ne voit que les « belles personnes » : ça fait froid dans le dos, non?
Il est pourtant deux points sur lesquels je l’ai trouvé non pas convaincant mais brillamment juste : primo la « hiérarchie des normes » soit la priorité de la loi sur l’accord, bonne pédagogie du refus d’une république contractuelle et corporatiste, qui hélas perdure[3. L’occasion pour lui d’évoquer on désaccord avec le camarade Hollande, le seul moment durant lequel il aura cité un de ses concurrents de gauche.]. Secundo, l’importance stratégique de la formation professionnelle. Là on sent qu’il est dans son domaine. Je me souviens d’ailleurs de l’enthousiasme d’un ami directeur de CFA, plutôt de droite, lorsqu’il avait reçu la visite de Mélenchon, alors ministre de Jospin en charge de ce secteur sinistré.
Le spectacle s’achève dans la joie-camarade, la fraternité riante en lutte contre la financiarisation, la ploutocratie américano-sioniste, non là je confonds, il n’affuble pas la loi de 1973 du nom de Rothschild comme le font hypocritement ses amis d’Attac : Mélenchon est malin et en campagne ! Revenant à ses premières amours, il cite Victor Hugo, les larmes aux yeux puis Rousseau « avec de l’argent on fait tout sauf des citoyens ».
L’Internationale retentit et toute la salle chante poing levé, j’ai presque envie de trouver cela beau, puis nous entonnons la Marseillaise que personne n’ose siffler : c’est réellement beau. Décidément, le rouge n’est pas ma couleur préférée…
Frédéric Beigbeder, si j’en crois les critiques, débute là où finit Woody Allen. Comme ils n’ont pas toujours apprécié Midnight in Paris, l’éloge est ambigu. D’ailleurs, avec Frédéric les compliments sont toujours ambivalents : on lui reconnaît tous les dons, mais on chipote sur l’usage qu’il en fait : pas assez d’épaisseur romanesque, trop de frivolité et d’autodérision, un dilettantisme affiché sauvé par quelques formules dont on ne sait si elles sont glanées dans les agences de pub ou chez les meilleurs moralistes français.
Ce qu’on ne souligne pas, c’est que Frédéric Beigbeder est d’abord un remarquable cinéaste, bourré d’idées visuelles, soignant ses dialogues, trouvant toujours le bon tempo, dirigeant ses acteurs avec subtilité, surprenant à chaque plan le spectateur et le séduisant avec une grâce innée. Romantique ? Cynique ? Ni l’un, ni l’autre, même quand il joue sur les deux tableaux. Simplement à bonne distance, tout en donnant l’illusion qu’il se dévoile entièrement. Il a trouvé en Gaspard Proust un alter égo épatant et en Joey Starr un comparse qui emporte le morceau.
La plupart des écrivains qui se lancent dans le cinéma font des films prétentieux et ratés, ratés parce que prétentieux. Si Frédéric Beigbeder a réussi L’Amour dure trois ans, c’est parce qu’il a choisi la voie inverse : celle de la légèreté, saupoudrée d’un sentimentalisme à la Michel Legrand et d’un hommage à l’un des plus grands écrivains vivants : Paul Nizon.
Il n’a pas tourné un film nombriliste : il s’est coulé dans une forme romanesque parfaitement adaptée à ce que le cinéma français a de meilleur : le badinage amoureux, légèrement licencieux et toujours plaisant, tels qu’Eric Rohmer, hier, ou Emmanuel Mouret, aujourd’hui, le pratiquent. Avec une touche de snobisme intellectuel et parisien en plus, qui lui appartient en propre et qui n’est jamais complaisant. Il nous manquait en France un Woody Allen. Réjouissons-nous : nous l’avons enfin !
Voilà deux siècles que nous sommes entrés dans l’âge de la démocratie. Tout observateur honnête en conviendra, des boucheries napoléoniennes à l’abomination des camps de la mort, des tranchées de Verdun à Dresde, l’homme n’a guère connu âge plus barbare. Dans ces conditions, est-il si certain que la démocratie soit « le pire des régimes à l’exception de tous les autres » ? La formule de Churchill qu’un panurgisme de circonstance nous fait répéter sans soupçonner une seconde qu’elle pourrait être un pur sophisme, ne peut justifier à elle seule notre adoration spontanée d’un système politique dont la défense consiste généralement à accuser les autres des crimes qu’il commet ou, quand il est pris en flagrant délit, à les imputer à une résurgence inconsciente d’autre chose que lui − un reste de monarchie pour la corruption des élites, un glissement totalitaire quand il a recours à la torture ou les mauvais penchants du peuple quand celui-ci porte un tyran au pouvoir par les urnes.
Nous croyons à la démocratie, ce qui nous rend incapables de la penser. Puisqu’on m’autorise à jouer le rôle du diable en l’attaquant dans son principe même, je tenterai d’élucider ce qui, du point de vue des idées pures, la distingue des autres régimes.
L’Occident connaît deux grandes méthodes d’organisation de la vie de la Cité : la méthode aristocratique et la méthode démocratique, chacune ayant donné naissance à de nombreuses variantes, molles ou excessives.[access capability= »lire_inedits »] La première, qui a peu ou prou dominé l’Europe de la polis grecque à 1789, présuppose une différence fondamentale dans la participation des habitants aux affaires publiques ; la seconde table sur l’identité de nature de ces mêmes « habitants » (terme que l’on choisira faute de mieux, car il s’applique aux citoyens comme aux sujets). Si on admet que les deux types de régime visent le même but, à savoir le bien commun, l’opposition entre eux tient à la sélection de ceux qui exercent le pouvoir politique − et qui doivent toujours, au bout du compte, en assumer la responsabilité. Si la monarchie a perduré des siècles, ce n’est pas par l’oppression, aussi nombreux aient été ses forfaits, mais parce qu’elle ne pouvait pas s’écarter durablement du bien commun.
D’Athènes à l’Ancien Régime, l’élite habilitée à gouverner la Cité, la nation ou l’empire a toujours fini par payer le prix de sa politique. Ce fut souvent en mourant à la guerre. Pour Louis XVI, ce fut la Révolution. D’un point de vue strictement politique, il n’est pas forcément injuste qu’il ait payé de sa tête − stricto sensu − la désagrégation politique et sociale qu’il n’avait pas créée. Il était responsable pour ses prédécesseurs qui avaient laissé s’installer une trop grande injustice. Le peuple était en droit de lui demander des comptes. De même, dès lors que le système aristocratique confie explicitement le pouvoir à la noblesse, la persécution de la noblesse qui suit sa chute est inscrite dans sa logique même.
Dans la foulée, la Révolution inversa les bases du système qu’elle venait de renverser en proclamant que le socle de la politique serait désormais la citoyenneté. Mais tout en se référant abondamment à la Grèce antique, les révolutionnaires modifièrent notablement la signification du mot et de l’idée en accordant son bénéfice à la totalité des membres de la nation. Ainsi, la Révolution confia au peuple le pouvoir d’un monarque absolu – dans le vocabulaire des contre-révolutionnaires, il devint un « tyran ». Cela, aucun autre régime ne l’avait fait avant elle. L’une des conséquences les plus significatives de ce bouleversement ontologique de la politique fut l’instauration de la conscription, mesure éminemment, fondamentalement, démocratique.
Les boucheries des deux siècles écoulés auront donc, en grande partie, été des boucheries démocratiques. Si « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », le droit de vote, c’est le droit − ou le devoir − de tuer − ou de mourir. Inéluctablement, il n’y a plus ni civils, ni militaires. Dans la logique démocratique, tous sont à parts égales les responsables et les exécutants d’une politique, « la plaie et le couteau et la victime et le bourreau », disait Baudelaire. De même que Louis XVI était dépositaire des fautes et des crimes de ceux qui l’avaient précédé sur le trône, l’enfant de Dresde payait les fautes ou les crimes de ses parents qui, en votant Hitler, avaient déclenché la guerre qui ravageait l’Europe. Il payait pour les enfants anglais morts dans les bombardements de Londres, pour les enfants juifs envoyés à la mort. Mais pourquoi s’indigner sur les enfants assassinés ? Après tout, si tout le monde est responsable, personne n’est innocent. Alors, il faut au moins poser la question : et si les enfants assassinés n’étaient pas des dommages collatéraux de la démocratie, mais son destin inéluctable ?[/access]
On peut penser ce qu’on veut de la loi énième mémorielle votée hier par le parlement (en l’occurrence, vous vous en doutez bien, je n’en pense que du mal), ça n’empêche pas d’être profondément excédé par les réactions que cette loi inutile a provoqué en Turquie, et chez son premier ministre, mais pas que.
Ainsi le ministre turc de la Justice, Sadullah Ergin, a dénoncé « un manque total de respect pour la Turquie », le ministère des Affaires étrangères a, lui, « condamné fermement » dès la nuit de lundi à mardi cet « acte irresponsable » de la France.
Plus viril, le ministre du Travail Faruk Celik s’est fendu d’une déclaration tout en muscle : « Sarkozy, passera dans l’Histoire comme l’homme qui a massacré l’Histoire »
Mais c’est bien sûr l’excellent premier ministre turc, l’« islamiste modéré » Recep Erdogan qui emporte la timbale en parlant carrément a parlé d’une loi « entièrement nulle et non avenue », « discriminatoire », et pendant qu’on y est carrément « raciste » . Dans la foulée il a bien sur annoncé des mesures de rétorsions : « Nous allons annoncer notre plan d’action en fonction des développements sur ce dossier ».
Des représailles donc mais qui restent dans le flou, nul ne peut dire pour l’instant si la Turquie va boycotter le roquefort, demander une résolution du Conseil de Sécurité ou bien envoyer des flottilles militantes vers le Havre ou Saint-Tropez…
Une certitude, toutefois, selon le quotidien HaberTürk, Recep Erdogan aurait affirmé son intention de ne plus se rendre en France en cas de promulgation de la loi, tant que Nicolas Sarkozy serait au pouvoir. Tu parles d’une sanction !
Depuis ce week-end, la guerre de la com fait rage. Le Président de la République, qui comptait très fort sur un gadin de François Hollande au Bourget, a dû déchanter. Une seule solution s’offre donc aujourd’hui à lui : apparaître comme le challenger.
L’exercice n’est pas facile. Rappelons que les seuls présidents sortants qui ont été réélus le furent au terme d’une cohabitation face au Premier Ministre qui exerçait l’essentiel du pouvoir. François Mitterrand s’était refait la cerise en deux ans, avec le talent qu’on lui connaissait, en jouant le rôle de Président-opposant-vieux sage. Jacques Chirac encaissa alors une défaite mémorable, symbolisée par le duel télévisé de l’entre-deux-tours. En 2002, Chirac avait eu cinq ans pour se refaire. Et comme Jospin fit une campagne catastrophique, le Président n’eut pas à forcer son talent pour l’emporter, d’autant que la présence inopinée de Jean-Marie Le Pen au second tour lui apporta derechef le statut de Père de la Nation, celui qui avait fait les beaux jours de son adversaire de 1988.
Le seul président vraiment sortant à avoir sollicité[2. Non, je n’oublie pas le Général de Gaulle en 1965. Car il n’avait pas été élu au suffrage universel direct en 1958. Il s’agissait donc là d’un cas de figure complètement différent.] le suffrage universel une nouvelle fois au terme de son mandat fut donc Valéry Giscard d’Estaing. C’est le scénario que Nicolas Sarkozy veut absolument éviter, d’autant qu’il est tentant de rapprocher les deux hommes : tous les deux ont souhaité commencer leur mandat par une rupture avec leur propre camp. Ils ont également initié, par la décrispation, pour l’un et la désacralisation pour l’autre, une manière de présider qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’électorat droitier et conservateur qui les avait portés au pouvoir. Enfin, ils ont tous les deux affronté une crise économique mondiale. Voilà pour les ressemblances. La différence, en revanche, entre VGE et Nicolas Sarkozy, c’est que le premier était encore favori au mois de janvier face à un François Mitterrand dont le Tout-Paris moquait la ringardise et l’archaïsme.
C’est sans doute cette différence là qui rend Nicolas Sarkozy moins pessimiste. Ainsi fait-il marteler par ses chevau-légers l’antienne suivante : le candidat favori en janvier est toujours battu en mai – et parfois même en avril. Le problème, c’est que janvier dure 31 jours. Et que si cette antienne est vérifiée au premier du mois, elle ne l’est plus dans la deuxième quinzaine. La preuve par… Sarkozy qui passa devant Ségolène Royal au lendemain de son grand raout de la Porte de Versailles le 14 janvier 2007. Pour autant, cette volonté d’apparaître comme le challenger demeure sa seule bouée, et il s’y accroche.
La première façon d’apparaître comme tel, ce qui n’est tout de même pas aisé lorsqu’on est sortant, c’est de faire accroire que son adversaire est le candidat du système et que lui, au contraire, est un homme nouveau qui va proposer des solutions nouvelles. D’où la taxe Tobin, d’où l’éventuelle taxe anti-délocalisations et certainement d’autres propositions à venir, d’autant plus décoiffantes que l’électeur moyen pourra s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en oeuvre plus tôt.
La seconde manière de faire profil bas est arrivée ce matin. Il s’agit de se faire passer pour quelqu’un de désintéressé, de la jouer méga-modeste en envisageant sa défaite et en laissant donc fuiter dans la presse des informations dans ce sens. Ainsi, Le Monde rapporte cette citation stupéfiante : « En cas d’échec, c’est sûr, j’arrête la politique. Oui, c’est une certitude. » Nous nous en voudrions d’être discourtois avec le titulaire de la magistrature suprême mais ça nous fait quand même bien rigoler. Quand bien même il souhaiterait poursuivre sa carrière politique que les gens de son camp le prieraient immédiatement d’y renoncer. Pas besoin de nous rejouer le Jospin du 21 avril au soir. Fillon, Copé, Juppé et tous les autres auront tôt fait de tourner la page Sarkozy sans lui demander son avis.
Comme souvent, le Président en fait un peu trop dans le style. Et il se laisse aller à des confidences destinées à être répétées. On voit ainsi resurgir cette fameuse idée, notamment mise en scène dans La Conquête, selon laquelle il ne ferait qu’un seul mandat et qu’il irait ensuite gagner de l’argent. A l’époque, on parlait surtout des Etats-Unis, lui qui disait être fier qu’on le surnomme « Sarko l’Américain ». Aujourd’hui, après cinq ans de présidence et avec un carnet d’adresses plus conséquent, il aurait envie de destinations émergentes, citant d’ailleurs Gerhard Schröder qui s’est recyclé chez le gazier russe Gazprom. Et si on le retrouvait chez ses amis qataris ? Juppé avait jadis évoqué la fameuse tentation de Venise. Avouez que la tentation de Doha ne sonne pas plus désintéressée.
Ces dernières cartouches apparaissent désespérées et pas forcément bien ajustées. Mais soyons prudents ! L’histoire de la seconde moitié de la Ve République nous a appris que même une balle perdue pouvait toucher sa cible. Ou que certains candidats pouvaient se tirer une balle dans le pied avec leurs propres armes…
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du discours de François Hollande sur la finance.
Au Bourget, le 22 janvier 2012, tout comme à Paris le 11 novembre 1630, la journée des dupes tombait un dimanche… Cette fois, les premiers à être pris pour des dupes sont l’ensemble des Français à qui François Hollande affirmait sans broncher « La gauche, je l’ai dirigée avec Lionel Jospin, quand nous gouvernions ensemble le pays avec honneur et j’en revendique les avancées. » Ainsi apprend-t-on que quand on croyait naïvement être gouvernés entre 1997 et 2002 par Chirac à l’Elysée et Jospin à Matignon, c’est en réalité François Hollande qui dirigeait le pays depuis Solferino. On savait que de toutes les critiques celle qui a le plus touché Hollande concerne son manque total d’expérience gouvernementale, mais en poussant la contrevérité jusqu’au ridicule le candidat la crédibilise plus que jamais.
Dans le même registre comique, on peut relever une autre perle : doubler le plafond du livret A. À votre avis, qui en profitera ? Qui détient déjà des Livrets A affichant 15 300 euros au compteur et qui est en mesure de doubler la mise ? Eh bien, ces happy few se voient promettre un nouveau cadeau fiscal, « la niche Hollande » qui leur permettra d’échapper à l’impôt sur 15 300 euros de plus ! Ça, c’est du social !
Mais ceux que le candidat Hollande prend vraiment pour des, disons le gentiment, simples d’esprits, sont ses propres partisans et plus généralement ce qu’on appelle le peuple de gauche. Comme l’a signalé fort à propos Serge July lundi soir chez Yves Calvi, sans rien redistribuer, sans rien promettre aux chômeurs ni aux précaires, sans proposer autre chose que d’être une version sans Rolex de Nicolas Sarkozy, le candidat socialiste a enflammé la salle avec les formules les plus creuses du vocabulaire de la gauche. En réalité, il a fait bien pire : il a sciemment flatté les plus viles passions – la jalousie, la haine et la chasse aux boucs émissaires.
Il a d’abord arrosé son public de mots clés évoquant la Révolution. Avec le mot « égalité » répété 39 fois, Hollande a planté le décor. La liberté, quant à elle, a eu droit seulement à 7 occurrences. Voilà qui démontre la véritable hiérarchie des valeurs d’un homme réduisant sournoisement ce qui peut être une noble aspiration à sa plus triste dimension : l’envie. Cela fait, le candidat fait entrer l’accusé, que dis-je, le condamné sans jugement : la finance. L’Ennemi par excellence est, selon ses propres termes, « sans nom, sans visage, sans parti », mais celui qui « pourtant [nous] gouverne » et qui a pris le contrôle de nos vies. Pour donner tout de même un petit indice à ceux qui envisagent de partir à la chasse, Hollande désigne les « 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. » Pour le candidat socialiste qui n’hésite pas à évoquer la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, cela ne fait pas de doute : « la finance » du discours du Bourget n’est autre que la version 2.0 des « Aristos» , ce groupe à contours flous qui accueillait pendant quelques tristes années les ennemis des sans-culottes, quelles que soient leur naissance et leur fortune…
Pour quelqu’un qui ne cesse d’accuser son adversaire de diviser les Français, c’est fort de café de désigner à la vindicte populaire non plus 200 familles, comme au temps du Front Populaire, mais 200 000 (soit grosso modo ce fameux 1% des ménages parasites). Va-t-on demander à son voisin s’il en est, avant de savoir si on doit ou non continuer à lui dire bonjour ?
Et puis, soyons francs : « la finance », ça ne veut rien dire et ce flou prémédité cache, comme disait la grand-mère de Martine Aubry, un loup. Désigner un ennemi imaginaire et indéfini permet de masquer sa complicité avec le véritable adversaire. Car si ce qu’Hollande appelle « la finance » a pris les dimensions qu’il lui attribue c’est d’abord parce que tous nos gouvernements (y compris quand François Hollande, assisté par Jospin et Chirac, était au pouvoir…) ont décidé d’interdire aux banques centrales de leurs prêter de l’argent à taux d’intérêt raisonné ! C’est le principe- érigé en article de foi- selon lequel les déficits publics doivent être financés par les marchés qui a permis les dérives d’un système pourtant essentiel. Mais là-dessus pas un mot. Pas un mot sur la BCE ni sur l’Euro, pas une proposition pour priver d’oxygène les pires dérives financières.
On comprend mieux, à ce tarif, l’insistance de François à tacler l’homme en face de lui, et surtout l’homme. Parce que le discours hollandiste est non seulement flou, mais il n’est même pas original… Le candidat copie le président actuel qui, pas plus tard que jeudi dernier, lors de ses vœux au monde économique, attribuait la responsabilité de la crise à un seul coupable, « le dérèglement de la finance », en avançant d’ailleurs les mêmes non-solutions que son adversaire socialiste.
On pourrait comprendre, à la rigueur, que nos deux prétendants pillent réciproquement leurs programmes sur ce qu’ils ont de meilleur. Mais qu’ils se pastichent l’un l’autre pour fustiger un ennemi fantasmé contre lequel ils ne peuvent ni ne veulent agir n’est pas de bon augure.
C’est parti mon kiki pour le catalogue des propositions de François Hollande 2012. Autant le dire, je n’ai pas encore tout disséqué dans le détail. Je me suis contentée de lire dans Le Parisien de ce matin l’exclusivité du dévoilement du programme du candidat socialiste.
Première chose, voir ça en une du Parisien – quotidien autoproclamé populaire et de proximité – révèle une chose : la gauche souhaite vraiment renouer avec les classes populaires. Pas juste avec des slogans comme lors du discours du candidat au Bourget dimanche dernier.
Et puis j’ai regardé la liste, et une grande perplexité s’est saisie de moi au comptoir de mon bistrot habituel. A qui parle vraiment le programme socialiste ? A quels électeurs, pour dessiner quelle France ?
D’un côté, on parle revalorisation des allocations, sanction pour les villes qui n’ont pas assez de logements sociaux. De l’autre, on va taper sur les plus riches à coup de tranche d’impôts supplémentaires (je n’y vois pas d’inconvénients) ou sur les banques. On sanctuarise les PME, on achève les vilaines multinationales qui ne payent pas d’impôts sur les sociétés. C’est toujours séduisant.
Mais il y a comme un trou noir intersidéral entre les deux maillons de la chaîne. Un trou noir qu’on peut appeler les classes moyennes, ou populaires supérieures, enfin les Français moyens. Ceux qui gagnent entre une fois, deux fois le smic ou un peu plus, vivent en province et ne demandent rien. Ceux qui ne vont pas voir leur député quand ils ont un problème de maison de retraite pour leurs vieux parents, ni ne font jouer des hypothétiques pistons à l’inspection d’académie quand leur gosse déconne à l’école. On pourra m’opposer sans doute que ces gens-là n’existent que dans ma mémoire de française moyenne provinciale. Mais il se trouve que j’en connais – et beaucoup. Qui voteront peut-être à gauche, ou ne voteront pas. Parce que la rénovation urbaine, ou l’allocation rentrée scolaire, ils s’en foutent. Et que les banques, ils veulent bien qu’on les tape, mais que ça ne change pas le prix du caddie au Leclerc du coin le samedi.
Je ne sais pas si on peut leur parler pendant une campagne présidentielle. Je crois que Sarkozy avait réussi avec son « travailler plus pour gagner plus », qui ne veut plus rien dire quand on gagne 1200 euros et qu’on doit faire un plein d’essence à 78 euros toutes les semaines pour aller « gagner plus ». Je ne suis pas sûre que tout le monde ait voté à droite pour autant, mais ça donnait un élan, un signe qu’on soit d’accord ou pas.
Aujourd’hui, François Hollande peut avoir la main pour remettre un certain nombre de valeurs en balance et promettre à ces catégories qui font la France que ça devrait aller mieux demain. Moyennant quoi, on vend des allocs et de l’ISF. Les pauvres d’un côté, les bobos de l’autre… Et surtout qu’on ne touche pas à l’Europe de Jacques Delors. La Sainte Union Européenne qui va tout régler, assurer la prospérité et la sécurité de tous en cinq ans, là où elle n’a pas pu faire grand chose – restons polie – en plus de vingt-cinq années. Il suffira de négocier des nouveaux traités, des nouveaux accords avec l’Allemagne. Pas un mot non plus sur la mondialisation, qui se résume à une asymétrie du commerce mondial en défaveur de cette zone soi-disant favorisée qu’est l’Europe de l’Ouest.
Ce qui est somme toute assez paradoxal quand, dans le même temps, on envoie Montebourg parler réindustrialisation, fermetures d’usines, protectionnisme et made in France partout dans le pays. La démondialisation, cette arme électorale à destination du Français moyen se retrouve engloutie, dans le Blédina programmatique du candidat socialiste. Par charité, je ne reviens même pas sur le vote des étrangers aux élections locales, le mariage et l’adoption gay, ou la décentralisation avec une étape supplémentaire, qui pourraient être soutenables si par ailleurs le minimum syndical était assuré.
On me dira, tout s’amende, se corrige, se règle en fonction des circonstances et des mises en garde des uns ou des autres. Malheureusement, ou heureusement pour les socialistes, le bon air du sommet des sondages permet de dire des conneries à longueur de journée sans trop se poser de questions.
Mais faîtes gaffe, néanmoins, mes chers amis experts socialistes qui avez fait l’ENA quand la culture générale n’était pas encore un gros mot à Sciences Po. Souvenez-vous de la roche Tarpéienne, du Capitole et toussa toussa…
Connaissez-vous Pierre Lellouche ? Le secrétaire d’Etat au déficit du commerce extérieur vient de sortir de l’anonymat dans lequel il s’est injustement confiné depuis trop longtemps.
Pour ce faire, il s’est essayé, lui aussi, au rôle du porte-flingues de la Sarkozie. Pleine de créativité, sa dernière sortie donne : « Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon utilisent des propos des années 30, voire de Vichy ».
Oui, vous avez bien lu. La bande des trois démondialisateurs est responsable de tous les maux de la France qui, comme RESF ne cesse de le rappeler avec la vigilance nécessaire, reste engluée dans ses vieux démons des années 1940. Méluche, Nono et Marine n’ont pas seulement le tort de remettre en cause le libre-échange mondial, dont M. Lellouche constate les vertus au quotidien tant les chiffres du commerce français laissent admiratifs.
Des vichystes, donc. Des salauds en puissance qui n’attendraient que leur arrivée au pouvoir pour suspendre la Constitution, avec tous les sacrifices sociaux et humains que cela inclut. Car en plus des rafles, omniprésentes dans l’imaginaire sans-papiériste, le régime de Vichy s’est aussi singularisé par un anti-syndicalisme féroce et un sens du social pour le moins modeste.
On saura gré à Pierre Lellouche de nous avoir alerté sur ce grand danger à nos portes. Pour que l’on ne nous accuse pas de flagornerie excessive à son égard, concédons toutefois qu’un gouvernement antisocial qui manie la politique du verbe pour dissimuler ses propres turpitudes, ça le connaît…
Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely
Élisabeth Lévy. Depuis trois décennies, au gré des traités européens, nos gouvernants cèdent des fractions de la souveraineté nationale, installant en France ce que vous avez qualifié de « sentiment de dépossession ». En prime, ils font la danse des sept voiles devant les agences de notation. En somme, après avoir renoncé au pouvoir d’agir sur les choses, nos gouvernants se battent le dos au mur pour en recouvrer une parcelle. Sommes-nous arrivés à l’épuisement du modèle démocratique ?
Marcel Gauchet. Tout dépend de ce que l’on entend par « démocratie ». Si elle se définit par les libertés individuelles, on peut soutenir très légitimement, au regard de l’expérience historique, qu’il n’y a jamais eu autant de démocratie. Quand on interroge des jeunes gens, c’est d’ailleurs la seule chose qui leur paraisse avoir un sens : on est en démocratie si on est libre de faire ce qu’on veut. Sommes-nous écoutés par la police politique au moment où nous tenons de si mauvais propos ? Risquons-nous d’être embastillés pour mal-pensance ? Évidemment non. Jamais la liberté de « faire ce qu’on veut » n’a été aussi grande pour les individus. Si on définit la démocratie par l’indépendance privée, alors nous sommes plus que jamais en démocratie.
ÉL. À l’évidence, vous ne vous contentez pas de cette définition…
Cette définition est tellement partielle qu’elle en est fausse. La prédominance des libertés individuelles, qui est l’une des dimensions de la démocratie, a fini par occulter la deuxième dimension au point de l’avoir rendue presque incompréhensible pour une grande partie de la population. Étymologiquement − inutile de faire le pédant −, la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple » en termes modernes, la souveraineté du peuple, la souveraineté de la nation.[access capability= »lire_inedits »] C’est cette conception ancienne qui, pour le dire très sommairement, désigne la capacité d’une collectivité politique à déterminer ses grandes orientations, qui semble se diluer, en tout cas en Europe. C’est en effet l’Europe qui, sortant de l’espace démocratique traditionnel, invente un nouvel esprit des démocraties, à base de désinsertion de l’indépendance personnelle de toute communauté politique.
Gil Mihaely. Qu’est-ce qui fonde cet « esprit démocratique » si ce n’est plus le fait que la souveraineté appartient au peuple, quand bien même il l’exercerait par la voix de ses représentants ?
Je dirais qu’un nouveau compromis s’est instauré entre gouvernants et gouvernés : comme individus, ceux-ci jouissent de libertés maximales, la puissance publique leur garantissant de surcroît une certaine sécurité avec l’assurance-chômage, l’assurance-vieillesse ou le RMI, en échange de quoi les gouvernants déterminent les options fondamentales sans rien demander à personne : circulez, cela ne vous regarde pas !
ÉL. En somme, nous aurions troqué nos prérogatives de citoyens contre des allocs ?
Je dirais les choses différemment. Le credo de ces démocraties d’un type nouveau, c’est : « Occupe-toi de toi ! » Le phénomène historiquement inédit, c’est que, dans nos sociétés, la vie privée est le seul horizon spontané des gens. Le reste relève des élites. Le retour même du mot « élite » avec, là encore, un sens totalement nouveau, est d’ailleurs très significatif : il désigne les couches sociales qui sont supposées savoir ce qu’il faut faire en matière de cadre collectif, au nom d’une compétence d’ordre technique. Ce partage des tâches repose implicitement sur l’idée qu’il y a accord sur les fins : le but du jeu est de devenir plus riche, à charge pour les élites de mettre en œuvre les moyens adaptés, étant entendu qu’elles sont les mieux placées pour penser ce qui favorisera l’accroissement global de la richesse. Il peut y avoir, entre majorité et opposition par exemple, discussion sur les moyens, pas sur les objectifs ultimes : raison pour laquelle nous avons le sentiment, largement fondé, qu’il n’y pas de vrai choix.
GM. Si je comprends bien, ce n’est pas la servitude volontaire, mais l’irresponsabilité volontaire ?
Il est indéniable que cette espèce de dépolitisation complète de la démocratie n’a pu avoir lieu qu’avec un large consentement des populations. Certes, les populations ne se montrent pas particulièrement enthousiastes parce qu’elles craignent que les choix des dirigeants ne soient pas aussi éclairés qu’il le faudrait pour parvenir à l’efficacité économique qui leur garantirait les retombées qu’elles attendent. Mais dans l’ensemble, elles s’en accommodent assez bien. Dans un pays comme le nôtre, où 60 % des revenus distribués sont des revenus de transfert, ce que veulent les gens, c’est être sûrs que leur compte en banque sera crédité en fin de mois.
ÉL. D’accord, mais alors, où est le problème ? À ce que je sache, et malgré les braillements indignés dénonçant le supposé abandon du merveilleux « modèle social français », elles sont payées, non ?
Eh bien justement, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un problème. Même s’ils ne le formulent pas en ces termes, les gens sentent que le sens politique initial, et sans doute fondamental, de la démocratie s’est totalement perdu dans le mouvement d’émancipation des individus, autrement dit que la sécurité matérielle partagée ne suffit pas à construire une collectivité. Pour idéale qu’elle soit, cette liberté privée, qui ne donne aucune espèce de pouvoir sur la chose publique, suscite en effet un sentiment de perplexité, voire d’angoisse. De fait, cette liberté ne veut pas dire grand-chose. Mais en même temps, cet évidement interne de la démocratie sur le plan politique est une réalité solidement installée. Et c’est cette réalité qui est au cœur de la construction européenne.
ÉL. Nous reviendrons sur la question européenne. Peut-être y a-t-il, comme vous le sous-entendez, le sentiment diffus d’avoir perdu quelque chose de précieux en acceptant le « deal démocratique » tel que vous l’avez défini. Mais le malaise ne vient-il pas plus prosaïquement du fait que ça ne marche pas ?
Si on confie les manettes à un groupe spécifique, encore faut-il qu’il puisse les actionner. Aujourd’hui, le problème n’est pas qu’il n’y ait personne aux commandes, mais que les commandes ne répondent plus.
D’une part, il est vrai que les gouvernants n’ont plus tout à fait accès aux commandes ; d’autre part, et c’est la nouveauté de la période historique où nous nous trouvons, ils ne cessent, pardonnez-moi l’expression, de faire des conneries. Seulement, pour que le « deal » entre les élites et la base puisse fonctionner, il faut que les élites − au-delà des quelques indélicatesses qu’elles seraient conduites à commettre −, soient vaguement compétentes. Lorsque l’impression s’installe qu’elles sont, ces élites, composées de nuls portés vers des choix désastreux et tendant à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable, on cesse de leur faire confiance. Or, la confiance est l’ingrédient fondamental de cette espèce de nouveau pacte social − comme d’ailleurs de tout pacte social. Ce qui rendait le marché acceptable, c’est qu’il était « gagnant/gagnant » : in fine, le système était perçu comme fonctionnant peu ou prou de manière avantageuse pour tout le monde, même s’il était plus avantageux pour certains que pour d’autres. À partir du moment où on disposait d’une incroyable capacité de réponse sociale, et où, en conséquence, on ne laissait tomber à peu près personne, un certain niveau d’inégalités paraissait acceptable. Dès lors que ce n’est plus vrai, ou moins vrai, on revient à la case départ : d’où la nécessité d’inventer un nouveau pacte social.
ÉL. Tout d’abord, vous avez dit vous-même qu’en France, 60 % des revenus provenaient de transferts. Que l’État-Providence soit moins prodigue est un fait, mais il a encore de beaux restes ! D’autre part, vous semblez faire peu de cas de ces libertés individuelles devenues l’alpha et l’oméga de la démocratie. La « paisible jouissance de l’indépendance privée », dont parle Benjamin Constant, n’est-elle pas une merveilleuse conquête à laquelle vous et moi ne renoncerions pour rien au monde ?
Évidemment ! Ce que je veux juste souligner, c’est que l’accroissement indéfini de ces libertés ne saurait être le seul objectif de la société politique. Est-ce que cette formidable liberté d’aller et de venir, de dire et de jouir, voire de s’affranchir des contraintes morales, a du sens quand par ailleurs vous ne pouvez agir sur rien de ce qui façonne votre environnement ? Dans un régime communiste, la moindre parole pouvait vous faire coller au mur. Cela voulait au moins dire qu’elle avait une portée. Nous, nous pouvons dire tout ce que nous voulons, mais cela n’a aucune conséquence ! C’est ce phénomène que j’appelle « dépossession ». Certes, l’horizon personnel de chacun est dégagé de toute contrainte mais, en même temps, personne n’a la moindre influence sur le monde dans lequel il vit, y compris sur ce qui commande sa vie quotidienne : qu’il s’agisse du travail, de l’urbanisme, des règles qui régissent les relations sociales, on ne peut rien faire. Et il y a une logique implacable là derrière : si je suis libre, les autres le sont aussi. L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous.
Daoud Boughezala. Dans ces conditions, faut-il espérer − ou craindre − un « Printemps français/européen » ?
Non. Il n’y a rien de tel à l’horizon. De la protestation, du vacarme, du tumulte, oui, tant que vous voulez, du soulèvement, non. Si chacun a droit à son quart d’heure d’indignation, comme à son quart d’heure de célébrité, la période que nous vivons se caractérise moins par la révolte que par le malaise ou l’incertitude. Quelque chose ne va pas sans qu’on sache très bien quoi. Pour se soulever, il faut deux choses : une idée claire de ce qu’on refuse et une idée claire de ce qu’on veut. Or les deux manquent. Difficile de se rebeller contre quelque chose dont la contrainte est mal identifiable. Certes, il y a une cage, mais elle est confortable et dorée.
ÉL. De moins en moins malgré tout…
En tout cas, les maîtres sont bienveillants. Car il y a des maîtres, et consentement à ce qu’il y ait des maîtres. Tout ce qui relève de l’encadrement collectif est perçu comme situé en dehors de la vie privée, autrement dit : « Cela ne me regarde pas. Je m’en remets aux professionnels. Qu’ils se débrouillent, sauf, naturellement, lorsque leurs initiatives piétinent mes plates-bandes. » L’évolution oligarchique de nos régimes est en phase avec la dépolitisation des citoyens.
GM. Cette division du travail n’est-elle pas le destin logique de sociétés de consommation composées d’importantes classes moyennes éduquées et éclairées, donc l’aboutissement des révolutions industrielles, économiques et politiques qui ont transformé l’Europe en deux siècles ?
Votre question me fait penser à la thèse de Raffaele Simone sur le « monstre doux » que serait devenu l’État démocratique dans des sociétés manquant cruellement de « damnés de la terre ». Les « forçats de la faim » vont aux « Restos du cœur », ce qui réduit quelque peu l’intensité de la lutte des classes. Reste que cette thèse ne permet pas de résoudre une contradiction criante : dans des sociétés éduquées où l’ensemble de la population bénéficie d’un niveau d’information incomparable, les gens devraient avoir l’impression qu’ils ont « le droit de la ramener ». Pourtant, c’est tout le contraire qui se passe. Voilà pourquoi nous sommes dans un moment historique particulier dont il est légitime de se demander, en effet, s’il n’est pas celui de la fin de la démocratie − en tout cas de la démocratie old school. Ce que je ne crois pas.
ÉL. Ce moment n’est-il pas plutôt l’aboutissement logique de ce que vous avez appelé la « société des individus » ?
Logique ? Drôle de logique ! Encore une fois, il y a une légère contradiction : comment peut-on être à la fois un individu autonome et un zombie qui ne sait rien de ce qui lui tombe dessus, qui ignore tout de son destin ? C’est une curieuse manière d’être un individu. Quand tout roule, cette contradiction génère simplement un vague malaise qui reste gérable, mais dès qu’une crise se profile, la tension devient difficilement supportable.
GM. J’insiste. Ces classes moyennes éduquées et surinformées sont-elles gouvernables sous quelque régime que ce soit ? Il y a consensus pour dire que rien ne va mais, quand il s’agit de savoir ce qu’il faudrait faire pour que ça aille, on a 65 millions de présidents de la République…
Ce constat n’est qu’à moitié vrai. Il y a bien une délégitimation spontanée de l’autorité, mais, si votre diagnostic était juste, les citoyens devraient être dans un état d’insurrection perpétuelle. Or, on observe au contraire une large résignation devant des mesures présentées comme techniques et indispensables.
GM. Peut-être mais, pour établir le tracé d’une route départementale, il fallait trois mois sous Napoléon III, trois ans sous la IVe République… il en faudrait trente aujourd’hui. Chacun connaît ou prétend connaître la loi, et se trouve de surcroît à deux coups de fil d’un député, d’un haut fonctionnaire ou d’un élu local…
Il est vrai que l’association des riverains est un acteur fondamental de la vie publique ! Ce que vous dites est absolument juste mais, au final, cela n’empêche pas EDF de tirer ses lignes à très haute tension ou la SNCF de construire des liaisons TGV − dans un désordre indescriptible au demeurant. Mais le plus curieux, c’est qu’il soit aussi difficile de réaliser une autoroute et aussi facile de créer une Banque centrale européenne : là, personne ne moufte ![/access]
Lorsque quelqu’un est à la fois la cible de Stéphane Guillon et de Chantal Perrichon, l’intégriste présidente de la Ligue contre la violence routière, il devient urgent de le défendre. C’est pourquoi, une fois n’est pas coutume, je vais prendre la défense de Nadine Morano.
Alors qu’elle était le centre d’un cortège officiel, l’un de ses motards a percuté un piéton, lequel vient de sortir de l’hôpital avec un arrêt de travail de trois mois. Voici donc la ministre au centre d’une nouvelle polémique. Et notre Guillon de la moquer sur twitter, alors qu’elle n’y est absolument pour rien, puisqu’elle consultait un dossier, bien tranquillement à l’arrière de son véhicule, en train de rejoindre un avion à Villacoublay, lequel devait la transporter à Sarrebourg auprès du Premier Ministre[1. Et non dans sa ville de Toul, comme il avait été d’abord annoncé, certainement pour lui nuire.]. Et Madame Perrichon, la dame qui veut mettre des mouchards sur toutes nos autos, de fustiger l’existence même de cortèges officiels pour les ministres. C’est bien connu, un ministre est plus utile dans un embouteillage qu’au boulot.
Or, lorsqu’on lit le témoignage du jeune piéton, ce dernier n’en veut absolument à personne, ni au motard, ni évidemment à la ministre. Il n’a visiblement pas regardé, il n’a pas entendu les sirènes puisque il avait mis ses écouteurs. Il a été touché par le comportement de Nadine Morano qui s’est préoccupée de son cas et qui a eu des gestes aux antipodes de son image médiatique[2. Image dont elle est co-responsable avec les médias, dois-je préciser.]. Et il ne lui en veut pas du tout. Bref, c’est visiblement un type bien, qui se sent lui-même responsable de ce qui lui arrive, et ne cédera donc à aucune « envie de pénal » (P. Muray), à contre-courant des moeurs de notre époque.
C’est pourquoi ce jeune homme nous donne une leçon de vie. Il en donne une à Guillon, à Perrichon, aux sociétés d’assurances, tous ceux qui profitent de cette judiciarisation folle et ceux qui n’ont pour obsession que de faire payer l’autre. Mais il en donne une aussi à Nadine Morano, qui pourra méditer sur cette attitude, elle qui a le papier bleu plutôt facile, aussi bien avec les journalistes qu’en face des citoyens lambda.
Metz et Gandrange sont devenues depuis peu le centre du monde. Marine y débuta sa campagne, Nicolas vint y présenter ses vœux, François y était, Corinne y passa plus discrètement et voici que Jean-Luc investit le Palais des Sports flanqué de son alter-ego d’outre-Sarre Oskar Lafontaine. Metz et Gandrange sont les étapes obligées du candidat en tant que lieux paradigmatiques des promesses sarkozyennes non tenues, de l’hémorragie militaire à l’aciérie bientôt mangée par la rouille.
C’est une adjointe au maire socialiste de Metz qui vient introduire le meeting, se félicitant au passage du bonheur radieux qui remplace la torpeur livide ayant enserré la malheureuse ville durant les 36 années du règne d’un minotier de droite (frissons d’horreur dans la foule), véritable satrape qui avouait préférer Claude François à Stockhausen…
La salle est rapidement comble, seul le service d’ordre est basané, quelques drapeaux tricolores semblent égarés dans une voilure à dominante rouge. L’adjointe annonce fièrement que nous sommes 2500 et cela m’effraie un tantinet, moi qui ne suis pas allé dans un meeting politique depuis Juquin en 1988 ! Elle s’attarde sur la splendeur festive du renouveau socialiste, la multiplication des vélos, les cantines scolaires et l’animation culturelle obligatoire pour tous, puis passe la parole à l’Oskar (passons sur les trois films éducatifs pour attardés qui tiennent lieu d’entracte). Oskar c’est l’amitié rouge franco-allemande. Avec son bel accent teuton, il dénonce Merkozy (la salle fait houuuu), tempête contre le coup de couteau dans le dos des souverainetés populaires, cite Rosa Luxemburg et fustige les marchés jamais rassasiés auxquels il faut couper l’appétit (applaudissements nourris). Puis il annonce la création d’un fonds de développement et la tenue d’un sommet alternatif européen avant de souhaiter une belle victoire à son ami Jean-Luc auquel il cède la place. Je suis déçu, j’attendais une jam session et c’est chacun son tour.
Jean-Luc s’avance enfin, bel orateur, la fibre tribunicienne avec des éclats comme tous les éloquents, flagorneur, populiste assumé et ça c’est plutôt aimable : séduction de cette absence d’humilité du camarade qui vous parle d’égal à égal avant de vous mettre une balle dans la nuque.
Une heure durant, il va articuler son discours autour de deux axes : l’opposition à la finance et le repoussoir du Front National[1. Sur la « semi-démente », je vous renvoie à l’article de David Desgouilles qui dit les choses comme il faut les dire.]. A ce propos, il sait sur quelles terres il vient chasser, beaucoup d’ouvriers et tout particulièrement dans cette Lorraine désindustrialisée votent Le Pen, d’autant plus que l’immigration, ici, fut massive. Les anciens fiefs communistes sont tombés les uns après les autres comme les cheminées des usines. « Le rouge est de retour-la classe ouvrière est le moteur de l’Histoire ; la planification écologique-le contrôle des loyers ; 14 tranches d’impôts ; le smic à 1700 euros ; maintenir la retraite à 60 ans coûte que coûte ; relativiser la dette ; la relance de l’activité non productiviste » : autant de thèmes d’un programme syncrétique qui se balade quelque part entre le bon sens paysan et la vieille rhétorique marxiste saupoudrée d’altermondialisme (Chavez, Morales) et de morale scolaire.
Ca ne sent pas le laogai[2. Camp de « rééducation » communiste chinois.] mais la solidarité un peu factice. La ferveur du public est celle d’amateurs convaincus. Pendant ce temps, Méluche gesticule, hausse le ton, cause en clin d’œil comme-à-des-potes, fait des blagues, manie le witz et les ficelles scéniques en excellent acteur qu’il est.
« Place au Peuple-l’Humain d’abord » : le double exergue du Front de Gauche propose une synthèse non dogmatique (quoique…) de ferveur communiste, de solidarité ouvrière, de justice sociale, d’humanisme petit-bourgeois et d’autogestion qui veut ratisser large, dans une sauce sans histoire, comme si le communisme réel n’avait jamais vécu ! Ne restent que les acquis des luttes ouvrières à scander comme des mantras avec les bons mots à faire pleurer les foules en lutte: « Nous sommes les partageux », « Ici vous êtes chez les Gaulois de toutes les couleurs » histoire de réaffirmer que la gauche, la vraie, celle qui a de vrais morceaux d’ouvriers dedans, aime tout le monde et que toutes ces histoires autour de prières de rue ça n’est que de la propagande pour l’Ennemi Intérieur, le vrai, le Front national.
Tout ça me laisse une désagréable impression de bourrage de crâne réitéré. Religieusement, Mélenchon nous dit : n’ayez pas peur, communiez, vous êtes le Peuple, les républicains rouges invisibles, car dans les médias on ne voit que les « belles personnes » : ça fait froid dans le dos, non?
Il est pourtant deux points sur lesquels je l’ai trouvé non pas convaincant mais brillamment juste : primo la « hiérarchie des normes » soit la priorité de la loi sur l’accord, bonne pédagogie du refus d’une république contractuelle et corporatiste, qui hélas perdure[3. L’occasion pour lui d’évoquer on désaccord avec le camarade Hollande, le seul moment durant lequel il aura cité un de ses concurrents de gauche.]. Secundo, l’importance stratégique de la formation professionnelle. Là on sent qu’il est dans son domaine. Je me souviens d’ailleurs de l’enthousiasme d’un ami directeur de CFA, plutôt de droite, lorsqu’il avait reçu la visite de Mélenchon, alors ministre de Jospin en charge de ce secteur sinistré.
Le spectacle s’achève dans la joie-camarade, la fraternité riante en lutte contre la financiarisation, la ploutocratie américano-sioniste, non là je confonds, il n’affuble pas la loi de 1973 du nom de Rothschild comme le font hypocritement ses amis d’Attac : Mélenchon est malin et en campagne ! Revenant à ses premières amours, il cite Victor Hugo, les larmes aux yeux puis Rousseau « avec de l’argent on fait tout sauf des citoyens ».
L’Internationale retentit et toute la salle chante poing levé, j’ai presque envie de trouver cela beau, puis nous entonnons la Marseillaise que personne n’ose siffler : c’est réellement beau. Décidément, le rouge n’est pas ma couleur préférée…
Frédéric Beigbeder, si j’en crois les critiques, débute là où finit Woody Allen. Comme ils n’ont pas toujours apprécié Midnight in Paris, l’éloge est ambigu. D’ailleurs, avec Frédéric les compliments sont toujours ambivalents : on lui reconnaît tous les dons, mais on chipote sur l’usage qu’il en fait : pas assez d’épaisseur romanesque, trop de frivolité et d’autodérision, un dilettantisme affiché sauvé par quelques formules dont on ne sait si elles sont glanées dans les agences de pub ou chez les meilleurs moralistes français.
Ce qu’on ne souligne pas, c’est que Frédéric Beigbeder est d’abord un remarquable cinéaste, bourré d’idées visuelles, soignant ses dialogues, trouvant toujours le bon tempo, dirigeant ses acteurs avec subtilité, surprenant à chaque plan le spectateur et le séduisant avec une grâce innée. Romantique ? Cynique ? Ni l’un, ni l’autre, même quand il joue sur les deux tableaux. Simplement à bonne distance, tout en donnant l’illusion qu’il se dévoile entièrement. Il a trouvé en Gaspard Proust un alter égo épatant et en Joey Starr un comparse qui emporte le morceau.
La plupart des écrivains qui se lancent dans le cinéma font des films prétentieux et ratés, ratés parce que prétentieux. Si Frédéric Beigbeder a réussi L’Amour dure trois ans, c’est parce qu’il a choisi la voie inverse : celle de la légèreté, saupoudrée d’un sentimentalisme à la Michel Legrand et d’un hommage à l’un des plus grands écrivains vivants : Paul Nizon.
Il n’a pas tourné un film nombriliste : il s’est coulé dans une forme romanesque parfaitement adaptée à ce que le cinéma français a de meilleur : le badinage amoureux, légèrement licencieux et toujours plaisant, tels qu’Eric Rohmer, hier, ou Emmanuel Mouret, aujourd’hui, le pratiquent. Avec une touche de snobisme intellectuel et parisien en plus, qui lui appartient en propre et qui n’est jamais complaisant. Il nous manquait en France un Woody Allen. Réjouissons-nous : nous l’avons enfin !
Voilà deux siècles que nous sommes entrés dans l’âge de la démocratie. Tout observateur honnête en conviendra, des boucheries napoléoniennes à l’abomination des camps de la mort, des tranchées de Verdun à Dresde, l’homme n’a guère connu âge plus barbare. Dans ces conditions, est-il si certain que la démocratie soit « le pire des régimes à l’exception de tous les autres » ? La formule de Churchill qu’un panurgisme de circonstance nous fait répéter sans soupçonner une seconde qu’elle pourrait être un pur sophisme, ne peut justifier à elle seule notre adoration spontanée d’un système politique dont la défense consiste généralement à accuser les autres des crimes qu’il commet ou, quand il est pris en flagrant délit, à les imputer à une résurgence inconsciente d’autre chose que lui − un reste de monarchie pour la corruption des élites, un glissement totalitaire quand il a recours à la torture ou les mauvais penchants du peuple quand celui-ci porte un tyran au pouvoir par les urnes.
Nous croyons à la démocratie, ce qui nous rend incapables de la penser. Puisqu’on m’autorise à jouer le rôle du diable en l’attaquant dans son principe même, je tenterai d’élucider ce qui, du point de vue des idées pures, la distingue des autres régimes.
L’Occident connaît deux grandes méthodes d’organisation de la vie de la Cité : la méthode aristocratique et la méthode démocratique, chacune ayant donné naissance à de nombreuses variantes, molles ou excessives.[access capability= »lire_inedits »] La première, qui a peu ou prou dominé l’Europe de la polis grecque à 1789, présuppose une différence fondamentale dans la participation des habitants aux affaires publiques ; la seconde table sur l’identité de nature de ces mêmes « habitants » (terme que l’on choisira faute de mieux, car il s’applique aux citoyens comme aux sujets). Si on admet que les deux types de régime visent le même but, à savoir le bien commun, l’opposition entre eux tient à la sélection de ceux qui exercent le pouvoir politique − et qui doivent toujours, au bout du compte, en assumer la responsabilité. Si la monarchie a perduré des siècles, ce n’est pas par l’oppression, aussi nombreux aient été ses forfaits, mais parce qu’elle ne pouvait pas s’écarter durablement du bien commun.
D’Athènes à l’Ancien Régime, l’élite habilitée à gouverner la Cité, la nation ou l’empire a toujours fini par payer le prix de sa politique. Ce fut souvent en mourant à la guerre. Pour Louis XVI, ce fut la Révolution. D’un point de vue strictement politique, il n’est pas forcément injuste qu’il ait payé de sa tête − stricto sensu − la désagrégation politique et sociale qu’il n’avait pas créée. Il était responsable pour ses prédécesseurs qui avaient laissé s’installer une trop grande injustice. Le peuple était en droit de lui demander des comptes. De même, dès lors que le système aristocratique confie explicitement le pouvoir à la noblesse, la persécution de la noblesse qui suit sa chute est inscrite dans sa logique même.
Dans la foulée, la Révolution inversa les bases du système qu’elle venait de renverser en proclamant que le socle de la politique serait désormais la citoyenneté. Mais tout en se référant abondamment à la Grèce antique, les révolutionnaires modifièrent notablement la signification du mot et de l’idée en accordant son bénéfice à la totalité des membres de la nation. Ainsi, la Révolution confia au peuple le pouvoir d’un monarque absolu – dans le vocabulaire des contre-révolutionnaires, il devint un « tyran ». Cela, aucun autre régime ne l’avait fait avant elle. L’une des conséquences les plus significatives de ce bouleversement ontologique de la politique fut l’instauration de la conscription, mesure éminemment, fondamentalement, démocratique.
Les boucheries des deux siècles écoulés auront donc, en grande partie, été des boucheries démocratiques. Si « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », le droit de vote, c’est le droit − ou le devoir − de tuer − ou de mourir. Inéluctablement, il n’y a plus ni civils, ni militaires. Dans la logique démocratique, tous sont à parts égales les responsables et les exécutants d’une politique, « la plaie et le couteau et la victime et le bourreau », disait Baudelaire. De même que Louis XVI était dépositaire des fautes et des crimes de ceux qui l’avaient précédé sur le trône, l’enfant de Dresde payait les fautes ou les crimes de ses parents qui, en votant Hitler, avaient déclenché la guerre qui ravageait l’Europe. Il payait pour les enfants anglais morts dans les bombardements de Londres, pour les enfants juifs envoyés à la mort. Mais pourquoi s’indigner sur les enfants assassinés ? Après tout, si tout le monde est responsable, personne n’est innocent. Alors, il faut au moins poser la question : et si les enfants assassinés n’étaient pas des dommages collatéraux de la démocratie, mais son destin inéluctable ?[/access]
On peut penser ce qu’on veut de la loi énième mémorielle votée hier par le parlement (en l’occurrence, vous vous en doutez bien, je n’en pense que du mal), ça n’empêche pas d’être profondément excédé par les réactions que cette loi inutile a provoqué en Turquie, et chez son premier ministre, mais pas que.
Ainsi le ministre turc de la Justice, Sadullah Ergin, a dénoncé « un manque total de respect pour la Turquie », le ministère des Affaires étrangères a, lui, « condamné fermement » dès la nuit de lundi à mardi cet « acte irresponsable » de la France.
Plus viril, le ministre du Travail Faruk Celik s’est fendu d’une déclaration tout en muscle : « Sarkozy, passera dans l’Histoire comme l’homme qui a massacré l’Histoire »
Mais c’est bien sûr l’excellent premier ministre turc, l’« islamiste modéré » Recep Erdogan qui emporte la timbale en parlant carrément a parlé d’une loi « entièrement nulle et non avenue », « discriminatoire », et pendant qu’on y est carrément « raciste » . Dans la foulée il a bien sur annoncé des mesures de rétorsions : « Nous allons annoncer notre plan d’action en fonction des développements sur ce dossier ».
Des représailles donc mais qui restent dans le flou, nul ne peut dire pour l’instant si la Turquie va boycotter le roquefort, demander une résolution du Conseil de Sécurité ou bien envoyer des flottilles militantes vers le Havre ou Saint-Tropez…
Une certitude, toutefois, selon le quotidien HaberTürk, Recep Erdogan aurait affirmé son intention de ne plus se rendre en France en cas de promulgation de la loi, tant que Nicolas Sarkozy serait au pouvoir. Tu parles d’une sanction !
Depuis ce week-end, la guerre de la com fait rage. Le Président de la République, qui comptait très fort sur un gadin de François Hollande au Bourget, a dû déchanter. Une seule solution s’offre donc aujourd’hui à lui : apparaître comme le challenger.
L’exercice n’est pas facile. Rappelons que les seuls présidents sortants qui ont été réélus le furent au terme d’une cohabitation face au Premier Ministre qui exerçait l’essentiel du pouvoir. François Mitterrand s’était refait la cerise en deux ans, avec le talent qu’on lui connaissait, en jouant le rôle de Président-opposant-vieux sage. Jacques Chirac encaissa alors une défaite mémorable, symbolisée par le duel télévisé de l’entre-deux-tours. En 2002, Chirac avait eu cinq ans pour se refaire. Et comme Jospin fit une campagne catastrophique, le Président n’eut pas à forcer son talent pour l’emporter, d’autant que la présence inopinée de Jean-Marie Le Pen au second tour lui apporta derechef le statut de Père de la Nation, celui qui avait fait les beaux jours de son adversaire de 1988.
Le seul président vraiment sortant à avoir sollicité[2. Non, je n’oublie pas le Général de Gaulle en 1965. Car il n’avait pas été élu au suffrage universel direct en 1958. Il s’agissait donc là d’un cas de figure complètement différent.] le suffrage universel une nouvelle fois au terme de son mandat fut donc Valéry Giscard d’Estaing. C’est le scénario que Nicolas Sarkozy veut absolument éviter, d’autant qu’il est tentant de rapprocher les deux hommes : tous les deux ont souhaité commencer leur mandat par une rupture avec leur propre camp. Ils ont également initié, par la décrispation, pour l’un et la désacralisation pour l’autre, une manière de présider qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’électorat droitier et conservateur qui les avait portés au pouvoir. Enfin, ils ont tous les deux affronté une crise économique mondiale. Voilà pour les ressemblances. La différence, en revanche, entre VGE et Nicolas Sarkozy, c’est que le premier était encore favori au mois de janvier face à un François Mitterrand dont le Tout-Paris moquait la ringardise et l’archaïsme.
C’est sans doute cette différence là qui rend Nicolas Sarkozy moins pessimiste. Ainsi fait-il marteler par ses chevau-légers l’antienne suivante : le candidat favori en janvier est toujours battu en mai – et parfois même en avril. Le problème, c’est que janvier dure 31 jours. Et que si cette antienne est vérifiée au premier du mois, elle ne l’est plus dans la deuxième quinzaine. La preuve par… Sarkozy qui passa devant Ségolène Royal au lendemain de son grand raout de la Porte de Versailles le 14 janvier 2007. Pour autant, cette volonté d’apparaître comme le challenger demeure sa seule bouée, et il s’y accroche.
La première façon d’apparaître comme tel, ce qui n’est tout de même pas aisé lorsqu’on est sortant, c’est de faire accroire que son adversaire est le candidat du système et que lui, au contraire, est un homme nouveau qui va proposer des solutions nouvelles. D’où la taxe Tobin, d’où l’éventuelle taxe anti-délocalisations et certainement d’autres propositions à venir, d’autant plus décoiffantes que l’électeur moyen pourra s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en oeuvre plus tôt.
La seconde manière de faire profil bas est arrivée ce matin. Il s’agit de se faire passer pour quelqu’un de désintéressé, de la jouer méga-modeste en envisageant sa défaite et en laissant donc fuiter dans la presse des informations dans ce sens. Ainsi, Le Monde rapporte cette citation stupéfiante : « En cas d’échec, c’est sûr, j’arrête la politique. Oui, c’est une certitude. » Nous nous en voudrions d’être discourtois avec le titulaire de la magistrature suprême mais ça nous fait quand même bien rigoler. Quand bien même il souhaiterait poursuivre sa carrière politique que les gens de son camp le prieraient immédiatement d’y renoncer. Pas besoin de nous rejouer le Jospin du 21 avril au soir. Fillon, Copé, Juppé et tous les autres auront tôt fait de tourner la page Sarkozy sans lui demander son avis.
Comme souvent, le Président en fait un peu trop dans le style. Et il se laisse aller à des confidences destinées à être répétées. On voit ainsi resurgir cette fameuse idée, notamment mise en scène dans La Conquête, selon laquelle il ne ferait qu’un seul mandat et qu’il irait ensuite gagner de l’argent. A l’époque, on parlait surtout des Etats-Unis, lui qui disait être fier qu’on le surnomme « Sarko l’Américain ». Aujourd’hui, après cinq ans de présidence et avec un carnet d’adresses plus conséquent, il aurait envie de destinations émergentes, citant d’ailleurs Gerhard Schröder qui s’est recyclé chez le gazier russe Gazprom. Et si on le retrouvait chez ses amis qataris ? Juppé avait jadis évoqué la fameuse tentation de Venise. Avouez que la tentation de Doha ne sonne pas plus désintéressée.
Ces dernières cartouches apparaissent désespérées et pas forcément bien ajustées. Mais soyons prudents ! L’histoire de la seconde moitié de la Ve République nous a appris que même une balle perdue pouvait toucher sa cible. Ou que certains candidats pouvaient se tirer une balle dans le pied avec leurs propres armes…