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Deux siècles de carnage universel

Dresde bombardée

Voilà deux siècles que nous sommes entrés dans l’âge de la démocratie. Tout observateur honnête en conviendra, des boucheries napoléoniennes à l’abomination des camps de la mort, des tranchées de Verdun à Dresde, l’homme n’a guère connu âge plus barbare. Dans ces conditions, est-il si certain que la démocratie soit « le pire des régimes à l’exception de tous les autres » ? La formule de Churchill qu’un panurgisme de circonstance nous fait répéter sans soupçonner une seconde qu’elle pourrait être un pur sophisme, ne peut justifier à elle seule notre adoration spontanée d’un système politique dont la défense consiste généralement à accuser les autres des crimes qu’il commet ou, quand il est pris en flagrant délit, à les imputer à une résurgence inconsciente d’autre chose que lui − un reste de monarchie pour la corruption des élites, un glissement totalitaire quand il a recours à la torture ou les mauvais penchants du peuple quand celui-ci porte un tyran au pouvoir par les urnes.

Nous croyons à la démocratie, ce qui nous rend incapables de la penser. Puisqu’on m’autorise à jouer le rôle du diable en l’attaquant dans son principe même, je tenterai d’élucider ce qui, du point de vue des idées pures, la distingue des autres régimes.

L’Occident connaît deux grandes méthodes d’organisation de la vie de la Cité : la méthode aristocratique et la méthode démocratique, chacune ayant donné naissance à de nombreuses variantes, molles ou excessives.[access capability=”lire_inedits”] La première, qui a peu ou prou dominé l’Europe de la polis grecque à 1789, présuppose une différence fondamentale dans la participation des habitants aux affaires publiques ; la seconde table sur l’identité de nature de ces mêmes « habitants » (terme que l’on choisira faute de mieux, car il s’applique aux citoyens comme aux sujets). Si on admet que les deux types de régime visent le même but, à savoir le bien commun, l’opposition entre eux tient à la sélection de ceux qui exercent le pouvoir politique − et qui doivent toujours, au bout du compte, en assumer la responsabilité. Si la monarchie a perduré des siècles, ce n’est pas par l’oppression, aussi nombreux aient été ses forfaits, mais parce qu’elle ne pouvait pas s’écarter durablement du bien commun.

D’Athènes à l’Ancien Régime, l’élite habilitée à gouverner la Cité, la nation ou l’empire a toujours fini par payer le prix de sa politique. Ce fut souvent en mourant à la guerre. Pour Louis XVI, ce fut la Révolution. D’un point de vue strictement politique, il n’est pas forcément injuste qu’il ait payé de sa tête − stricto sensu − la désagrégation politique et sociale qu’il n’avait pas créée. Il était responsable pour ses prédécesseurs qui avaient laissé s’installer une trop grande injustice. Le peuple était en droit de lui demander des comptes. De même, dès lors que le système aristocratique confie explicitement le pouvoir à la noblesse, la persécution de la noblesse qui suit sa chute est inscrite dans sa logique même.

Dans la foulée, la Révolution inversa les bases du système qu’elle venait de renverser en proclamant que le socle de la politique serait désormais la citoyenneté. Mais tout en se référant abondamment à la Grèce antique, les révolutionnaires modifièrent notablement la signification du mot et de l’idée en accordant son bénéfice à la totalité des membres de la nation. Ainsi, la Révolution confia au peuple le pouvoir d’un monarque absolu – dans le vocabulaire des contre-révolutionnaires, il devint un « tyran ». Cela, aucun autre régime ne l’avait fait avant elle. L’une des conséquences les plus significatives de ce bouleversement ontologique de la politique fut l’instauration de la conscription, mesure éminemment, fondamentalement, démocratique.

Les boucheries des deux siècles écoulés auront donc, en grande partie, été des boucheries démocratiques. Si « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », le droit de vote, c’est le droit − ou le devoir − de tuer − ou de mourir. Inéluctablement, il n’y a plus ni civils, ni militaires. Dans la logique démocratique, tous sont à parts égales les responsables et les exécutants d’une politique, « la plaie et le couteau et la victime et le bourreau », disait Baudelaire. De même que Louis XVI était dépositaire des fautes et des crimes de ceux qui l’avaient précédé sur le trône, l’enfant de Dresde payait les fautes ou les crimes de ses parents qui, en votant Hitler, avaient déclenché la guerre qui ravageait l’Europe. Il payait pour les enfants anglais morts dans les bombardements de Londres, pour les enfants juifs envoyés à la mort. Mais pourquoi s’indigner sur les enfants assassinés ? Après tout, si tout le monde est responsable, personne n’est innocent. Alors, il faut au moins poser la question : et si les enfants assassinés n’étaient pas des dommages collatéraux de la démocratie, mais son destin inéluctable ?[/access]

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Janvier 2012 . N°43

Article extrait du Magazine Causeur


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est critique littéraire et professeur de philosophie.

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