La forme, tout d’abord. Pas grand chose à en dire, si ce n’est que j’ai trouvé le Président crispé, et même très crispé quand Claire Chazal a tenté de faire son travail en lui parlant des propositions de François Hollande ou de l’impact des bonus fiscaux dans l’hôtellerie-restauration.
Systématiquement le Président a répondu sans répondre, tordant à l’envi le cou aux énoncés des journalistes. Ainsi quand François Lenglet, talentueux éditorialiste de BFM-TV, cite Alain Madelin qui affirme que la « TVA sociale » revient à prendre l’argent dans la poche des salariés pour l’envoyer dans celle des patrons, Nicolas Sarkozy répond qu’il aime beaucoup Madelin mais qu’il ne saurait partager ses convictions ultralibérales. Hum…
Techniquement donc, l’intervention du Président évoquait presque, la faconde en moins, le Georges Marchais grand teint qui répondait à Elkabbach et Duhamel : « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses ! ». On avait l’impression désagréable que le discours présidentiel était tellement réglé au cordeau et gavé de statistiques, qu’il n’était pas question de s’en écarter d’un millimètre, quitte, comme dirait l’autre, à « faire chiant », ce qui par ailleurs cadre bien avec le Sarkozy contrit version 2.0
Venons-en aux annonces. Passons sur la mini-Tobin et sur la hausse de la CSG sur les revenus financiers, qui feront justement consensus, passons sur les 5% d’apprentis dans le grandes entreprises à l’horizon 2015, qu’on ne verra sans doute jamais se concrétiser à l’instar des quotas d’handicapés, passons aussi sur la banque de l’industrie : avec un capital de 1 milliard d’euros, sa force de frappe sera à peu près celle de la Crédit Agricole de la Gironde, ou genre…
Pas grand-chose à dire sur le volet logement et l’augmentation de 0,30 point du COS (Coefficient d’occupation des sols). La «densification» urbaine est une vieille idée de l’UMP. Vieille mais juste, l’ennui c’est qu’elle risque fort d’être trappée par les municipalités, sur ce point on fait confiance aux Verts et autres associations à la noix. Mais le BTP sera content, ce qui était le but, bien plus qu’une chimérique baisse des loyers.
Arrive enfin le morceau de bravoure annoncé, la « TVA sociale » qu’il ne faut surtout pas appeler comme ça, dixit le chef. Comment faut-il l’appeler ? Ça, il ne le dit pas encore, ça doit carburer dur dans les agences de com’. Plus sérieusement, mon avis est que cette taxe n’est pas aussi antisociale que la gauche ne le dit. Je suis convaincu qu’elle n’entraînera pas la hausse des prix à la consommation annoncée, de la même façon que les baisses de TVA, comme celle que Jospin avait décrétée en 2000, n’ont jamais entraîné de baisse des prix : en période de quasi déflation et de guerre concurrentielle, Renault et Total, Apple et Samsung, Carrefour et Darty paieront l’addition sur leurs marges, et ils peuvent se le permettre.
Restent deux problèmes. Primo, pour 12 milliards, t’as plus rien. Si 12 malheureux milliards pouvaient arrêter l’hémorragie des emplois industriels, Sarko les aurait mis cash sur la table depuis longtemps. Tant qu’à se servir de la taxation à des fins de politique industrielle, ce qui est à mes yeux strictly kosher, autant le faire sérieusement : quand j’était djeun, les produits dits de luxe étaient affectés d’un taux majoré de 33,33%, – un taux là encore supprimé par le PS sans le moindre effet sur les prix. Eh bien, disons que le retour de cette surtaxe par exemple sur les produits électroniques ou sur les automobiles de plus de 5CV ne ferait de mal à personne… Mais ce serait du protectionnisme déguisé, ce qui nous conduirait, me dit-on à ma droite et à ma gauche, à la guerre mondiale dans les plus brefs délais.
Deuxième problème, et il est maousse : qui nous garantit que ce cadeau fiscal sera utilisé vertueusement par ses bénéficiaires ? En l’absence de volet coercitif, le plus probable est que les entreprises feront de cette aubaine ce qu’en ont fait les banques ou les restaurateurs : de la marge brute. Dommage…
Bref, ce qu’il faut reprocher au Président, ce n’est pas d’imposer une TVA sociale, c’est de ne pas profiter à fond des derniers leviers que nous laissent encore Bruxelles et l’OMC pour la mettre en place sérieusement. Le protectionnisme, c’est dit, il ne passera pas par lui.
La dernière annonce, sur la « liberté de négociation » est sans doute la plus désagréable, d’autant plus désagréable qu’elle m’oblige à être d’accord mot pour mot avec l’adjudant-chef Mélenchon quand il dit : « dorénavant c’est entreprise par entreprise que seront fixés les salaires et les durées du travail, et ces décisions auront une valeur supérieure à la Loi et au Code du Travail (…) Tout le monde sait qu’entreprise par entreprise les travailleurs n’ont pas le plus souvent la capacité de résister aux injonctions qui leurs sont faites d’augmenter leur temps de travail, de diminuer leur payes ou bien de passer au chômage technique, surtout quand on leur présente comme une mesure de solidarité avec leurs collègues. » Pour être plus complet, Mélenchon aurait dû ajouter que cette mesure inique revient à infliger une double peine aux ouvriers, déjà premières victimes des baisses de salaires et de la flexibilité accrue dues aux 35 heures façon Aubry. Ah oui, me dit-on dans l’oreillette, quand on les a mises en place, il était au gouvernement, mille excuses Jean-Luc…
Au total, le Président nous promet de la sueur pour éviter le sang et les larmes : pas de quoi sauter au plafond, sauf si on est déjà inscrit au fan-club. Au mieux, ce cours d’économie sera donc une opération blanche.
En revanche, le même Sarkozy s’est métamorphosé dès qu’on a commencé à parler d’autre chose : c’est quasiment un autre homme qui est sorti de sa boite durant les cinq dernières minutes. Tour à tour relax et emphatique, ironique et modeste, cruel avec les autres et avec lui-même et apparemment pas inquiet à l’idée d’en découdre avec Hollande, bien au contraire.
On a donc eu un bref échantillon de ce que sera le Sarkozy de compétition modèle 2012, qui se présentera non seulement comme un anti-démagogue, mais aussi comme un candidat lucide qui n’a pas peur de l’autocritique, contrairement à qui-vous-savez. Et qu’on l’aime ou non, dans cet exercice-là, le Président est bon. Si seulement cela pouvait nous éviter une fin de campagne où le seul choc serait celui des calculettes…
En cette année de coup d’État technocratique transalpin, l’Encyclopédie des nuisances publie, dans un seul volume de 150 pages, deux essais décapants de Piergiorgio Bellocchio : Nous sommes des zéros satisfaits et Limiter le déshonneur. Fondateur des revues Quaderni piacentini (1962) et Diario (1985), l’italien Bellocchio avait abandonné le confort douillet de la gauche radicale pour rejoindre la vraie marge, celle qu’honnissaient tout aussi violemment l’ultragauche que les ennemis démocrates-chrétiens.
Au fil de ses chroniques, les cibles de Bellocchio ébauchent un autoportrait indirect. Son sens de la cruauté va jusqu’à l’auto-flagellation lorsqu’il confie son plus grand mépris pour la profession de journaliste, qu’il a du reste exercée pendant la plus grande partie de sa vie. Ainsi nous apprend-il qu’au début du siècle dernier, « finir dans le journal représentait pour nos vieillards l’un des pires malheurs, une véritable honte […] Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution » ![access capability= »lire_inedits »]
Bellochio s’attaque aux détails presque insignifiants qui constituent notre pain quotidien : « jeunes » klaxonnant sans complexe sur la terrasse d’une pizzeria, monstruosité technologique des jouets offerts aux enfants pour Noël, tout y passe… Au sujet du Monopoly, allégorie foncière de la loi de l’offre et de la demande, Bellocchio relève le caractère irréaliste d’un monde où « les créances sont toujours garanties et les dettes toujours intégralement payées (lorsque le débiteur n’est pas en mesure de faire face à ses engagements, il fait automatiquement faillite, et c’est la banque qui pourvoit au remboursement des créanciers ! ». A l’époque (pas si lointaine) où il écrivait ses lignes, notre homme n’imaginait certainement pas que des agences de notation feraient tomber un Président du conseil libéral pour crime de lèse-austérité. Berlusconi, je pense à vous !
Pour autant, le moteur de Bellochio, ce qui le fait écrire, ce n’est pas la comédie politique, mais la mutation anthropologique survenue avec l’industrialisation à grande échelle qui a − assez tardivement − emporté l’Italie dans le flot de la déshumanisation. L’Homme nouveau, Mussolini en rêvait, le capitalisme l’a fait. En lisant Bellocchio, on songe aux inoubliables Écrits corsaires de Pasolini[1. Qui, entre deux poèmes écrits en patois frioulan, dénonçait le « génocide » culturel dont a été victime l’Italie traditionnelle au cours des années 1950-1960.] et à La France contre les robots du visionnaire Bernanos. Prisonniers de la logique quantitative, inaptes à penser la moindre alternative à l’imaginaire marchand, « nous sommes des zéros, des zéros programmés et, comble de l’ironie, satisfaits ». Rien que ça !
« Ni les Brigades rouges ni l’État »
Mais Bellocchio n’est pas réductible à l’indignation ou au désenchantement que peut susciter l’observation du monde qui vient. Ses Réflexions à voix haute sur le terrorisme et le pouvoir en agaceront plus d’un. On peut aussi les trouver poignantes. Témoin des « Années de plomb », il rejette en effet l’alternative simpliste entre angélisme et alignement sécuritaire. Pour cet anticapitaliste conséquent, le recours à la violence politique, enfanté par la « désagrégation » de la jeunesse, se révéla aussi criminel qu’inefficace, car « le terrorisme a été et est encore une véritable providence pour le pouvoir ». Bellochio recommande une amnistie de tous ceux qui renoncent à la violence, qu’ils viennent de l’ultragauche ou de l’ultradroite − qui furent après tout des filles de la même histoire.
L’Encyclopédie qui ne nuit pas à la santé
Dans son numéro d’été, Causeur magazine rendait hommage à la pensée et au travail d’éditeur de Jaime Semprun, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, prématurément disparu en août 2010. De l’urbanisation à la « nucléarisation du monde », l’EDN, revue mythique devenue une maison d’édition confidentielle et radicale, démasque nuisances et faux prophètes sans rien céder au progressisme. S’inscrivant dans la ligne du Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle et du film In girum imus nocte, les encyclopédistes éditent aussi bien George Orwell que le penseur taoïste Tchouang-tseu. Aujourd’hui, on peut lire les contributions régulières de Jean-Marc Mandosio (nouveau directeur de l’EDN) et de Baudouin de Bodinat dans les revues Fario et L’Autre côté.[/access]
Derniers ouvrages parus : Jaime Semprun, Andromaque je pense à vous (posthume, 2010) ; Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture : Michel Foucault (2010) ; Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits (2011).
Pour gagner sa vie, avant de devenir un écrivain « infréquentable » et talentueux (ce qui va souvent de pair), Gabriel Matzneff a trempé sa plume dans l’écran noir de la télévision. Entre le 29 octobre 1963 et le 20 décembre 1965, le journaliste qui, facétie de l’histoire, ne possédait pas encore de téléviseur, a tenu la chronique télé de Combat. Les éditions Léo Scheer ont compilé une grande partie de cette critique virulente et érudite dans La séquence de l’énergumène agrémentée d’annotations récentes qui permettent de mieux cerner la pensée ou les volte-face de l’auteur. Car, il faut bien l’avouer, cette plongée dans la genèse de la télévision française, à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc, fait remonter à la surface des hommes politiques, des émissions, des artistes, des controverses, qui ont été complètement balayés au fil des années. Le temps a accompli sa magistrale œuvre de destruction. « Puissant un jour, néant pour toujours » pourrait résumer ce recueil de chroniques.
Qui se souvient de Roger Frey, Christian Fouchet, Wladimir d’Ormesson, Edgard Pisani, Jean Lecanuet et tant d’autres ? Dans les brumes télévisuelles, seul le visage d’Alain Peyrefitte se dessine timidement. Pour combien de temps encore ? Matzneff ne se faisait pas d’illusions sur les vertus éducatives ou culturelles de la télé. Son opinion était faite : « son pouvoir est totalitaire, hypnotique…Le petit écran restera jamais qu’un bocal…Dix jours sans télévision ! Une véritable cure de jouvence, cela repose les yeux, l’esprit, la plume ».
Son côté dandy décadent le met à distance de cette foire aux vanités. Avant de donner son avis sur une dramatique ou une rencontre de catch, il préfère toujours citer Schopenhauer, Gorki, Nietzsche, Pascal, Plutarque, Thomas Mann ou Pouchkine. Ca vole à vingt mille lieues au-dessus de la bêtise inhérente au petit écran. Si on lui dit Intervilles, Belphégor, Cinq colonnes à la Une, Sylvie Vartan ou Les coulisses de l’exploit, il répond par Venise, la littérature russe, l’Eglise orthodoxe (l’un de ses grands combats) ou l’art d’écrire de François Mauriac. La lecture de Matzneff est spirituelle, féroce, élitiste et délicieusement surannée. Ses tics de langage comme l’utilisation abusive et nostalgique d’expressions telles que « pour l’ordinaire », « ce nonobstant », « catalepsie », ses mots disparus de notre monde actuel comme l’émouvant « propédeutique » ou encore son calembour qualifiant Pompidou de « bougnaparte », nous amusent beaucoup. Et puis, on se souvient avec lui d’événements qui marquèrent ces années-là comme l’exécution du colonel Bastien-Thiry, le concile de Vatican II ou les funérailles télévisées de Winston Churchill.
A distance, certains de ses coups de gueule ou de ses têtes de turcs favorites nous semblent exagérés. La mauvaise foi n’est jamais très loin. Il prend plaisir à canarder Guy Lux et Léon Zitrone, à fustiger Maurice Chevalier dansant le twist ou à frapper sur la tête du pauvre Albert Raisner, l’animateur d’Âge tendre et tête de bois. Dans ses annotations en bas de page, Matzneff regrette presque ses attaques virulentes contre le charmant Raisner qu’il rencontra plus tard et qui « lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui ». En fait, rien n’horripile plus Matzneff que la vulgarité des yé-yé ou les niaiseries du Sacha show. On le trouve aussi injuste avec Adamo qui « dans le mauvais et le grotesque est quasi-insurpassable ». Il avoue aujourd’hui : « je n’avais nul souvenir d’avoir tant brocardé Salvatore Adamo. Sa chanson Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille m’a toujours bien plu et je m’explique mal cette injuste sévérité. Mea culpa ». Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.
Mais il a su être fasciné par un homme qui passait à la moulinette les bébés, un des génies créateurs de la télévision dont l’inventivité bluffait le journaliste. Jean-Christophe Averty surplombe assurément le paysage audiovisuel français des années 60. Plus que l’apparition de la seconde chaîne ou les premiers tests de la télé en couleur ou même l’élection présidentielle de 1965, c’est Averty qui sort grandi de ce recueil.
Matzneff n’était pas tendre avec la télé de son temps, il lui reprochait sa médiocrité intellectuelle, sa glorification des bas instincts et son emprise sur les masses. Et pourtant, à bien regarder la programmation des années 63-65, cette télé tellement conspuée, à la merci du pouvoir, nous semble aujourd’hui un lieu de création artistique, d’audace et d’enchantements !
La séquence de l’énergumène, Gabriel Matzneff, Editions Léo Scheer
Il n’est pas certain que les ouvrières de Lejaby aient autant attiré l’attention du public, des médias et des hommes politiques si elles avaient utilisé leurs doigts de fée à fabriquer des chaussettes ou des parapluies.
La plus-value érotique de leur production, soutiens-gorge, strings et autres tangas – ceux-là même qui défilent sans votre permission sur votre écran d’ordinateur quand vous lisez Causeur – a largement contribué à leur popularité.
Se porter au secours du « soutien-gorge tricolore » assure à MM. Arnaud Montebourg et Laurent Wauquiez une couverture médiatique qu’ils n’auraient pas obtenue en allant, par exemple, soutenir les ouvriers de la raffinerie Pétroplus à Petit-Couronne. Le fantasme se fiche totalement de la justice et de l’égalité célébrées par François Hollande dans son discours du Bourget
Au même moment, le scandale des prothèses mammaires amène le sein des femmes au centre du débat public. Le droit de toutes aux gros nibards en toute sécurité se hisse au niveau des revendications sociales majeures, et un syndicat des siliconnées n’a pas tardé à se constituer pour exiger le remboursement par la sécu des prothèses suspectes.
Cela n’a pas échappé à Libération, qui a sauté sur l’occasion pour offrir à ses lecteurs une couverture digne de Playboy. Carton assuré dans les kiosques. Et c’est ainsi que la politique passe de la rhétorique au stade oral.
Ce qu’il y a de bien avec le roman noir, c’est qu’il nous apprend des choses que ni l’économie, ni la sociologie, ni même la presse ne peuvent ou n’osent nous dire. C’est aussi qu’il souligne les lignes de forces et les fractures de notre monde en grossissant à peine le trait. Pour peu que l’auteur soit doué d’un métier solide et d’une jolie plume, le tour est joué. Serge Quadruppani possède les deux et remplit parfaitement ce cahier des charges dans La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
Non, malgré le titre, il ne s’agit pas d’un roman sur les travailleuses de Lejaby. A la limite, la désindustrialisation, Serge Quadruppani en serait partisan, tant il lui semble que notre temps se caractérise par une agression généralisée de la technoscience contre un vivant en voie de marchandisation. Les ouvrières dont il est question dans ce polar se déroulant dans une splendide vallée piémontaise, ce sont les abeilles. Elles sont frappées par le CCD qui n’est pas un contrat de travail mitonné dans les coulisses des nouveaux ministères de la précarité mais du Colony Collapse Disorder, ou syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. « Subitement, à n’importe quelle époque, – hors hiver où la ruche est en quasi sommeil-, les abeilles ne rentrent par dans leur ruche, et on ne retrouve de cadavres, ni dans la ruche, ni à proximité. Des colonies entières disparaissent en une nuit, ce qui est nouveau et très anormal pour des insectes sociaux. »
Si la commissaire Simona Tavianello, grande fliquesse antimafia, à la cinquantaine sexy et opulente, qui se trouve en vacances à proximité de Pinerolo[1. L’ancien Pignerol où était retenu le Masque de Fer.] s’intéresse à ce CCD, c’est qu’elle a trouvé, alors qu’elle allait acheter du miel chez un apiculteur, le cadavre d’un ingénieur dans la boutique vide. Comme cet ingénieur travaillait dans un centre de recherches pour une multinationale de l’agroalimentaire à proximité, et qu’il a en outre été exécuté par une arme qu’on avait volé à Simona la nuit précédente, la voilà mêlée bien malgré elle à l’enquête. Les choses se compliquent encore quand on découvre que l’apiculteur chez qui l’ingénieur a été assassiné est le leader d’un groupe écologiste opposé aux recherches de la multinationale accusée de provoquer le CCD et quelques autres désordres dans la faune et la flore de la région.
Quadruppani dresse habilement le tableau d’un affrontement sans merci entre des environnementalistes radicaux, des technophiles naïfs qui voudraient « pucer » les abeilles et des industriels à la recherche de nouveaux brevets, tout ce petit monde étant instrumentalisé par une spécialité bien italienne : les servizi deviati. Il s’agit d’agences de renseignement qui se sont livrées à toutes sortes de manœuvres occultes : préparation de coups d’Etat et négociations avec la mafia, sans parler de la « participation observante », comme le dit joliment Quadruppani, aux attentats-massacres des années de plomb. Dans le roman, les servizi deviati décident de provoquer une opération antiterroriste contre les apiculteurs écolos sur la seule foi d’une brochure sans nom d’auteur intitulée La révolution des abeilles. Toute ressemblance avec la désormais célèbre opération Taïga qui a vu la DCRI envahir un village corrézien pour arrêter Coupat et ses amis est bien entendu absolument volontaire.
Remarquablement documenté, La disparition soudaine des ouvrières a l’élégance de plus en plus rare de métaboliser cette documentation et de nous éviter ces tartines explicatives des thrillers actuels qui ont toujours deux cents pages de trop.
Une distance ironique et amusée reste par ailleurs présente tout au long du roman et l’on pourra conseiller, à François Hollande par exemple, de lire et de méditer ce passage où un professeur en biologie explique à la commissaire Tavianello ce qui arrive à certaines abeilles : « Selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche. »
Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
J’avoue avoir été quelque peu dubitative lorsque j’ai découvert le signe de ralliement du Parti socialiste, qui consiste à faire un grand mouvement de ciseau avec ses bras en prononçant la formule magique suivante : « le changement, c’est maintenant ».
Que quelques citoyens concernés et autres artistes engagés tels Gérard Darmon ou Benjamin Biolay, s’adonnent à ce jeu, passe encore. Mais lorsqu’il s’agit de ministres, qu’ils soient anciens ou impétrants, il n’y rien à faire, ça me dérange. Un peu moins lorsque c’est Jack Lang. Après tout, c’est très « teuf de la zik’ », ce bidule. Mais les autres…
Ma première réaction fut donc l’abattement, même si je n’eus pas eu le cœur de blâmer les militants socialistes, dont je comprends assez bien le désir de changement. Par ailleurs, je crois qu’il faut enfin accéder au désir le plus cher de Nicolas Sarkozy, et lui rendre sa liberté d’aller « gagner de l’argent » sous d’autres cieux, ainsi qu’il en a récemment exprimé le désir dans Le Monde. Pour ma part, si j’avais dû faire un clip appelant au changement, j’aurais volontiers réalisé une petite animation sympa mettant en scène quelques bougres paupérisés armés de tronçonneuses et de crocs de bouchers. Mais bon, le socialisme est un humanisme.
Je n’en ai pas voulu aux socialistes, disais-je, mais plutôt à l’époque, à l’air du temps, à ce moment régressif de l’Histoire où l’on n’a plus jamais le droit de devenir adulte, et où l’on est sommé de demeurer un grand enfant sous peine d’être immédiatement rangé dans la catégorie des « pas cools ». Cette époque imbécile où l’on vous tutoie jusque dans les musées par le truchement d’audioguides formatés pour sous susurrer : « tu as vu ce beau tableau ? ». Cette époque consternante où votre coiffeur vous demande « quel est ton prénom ? » lorsque vous prenez un rendez-vous, et où des post-quadragénaires titulaires d’un quadruple Bac +5 se sentent obligés de s’y prendre « com sa kan ils tap un sms ».
Je suis revenue à de meilleurs sentiments. Finalement, après Hervé Morin présentant ses vœux 2011 devant sa batterie de cuisine, après Nora Berra célébrant en vidéo l’anniversaire des Jeunes Pop’s et, surtout, après le lipdub de l’UMP, il est normal que le camp adverse s’autorise tous les coups. Et, même si je demeure convaincue que l’on devrait découper le quinquennat qui s’achève à la scie sauteuse ou lui rafaler dans le cornet au mini uzi, j’accorde volontiers à Romain Pigenel qu’un « gimmick universellement repris (…) que chacun peut s’approprier », demeure à la fois plus raisonnable et probablement moins salissant.
A cet égard, et parce qu’il paraît que la musique adoucit les mœurs, j’envisage même d’apporter ma contribution à l’opération de communication socialiste, en proposant au PS d’adapter cette chanson comme hymne de campagne :
Bien sûr, ce n’était pas la même chose – ce n’est jamais la même chose. « S 21 », le centre de torture installé à Phnom Penh pendant les quatre années que dura le régime khmer rouge (1975-1979), n’est pas Auschwitz. Kigali n’est pas Treblinka. Mais l’extermination nazie, « l’élimination » khmère rouge et toutes les entreprises de destruction d’un groupe humain dont le XXème siècle fut prodigue, ont dû pareillement, pour accomplir leur œuvre de mort, créer des mondes où il n’y avait pas de « pourquoi ».
Comm Claude Lanzmann, Primo Levi et bien d’autres, Rithy Panh sait que le privilège des hommes libres est de pouvoir dire « pourquoi ? » et que leur fardeau est d’accepter qu’on ne pourra jamais répondre.
Auteur de S 21 – La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh est à la fois un survivant et un témoin, une victime et un historien. Voir le film et lire le livre qui sortent ces jours-ci, c’est s’embarquer pour un voyage en enfer. De ce voyage, on revient avec une certitude : s’il faut sans doute se résigner à ne pas comprendre, nous n’avons pas le droit de refuser de savoir.
E.L.
L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset. Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.
Élisabeth Lévy. Vous avez interrogé Duch des heures durant. Avez-vous compris ce qui conduit un être humain à prononcer cette phrase : « La vie des gens était un déchet ; et le plus étonnant est que c’était exactement comme ça dans ma conscience »?
Rithy Panh. Ce que j’ai définitivement compris, c’est que face au crime, on a toujours le choix. Prétendre que le mal en nous est toujours le plus fort est faux, injuste pour tous ceux qui ont payé leur résistance de leur vie, et enfin dangereux car cela revient à minimiser la responsabilité des bourreaux.[access capability= »lire_inedits »] Des hommes comme Duch, Khieu Samphan ou Ieng Sary ont vécu cinquante ans au service d’une idéologie. Ce fut leur choix.
ÉL. Mais comme l’explique Duch, à un moment, le seul choix est entre tuer et être tué…
Dans ce cas, il faut être tué ! Cet argument est celui de tous les bourreaux de tous les continents. Mais ils ont également en commun un grand sens de l’opportunisme. S’ils tuent, c’est aussi pour obtenir des grades, des fonctions, des avantages. Duch se trahit quand il raconte qu’à l’époque, il savait que, si la révolution était victorieuse, il deviendrait le fils prodigue de l’Angkar [l’« Organisation », le cœur du pouvoir khmer rouge]. J’aurais pu croire à son humanité si, par exemple, il avait tenté d’adoucir le sort de son institutrice au lieu de la laisser souffrir sous la torture. Il n’avait peut-être pas le pouvoir de sauver tout le monde, mais il avait celui de soulager certaines souffrances.
ÉL. Pourquoi recueillir surtout la parole des bourreaux ? Ils vous fascinent ?
Je ne vois pas pourquoi il appartiendrait toujours aux seules victimes de témoigner. Mais je n’éprouve aucune fascination. Je ne suis pas fasciné parce que Duch cite Vigny ou Balzac. Quand on lit Vigny, on est capable de faire la différence entre le bien et le mal. Je ne connais pas de culture, ni même d’idéologie, qui tue. Ce n’est pas le marxisme qui a massacré les miens, ce sont des marxistes.
ÉL. Duch ne fait pas de cauchemars. Et comme dans la fameuse blague juive, à la fin, c’est vous qui ne pouvez pas dormir…
C’est toujours nous ! Mon ami le peintre Vann Nath a survécu un an à « S 21 » en peignant des portraits de Pol Pot. Dès 1979, il n’a eu de cesse de témoigner et de se battre pour que la vérité soit dite. Au procès, il a fait face à Duch et il est mort avant sa condamnation. Et il a fait des cauchemars toute sa vie. Moi, je vis avec l’insomnie. Mais je n’ai pas sombré dans l’obsession. Les Khmers rouges n’ont pas réussi à supprimer en moi tout ce qui n’était pas eux.
ÉL. Si on disait qu’on va tuer tous les juifs et tous les « bourgeois » cambodgiens, quelqu’un répondrait : « Pourquoi les bourgeois cambodgiens » ? Alors, pourquoi ?
Je n’ai pas de réponse. On connaissait la puissance de la haine raciale. Les nazis voulaient faire disparaître les juifs de la surface de la Terre, raison pour laquelle ils allaient chercher des gamins juifs au fin fond du Caucase. Mais la haine idéologique qui animait les Khmers rouges était inédite. Pourquoi ? On ne saura jamais…
ÉL. Pourquoi ces criminels vous parlent-ils ?
Tous n’ont pas les mêmes motivations. Trente ans après, les gamins qui ont été enrôlés de force à 12 ans ont encore les yeux hagards. Ils sont incapables de parler autrement qu’avec leurs yeux tristes, leurs corps saisis d’accès de fièvre…
ÉL. Pour vous, ces enfants-tueurs sont-ils des victimes ?
Ce ne sont pas des victimes au même titre que Vann Nath ou Bophana. Mais même si c’est gênant de le dire, ils sont aussi des victimes d’une certaine façon. Les dirigeants, eux, ne cherchent qu’à réécrire l’Histoire, à faire prévaloir leur version : « Nous étions sincères, profondément patriotes, indignés par l’injustice sociale. Nous avons fait la révolution pour rétablir la justice. C’était une situation d’exception. » Si on ne lutte pas sans relâche pour démonter cette argumentation, les générations actuelles, qui voient des gens s’enrichir de façon éhontée, finiront par penser que les Khmers rouges n’avaient pas si tort que ça.
ÉL. Au début, même votre père, tout en sachant qu’il y aura une période difficile, pense que ces gens veulent le bien du peuple…
À l’époque, les intellectuels du monde entier ont réagi comme lui. Quand des « combattants aux pieds nus » viennent de gagner une guerre contre l’impérialisme américain et que vous n’avez connu que des régimes injustes, vous pouvez êtes tenté de faire crédit à ce mouvement révolutionnaire qui promet tant de choses. Cela dit, dès qu’il voit que les Khmers rouges détruisent l’enseignement, mon père comprend que le pire va arriver. Et pourtant, il reste convaincu que sa place est auprès des Cambodgiens. Il faut rappeler que Son Sen, le patron de Duch, Khieu Samphan, Ieng Sary et Yun Yat, la femme de Pol Pot, étaient instituteurs. Mais d’autres enseignants, comme mon père, ont continué à croire que l’éducation pour tous est le fondement de la liberté. Il a fait face jusque dans la mort. Ce sont son courage, sa dignité, que je veux transmettre.
ÉL. Que savait-on en Occident à l’époque ?
Pas mal de choses. Même si le Cambodge était fermé, il y avait des satellites, des services de renseignement, des réfugiés qui passent la frontière. En 1977, un prêtre, le Père François Ponchaud, publie Cambodge année zéro. Mais personne ne voulait savoir. De plus, la presse s’est lourdement trompée, même si certains journaux de province comme Ouest-France, ont fait leur travail. Je vous rappelle que, le 17 avril 1975, le titre du Monde était : « Phnom Penh libérée par les Khmers rouges ».
ÉL. Je comprends ce que ce titre vous inspire aujourd’hui, mais ne soyons pas injuste. Vous l’avez dit vous-même, le 17 avril 1975, personne ne pouvait anticiper la suite. Et on peut dire la même chose du 30 janvier 1933, le jour où Hitler fut nommé chancelier. Sans doute fallait-il attendre le pire d’Hitler et de Pol Pot, mais qui peut imaginer pire que le pire ?
Vous avez raison : en 1975, tout le monde pouvait se tromper, même mon père. Mais quatre ans après ? Après les témoignages, après les images, après la destruction ? Et pourtant, voilà ce qu’écrit Noam Chomsky en 1980, dans After the cataclysm, jamais traduit en France : « En fait, on a pratiquement fini par tenir pour un dogme en Occident que le régime khmer rouge était l’incarnation même du mal sans aucune qualité qui puisse le sauver. » De quelles qualités peut-on créditer un régime génocidaire ? Le 17 janvier 1979, Alain Badiou publie un article intitulé : « Kampuchea vaincra », dans lequel on peut lire la phrase suivante : « Outre les tensions accumulées dans les siècles par l’absolue misère du paysan khmer, la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur, de la révolution cambodgienne. […] Il n’est pas même demandé d’examiner en conscience à qui sert finalement la formidable campagne anti-cambodgienne de ces trois dernières années, et si elle n’a pas son principe de réalité dans la tentative en cours de » solution finale « . » Cet aveuglement est sidérant. Je ne comprends pas plus Alain Badiou que les Khmers rouges. Quand on est enfermé dans une pure construction intellectuelle, on coupe tout ce qui dépasse. Le seul qui dira plus tard qu’il s’est lourdement trompé, c’est Jean Lacouture. Mais jusqu’en 1988, ce sont les Khmers rouges qui occupent le siège du Cambodge à l’ONU : fait unique dans l’Histoire, ce sont nos bourreaux qui nous représentent dans les instances internationales.
ÉL. Certains des dirigeants khmers rouges ont été jugés, mais la majorité des exécutants n’ont pas été inquiétés. La société cambodgienne est-elle réconciliée ?
Quand la pratique du crime a été au cœur de la société, on ne peut pas arrêter tous les coupables. Il faudrait un siècle pour juger tous les Khmers rouges, et je ne suis pas sûr que cela nous aiderait : aussi les procès ont-ils été réservés aux dirigeants. Et malgré toutes les insuffisances de ces procès, il est très important qu’ils aient lieu au Cambodge. Les gens de ma génération ne parlaient pas, mais les jeunes veulent savoir, ils posent des questions. J’ai une seule réponse à leur faire : sachez que vous avez toujours le choix de rester humain.[/access]
Après le cheval et la femme, le dictionnaire est le meilleur ami de l’homme. La preuve, c’est que l’on n’en a jamais assez. Les femmes sont en voie de disparition, dissoutes dans l’aliénation féministe et/ou religieuse sans compter une vulnérabilité toujours plus grande dans le monde du travail où elles sont systématiquement moins bien payées (30% dans les mirettes, nous dit-on) et sont les principales victimes du temps partiel imposé.
Tout cela nous rappelle ce que disait déjà le bon vieux Karl Marx : le prolétaire a encore un prolétaire : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. »[1. Voir L’origine de la propriété, de la famille et de l’Etat]. Quant au cheval, essayez de trouvez une bonne boucherie chevaline dans les grandes villes, cela devient très compliqué et c’est bien dommage, car le cheval, c’est bon, en steak tartare ou en saucisson.
Pour en revenir au dictionnaire, j’ai senti ces jours derniers le vif besoin d’un dictionnaire bilingue UMP-Français/Français-UMP. Nous ne citerons qu’un exemple de cette distorsion que la majorité fait subir entre signifiant et signifié. Prenons le « don ». Voilà un mot sympathique. La gratuité qu’il implique dans le rapport à l’autre, le refus d’attendre quelque réciprocité nous font respirer un air soudain plus pur, loin d’une société qui ne donne rien sans rien, ne croit plus qu’à l’échange marchand en essayant systématiquement d’en tirer des bénéfices quitte à léser l’autre. On vient donc de voir apparaître le mot « don » dans un projet de loi de l’UMP actuellement en examen à l’Assemblée Nationale. Il concerne les RTT.
La droite entretient des rapports complexes avec les RTT. Elle hait l’idée que des gens travaillent moins et gagnent autant. Mais comme cette mesure a principalement profité aux cadres qui forment une bonne partie de son électorat naturel, cela fait une bonne dizaine d’années qu’elle a entamé une danse du scalp autour de la Bête, qu’elle lui décoche des flèches multiples sans se rédoudre à l’achever.
L’objectif du projet de loi de l’UMP proposé par le député Paul Salen est ainsi libellé : « Il faut permettre aux salariés de faire don d’heures de réduction du temps de travail ou de récupération à un parent d’un enfant gravement malade » Sur le papier, l’idée est évidemment très généreuse. Après tout, pourquoi le workalchoolic, dans un pur instant d’altruisme, ne céderait pas ses RTT à un collègue dont le gamin est hospitalisé pour une de ces saloperies cancéreuses qui frappe des populations de plus en plus jeunes dans nos sociétés pourtant si merveilleusement aseptisées ?
Oui…mais ce « don » est un cache-misère. Il existe normalement une allocation pour répondre à cette situation douloureuse. Le problème, c’est que plus les mesures de coupes budgétaires vont, plus cette allocation implique une perte de salaire. Plutôt que d’augmenter cette allocation, on s’en remet donc à la solidarité entre collègues de travail, sauf que cette solidarité, retraduite dans le dictionnaire UMP-Français/Français-UMP ne veut plus dire solidarité mais culpabilisation comme don ne veut plus dire don mais partage de la pénurie.
Quand on sait que les résultats 2011 du CAC 40 et ses actionnaires atteignent les 90 milliards d’euros, que l’agence Euro RSCG vient de proposer ses services à une de ces grandes entreprises pour « communiquer » sur le sujet « sans choquer » , que le déficit de la Sécu n’est que de 18 milliards d’euros, on se dit qu’il n’y aurait rien d’absurde ni de scandaleux à demander aux chefs d’entreprises d’assurer au salarié se trouvant dans une telle situation le maintien de ses revenus. Parce que si les 90 milliards du Cac ne suffisent pas, il reste les 30 milliards annuels d’exonérations sociales patronales, cet argent donné par la collectivité nationale pour faciliter l’embauche avec le bonheur que l’on sait dans un pays où le taux de chômage flirte aimablement avec les 10%.
Sinon, même sans arriver à se procurer le dictionnaire UMP-Français/Français UMP, les gens à qui on explique qu’il faut se serrer la ceinture vont bien finir par comprendre, comme le dit plaisamment l’agence Euro RSCG, qu’il y a « un grand hiatus. »
La violence à l’intérieur du cercle familial, on le sait, ne cesse de croître ces dernières années en France, et les femmes et les enfants en sont, logiquement, les principales victimes. Et si pour lutter contre ce phénomène il est essentiel de le comprendre, nous pouvons annoncer de bonnes nouvelles venant de la Turquie. Un ancien haut fonctionnaire de la police turque vient de signer dans la revue professionnelle Contemporary Police Journal, un article dont le titre un peu sec ne laisse pas deviner l’immensité du contenu.
Selon Hasan Yağar, ancien chef de police et docteur en criminologie, si le nombre d’homicides de femmes par leurs époux explose en Turquie, ce n’est pas entièrement de la faute des hommes qui les commettent. Admettant volontiers que les femmes sont physiquement inférieures, l’ancien policier avance néanmoins, que le beau sexe n’est pas aussi faible qu’on le croit. Ce sont les femmes, constate-t-il, qui provoquent leurs maris les poussant ainsi à commettre l’irréparable, ce qui, souligne M. Yağar, n’est pas seulement tragique pour les femmes en question mais en même temps compromet sérieusement l’avenir des ces malheureux maris poussés à bout !
Mais, fort heureusement, le criminologue ne se limite pas à l’analyse des causes de ce fléau. Selon l’expert, un espoir existe car selon ses statistiques ces crimes, très fréquents dans les grandes villes et agglomérations urbaines, sont assez rares dans «nos beaux villages et hameaux anatoliens». On s’en doutait un peu, mais c’est maintenant une certitude : toutes les communes de plus de 3500 habitants sont nids de péchés et foyers de vices, rien n’a changé depuis Sodome et Gomorrhe. C’est au village, protégé par une tradition séculaire et une religion généreuse et bienveillante, que la femme turque s’épanouira pleinement et hors de portée des hommes colériques et violents. À condition, bien sûr, de ne pas les provoquer.
DB. Le malaise que vous évoquez ne tient-il pas au fait que les individus fantasment l’existence d’un État total qui les maternerait, alors qu’il est en vérité caractérisé par l’impuissance ?
À vrai dire, ce terme ne me paraît pas pertinent. Que l’État soit contesté, en butte à des oppositions, rien n’est plus vrai. Mais les choix fondamentaux sont faits : quand Nicolas Sarkozy décide de réintégrer le commandement de l’OTAN, personne ne bronche ! Regardez la façon dont les règles du jeu libérales sont entrées dans les faits depuis trente ans ! La vraie impuissance de l’État concerne l’incapacité des gouvernants de comprendre l’état du monde. Ils sont manifestement dépassés par la situation. Mais je ne sais pas si impuissance est encore le bon terme pour désigner ce désarroi intellectuel.
ÉL. Ce qui nous ramène à l’Europe. La construction européenne aurait-elle mis en musique notre désir collectif de sortir de l’Histoire ?
Disons qu’à cet égard, les mécanismes européens ont produit un effet démultiplicateur. Dès ses commencements, la construction européenne a été inspirée par une philosophie assez antipopuliste − pour employer le mot en vogue aujourd’hui. Pour les « pères fondateurs », les peuples européens étaient animés de passions chauvines et belliqueuses. Il fallait donc que des esprits supérieurs inventent un système capable de neutraliser ces sentiments funestes et de soustraire les décisions cruciales aux passions populaires. Après tout, dans le contexte de l’après-1945, ce point de vue n’était pas dénué de fondement.
ÉL. On n’en est plus là, même si certains dénoncent une volonté d’hégémonie allemande qui s’appuierait sur la monnaie et l’économie plutôt que sur les panzerdivisions.
De fait, le contexte a changé, mais la construction européenne est restée sur les mêmes rails antipopulistes, donnant naissance à une machine de gouvernement qui présente un double avantage pour les gouvernants et les élites sociales. D’une part, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) et la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) organisent une régulation par le droit, fondée sur des valeurs considérées par ces élites comme universelles et indiscutables. D’autre part, les conférences intergouvernementales permettent aux gouvernants de s’affranchir des contraintes de la vie politique nationale en s’abritant derrière les nécessités supérieures des compromis européens.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. En somme, l’Europe permet aux élus de se délivrer de la plaie que sont les électeurs ?
Exactement ! La construction européenne est une machine à neutraliser politiquement les peuples, et peut-être sera-t-elle in fine leur maison de retraite. Récusant la souveraineté du peuple au nom de la défense des libertés, elle pousse à leurs ultimes conséquences la logique de la dépossession et le désemboîtement de la démocratie classique. Le message adressé aux citoyens est clair : « Dormez, bonnes gens. Conduisez vos vies comme vous voulez sans plus de frontières pour vous entraver. Les choses sérieuses, c’est notre affaire. »
ÉL. En supposant que le projet européen soit, comme vous l’expliquez, de faire disparaître les peuples, on ne peut pas dire que « ça rentre comme dans du beurre ». Vous l’avez souvent remarqué, ce que les Français pardonnent le moins à Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir ramené par la fenêtre le traité qu’ils avaient rejeté par référendum…
Il faut dire que, du point de vue de la philosophie de Jean Monnet, ce référendum avait été une regrettable embardée et qu’il aura fait office de piqûre de rappel. Nos gouvernants étaient convaincus que le bon peuple, envoûté par le charme magique du mot « Europe », approuverait massivement le texte ainsi que le prédisaient tous les sondages. Imaginez leur déconvenue : ils croyaient les populistes anesthésiés, neutralisés par le droit, et voilà qu’ils repointaient leur nez ! Ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Plus question de laisser les piliers de bistrot se mêler des choses sérieuses… Fin de l’intermède et retour à Jean Monnet : on concocta le traité de Lisbonne. Et sur le moment, cela passa comme une lettre à la poste ! Et pourtant, je suis convaincu que cet événement a eu dans l’inconscient collectif un retentissement aussi profond que caché. À Lisbonne, en 2007, quelque chose s’est irrémédiablement cassé. Et à mon avis, tout le problème de Sarkozy vient de là.
GM. L’important, c’est qu’on ait le choix puisqu’on peut voter pour François Hollande qui a appliqué et appliquera exactement la même politique… C’est précisément pour cela qu’il n’est pas perçu comme une alternative. C’est le même fard, dans une autre forme.
DB. En attendant, si l’euro implose, les gouvernants ne pourront pas continuer à imposer au forceps le « toujours plus d’Europe » et encore moins à se légitimer par leur grande œuvre de paix et de prospérité. Peut-être que cela nous obligerait à refaire de la politique ?
Ce qui est certain, c’est qu’on touche aux limites de ce beau système. De fait, la crise de l’euro peut servir d’électrochoc et obliger les sociétés à sortir de leur torpeur.
ÉL. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les gouvernements veulent à tout prix l’empêcher. Mais si, comme l’a annoncé le Président, un nouveau traité était conclu sans que le peuple soit consulté, passerait-il aussi facilement que Lisbonne ?
J’en ai bien peur ! Mais tout dépendra des circonstances. Le principe de réalité peut, comme cela a été évoqué, se rappeler à nous par l’explosion de l’euro, mais encore plus sûrement par le phénomène d’appauvrissement que nous devrons nécessairement affronter, même s’il est impossible aujourd’hui d’en évaluer la durée et l’ampleur. Ce choc pourrait se révéler salutaire s’il transformait le malaise diffus et inconscient, donc d’une certaine façon névrotique, en analyse consciente et en volonté politique. On n’en est pas là. Pour l’instant, les gens sont très mal dans leur peau sans très bien savoir pourquoi, mais cela ne les a nullement incités à revenir à la politique pure et dure. D’ailleurs, tout le dispositif de la présidentielle consiste, une fois de plus, à leur dire : « Faites-nous confiance, on s’occupe de tout ! » Il ne s’agit pas de les mobiliser, mais de les rassurer.
ÉL. Ce n’est pas très réussi ! Ce que les gens entendent, pour citer Basile de Koch, c’est : « On va dans le mur, tu viens avec nous ? »
C’est bien pour cela que, cette fois-ci, les choses peuvent finir par basculer…
ÉL. Si nous devons choisir entre le pareil et le même, c’est en partie parce que le scrutin majoritaire prive de représentation politique plus d’un tiers du corps électoral. Mais ce vote « anti-système » n’est-il pas la preuve qu’une partie de la société n’accepte pas le pacte politique qui prive les citoyens de toute influence réelle ?
Attention, ce n’est pas à titre individuel que les citoyens peuvent accéder aux leviers de commande, c’est à l’intérieur d’un système politique représentatif. Qui donc les représenterait ? Les 40 % d’électeurs qui se disent exclus du jeu politique ne croient pas eux-mêmes que les gens pour qui ils votent représentent une alternative crédible. Pour les électeurs du FN, que ce parti n’ait pas de député n’est pas un drame.
DB. Pensez-vous que le vote en faveur de Marine Le Pen soit exclusivement protestataire ? Il est possible que, pour certains, elle représente réellement une alternative…
Seule la suite des événements permettra de répondre à cette question. J’aurais tendance à penser que la logique protestataire reste dominante. Marine Le Pen donne un visage aimable au vote protestataire, qu’elle déculpabilise alors qu’il était jusqu’ici plus ou moins honteux. C’est cela qui peut déboucher sur un vote de grande ampleur en sa faveur. Mais encore une fois, tout dépendra de ce qui se passera pendant la campagne.
GM. Vous ne pensez pas que le statu quo puisse durer. Mais comment les choses pourraient-elles changer de cours ?
De façon assez classique : on changera de cap quand on se sera pris le mur dont parle notre ami Basile. Vous savez, l’humanité avance toujours à reculons. Il a fallu cinquante ans pour que les bourgeois européens se résignent à l’impôt sur le revenu ! Quand les soi-disant élites auront pris la réalité en pleine face, elles se résoudront à adopter des solutions qui, aujourd’hui, leur semblent atroces.
ÉL. Par exemple ?
Il n’y a pas beaucoup de sens à vouloir anticiper des évolutions qui seront probablement improvisées dans l’urgence. Mais Sarkozy converti à la taxe Tobin, avouez que ce n’est déjà pas mal ! L’urgence viendra sans doute du front monétaire et financier. Comment cela se passera, je n’en sais rien, mais il faudra sans doute se résoudre soit à changer les règles de l’Union monétaire, soit à sortir de l’euro. Seulement, derrière, nous ne couperons pas à l’obligation de repenser tout le circuit de la création monétaire ainsi que le statut des banques. J’ai l’impression que même le dogme de l’indépendance des Banques centrales, qui était hier encore l’équivalent de l’Immaculée conception pour les catholiques est en train de vivre ses derniers jours.
ÉL. Même si le scénario devait être celui que vous décrivez, cela suffirait-il à enrayer la mutation du modèle démocratique ? Pour qu’il y ait souveraineté du peuple, il faut qu’il y ait peuple. Pouvons-nous redevenir un peuple ?
Ça, c’est une autre question. On ne redevient pas un peuple par décret. Ce n’est pas que le peuple ait disparu, d’ailleurs. Il reste une sorte de possible latent, vis-à-vis duquel les citoyens sont ambivalents. Le rapport au collectif est la grande souffrance de nos contemporains. Ils se démènent pour s’en délivrer mais, en même temps, dès qu’ils sont confrontés à son délitement, c’est-à-dire à l’impossibilité de décider quoi que ce soit collectivement, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une famille ou d’un groupe amical, ils sont pris de panique. C’est pourquoi le travail est si important, à cause du cadre rassurant qu’il fournit. Dans l’entreprise, au moins, il y a une organisation. On renâcle mais on s’y soumet parce que ça marche.
ÉL. Que les Américains persistent à être un peuple, soit. Mais les Allemands ? C’est pour se protéger de tout ce qui faisait leur « identité nationale » qu’ils ont inventé le « patriotisme constitutionnel ». Et pourtant, on dirait qu’il est plus simple d’être allemand que français…
Dans le cas allemand, l’expiation du passé continue de constituer un facteur de cohésion considérable. Une fois sortie de la détresse morale et matérielle de l’immédiat après-guerre, l’Allemagne s’est imposée un devoir d’exemplarité, non seulement en travaillant mais aussi en soumettant tout ce qui pouvait définir la germanité au règne du droit. Quant aux Américains, leur individualisme s’inscrit à l’intérieur d’un devoir historique lié au destin de l’Amérique comme la terre d’élection de la liberté. Ce sentiment d’exceptionnalité, avec tous les devoirs qui en découlent, à commencer par celui d’être responsable de soi-même, demeure là aussi un puissant facteur de cohésion. En Europe, on n’a rien compris par exemple aux difficultés d’Obama pour faire passer sa réforme de l’assurance-maladie : si elle a été combattue par une grande partie de ses bénéficiaires potentiels, c’est en raison de cette volonté de compter sur ses propres forces qui a qui fait la grandeur des États-Unis et manque si cruellement à l’Europe.
ÉL. Cela signifie-t-il que la post-démocratie a déjà triomphé en France et en Europe ou celles-ci peuvent-elles encore accoucher d’une refondation du système démocratique ?
Je ne crois pas du tout à la post-démocratie si l’on entend par là un régime qui pourrait s’installer de manière durable. La démocratie traverse une crise historique aiguë, comparable, à bien des égards, à celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui déboucha sur la guerre de 1914-1918 et l’éruption des totalitarismes. Cela ne signifie pas que nous allons vivre des épreuves du même genre, car cette crise est à d’autres égards très différente, mais de même que les « Trente Glorieuses » surviennent après une période épouvantable, peut-être avons-nous besoin de toucher le fond pour nous ressaisir. Aujourd’hui, les Européens se complaisent massivement dans le déni du réel en feignant de croire que les individus pourraient s’épanouir en dehors de tout collectif. Ce n’est plus l’adhésion à des visions délirantes du futur, mais c’est une représentation tout aussi folle de ce que peut être le fonctionnement d’une société. Il va falloir atterrir, et sans pilote ! Avec beaucoup de casse ou sans trop de casse, il va falloir retrouver le sol ferme d’un fonctionnement démocratique digne de ce nom.[/access]
La forme, tout d’abord. Pas grand chose à en dire, si ce n’est que j’ai trouvé le Président crispé, et même très crispé quand Claire Chazal a tenté de faire son travail en lui parlant des propositions de François Hollande ou de l’impact des bonus fiscaux dans l’hôtellerie-restauration.
Systématiquement le Président a répondu sans répondre, tordant à l’envi le cou aux énoncés des journalistes. Ainsi quand François Lenglet, talentueux éditorialiste de BFM-TV, cite Alain Madelin qui affirme que la « TVA sociale » revient à prendre l’argent dans la poche des salariés pour l’envoyer dans celle des patrons, Nicolas Sarkozy répond qu’il aime beaucoup Madelin mais qu’il ne saurait partager ses convictions ultralibérales. Hum…
Techniquement donc, l’intervention du Président évoquait presque, la faconde en moins, le Georges Marchais grand teint qui répondait à Elkabbach et Duhamel : « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses ! ». On avait l’impression désagréable que le discours présidentiel était tellement réglé au cordeau et gavé de statistiques, qu’il n’était pas question de s’en écarter d’un millimètre, quitte, comme dirait l’autre, à « faire chiant », ce qui par ailleurs cadre bien avec le Sarkozy contrit version 2.0
Venons-en aux annonces. Passons sur la mini-Tobin et sur la hausse de la CSG sur les revenus financiers, qui feront justement consensus, passons sur les 5% d’apprentis dans le grandes entreprises à l’horizon 2015, qu’on ne verra sans doute jamais se concrétiser à l’instar des quotas d’handicapés, passons aussi sur la banque de l’industrie : avec un capital de 1 milliard d’euros, sa force de frappe sera à peu près celle de la Crédit Agricole de la Gironde, ou genre…
Pas grand-chose à dire sur le volet logement et l’augmentation de 0,30 point du COS (Coefficient d’occupation des sols). La «densification» urbaine est une vieille idée de l’UMP. Vieille mais juste, l’ennui c’est qu’elle risque fort d’être trappée par les municipalités, sur ce point on fait confiance aux Verts et autres associations à la noix. Mais le BTP sera content, ce qui était le but, bien plus qu’une chimérique baisse des loyers.
Arrive enfin le morceau de bravoure annoncé, la « TVA sociale » qu’il ne faut surtout pas appeler comme ça, dixit le chef. Comment faut-il l’appeler ? Ça, il ne le dit pas encore, ça doit carburer dur dans les agences de com’. Plus sérieusement, mon avis est que cette taxe n’est pas aussi antisociale que la gauche ne le dit. Je suis convaincu qu’elle n’entraînera pas la hausse des prix à la consommation annoncée, de la même façon que les baisses de TVA, comme celle que Jospin avait décrétée en 2000, n’ont jamais entraîné de baisse des prix : en période de quasi déflation et de guerre concurrentielle, Renault et Total, Apple et Samsung, Carrefour et Darty paieront l’addition sur leurs marges, et ils peuvent se le permettre.
Restent deux problèmes. Primo, pour 12 milliards, t’as plus rien. Si 12 malheureux milliards pouvaient arrêter l’hémorragie des emplois industriels, Sarko les aurait mis cash sur la table depuis longtemps. Tant qu’à se servir de la taxation à des fins de politique industrielle, ce qui est à mes yeux strictly kosher, autant le faire sérieusement : quand j’était djeun, les produits dits de luxe étaient affectés d’un taux majoré de 33,33%, – un taux là encore supprimé par le PS sans le moindre effet sur les prix. Eh bien, disons que le retour de cette surtaxe par exemple sur les produits électroniques ou sur les automobiles de plus de 5CV ne ferait de mal à personne… Mais ce serait du protectionnisme déguisé, ce qui nous conduirait, me dit-on à ma droite et à ma gauche, à la guerre mondiale dans les plus brefs délais.
Deuxième problème, et il est maousse : qui nous garantit que ce cadeau fiscal sera utilisé vertueusement par ses bénéficiaires ? En l’absence de volet coercitif, le plus probable est que les entreprises feront de cette aubaine ce qu’en ont fait les banques ou les restaurateurs : de la marge brute. Dommage…
Bref, ce qu’il faut reprocher au Président, ce n’est pas d’imposer une TVA sociale, c’est de ne pas profiter à fond des derniers leviers que nous laissent encore Bruxelles et l’OMC pour la mettre en place sérieusement. Le protectionnisme, c’est dit, il ne passera pas par lui.
La dernière annonce, sur la « liberté de négociation » est sans doute la plus désagréable, d’autant plus désagréable qu’elle m’oblige à être d’accord mot pour mot avec l’adjudant-chef Mélenchon quand il dit : « dorénavant c’est entreprise par entreprise que seront fixés les salaires et les durées du travail, et ces décisions auront une valeur supérieure à la Loi et au Code du Travail (…) Tout le monde sait qu’entreprise par entreprise les travailleurs n’ont pas le plus souvent la capacité de résister aux injonctions qui leurs sont faites d’augmenter leur temps de travail, de diminuer leur payes ou bien de passer au chômage technique, surtout quand on leur présente comme une mesure de solidarité avec leurs collègues. » Pour être plus complet, Mélenchon aurait dû ajouter que cette mesure inique revient à infliger une double peine aux ouvriers, déjà premières victimes des baisses de salaires et de la flexibilité accrue dues aux 35 heures façon Aubry. Ah oui, me dit-on dans l’oreillette, quand on les a mises en place, il était au gouvernement, mille excuses Jean-Luc…
Au total, le Président nous promet de la sueur pour éviter le sang et les larmes : pas de quoi sauter au plafond, sauf si on est déjà inscrit au fan-club. Au mieux, ce cours d’économie sera donc une opération blanche.
En revanche, le même Sarkozy s’est métamorphosé dès qu’on a commencé à parler d’autre chose : c’est quasiment un autre homme qui est sorti de sa boite durant les cinq dernières minutes. Tour à tour relax et emphatique, ironique et modeste, cruel avec les autres et avec lui-même et apparemment pas inquiet à l’idée d’en découdre avec Hollande, bien au contraire.
On a donc eu un bref échantillon de ce que sera le Sarkozy de compétition modèle 2012, qui se présentera non seulement comme un anti-démagogue, mais aussi comme un candidat lucide qui n’a pas peur de l’autocritique, contrairement à qui-vous-savez. Et qu’on l’aime ou non, dans cet exercice-là, le Président est bon. Si seulement cela pouvait nous éviter une fin de campagne où le seul choc serait celui des calculettes…
En cette année de coup d’État technocratique transalpin, l’Encyclopédie des nuisances publie, dans un seul volume de 150 pages, deux essais décapants de Piergiorgio Bellocchio : Nous sommes des zéros satisfaits et Limiter le déshonneur. Fondateur des revues Quaderni piacentini (1962) et Diario (1985), l’italien Bellocchio avait abandonné le confort douillet de la gauche radicale pour rejoindre la vraie marge, celle qu’honnissaient tout aussi violemment l’ultragauche que les ennemis démocrates-chrétiens.
Au fil de ses chroniques, les cibles de Bellocchio ébauchent un autoportrait indirect. Son sens de la cruauté va jusqu’à l’auto-flagellation lorsqu’il confie son plus grand mépris pour la profession de journaliste, qu’il a du reste exercée pendant la plus grande partie de sa vie. Ainsi nous apprend-il qu’au début du siècle dernier, « finir dans le journal représentait pour nos vieillards l’un des pires malheurs, une véritable honte […] Le métier de journaliste était considéré comme à peine moins infamant que la prostitution » ![access capability= »lire_inedits »]
Bellochio s’attaque aux détails presque insignifiants qui constituent notre pain quotidien : « jeunes » klaxonnant sans complexe sur la terrasse d’une pizzeria, monstruosité technologique des jouets offerts aux enfants pour Noël, tout y passe… Au sujet du Monopoly, allégorie foncière de la loi de l’offre et de la demande, Bellocchio relève le caractère irréaliste d’un monde où « les créances sont toujours garanties et les dettes toujours intégralement payées (lorsque le débiteur n’est pas en mesure de faire face à ses engagements, il fait automatiquement faillite, et c’est la banque qui pourvoit au remboursement des créanciers ! ». A l’époque (pas si lointaine) où il écrivait ses lignes, notre homme n’imaginait certainement pas que des agences de notation feraient tomber un Président du conseil libéral pour crime de lèse-austérité. Berlusconi, je pense à vous !
Pour autant, le moteur de Bellochio, ce qui le fait écrire, ce n’est pas la comédie politique, mais la mutation anthropologique survenue avec l’industrialisation à grande échelle qui a − assez tardivement − emporté l’Italie dans le flot de la déshumanisation. L’Homme nouveau, Mussolini en rêvait, le capitalisme l’a fait. En lisant Bellocchio, on songe aux inoubliables Écrits corsaires de Pasolini[1. Qui, entre deux poèmes écrits en patois frioulan, dénonçait le « génocide » culturel dont a été victime l’Italie traditionnelle au cours des années 1950-1960.] et à La France contre les robots du visionnaire Bernanos. Prisonniers de la logique quantitative, inaptes à penser la moindre alternative à l’imaginaire marchand, « nous sommes des zéros, des zéros programmés et, comble de l’ironie, satisfaits ». Rien que ça !
« Ni les Brigades rouges ni l’État »
Mais Bellocchio n’est pas réductible à l’indignation ou au désenchantement que peut susciter l’observation du monde qui vient. Ses Réflexions à voix haute sur le terrorisme et le pouvoir en agaceront plus d’un. On peut aussi les trouver poignantes. Témoin des « Années de plomb », il rejette en effet l’alternative simpliste entre angélisme et alignement sécuritaire. Pour cet anticapitaliste conséquent, le recours à la violence politique, enfanté par la « désagrégation » de la jeunesse, se révéla aussi criminel qu’inefficace, car « le terrorisme a été et est encore une véritable providence pour le pouvoir ». Bellochio recommande une amnistie de tous ceux qui renoncent à la violence, qu’ils viennent de l’ultragauche ou de l’ultradroite − qui furent après tout des filles de la même histoire.
L’Encyclopédie qui ne nuit pas à la santé
Dans son numéro d’été, Causeur magazine rendait hommage à la pensée et au travail d’éditeur de Jaime Semprun, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, prématurément disparu en août 2010. De l’urbanisation à la « nucléarisation du monde », l’EDN, revue mythique devenue une maison d’édition confidentielle et radicale, démasque nuisances et faux prophètes sans rien céder au progressisme. S’inscrivant dans la ligne du Guy Debord des Commentaires sur la société du spectacle et du film In girum imus nocte, les encyclopédistes éditent aussi bien George Orwell que le penseur taoïste Tchouang-tseu. Aujourd’hui, on peut lire les contributions régulières de Jean-Marc Mandosio (nouveau directeur de l’EDN) et de Baudouin de Bodinat dans les revues Fario et L’Autre côté.[/access]
Derniers ouvrages parus : Jaime Semprun, Andromaque je pense à vous (posthume, 2010) ; Jean-Marc Mandosio, Longévité d’une imposture : Michel Foucault (2010) ; Piergiorgio Bellocchio, Nous sommes des zéros satisfaits (2011).
Pour gagner sa vie, avant de devenir un écrivain « infréquentable » et talentueux (ce qui va souvent de pair), Gabriel Matzneff a trempé sa plume dans l’écran noir de la télévision. Entre le 29 octobre 1963 et le 20 décembre 1965, le journaliste qui, facétie de l’histoire, ne possédait pas encore de téléviseur, a tenu la chronique télé de Combat. Les éditions Léo Scheer ont compilé une grande partie de cette critique virulente et érudite dans La séquence de l’énergumène agrémentée d’annotations récentes qui permettent de mieux cerner la pensée ou les volte-face de l’auteur. Car, il faut bien l’avouer, cette plongée dans la genèse de la télévision française, à l’époque où il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc, fait remonter à la surface des hommes politiques, des émissions, des artistes, des controverses, qui ont été complètement balayés au fil des années. Le temps a accompli sa magistrale œuvre de destruction. « Puissant un jour, néant pour toujours » pourrait résumer ce recueil de chroniques.
Qui se souvient de Roger Frey, Christian Fouchet, Wladimir d’Ormesson, Edgard Pisani, Jean Lecanuet et tant d’autres ? Dans les brumes télévisuelles, seul le visage d’Alain Peyrefitte se dessine timidement. Pour combien de temps encore ? Matzneff ne se faisait pas d’illusions sur les vertus éducatives ou culturelles de la télé. Son opinion était faite : « son pouvoir est totalitaire, hypnotique…Le petit écran restera jamais qu’un bocal…Dix jours sans télévision ! Une véritable cure de jouvence, cela repose les yeux, l’esprit, la plume ».
Son côté dandy décadent le met à distance de cette foire aux vanités. Avant de donner son avis sur une dramatique ou une rencontre de catch, il préfère toujours citer Schopenhauer, Gorki, Nietzsche, Pascal, Plutarque, Thomas Mann ou Pouchkine. Ca vole à vingt mille lieues au-dessus de la bêtise inhérente au petit écran. Si on lui dit Intervilles, Belphégor, Cinq colonnes à la Une, Sylvie Vartan ou Les coulisses de l’exploit, il répond par Venise, la littérature russe, l’Eglise orthodoxe (l’un de ses grands combats) ou l’art d’écrire de François Mauriac. La lecture de Matzneff est spirituelle, féroce, élitiste et délicieusement surannée. Ses tics de langage comme l’utilisation abusive et nostalgique d’expressions telles que « pour l’ordinaire », « ce nonobstant », « catalepsie », ses mots disparus de notre monde actuel comme l’émouvant « propédeutique » ou encore son calembour qualifiant Pompidou de « bougnaparte », nous amusent beaucoup. Et puis, on se souvient avec lui d’événements qui marquèrent ces années-là comme l’exécution du colonel Bastien-Thiry, le concile de Vatican II ou les funérailles télévisées de Winston Churchill.
A distance, certains de ses coups de gueule ou de ses têtes de turcs favorites nous semblent exagérés. La mauvaise foi n’est jamais très loin. Il prend plaisir à canarder Guy Lux et Léon Zitrone, à fustiger Maurice Chevalier dansant le twist ou à frapper sur la tête du pauvre Albert Raisner, l’animateur d’Âge tendre et tête de bois. Dans ses annotations en bas de page, Matzneff regrette presque ses attaques virulentes contre le charmant Raisner qu’il rencontra plus tard et qui « lui témoigna beaucoup de sympathie, d’admiration, et ne fit jamais la moindre allusion aux horreurs qu’il avait écrites sur lui ». En fait, rien n’horripile plus Matzneff que la vulgarité des yé-yé ou les niaiseries du Sacha show. On le trouve aussi injuste avec Adamo qui « dans le mauvais et le grotesque est quasi-insurpassable ». Il avoue aujourd’hui : « je n’avais nul souvenir d’avoir tant brocardé Salvatore Adamo. Sa chanson Vous permettez, monsieur, que j’emprunte votre fille m’a toujours bien plu et je m’explique mal cette injuste sévérité. Mea culpa ». Matzneff est comme tous les grands intellectuels, son discernement sur les choses populaires est parfois troublé.
Mais il a su être fasciné par un homme qui passait à la moulinette les bébés, un des génies créateurs de la télévision dont l’inventivité bluffait le journaliste. Jean-Christophe Averty surplombe assurément le paysage audiovisuel français des années 60. Plus que l’apparition de la seconde chaîne ou les premiers tests de la télé en couleur ou même l’élection présidentielle de 1965, c’est Averty qui sort grandi de ce recueil.
Matzneff n’était pas tendre avec la télé de son temps, il lui reprochait sa médiocrité intellectuelle, sa glorification des bas instincts et son emprise sur les masses. Et pourtant, à bien regarder la programmation des années 63-65, cette télé tellement conspuée, à la merci du pouvoir, nous semble aujourd’hui un lieu de création artistique, d’audace et d’enchantements !
La séquence de l’énergumène, Gabriel Matzneff, Editions Léo Scheer
Il n’est pas certain que les ouvrières de Lejaby aient autant attiré l’attention du public, des médias et des hommes politiques si elles avaient utilisé leurs doigts de fée à fabriquer des chaussettes ou des parapluies.
La plus-value érotique de leur production, soutiens-gorge, strings et autres tangas – ceux-là même qui défilent sans votre permission sur votre écran d’ordinateur quand vous lisez Causeur – a largement contribué à leur popularité.
Se porter au secours du « soutien-gorge tricolore » assure à MM. Arnaud Montebourg et Laurent Wauquiez une couverture médiatique qu’ils n’auraient pas obtenue en allant, par exemple, soutenir les ouvriers de la raffinerie Pétroplus à Petit-Couronne. Le fantasme se fiche totalement de la justice et de l’égalité célébrées par François Hollande dans son discours du Bourget
Au même moment, le scandale des prothèses mammaires amène le sein des femmes au centre du débat public. Le droit de toutes aux gros nibards en toute sécurité se hisse au niveau des revendications sociales majeures, et un syndicat des siliconnées n’a pas tardé à se constituer pour exiger le remboursement par la sécu des prothèses suspectes.
Cela n’a pas échappé à Libération, qui a sauté sur l’occasion pour offrir à ses lecteurs une couverture digne de Playboy. Carton assuré dans les kiosques. Et c’est ainsi que la politique passe de la rhétorique au stade oral.
Ce qu’il y a de bien avec le roman noir, c’est qu’il nous apprend des choses que ni l’économie, ni la sociologie, ni même la presse ne peuvent ou n’osent nous dire. C’est aussi qu’il souligne les lignes de forces et les fractures de notre monde en grossissant à peine le trait. Pour peu que l’auteur soit doué d’un métier solide et d’une jolie plume, le tour est joué. Serge Quadruppani possède les deux et remplit parfaitement ce cahier des charges dans La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
Non, malgré le titre, il ne s’agit pas d’un roman sur les travailleuses de Lejaby. A la limite, la désindustrialisation, Serge Quadruppani en serait partisan, tant il lui semble que notre temps se caractérise par une agression généralisée de la technoscience contre un vivant en voie de marchandisation. Les ouvrières dont il est question dans ce polar se déroulant dans une splendide vallée piémontaise, ce sont les abeilles. Elles sont frappées par le CCD qui n’est pas un contrat de travail mitonné dans les coulisses des nouveaux ministères de la précarité mais du Colony Collapse Disorder, ou syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. « Subitement, à n’importe quelle époque, – hors hiver où la ruche est en quasi sommeil-, les abeilles ne rentrent par dans leur ruche, et on ne retrouve de cadavres, ni dans la ruche, ni à proximité. Des colonies entières disparaissent en une nuit, ce qui est nouveau et très anormal pour des insectes sociaux. »
Si la commissaire Simona Tavianello, grande fliquesse antimafia, à la cinquantaine sexy et opulente, qui se trouve en vacances à proximité de Pinerolo[1. L’ancien Pignerol où était retenu le Masque de Fer.] s’intéresse à ce CCD, c’est qu’elle a trouvé, alors qu’elle allait acheter du miel chez un apiculteur, le cadavre d’un ingénieur dans la boutique vide. Comme cet ingénieur travaillait dans un centre de recherches pour une multinationale de l’agroalimentaire à proximité, et qu’il a en outre été exécuté par une arme qu’on avait volé à Simona la nuit précédente, la voilà mêlée bien malgré elle à l’enquête. Les choses se compliquent encore quand on découvre que l’apiculteur chez qui l’ingénieur a été assassiné est le leader d’un groupe écologiste opposé aux recherches de la multinationale accusée de provoquer le CCD et quelques autres désordres dans la faune et la flore de la région.
Quadruppani dresse habilement le tableau d’un affrontement sans merci entre des environnementalistes radicaux, des technophiles naïfs qui voudraient « pucer » les abeilles et des industriels à la recherche de nouveaux brevets, tout ce petit monde étant instrumentalisé par une spécialité bien italienne : les servizi deviati. Il s’agit d’agences de renseignement qui se sont livrées à toutes sortes de manœuvres occultes : préparation de coups d’Etat et négociations avec la mafia, sans parler de la « participation observante », comme le dit joliment Quadruppani, aux attentats-massacres des années de plomb. Dans le roman, les servizi deviati décident de provoquer une opération antiterroriste contre les apiculteurs écolos sur la seule foi d’une brochure sans nom d’auteur intitulée La révolution des abeilles. Toute ressemblance avec la désormais célèbre opération Taïga qui a vu la DCRI envahir un village corrézien pour arrêter Coupat et ses amis est bien entendu absolument volontaire.
Remarquablement documenté, La disparition soudaine des ouvrières a l’élégance de plus en plus rare de métaboliser cette documentation et de nous éviter ces tartines explicatives des thrillers actuels qui ont toujours deux cents pages de trop.
Une distance ironique et amusée reste par ailleurs présente tout au long du roman et l’on pourra conseiller, à François Hollande par exemple, de lire et de méditer ce passage où un professeur en biologie explique à la commissaire Tavianello ce qui arrive à certaines abeilles : « Selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche. »
Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières. (Editions du Masque)
J’avoue avoir été quelque peu dubitative lorsque j’ai découvert le signe de ralliement du Parti socialiste, qui consiste à faire un grand mouvement de ciseau avec ses bras en prononçant la formule magique suivante : « le changement, c’est maintenant ».
Que quelques citoyens concernés et autres artistes engagés tels Gérard Darmon ou Benjamin Biolay, s’adonnent à ce jeu, passe encore. Mais lorsqu’il s’agit de ministres, qu’ils soient anciens ou impétrants, il n’y rien à faire, ça me dérange. Un peu moins lorsque c’est Jack Lang. Après tout, c’est très « teuf de la zik’ », ce bidule. Mais les autres…
Ma première réaction fut donc l’abattement, même si je n’eus pas eu le cœur de blâmer les militants socialistes, dont je comprends assez bien le désir de changement. Par ailleurs, je crois qu’il faut enfin accéder au désir le plus cher de Nicolas Sarkozy, et lui rendre sa liberté d’aller « gagner de l’argent » sous d’autres cieux, ainsi qu’il en a récemment exprimé le désir dans Le Monde. Pour ma part, si j’avais dû faire un clip appelant au changement, j’aurais volontiers réalisé une petite animation sympa mettant en scène quelques bougres paupérisés armés de tronçonneuses et de crocs de bouchers. Mais bon, le socialisme est un humanisme.
Je n’en ai pas voulu aux socialistes, disais-je, mais plutôt à l’époque, à l’air du temps, à ce moment régressif de l’Histoire où l’on n’a plus jamais le droit de devenir adulte, et où l’on est sommé de demeurer un grand enfant sous peine d’être immédiatement rangé dans la catégorie des « pas cools ». Cette époque imbécile où l’on vous tutoie jusque dans les musées par le truchement d’audioguides formatés pour sous susurrer : « tu as vu ce beau tableau ? ». Cette époque consternante où votre coiffeur vous demande « quel est ton prénom ? » lorsque vous prenez un rendez-vous, et où des post-quadragénaires titulaires d’un quadruple Bac +5 se sentent obligés de s’y prendre « com sa kan ils tap un sms ».
Je suis revenue à de meilleurs sentiments. Finalement, après Hervé Morin présentant ses vœux 2011 devant sa batterie de cuisine, après Nora Berra célébrant en vidéo l’anniversaire des Jeunes Pop’s et, surtout, après le lipdub de l’UMP, il est normal que le camp adverse s’autorise tous les coups. Et, même si je demeure convaincue que l’on devrait découper le quinquennat qui s’achève à la scie sauteuse ou lui rafaler dans le cornet au mini uzi, j’accorde volontiers à Romain Pigenel qu’un « gimmick universellement repris (…) que chacun peut s’approprier », demeure à la fois plus raisonnable et probablement moins salissant.
A cet égard, et parce qu’il paraît que la musique adoucit les mœurs, j’envisage même d’apporter ma contribution à l’opération de communication socialiste, en proposant au PS d’adapter cette chanson comme hymne de campagne :
Bien sûr, ce n’était pas la même chose – ce n’est jamais la même chose. « S 21 », le centre de torture installé à Phnom Penh pendant les quatre années que dura le régime khmer rouge (1975-1979), n’est pas Auschwitz. Kigali n’est pas Treblinka. Mais l’extermination nazie, « l’élimination » khmère rouge et toutes les entreprises de destruction d’un groupe humain dont le XXème siècle fut prodigue, ont dû pareillement, pour accomplir leur œuvre de mort, créer des mondes où il n’y avait pas de « pourquoi ».
Comm Claude Lanzmann, Primo Levi et bien d’autres, Rithy Panh sait que le privilège des hommes libres est de pouvoir dire « pourquoi ? » et que leur fardeau est d’accepter qu’on ne pourra jamais répondre.
Auteur de S 21 – La machine de mort khmère rouge, Rithy Panh est à la fois un survivant et un témoin, une victime et un historien. Voir le film et lire le livre qui sortent ces jours-ci, c’est s’embarquer pour un voyage en enfer. De ce voyage, on revient avec une certitude : s’il faut sans doute se résigner à ne pas comprendre, nous n’avons pas le droit de refuser de savoir.
E.L.
L’Élimination, Rithy Panh, avec Christophe Bataille, Grasset. Le Maître des forges de l’Enfer, film de Rithy Panh, sortie le 18 janvier.
Élisabeth Lévy. Vous avez interrogé Duch des heures durant. Avez-vous compris ce qui conduit un être humain à prononcer cette phrase : « La vie des gens était un déchet ; et le plus étonnant est que c’était exactement comme ça dans ma conscience »?
Rithy Panh. Ce que j’ai définitivement compris, c’est que face au crime, on a toujours le choix. Prétendre que le mal en nous est toujours le plus fort est faux, injuste pour tous ceux qui ont payé leur résistance de leur vie, et enfin dangereux car cela revient à minimiser la responsabilité des bourreaux.[access capability= »lire_inedits »] Des hommes comme Duch, Khieu Samphan ou Ieng Sary ont vécu cinquante ans au service d’une idéologie. Ce fut leur choix.
ÉL. Mais comme l’explique Duch, à un moment, le seul choix est entre tuer et être tué…
Dans ce cas, il faut être tué ! Cet argument est celui de tous les bourreaux de tous les continents. Mais ils ont également en commun un grand sens de l’opportunisme. S’ils tuent, c’est aussi pour obtenir des grades, des fonctions, des avantages. Duch se trahit quand il raconte qu’à l’époque, il savait que, si la révolution était victorieuse, il deviendrait le fils prodigue de l’Angkar [l’« Organisation », le cœur du pouvoir khmer rouge]. J’aurais pu croire à son humanité si, par exemple, il avait tenté d’adoucir le sort de son institutrice au lieu de la laisser souffrir sous la torture. Il n’avait peut-être pas le pouvoir de sauver tout le monde, mais il avait celui de soulager certaines souffrances.
ÉL. Pourquoi recueillir surtout la parole des bourreaux ? Ils vous fascinent ?
Je ne vois pas pourquoi il appartiendrait toujours aux seules victimes de témoigner. Mais je n’éprouve aucune fascination. Je ne suis pas fasciné parce que Duch cite Vigny ou Balzac. Quand on lit Vigny, on est capable de faire la différence entre le bien et le mal. Je ne connais pas de culture, ni même d’idéologie, qui tue. Ce n’est pas le marxisme qui a massacré les miens, ce sont des marxistes.
ÉL. Duch ne fait pas de cauchemars. Et comme dans la fameuse blague juive, à la fin, c’est vous qui ne pouvez pas dormir…
C’est toujours nous ! Mon ami le peintre Vann Nath a survécu un an à « S 21 » en peignant des portraits de Pol Pot. Dès 1979, il n’a eu de cesse de témoigner et de se battre pour que la vérité soit dite. Au procès, il a fait face à Duch et il est mort avant sa condamnation. Et il a fait des cauchemars toute sa vie. Moi, je vis avec l’insomnie. Mais je n’ai pas sombré dans l’obsession. Les Khmers rouges n’ont pas réussi à supprimer en moi tout ce qui n’était pas eux.
ÉL. Si on disait qu’on va tuer tous les juifs et tous les « bourgeois » cambodgiens, quelqu’un répondrait : « Pourquoi les bourgeois cambodgiens » ? Alors, pourquoi ?
Je n’ai pas de réponse. On connaissait la puissance de la haine raciale. Les nazis voulaient faire disparaître les juifs de la surface de la Terre, raison pour laquelle ils allaient chercher des gamins juifs au fin fond du Caucase. Mais la haine idéologique qui animait les Khmers rouges était inédite. Pourquoi ? On ne saura jamais…
ÉL. Pourquoi ces criminels vous parlent-ils ?
Tous n’ont pas les mêmes motivations. Trente ans après, les gamins qui ont été enrôlés de force à 12 ans ont encore les yeux hagards. Ils sont incapables de parler autrement qu’avec leurs yeux tristes, leurs corps saisis d’accès de fièvre…
ÉL. Pour vous, ces enfants-tueurs sont-ils des victimes ?
Ce ne sont pas des victimes au même titre que Vann Nath ou Bophana. Mais même si c’est gênant de le dire, ils sont aussi des victimes d’une certaine façon. Les dirigeants, eux, ne cherchent qu’à réécrire l’Histoire, à faire prévaloir leur version : « Nous étions sincères, profondément patriotes, indignés par l’injustice sociale. Nous avons fait la révolution pour rétablir la justice. C’était une situation d’exception. » Si on ne lutte pas sans relâche pour démonter cette argumentation, les générations actuelles, qui voient des gens s’enrichir de façon éhontée, finiront par penser que les Khmers rouges n’avaient pas si tort que ça.
ÉL. Au début, même votre père, tout en sachant qu’il y aura une période difficile, pense que ces gens veulent le bien du peuple…
À l’époque, les intellectuels du monde entier ont réagi comme lui. Quand des « combattants aux pieds nus » viennent de gagner une guerre contre l’impérialisme américain et que vous n’avez connu que des régimes injustes, vous pouvez êtes tenté de faire crédit à ce mouvement révolutionnaire qui promet tant de choses. Cela dit, dès qu’il voit que les Khmers rouges détruisent l’enseignement, mon père comprend que le pire va arriver. Et pourtant, il reste convaincu que sa place est auprès des Cambodgiens. Il faut rappeler que Son Sen, le patron de Duch, Khieu Samphan, Ieng Sary et Yun Yat, la femme de Pol Pot, étaient instituteurs. Mais d’autres enseignants, comme mon père, ont continué à croire que l’éducation pour tous est le fondement de la liberté. Il a fait face jusque dans la mort. Ce sont son courage, sa dignité, que je veux transmettre.
ÉL. Que savait-on en Occident à l’époque ?
Pas mal de choses. Même si le Cambodge était fermé, il y avait des satellites, des services de renseignement, des réfugiés qui passent la frontière. En 1977, un prêtre, le Père François Ponchaud, publie Cambodge année zéro. Mais personne ne voulait savoir. De plus, la presse s’est lourdement trompée, même si certains journaux de province comme Ouest-France, ont fait leur travail. Je vous rappelle que, le 17 avril 1975, le titre du Monde était : « Phnom Penh libérée par les Khmers rouges ».
ÉL. Je comprends ce que ce titre vous inspire aujourd’hui, mais ne soyons pas injuste. Vous l’avez dit vous-même, le 17 avril 1975, personne ne pouvait anticiper la suite. Et on peut dire la même chose du 30 janvier 1933, le jour où Hitler fut nommé chancelier. Sans doute fallait-il attendre le pire d’Hitler et de Pol Pot, mais qui peut imaginer pire que le pire ?
Vous avez raison : en 1975, tout le monde pouvait se tromper, même mon père. Mais quatre ans après ? Après les témoignages, après les images, après la destruction ? Et pourtant, voilà ce qu’écrit Noam Chomsky en 1980, dans After the cataclysm, jamais traduit en France : « En fait, on a pratiquement fini par tenir pour un dogme en Occident que le régime khmer rouge était l’incarnation même du mal sans aucune qualité qui puisse le sauver. » De quelles qualités peut-on créditer un régime génocidaire ? Le 17 janvier 1979, Alain Badiou publie un article intitulé : « Kampuchea vaincra », dans lequel on peut lire la phrase suivante : « Outre les tensions accumulées dans les siècles par l’absolue misère du paysan khmer, la simple volonté de compter sur ses propres forces et de n’être vassalisé par personne éclaire bien des aspects, y compris en ce qui concerne la mise à l’ordre du jour de la terreur, de la révolution cambodgienne. […] Il n’est pas même demandé d’examiner en conscience à qui sert finalement la formidable campagne anti-cambodgienne de ces trois dernières années, et si elle n’a pas son principe de réalité dans la tentative en cours de » solution finale « . » Cet aveuglement est sidérant. Je ne comprends pas plus Alain Badiou que les Khmers rouges. Quand on est enfermé dans une pure construction intellectuelle, on coupe tout ce qui dépasse. Le seul qui dira plus tard qu’il s’est lourdement trompé, c’est Jean Lacouture. Mais jusqu’en 1988, ce sont les Khmers rouges qui occupent le siège du Cambodge à l’ONU : fait unique dans l’Histoire, ce sont nos bourreaux qui nous représentent dans les instances internationales.
ÉL. Certains des dirigeants khmers rouges ont été jugés, mais la majorité des exécutants n’ont pas été inquiétés. La société cambodgienne est-elle réconciliée ?
Quand la pratique du crime a été au cœur de la société, on ne peut pas arrêter tous les coupables. Il faudrait un siècle pour juger tous les Khmers rouges, et je ne suis pas sûr que cela nous aiderait : aussi les procès ont-ils été réservés aux dirigeants. Et malgré toutes les insuffisances de ces procès, il est très important qu’ils aient lieu au Cambodge. Les gens de ma génération ne parlaient pas, mais les jeunes veulent savoir, ils posent des questions. J’ai une seule réponse à leur faire : sachez que vous avez toujours le choix de rester humain.[/access]
Après le cheval et la femme, le dictionnaire est le meilleur ami de l’homme. La preuve, c’est que l’on n’en a jamais assez. Les femmes sont en voie de disparition, dissoutes dans l’aliénation féministe et/ou religieuse sans compter une vulnérabilité toujours plus grande dans le monde du travail où elles sont systématiquement moins bien payées (30% dans les mirettes, nous dit-on) et sont les principales victimes du temps partiel imposé.
Tout cela nous rappelle ce que disait déjà le bon vieux Karl Marx : le prolétaire a encore un prolétaire : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. »[1. Voir L’origine de la propriété, de la famille et de l’Etat]. Quant au cheval, essayez de trouvez une bonne boucherie chevaline dans les grandes villes, cela devient très compliqué et c’est bien dommage, car le cheval, c’est bon, en steak tartare ou en saucisson.
Pour en revenir au dictionnaire, j’ai senti ces jours derniers le vif besoin d’un dictionnaire bilingue UMP-Français/Français-UMP. Nous ne citerons qu’un exemple de cette distorsion que la majorité fait subir entre signifiant et signifié. Prenons le « don ». Voilà un mot sympathique. La gratuité qu’il implique dans le rapport à l’autre, le refus d’attendre quelque réciprocité nous font respirer un air soudain plus pur, loin d’une société qui ne donne rien sans rien, ne croit plus qu’à l’échange marchand en essayant systématiquement d’en tirer des bénéfices quitte à léser l’autre. On vient donc de voir apparaître le mot « don » dans un projet de loi de l’UMP actuellement en examen à l’Assemblée Nationale. Il concerne les RTT.
La droite entretient des rapports complexes avec les RTT. Elle hait l’idée que des gens travaillent moins et gagnent autant. Mais comme cette mesure a principalement profité aux cadres qui forment une bonne partie de son électorat naturel, cela fait une bonne dizaine d’années qu’elle a entamé une danse du scalp autour de la Bête, qu’elle lui décoche des flèches multiples sans se rédoudre à l’achever.
L’objectif du projet de loi de l’UMP proposé par le député Paul Salen est ainsi libellé : « Il faut permettre aux salariés de faire don d’heures de réduction du temps de travail ou de récupération à un parent d’un enfant gravement malade » Sur le papier, l’idée est évidemment très généreuse. Après tout, pourquoi le workalchoolic, dans un pur instant d’altruisme, ne céderait pas ses RTT à un collègue dont le gamin est hospitalisé pour une de ces saloperies cancéreuses qui frappe des populations de plus en plus jeunes dans nos sociétés pourtant si merveilleusement aseptisées ?
Oui…mais ce « don » est un cache-misère. Il existe normalement une allocation pour répondre à cette situation douloureuse. Le problème, c’est que plus les mesures de coupes budgétaires vont, plus cette allocation implique une perte de salaire. Plutôt que d’augmenter cette allocation, on s’en remet donc à la solidarité entre collègues de travail, sauf que cette solidarité, retraduite dans le dictionnaire UMP-Français/Français-UMP ne veut plus dire solidarité mais culpabilisation comme don ne veut plus dire don mais partage de la pénurie.
Quand on sait que les résultats 2011 du CAC 40 et ses actionnaires atteignent les 90 milliards d’euros, que l’agence Euro RSCG vient de proposer ses services à une de ces grandes entreprises pour « communiquer » sur le sujet « sans choquer » , que le déficit de la Sécu n’est que de 18 milliards d’euros, on se dit qu’il n’y aurait rien d’absurde ni de scandaleux à demander aux chefs d’entreprises d’assurer au salarié se trouvant dans une telle situation le maintien de ses revenus. Parce que si les 90 milliards du Cac ne suffisent pas, il reste les 30 milliards annuels d’exonérations sociales patronales, cet argent donné par la collectivité nationale pour faciliter l’embauche avec le bonheur que l’on sait dans un pays où le taux de chômage flirte aimablement avec les 10%.
Sinon, même sans arriver à se procurer le dictionnaire UMP-Français/Français UMP, les gens à qui on explique qu’il faut se serrer la ceinture vont bien finir par comprendre, comme le dit plaisamment l’agence Euro RSCG, qu’il y a « un grand hiatus. »
La violence à l’intérieur du cercle familial, on le sait, ne cesse de croître ces dernières années en France, et les femmes et les enfants en sont, logiquement, les principales victimes. Et si pour lutter contre ce phénomène il est essentiel de le comprendre, nous pouvons annoncer de bonnes nouvelles venant de la Turquie. Un ancien haut fonctionnaire de la police turque vient de signer dans la revue professionnelle Contemporary Police Journal, un article dont le titre un peu sec ne laisse pas deviner l’immensité du contenu.
Selon Hasan Yağar, ancien chef de police et docteur en criminologie, si le nombre d’homicides de femmes par leurs époux explose en Turquie, ce n’est pas entièrement de la faute des hommes qui les commettent. Admettant volontiers que les femmes sont physiquement inférieures, l’ancien policier avance néanmoins, que le beau sexe n’est pas aussi faible qu’on le croit. Ce sont les femmes, constate-t-il, qui provoquent leurs maris les poussant ainsi à commettre l’irréparable, ce qui, souligne M. Yağar, n’est pas seulement tragique pour les femmes en question mais en même temps compromet sérieusement l’avenir des ces malheureux maris poussés à bout !
Mais, fort heureusement, le criminologue ne se limite pas à l’analyse des causes de ce fléau. Selon l’expert, un espoir existe car selon ses statistiques ces crimes, très fréquents dans les grandes villes et agglomérations urbaines, sont assez rares dans «nos beaux villages et hameaux anatoliens». On s’en doutait un peu, mais c’est maintenant une certitude : toutes les communes de plus de 3500 habitants sont nids de péchés et foyers de vices, rien n’a changé depuis Sodome et Gomorrhe. C’est au village, protégé par une tradition séculaire et une religion généreuse et bienveillante, que la femme turque s’épanouira pleinement et hors de portée des hommes colériques et violents. À condition, bien sûr, de ne pas les provoquer.
DB. Le malaise que vous évoquez ne tient-il pas au fait que les individus fantasment l’existence d’un État total qui les maternerait, alors qu’il est en vérité caractérisé par l’impuissance ?
À vrai dire, ce terme ne me paraît pas pertinent. Que l’État soit contesté, en butte à des oppositions, rien n’est plus vrai. Mais les choix fondamentaux sont faits : quand Nicolas Sarkozy décide de réintégrer le commandement de l’OTAN, personne ne bronche ! Regardez la façon dont les règles du jeu libérales sont entrées dans les faits depuis trente ans ! La vraie impuissance de l’État concerne l’incapacité des gouvernants de comprendre l’état du monde. Ils sont manifestement dépassés par la situation. Mais je ne sais pas si impuissance est encore le bon terme pour désigner ce désarroi intellectuel.
ÉL. Ce qui nous ramène à l’Europe. La construction européenne aurait-elle mis en musique notre désir collectif de sortir de l’Histoire ?
Disons qu’à cet égard, les mécanismes européens ont produit un effet démultiplicateur. Dès ses commencements, la construction européenne a été inspirée par une philosophie assez antipopuliste − pour employer le mot en vogue aujourd’hui. Pour les « pères fondateurs », les peuples européens étaient animés de passions chauvines et belliqueuses. Il fallait donc que des esprits supérieurs inventent un système capable de neutraliser ces sentiments funestes et de soustraire les décisions cruciales aux passions populaires. Après tout, dans le contexte de l’après-1945, ce point de vue n’était pas dénué de fondement.
ÉL. On n’en est plus là, même si certains dénoncent une volonté d’hégémonie allemande qui s’appuierait sur la monnaie et l’économie plutôt que sur les panzerdivisions.
De fait, le contexte a changé, mais la construction européenne est restée sur les mêmes rails antipopulistes, donnant naissance à une machine de gouvernement qui présente un double avantage pour les gouvernants et les élites sociales. D’une part, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) et la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) organisent une régulation par le droit, fondée sur des valeurs considérées par ces élites comme universelles et indiscutables. D’autre part, les conférences intergouvernementales permettent aux gouvernants de s’affranchir des contraintes de la vie politique nationale en s’abritant derrière les nécessités supérieures des compromis européens.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. En somme, l’Europe permet aux élus de se délivrer de la plaie que sont les électeurs ?
Exactement ! La construction européenne est une machine à neutraliser politiquement les peuples, et peut-être sera-t-elle in fine leur maison de retraite. Récusant la souveraineté du peuple au nom de la défense des libertés, elle pousse à leurs ultimes conséquences la logique de la dépossession et le désemboîtement de la démocratie classique. Le message adressé aux citoyens est clair : « Dormez, bonnes gens. Conduisez vos vies comme vous voulez sans plus de frontières pour vous entraver. Les choses sérieuses, c’est notre affaire. »
ÉL. En supposant que le projet européen soit, comme vous l’expliquez, de faire disparaître les peuples, on ne peut pas dire que « ça rentre comme dans du beurre ». Vous l’avez souvent remarqué, ce que les Français pardonnent le moins à Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir ramené par la fenêtre le traité qu’ils avaient rejeté par référendum…
Il faut dire que, du point de vue de la philosophie de Jean Monnet, ce référendum avait été une regrettable embardée et qu’il aura fait office de piqûre de rappel. Nos gouvernants étaient convaincus que le bon peuple, envoûté par le charme magique du mot « Europe », approuverait massivement le texte ainsi que le prédisaient tous les sondages. Imaginez leur déconvenue : ils croyaient les populistes anesthésiés, neutralisés par le droit, et voilà qu’ils repointaient leur nez ! Ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Plus question de laisser les piliers de bistrot se mêler des choses sérieuses… Fin de l’intermède et retour à Jean Monnet : on concocta le traité de Lisbonne. Et sur le moment, cela passa comme une lettre à la poste ! Et pourtant, je suis convaincu que cet événement a eu dans l’inconscient collectif un retentissement aussi profond que caché. À Lisbonne, en 2007, quelque chose s’est irrémédiablement cassé. Et à mon avis, tout le problème de Sarkozy vient de là.
GM. L’important, c’est qu’on ait le choix puisqu’on peut voter pour François Hollande qui a appliqué et appliquera exactement la même politique… C’est précisément pour cela qu’il n’est pas perçu comme une alternative. C’est le même fard, dans une autre forme.
DB. En attendant, si l’euro implose, les gouvernants ne pourront pas continuer à imposer au forceps le « toujours plus d’Europe » et encore moins à se légitimer par leur grande œuvre de paix et de prospérité. Peut-être que cela nous obligerait à refaire de la politique ?
Ce qui est certain, c’est qu’on touche aux limites de ce beau système. De fait, la crise de l’euro peut servir d’électrochoc et obliger les sociétés à sortir de leur torpeur.
ÉL. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les gouvernements veulent à tout prix l’empêcher. Mais si, comme l’a annoncé le Président, un nouveau traité était conclu sans que le peuple soit consulté, passerait-il aussi facilement que Lisbonne ?
J’en ai bien peur ! Mais tout dépendra des circonstances. Le principe de réalité peut, comme cela a été évoqué, se rappeler à nous par l’explosion de l’euro, mais encore plus sûrement par le phénomène d’appauvrissement que nous devrons nécessairement affronter, même s’il est impossible aujourd’hui d’en évaluer la durée et l’ampleur. Ce choc pourrait se révéler salutaire s’il transformait le malaise diffus et inconscient, donc d’une certaine façon névrotique, en analyse consciente et en volonté politique. On n’en est pas là. Pour l’instant, les gens sont très mal dans leur peau sans très bien savoir pourquoi, mais cela ne les a nullement incités à revenir à la politique pure et dure. D’ailleurs, tout le dispositif de la présidentielle consiste, une fois de plus, à leur dire : « Faites-nous confiance, on s’occupe de tout ! » Il ne s’agit pas de les mobiliser, mais de les rassurer.
ÉL. Ce n’est pas très réussi ! Ce que les gens entendent, pour citer Basile de Koch, c’est : « On va dans le mur, tu viens avec nous ? »
C’est bien pour cela que, cette fois-ci, les choses peuvent finir par basculer…
ÉL. Si nous devons choisir entre le pareil et le même, c’est en partie parce que le scrutin majoritaire prive de représentation politique plus d’un tiers du corps électoral. Mais ce vote « anti-système » n’est-il pas la preuve qu’une partie de la société n’accepte pas le pacte politique qui prive les citoyens de toute influence réelle ?
Attention, ce n’est pas à titre individuel que les citoyens peuvent accéder aux leviers de commande, c’est à l’intérieur d’un système politique représentatif. Qui donc les représenterait ? Les 40 % d’électeurs qui se disent exclus du jeu politique ne croient pas eux-mêmes que les gens pour qui ils votent représentent une alternative crédible. Pour les électeurs du FN, que ce parti n’ait pas de député n’est pas un drame.
DB. Pensez-vous que le vote en faveur de Marine Le Pen soit exclusivement protestataire ? Il est possible que, pour certains, elle représente réellement une alternative…
Seule la suite des événements permettra de répondre à cette question. J’aurais tendance à penser que la logique protestataire reste dominante. Marine Le Pen donne un visage aimable au vote protestataire, qu’elle déculpabilise alors qu’il était jusqu’ici plus ou moins honteux. C’est cela qui peut déboucher sur un vote de grande ampleur en sa faveur. Mais encore une fois, tout dépendra de ce qui se passera pendant la campagne.
GM. Vous ne pensez pas que le statu quo puisse durer. Mais comment les choses pourraient-elles changer de cours ?
De façon assez classique : on changera de cap quand on se sera pris le mur dont parle notre ami Basile. Vous savez, l’humanité avance toujours à reculons. Il a fallu cinquante ans pour que les bourgeois européens se résignent à l’impôt sur le revenu ! Quand les soi-disant élites auront pris la réalité en pleine face, elles se résoudront à adopter des solutions qui, aujourd’hui, leur semblent atroces.
ÉL. Par exemple ?
Il n’y a pas beaucoup de sens à vouloir anticiper des évolutions qui seront probablement improvisées dans l’urgence. Mais Sarkozy converti à la taxe Tobin, avouez que ce n’est déjà pas mal ! L’urgence viendra sans doute du front monétaire et financier. Comment cela se passera, je n’en sais rien, mais il faudra sans doute se résoudre soit à changer les règles de l’Union monétaire, soit à sortir de l’euro. Seulement, derrière, nous ne couperons pas à l’obligation de repenser tout le circuit de la création monétaire ainsi que le statut des banques. J’ai l’impression que même le dogme de l’indépendance des Banques centrales, qui était hier encore l’équivalent de l’Immaculée conception pour les catholiques est en train de vivre ses derniers jours.
ÉL. Même si le scénario devait être celui que vous décrivez, cela suffirait-il à enrayer la mutation du modèle démocratique ? Pour qu’il y ait souveraineté du peuple, il faut qu’il y ait peuple. Pouvons-nous redevenir un peuple ?
Ça, c’est une autre question. On ne redevient pas un peuple par décret. Ce n’est pas que le peuple ait disparu, d’ailleurs. Il reste une sorte de possible latent, vis-à-vis duquel les citoyens sont ambivalents. Le rapport au collectif est la grande souffrance de nos contemporains. Ils se démènent pour s’en délivrer mais, en même temps, dès qu’ils sont confrontés à son délitement, c’est-à-dire à l’impossibilité de décider quoi que ce soit collectivement, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une famille ou d’un groupe amical, ils sont pris de panique. C’est pourquoi le travail est si important, à cause du cadre rassurant qu’il fournit. Dans l’entreprise, au moins, il y a une organisation. On renâcle mais on s’y soumet parce que ça marche.
ÉL. Que les Américains persistent à être un peuple, soit. Mais les Allemands ? C’est pour se protéger de tout ce qui faisait leur « identité nationale » qu’ils ont inventé le « patriotisme constitutionnel ». Et pourtant, on dirait qu’il est plus simple d’être allemand que français…
Dans le cas allemand, l’expiation du passé continue de constituer un facteur de cohésion considérable. Une fois sortie de la détresse morale et matérielle de l’immédiat après-guerre, l’Allemagne s’est imposée un devoir d’exemplarité, non seulement en travaillant mais aussi en soumettant tout ce qui pouvait définir la germanité au règne du droit. Quant aux Américains, leur individualisme s’inscrit à l’intérieur d’un devoir historique lié au destin de l’Amérique comme la terre d’élection de la liberté. Ce sentiment d’exceptionnalité, avec tous les devoirs qui en découlent, à commencer par celui d’être responsable de soi-même, demeure là aussi un puissant facteur de cohésion. En Europe, on n’a rien compris par exemple aux difficultés d’Obama pour faire passer sa réforme de l’assurance-maladie : si elle a été combattue par une grande partie de ses bénéficiaires potentiels, c’est en raison de cette volonté de compter sur ses propres forces qui a qui fait la grandeur des États-Unis et manque si cruellement à l’Europe.
ÉL. Cela signifie-t-il que la post-démocratie a déjà triomphé en France et en Europe ou celles-ci peuvent-elles encore accoucher d’une refondation du système démocratique ?
Je ne crois pas du tout à la post-démocratie si l’on entend par là un régime qui pourrait s’installer de manière durable. La démocratie traverse une crise historique aiguë, comparable, à bien des égards, à celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui déboucha sur la guerre de 1914-1918 et l’éruption des totalitarismes. Cela ne signifie pas que nous allons vivre des épreuves du même genre, car cette crise est à d’autres égards très différente, mais de même que les « Trente Glorieuses » surviennent après une période épouvantable, peut-être avons-nous besoin de toucher le fond pour nous ressaisir. Aujourd’hui, les Européens se complaisent massivement dans le déni du réel en feignant de croire que les individus pourraient s’épanouir en dehors de tout collectif. Ce n’est plus l’adhésion à des visions délirantes du futur, mais c’est une représentation tout aussi folle de ce que peut être le fonctionnement d’une société. Il va falloir atterrir, et sans pilote ! Avec beaucoup de casse ou sans trop de casse, il va falloir retrouver le sol ferme d’un fonctionnement démocratique digne de ce nom.[/access]