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Enfin Kundera vint

photo : Grossetti

L’œuvre de Kundera est l’une des rencontres décisives de mon existence. Un amour né dans l’adolescence, un éblouissement qui ne se sont jamais démentis depuis lors. Emporté par son élan irrésistible, je suis devenu dès ma quatorzième année un jeunophobe fanatique, un touristophobe intraitable, un blanc-bec viscéralement allergique à la modernolâtrie, au puritanisme, au dogmatisme idéologique et à l’esprit de sérieux. Lycéen puis étudiant, je traquais sans relâche – et sans la moindre espèce de succès – mes embardées romantiques et mes coupables illusions lyriques.[access capability= »lire_inedits »]

D’une seconde à l’autre, les romans de Kundera m’arrachèrent à l’ennui de l’enfance. Jeune provincial, c’est en les lisant et en les relisant infiniment que je découvris soudain, du même mouvement, deux continents stupéfiants et fascinants dont j’ignorais jusque-là l’existence : la littérature et la sexualité. L’œuvre de Kundera a été mon paradis idéalement anti-idéal, le lieu où confluaient paradisiaquement toutes les beautés des différents arts européens, l’émoi libertin et une pensée d’une vitalité magistrale. C’est ainsi qu’est né mon attachement sexuel, c’est-à-dire spirituel, à la littérature et à l’art du roman.

J’éprouve envers cette œuvre – désormais réunie dans les deux volumes de La Pléiade grâce au travail remarquable de François Ricard – une immense gratitude. Une gratitude pour sa profonde et foisonnante beauté. Pour sa grande sagesse rythmique libératrice. Pour tous les personnages dont elle est venue peupler et enrichir le ciel de l’art du roman, auxquels je suis lié par une amitié indéfectible. Ils s’appellent Jaromil, Tomas, Jakub, Pontevin, Ludvik, Immaculata et Bertlef. Ils s’appellent Fleischman, Avenarius, Paul, Havel, Jan et Edwige, Franz et Sabina. Ils s’appellent Mirek et Maman, Vincent, Ruzena, Kostka, Helena et Cechoripsky. Inoubliables entre tous, enfin, elles se nomment Lucie, Tereza, Tamina et Agnès.

Mais ma reconnaissance envers Milan Kundera tient aussi à sa qualité de grand passeur. Par son regard inimitable et la vitalité de son désir, il sait faire scintiller de manière miraculeuse toutes les œuvres d’art qu’il aime avec fidélité. C’est à lui que je dois encore, dans mes vertes années, mille découvertes prodigieuses, dont les plus cruciales furent celles de Gombrowicz, de Kafka, de Fellini, de Nietzsche et de Heidegger. Kundera est une bruissante forêt de rencontres.
L’œuvre de Kundera ? Belle comme la rencontre apeurée de François Rabelais, d’André Breton et de Franz Kafka, tous trois âgés de dix-sept ans, livrés à la risée implacable de vieilles putains farceuses, dans un bordel pouilleux et féérique.[/access]

Œuvre I, II

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Ben Laden est vivant !

photo : defense.pk

Il existe sur terre des hommes plus malins que les autres. Ils appartiennent à cette élite qui sait bien que l’homme n’a jamais marché sur la lune, ni la lune sur l’homme, mais que les images ont été tournées par la Nasa dans un studio de télévision à Los Angeles. Ils savent bien que les autorités nous cachent la terrible vérité sur les Ovnis, et que les petits hommes gris à oreilles pointus venus de Pluton sont déjà parmi nous pour aspirer le contenu de nos cerveaux, avec la complicité croisée de la CIA et des francs-maçons. Absolument imperméables à toute tentative d’intoxication gouvernementale, ces hommes sont heureux d’avoir la conviction qu’Elvis Presley n’est pas mort, mais vit discrètement dans la suite d’un palace de Las Vegas. Quant à la mort de John-Fitzgerald Kennedy, les complolâtres savent bien que c’est un coup de J-R Ewing quand il était jeune et facétieux. Bref, eux sont au courant : on nous cache tout on nous dit rien !

Marion Cotillard, comédienne fatigante pour films sentimentaux industriels, n’a pas hésité à exprimer à la télévision, en 2007, ses doutes sur l’effondrement du World Trade Center, les premiers pas de l’homme sur la lune, et l’accident qui a coûté la vie à Coluche : « Je pense qu’on nous ment sur énormément de choses : Coluche, le 11-Septembre. On peut voir sur internet tous les films sur la théorie du complot c’est passionnant. C’est même addictif, à un moment. » Oui, étant entendu que les tours jumelles ont été évidemment détruites par les Chinois qui ont infiltré le Mossad et que Pierre Desproges n’est certainement pas étranger à l’assassinat de Coluche…

La mort d’Oussama Ben Laden, abattu par un commando des Navy-Seal à l’issue d’une longue traque pakistanaise, n’a pas fini d’alimenter la fantasmatique délirante des conspirationnistes. Pour eux, tout se tient sous le signe de l’occulte, et ils ne vibrent que pour cette sombre promesse pompée dans une série télé : la vérité est ailleurs. Les circonstances troubles de l’assaut final, la décision d’immerger rapidement la dépouille du terroriste dans l’océan, et la volonté du président Obama de ne pas divulguer d’images du cadavre de Ben Laden ne font rien pour éteindre un incendie complotiste dont nous n’avons pas fini d’éteindre les flammes. L’une des premières personnes publiques à avoir franchi le pas du « doute », sur un plateau de télévision français, est la chanteuse des années 70 Véronique Sanson : « C’est quand même un soi-disant assassinat de Ben Laden… « Soi disant » car on ne l’a pas tué et ce n’est pas lui….Ecoutez, jeter son cadavre dans la mer… Je ne sais pas… » Oui, car quand le complolâtre ne sait pas, il ne s’abandonne pas au doute, à la prudente suspension de son jugement, mais enclenche sa mécanique mentale romanesque.

Cependant, comme les complolâtres ne sont bien souvent qu’une attristante compagnie de paranos à l’entendement déficient, et qu’ils manquent généralement d’imagination (on note que le « complot », selon eux, est souvent impulsé par les États-Unis ou Israël…), proposons-leurs quelques pistes de travail, dont ils pourront librement s’inspirer.

Ben Laden est vivant, va bien, et sirote une piña colada à Miami Beach. Peu après la fin de la Seconde guerre mondiale une rumeur persistante sur Hitler fit le tour du monde, et prit la forme, aux USA, du slogan : « Hitler is alive, and well, and lives in Buenos Ayres ! » Oussama Ben Laden, créature de la CIA (comme ont aimé le rappeler bruyamment les éditorialistes américanophobes de service) a été mis discrètement hors de la circulation à la manière d’un témoin sensible dans un procès contre la mafia. On lui a proposé poliment de changer d’identité, de raser sa barbe coupable, et de se faire oublier dans la banlieue de Miami.

Salade, tomate, oignon ? Oussama Ben Laden a ouvert, dès 2002, plusieurs établissements Kebab Hallal dans le quartier de Barbès à Paris. Ben Laden a abandonné très tôt le secteur du terrorisme international pour se reconvertir dans celui, bien plus lucratif, de la restauration de quartier. Il propose aujourd’hui toute une gamme de sandwichs orientaux « décalés » (selon la critique gastronomique des Inrocks) dont le « Tora Bora » et le « Ground Zero ». Les Navy Seal américains, qui n’oseraient pas attaquer un patron de Kebab, ont préféré tuer un Pakistanais au hasard.

Ben Laden aurait été vu également à Memphis, Tennessee, lors d’une convention de sosies arabes sponsorisée par la CIA, ainsi qu’à l’arbre de Noël du FBI déguisé en Santa Claus. Ben Laden, retiré en Russie avec le soutien évident de Poutine, aurait pour projet de construire une statue géante de Raël en fondant l’or secret des nazis et celui qui était dans les sous-sols des tours jumelles. Ben Laden chanterait dans les chœurs du prochain album de Carla Bruni, avec l’appui du roi des Belges. Ben Laden serait chinois. Ben Laden – financé par le lobby hollywoodien – interpréterait un gardien de musée dans le prochain film de Woody Allen, dont l’action se passera au Pakistan.

Nous espérons avoir, par ces modestes suggestions, aidé les complolâtres à amorcer leur pompe à fantasmes. En attendant de lire ça et là dans les médias ces milles élucubrations paranoïaques de zinc dignes du Café des Sports, réjouissons-nous que l’ennemi public mondial n°1 ait été neutralisé durant la présidence d’Obama… Qu’en aurait-il été si G.W. Bush avait lui-même donné la mesure de cette dernière danse ? Il est dommage que les dirigeants américains n’aient pas compris – pour éviter ces dérives – que, dans cette affaire, ils avaient une seule chose à cacher : leur joie.

Chantal Jouanno va finir par nous faire regretter Rama Yade

Amateurs de grands moments de télé et de radio, avez-vous manqué Chantal Jouanno vendredi matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM-TV et RMC ? Si oui, sachez-le : notre ministre des sports, invitée à s’exprimer sur la crise que traverse le football français, nous a offert une jolie perle.

Au début de l’émission, elle explique que les quotas, c’est illégal, que cela relève du « pénal »[1. Vendredi soir, au JT de France 2, je l’ai même entendue évoquer la prison au sujet de François Blaquart. Cela me paraît très insuffisant. Pourquoi ne pas rouvrir le bagne de Cayenne ?]. Une dizaine de minutes plus tard, Bourdin lui demande si elle est favorable à l’institution de quotas de femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Et Chantal Jouanno de répondre positivement. En bon journaliste, Bourdin lui rappelle ses déclarations de début d’émission. Mais ce n’est pas la même chose, rétorque t-elle, dans le premier cas, on exclut, dans le second, il s’agit d’inclure.

Peu lui importe que l’exclusion des uns provoque simultanément l’inclusion des autres, et vice-versa. Dans la foulée, la ministre ajoute, dans un sourire ravageur : « Excusez moi d’être un petit peu féministe ! ». Moi aussi, je fais des progrès dans la lutte contre le sexisme. Il est en effet rarissime que l’on qualifie une dame de clown.
Chantal Jouanno, ministre du gouvernement de la France, est un clown.

God Save the Pape

photo : SabineThole

Deux milliards de téléspectateurs pour le mariage du Prince William et de Kate Middleton, plus d’un million de fidèles pour la béatification du pape Jean-Paul II. Pourquoi ces deux événements ont-ils suscité un tel engouement planétaire ?
Nombreux sont les commentateurs qui se sont empressés d’analyser ces deux cérémonies à travers le prisme du divertissement festif et du calcul stratégique. Buckingham, usine à rêves et le Vatican, usine à croire, auraient instrumentalisé la magie du conte de fée et l’authenticité du miracle pour restaurer popularité et pouvoir.

On aurait donc assisté, d’un côté à un méga raout « pipole » orchestré par la cellule RP d’une monarchie anglaise partie à la reconquête de son opinion, et de l’autre, à une vile manœuvre de l’Église destinée à mobiliser ses ouailles à quelques mois des JMJ.

Quant à la foule, qu’elle ait été agglutinée sur la place Saint Pierre ou devant Westminster, elle ne pouvait être composée que de midinettes écervelées et d’idolâtres superstitieux qui, pour mieux immortaliser le jour J, ont consommé avec frénésie mugs, posters, porte-clefs ou T-shirts à l’effigie de Jean-Paul II superstar ou du couple princier le plus glamour du moment.
Cette foule, amassée pendant des heures, campant deux nuits durant sur place, n’aurait aucune autre aspiration que d’entr’apercevoir un bout de dentelle de la robe de l’heureuse Kate lors de son fugitif passage en carrosse, de cancaner sur les talons vertigineux des Louboutin de Victoria Beckham, ou bien encore de hurler de plaisir à la vue des deux baisers furtivement échangés.

En somme, le monde entier aurait suivi le mariage princier uniquement pour vivre par procuration le conte de fées de Kate la roturière épousant William le prince charmant et assisté à la béatification juste pour éprouver, à l’approche du cercueil du Bienheureux Jean-Paul II, l’extase mystique, telle Sainte Thérèse d’Avila rentrant en transe à la vision du Christ ressuscité.

On dirait qu’il faut absolument accentuer le côté « pipole », commercial et stratégique de ces célébrations pour mieux évacuer leur caractère populaire et spirituel. Biaisée par des a priori insidieux, cette grille de lecture témoigne en effet d’une conception bien méprisante du peuple et, dans la foulée, prend soin d’effacer toute trace de transcendance de la fascination, voire de la communion universelle provoquée par les deux événements.

Il est indéniable que le sacré, monarchique dans un cas, religieux dans l’autre, ont été non seulement mis en scène mais commercialisés. Mais après tout, quoi de plus normal ? Le pouvoir n’est-il pas, par nature, voué à se symboliser pour exprimer sa légitimité ? On peut s’en étonner, voire s’en indigner, mais alors il faut être cohérent et non seulement accepter mais tout faire pour instaurer un système politique fondé exclusivement sur la raison, et dénué de tout rite susceptible de contenir l’émotion spontanée dans un cadre symbolique. Or, un pouvoir sans symbole n’est-il pas comme un roi sans royaume ?

Certes le mariage princier a été fastueux mais est-il juste de le décrire dans la grammaire des paillettes pour VIP, ce qui revient à confondre l’imagerie de la monarchie la vulgarité clinquante et arrogante des nouveaux riches de la planète jet-set ? Faut-il être anti-monarchiste avec la même frénésie que celle que l’on met à être anti-sarkozyste au point de se (et de nous) raconter que le mariage princier a été simplement la VO de l’escapade de notre Président et de sa belle à Eurodisney ?

Oui, le public a frissonné de plaisir devant l’échange des vœux et des deux baisers mais est-ce là suffisant pour expliquer l’enthousiasme mondial ? Ne faut-il pas en chercher la cause ailleurs que dans la fascination ou l’envie pour la richesse matérielle ? Elisabeth II et Philippe d’Edimbourg en 1953, Charles et Diana en 1981, et William et Kate en 2011 : la résonance internationale de ces trois mariages britanniques ne traduit-elle pas autre chose qu’un engouement superficiel et un peu ridicule pour les love stories royales ?

De même que Benoît XVI, à la tête de l’Eglise catholique, est le médiateur entre le ciel et la terre, Elisabeth II, chef de l’Eglise anglicane et du Commonwealth, assure la jonction entre le passé et l’avenir. Ces deux monarchies, l’une spirituelle, l’autre temporelle, savent bien l’importance de la Pourpre et du rite pour rendre visible cette part de sacré, fondement immatériel d’une communauté qui précède et survit à l’individu et qui fait que la vie de chacun de nous ne se résume pas, que l’on soit ou non croyant, à son passage sur terre ? Dans un monde où tout est consommable, périssable et instantané, cette part de sacré agit comme une bouffée d’oxygène, libérant la condition humaine de sa finitude.

Ce n’est pas pour en rajouter dans le folklore qu’un Lancaster, un Spitfire et un Hurricane survolèrent le Palais ou que le Prince William salua la stèle des anciens combattants.
Ces trois avions mythiques de la Royal Air Force, qui ont remporté la bataille d’Angleterre et contribué à libérer l’Europe du joug nazi, n’ont-ils pas fait battre le cœur de ce Canadien, de ce Néo-zélandais ou de cet Australien venus de l’autre bout du monde pour assister au (premier) « Mariage du siècle » ?

Leur grand-père était peut-être l’un de ces jeunes qui, à 19 ans à peine, est allé se battre au coté des Anglais, des Américains, de tous ces soldats venant des colonies anglaises, et dont les descendants étaient peut-être juste là, à ses côtés, pour rendre hommage à cette couronne britannique qui a fait preuve d’une ténacité héroïque remarquable dans les moments les plus sombres de l’histoire mondiale. Alors si ces « Anglo-saxons » – terme qui est curieusement devenu injurieux – étaient présents dans la foule, ce n’était pas seulement pour tweeter au moment de cet « amazing and royal kiss », mais pour ressentir le lien qui les rattache à cette communauté de valeurs incarnée par la couronne britannique et par la famille royale.

Oui, j’ai aimé la Parade, comme des millions de mes semblables, parce qu’elle incarnait des valeurs aussi immuables que la fidélité, l’espérance, le courage ou encore la beauté. Pourquoi, pour une fois, ne pas reconnaître que l’homme est à la fois bête et ange et que sa propension à la médiocrité, la facilité ou la bassesse ne fait pas disparaître sa soif d’absolu et de grandeur ?
En France, la dernière manifestation de ferveur collective a été l’adoration du ballon rond. La Grande-Bretagne et le Commonwealth eurent le mariage de William et Kate. Illusions ? Peut-être. Mais on ne m’empêchera pas de penser que ces illusions contiennent bien plus de vérité que toutes les certitudes assenées avec supériorité par ceux à qui on ne la fait pas.

Quand l’orfraie effraie

photo : Vincent Mesure

Je suis de plus en plus préoccupé par la haine des orfraies qui sévit dans Causeur dans l’indifférence générale – y compris celle de l’Observatoire des ornithophobies. Si mon inquiétude à l’endroit de ce noble oiseau vous semble manquer de mesure, vérifiez par vous-même : tapez le mot « orfraie » dans le moteur de recherche interne de Causeur. Le résultat est stupéfiant : neuf pages de réponses ! Quatre-vingt-un articles reprochant à la gauche de pousser ses « éternels » ou « rituels » « cris d’orfraie » ! Pourquoi l’indignation perpétuelle contre l’indignation perpétuelle doit-elle toujours voler dans ces plumes-là ? La gauche ne mérite-t-elle aucun autre nom d’oiseau ?[access capability= »lire_inedits »]

La haine ignore ce qu’elle hait

La haine, comme de coutume, ignore qui elle hait et se repaît de l’ignorance. Amis causeurs qui rouez l’orfraie à toute heure, je vous en prie, consentez à la rencontrer enfin véritablement. Faites une trêve. Croisez pour la première fois son regard, avec confiance. L’orfraie est un grand aigle noir à tête blanche, un généreux rapace qui ne ferait pas de mal à une mouche, ni même à un homme. Vivant humblement de sa pêche, elle pratique l’ichtyophagie la plus stricte, la plus scrupuleuse. C’est un oiseau diurne qui n’a rien à dissimuler ni à se reprocher. « Orfraie » est le nom que portent deux cousins aussi honnêtes qu’inoffensifs : le pygargue (Haliaeetus leucocephalus) et le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus). Mais voici, surtout, entendez : aucun cri strident n’a jamais franchi le bec de l’orfraie. Aucune indignation outrancière n’a jamais gonflé son poitrail. Chastement, elle se refuse à donner dans les simagrées narcissiques. D’entre tous les oiseaux, l’orfraie a toujours été le moins chicanier.

Complice de la haine ignorante contre l’orfraie, Alexandre Dumas ne craint pas, dans Othon l’archer, de se ridiculiser aux yeux de tous en évoquant le « vol nocturne » des orfraies. Il faut croire que, comme tous les décrieurs d’orfraies, Dumas n’a jamais lu Pierre Belon, le célèbre ornithologue de la Renaissance. Celui-ci savait bien pourtant, dès 1555, que « l’oiseau qui vole la nuict par les villes et faict un cri moult effrayant, nous l’avons nommé une fresaye, ou bien effraye ». Bien que notre langue se plaise à l’oublier, c’est elle la stridente, la hurleuse de cauchemar : l’effraie des clochers (Tyto alba), dite communément chouette effraie ou dame blanche.

C’est l’effraie que vous vilipendez

Vous croyiez haïr l’orfraie : c’est l’effraie que vous vilipendiez. En outre, cette dernière ne pousse pas un seul cri, mais deux fort distincts. Le premier, qu’il est peut-être davantage permis de prêter à la gauche que le second, consiste en un « khrû » ou « khraikh » rauque et répétitif. Il imite aussi admirablement qu’un socialiste français le ronflement du gros dormeur en phase terminale. L’autre, celui dont parle de travers votre expression favorite, est un chuintement terrifique, un puissant, interminable et épouvantable « chhhhhh ». Lorsqu’un homme de gauche exprime devant des caméras une indignation disproportionnée ou factice, il ne s’est encore jamais vu que les journalistes, autour de lui, se soient endormis ou aient déguerpi sous le coup de la terreur. Le gauchiste, convenez-en, n’a donc pas poussé de cris d’orfraie – euh, pardon, d’effraie.

Une ornithophobie peut en cacher une autre. En vous acharnant contre l’orfraie, c’est la longue haine contre l’effraie que vous perpétuez. C’est elle que vous clouez sans vergogne aux portes des granges gauchistes. La chouette effraie est pourtant déjà suffisamment menacée par la méchanceté des hommes et la raréfaction des campagnols (ou l’inverse ?).

Amis causeurs, peut-être avez-vous lu un peu rapidement l’annexe I de la directive européenne « Oiseaux » qui lui assure, depuis 1976, « une protection totale sur le territoire français » sur lequel, je cite de mémoire, il est formellement proscrit « de la détruire, la mutiler, la capturer ou l’enlever, de la perturber intentionnellement ou de la naturaliser, ainsi que de détruire ou enlever les œufs et les nids. »

Faites maintenant la paix avec l’orfraie et l’effraie.

Et que saint François vous pardonne.[/access]

Vive les just married !

photo : Flickr

Tout intellectuel français se doit de vomir sur le « Royal Wedding » et notre camarade Marc Cohen ne manque pas à l’appel. Guimauve, ras-le-bol, dégoulinant, insupportable,… les adjectifs et superlatifs pour se gausser ont eux même atteint des records, ainsi que les sarcasmes pour le petit peuple britannique et mondial, (2 milliards de crétins et moi et moi et moi) qui ont suivi avec délectation ce mariage.

Une question nous turlupine :

Quel événement, à part le défilé du Front national le 1er mai ou la Coupe du monde de foot de 1998, peut amener un Français à sortir dans la rue avec le drapeau français ? (Ceux qui juste après l’avoir sorti l’aspergent d’essence et le font brûler ne font bien entendu pas partie du décompte.)

On pourrait légèrement enfoncer le clou et demander quel événement amène 1 millions de Français à sortir dans la rue et à agiter le drapeau français ? Aucun, nada, rien, nichta.

Et si toute cette aigreur déversée sur ce mariage n’était pas simplement un peu de dépit à l’endroit de ces perfides Britanniques capables de générer un sentiment d’appartenance et d’identité nationale sans agiter le spectre de l’envahisseur sarrazin ou l’envie d’une ratonade ?

Car outre les dentelles de Kate et la chute de reins vertigineuse de sa sœur, (Désolés pour les abstentionnistes mâles, ils n’ont pas pu participer à l’érection planétaire provoquée par le déhanché de Pippa Middleton), à quoi pouvait bien servir cet événement, si ce n’est à rassembler un peuple autour d’une symbolique commune, nationale et festive?

Rien de tel qu’une nuit de camping sur la pelouse de Hyde Park, suivie d’une séance d’agitation de drapeaux au son de « God Save the Queen » et d’une cervoise tiède à la santé de Harry en compagnie de ses fellow-citizens (concitoyens), pour remonter le moral individuel et national après deux ans de crise. Chez les Gaulois on trouve ça ridicule, mais ça ne fait pas diminuer la facture nationale d’antidépresseurs.

La Légion ridiculise les Navy Seal

Pendant ce temps là, à Castelnaudary… Au moment même où un commando de soldats américains est parvenu à neutraliser le ridicule prédicateur barbu Oussama Ben Laden, la Dépêche du Midi nous apprenait – dans son édition de l’Aude – qu’avait lieu le week-end dernier, à Castelnaudary, l’élection de « Miss Képi Blanc 2011 », égérie de la Légion étrangère, corps d’élite de notre armée française bien aimée. La Dépêche consigne : « Le lieutenant Pritschkad, grand ordonnateur de l’élection de Miss Képi blanc 2011, avait bien fait les choses. Le deuxième passage des candidates, en uniforme, sous forme de tableaux représentant les divers régiments ou les diverses spécialités de la légion étrangère, fut une grande réussite. Une future miss en parachutiste, une autre en plongeur, une autre en médecin, etc. Une belle mise en scène, des accessoires, des figurants, il ne manquait rien. » Bravo les amis! Mais quand la fête sera terminée pensez à faire un petit crochet par la Libye. Les américains nous ont doublé sur Ben Laden, essayons quand même d’avoir Kadhafi !

Comment épouser un moudjahidin ? Nous avions appris l’été dernier que la femme musulmane très pratiquante pouvait affronter la plage dans un « burkini » islamique, saillant maillot de bain intégral dernier cri, avec des morceaux de burqa et de bikini dedans. Afin de ne rien rater de ce genre de soubresauts de la mode musulmane, on pourra désormais faire confiance au magazine féminin Al Shamikha, que le quotidien britannique The Independent (qui rapporte l’information) propose de traduire par « La femme majestueuse ». Le magazine en papier glaçant balaie à sa façon tous les sujets abordés par la presse féminine impie. L’amour : « Comment épouser un moudjahidin ? ». L’éducation des enfants : « Comment élever ses enfants dans la tradition du djihad ? » Et les traditionnelles rubriques beauté et mode. « L’islam a besoin de femmes qui connaissent la vérité sur leur religion et la lutte et qui savent ce qu’on attend d’elles », a expliqué le porte-parole d’Al Shamikha à The Independent. Elle savent aussi désormais qu’épouser un moudjahidin, fut-il riche célèbre et même pas abonné au téléphone, n’est pas forcément une partie de plaisir…

Ben Laden, plus gênant mort que vivant ?

image : Uosama, Flickr

« The game is over », aurait dit George W. Bush. Non moins sentencieux, son successeur à la Maison Blanche a officialisé la mort d’Oussama Ben Laden avec un poil de morgue et la sobriété qui seyaient à l’événement[1. « We got him », Obama aurait-il simplement confié à ses proches conseillers].

L’ennemi public numéro un des Etats-Unis n’aura pas survécu à dix ans de traque dans la zone AfPak. L’histoire ne nous dit pas encore si un heureux quidam a décroché la timbale des 25 millions de dollars mis sa sur tête. Visiblement, les indics qui ont lancé la CIA sur la trace du fameux messager de Ben Laden resteront nourris, logés et blanchis dans un vaste complexe caribéen où les G.O initient leurs hôtes à la plongée sous-marine en tenue orange. Un séjour ad vitam à Guantanamo comme retraite dorée des vétérans de la multinationale Al Qaïda : de quoi impressionner n’importe quel djihadiste jaloux de la villa cossue d’Abbottabad !

À la tête d’une nébuleuse mondiale, le chef spirituel de la Base (Al Qaïda) incarne si bien notre temps : une ère d’hypocrisie crasse où l’on entre en guerre au nom de la paix mondiale pour pourchasser un ennemi réticulaire. Une époque bénie des dieux où la morale est partout et les principes nulle part. Preuve en est, la vague de satisfaction qui se déverse sur la scène politique. PS et UMP se félicitent de concert du tour pris par la traque de Ben Laden. Qu’il s’agisse d’une mort accidentelle ou d’un assassinat sommaire, on serait néanmoins en droit d’attendre le début d’un regret de la part du parti qui a aboli la peine de mort ou de celui qui a inscrit cette interdiction dans la Constitution.

Certes, Ben Laden était un immonde salaud. Mais Patrick Henry l’était-il moins ? Au moins trois mille fois moins selon la comptabilité macabre des victimes du terrorisme salafiste. A titre personnel, la mort brutale de la figure charismatique du djihadisme ne m’émeut pas. Mais venant de pères la morale à l’indignation quotidienne, l’acceptation pleine et entière de cette condamnation à mort a quelque chose de choquant. Qu’on l’attribue aux reliques françaises de l’Obamania ou au délit de sale gueule d’un Ben Laden aux mains sanguinolentes, ce « deux poids deux mesures » fait mauvaise impression au pays de Badinter. À quand le discours larmoyant d’un Kouchner fan de l’ingérence « humanitaire » déplorant la mort de Ben Laden la voix éraillée ? Bizarrement, les inconditionnels de la Cour Pénale Internationale se font discrets sur le sujet.

« Justice est faite », a commenté Barack Obama avant que son homologue français reprenne l’expression telle quelle. Une mésaventure de plus pour Nicolas Sarkozy qui confirme son statut de Papayé du département d’Etat. Au sein de l’OTAN, diplomatie rime plus que jamais avec ventriloquie.

Mondialisation du terrorisme

Chacun gagnerait à désacraliser l’image honnie du parfait salaud qu’était Ben Laden. Dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt distinguait deux idéaux-types : la figure du combattant classique et celle du révolutionnaire moderne. Précisons d’emblée que ces catégories échappent à toute notion morale. En l’espèce, il n’y a pas lieu de juger la justesse de la cause défendue. Aussi monstrueuse soit-elle, la spécificité benladenienne, c’est d’avoir inauguré l’ère du cyber-terrorisme en passant de la première figure du combattant à la deuxième. De djihadiste antirouge (freedom figfhter en américain) dans l’Afghanistan des années 1980 envahi par l’URSS, Ben Laden s’est mué en combattant obsessionnel « des Juifs et des croisés » à la décennie suivante.

À moins de dix ans de distance, le même terrain d’action, Tora Bora et ses grottes, a vu passer des légions de barbus aux motivations différentes. Peu à Peu, influencée par les madrasas déobandies[2. Nom d’une école coranique basée en Inde dont se réclament notamment les talibans afghans] du Pakistan, est née une nouvelle Somalie agrégeant les féodalités et les allégeances au profit de caudillos locaux. Après les attentats au Kenya et en Tanzanie de 1998, Oussama Ben Laden apparaissait médiatiquement dans la version numérisée du Vieux de la Montagne.

Al-Qaïda formait la nouvelle secte d’Assassins prêts à déferler sur le monde libre, le cutter entre les dents, soigneusement emmaillotés pour permettre à leurs parties génitales d’ensemencer les houris du Paradis promis aux martyrs. Sortis des meilleures écoles occidentales, Mohamed Atta et ses comparses incarnaient le combattant révolutionnaire moderne déterritorialisé. Des élites mondialisées version hallal, à la différence d’un Nasrallah cantonné au djihad local contre son ennemi israélien. Le benladeniste ne connaît pas plus les frontières terrestres que le trader moyen qui jongle entre les warrants de Wall Street, la City et Singapour. Rien d’étonnant à ce qu’il excommunie à satiété et use du takfir comme Savonarole du bûcher. A tout saigneur tout honneur ; l’ennemi absolu requérait un châtiment absolu : l’absence de sépulture. Comme le releva Marc-Edouard Nabe chez Taddéi lundi, la conformité islamique de son immersion est une farce. Même inutile et hors d’usage, le corps de Ben Laden nageant en haute mer inonde les consciences de ses exécuteurs. Triste ironie du sort !

Nabe porte-voix de la rue arabe

Lundi, Ce soir ou jamais consacrait une heure de débat à « l’après-Ben Laden ». À intervalles réguliers, l’émission de Frédéric Taddéi a la grande vertu de purger le bébé télévisuel gavé à la pensée automatique.
Nabe, revenant de Tunisie, paraît avoir mangé du lion avec double dose de harissa. Il pousse ses contradicteurs à penser hic et nunc le moment Ben Laden. Autour d’un parterre d’invités chauffés à blanc par sa simple présence, Zannini-Nabe détonne. Sa capacité de réaction n’en fait certes pas le meilleur analyste imaginable mais un crédible porte-parole de la rue arabe. Ni tout à fait soulagée de la mort de Ben Laden, ni chagrinée par l’élimination de ce meurtrier de masse. En un mot : circonspecte et quelque peu indignée par le service mortuaire de l’US Navy ! Nabe pérore : « Croyant tuer Ben Laden ils renforcent son mythe ». Par sa puissance mythologique, le milliardaire saoudien pourrait devenir plus gênant mort que vivant ! Si l’on ajoute le pourrissement du conflit israélo-arabe, le risque d’une escalade islamiste est réel dans ces pays en pleine démocratisation. Au nom de la France – mais de laquelle ?- Villepin en tire le devoir de mener une politique méditerranéenne indépendante des intérêts américains. Zannini opine du chef mais n’y croit pas. Trop tragiquement pessimiste pour cela.

Il interrompt, éructe, s’exalte, s’énerve. Excessif, majestueux, flamboyant, Marc-Edouard Nabe fustige la politique étrangère de « l’administration Obabush » – bien que l’aventurisme bushien ne soit pas l’exact précurseur du néo-réalisme d’Obama si peu prompt à intervenir en Libye. A-t-il raison de prédire un avenir où tout se passera « mal, très mal » en Cassandre des désillusions arabes ? Sommes-nous bien à la fin du moment Ben Laden ? Jour après jour, l’écume du temps érodera ces mystères.

Reste une certitude : quelque part dans l’Océan Indien, flotte un ready-made cinétique dont le mouvement se balance au rythme des flots. Y gît Oussama Ben Laden, insigne représentant de la férocité contemporaine.

Ivre à Ivry ?

Les 7 et 8 mai, à Ivry, à la Ginguette du Monde, la Cave d’Ivry[1. Pour tout renseignement : La cave d’Ivry, 40 rue Marat 94200 Ivry-sur-Seine 01 46 58 33 28] de Paco Mora, dont le frère est libraire dans la même ville (sympathique famille !) organise un premier salon des vins, Les papilles résistent !, dont l’affiche donne déjà soif puisqu’elle est composée de 14 vignerons qui produisent du vin naturel ou en sont très près.

Rappelons que le vignerons travaillant de cette façon sont immoraux et antimodernes : ils refusent la standardisation du goût en redonnant sa chance à la typicité de chaque terroir et surtout, dans la mesure du possible, ils limitent au minimum l’adjonction de souffre tout en utilisant des levures endogènes. Cela permet ainsi de boire excessivement sans avoir mal à la tête contrairement à ce qui arrive quand on abuse des quilles de bordeaux parkérisées et hors de prix.

On sera reconnaissant à Paco Mora de refuser l’idée que le vin naturel soit réservé à la nouvelle bourgeoisie de Paname intra-muros et d’avoir invité, entre autres grandes pointures, Emile Heredia (l’arrière petit-neveu du poète). Son domaine de Montrieux (coteaux du Vendômois) a redonné depuis 1999 ses lettres de noblesse à un cépage presque oublié, le pineau d’Aunis. Il m’a laissé, à chaque fois que j’en ai bu, un souvenir plus qu’ému et l’impression de parler directement avec Ronsard. Comme quoi, on peut très bien vouloir protéger la biodiversité et ne pas avoir pour autant le teint couleur de tofu d’un militant décroissant.

Un « Clásico » ? Où ça ?

photo : EduardoDuarte

Clásico ! Késaco ? Une demi-finale de la Ligue des Champions opposait les 27 avril et 3 mai le Real Madrid au FC Barcelone. Les deux équipes les plus célèbres d’Espagne s’étaient affrontées à deux autres reprises en avril, en Liga et en finale de la coupe du Roi. En quelques semaines, cinq authentiques Clásicos qui ont dû faire monter en flèche la production d’adrénaline ibérique.[access capability= »lire_inedits »]

À entendre les commentateurs sportifs de ce côté des Pyrénées, la France connaîtrait elle aussi ces affrontements à haute tension dans lesquels la compétition sportive décuple ou sublime d’antiques querelles de clocher ou de solides rivalités politiques. Clásico sans frontières ! Bien que notre pays n’ait pas été annexé par l’Espagne de José Luis Zapatero, les amateurs français de football ont bien dû entendre des centaines de fois ce mot espagnol pour désigner un match entre l’Olympique de Marseille et le Paris Saint-Germain. Le problème, c’est que les deux situations n’ont rien à voir. Si le contentieux entre Madrid et Barcelone prend ses racines dans une histoire tourmentée, l’inimitié, voire la haine, entre supporteurs parisiens et marseillais a été fabriquée puis entretenue par des dirigeants plus soucieux de profit que de beau jeu.

Entre le Real Madrid et le Barça, le club du Roi et l’emblème sportif d’une Catalogne aux velléités indépendantistes, ce n’est pas seulement une affaire de foot. La centralisation franquiste est passée par là. Les supporters se haïssent pour de bon. Il faut dire qu’en Espagne comme en Italie, en Grèce et en Turquie, le football est une religion qui cristallise bien des passions identitaires. Les rivalités entre le Torino et la Juve, le Panathinaïkos et l’Olympiakos à Athènes ou entre Galatararay et Fenerbahce[1. Petite anecdote : lors de mon voyage de noces, il y a dix ans, j’ai acheté les maillots des trois équipes stambouliotes au Grand Bazar. Un conseil amical : ne tentez pas d’entrer dans un bus avec un maillot de Fenerbahce si, comme moi, vous avez un guide supporter de Galatasaray] de part et d’autre du Bosphore turc n’ont rien d’artificiel. Même en Grande-Bretagne, loin des passions méditerranéennes pour rejoindre la Grande-Bretagne, la guerre des clubs ne fait guère dans le style british. À Glasgow, les catholiques du Celtic disputent le titre aux Rangers protestants depuis que le championnat écossais existe. À Londres, une bonne demi-douzaine de clubs participe à la Premier League. Les supporters boivent leur pinte de bière dans des pubs affichant l’étendard de leur équipe où il n’est pas conseillé de s’aventurer avec le maillot d’un club ennemi. Un de mes amis m’a juré avoir remarqué un panneau à l’entrée d’un pub aux couleurs d’Arsenal : « Interdit aux chiens et aux supporters de Tottenham. » Cela doit être l’humour hooligan.

La France, à côté, semble bien plus raisonnable. On y aime le foot, mais on n’y est pas prêt à s’étriper durant des générations autour du ballon rond. Certes, il y a l’exception Lyon/Saint-Etienne mais, dans ce cas, la rivalité sportive prend racine dans la vieille haine de classe entre la cité bourgeoise et la ville ouvrière. Je me souviens, par exemple, d’une banderole déployée par les Lyonnais pour accueillir les supporters stéphanois, qui proclamait en substance : « Pendant que vos pères crevaient à la mine, les nôtres inventaient le cinéma »[2. Á un degré moindre, on peut également citer Lille-Lens et Nancy-Metz].

Mais revenons à Marseille et à Paris. Jusqu’au début des années 1990, période au cours de laquelle le club provençal domine le football français, il n’y a aucune rivalité entre les deux clubs, ni de haine particulière entre leurs supporters, juste la dose de chauvinisme local qui pimente les rencontres. Or, dans un ouvrage paru en 2007, Daniel Riolo et Jean-François Pérès expliquent que c’est la prise de contrôle du club parisien par Canal+ qui déclenche la guerre des tribunes[3. OM-PSG, PSG-OM : les meilleurs ennemis, enquête sur une rivalité, Mango éditions. ]. Détentrice des droits de diffusion audiovisuels, la chaîne cryptée veut vendre des abonnements.

Elle investit donc dans le club de la capitale et place à sa tête Michel Denisot, actuel présentateur du « Grand Journal ». Tapie et Denisot, expliquent les auteurs, vont donc, dans une logique « gagnant-gagnant » davantage sonnante et trébuchante que sportive, se mettre d’accord pour employer un vocabulaire guerrier et adopter une stratégie de la tension, bref pour chauffer à blanc les joueurs, ce qui, très vite, déteindra sur les supporters. La détestation que se vouent les joueurs du PSG et ceux de l’OM aura des répercussions sur la sélection nationale, coûtant à notre pays sa qualification pour la Coupe du monde aux Etats-Unis : l’atmosphère entre parisiens et marseillais au sein des « Bleus » était encore plus irrespirable que l’air sud-africain l’été dernier.

Plus tard, Tapie et Denisot quittent le football. Les joueurs se calment. Mais pas les supporters. Dépourvue de tout ancrage politique, culturel ou social, la haine réciproque qui les aveugle est le fruit pourri de la volonté de vendre des décodeurs. Et elle continue à gâcher la fête, la « magie du sport » dégénérant régulièrement en batailles rangées. Bus caillassés, quartiers mis à sac : après chaque confrontation entre les deux clubs ou presque, on compte les blessés plutôt que les buts. Cet affrontement insensé qui stupéfie la France et désespère les supporters « normaux » bilan perdure dix-huit ans, jusqu’à ce que les successeurs de Tapie et Denisot, Jean-Claude Dassier et Robin Leproux, décident de supprimer tout déplacement organisé des supporters. Puisqu’ils ne se rencontrent plus, ils ne se castagnent plus.

Alors, à chaque fois que je vois Tapie et Denisot parader sur les plateaux de télévision, je me dis qu’on pourrait leur demander de rembourser les sommes que le contribuable a dû débourser pour mobiliser des bataillons de CRS, ou celles que chacun d’entre nous a payées en surcroît de primes d’assurances, etc…Pour la tristesse qu’ils ont infligée aux amateurs et le coup qu’ils ont porté aux « valeurs du sport », il n’y a malheureusement rien à faire. Voilà pourquoi, quand j’entends un journaliste parler de Clásico à propos d’OM-PSG, j’ai envie de sortir mon revolver. Et même de tirer, si c’est un journaliste de Canal +. Pas d’inquiétude, je n’ai pas de revolver. Et je ne suis pas un marchand de foot dopé à l’avidité maquillée en passion sportive.
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OM PSG LES MEILLEURS ENNEMIS

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Enfin Kundera vint

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photo : Grossetti

L’œuvre de Kundera est l’une des rencontres décisives de mon existence. Un amour né dans l’adolescence, un éblouissement qui ne se sont jamais démentis depuis lors. Emporté par son élan irrésistible, je suis devenu dès ma quatorzième année un jeunophobe fanatique, un touristophobe intraitable, un blanc-bec viscéralement allergique à la modernolâtrie, au puritanisme, au dogmatisme idéologique et à l’esprit de sérieux. Lycéen puis étudiant, je traquais sans relâche – et sans la moindre espèce de succès – mes embardées romantiques et mes coupables illusions lyriques.[access capability= »lire_inedits »]

D’une seconde à l’autre, les romans de Kundera m’arrachèrent à l’ennui de l’enfance. Jeune provincial, c’est en les lisant et en les relisant infiniment que je découvris soudain, du même mouvement, deux continents stupéfiants et fascinants dont j’ignorais jusque-là l’existence : la littérature et la sexualité. L’œuvre de Kundera a été mon paradis idéalement anti-idéal, le lieu où confluaient paradisiaquement toutes les beautés des différents arts européens, l’émoi libertin et une pensée d’une vitalité magistrale. C’est ainsi qu’est né mon attachement sexuel, c’est-à-dire spirituel, à la littérature et à l’art du roman.

J’éprouve envers cette œuvre – désormais réunie dans les deux volumes de La Pléiade grâce au travail remarquable de François Ricard – une immense gratitude. Une gratitude pour sa profonde et foisonnante beauté. Pour sa grande sagesse rythmique libératrice. Pour tous les personnages dont elle est venue peupler et enrichir le ciel de l’art du roman, auxquels je suis lié par une amitié indéfectible. Ils s’appellent Jaromil, Tomas, Jakub, Pontevin, Ludvik, Immaculata et Bertlef. Ils s’appellent Fleischman, Avenarius, Paul, Havel, Jan et Edwige, Franz et Sabina. Ils s’appellent Mirek et Maman, Vincent, Ruzena, Kostka, Helena et Cechoripsky. Inoubliables entre tous, enfin, elles se nomment Lucie, Tereza, Tamina et Agnès.

Mais ma reconnaissance envers Milan Kundera tient aussi à sa qualité de grand passeur. Par son regard inimitable et la vitalité de son désir, il sait faire scintiller de manière miraculeuse toutes les œuvres d’art qu’il aime avec fidélité. C’est à lui que je dois encore, dans mes vertes années, mille découvertes prodigieuses, dont les plus cruciales furent celles de Gombrowicz, de Kafka, de Fellini, de Nietzsche et de Heidegger. Kundera est une bruissante forêt de rencontres.
L’œuvre de Kundera ? Belle comme la rencontre apeurée de François Rabelais, d’André Breton et de Franz Kafka, tous trois âgés de dix-sept ans, livrés à la risée implacable de vieilles putains farceuses, dans un bordel pouilleux et féérique.[/access]

Œuvre I, II

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Ben Laden est vivant !

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photo : defense.pk

Il existe sur terre des hommes plus malins que les autres. Ils appartiennent à cette élite qui sait bien que l’homme n’a jamais marché sur la lune, ni la lune sur l’homme, mais que les images ont été tournées par la Nasa dans un studio de télévision à Los Angeles. Ils savent bien que les autorités nous cachent la terrible vérité sur les Ovnis, et que les petits hommes gris à oreilles pointus venus de Pluton sont déjà parmi nous pour aspirer le contenu de nos cerveaux, avec la complicité croisée de la CIA et des francs-maçons. Absolument imperméables à toute tentative d’intoxication gouvernementale, ces hommes sont heureux d’avoir la conviction qu’Elvis Presley n’est pas mort, mais vit discrètement dans la suite d’un palace de Las Vegas. Quant à la mort de John-Fitzgerald Kennedy, les complolâtres savent bien que c’est un coup de J-R Ewing quand il était jeune et facétieux. Bref, eux sont au courant : on nous cache tout on nous dit rien !

Marion Cotillard, comédienne fatigante pour films sentimentaux industriels, n’a pas hésité à exprimer à la télévision, en 2007, ses doutes sur l’effondrement du World Trade Center, les premiers pas de l’homme sur la lune, et l’accident qui a coûté la vie à Coluche : « Je pense qu’on nous ment sur énormément de choses : Coluche, le 11-Septembre. On peut voir sur internet tous les films sur la théorie du complot c’est passionnant. C’est même addictif, à un moment. » Oui, étant entendu que les tours jumelles ont été évidemment détruites par les Chinois qui ont infiltré le Mossad et que Pierre Desproges n’est certainement pas étranger à l’assassinat de Coluche…

La mort d’Oussama Ben Laden, abattu par un commando des Navy-Seal à l’issue d’une longue traque pakistanaise, n’a pas fini d’alimenter la fantasmatique délirante des conspirationnistes. Pour eux, tout se tient sous le signe de l’occulte, et ils ne vibrent que pour cette sombre promesse pompée dans une série télé : la vérité est ailleurs. Les circonstances troubles de l’assaut final, la décision d’immerger rapidement la dépouille du terroriste dans l’océan, et la volonté du président Obama de ne pas divulguer d’images du cadavre de Ben Laden ne font rien pour éteindre un incendie complotiste dont nous n’avons pas fini d’éteindre les flammes. L’une des premières personnes publiques à avoir franchi le pas du « doute », sur un plateau de télévision français, est la chanteuse des années 70 Véronique Sanson : « C’est quand même un soi-disant assassinat de Ben Laden… « Soi disant » car on ne l’a pas tué et ce n’est pas lui….Ecoutez, jeter son cadavre dans la mer… Je ne sais pas… » Oui, car quand le complolâtre ne sait pas, il ne s’abandonne pas au doute, à la prudente suspension de son jugement, mais enclenche sa mécanique mentale romanesque.

Cependant, comme les complolâtres ne sont bien souvent qu’une attristante compagnie de paranos à l’entendement déficient, et qu’ils manquent généralement d’imagination (on note que le « complot », selon eux, est souvent impulsé par les États-Unis ou Israël…), proposons-leurs quelques pistes de travail, dont ils pourront librement s’inspirer.

Ben Laden est vivant, va bien, et sirote une piña colada à Miami Beach. Peu après la fin de la Seconde guerre mondiale une rumeur persistante sur Hitler fit le tour du monde, et prit la forme, aux USA, du slogan : « Hitler is alive, and well, and lives in Buenos Ayres ! » Oussama Ben Laden, créature de la CIA (comme ont aimé le rappeler bruyamment les éditorialistes américanophobes de service) a été mis discrètement hors de la circulation à la manière d’un témoin sensible dans un procès contre la mafia. On lui a proposé poliment de changer d’identité, de raser sa barbe coupable, et de se faire oublier dans la banlieue de Miami.

Salade, tomate, oignon ? Oussama Ben Laden a ouvert, dès 2002, plusieurs établissements Kebab Hallal dans le quartier de Barbès à Paris. Ben Laden a abandonné très tôt le secteur du terrorisme international pour se reconvertir dans celui, bien plus lucratif, de la restauration de quartier. Il propose aujourd’hui toute une gamme de sandwichs orientaux « décalés » (selon la critique gastronomique des Inrocks) dont le « Tora Bora » et le « Ground Zero ». Les Navy Seal américains, qui n’oseraient pas attaquer un patron de Kebab, ont préféré tuer un Pakistanais au hasard.

Ben Laden aurait été vu également à Memphis, Tennessee, lors d’une convention de sosies arabes sponsorisée par la CIA, ainsi qu’à l’arbre de Noël du FBI déguisé en Santa Claus. Ben Laden, retiré en Russie avec le soutien évident de Poutine, aurait pour projet de construire une statue géante de Raël en fondant l’or secret des nazis et celui qui était dans les sous-sols des tours jumelles. Ben Laden chanterait dans les chœurs du prochain album de Carla Bruni, avec l’appui du roi des Belges. Ben Laden serait chinois. Ben Laden – financé par le lobby hollywoodien – interpréterait un gardien de musée dans le prochain film de Woody Allen, dont l’action se passera au Pakistan.

Nous espérons avoir, par ces modestes suggestions, aidé les complolâtres à amorcer leur pompe à fantasmes. En attendant de lire ça et là dans les médias ces milles élucubrations paranoïaques de zinc dignes du Café des Sports, réjouissons-nous que l’ennemi public mondial n°1 ait été neutralisé durant la présidence d’Obama… Qu’en aurait-il été si G.W. Bush avait lui-même donné la mesure de cette dernière danse ? Il est dommage que les dirigeants américains n’aient pas compris – pour éviter ces dérives – que, dans cette affaire, ils avaient une seule chose à cacher : leur joie.

Chantal Jouanno va finir par nous faire regretter Rama Yade

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Amateurs de grands moments de télé et de radio, avez-vous manqué Chantal Jouanno vendredi matin au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM-TV et RMC ? Si oui, sachez-le : notre ministre des sports, invitée à s’exprimer sur la crise que traverse le football français, nous a offert une jolie perle.

Au début de l’émission, elle explique que les quotas, c’est illégal, que cela relève du « pénal »[1. Vendredi soir, au JT de France 2, je l’ai même entendue évoquer la prison au sujet de François Blaquart. Cela me paraît très insuffisant. Pourquoi ne pas rouvrir le bagne de Cayenne ?]. Une dizaine de minutes plus tard, Bourdin lui demande si elle est favorable à l’institution de quotas de femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Et Chantal Jouanno de répondre positivement. En bon journaliste, Bourdin lui rappelle ses déclarations de début d’émission. Mais ce n’est pas la même chose, rétorque t-elle, dans le premier cas, on exclut, dans le second, il s’agit d’inclure.

Peu lui importe que l’exclusion des uns provoque simultanément l’inclusion des autres, et vice-versa. Dans la foulée, la ministre ajoute, dans un sourire ravageur : « Excusez moi d’être un petit peu féministe ! ». Moi aussi, je fais des progrès dans la lutte contre le sexisme. Il est en effet rarissime que l’on qualifie une dame de clown.
Chantal Jouanno, ministre du gouvernement de la France, est un clown.

God Save the Pape

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photo : SabineThole

Deux milliards de téléspectateurs pour le mariage du Prince William et de Kate Middleton, plus d’un million de fidèles pour la béatification du pape Jean-Paul II. Pourquoi ces deux événements ont-ils suscité un tel engouement planétaire ?
Nombreux sont les commentateurs qui se sont empressés d’analyser ces deux cérémonies à travers le prisme du divertissement festif et du calcul stratégique. Buckingham, usine à rêves et le Vatican, usine à croire, auraient instrumentalisé la magie du conte de fée et l’authenticité du miracle pour restaurer popularité et pouvoir.

On aurait donc assisté, d’un côté à un méga raout « pipole » orchestré par la cellule RP d’une monarchie anglaise partie à la reconquête de son opinion, et de l’autre, à une vile manœuvre de l’Église destinée à mobiliser ses ouailles à quelques mois des JMJ.

Quant à la foule, qu’elle ait été agglutinée sur la place Saint Pierre ou devant Westminster, elle ne pouvait être composée que de midinettes écervelées et d’idolâtres superstitieux qui, pour mieux immortaliser le jour J, ont consommé avec frénésie mugs, posters, porte-clefs ou T-shirts à l’effigie de Jean-Paul II superstar ou du couple princier le plus glamour du moment.
Cette foule, amassée pendant des heures, campant deux nuits durant sur place, n’aurait aucune autre aspiration que d’entr’apercevoir un bout de dentelle de la robe de l’heureuse Kate lors de son fugitif passage en carrosse, de cancaner sur les talons vertigineux des Louboutin de Victoria Beckham, ou bien encore de hurler de plaisir à la vue des deux baisers furtivement échangés.

En somme, le monde entier aurait suivi le mariage princier uniquement pour vivre par procuration le conte de fées de Kate la roturière épousant William le prince charmant et assisté à la béatification juste pour éprouver, à l’approche du cercueil du Bienheureux Jean-Paul II, l’extase mystique, telle Sainte Thérèse d’Avila rentrant en transe à la vision du Christ ressuscité.

On dirait qu’il faut absolument accentuer le côté « pipole », commercial et stratégique de ces célébrations pour mieux évacuer leur caractère populaire et spirituel. Biaisée par des a priori insidieux, cette grille de lecture témoigne en effet d’une conception bien méprisante du peuple et, dans la foulée, prend soin d’effacer toute trace de transcendance de la fascination, voire de la communion universelle provoquée par les deux événements.

Il est indéniable que le sacré, monarchique dans un cas, religieux dans l’autre, ont été non seulement mis en scène mais commercialisés. Mais après tout, quoi de plus normal ? Le pouvoir n’est-il pas, par nature, voué à se symboliser pour exprimer sa légitimité ? On peut s’en étonner, voire s’en indigner, mais alors il faut être cohérent et non seulement accepter mais tout faire pour instaurer un système politique fondé exclusivement sur la raison, et dénué de tout rite susceptible de contenir l’émotion spontanée dans un cadre symbolique. Or, un pouvoir sans symbole n’est-il pas comme un roi sans royaume ?

Certes le mariage princier a été fastueux mais est-il juste de le décrire dans la grammaire des paillettes pour VIP, ce qui revient à confondre l’imagerie de la monarchie la vulgarité clinquante et arrogante des nouveaux riches de la planète jet-set ? Faut-il être anti-monarchiste avec la même frénésie que celle que l’on met à être anti-sarkozyste au point de se (et de nous) raconter que le mariage princier a été simplement la VO de l’escapade de notre Président et de sa belle à Eurodisney ?

Oui, le public a frissonné de plaisir devant l’échange des vœux et des deux baisers mais est-ce là suffisant pour expliquer l’enthousiasme mondial ? Ne faut-il pas en chercher la cause ailleurs que dans la fascination ou l’envie pour la richesse matérielle ? Elisabeth II et Philippe d’Edimbourg en 1953, Charles et Diana en 1981, et William et Kate en 2011 : la résonance internationale de ces trois mariages britanniques ne traduit-elle pas autre chose qu’un engouement superficiel et un peu ridicule pour les love stories royales ?

De même que Benoît XVI, à la tête de l’Eglise catholique, est le médiateur entre le ciel et la terre, Elisabeth II, chef de l’Eglise anglicane et du Commonwealth, assure la jonction entre le passé et l’avenir. Ces deux monarchies, l’une spirituelle, l’autre temporelle, savent bien l’importance de la Pourpre et du rite pour rendre visible cette part de sacré, fondement immatériel d’une communauté qui précède et survit à l’individu et qui fait que la vie de chacun de nous ne se résume pas, que l’on soit ou non croyant, à son passage sur terre ? Dans un monde où tout est consommable, périssable et instantané, cette part de sacré agit comme une bouffée d’oxygène, libérant la condition humaine de sa finitude.

Ce n’est pas pour en rajouter dans le folklore qu’un Lancaster, un Spitfire et un Hurricane survolèrent le Palais ou que le Prince William salua la stèle des anciens combattants.
Ces trois avions mythiques de la Royal Air Force, qui ont remporté la bataille d’Angleterre et contribué à libérer l’Europe du joug nazi, n’ont-ils pas fait battre le cœur de ce Canadien, de ce Néo-zélandais ou de cet Australien venus de l’autre bout du monde pour assister au (premier) « Mariage du siècle » ?

Leur grand-père était peut-être l’un de ces jeunes qui, à 19 ans à peine, est allé se battre au coté des Anglais, des Américains, de tous ces soldats venant des colonies anglaises, et dont les descendants étaient peut-être juste là, à ses côtés, pour rendre hommage à cette couronne britannique qui a fait preuve d’une ténacité héroïque remarquable dans les moments les plus sombres de l’histoire mondiale. Alors si ces « Anglo-saxons » – terme qui est curieusement devenu injurieux – étaient présents dans la foule, ce n’était pas seulement pour tweeter au moment de cet « amazing and royal kiss », mais pour ressentir le lien qui les rattache à cette communauté de valeurs incarnée par la couronne britannique et par la famille royale.

Oui, j’ai aimé la Parade, comme des millions de mes semblables, parce qu’elle incarnait des valeurs aussi immuables que la fidélité, l’espérance, le courage ou encore la beauté. Pourquoi, pour une fois, ne pas reconnaître que l’homme est à la fois bête et ange et que sa propension à la médiocrité, la facilité ou la bassesse ne fait pas disparaître sa soif d’absolu et de grandeur ?
En France, la dernière manifestation de ferveur collective a été l’adoration du ballon rond. La Grande-Bretagne et le Commonwealth eurent le mariage de William et Kate. Illusions ? Peut-être. Mais on ne m’empêchera pas de penser que ces illusions contiennent bien plus de vérité que toutes les certitudes assenées avec supériorité par ceux à qui on ne la fait pas.

Quand l’orfraie effraie

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photo : Vincent Mesure

Je suis de plus en plus préoccupé par la haine des orfraies qui sévit dans Causeur dans l’indifférence générale – y compris celle de l’Observatoire des ornithophobies. Si mon inquiétude à l’endroit de ce noble oiseau vous semble manquer de mesure, vérifiez par vous-même : tapez le mot « orfraie » dans le moteur de recherche interne de Causeur. Le résultat est stupéfiant : neuf pages de réponses ! Quatre-vingt-un articles reprochant à la gauche de pousser ses « éternels » ou « rituels » « cris d’orfraie » ! Pourquoi l’indignation perpétuelle contre l’indignation perpétuelle doit-elle toujours voler dans ces plumes-là ? La gauche ne mérite-t-elle aucun autre nom d’oiseau ?[access capability= »lire_inedits »]

La haine ignore ce qu’elle hait

La haine, comme de coutume, ignore qui elle hait et se repaît de l’ignorance. Amis causeurs qui rouez l’orfraie à toute heure, je vous en prie, consentez à la rencontrer enfin véritablement. Faites une trêve. Croisez pour la première fois son regard, avec confiance. L’orfraie est un grand aigle noir à tête blanche, un généreux rapace qui ne ferait pas de mal à une mouche, ni même à un homme. Vivant humblement de sa pêche, elle pratique l’ichtyophagie la plus stricte, la plus scrupuleuse. C’est un oiseau diurne qui n’a rien à dissimuler ni à se reprocher. « Orfraie » est le nom que portent deux cousins aussi honnêtes qu’inoffensifs : le pygargue (Haliaeetus leucocephalus) et le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus). Mais voici, surtout, entendez : aucun cri strident n’a jamais franchi le bec de l’orfraie. Aucune indignation outrancière n’a jamais gonflé son poitrail. Chastement, elle se refuse à donner dans les simagrées narcissiques. D’entre tous les oiseaux, l’orfraie a toujours été le moins chicanier.

Complice de la haine ignorante contre l’orfraie, Alexandre Dumas ne craint pas, dans Othon l’archer, de se ridiculiser aux yeux de tous en évoquant le « vol nocturne » des orfraies. Il faut croire que, comme tous les décrieurs d’orfraies, Dumas n’a jamais lu Pierre Belon, le célèbre ornithologue de la Renaissance. Celui-ci savait bien pourtant, dès 1555, que « l’oiseau qui vole la nuict par les villes et faict un cri moult effrayant, nous l’avons nommé une fresaye, ou bien effraye ». Bien que notre langue se plaise à l’oublier, c’est elle la stridente, la hurleuse de cauchemar : l’effraie des clochers (Tyto alba), dite communément chouette effraie ou dame blanche.

C’est l’effraie que vous vilipendez

Vous croyiez haïr l’orfraie : c’est l’effraie que vous vilipendiez. En outre, cette dernière ne pousse pas un seul cri, mais deux fort distincts. Le premier, qu’il est peut-être davantage permis de prêter à la gauche que le second, consiste en un « khrû » ou « khraikh » rauque et répétitif. Il imite aussi admirablement qu’un socialiste français le ronflement du gros dormeur en phase terminale. L’autre, celui dont parle de travers votre expression favorite, est un chuintement terrifique, un puissant, interminable et épouvantable « chhhhhh ». Lorsqu’un homme de gauche exprime devant des caméras une indignation disproportionnée ou factice, il ne s’est encore jamais vu que les journalistes, autour de lui, se soient endormis ou aient déguerpi sous le coup de la terreur. Le gauchiste, convenez-en, n’a donc pas poussé de cris d’orfraie – euh, pardon, d’effraie.

Une ornithophobie peut en cacher une autre. En vous acharnant contre l’orfraie, c’est la longue haine contre l’effraie que vous perpétuez. C’est elle que vous clouez sans vergogne aux portes des granges gauchistes. La chouette effraie est pourtant déjà suffisamment menacée par la méchanceté des hommes et la raréfaction des campagnols (ou l’inverse ?).

Amis causeurs, peut-être avez-vous lu un peu rapidement l’annexe I de la directive européenne « Oiseaux » qui lui assure, depuis 1976, « une protection totale sur le territoire français » sur lequel, je cite de mémoire, il est formellement proscrit « de la détruire, la mutiler, la capturer ou l’enlever, de la perturber intentionnellement ou de la naturaliser, ainsi que de détruire ou enlever les œufs et les nids. »

Faites maintenant la paix avec l’orfraie et l’effraie.

Et que saint François vous pardonne.[/access]

Vive les just married !

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photo : Flickr

Tout intellectuel français se doit de vomir sur le « Royal Wedding » et notre camarade Marc Cohen ne manque pas à l’appel. Guimauve, ras-le-bol, dégoulinant, insupportable,… les adjectifs et superlatifs pour se gausser ont eux même atteint des records, ainsi que les sarcasmes pour le petit peuple britannique et mondial, (2 milliards de crétins et moi et moi et moi) qui ont suivi avec délectation ce mariage.

Une question nous turlupine :

Quel événement, à part le défilé du Front national le 1er mai ou la Coupe du monde de foot de 1998, peut amener un Français à sortir dans la rue avec le drapeau français ? (Ceux qui juste après l’avoir sorti l’aspergent d’essence et le font brûler ne font bien entendu pas partie du décompte.)

On pourrait légèrement enfoncer le clou et demander quel événement amène 1 millions de Français à sortir dans la rue et à agiter le drapeau français ? Aucun, nada, rien, nichta.

Et si toute cette aigreur déversée sur ce mariage n’était pas simplement un peu de dépit à l’endroit de ces perfides Britanniques capables de générer un sentiment d’appartenance et d’identité nationale sans agiter le spectre de l’envahisseur sarrazin ou l’envie d’une ratonade ?

Car outre les dentelles de Kate et la chute de reins vertigineuse de sa sœur, (Désolés pour les abstentionnistes mâles, ils n’ont pas pu participer à l’érection planétaire provoquée par le déhanché de Pippa Middleton), à quoi pouvait bien servir cet événement, si ce n’est à rassembler un peuple autour d’une symbolique commune, nationale et festive?

Rien de tel qu’une nuit de camping sur la pelouse de Hyde Park, suivie d’une séance d’agitation de drapeaux au son de « God Save the Queen » et d’une cervoise tiède à la santé de Harry en compagnie de ses fellow-citizens (concitoyens), pour remonter le moral individuel et national après deux ans de crise. Chez les Gaulois on trouve ça ridicule, mais ça ne fait pas diminuer la facture nationale d’antidépresseurs.

La Légion ridiculise les Navy Seal

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Pendant ce temps là, à Castelnaudary… Au moment même où un commando de soldats américains est parvenu à neutraliser le ridicule prédicateur barbu Oussama Ben Laden, la Dépêche du Midi nous apprenait – dans son édition de l’Aude – qu’avait lieu le week-end dernier, à Castelnaudary, l’élection de « Miss Képi Blanc 2011 », égérie de la Légion étrangère, corps d’élite de notre armée française bien aimée. La Dépêche consigne : « Le lieutenant Pritschkad, grand ordonnateur de l’élection de Miss Képi blanc 2011, avait bien fait les choses. Le deuxième passage des candidates, en uniforme, sous forme de tableaux représentant les divers régiments ou les diverses spécialités de la légion étrangère, fut une grande réussite. Une future miss en parachutiste, une autre en plongeur, une autre en médecin, etc. Une belle mise en scène, des accessoires, des figurants, il ne manquait rien. » Bravo les amis! Mais quand la fête sera terminée pensez à faire un petit crochet par la Libye. Les américains nous ont doublé sur Ben Laden, essayons quand même d’avoir Kadhafi !

Comment épouser un moudjahidin ? Nous avions appris l’été dernier que la femme musulmane très pratiquante pouvait affronter la plage dans un « burkini » islamique, saillant maillot de bain intégral dernier cri, avec des morceaux de burqa et de bikini dedans. Afin de ne rien rater de ce genre de soubresauts de la mode musulmane, on pourra désormais faire confiance au magazine féminin Al Shamikha, que le quotidien britannique The Independent (qui rapporte l’information) propose de traduire par « La femme majestueuse ». Le magazine en papier glaçant balaie à sa façon tous les sujets abordés par la presse féminine impie. L’amour : « Comment épouser un moudjahidin ? ». L’éducation des enfants : « Comment élever ses enfants dans la tradition du djihad ? » Et les traditionnelles rubriques beauté et mode. « L’islam a besoin de femmes qui connaissent la vérité sur leur religion et la lutte et qui savent ce qu’on attend d’elles », a expliqué le porte-parole d’Al Shamikha à The Independent. Elle savent aussi désormais qu’épouser un moudjahidin, fut-il riche célèbre et même pas abonné au téléphone, n’est pas forcément une partie de plaisir…

Ben Laden, plus gênant mort que vivant ?

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image : Uosama, Flickr

« The game is over », aurait dit George W. Bush. Non moins sentencieux, son successeur à la Maison Blanche a officialisé la mort d’Oussama Ben Laden avec un poil de morgue et la sobriété qui seyaient à l’événement[1. « We got him », Obama aurait-il simplement confié à ses proches conseillers].

L’ennemi public numéro un des Etats-Unis n’aura pas survécu à dix ans de traque dans la zone AfPak. L’histoire ne nous dit pas encore si un heureux quidam a décroché la timbale des 25 millions de dollars mis sa sur tête. Visiblement, les indics qui ont lancé la CIA sur la trace du fameux messager de Ben Laden resteront nourris, logés et blanchis dans un vaste complexe caribéen où les G.O initient leurs hôtes à la plongée sous-marine en tenue orange. Un séjour ad vitam à Guantanamo comme retraite dorée des vétérans de la multinationale Al Qaïda : de quoi impressionner n’importe quel djihadiste jaloux de la villa cossue d’Abbottabad !

À la tête d’une nébuleuse mondiale, le chef spirituel de la Base (Al Qaïda) incarne si bien notre temps : une ère d’hypocrisie crasse où l’on entre en guerre au nom de la paix mondiale pour pourchasser un ennemi réticulaire. Une époque bénie des dieux où la morale est partout et les principes nulle part. Preuve en est, la vague de satisfaction qui se déverse sur la scène politique. PS et UMP se félicitent de concert du tour pris par la traque de Ben Laden. Qu’il s’agisse d’une mort accidentelle ou d’un assassinat sommaire, on serait néanmoins en droit d’attendre le début d’un regret de la part du parti qui a aboli la peine de mort ou de celui qui a inscrit cette interdiction dans la Constitution.

Certes, Ben Laden était un immonde salaud. Mais Patrick Henry l’était-il moins ? Au moins trois mille fois moins selon la comptabilité macabre des victimes du terrorisme salafiste. A titre personnel, la mort brutale de la figure charismatique du djihadisme ne m’émeut pas. Mais venant de pères la morale à l’indignation quotidienne, l’acceptation pleine et entière de cette condamnation à mort a quelque chose de choquant. Qu’on l’attribue aux reliques françaises de l’Obamania ou au délit de sale gueule d’un Ben Laden aux mains sanguinolentes, ce « deux poids deux mesures » fait mauvaise impression au pays de Badinter. À quand le discours larmoyant d’un Kouchner fan de l’ingérence « humanitaire » déplorant la mort de Ben Laden la voix éraillée ? Bizarrement, les inconditionnels de la Cour Pénale Internationale se font discrets sur le sujet.

« Justice est faite », a commenté Barack Obama avant que son homologue français reprenne l’expression telle quelle. Une mésaventure de plus pour Nicolas Sarkozy qui confirme son statut de Papayé du département d’Etat. Au sein de l’OTAN, diplomatie rime plus que jamais avec ventriloquie.

Mondialisation du terrorisme

Chacun gagnerait à désacraliser l’image honnie du parfait salaud qu’était Ben Laden. Dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt distinguait deux idéaux-types : la figure du combattant classique et celle du révolutionnaire moderne. Précisons d’emblée que ces catégories échappent à toute notion morale. En l’espèce, il n’y a pas lieu de juger la justesse de la cause défendue. Aussi monstrueuse soit-elle, la spécificité benladenienne, c’est d’avoir inauguré l’ère du cyber-terrorisme en passant de la première figure du combattant à la deuxième. De djihadiste antirouge (freedom figfhter en américain) dans l’Afghanistan des années 1980 envahi par l’URSS, Ben Laden s’est mué en combattant obsessionnel « des Juifs et des croisés » à la décennie suivante.

À moins de dix ans de distance, le même terrain d’action, Tora Bora et ses grottes, a vu passer des légions de barbus aux motivations différentes. Peu à Peu, influencée par les madrasas déobandies[2. Nom d’une école coranique basée en Inde dont se réclament notamment les talibans afghans] du Pakistan, est née une nouvelle Somalie agrégeant les féodalités et les allégeances au profit de caudillos locaux. Après les attentats au Kenya et en Tanzanie de 1998, Oussama Ben Laden apparaissait médiatiquement dans la version numérisée du Vieux de la Montagne.

Al-Qaïda formait la nouvelle secte d’Assassins prêts à déferler sur le monde libre, le cutter entre les dents, soigneusement emmaillotés pour permettre à leurs parties génitales d’ensemencer les houris du Paradis promis aux martyrs. Sortis des meilleures écoles occidentales, Mohamed Atta et ses comparses incarnaient le combattant révolutionnaire moderne déterritorialisé. Des élites mondialisées version hallal, à la différence d’un Nasrallah cantonné au djihad local contre son ennemi israélien. Le benladeniste ne connaît pas plus les frontières terrestres que le trader moyen qui jongle entre les warrants de Wall Street, la City et Singapour. Rien d’étonnant à ce qu’il excommunie à satiété et use du takfir comme Savonarole du bûcher. A tout saigneur tout honneur ; l’ennemi absolu requérait un châtiment absolu : l’absence de sépulture. Comme le releva Marc-Edouard Nabe chez Taddéi lundi, la conformité islamique de son immersion est une farce. Même inutile et hors d’usage, le corps de Ben Laden nageant en haute mer inonde les consciences de ses exécuteurs. Triste ironie du sort !

Nabe porte-voix de la rue arabe

Lundi, Ce soir ou jamais consacrait une heure de débat à « l’après-Ben Laden ». À intervalles réguliers, l’émission de Frédéric Taddéi a la grande vertu de purger le bébé télévisuel gavé à la pensée automatique.
Nabe, revenant de Tunisie, paraît avoir mangé du lion avec double dose de harissa. Il pousse ses contradicteurs à penser hic et nunc le moment Ben Laden. Autour d’un parterre d’invités chauffés à blanc par sa simple présence, Zannini-Nabe détonne. Sa capacité de réaction n’en fait certes pas le meilleur analyste imaginable mais un crédible porte-parole de la rue arabe. Ni tout à fait soulagée de la mort de Ben Laden, ni chagrinée par l’élimination de ce meurtrier de masse. En un mot : circonspecte et quelque peu indignée par le service mortuaire de l’US Navy ! Nabe pérore : « Croyant tuer Ben Laden ils renforcent son mythe ». Par sa puissance mythologique, le milliardaire saoudien pourrait devenir plus gênant mort que vivant ! Si l’on ajoute le pourrissement du conflit israélo-arabe, le risque d’une escalade islamiste est réel dans ces pays en pleine démocratisation. Au nom de la France – mais de laquelle ?- Villepin en tire le devoir de mener une politique méditerranéenne indépendante des intérêts américains. Zannini opine du chef mais n’y croit pas. Trop tragiquement pessimiste pour cela.

Il interrompt, éructe, s’exalte, s’énerve. Excessif, majestueux, flamboyant, Marc-Edouard Nabe fustige la politique étrangère de « l’administration Obabush » – bien que l’aventurisme bushien ne soit pas l’exact précurseur du néo-réalisme d’Obama si peu prompt à intervenir en Libye. A-t-il raison de prédire un avenir où tout se passera « mal, très mal » en Cassandre des désillusions arabes ? Sommes-nous bien à la fin du moment Ben Laden ? Jour après jour, l’écume du temps érodera ces mystères.

Reste une certitude : quelque part dans l’Océan Indien, flotte un ready-made cinétique dont le mouvement se balance au rythme des flots. Y gît Oussama Ben Laden, insigne représentant de la férocité contemporaine.

Ivre à Ivry ?

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Les 7 et 8 mai, à Ivry, à la Ginguette du Monde, la Cave d’Ivry[1. Pour tout renseignement : La cave d’Ivry, 40 rue Marat 94200 Ivry-sur-Seine 01 46 58 33 28] de Paco Mora, dont le frère est libraire dans la même ville (sympathique famille !) organise un premier salon des vins, Les papilles résistent !, dont l’affiche donne déjà soif puisqu’elle est composée de 14 vignerons qui produisent du vin naturel ou en sont très près.

Rappelons que le vignerons travaillant de cette façon sont immoraux et antimodernes : ils refusent la standardisation du goût en redonnant sa chance à la typicité de chaque terroir et surtout, dans la mesure du possible, ils limitent au minimum l’adjonction de souffre tout en utilisant des levures endogènes. Cela permet ainsi de boire excessivement sans avoir mal à la tête contrairement à ce qui arrive quand on abuse des quilles de bordeaux parkérisées et hors de prix.

On sera reconnaissant à Paco Mora de refuser l’idée que le vin naturel soit réservé à la nouvelle bourgeoisie de Paname intra-muros et d’avoir invité, entre autres grandes pointures, Emile Heredia (l’arrière petit-neveu du poète). Son domaine de Montrieux (coteaux du Vendômois) a redonné depuis 1999 ses lettres de noblesse à un cépage presque oublié, le pineau d’Aunis. Il m’a laissé, à chaque fois que j’en ai bu, un souvenir plus qu’ému et l’impression de parler directement avec Ronsard. Comme quoi, on peut très bien vouloir protéger la biodiversité et ne pas avoir pour autant le teint couleur de tofu d’un militant décroissant.

Un « Clásico » ? Où ça ?

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photo : EduardoDuarte

Clásico ! Késaco ? Une demi-finale de la Ligue des Champions opposait les 27 avril et 3 mai le Real Madrid au FC Barcelone. Les deux équipes les plus célèbres d’Espagne s’étaient affrontées à deux autres reprises en avril, en Liga et en finale de la coupe du Roi. En quelques semaines, cinq authentiques Clásicos qui ont dû faire monter en flèche la production d’adrénaline ibérique.[access capability= »lire_inedits »]

À entendre les commentateurs sportifs de ce côté des Pyrénées, la France connaîtrait elle aussi ces affrontements à haute tension dans lesquels la compétition sportive décuple ou sublime d’antiques querelles de clocher ou de solides rivalités politiques. Clásico sans frontières ! Bien que notre pays n’ait pas été annexé par l’Espagne de José Luis Zapatero, les amateurs français de football ont bien dû entendre des centaines de fois ce mot espagnol pour désigner un match entre l’Olympique de Marseille et le Paris Saint-Germain. Le problème, c’est que les deux situations n’ont rien à voir. Si le contentieux entre Madrid et Barcelone prend ses racines dans une histoire tourmentée, l’inimitié, voire la haine, entre supporteurs parisiens et marseillais a été fabriquée puis entretenue par des dirigeants plus soucieux de profit que de beau jeu.

Entre le Real Madrid et le Barça, le club du Roi et l’emblème sportif d’une Catalogne aux velléités indépendantistes, ce n’est pas seulement une affaire de foot. La centralisation franquiste est passée par là. Les supporters se haïssent pour de bon. Il faut dire qu’en Espagne comme en Italie, en Grèce et en Turquie, le football est une religion qui cristallise bien des passions identitaires. Les rivalités entre le Torino et la Juve, le Panathinaïkos et l’Olympiakos à Athènes ou entre Galatararay et Fenerbahce[1. Petite anecdote : lors de mon voyage de noces, il y a dix ans, j’ai acheté les maillots des trois équipes stambouliotes au Grand Bazar. Un conseil amical : ne tentez pas d’entrer dans un bus avec un maillot de Fenerbahce si, comme moi, vous avez un guide supporter de Galatasaray] de part et d’autre du Bosphore turc n’ont rien d’artificiel. Même en Grande-Bretagne, loin des passions méditerranéennes pour rejoindre la Grande-Bretagne, la guerre des clubs ne fait guère dans le style british. À Glasgow, les catholiques du Celtic disputent le titre aux Rangers protestants depuis que le championnat écossais existe. À Londres, une bonne demi-douzaine de clubs participe à la Premier League. Les supporters boivent leur pinte de bière dans des pubs affichant l’étendard de leur équipe où il n’est pas conseillé de s’aventurer avec le maillot d’un club ennemi. Un de mes amis m’a juré avoir remarqué un panneau à l’entrée d’un pub aux couleurs d’Arsenal : « Interdit aux chiens et aux supporters de Tottenham. » Cela doit être l’humour hooligan.

La France, à côté, semble bien plus raisonnable. On y aime le foot, mais on n’y est pas prêt à s’étriper durant des générations autour du ballon rond. Certes, il y a l’exception Lyon/Saint-Etienne mais, dans ce cas, la rivalité sportive prend racine dans la vieille haine de classe entre la cité bourgeoise et la ville ouvrière. Je me souviens, par exemple, d’une banderole déployée par les Lyonnais pour accueillir les supporters stéphanois, qui proclamait en substance : « Pendant que vos pères crevaient à la mine, les nôtres inventaient le cinéma »[2. Á un degré moindre, on peut également citer Lille-Lens et Nancy-Metz].

Mais revenons à Marseille et à Paris. Jusqu’au début des années 1990, période au cours de laquelle le club provençal domine le football français, il n’y a aucune rivalité entre les deux clubs, ni de haine particulière entre leurs supporters, juste la dose de chauvinisme local qui pimente les rencontres. Or, dans un ouvrage paru en 2007, Daniel Riolo et Jean-François Pérès expliquent que c’est la prise de contrôle du club parisien par Canal+ qui déclenche la guerre des tribunes[3. OM-PSG, PSG-OM : les meilleurs ennemis, enquête sur une rivalité, Mango éditions. ]. Détentrice des droits de diffusion audiovisuels, la chaîne cryptée veut vendre des abonnements.

Elle investit donc dans le club de la capitale et place à sa tête Michel Denisot, actuel présentateur du « Grand Journal ». Tapie et Denisot, expliquent les auteurs, vont donc, dans une logique « gagnant-gagnant » davantage sonnante et trébuchante que sportive, se mettre d’accord pour employer un vocabulaire guerrier et adopter une stratégie de la tension, bref pour chauffer à blanc les joueurs, ce qui, très vite, déteindra sur les supporters. La détestation que se vouent les joueurs du PSG et ceux de l’OM aura des répercussions sur la sélection nationale, coûtant à notre pays sa qualification pour la Coupe du monde aux Etats-Unis : l’atmosphère entre parisiens et marseillais au sein des « Bleus » était encore plus irrespirable que l’air sud-africain l’été dernier.

Plus tard, Tapie et Denisot quittent le football. Les joueurs se calment. Mais pas les supporters. Dépourvue de tout ancrage politique, culturel ou social, la haine réciproque qui les aveugle est le fruit pourri de la volonté de vendre des décodeurs. Et elle continue à gâcher la fête, la « magie du sport » dégénérant régulièrement en batailles rangées. Bus caillassés, quartiers mis à sac : après chaque confrontation entre les deux clubs ou presque, on compte les blessés plutôt que les buts. Cet affrontement insensé qui stupéfie la France et désespère les supporters « normaux » bilan perdure dix-huit ans, jusqu’à ce que les successeurs de Tapie et Denisot, Jean-Claude Dassier et Robin Leproux, décident de supprimer tout déplacement organisé des supporters. Puisqu’ils ne se rencontrent plus, ils ne se castagnent plus.

Alors, à chaque fois que je vois Tapie et Denisot parader sur les plateaux de télévision, je me dis qu’on pourrait leur demander de rembourser les sommes que le contribuable a dû débourser pour mobiliser des bataillons de CRS, ou celles que chacun d’entre nous a payées en surcroît de primes d’assurances, etc…Pour la tristesse qu’ils ont infligée aux amateurs et le coup qu’ils ont porté aux « valeurs du sport », il n’y a malheureusement rien à faire. Voilà pourquoi, quand j’entends un journaliste parler de Clásico à propos d’OM-PSG, j’ai envie de sortir mon revolver. Et même de tirer, si c’est un journaliste de Canal +. Pas d’inquiétude, je n’ai pas de revolver. Et je ne suis pas un marchand de foot dopé à l’avidité maquillée en passion sportive.
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OM PSG LES MEILLEURS ENNEMIS

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