image : Uosama, Flickr

« The game is over », aurait dit George W. Bush. Non moins sentencieux, son successeur à la Maison Blanche a officialisé la mort d’Oussama Ben Laden avec un poil de morgue et la sobriété qui seyaient à l’événement[1. « We got him », Obama aurait-il simplement confié à ses proches conseillers].

L’ennemi public numéro un des Etats-Unis n’aura pas survécu à dix ans de traque dans la zone AfPak. L’histoire ne nous dit pas encore si un heureux quidam a décroché la timbale des 25 millions de dollars mis sa sur tête. Visiblement, les indics qui ont lancé la CIA sur la trace du fameux messager de Ben Laden resteront nourris, logés et blanchis dans un vaste complexe caribéen où les G.O initient leurs hôtes à la plongée sous-marine en tenue orange. Un séjour ad vitam à Guantanamo comme retraite dorée des vétérans de la multinationale Al Qaïda : de quoi impressionner n’importe quel djihadiste jaloux de la villa cossue d’Abbottabad !

À la tête d’une nébuleuse mondiale, le chef spirituel de la Base (Al Qaïda) incarne si bien notre temps : une ère d’hypocrisie crasse où l’on entre en guerre au nom de la paix mondiale pour pourchasser un ennemi réticulaire. Une époque bénie des dieux où la morale est partout et les principes nulle part. Preuve en est, la vague de satisfaction qui se déverse sur la scène politique. PS et UMP se félicitent de concert du tour pris par la traque de Ben Laden. Qu’il s’agisse d’une mort accidentelle ou d’un assassinat sommaire, on serait néanmoins en droit d’attendre le début d’un regret de la part du parti qui a aboli la peine de mort ou de celui qui a inscrit cette interdiction dans la Constitution.

Certes, Ben Laden était un immonde salaud. Mais Patrick Henry l’était-il moins ? Au moins trois mille fois moins selon la comptabilité macabre des victimes du terrorisme salafiste. A titre personnel, la mort brutale de la figure charismatique du djihadisme ne m’émeut pas. Mais venant de pères la morale à l’indignation quotidienne, l’acceptation pleine et entière de cette condamnation à mort a quelque chose de choquant. Qu’on l’attribue aux reliques françaises de l’Obamania ou au délit de sale gueule d’un Ben Laden aux mains sanguinolentes, ce « deux poids deux mesures » fait mauvaise impression au pays de Badinter. À quand le discours larmoyant d’un Kouchner fan de l’ingérence « humanitaire » déplorant la mort de Ben Laden la voix éraillée ? Bizarrement, les inconditionnels de la Cour Pénale Internationale se font discrets sur le sujet.

« Justice est faite », a commenté Barack Obama avant que son homologue français reprenne l’expression telle quelle. Une mésaventure de plus pour Nicolas Sarkozy qui confirme son statut de Papayé du département d’Etat. Au sein de l’OTAN, diplomatie rime plus que jamais avec ventriloquie.

Mondialisation du terrorisme

Chacun gagnerait à désacraliser l’image honnie du parfait salaud qu’était Ben Laden. Dans sa Théorie du partisan, Carl Schmitt distinguait deux idéaux-types : la figure du combattant classique et celle du révolutionnaire moderne. Précisons d’emblée que ces catégories échappent à toute notion morale. En l’espèce, il n’y a pas lieu de juger la justesse de la cause défendue. Aussi monstrueuse soit-elle, la spécificité benladenienne, c’est d’avoir inauguré l’ère du cyber-terrorisme en passant de la première figure du combattant à la deuxième. De djihadiste antirouge (freedom figfhter en américain) dans l’Afghanistan des années 1980 envahi par l’URSS, Ben Laden s’est mué en combattant obsessionnel « des Juifs et des croisés » à la décennie suivante.

À moins de dix ans de distance, le même terrain d’action, Tora Bora et ses grottes, a vu passer des légions de barbus aux motivations différentes. Peu à Peu, influencée par les madrasas déobandies[2. Nom d’une école coranique basée en Inde dont se réclament notamment les talibans afghans] du Pakistan, est née une nouvelle Somalie agrégeant les féodalités et les allégeances au profit de caudillos locaux. Après les attentats au Kenya et en Tanzanie de 1998, Oussama Ben Laden apparaissait médiatiquement dans la version numérisée du Vieux de la Montagne.

Al-Qaïda formait la nouvelle secte d’Assassins prêts à déferler sur le monde libre, le cutter entre les dents, soigneusement emmaillotés pour permettre à leurs parties génitales d’ensemencer les houris du Paradis promis aux martyrs. Sortis des meilleures écoles occidentales, Mohamed Atta et ses comparses incarnaient le combattant révolutionnaire moderne déterritorialisé. Des élites mondialisées version hallal, à la différence d’un Nasrallah cantonné au djihad local contre son ennemi israélien. Le benladeniste ne connaît pas plus les frontières terrestres que le trader moyen qui jongle entre les warrants de Wall Street, la City et Singapour. Rien d’étonnant à ce qu’il excommunie à satiété et use du takfir comme Savonarole du bûcher. A tout saigneur tout honneur ; l’ennemi absolu requérait un châtiment absolu : l’absence de sépulture. Comme le releva Marc-Edouard Nabe chez Taddéi lundi, la conformité islamique de son immersion est une farce. Même inutile et hors d’usage, le corps de Ben Laden nageant en haute mer inonde les consciences de ses exécuteurs. Triste ironie du sort !

Nabe porte-voix de la rue arabe

Lundi, Ce soir ou jamais consacrait une heure de débat à « l’après-Ben Laden ». À intervalles réguliers, l’émission de Frédéric Taddéi a la grande vertu de purger le bébé télévisuel gavé à la pensée automatique.
Nabe, revenant de Tunisie, paraît avoir mangé du lion avec double dose de harissa. Il pousse ses contradicteurs à penser hic et nunc le moment Ben Laden. Autour d’un parterre d’invités chauffés à blanc par sa simple présence, Zannini-Nabe détonne. Sa capacité de réaction n’en fait certes pas le meilleur analyste imaginable mais un crédible porte-parole de la rue arabe. Ni tout à fait soulagée de la mort de Ben Laden, ni chagrinée par l’élimination de ce meurtrier de masse. En un mot : circonspecte et quelque peu indignée par le service mortuaire de l’US Navy ! Nabe pérore : « Croyant tuer Ben Laden ils renforcent son mythe ». Par sa puissance mythologique, le milliardaire saoudien pourrait devenir plus gênant mort que vivant ! Si l’on ajoute le pourrissement du conflit israélo-arabe, le risque d’une escalade islamiste est réel dans ces pays en pleine démocratisation. Au nom de la France – mais de laquelle ?- Villepin en tire le devoir de mener une politique méditerranéenne indépendante des intérêts américains. Zannini opine du chef mais n’y croit pas. Trop tragiquement pessimiste pour cela.

Il interrompt, éructe, s’exalte, s’énerve. Excessif, majestueux, flamboyant, Marc-Edouard Nabe fustige la politique étrangère de « l’administration Obabush » – bien que l’aventurisme bushien ne soit pas l’exact précurseur du néo-réalisme d’Obama si peu prompt à intervenir en Libye. A-t-il raison de prédire un avenir où tout se passera « mal, très mal » en Cassandre des désillusions arabes ? Sommes-nous bien à la fin du moment Ben Laden ? Jour après jour, l’écume du temps érodera ces mystères.

Reste une certitude : quelque part dans l’Océan Indien, flotte un ready-made cinétique dont le mouvement se balance au rythme des flots. Y gît Oussama Ben Laden, insigne représentant de la férocité contemporaine.

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