Voilà, c’est fini ! Gunther Sachs vient de mettre fin à sa traversée des apparences. Il s’est suicidé samedi dernier dans son beau chalet, à Gstaad (Suisse). Il aurait pu choisir Saint-Tropez, mais il n’y plus d’après à Saint-Tropez. Quand on a encore de la dignité, on ne choisit pas, pour passer de l’autre côté, ce vaste camping, où les héritières Hilton trouvent amusant d’asperger leurs invités au champagne tiède et où les pauvres se plaisent à constater que les nouveaux riches ont aussi mauvais goût qu’eux-mêmes.
Il y a bien longtemps, la plus belle femme du monde s’appelait Brigitte Bardot : le fruit de la tentation incarné, un corps d’elfe gracieusement pommelé, des lèvres charnues bien faites pour embraser le marbre. Gunther vint, la vit, l’emporta au loin. Plus tard, Serge Gainsbourg fit franchir le Rhin à Brigitte, déjà lasse de Sachs. Ainsi tournait la ronde…
Ce matin, le magazine allemand Focus, sincèrement attristé par la mort du vieux playboy, annonçait : Tod eines Gentlemans. Il ne nous semble pas utile de traduire. Sa mémoire s’effaçait lentement. Il a sans doute pensé, fort justement, qu’il valait mieux disparaître, plutôt que de perdre le souvenir d’une vie éblouissante.
Le « prolo » revient et il n’est pas content. C’est qu’on avait fini par l’oublier. Il vivait dans notre imaginaire collectif, nourri des photos de Doisneau ou des films d’Audiard que l’on revoyait pour la quinzième fois. Héritier de Gavroche et de Poil de Carotte, casquette sur la tête et clope au bec, il était le symbole souriant de cette France des Trente Glorieuse devenue, grâce à la puissance mythologique de la mémoire, un paradis perdu dans lequel les conflits sociaux ressemblaient encore à des combats « entre hommes », et non pas à la guerre inégale menée aujourd’hui par des salariés transformés en individus contre des entreprises sans visage.[access capability= »lire_inedits »]
On se rappelait aussi qu’il avait changé le monde, pas seulement pour le meilleur, mais pas non plus seulement pour le pire. Mineurs en grève, paysans en révolte, ouvriers en lutte n’ont pas seulement été les idiots utiles du Goulag mais les acteurs d’un progrès social qui annonçait un monde dans lequel la naissance ne serait plus une fatalité. D’ailleurs, bien que le grand chic soit de dépeindre le nôtre sous les traits d’un enfer livré à la sauvagerie capitaliste, une écrasante majorité de Français seraient surpris – et pas forcément en bien comme disent les Suisses – d’être renvoyés dans la France de 1970. Ils découvriraient en effet que si les inégalités et la précarité ont progressé de concert, leur « niveau de vie » stricto sensu s’est amélioré et que les pauvres d’aujourd’hui sont bien plus riches que ceux d’hier.
Quoi qu’il en soit, En somme « le prolo » était entré dans l’histoire en même temps qu’il en sortait, autrement dit qu’il disparaissait de nos écrans-radars, comme l’explique Christophe Guilluy dans le passionnant entretien qu’il a accordé à Isabelle Marchandier et Gil Mihaely. Il avait fait son petit tour de piste pendant la campagne présidentielle de 1995. Face à un Edouard Balladur qui avait décidément une tête d’aristo, Jacques Chirac était devenu « l’idole du peuple », le chevalier blanc qui promettait de guerroyer contre la « fracture sociale ». Quelques jours après l’élection, on expliquait dans l’entourage du Président, redevenu en un tournemain un « homme d’Etat responsable », la « fracture sociale » n’était plus qu’une « approximation sémantique » de la campagne. La France, disait-on, était en voie de « classe-moyennisation ». Plus que toutes les contraintes, c’est cette analyse qui explique l’évolution, sociologique et politique, d’un Parti socialiste qui, en quelques années, conquis les villes les plus « bourgeoise » de France. Et, au passage, perdu le peuple.
Au demeurant, ce n’est pas une grosse perte. Parce que, franchement, ce peuple est mauvais coucheur – c’est peut-être pour cette raison qu’on parle de « petit peuple ». Dans le monde sans frontières de l’économie globalisée, ces « prolos » qui ne comprennent rien se plaignent d’être traités comme des kleenex. Il faudrait leur rappeler qu’ils ne peuvent pas en même temps conserver leurs emplois au pays et acheter leurs écrans plats à bas prix. Qui n’a pas ses contradictions ? Du reste, quand on leur a demandé leur avis, on s’est empressé de ne pas en tenir compte. Et pour finir, voilà qu’on leur explique que les peuples – et notamment celui auquel ils croyaient appartenir – sont une espèce menacée, vouée à disparaître dans l’utopie réalisée du métissage planétaire. Guilluy doit avoir bien mauvais esprit pour observer que les plus ardents partisans du mélange culturel se recrutent dans les catégories qui ont réussi protéger les espaces où ils vivent de frontières invisibles mais infranchissables. En clair, les bobos aiment d’autant plus la plèbe, de quelque origine qu’elle soit, qu’ils ne la fréquentent pas dans la vraie vie. L’immigré sans-papiers, victime non seulement du cynisme patronal mais des turpitudes coloniales, sans oublier les horreurs de l’esclavage, est donc logiquement devenu la figure emblématique et encensée du « damné de la terre ».
Il n’en fallait pas plus pour achever la mutation de la glorieuse classe ouvrière en ramassis de petits blancs rétifs aux vertus de l’ouverture et autres beaufs racistes., tandis que les classes populaires « de souche » ou d’immigration ancienne et européenne s’exilaient dans ces espaces « périurbains » et ruraux qui ne sont ni la ville ni la campagne.[/access]
En somme, ces classes populaires sont devenues des classes populistes.
Le soir du 10 mai 1981, mon entourage était partagé en deux : ceux qui étaient contents et ceux qui étaient fous de bonheur. Les derniers étaient socialistes et les premiers communistes. On n’allait pas non plus, nous les communistes, exploser de joie : on se souvenait d’où il venait tout de même, François Mitterrand, me disais-je du haut de mes seize ans, frustré de n’avoir pu voter.
Trente ans après, je pourrais faire le coup du « On le savait que ça ne durerait pas longtemps et que dès 83, la gauche au pouvoir serait la meilleure alliée de ce qu’il est convenu d’appeler la modernisation, ce qui signifie pour faire vite, laisser la bride sur le cou au capitalisme. » Je trouve au passage les gens de droite d’une ingratitude incroyable. À l’exception de la période mai 1981/mars 1983, ils n’auraient pu espérer pouvoir plus complaisant. S’ils croient que ce social-démocrate de Giscard aurait été plus malléable en cas de réélection pour un second septennat…
Mais enfin, il y eut quand même ces deux courtes années d’illusion lyrique que je suis très content d’avoir vécues. J’ai toujours été attentif aux mots et ce que je garde paradoxalement de cette période, au bout du compte, ce sont des mots en moins. Des mots qui ont disparu de la circulation, que certains voudraient voir revenir et font d’ailleurs revenir en contrebande, avec un nouvel habillage. Des mots qui, somme toute, nous rappellent par leur effacement même qu’il y eut dans ce pays, pendant une brève période, une gauche qui a essayé et pas seulement géré.
Voici quelques-uns de ces mots, dans un bref abécédaire, qui rappellera, je l’espère, que le fameux « libéralisme avancé » de Giscard avait malgré tout de sérieuses limites.
Cour de sûreté de l’Etat : Oui, en France, en mai 1981, il existait encore des juridictions d’exception. Notre démocratie avait des prisonniers politiques qui étaient jugés par des tribunaux où des militaires siégeaient à côté des juges. Un petit côté dictature latino-américaine, tout de même. Bien sûr, vingt ans plus tôt, la Cour de sûreté de l’Etat avait servi à juger et condamner les soldats perdus de l’OAS et les putschistes d’Alger qui nous auraient valu un demi-siècle de franquisme made in France s’ils avaient réussi leur coup. Mais là, elle servait surtout pour les gauchistes, les insoumis au service militaire, les autonomistes bretons qui voulaient sauver du temps de cerveau disponible en faisant sauter des émetteurs de télévision. Tout ça, bien sûr, à huis-clos.
Délit d’homosexualité : Je sais que c’est difficile à imaginer à notre époque de Gay Pride, de PACS, de demande de plus en plus pressante de mariage homosexuel, avec, en bonus dans le paquet-cadeau la possibilité d’adopter, mais tous ceux qui hurlent à l’homophobie à la moindre remarque déplacée devraient se rappeler qu’avant le 10 mai, l’homosexualité était un délit. On peut penser ce qu’on veut des homosexuels, mais qu’ils soient délinquants, à moins qu’ils volent une voiture, il ne faut pas exagérer. Pour l’anecdote, la loi sur le délit d’homosexualité datait de Vichy et n’avait pratiquement pas bougé en 1981.
Guillotine : La seule fois où François Mitterrand a dû dire exactement ce qu’il pensait en prenant un risque énorme, c’est le jour où il s’est déclaré contre la peine de mort en répondant à une question évidemment piège d’Elkabbach et Duhamel qui sévissaient déjà il y a trente ans, ce qui prouve qu’un journaliste multicartes s’use moins vite qu’un homme politique. On était à quelques jours de l’élection. Un coup à la perdre sur le rasoir (c’est le cas de le dire) comme en 74. Je me souviens qu’à l’époque je lisais Le pull-over rouge de Gilles Perrault sur l’affaire Ranucci et L’exécution de Robert Badinter sur la fin de Buffet et Bontems, que j’avais trouvés dans la bibliothèque parentale. Même quand il s’agissait de coupables avérés, la peine capitale, il n’y avait pas de quoi être fier.
Loi anticasseurs : Abrogée dès l’été 1981, elle avait été votée en 1970 à l’initiative de l’insubmersible Marcellin, ministre de l’Intérieur 68 à 74, qui traqua sans relâche un ennemi qu’il qualifiait « d’intérieur » sans doute pour justifier le nom de son ministère. La loi considérait comme casseurs les jeunes, les autonomes, les maoïstes encore actifs mais assez bizarrement ne s’appliquait pas ou peu aux petits commerçants du CIDUNATI ou aux agriculteurs en colère qui auraient pu donner pourtant à la Gauche Prolétarienne des leçons de saccage des préfectures, guérilla urbaine et autres bolossages de CRS. La loi anticasseurs, rassurons nos amis sécuritaires, est revenue en force avec les lois Perben et autre Lopsi I, II et compagnie.
Quarante heures : L’air de rien, en 1981, la durée hebdomadaire du temps de travail n’avait pas bougé depuis…le Front Populaire, en 1936. Quand on pense aux gains de productivité réalisés par le Capital grâce au Travail pendant cette période, on se dit même que les 39 heures, c’était très, très léger. Une heure en un demi-siècle. Bon, dans la foulée, il y a eu la cinquième semaine de congés payés et la retraite à soixante ans. Si, si, il y eut une époque où la retraite était à soixante ans…
SAC : Le service d’action civique. Quand Le juge Fayard d’Yves Boisset passait à la télé, on entendait un bip quand les acteurs parlaient du SAC. Cela faisait rigoler tout le monde car c’était l’exemple même de censure absurde qui donnait envie de se documenter. On apprenait qu’au départ, c’étaient des types plutôt courageux, anciens de la Résistance, qui protégeaient De Gaulle en contre-barbouzant l’OAS, avec les mêmes méthodes qu’elle. Assez étrangement, une fois la guerre d’Algérie terminée, le SAC a recyclé des anciens de l’OAS et s’est transformé en milice électorale spécialisée dans la chasse aux colleurs d’affiche de gauche et en milice patronale chargée de casser les grèves. L’élection de Mitterrand ayant troublé tout ce petit monde hystériquement anticommuniste, l’histoire du SAC s’est terminée assez salement pendant l’été 81 par la tuerie d’Auriol qui vit l’exécution par balles d’une famille de six personnes dont un enfant de sept ans. Le SAC a été interdit et dissous l’année suivante à l’Assemblée Nationale.
Je ne sais pas, comme a pu le dire un peu hyperboliquement Jack Lang, si mai 81 nous fit passer de l’ombre à la lumière mais je suis certain, cependant, en repensant à ces quelques mots, qu’il y eut, au moins, une brève éclaircie.
Le sociologue François Dubet est un peu au pédagogisme ce que Lyssenko était à la science soviétique. Nier l’évidence ne l’a jamais tellement gêné. Le ministère de l’Education Nationale vient de décider d’établir une évaluation des élèves au cours de l’année de cinquième, ce qui fait craindre à certains un premier pas vers la fin du collège unique, dont l’échec est tout de même patent (les raisons de cet échec pouvant cependant être susceptibles de lectures plurielles voire opposées).
Plutôt que de s’interroger sur les raisons de cet échec, François Dubet qui n’a jamais eu de mots assez sévères pour condamner le conservatisme des enseignants, constatant qu’une immense majorité d’entre eux sont aussi pour la fin du collège unique sous sa forme actuelle et le retour d’un « palier d’orientation » en cinquième déplore : « Trente-cinq ans après sa création, le collège unique n’est toujours pas entré dans les mœurs. » Il est étonnant que monsieur Dubet ne se demande pas si par hasard, c’est tout simplement les mœurs qui auraient raison au bout de 35 ans. Et qu’il se rassure, il y a plein de choses qui ne sont toujours pas « entrées dans les moeurs » alors qu’elles sont beaucoup plus anciennes encore que le collège unique : les invasions de sauterelles, la maladie, la mort…
D’accord, les élections législatives au Canada, c’est moins fun que les révolutions arabes ou la transformation d’Oussama ben Laden en déjeuner pour requins. N’empêche que ce pays vient de subir un bouleversement politique exceptionnel dans une démocratie installée depuis longtemps, et qui n’est ni plus ni moins touchée par la crise économique que ses homologues en Amérique ou en Europe.
La surprise n’est pas venue de la reconduction au pouvoir, avec une majorité renforcée, du Premier ministre sortant conservateur Stephen Harper, même si ce néo-con bon teint, proche de George W. Bush, eût pu subir, par ricochet, le désaveu de ses amis politiques des Etats-Unis qui a conduit à l’élection de Barack Obama.
Cela ne s’est pas produit, car son bilan économique est apprécié par une bonne partie de la population, notamment dans les provinces qui jouissent d’une enviable prospérité, comme l’Ontario, l’Alberta ou la Colombie Britannique. Avec 39% des voix au niveau fédéral, il obtient la majorité absolue des sièges[1. le système électoral du Canada est calqué sur celui de la Grande-Bretagne (scrutin majoritaire de circonscription à un tour), qui amplifie en sièges une victoire relative en voix], ce qui lui permettra de mener à bien des projets qui lui tiennent à cœur, comme la révision de la carte électorale nécessaire pour que les provinces en expansion démographique soient plus justement représentées.
La nouvelle donne politique modifie les rapports de forces internes au sein de l’opposition. Le Parti libéral, qui a longtemps gouverné le pays en alternance avec les conservateurs, subit une sévère défaite. Eclaboussés par une série de scandales ces dernières années, les libéraux perdent la moitié de leurs sièges, et ne peuvent donc plus prétendre diriger l’opposition officielle.
Ce rôle est maintenant dévolu au dernier-né des grands partis politiques canadiens, le NDP (New Democratic Party), qualifié de « social-démocrate », en tout cas plus marqué à gauche que le Parti libéral, et même que le Parti démocrate aux Etats-Unis. Il triple le nombre de ses sièges et enregistre, pour la première fois de son existence, un succès impressionnant au Québec, où il était peu implanté jusqu’à ce jour.
Mais c’est sans doute le naufrage des indépendantistes québécois qui constitue le bouleversement le plus inattendu. Le Bloc québécois, parti francophone indépendantiste de la « Belle Province » et des minorités francophones des autres, reçoit une raclée historique passant de 47 sièges à seulement 4 au Parlement d’Ottawa.
Le NPD croyait d’ailleurs si peu à ses chances de remporter des sièges dans les bastions indépendantistes qu’il n’avait présenté des candidatures que pour la forme dans ces circonscriptions. Ces candidats, inconnus de la population, n’ont pas fait campagne et certains d’entre eux étaient même en séjour de longue durée à l’étranger, que leur succès inattendu va les contraindre d’interrompre.
La plus embarrassée des nouveaux élus NDP au Québec est Ruth Ellen Brosseau, 27 ans, qui vient de remporter le siège de Berthier-Maskinongé, une circonscription francophone pur sucre (d’érable) sur la rive nord du Saint-Laurent. La blonde Ruth Ellen ne s’est pas encore montrée en personne à ses électeurs, car son niveau de français est insuffisant pour pouvoir converser utilement avec ses mandants…Elle a donc été envoyée illico par le chef de son parti, Jack Layton, suivre un cours intensif de franco-québécois, langage savoureux mais rempli de pièges grammaticaux et sémantiques…
Quelle est la raison de ce tsunami politique, qui survient quinze ans seulement après le rejet, à un cheveu (50,58% de « non »), du référendum sur l’indépendance du Québec réclamée par le Parti québécois (PQ) ? Pourquoi ce « Québec libre ! » imprudemment promu par Charles de Gaulle en 1967 à Montréal subit-il aujourd’hui un rejet aussi massif de la population de la province ?
On se doutait bien, au vu des sondages d’avant l’élection législative, que NDP allait progresser au Québec, grâce notamment au charisme de Jack Layton, et à la popularité de ce dernier dans les communautés néo-canadiennes venues d’Amérique centrale, d’Asie ou des pays arabes. Son opposition à la ligne résolument pro-israélienne de Stephen Harper lui a aliéné le vote juif (surtout puissant en Ontario), mais rallié les communautés musulmanes francophones, notamment d’origine libanaise, dont le poids électoral est grandissant, notamment à Montréal.
Mais la Bérézina subie par le Parti québécois s’explique avant tout par ses difficultés propres. Souffrant d’un problème de leadership depuis la disparition de son fondateur, le charismatique René Lévesque, il s’est trouvé complètement désemparé et en panne d’idées après l’échec du référendum de 1995. Les changements sociologiques intervenus depuis (urbanisation, arrivée de populations dites « allophones ») ont fait évoluer les mentalités au détriment des indépendantistes, plus ruraux ou habitants des petites villes en déclin.
Les Québécois les plus dynamiques sont allés exercer leurs talents là où il y avait de l’argent à gagner : l’Alberta du boom pétrolier, Vancouver et son ouverture sur le Pacifique.
Comme la vitalité culturelle et artistique du Canada francophone ne semble pas en danger, que ses universités, ses éditeurs, ses chanteurs apportent leur contribution au bien commun de la langue et la civilisation française, on ne voit plus guère de raisons de s’accrocher à un rêve d’indépendance qui, manifestement, répond beaucoup moins aux nécessités du temps que par le passé.
Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que le clivage droite-gauche se substitue progressivement à l’opposition linguistique et ethnique. La Canada c’est l’anti-Belgique, et la preuve que les grands espaces rendent les hommes plus sauvages, certes, mais moins bornés.
Les Français pressés qui auront voulu prendre des nouvelles des révoltes arabes auront appris dans l’immense majorité des médias de notre pays que l’Egypte aurait été ce week-end la cible de « heurts interconfessionnels » et de « violences interreligieuses » qui auraient faits au moins douze morts.
Ah, les extrémistes de tout poil ! Dorénavant, quand il s’agira de ces sympathiques soulèvements populaires, lorsqu’une foule survoltée déferlera sur un quartier pauvre très majoritairement peuplé d’une minorité religieuse, incendiera ses lieux de culte millénaires et ses habitations, on appellera cela des heurts interconfessionnels.
Comment douter après cela que la cause sacrée du Printemps arabe vaut bien que l’on raye le mot pogrom de nos dictionnaires ?
La patience n’est pas la plus grande vertu des journalistes, ni des politiques d’ailleurs. Alors, à défaut d’avoir que ce soit de sérieux à se coller sous la dent du côté des primaires socialistes ou vertes, on échafaude, on murmure, on colporte.
Dernière rumeur en date, il n’y aurait pas de candidat d’Europe Ecologie – Les Verts à la présidentielle. Dit comme ça, ça n’a pas l’air de tenir la route. Mais à y regarder de plus près, en rassemblant quelques vagues épisodes qui avaient pu nous échapper, on se surprend à penser « et pourquoi pas ? »
Premier indice, ce que répète depuis un an Daniel Cohn-Bendit, médecin accoucheur d’EELV et depuis emmerdeur patenté de la boutique : si le candidat socialiste se montre raisonnable, ouvre de vraies discussions et lâche surtout une vingtaine de sièges de députés (gagnables évidemment) aux Verts, il ne voit pas l’intérêt d’aller au carton dans une élection où toutes les voix, dès le premier tour vont être chères. Longtemps défendue dans le désert, cette stratégie commence à trouver des échos chez les écolos, et de l’autre main, chez François Hollande. Elle aurait le mérite de la clarté et du cynisme. Après tout, si le Vert sait être cynique comme les autres, c’est la preuve qu’il grandit.
Deuxième indice, Jean Paul Huchon, le président PS de la région Ile-de-France est menacé d’inéligibilité pour une sombre histoire de campagne publicitaire lancée justement pendant sa campagne électorale. Le conseil d’Etat doit statuer sur son sort dans les semaines à venir. De mauvaises langues, de droite comme de gauche, racontent que si par malheur, ce soutien à DSK devait sauter, la présidence de l’institution pourrait immédiatement être proposée par la majorité PS à une élue régionale du 9/4 nommée Cécile Duflot, par ailleurs patronne en titre des Verts. Le tout en échange d’un sourire et d’une poignée de main, probablement…
Troisième indice, Jean-Vincent Placé, autre élu Vert au conseil régional d’Ile-de-France, homme de toutes les négociations avec le PS (y compris quand il s’agit de les faire échouer) devrait devenir sénateur de l’Essonne en septembre prochain. Le PS a lâché 13 places éligibles au Sénat à ses alliés Verts, quitte à pousser à des places non éligibles des sénateurs – en fait, assez souvent des sénatrices – socialistes pur sucre. Comme une préfiguration de ce qui pourrait se jouer aux législatives de 2012 ?
Quatrième indice : qui peut croire à une compétition sérieuse entre Nicolas Hulot et Eva Joly ? Personne, et cela en dépit du fait que Hulot pourrait faire des voix. La machine à disqualifier s’est mise en route. D’un côté, on délégitime l’ancien animateur de TF1, dépeint comme un suppôt de droite de l’écologie bling-bling. C’est curieux, on faisait moins les difficiles, quand il s’agissait d’encenser les pompeux navets de Yann Arthus Bertrand… De l’autre, on murmure à voix de plus en plus haute qu’Eva Joly ne cesse de prouver qu’une icône de la justice aveugle peut être très myope en politique. Hulot donc ne serait pas kasher et Joly, elle, a juste l’étoffe pour planter la candidature verte, façon Tchernobyl ou disons Lipietz.
Si vous voulez tout savoir, je ne suis pas loin de penser qu’on va laisser ces deux-là s’étriper joyeusement, pendant que les grosses légumes (bio, hein) discutent en douce et entre adultes avec le PS. Après quoi, avec comme prétexte en or l’impérieuse nécessité d’éviter un nouveau 21 avril, les Verts pourraient renoncer à la course présidentielle, avec un contrat de gouvernement limpide à la clé. Je vois arriver d’ici les communiqués.
On résume : la présidence d’une région riche et emblématique pour faire des chouettes expérimentations écolos, des sièges et des groupes parlementaires à l’Assemblée et au Sénat, des ministères régaliens et des secrétariats d’Etat à gogo, un contrat de gouvernement avec plein de nouveaux Grenelle dedans et un futur président socialiste aux mains liées… De Montreuil à Oberkampf, que demande le peuple ?
Gil Mihaely. Crise sociale ou question raciale ? En simplifiant, on pourrait se dire que la gauche privilégie la première dimension de la maladie française et la droite la seconde. Et voilà que le Front national, soupçonné – non sans raisons – de racisme ou, au moins, de xénophobie, serait, selon un sondage, le premier chez les ouvriers. Du coup, la question sociale revient au cœur du débat public. Comment s’articulent ces deux questionnements, identitaire/culturel d’une part et socio-économique de l’autre, dans la société française aujourd’hui ?
Christophe Guilluy : Il faut commencer par admettre que les deux dimensions sont imbriquées. Les thèmes les plus sensibles politiquement sont aussi ceux qui clivent le plus socialement. Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale.
Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes.[access capability= »lire_inedits »]
GM : Mais qui est le peuple ? Où est-il ? On a l’impression qu’il est partout et nulle part. Les médias et les politiques usent et abusent des mots « pauvre », « travailleur pauvre », « ouvrier », « prolo »… Quel est le vocable le plus adapté pour parler des classes populaires ?
CG : Le terme « prolo » est impropre, parce qu’il renvoie à une classe ouvrière et à un « peuple de gauche » aujourd’hui disparus. Pour la gauche, invoquer le prolétariat, c’est s’enfermer dans le confort de l’imagerie ouvrière des années 1930, des luttes collectives, des grèves dans les grandes usines, des défilés poing levé. Or, cette mythologie ne dit rien de l’émergence d’une nouvelle identité populaire qui englobe l’employé d’hypermarché ou le soutier de call-center autant que l’ouvrier. On est loin de la Régie Renault des années 1970.
GM : Et que pèsent ces catégories populaires dans la population française aujourd’hui ?
Il faut d’abord noter que les ouvriers et employés constituent à peu près la même proportion de la population que dans les années 1960, mais leur poids respectif s’est inversé : les employés sont aujourd’hui plus nombreux que les ouvriers. Ensemble, ils représentent environ 55% de la population active, mais aussi l’immense majorité des chômeurs. De plus, la très grande majorité des retraités sont d’anciens ouvriers ou employés. Cette France populaire structure donc encore fortement la sociologie du pays.
Elle est composée de petits salariés travaillant essentiellement dans le secteur privé, industriel ou tertiaire. Leur revenu se situe autour de 1300 euros mensuels si on prend en compte les travailleurs à temps partiel et, pour les retraités, la pension médiane se situe aux alentours de 1000 euros. Mais ces moyennes ne doivent pas faire oublier que beaucoup sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté. Le médiateur de la République rappelait récemment que 20 millions de personnes sont à 50 euros près pour boucler leurs fins de mois. Cette France des bas revenus, de la précarité et parfois de la pauvreté est aussi, de plus en plus, celle des territoires périurbains et ruraux. Elle n’est plus « de l’autre côté du périph » mais « de l’autre côté de la banlieue ».
GM : Quand on dit « couches populaires », on a pourtant tendance à penser « banlieues ».
Eh bien, on se trompe ! Deux siècles après l’exode rural du XIXe siècle, puis celui du XXe, une nouvelle recomposition sociale des territoires est en cours.
GM : Peut-on parler d’exode urbain ?
D’une certaine façon. En quelques décennies, les classes populaires ont été éjectées des grandes villes, s’éloignant de plus en plus des centres de décision pour s’établir dans la grande périphérie. Dans la France des années 1950 et 1960, ces ouvriers et employés vivaient au cœur des grandes villes, qui conservaient des quartiers populaires comme Belleville ou Ménilmontant à Paris. Au fur et à mesure que les activités productives étaient expulsées des grandes villes, ils ont suivi, s’installant d’abord dans les localités limitrophes où certains sont devenus propriétaires de petits logements. Sous les effets conjugués de l’immigration et de l’ascension sociale pour certains, du déclassement pour les autres, beaucoup ont quitté la proche banlieue dans les années 1970-1980, soit pour retourner dans les grandes villes soit pour les zones rurales. Car au cours de la même période, les zones urbanisées deviennent trop chères pour les entreprises. Bien avant de délocaliser vers les pays à bas coûts salariaux, celles-ci s’installent en zone rurale, où le foncier est accessible, entraînant leurs sous-traitants. Et leurs salariés. Aujourd’hui, l’ouvrier n’habite plus à Belleville, Clichy-sous-Bois ou Villeurbanne, mais dans des lotissements pavillonnaires implantés dans des espaces périurbains et ruraux, à l’écart des grandes métropoles.
En quelques décennies, les ouvriers sont donc passés d’un habitat collectif dans le « centre » à une maison individuelle dans la « périphérie ». D’où leur effacement de la scène publique. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont moins visibles qu’ils sont moins nombreux : ce mouvement d’éviction des couches populaires des territoires les plus attractifs s’est réalisé « à catégories sociales constantes ». Alors qu’elles étaient présentes dans les quartiers populaires de Paris tout comme dans les communes – anciennes et nouvelles – qui entourent la capitale, aujourd’hui, elles n’ont plus leur place : ni à Belleville ni à Clichy-sous-Bois.
GM : En clair, les pauvres ont été chassés des métropoles ? Concrètement, comment cela s’est-il passé ?
CG : D’abord, comme je viens de l’expliquer, les emplois ont suivi les entreprises. Mais le tri social a surtout été réalisé par l’augmentation du coût du logement. Au moment où la production s’exile, les grandes villes s’embourgeoisent et se spécialisent dans des activités de plus en plus qualifiées. Par exemple, Toulouse et Grenoble se distinguent par une forte concentration d’emplois « high tech ». À Lyon, Lille, Bordeaux et Nantes, le marché du travail est fortement orienté vers la logistique inter-entreprises. Paris accueille une majorité de sièges sociaux, ainsi que les principaux acteurs internationaux, mais on n’y trouve presque plus d’ateliers, d’artisans et d’activités de production. En d’autres termes, les villes accueillent les emplois les plus qualifiés, directement ou indirectement connectés à l’économie mondialisée, attirant les cadres et les professions intellectuelles qui investissent tout l’espace, y compris les anciens quartiers populaires. On voit bien comment la ville industrielle, qui intégrait les catégories populaires, a laissé la place à un modèle métropolitain qui les rejette violemment. À l’arrivée, les gagnants de la mondialisation vivent dans les centres urbains tandis que les perdants, ceux qui travaillent dans les secteurs les plus fragilisés par la concurrence des pays émergents, sont repoussés de plus en plus loin. La France périurbaine et rurale est aujourd’hui celle des plans sociaux.
Isabelle Marchandier : Ce partage du territoire n’est pas franchement nouveau. Dans Pot Bouille, par exemple, la même stratification sociale de l’espace est à l’œuvre. Il est vrai qu’elle était alors verticale, le niveau social variant avec l’étage, et qu’elle est devenue horizontale. Au moins, à l’époque de Zola, l’ouvrier, le petit employé et le bourgeois vivaient-ils au même endroit.
CG : Pardonnez-moi, mais c’est un mythe ! Les quartiers et communes ouvrières n’étaient pas mixtes. Du reste, cela n’était pas non plus un objectif politique. On ne se demandait pas si le fils d’ouvrier devait fréquenter la même école que le fils d’avocat car l’intégration économique et politique des ouvriers était une réalité. La question de la « mixité sociale » surgit au moment où l’intégration des couches populaires au circuit économique n’est plus assurée. Mais c’est le développement d’une immigration familiale extra-européenne qui en fait un enjeu politique majeur. La question sociale disparaît alors pour laisser la place à des thématiques sociétales qui, portées par les meilleures intentions, permettent de camoufler l’accentuation des inégalités sociales et la disparition progressive des couches populaires du champ politique.
GM : Le parc de logements sociaux n’aurait-il pas dû, justement, empêcher ou au moins freiner cette fragmentation du territoire sur une base sociale ?
CG : L’appropriation par les « bobos » des logements privés qui accueillaient autrefois les ménages modestes n’a été que très partiellement compensé par la construction de logements sociaux dans ces mêmes quartiers ou dans la proche banlieue. Face à cette évidence, le discours ambiant est surréaliste. Tout le monde, bobos en tête, s’accorde sur la nécessité de développer le logement social, et on dénonce avec des trémolos dans la voix l’égoïsme des villes qui ne remplissent pas leurs quotas, préférant payer les amendes. Mais les mêmes qui s’indignent ne voient pas que ce sont eux qui occupent les logements privés, les rendant inaccessibles à une famille d’ouvriers. Il faut tout de même dire clairement les choses : l’acteur principal de ce darwinisme social qui a abouti à l’éviction du « prolo », donc le grand vainqueur de cette lutte des places, c’est le « bobo » ! Ce n’est pas un hasard si, dans les quartiers anciennement populaires des grandes villes, le nombre de ménages payant l’ISF explose !
GM : Paradoxalement, cet embourgeoisement des centres-villes expliquerait-il l’hégémonie municipale de la gauche ?
CG : Absolument. L’écart béant entre la sociologie métropolitaine et la sociologie nationale explique que la gauche soit majoritaire dans les métropoles et minoritaire dans le reste du pays puisque ce sont les classes supérieures et moyennes/supérieures qui votent à gauche. L’évolution de la sociologie parisienne ne pouvait qu’amener Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris. L’adhésion des cadres à l’évolution économique du monde, leur acceptation d’une ouverture toujours plus grande, colle tout à fait au discours de la gauche sociale-démocrate. Regardez les résultats du référendum européen. Si le « non » l’a remporté, le « oui » était majoritaire dans toutes les grandes villes de France. C’est bien la preuve, si besoin était, que la question de la mondialisation et de son corollaire, l’immigration, ne se pose pas de la même façon selon qu’on vit ou non dans une métropole.
GM : Ce sont pourtant les banlieues, zones intermédiaires entre les métropoles et les zones rurales et périurbaines, qui captent toute l’attention des politiques et des médias.
CG : C’est bien le problème ! Le traitement des ZUS (Zones urbaines sensibles) occulte complètement les nouvelles dynamiques urbaines et sociales et, plus encore, une de leurs conséquences majeures : la séparation territoriale des couches populaires « d’origine française » et d’immigration ancienne, d’une part, de celles qui sont issues de l’immigration récente et extra-européenne d’autre part. Les logiques foncières et économiques que je viens d’évoquer ont en réalité engendré un immense chassé-croisé entre catégories populaires.
Pendant les années 1970, au moment où une majorité d’ouvriers et d’employés « d’origine française » ou issus de l’immigration ancienne et européenne quittaient les logements sociaux des grandes villes pour la proche banlieue, une nouvelle immigration extra-européenne, liée en grande partie au regroupement familial, arrivait, entraînant un changement rapide et radical de l’environnement.
GM : Quel rôle les violences urbaines ont-elles joué dans ces processus et dans l’évolution des représentations ?
CG : Les violences urbaines sont à l’origine de la médiatisation des banlieues sensibles. Si les premières émeutes qui ont lieu en 1979 dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, sont très médiatisées, c’est aussi parce qu’elles concernent des quartiers où se concentrent des populations d’origine algérienne de plus en plus coupées du marché du travail même si elles en sont proches géographiquement. Il ne faut pas se laisser abuser par le mot « banlieue » : ces quartiers sensibles se situent dans les métropoles les plus riches, ce qui crée une situation explosive, les inégalités étant par contraste terriblement visibles. Rongée par la précarité et le chômage de ces nouveaux arrivants, la Seine Saint-Denis se trouve au centre d’une métropole très embourgeoisée qui enregistre depuis quinze ans une croissance économique très forte.
Dans ce contexte, alors que l’École de la République n’a pas encore entamé sa lente dégradation, beaucoup de jeunes Maghrébins qui quittent le système scolaire sans avoir de diplômes se retrouvent au chômage et finissent par se tourner vers le trafic de drogue et autre « business ». Il ne faut pas oublier qu’à Vaulx-en-Velin, ce sont des « rodéos » de voitures et de nombreuses frictions entre jeunes et policiers qui mettent le feu aux poudres. Il ne faut pas se voiler la face, l’insécurité n’est pas seulement une question de « sentiments » et de représentations : la violence, bien réelle, est l’une des principales raisons du départ des classes moyennes de ces quartiers.
IM : Comment la banlieue a-t-elle évolué depuis 1979 ?
CG : Les « quartiers sensibles » se sont spécialisés dans l’accueil des immigrés et sont devenus des sas où des ménages précaires et sans diplômes issus du Sud viennent prendre la place de ceux qui ont réussi à s’en sortir et qui quittent ces quartiers. Il n’est donc pas étonnant qu’en trente ans, le taux de chômage dans ces communes n’ait pas varié : ceux qui ont du boulot et trouvent le chemin de l’ascension sociale partent pour échapper à un environnement dégradé et assurer à leurs enfants une meilleure éducation. Ces ménages en phase d’ascension sociale, souvent immigrés, sont aussitôt remplacés par les nouveaux arrivants, souvent primo-arrivants. Pour ceux-là, vivre dans la banlieue d’une métropole française est déjà une réussite par rapport à l’existence qu’ils ont laissée derrière eux. Ces espaces, caractérisés par une très grande mobilité de la population, sont donc, eux aussi, complètement connectés à la mondialisation. Mais à la différence des métropoles qui le sont par leur intégration à l’économie-monde, les quartiers sensibles le sont par les flux migratoires et la proximité culturelle des immigrés avec leur terre natale.
GM : Pendant que les projecteurs sont braqués sur la banlieue, que deviennent les autres composantes des catégories populaires ?
CG : À partir du moment où la figure de l’ouvrier est remplacée par celle de l’immigré, les catégories populaires deviennent invisibles. Elles disparaissent des radars de la classe politique française, en particulier à gauche. Prenons l’exemple de l’initiative ZEP lancé par Sciences Po. Cette opportunité offerte aux jeunes des banlieues est discriminatoire pour ceux des zones rurales et périurbaines. Autrement dit, la jeunesse des banlieues éclipse la jeunesse ouvrière, périurbaine et rurale, alors mêmes que les jeunes constituent seulement 9 % de la population des quartiers sensibles contre 30 % dans ces zones périurbaines. Or ces jeunes – généralement « d’origine française » − sont de plus en plus démunis face aux effets de la mondialisation. Du coup, la sociologie de la pauvreté en zone rurale a évolué, l’agriculteur retraité ayant en grande partie cédé la place aux jeunes couples avec enfants, aujourd’hui sur-représentés en milieu rural. Personne ne le voit, mais les jeunes adultes sont plus nombreux dans la population pauvre rurale que dans la population pauvre urbaine.
IM : Comment ces « nouveaux pauvres » vivent-ils leur déclassement ?
CG : La pauvreté s’incruste, mais reste invisible. Les CAF observent une sous-utilisation du RSA en milieu rural qui ne s’explique pas tant par une méconnaissance des droits imputable à un déficit d’information que par la honte d’être considéré comme pauvre et plus encore comme « assisté ». La difficulté de repérer les ménages en situation précaire s’explique largement par leur refus d’adopter un discours de revendications. Et ce n’est pas seulement par souci de dignité mais aussi pour maintenir l’illusion, je dirais même le fantasme, d’appartenir encore à la classe moyenne.
IM : Voulez-vous dire que la classe moyenne n’existe plus, ni comme catégorie, ni comme réalité ?
CG : Le concept de classe moyenne a été valable jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, tant que l’ascension sociale lui donnait du sens. Aujourd’hui, il est d’autant moins opérant qu’il s’est ethnicisé. Si la République ne reconnaît ni les communautés ni l’origine ethnique, dans la réalité, la dimension ethno-culturelle pèse de plus en plus. Aujourd’hui, le terme « classe moyenne » est utilisé couramment pour désigner les Blancs, cette minorité qui déserte les quartiers sensibles. Or, selon les critères socio-économiques, ces « Whites » ou « Blancos », pour reprendre les mots de Manuel Valls, n’en font plus partie. Donc cette majorité invisible, ces Blancs précaires ou pauvres, considérés comme appartenant à la « classe moyenne » sans en avoir les attributs réels, subissent un véritable enfermement culturel. À l’inverse, cette ethnicisation empêche de reconnaître l’émergence d’une classe moyenne issue des minorités.
GM : Les classes populaires se penseraient ethniquement plutôt que socialement ?
CG : C’est un peu plus compliqué que ça. La complexité de la réalité ne peut être abordée exclusivement sous l’angle social ou sous l’angle identitaire. Les catégories populaires blanches quittent les banlieues parce que personne n’a envie de devenir minoritaire, même s’il s’agit de minorités et majorités relatives (les populations minoritaires nationalement sont souvent majoritaires dans un espace donné). Beaucoup de gens, qui n’étaient pas les plus puissants socialement et économiquement, ont été exposés à un changement rapide et brutal de leur environnement, qui a provoqué ce sentiment tant décrié de « ne pas se sentir chez soi ». Il est toujours plus difficile de devenir minoritaire que de naître minoritaire. Cette transformation démographique a créé une insécurité culturelle majeure en milieu populaire. « L’autochtone » était hier un référent culturel pour les immigrés. Ce statut de « modèle » facilitait son acceptation de « l’autre ». En perdant ce capital symbolique qui conférait un avantage social à celui qui vivait là où il était né par rapport à celui qui venait d’ailleurs, il est devenu un minoritaire parmi d’autres.
GM : Pour finir « raciste », comme on le proclame régulièrement ?
CG : La gauche se trompe avec son discours moral sur le « racisme de l’ouvrier ». Elle devrait comprendre que quelqu’un qui gagne 1000 euros par mois ne perçoit pas l’immigration, le rapport à l’autre et à son environnement de la même façon que quelqu’un qui gagne 10 000 euros ! Le séparatisme culturel fonctionne à tous les étages de la société, mais il est traité différemment. La vieille dame qui vit en banlieue et exprime sa crainte devant le changement de son environnement est taxée de « raciste », tandis que le « bobo » qui vit dans son loft à Belleville et tient des discours hypocrites sur le multiculturalisme tout en envoyant ses enfants dans une école « hors secteur », est porté au pinacle. Cette inégalité face au mélange culturel est essentielle : si on a les moyens du séparatisme, on vit dans un espace où on est culturellement majoritaire, protégé par une frontière invisible et protectrice – ce qui permet d’afficher sa tolérance. Pour les « bobos » et les couches supérieure, cette frontière est assurée par le revenu. Les milieux populaires demandent, notamment à travers le vote FN, que l’État mette en œuvre cette frontière protectrice. On voit bien le décalage qui existe entre l’amour de l’ouverture proclamé dans tous les sondages sur le « vivre-ensemble » et le développement de ce grégarisme. La réalité de notre société fragmentée est assez éloignée de l’idéal républicain.
GM : Assistons-nous sur ces bases à la naissance d’un communautarisme « blanc » ?
CG : Le communautarisme « blanc » n’existe pas. Les Français restent hermétiques au racialisme de type anglo-saxon. La véritable question, c’est l’émergence d’une société multiculturelle où se déploient les stratégies d’évitement résidentielles. L’importance du vote FN dans des communes ou départements où les immigrés sont peu nombreux traduit la volonté de rester culturellement majoritaire sur un territoire. Ce phénomène est accentué dans nombre de communes rurales, par exemple en Seine-et-Marne, par la présence de nombreux ménages venus des cités de Seine-Saint-Denis qui craignent de voir arriver les familles issues de l’immigration extra-européenne dont elles ont, justement, voulu se séparer.
GM : Dans ces conditions, les enfants de l’immigration maghrébine et africaine ont-ils une chance de suivre un jour la même voie que les enfants de Polonais, Italiens, Espagnols et Portugais ?
CG : L’ascension des enfants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est déjà une réalité, même si, comme pour l’ensemble des classes populaires, elle concerne seulement une minorité. Néanmoins, le taux de diplômés ou l’accession à la propriété révèlent l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine.
GM : Mais le « séparatisme » culturel que vous avez évoqué disparaît-il avec l’ascension sociale ?
CG : Toute la question est là. Les problèmes ne tiennent pas tant à l’intégration économique ou sociale de ces populations qu’à l’évolution de la société vers un modèle multiculturel. Contrairement à ce qu’une pensée magique républicaine nous a longtemps fait croire, les indicateurs de « mixité » ne sont pas très favorables. Michèle Tribalat a montré le caractère trompeur du taux de « mariages mixtes », qui comptabilise les mariages entre un Français d’origine maghrébine ou africaine et un ressortissant de son pays d’origine. Or, de telles unions traduisent plutôt un repli communautaire qu’une volonté d’exogamie. Si on ajoute à cette tendance l’ethnicisation des territoires, les chances de rencontres avec l’autre sont de plus en plus réduites. On peut le regretter mais c’est ainsi : la République assimilationniste a vécu, « l’autre » ne deviendra plus « moi ». C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur l’islam et sa visibilité.
IM : Cette fragmentation culturelle et sociale peut-elle dégénérer en guerre civile à bas bruit ?
CG : Non. Les pratiques séparatistes, l’érection de frontières invisibles traduisent plus une volonté d’évitement qu’une logique d’affrontement. Et le retour des classes populaires dans le débat annonce peut-être un durcissement du conflit social. Et c’est tant mieux. Face à la nouvelle géographie sociale des territoires, qui inscrit dans l’espace la fragmentation du corps social, il faut faire exploser la bulle du consensus politique. Le silence ne résoudra rien. Si on veut désamorcer la bombe, il faut débattre des antagonismes culturels, de la pauvreté sociale des classes populaires.
GM : Au bout du compte, le phénomène Marine Le Pen a au moins la vertu de rendre visible cette France des ouvriers et des employés « autochtones », écrasée par la mondialisation et effacée par l’omniprésence des banlieues ?
CG : Ce n’est pas faux. La montée du vote FN et le fort taux d’abstention traduisent la défiance des électeurs, dont 70 % ne croient plus les politiques capables de régler leurs problèmes. Ce qui signifie, et c’est fondamental, que le peuple ne s’est pas droitisé. Il se situe désormais en dehors du clivage droite/gauche. Les élites dirigeantes et intellectuelles de ce pays ne comprennent pas qu’en diabolisant le parti frontiste, elles l’ont placé à l’extérieur du champ de la bipolarisation, autrement dit hors du « système ». Or, c’est exactement l’espace politique dans lequel se pense une grande partie de la population et singulièrement les catégories populaires. Quand Besancenot et Mélenchon recueillent respectivement 1 % et 2 % des intentions de vote des ouvriers, Marine Le Pen séduit 36 % d’entre eux. C’est qu’en évoquant la précarité sociale mais aussi l’insécurité culturelle, elle leur parle. Alors, oui, cette France d’en bas se sert du vote FN pour revendiquer son existence.[/access]
Christophe Guilluy est géographe-consultant indépendant. Son dernier livre, Fractures françaises, a été publié en 2010 chez François Bourin éditeur.
Cet article a été publié dans Causeur magazine n°35 – mai 2011
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C’est parti ! Dans un clip à la mise en scène léchée, Arnaud Montebourg lance sa campagne en direction du peuple de gauche. Centrée sur la promotion de son livre Des idées et des rêves, la vidéo enchaîne les saynètes autour du candidat aux primaires socialistes. Au Parlement réuni en congrès à Versailles, au milieu d’agriculteurs charolais ou haranguant ses troupes, le partisan de la démondialisation tranquille s’en sort plutôt bien.
Sa nouvelle France, il la rêve à haute voix autour de quatre grandes priorités :
– un capitalisme coopératif mutualiste. A la sonorité toute proudhonienne, ce projet rappelle le bon vieux compromis fordiste des Trente glorieuses. Bref, l’époque dirigiste et ringarde où l’on se souciait moins de l’inflation que de la hausse des salaires. Dit comme ça, on signe volontiers.
– la mutation écologique de nos modes de consommation et de production. L’air de rien, la couleur verte ripoline adroitement une relocalisation massive de l’économie française. Finie les hérésies écologique et économique qui consiste à acheter des fruits marocains- en payant le prix du transport et de la conservation- pendant que nos petits cultivateurs croulent sous les dettes. Articuler le souci écologique au protectionnisme, voilà sans nul doute une piste à explorer. Espérons seulement que le Parti Socialiste ait le courage intellectuel de s’y atteler.
– l’instauration plébiscitaire d’une VIe République. Ici, j’avoue que l’enthousiasme laisse place au doute. Est-ce bien la resucée du projet esquissé avec Bastien François en 2005 ? Soit une parlementarisation de la Ve République qui rejouerait le vieux refrain du coup d’Etat permanent. A voir : avant de changer les institutions en place, encore faut-il les épouser pour pouvoir gagner. Montebourg, loin d’être un sot, a implicitement entériné cette doctrine en installant les primaires, une machine à présidentialiser en série !
– la coopération fraternelle entre les citoyens de la nation France. Ouf, on respire. A la différence de ses rivaux, Montebourg ne parle pas de « communautés ». Ni ne fait l’éloge du différentialisme. Il aime la France et le proclame haut et fort sans craindre les procès en sorcellerie.
L’informatique évolue tellement vite que nous nous ruinons à acheter des machines déjà obsolètes à la sortie de leurs emballages. La faute à la fameuse Loi de Moore (en gros le doublement de la puissance des microprocesseurs tous les dix-huit mois[1. Certains disent tous les deux ans, d’autres tous les 1,96 ans, mais bon, vous voyez l’idée, et surtout ses résultats] depuis les années 60), véritable moteur des redoutables technologies de l’information – grâce auxquelles les cinquante dernières années ont eu peu de choses à voir avec les cinquante précédentes.
Chacun peut l’observer, la croissance exponentielle de la puissance de nos machines électroniques (ordinateur, téléphone, console de jeu ou micro-ondes…) connaît depuis dix ans une accélération elle-même exponentielle. Nous sommes désormais rendus, comme disent les scientifiques, au « point d’inflexion » de la courbe exponentielle, ce moment crucial où la courbe grimpe quasiment à la verticale et où les compteurs s’affolent. En dix ans, notre connexion internet est passée du 56K (quand une page de texte sans images ni couleurs mettait une plombe à s’afficher) à la fibre optique ultrarapide, où toute la famille connectée simultanément n’arrive pas à épuiser la bande passante. En dix ans, Google est passé du statut de start-up entre potes nichée dans un garage à celui de maître du monde. En dix ans … mais on sait tout cela.
Ce qu’ignore à peu près totalement le grand-public, c’est que l’homme lui-même, jusqu’au cœur de ses cellules, va être impacté en profondeur par la Loi de Moore. Rappelez-vous : en 2003, Bill Clinton annonçait au monde un événement considérable. Le premier génome humain venait d’être décrypté. Un exploit technologique que d’aucuns pensaient impossible et qui aura tout de même nécessité treize ans de recherche et une poignée de milliards de dollars.
Aujourd’hui, le séquençage intégral de l’ADN d’un individu est une procédure assez simple, auquel vous et moi pouvons avoir accès pour quelques milliers d’euros en Belgique ou en Suisse (c’est interdit chez nous). Dans dix ans, un profilage ADN complet vous coûtera autant que la dernière paire de Nike… Ce sera l’avènement de la médecine personnalisée, du « sur-mesure thérapeutique ». Chacun pourra connaître son fardeau génétique, et les progrès de la science — eux aussi boostés par la Loi de Moore — permettront peu à peu d’éradiquer les maladies génétiques.
Pas besoin d’être docteur en informatique pour comprendre qu’en décryptant son ADN, l’homme s’est numérisé, de la même manière qu’on a numérisé la musique au format MP3 et les photos au format JPEG. En réduisant le contenu de son ADN à une suite de « 0 » et de « 1 », Homo sapiens a posé les pieds sur le tapis roulant de la post-humanité. Bientôt, les thérapies géniques permettront de réparer nos gènes. De l’homme « réparé » à l’homme « augmenté », il n’y a qu’un pas qui bien entendu sera franchi assez vite. Car, l’histoire l’a montré, l’homme ne renonce jamais à une technologie prometteuse. Avenir radieux ou cauchemar absolu, chacun percevra à sa manière la nouvelle humanité qui s’annonce …
Contrairement aux pays anglo-saxons, la France, où ces questions ne sont pas médiatisées, ne s’intéresse pas à ces problématiques. Il est pourtant crucial qu’un grand débat s’installe dans notre pays. Voulons-nous demeurer des bio-réacs ou céder aux sirènes mouvement « transhumaniste » qui prône l’amélioration de l’homme par tous les moyens ? Voulons-nous suivre José Bové et les anti-OGM, ou au contraire soutenir une technologie qui pourrait éradiquer la faim dans le monde ? Sommes-nous propriétaire de notre ADN, et si oui pourquoi n’a t-on pas le droit de se faire séquencer en France ?
Pour le moment, point de débat. Et quand débat il y a, les grands démocrates écologistes se chargent illico de le caricaturer ou de le censurer. L’année dernière plusieurs tentatives de réunions sur les nanotechnologies ont été perturbées par les Verts ou purement annulées. Nos lois bioéthiques (très restrictives) soutenues par les décroissants et autres tenants du sacro-saint principe de précaution sont des digues efficaces contre le raz-de-marée génétique qui s’annonce. Pas de danger, la France est à l’abri du progrès. Pendant que nous nous concentrons sur les primaires du PS et les tergiversations de Nicolas Hulot, les Américains et les Chinois investissent des milliards dans les technologies du vivant. Ils en récolteront les dividendes dans dix ou vingt ans, quand le secteur des « biotechs » sera le premier moteur de croissance mondial.
Tandis que nous déblatérons à n’en plus finir sur les bienfaits des légumes bio à la cantine, les Chinois déposent brevet sur brevet. L’avenir de l’humanité se jouera donc ailleurs, dans la zone Asie-Pacifique et la Silicon Valley. Houellebecq avait probablement raison : faute de réaction, la France est sans doute condamnée dans un avenir proche à subsister du tourisme et du commerce des espadrilles… L’Homo sapiens français du futur risque d’avoir du mal à financer ses thérapies géniques, et même, pour la grande masse d’en être privé. Parce qu’au début du XXIème siècle au nom des grands principes, et en particulier de celui dit « de précaution », on n’avait pas pris nos précautions…
Voilà, c’est fini ! Gunther Sachs vient de mettre fin à sa traversée des apparences. Il s’est suicidé samedi dernier dans son beau chalet, à Gstaad (Suisse). Il aurait pu choisir Saint-Tropez, mais il n’y plus d’après à Saint-Tropez. Quand on a encore de la dignité, on ne choisit pas, pour passer de l’autre côté, ce vaste camping, où les héritières Hilton trouvent amusant d’asperger leurs invités au champagne tiède et où les pauvres se plaisent à constater que les nouveaux riches ont aussi mauvais goût qu’eux-mêmes.
Il y a bien longtemps, la plus belle femme du monde s’appelait Brigitte Bardot : le fruit de la tentation incarné, un corps d’elfe gracieusement pommelé, des lèvres charnues bien faites pour embraser le marbre. Gunther vint, la vit, l’emporta au loin. Plus tard, Serge Gainsbourg fit franchir le Rhin à Brigitte, déjà lasse de Sachs. Ainsi tournait la ronde…
Ce matin, le magazine allemand Focus, sincèrement attristé par la mort du vieux playboy, annonçait : Tod eines Gentlemans. Il ne nous semble pas utile de traduire. Sa mémoire s’effaçait lentement. Il a sans doute pensé, fort justement, qu’il valait mieux disparaître, plutôt que de perdre le souvenir d’une vie éblouissante.
Le « prolo » revient et il n’est pas content. C’est qu’on avait fini par l’oublier. Il vivait dans notre imaginaire collectif, nourri des photos de Doisneau ou des films d’Audiard que l’on revoyait pour la quinzième fois. Héritier de Gavroche et de Poil de Carotte, casquette sur la tête et clope au bec, il était le symbole souriant de cette France des Trente Glorieuse devenue, grâce à la puissance mythologique de la mémoire, un paradis perdu dans lequel les conflits sociaux ressemblaient encore à des combats « entre hommes », et non pas à la guerre inégale menée aujourd’hui par des salariés transformés en individus contre des entreprises sans visage.[access capability= »lire_inedits »]
On se rappelait aussi qu’il avait changé le monde, pas seulement pour le meilleur, mais pas non plus seulement pour le pire. Mineurs en grève, paysans en révolte, ouvriers en lutte n’ont pas seulement été les idiots utiles du Goulag mais les acteurs d’un progrès social qui annonçait un monde dans lequel la naissance ne serait plus une fatalité. D’ailleurs, bien que le grand chic soit de dépeindre le nôtre sous les traits d’un enfer livré à la sauvagerie capitaliste, une écrasante majorité de Français seraient surpris – et pas forcément en bien comme disent les Suisses – d’être renvoyés dans la France de 1970. Ils découvriraient en effet que si les inégalités et la précarité ont progressé de concert, leur « niveau de vie » stricto sensu s’est amélioré et que les pauvres d’aujourd’hui sont bien plus riches que ceux d’hier.
Quoi qu’il en soit, En somme « le prolo » était entré dans l’histoire en même temps qu’il en sortait, autrement dit qu’il disparaissait de nos écrans-radars, comme l’explique Christophe Guilluy dans le passionnant entretien qu’il a accordé à Isabelle Marchandier et Gil Mihaely. Il avait fait son petit tour de piste pendant la campagne présidentielle de 1995. Face à un Edouard Balladur qui avait décidément une tête d’aristo, Jacques Chirac était devenu « l’idole du peuple », le chevalier blanc qui promettait de guerroyer contre la « fracture sociale ». Quelques jours après l’élection, on expliquait dans l’entourage du Président, redevenu en un tournemain un « homme d’Etat responsable », la « fracture sociale » n’était plus qu’une « approximation sémantique » de la campagne. La France, disait-on, était en voie de « classe-moyennisation ». Plus que toutes les contraintes, c’est cette analyse qui explique l’évolution, sociologique et politique, d’un Parti socialiste qui, en quelques années, conquis les villes les plus « bourgeoise » de France. Et, au passage, perdu le peuple.
Au demeurant, ce n’est pas une grosse perte. Parce que, franchement, ce peuple est mauvais coucheur – c’est peut-être pour cette raison qu’on parle de « petit peuple ». Dans le monde sans frontières de l’économie globalisée, ces « prolos » qui ne comprennent rien se plaignent d’être traités comme des kleenex. Il faudrait leur rappeler qu’ils ne peuvent pas en même temps conserver leurs emplois au pays et acheter leurs écrans plats à bas prix. Qui n’a pas ses contradictions ? Du reste, quand on leur a demandé leur avis, on s’est empressé de ne pas en tenir compte. Et pour finir, voilà qu’on leur explique que les peuples – et notamment celui auquel ils croyaient appartenir – sont une espèce menacée, vouée à disparaître dans l’utopie réalisée du métissage planétaire. Guilluy doit avoir bien mauvais esprit pour observer que les plus ardents partisans du mélange culturel se recrutent dans les catégories qui ont réussi protéger les espaces où ils vivent de frontières invisibles mais infranchissables. En clair, les bobos aiment d’autant plus la plèbe, de quelque origine qu’elle soit, qu’ils ne la fréquentent pas dans la vraie vie. L’immigré sans-papiers, victime non seulement du cynisme patronal mais des turpitudes coloniales, sans oublier les horreurs de l’esclavage, est donc logiquement devenu la figure emblématique et encensée du « damné de la terre ».
Il n’en fallait pas plus pour achever la mutation de la glorieuse classe ouvrière en ramassis de petits blancs rétifs aux vertus de l’ouverture et autres beaufs racistes., tandis que les classes populaires « de souche » ou d’immigration ancienne et européenne s’exilaient dans ces espaces « périurbains » et ruraux qui ne sont ni la ville ni la campagne.[/access]
En somme, ces classes populaires sont devenues des classes populistes.
Le soir du 10 mai 1981, mon entourage était partagé en deux : ceux qui étaient contents et ceux qui étaient fous de bonheur. Les derniers étaient socialistes et les premiers communistes. On n’allait pas non plus, nous les communistes, exploser de joie : on se souvenait d’où il venait tout de même, François Mitterrand, me disais-je du haut de mes seize ans, frustré de n’avoir pu voter.
Trente ans après, je pourrais faire le coup du « On le savait que ça ne durerait pas longtemps et que dès 83, la gauche au pouvoir serait la meilleure alliée de ce qu’il est convenu d’appeler la modernisation, ce qui signifie pour faire vite, laisser la bride sur le cou au capitalisme. » Je trouve au passage les gens de droite d’une ingratitude incroyable. À l’exception de la période mai 1981/mars 1983, ils n’auraient pu espérer pouvoir plus complaisant. S’ils croient que ce social-démocrate de Giscard aurait été plus malléable en cas de réélection pour un second septennat…
Mais enfin, il y eut quand même ces deux courtes années d’illusion lyrique que je suis très content d’avoir vécues. J’ai toujours été attentif aux mots et ce que je garde paradoxalement de cette période, au bout du compte, ce sont des mots en moins. Des mots qui ont disparu de la circulation, que certains voudraient voir revenir et font d’ailleurs revenir en contrebande, avec un nouvel habillage. Des mots qui, somme toute, nous rappellent par leur effacement même qu’il y eut dans ce pays, pendant une brève période, une gauche qui a essayé et pas seulement géré.
Voici quelques-uns de ces mots, dans un bref abécédaire, qui rappellera, je l’espère, que le fameux « libéralisme avancé » de Giscard avait malgré tout de sérieuses limites.
Cour de sûreté de l’Etat : Oui, en France, en mai 1981, il existait encore des juridictions d’exception. Notre démocratie avait des prisonniers politiques qui étaient jugés par des tribunaux où des militaires siégeaient à côté des juges. Un petit côté dictature latino-américaine, tout de même. Bien sûr, vingt ans plus tôt, la Cour de sûreté de l’Etat avait servi à juger et condamner les soldats perdus de l’OAS et les putschistes d’Alger qui nous auraient valu un demi-siècle de franquisme made in France s’ils avaient réussi leur coup. Mais là, elle servait surtout pour les gauchistes, les insoumis au service militaire, les autonomistes bretons qui voulaient sauver du temps de cerveau disponible en faisant sauter des émetteurs de télévision. Tout ça, bien sûr, à huis-clos.
Délit d’homosexualité : Je sais que c’est difficile à imaginer à notre époque de Gay Pride, de PACS, de demande de plus en plus pressante de mariage homosexuel, avec, en bonus dans le paquet-cadeau la possibilité d’adopter, mais tous ceux qui hurlent à l’homophobie à la moindre remarque déplacée devraient se rappeler qu’avant le 10 mai, l’homosexualité était un délit. On peut penser ce qu’on veut des homosexuels, mais qu’ils soient délinquants, à moins qu’ils volent une voiture, il ne faut pas exagérer. Pour l’anecdote, la loi sur le délit d’homosexualité datait de Vichy et n’avait pratiquement pas bougé en 1981.
Guillotine : La seule fois où François Mitterrand a dû dire exactement ce qu’il pensait en prenant un risque énorme, c’est le jour où il s’est déclaré contre la peine de mort en répondant à une question évidemment piège d’Elkabbach et Duhamel qui sévissaient déjà il y a trente ans, ce qui prouve qu’un journaliste multicartes s’use moins vite qu’un homme politique. On était à quelques jours de l’élection. Un coup à la perdre sur le rasoir (c’est le cas de le dire) comme en 74. Je me souviens qu’à l’époque je lisais Le pull-over rouge de Gilles Perrault sur l’affaire Ranucci et L’exécution de Robert Badinter sur la fin de Buffet et Bontems, que j’avais trouvés dans la bibliothèque parentale. Même quand il s’agissait de coupables avérés, la peine capitale, il n’y avait pas de quoi être fier.
Loi anticasseurs : Abrogée dès l’été 1981, elle avait été votée en 1970 à l’initiative de l’insubmersible Marcellin, ministre de l’Intérieur 68 à 74, qui traqua sans relâche un ennemi qu’il qualifiait « d’intérieur » sans doute pour justifier le nom de son ministère. La loi considérait comme casseurs les jeunes, les autonomes, les maoïstes encore actifs mais assez bizarrement ne s’appliquait pas ou peu aux petits commerçants du CIDUNATI ou aux agriculteurs en colère qui auraient pu donner pourtant à la Gauche Prolétarienne des leçons de saccage des préfectures, guérilla urbaine et autres bolossages de CRS. La loi anticasseurs, rassurons nos amis sécuritaires, est revenue en force avec les lois Perben et autre Lopsi I, II et compagnie.
Quarante heures : L’air de rien, en 1981, la durée hebdomadaire du temps de travail n’avait pas bougé depuis…le Front Populaire, en 1936. Quand on pense aux gains de productivité réalisés par le Capital grâce au Travail pendant cette période, on se dit même que les 39 heures, c’était très, très léger. Une heure en un demi-siècle. Bon, dans la foulée, il y a eu la cinquième semaine de congés payés et la retraite à soixante ans. Si, si, il y eut une époque où la retraite était à soixante ans…
SAC : Le service d’action civique. Quand Le juge Fayard d’Yves Boisset passait à la télé, on entendait un bip quand les acteurs parlaient du SAC. Cela faisait rigoler tout le monde car c’était l’exemple même de censure absurde qui donnait envie de se documenter. On apprenait qu’au départ, c’étaient des types plutôt courageux, anciens de la Résistance, qui protégeaient De Gaulle en contre-barbouzant l’OAS, avec les mêmes méthodes qu’elle. Assez étrangement, une fois la guerre d’Algérie terminée, le SAC a recyclé des anciens de l’OAS et s’est transformé en milice électorale spécialisée dans la chasse aux colleurs d’affiche de gauche et en milice patronale chargée de casser les grèves. L’élection de Mitterrand ayant troublé tout ce petit monde hystériquement anticommuniste, l’histoire du SAC s’est terminée assez salement pendant l’été 81 par la tuerie d’Auriol qui vit l’exécution par balles d’une famille de six personnes dont un enfant de sept ans. Le SAC a été interdit et dissous l’année suivante à l’Assemblée Nationale.
Je ne sais pas, comme a pu le dire un peu hyperboliquement Jack Lang, si mai 81 nous fit passer de l’ombre à la lumière mais je suis certain, cependant, en repensant à ces quelques mots, qu’il y eut, au moins, une brève éclaircie.
Le sociologue François Dubet est un peu au pédagogisme ce que Lyssenko était à la science soviétique. Nier l’évidence ne l’a jamais tellement gêné. Le ministère de l’Education Nationale vient de décider d’établir une évaluation des élèves au cours de l’année de cinquième, ce qui fait craindre à certains un premier pas vers la fin du collège unique, dont l’échec est tout de même patent (les raisons de cet échec pouvant cependant être susceptibles de lectures plurielles voire opposées).
Plutôt que de s’interroger sur les raisons de cet échec, François Dubet qui n’a jamais eu de mots assez sévères pour condamner le conservatisme des enseignants, constatant qu’une immense majorité d’entre eux sont aussi pour la fin du collège unique sous sa forme actuelle et le retour d’un « palier d’orientation » en cinquième déplore : « Trente-cinq ans après sa création, le collège unique n’est toujours pas entré dans les mœurs. » Il est étonnant que monsieur Dubet ne se demande pas si par hasard, c’est tout simplement les mœurs qui auraient raison au bout de 35 ans. Et qu’il se rassure, il y a plein de choses qui ne sont toujours pas « entrées dans les moeurs » alors qu’elles sont beaucoup plus anciennes encore que le collège unique : les invasions de sauterelles, la maladie, la mort…
D’accord, les élections législatives au Canada, c’est moins fun que les révolutions arabes ou la transformation d’Oussama ben Laden en déjeuner pour requins. N’empêche que ce pays vient de subir un bouleversement politique exceptionnel dans une démocratie installée depuis longtemps, et qui n’est ni plus ni moins touchée par la crise économique que ses homologues en Amérique ou en Europe.
La surprise n’est pas venue de la reconduction au pouvoir, avec une majorité renforcée, du Premier ministre sortant conservateur Stephen Harper, même si ce néo-con bon teint, proche de George W. Bush, eût pu subir, par ricochet, le désaveu de ses amis politiques des Etats-Unis qui a conduit à l’élection de Barack Obama.
Cela ne s’est pas produit, car son bilan économique est apprécié par une bonne partie de la population, notamment dans les provinces qui jouissent d’une enviable prospérité, comme l’Ontario, l’Alberta ou la Colombie Britannique. Avec 39% des voix au niveau fédéral, il obtient la majorité absolue des sièges[1. le système électoral du Canada est calqué sur celui de la Grande-Bretagne (scrutin majoritaire de circonscription à un tour), qui amplifie en sièges une victoire relative en voix], ce qui lui permettra de mener à bien des projets qui lui tiennent à cœur, comme la révision de la carte électorale nécessaire pour que les provinces en expansion démographique soient plus justement représentées.
La nouvelle donne politique modifie les rapports de forces internes au sein de l’opposition. Le Parti libéral, qui a longtemps gouverné le pays en alternance avec les conservateurs, subit une sévère défaite. Eclaboussés par une série de scandales ces dernières années, les libéraux perdent la moitié de leurs sièges, et ne peuvent donc plus prétendre diriger l’opposition officielle.
Ce rôle est maintenant dévolu au dernier-né des grands partis politiques canadiens, le NDP (New Democratic Party), qualifié de « social-démocrate », en tout cas plus marqué à gauche que le Parti libéral, et même que le Parti démocrate aux Etats-Unis. Il triple le nombre de ses sièges et enregistre, pour la première fois de son existence, un succès impressionnant au Québec, où il était peu implanté jusqu’à ce jour.
Mais c’est sans doute le naufrage des indépendantistes québécois qui constitue le bouleversement le plus inattendu. Le Bloc québécois, parti francophone indépendantiste de la « Belle Province » et des minorités francophones des autres, reçoit une raclée historique passant de 47 sièges à seulement 4 au Parlement d’Ottawa.
Le NPD croyait d’ailleurs si peu à ses chances de remporter des sièges dans les bastions indépendantistes qu’il n’avait présenté des candidatures que pour la forme dans ces circonscriptions. Ces candidats, inconnus de la population, n’ont pas fait campagne et certains d’entre eux étaient même en séjour de longue durée à l’étranger, que leur succès inattendu va les contraindre d’interrompre.
La plus embarrassée des nouveaux élus NDP au Québec est Ruth Ellen Brosseau, 27 ans, qui vient de remporter le siège de Berthier-Maskinongé, une circonscription francophone pur sucre (d’érable) sur la rive nord du Saint-Laurent. La blonde Ruth Ellen ne s’est pas encore montrée en personne à ses électeurs, car son niveau de français est insuffisant pour pouvoir converser utilement avec ses mandants…Elle a donc été envoyée illico par le chef de son parti, Jack Layton, suivre un cours intensif de franco-québécois, langage savoureux mais rempli de pièges grammaticaux et sémantiques…
Quelle est la raison de ce tsunami politique, qui survient quinze ans seulement après le rejet, à un cheveu (50,58% de « non »), du référendum sur l’indépendance du Québec réclamée par le Parti québécois (PQ) ? Pourquoi ce « Québec libre ! » imprudemment promu par Charles de Gaulle en 1967 à Montréal subit-il aujourd’hui un rejet aussi massif de la population de la province ?
On se doutait bien, au vu des sondages d’avant l’élection législative, que NDP allait progresser au Québec, grâce notamment au charisme de Jack Layton, et à la popularité de ce dernier dans les communautés néo-canadiennes venues d’Amérique centrale, d’Asie ou des pays arabes. Son opposition à la ligne résolument pro-israélienne de Stephen Harper lui a aliéné le vote juif (surtout puissant en Ontario), mais rallié les communautés musulmanes francophones, notamment d’origine libanaise, dont le poids électoral est grandissant, notamment à Montréal.
Mais la Bérézina subie par le Parti québécois s’explique avant tout par ses difficultés propres. Souffrant d’un problème de leadership depuis la disparition de son fondateur, le charismatique René Lévesque, il s’est trouvé complètement désemparé et en panne d’idées après l’échec du référendum de 1995. Les changements sociologiques intervenus depuis (urbanisation, arrivée de populations dites « allophones ») ont fait évoluer les mentalités au détriment des indépendantistes, plus ruraux ou habitants des petites villes en déclin.
Les Québécois les plus dynamiques sont allés exercer leurs talents là où il y avait de l’argent à gagner : l’Alberta du boom pétrolier, Vancouver et son ouverture sur le Pacifique.
Comme la vitalité culturelle et artistique du Canada francophone ne semble pas en danger, que ses universités, ses éditeurs, ses chanteurs apportent leur contribution au bien commun de la langue et la civilisation française, on ne voit plus guère de raisons de s’accrocher à un rêve d’indépendance qui, manifestement, répond beaucoup moins aux nécessités du temps que par le passé.
Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que le clivage droite-gauche se substitue progressivement à l’opposition linguistique et ethnique. La Canada c’est l’anti-Belgique, et la preuve que les grands espaces rendent les hommes plus sauvages, certes, mais moins bornés.
Les Français pressés qui auront voulu prendre des nouvelles des révoltes arabes auront appris dans l’immense majorité des médias de notre pays que l’Egypte aurait été ce week-end la cible de « heurts interconfessionnels » et de « violences interreligieuses » qui auraient faits au moins douze morts.
Ah, les extrémistes de tout poil ! Dorénavant, quand il s’agira de ces sympathiques soulèvements populaires, lorsqu’une foule survoltée déferlera sur un quartier pauvre très majoritairement peuplé d’une minorité religieuse, incendiera ses lieux de culte millénaires et ses habitations, on appellera cela des heurts interconfessionnels.
Comment douter après cela que la cause sacrée du Printemps arabe vaut bien que l’on raye le mot pogrom de nos dictionnaires ?
La patience n’est pas la plus grande vertu des journalistes, ni des politiques d’ailleurs. Alors, à défaut d’avoir que ce soit de sérieux à se coller sous la dent du côté des primaires socialistes ou vertes, on échafaude, on murmure, on colporte.
Dernière rumeur en date, il n’y aurait pas de candidat d’Europe Ecologie – Les Verts à la présidentielle. Dit comme ça, ça n’a pas l’air de tenir la route. Mais à y regarder de plus près, en rassemblant quelques vagues épisodes qui avaient pu nous échapper, on se surprend à penser « et pourquoi pas ? »
Premier indice, ce que répète depuis un an Daniel Cohn-Bendit, médecin accoucheur d’EELV et depuis emmerdeur patenté de la boutique : si le candidat socialiste se montre raisonnable, ouvre de vraies discussions et lâche surtout une vingtaine de sièges de députés (gagnables évidemment) aux Verts, il ne voit pas l’intérêt d’aller au carton dans une élection où toutes les voix, dès le premier tour vont être chères. Longtemps défendue dans le désert, cette stratégie commence à trouver des échos chez les écolos, et de l’autre main, chez François Hollande. Elle aurait le mérite de la clarté et du cynisme. Après tout, si le Vert sait être cynique comme les autres, c’est la preuve qu’il grandit.
Deuxième indice, Jean Paul Huchon, le président PS de la région Ile-de-France est menacé d’inéligibilité pour une sombre histoire de campagne publicitaire lancée justement pendant sa campagne électorale. Le conseil d’Etat doit statuer sur son sort dans les semaines à venir. De mauvaises langues, de droite comme de gauche, racontent que si par malheur, ce soutien à DSK devait sauter, la présidence de l’institution pourrait immédiatement être proposée par la majorité PS à une élue régionale du 9/4 nommée Cécile Duflot, par ailleurs patronne en titre des Verts. Le tout en échange d’un sourire et d’une poignée de main, probablement…
Troisième indice, Jean-Vincent Placé, autre élu Vert au conseil régional d’Ile-de-France, homme de toutes les négociations avec le PS (y compris quand il s’agit de les faire échouer) devrait devenir sénateur de l’Essonne en septembre prochain. Le PS a lâché 13 places éligibles au Sénat à ses alliés Verts, quitte à pousser à des places non éligibles des sénateurs – en fait, assez souvent des sénatrices – socialistes pur sucre. Comme une préfiguration de ce qui pourrait se jouer aux législatives de 2012 ?
Quatrième indice : qui peut croire à une compétition sérieuse entre Nicolas Hulot et Eva Joly ? Personne, et cela en dépit du fait que Hulot pourrait faire des voix. La machine à disqualifier s’est mise en route. D’un côté, on délégitime l’ancien animateur de TF1, dépeint comme un suppôt de droite de l’écologie bling-bling. C’est curieux, on faisait moins les difficiles, quand il s’agissait d’encenser les pompeux navets de Yann Arthus Bertrand… De l’autre, on murmure à voix de plus en plus haute qu’Eva Joly ne cesse de prouver qu’une icône de la justice aveugle peut être très myope en politique. Hulot donc ne serait pas kasher et Joly, elle, a juste l’étoffe pour planter la candidature verte, façon Tchernobyl ou disons Lipietz.
Si vous voulez tout savoir, je ne suis pas loin de penser qu’on va laisser ces deux-là s’étriper joyeusement, pendant que les grosses légumes (bio, hein) discutent en douce et entre adultes avec le PS. Après quoi, avec comme prétexte en or l’impérieuse nécessité d’éviter un nouveau 21 avril, les Verts pourraient renoncer à la course présidentielle, avec un contrat de gouvernement limpide à la clé. Je vois arriver d’ici les communiqués.
On résume : la présidence d’une région riche et emblématique pour faire des chouettes expérimentations écolos, des sièges et des groupes parlementaires à l’Assemblée et au Sénat, des ministères régaliens et des secrétariats d’Etat à gogo, un contrat de gouvernement avec plein de nouveaux Grenelle dedans et un futur président socialiste aux mains liées… De Montreuil à Oberkampf, que demande le peuple ?
Gil Mihaely. Crise sociale ou question raciale ? En simplifiant, on pourrait se dire que la gauche privilégie la première dimension de la maladie française et la droite la seconde. Et voilà que le Front national, soupçonné – non sans raisons – de racisme ou, au moins, de xénophobie, serait, selon un sondage, le premier chez les ouvriers. Du coup, la question sociale revient au cœur du débat public. Comment s’articulent ces deux questionnements, identitaire/culturel d’une part et socio-économique de l’autre, dans la société française aujourd’hui ?
Christophe Guilluy : Il faut commencer par admettre que les deux dimensions sont imbriquées. Les thèmes les plus sensibles politiquement sont aussi ceux qui clivent le plus socialement. Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale.
Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes.[access capability= »lire_inedits »]
GM : Mais qui est le peuple ? Où est-il ? On a l’impression qu’il est partout et nulle part. Les médias et les politiques usent et abusent des mots « pauvre », « travailleur pauvre », « ouvrier », « prolo »… Quel est le vocable le plus adapté pour parler des classes populaires ?
CG : Le terme « prolo » est impropre, parce qu’il renvoie à une classe ouvrière et à un « peuple de gauche » aujourd’hui disparus. Pour la gauche, invoquer le prolétariat, c’est s’enfermer dans le confort de l’imagerie ouvrière des années 1930, des luttes collectives, des grèves dans les grandes usines, des défilés poing levé. Or, cette mythologie ne dit rien de l’émergence d’une nouvelle identité populaire qui englobe l’employé d’hypermarché ou le soutier de call-center autant que l’ouvrier. On est loin de la Régie Renault des années 1970.
GM : Et que pèsent ces catégories populaires dans la population française aujourd’hui ?
Il faut d’abord noter que les ouvriers et employés constituent à peu près la même proportion de la population que dans les années 1960, mais leur poids respectif s’est inversé : les employés sont aujourd’hui plus nombreux que les ouvriers. Ensemble, ils représentent environ 55% de la population active, mais aussi l’immense majorité des chômeurs. De plus, la très grande majorité des retraités sont d’anciens ouvriers ou employés. Cette France populaire structure donc encore fortement la sociologie du pays.
Elle est composée de petits salariés travaillant essentiellement dans le secteur privé, industriel ou tertiaire. Leur revenu se situe autour de 1300 euros mensuels si on prend en compte les travailleurs à temps partiel et, pour les retraités, la pension médiane se situe aux alentours de 1000 euros. Mais ces moyennes ne doivent pas faire oublier que beaucoup sont tombés en-dessous du seuil de pauvreté. Le médiateur de la République rappelait récemment que 20 millions de personnes sont à 50 euros près pour boucler leurs fins de mois. Cette France des bas revenus, de la précarité et parfois de la pauvreté est aussi, de plus en plus, celle des territoires périurbains et ruraux. Elle n’est plus « de l’autre côté du périph » mais « de l’autre côté de la banlieue ».
GM : Quand on dit « couches populaires », on a pourtant tendance à penser « banlieues ».
Eh bien, on se trompe ! Deux siècles après l’exode rural du XIXe siècle, puis celui du XXe, une nouvelle recomposition sociale des territoires est en cours.
GM : Peut-on parler d’exode urbain ?
D’une certaine façon. En quelques décennies, les classes populaires ont été éjectées des grandes villes, s’éloignant de plus en plus des centres de décision pour s’établir dans la grande périphérie. Dans la France des années 1950 et 1960, ces ouvriers et employés vivaient au cœur des grandes villes, qui conservaient des quartiers populaires comme Belleville ou Ménilmontant à Paris. Au fur et à mesure que les activités productives étaient expulsées des grandes villes, ils ont suivi, s’installant d’abord dans les localités limitrophes où certains sont devenus propriétaires de petits logements. Sous les effets conjugués de l’immigration et de l’ascension sociale pour certains, du déclassement pour les autres, beaucoup ont quitté la proche banlieue dans les années 1970-1980, soit pour retourner dans les grandes villes soit pour les zones rurales. Car au cours de la même période, les zones urbanisées deviennent trop chères pour les entreprises. Bien avant de délocaliser vers les pays à bas coûts salariaux, celles-ci s’installent en zone rurale, où le foncier est accessible, entraînant leurs sous-traitants. Et leurs salariés. Aujourd’hui, l’ouvrier n’habite plus à Belleville, Clichy-sous-Bois ou Villeurbanne, mais dans des lotissements pavillonnaires implantés dans des espaces périurbains et ruraux, à l’écart des grandes métropoles.
En quelques décennies, les ouvriers sont donc passés d’un habitat collectif dans le « centre » à une maison individuelle dans la « périphérie ». D’où leur effacement de la scène publique. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont moins visibles qu’ils sont moins nombreux : ce mouvement d’éviction des couches populaires des territoires les plus attractifs s’est réalisé « à catégories sociales constantes ». Alors qu’elles étaient présentes dans les quartiers populaires de Paris tout comme dans les communes – anciennes et nouvelles – qui entourent la capitale, aujourd’hui, elles n’ont plus leur place : ni à Belleville ni à Clichy-sous-Bois.
GM : En clair, les pauvres ont été chassés des métropoles ? Concrètement, comment cela s’est-il passé ?
CG : D’abord, comme je viens de l’expliquer, les emplois ont suivi les entreprises. Mais le tri social a surtout été réalisé par l’augmentation du coût du logement. Au moment où la production s’exile, les grandes villes s’embourgeoisent et se spécialisent dans des activités de plus en plus qualifiées. Par exemple, Toulouse et Grenoble se distinguent par une forte concentration d’emplois « high tech ». À Lyon, Lille, Bordeaux et Nantes, le marché du travail est fortement orienté vers la logistique inter-entreprises. Paris accueille une majorité de sièges sociaux, ainsi que les principaux acteurs internationaux, mais on n’y trouve presque plus d’ateliers, d’artisans et d’activités de production. En d’autres termes, les villes accueillent les emplois les plus qualifiés, directement ou indirectement connectés à l’économie mondialisée, attirant les cadres et les professions intellectuelles qui investissent tout l’espace, y compris les anciens quartiers populaires. On voit bien comment la ville industrielle, qui intégrait les catégories populaires, a laissé la place à un modèle métropolitain qui les rejette violemment. À l’arrivée, les gagnants de la mondialisation vivent dans les centres urbains tandis que les perdants, ceux qui travaillent dans les secteurs les plus fragilisés par la concurrence des pays émergents, sont repoussés de plus en plus loin. La France périurbaine et rurale est aujourd’hui celle des plans sociaux.
Isabelle Marchandier : Ce partage du territoire n’est pas franchement nouveau. Dans Pot Bouille, par exemple, la même stratification sociale de l’espace est à l’œuvre. Il est vrai qu’elle était alors verticale, le niveau social variant avec l’étage, et qu’elle est devenue horizontale. Au moins, à l’époque de Zola, l’ouvrier, le petit employé et le bourgeois vivaient-ils au même endroit.
CG : Pardonnez-moi, mais c’est un mythe ! Les quartiers et communes ouvrières n’étaient pas mixtes. Du reste, cela n’était pas non plus un objectif politique. On ne se demandait pas si le fils d’ouvrier devait fréquenter la même école que le fils d’avocat car l’intégration économique et politique des ouvriers était une réalité. La question de la « mixité sociale » surgit au moment où l’intégration des couches populaires au circuit économique n’est plus assurée. Mais c’est le développement d’une immigration familiale extra-européenne qui en fait un enjeu politique majeur. La question sociale disparaît alors pour laisser la place à des thématiques sociétales qui, portées par les meilleures intentions, permettent de camoufler l’accentuation des inégalités sociales et la disparition progressive des couches populaires du champ politique.
GM : Le parc de logements sociaux n’aurait-il pas dû, justement, empêcher ou au moins freiner cette fragmentation du territoire sur une base sociale ?
CG : L’appropriation par les « bobos » des logements privés qui accueillaient autrefois les ménages modestes n’a été que très partiellement compensé par la construction de logements sociaux dans ces mêmes quartiers ou dans la proche banlieue. Face à cette évidence, le discours ambiant est surréaliste. Tout le monde, bobos en tête, s’accorde sur la nécessité de développer le logement social, et on dénonce avec des trémolos dans la voix l’égoïsme des villes qui ne remplissent pas leurs quotas, préférant payer les amendes. Mais les mêmes qui s’indignent ne voient pas que ce sont eux qui occupent les logements privés, les rendant inaccessibles à une famille d’ouvriers. Il faut tout de même dire clairement les choses : l’acteur principal de ce darwinisme social qui a abouti à l’éviction du « prolo », donc le grand vainqueur de cette lutte des places, c’est le « bobo » ! Ce n’est pas un hasard si, dans les quartiers anciennement populaires des grandes villes, le nombre de ménages payant l’ISF explose !
GM : Paradoxalement, cet embourgeoisement des centres-villes expliquerait-il l’hégémonie municipale de la gauche ?
CG : Absolument. L’écart béant entre la sociologie métropolitaine et la sociologie nationale explique que la gauche soit majoritaire dans les métropoles et minoritaire dans le reste du pays puisque ce sont les classes supérieures et moyennes/supérieures qui votent à gauche. L’évolution de la sociologie parisienne ne pouvait qu’amener Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris. L’adhésion des cadres à l’évolution économique du monde, leur acceptation d’une ouverture toujours plus grande, colle tout à fait au discours de la gauche sociale-démocrate. Regardez les résultats du référendum européen. Si le « non » l’a remporté, le « oui » était majoritaire dans toutes les grandes villes de France. C’est bien la preuve, si besoin était, que la question de la mondialisation et de son corollaire, l’immigration, ne se pose pas de la même façon selon qu’on vit ou non dans une métropole.
GM : Ce sont pourtant les banlieues, zones intermédiaires entre les métropoles et les zones rurales et périurbaines, qui captent toute l’attention des politiques et des médias.
CG : C’est bien le problème ! Le traitement des ZUS (Zones urbaines sensibles) occulte complètement les nouvelles dynamiques urbaines et sociales et, plus encore, une de leurs conséquences majeures : la séparation territoriale des couches populaires « d’origine française » et d’immigration ancienne, d’une part, de celles qui sont issues de l’immigration récente et extra-européenne d’autre part. Les logiques foncières et économiques que je viens d’évoquer ont en réalité engendré un immense chassé-croisé entre catégories populaires.
Pendant les années 1970, au moment où une majorité d’ouvriers et d’employés « d’origine française » ou issus de l’immigration ancienne et européenne quittaient les logements sociaux des grandes villes pour la proche banlieue, une nouvelle immigration extra-européenne, liée en grande partie au regroupement familial, arrivait, entraînant un changement rapide et radical de l’environnement.
GM : Quel rôle les violences urbaines ont-elles joué dans ces processus et dans l’évolution des représentations ?
CG : Les violences urbaines sont à l’origine de la médiatisation des banlieues sensibles. Si les premières émeutes qui ont lieu en 1979 dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, sont très médiatisées, c’est aussi parce qu’elles concernent des quartiers où se concentrent des populations d’origine algérienne de plus en plus coupées du marché du travail même si elles en sont proches géographiquement. Il ne faut pas se laisser abuser par le mot « banlieue » : ces quartiers sensibles se situent dans les métropoles les plus riches, ce qui crée une situation explosive, les inégalités étant par contraste terriblement visibles. Rongée par la précarité et le chômage de ces nouveaux arrivants, la Seine Saint-Denis se trouve au centre d’une métropole très embourgeoisée qui enregistre depuis quinze ans une croissance économique très forte.
Dans ce contexte, alors que l’École de la République n’a pas encore entamé sa lente dégradation, beaucoup de jeunes Maghrébins qui quittent le système scolaire sans avoir de diplômes se retrouvent au chômage et finissent par se tourner vers le trafic de drogue et autre « business ». Il ne faut pas oublier qu’à Vaulx-en-Velin, ce sont des « rodéos » de voitures et de nombreuses frictions entre jeunes et policiers qui mettent le feu aux poudres. Il ne faut pas se voiler la face, l’insécurité n’est pas seulement une question de « sentiments » et de représentations : la violence, bien réelle, est l’une des principales raisons du départ des classes moyennes de ces quartiers.
IM : Comment la banlieue a-t-elle évolué depuis 1979 ?
CG : Les « quartiers sensibles » se sont spécialisés dans l’accueil des immigrés et sont devenus des sas où des ménages précaires et sans diplômes issus du Sud viennent prendre la place de ceux qui ont réussi à s’en sortir et qui quittent ces quartiers. Il n’est donc pas étonnant qu’en trente ans, le taux de chômage dans ces communes n’ait pas varié : ceux qui ont du boulot et trouvent le chemin de l’ascension sociale partent pour échapper à un environnement dégradé et assurer à leurs enfants une meilleure éducation. Ces ménages en phase d’ascension sociale, souvent immigrés, sont aussitôt remplacés par les nouveaux arrivants, souvent primo-arrivants. Pour ceux-là, vivre dans la banlieue d’une métropole française est déjà une réussite par rapport à l’existence qu’ils ont laissée derrière eux. Ces espaces, caractérisés par une très grande mobilité de la population, sont donc, eux aussi, complètement connectés à la mondialisation. Mais à la différence des métropoles qui le sont par leur intégration à l’économie-monde, les quartiers sensibles le sont par les flux migratoires et la proximité culturelle des immigrés avec leur terre natale.
GM : Pendant que les projecteurs sont braqués sur la banlieue, que deviennent les autres composantes des catégories populaires ?
CG : À partir du moment où la figure de l’ouvrier est remplacée par celle de l’immigré, les catégories populaires deviennent invisibles. Elles disparaissent des radars de la classe politique française, en particulier à gauche. Prenons l’exemple de l’initiative ZEP lancé par Sciences Po. Cette opportunité offerte aux jeunes des banlieues est discriminatoire pour ceux des zones rurales et périurbaines. Autrement dit, la jeunesse des banlieues éclipse la jeunesse ouvrière, périurbaine et rurale, alors mêmes que les jeunes constituent seulement 9 % de la population des quartiers sensibles contre 30 % dans ces zones périurbaines. Or ces jeunes – généralement « d’origine française » − sont de plus en plus démunis face aux effets de la mondialisation. Du coup, la sociologie de la pauvreté en zone rurale a évolué, l’agriculteur retraité ayant en grande partie cédé la place aux jeunes couples avec enfants, aujourd’hui sur-représentés en milieu rural. Personne ne le voit, mais les jeunes adultes sont plus nombreux dans la population pauvre rurale que dans la population pauvre urbaine.
IM : Comment ces « nouveaux pauvres » vivent-ils leur déclassement ?
CG : La pauvreté s’incruste, mais reste invisible. Les CAF observent une sous-utilisation du RSA en milieu rural qui ne s’explique pas tant par une méconnaissance des droits imputable à un déficit d’information que par la honte d’être considéré comme pauvre et plus encore comme « assisté ». La difficulté de repérer les ménages en situation précaire s’explique largement par leur refus d’adopter un discours de revendications. Et ce n’est pas seulement par souci de dignité mais aussi pour maintenir l’illusion, je dirais même le fantasme, d’appartenir encore à la classe moyenne.
IM : Voulez-vous dire que la classe moyenne n’existe plus, ni comme catégorie, ni comme réalité ?
CG : Le concept de classe moyenne a été valable jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, tant que l’ascension sociale lui donnait du sens. Aujourd’hui, il est d’autant moins opérant qu’il s’est ethnicisé. Si la République ne reconnaît ni les communautés ni l’origine ethnique, dans la réalité, la dimension ethno-culturelle pèse de plus en plus. Aujourd’hui, le terme « classe moyenne » est utilisé couramment pour désigner les Blancs, cette minorité qui déserte les quartiers sensibles. Or, selon les critères socio-économiques, ces « Whites » ou « Blancos », pour reprendre les mots de Manuel Valls, n’en font plus partie. Donc cette majorité invisible, ces Blancs précaires ou pauvres, considérés comme appartenant à la « classe moyenne » sans en avoir les attributs réels, subissent un véritable enfermement culturel. À l’inverse, cette ethnicisation empêche de reconnaître l’émergence d’une classe moyenne issue des minorités.
GM : Les classes populaires se penseraient ethniquement plutôt que socialement ?
CG : C’est un peu plus compliqué que ça. La complexité de la réalité ne peut être abordée exclusivement sous l’angle social ou sous l’angle identitaire. Les catégories populaires blanches quittent les banlieues parce que personne n’a envie de devenir minoritaire, même s’il s’agit de minorités et majorités relatives (les populations minoritaires nationalement sont souvent majoritaires dans un espace donné). Beaucoup de gens, qui n’étaient pas les plus puissants socialement et économiquement, ont été exposés à un changement rapide et brutal de leur environnement, qui a provoqué ce sentiment tant décrié de « ne pas se sentir chez soi ». Il est toujours plus difficile de devenir minoritaire que de naître minoritaire. Cette transformation démographique a créé une insécurité culturelle majeure en milieu populaire. « L’autochtone » était hier un référent culturel pour les immigrés. Ce statut de « modèle » facilitait son acceptation de « l’autre ». En perdant ce capital symbolique qui conférait un avantage social à celui qui vivait là où il était né par rapport à celui qui venait d’ailleurs, il est devenu un minoritaire parmi d’autres.
GM : Pour finir « raciste », comme on le proclame régulièrement ?
CG : La gauche se trompe avec son discours moral sur le « racisme de l’ouvrier ». Elle devrait comprendre que quelqu’un qui gagne 1000 euros par mois ne perçoit pas l’immigration, le rapport à l’autre et à son environnement de la même façon que quelqu’un qui gagne 10 000 euros ! Le séparatisme culturel fonctionne à tous les étages de la société, mais il est traité différemment. La vieille dame qui vit en banlieue et exprime sa crainte devant le changement de son environnement est taxée de « raciste », tandis que le « bobo » qui vit dans son loft à Belleville et tient des discours hypocrites sur le multiculturalisme tout en envoyant ses enfants dans une école « hors secteur », est porté au pinacle. Cette inégalité face au mélange culturel est essentielle : si on a les moyens du séparatisme, on vit dans un espace où on est culturellement majoritaire, protégé par une frontière invisible et protectrice – ce qui permet d’afficher sa tolérance. Pour les « bobos » et les couches supérieure, cette frontière est assurée par le revenu. Les milieux populaires demandent, notamment à travers le vote FN, que l’État mette en œuvre cette frontière protectrice. On voit bien le décalage qui existe entre l’amour de l’ouverture proclamé dans tous les sondages sur le « vivre-ensemble » et le développement de ce grégarisme. La réalité de notre société fragmentée est assez éloignée de l’idéal républicain.
GM : Assistons-nous sur ces bases à la naissance d’un communautarisme « blanc » ?
CG : Le communautarisme « blanc » n’existe pas. Les Français restent hermétiques au racialisme de type anglo-saxon. La véritable question, c’est l’émergence d’une société multiculturelle où se déploient les stratégies d’évitement résidentielles. L’importance du vote FN dans des communes ou départements où les immigrés sont peu nombreux traduit la volonté de rester culturellement majoritaire sur un territoire. Ce phénomène est accentué dans nombre de communes rurales, par exemple en Seine-et-Marne, par la présence de nombreux ménages venus des cités de Seine-Saint-Denis qui craignent de voir arriver les familles issues de l’immigration extra-européenne dont elles ont, justement, voulu se séparer.
GM : Dans ces conditions, les enfants de l’immigration maghrébine et africaine ont-ils une chance de suivre un jour la même voie que les enfants de Polonais, Italiens, Espagnols et Portugais ?
CG : L’ascension des enfants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est déjà une réalité, même si, comme pour l’ensemble des classes populaires, elle concerne seulement une minorité. Néanmoins, le taux de diplômés ou l’accession à la propriété révèlent l’émergence d’une petite bourgeoisie issue de l’immigration maghrébine.
GM : Mais le « séparatisme » culturel que vous avez évoqué disparaît-il avec l’ascension sociale ?
CG : Toute la question est là. Les problèmes ne tiennent pas tant à l’intégration économique ou sociale de ces populations qu’à l’évolution de la société vers un modèle multiculturel. Contrairement à ce qu’une pensée magique républicaine nous a longtemps fait croire, les indicateurs de « mixité » ne sont pas très favorables. Michèle Tribalat a montré le caractère trompeur du taux de « mariages mixtes », qui comptabilise les mariages entre un Français d’origine maghrébine ou africaine et un ressortissant de son pays d’origine. Or, de telles unions traduisent plutôt un repli communautaire qu’une volonté d’exogamie. Si on ajoute à cette tendance l’ethnicisation des territoires, les chances de rencontres avec l’autre sont de plus en plus réduites. On peut le regretter mais c’est ainsi : la République assimilationniste a vécu, « l’autre » ne deviendra plus « moi ». C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le débat sur l’islam et sa visibilité.
IM : Cette fragmentation culturelle et sociale peut-elle dégénérer en guerre civile à bas bruit ?
CG : Non. Les pratiques séparatistes, l’érection de frontières invisibles traduisent plus une volonté d’évitement qu’une logique d’affrontement. Et le retour des classes populaires dans le débat annonce peut-être un durcissement du conflit social. Et c’est tant mieux. Face à la nouvelle géographie sociale des territoires, qui inscrit dans l’espace la fragmentation du corps social, il faut faire exploser la bulle du consensus politique. Le silence ne résoudra rien. Si on veut désamorcer la bombe, il faut débattre des antagonismes culturels, de la pauvreté sociale des classes populaires.
GM : Au bout du compte, le phénomène Marine Le Pen a au moins la vertu de rendre visible cette France des ouvriers et des employés « autochtones », écrasée par la mondialisation et effacée par l’omniprésence des banlieues ?
CG : Ce n’est pas faux. La montée du vote FN et le fort taux d’abstention traduisent la défiance des électeurs, dont 70 % ne croient plus les politiques capables de régler leurs problèmes. Ce qui signifie, et c’est fondamental, que le peuple ne s’est pas droitisé. Il se situe désormais en dehors du clivage droite/gauche. Les élites dirigeantes et intellectuelles de ce pays ne comprennent pas qu’en diabolisant le parti frontiste, elles l’ont placé à l’extérieur du champ de la bipolarisation, autrement dit hors du « système ». Or, c’est exactement l’espace politique dans lequel se pense une grande partie de la population et singulièrement les catégories populaires. Quand Besancenot et Mélenchon recueillent respectivement 1 % et 2 % des intentions de vote des ouvriers, Marine Le Pen séduit 36 % d’entre eux. C’est qu’en évoquant la précarité sociale mais aussi l’insécurité culturelle, elle leur parle. Alors, oui, cette France d’en bas se sert du vote FN pour revendiquer son existence.[/access]
Christophe Guilluy est géographe-consultant indépendant. Son dernier livre, Fractures françaises, a été publié en 2010 chez François Bourin éditeur.
Cet article a été publié dans Causeur magazine n°35 – mai 2011
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C’est parti ! Dans un clip à la mise en scène léchée, Arnaud Montebourg lance sa campagne en direction du peuple de gauche. Centrée sur la promotion de son livre Des idées et des rêves, la vidéo enchaîne les saynètes autour du candidat aux primaires socialistes. Au Parlement réuni en congrès à Versailles, au milieu d’agriculteurs charolais ou haranguant ses troupes, le partisan de la démondialisation tranquille s’en sort plutôt bien.
Sa nouvelle France, il la rêve à haute voix autour de quatre grandes priorités :
– un capitalisme coopératif mutualiste. A la sonorité toute proudhonienne, ce projet rappelle le bon vieux compromis fordiste des Trente glorieuses. Bref, l’époque dirigiste et ringarde où l’on se souciait moins de l’inflation que de la hausse des salaires. Dit comme ça, on signe volontiers.
– la mutation écologique de nos modes de consommation et de production. L’air de rien, la couleur verte ripoline adroitement une relocalisation massive de l’économie française. Finie les hérésies écologique et économique qui consiste à acheter des fruits marocains- en payant le prix du transport et de la conservation- pendant que nos petits cultivateurs croulent sous les dettes. Articuler le souci écologique au protectionnisme, voilà sans nul doute une piste à explorer. Espérons seulement que le Parti Socialiste ait le courage intellectuel de s’y atteler.
– l’instauration plébiscitaire d’une VIe République. Ici, j’avoue que l’enthousiasme laisse place au doute. Est-ce bien la resucée du projet esquissé avec Bastien François en 2005 ? Soit une parlementarisation de la Ve République qui rejouerait le vieux refrain du coup d’Etat permanent. A voir : avant de changer les institutions en place, encore faut-il les épouser pour pouvoir gagner. Montebourg, loin d’être un sot, a implicitement entériné cette doctrine en installant les primaires, une machine à présidentialiser en série !
– la coopération fraternelle entre les citoyens de la nation France. Ouf, on respire. A la différence de ses rivaux, Montebourg ne parle pas de « communautés ». Ni ne fait l’éloge du différentialisme. Il aime la France et le proclame haut et fort sans craindre les procès en sorcellerie.
L’informatique évolue tellement vite que nous nous ruinons à acheter des machines déjà obsolètes à la sortie de leurs emballages. La faute à la fameuse Loi de Moore (en gros le doublement de la puissance des microprocesseurs tous les dix-huit mois[1. Certains disent tous les deux ans, d’autres tous les 1,96 ans, mais bon, vous voyez l’idée, et surtout ses résultats] depuis les années 60), véritable moteur des redoutables technologies de l’information – grâce auxquelles les cinquante dernières années ont eu peu de choses à voir avec les cinquante précédentes.
Chacun peut l’observer, la croissance exponentielle de la puissance de nos machines électroniques (ordinateur, téléphone, console de jeu ou micro-ondes…) connaît depuis dix ans une accélération elle-même exponentielle. Nous sommes désormais rendus, comme disent les scientifiques, au « point d’inflexion » de la courbe exponentielle, ce moment crucial où la courbe grimpe quasiment à la verticale et où les compteurs s’affolent. En dix ans, notre connexion internet est passée du 56K (quand une page de texte sans images ni couleurs mettait une plombe à s’afficher) à la fibre optique ultrarapide, où toute la famille connectée simultanément n’arrive pas à épuiser la bande passante. En dix ans, Google est passé du statut de start-up entre potes nichée dans un garage à celui de maître du monde. En dix ans … mais on sait tout cela.
Ce qu’ignore à peu près totalement le grand-public, c’est que l’homme lui-même, jusqu’au cœur de ses cellules, va être impacté en profondeur par la Loi de Moore. Rappelez-vous : en 2003, Bill Clinton annonçait au monde un événement considérable. Le premier génome humain venait d’être décrypté. Un exploit technologique que d’aucuns pensaient impossible et qui aura tout de même nécessité treize ans de recherche et une poignée de milliards de dollars.
Aujourd’hui, le séquençage intégral de l’ADN d’un individu est une procédure assez simple, auquel vous et moi pouvons avoir accès pour quelques milliers d’euros en Belgique ou en Suisse (c’est interdit chez nous). Dans dix ans, un profilage ADN complet vous coûtera autant que la dernière paire de Nike… Ce sera l’avènement de la médecine personnalisée, du « sur-mesure thérapeutique ». Chacun pourra connaître son fardeau génétique, et les progrès de la science — eux aussi boostés par la Loi de Moore — permettront peu à peu d’éradiquer les maladies génétiques.
Pas besoin d’être docteur en informatique pour comprendre qu’en décryptant son ADN, l’homme s’est numérisé, de la même manière qu’on a numérisé la musique au format MP3 et les photos au format JPEG. En réduisant le contenu de son ADN à une suite de « 0 » et de « 1 », Homo sapiens a posé les pieds sur le tapis roulant de la post-humanité. Bientôt, les thérapies géniques permettront de réparer nos gènes. De l’homme « réparé » à l’homme « augmenté », il n’y a qu’un pas qui bien entendu sera franchi assez vite. Car, l’histoire l’a montré, l’homme ne renonce jamais à une technologie prometteuse. Avenir radieux ou cauchemar absolu, chacun percevra à sa manière la nouvelle humanité qui s’annonce …
Contrairement aux pays anglo-saxons, la France, où ces questions ne sont pas médiatisées, ne s’intéresse pas à ces problématiques. Il est pourtant crucial qu’un grand débat s’installe dans notre pays. Voulons-nous demeurer des bio-réacs ou céder aux sirènes mouvement « transhumaniste » qui prône l’amélioration de l’homme par tous les moyens ? Voulons-nous suivre José Bové et les anti-OGM, ou au contraire soutenir une technologie qui pourrait éradiquer la faim dans le monde ? Sommes-nous propriétaire de notre ADN, et si oui pourquoi n’a t-on pas le droit de se faire séquencer en France ?
Pour le moment, point de débat. Et quand débat il y a, les grands démocrates écologistes se chargent illico de le caricaturer ou de le censurer. L’année dernière plusieurs tentatives de réunions sur les nanotechnologies ont été perturbées par les Verts ou purement annulées. Nos lois bioéthiques (très restrictives) soutenues par les décroissants et autres tenants du sacro-saint principe de précaution sont des digues efficaces contre le raz-de-marée génétique qui s’annonce. Pas de danger, la France est à l’abri du progrès. Pendant que nous nous concentrons sur les primaires du PS et les tergiversations de Nicolas Hulot, les Américains et les Chinois investissent des milliards dans les technologies du vivant. Ils en récolteront les dividendes dans dix ou vingt ans, quand le secteur des « biotechs » sera le premier moteur de croissance mondial.
Tandis que nous déblatérons à n’en plus finir sur les bienfaits des légumes bio à la cantine, les Chinois déposent brevet sur brevet. L’avenir de l’humanité se jouera donc ailleurs, dans la zone Asie-Pacifique et la Silicon Valley. Houellebecq avait probablement raison : faute de réaction, la France est sans doute condamnée dans un avenir proche à subsister du tourisme et du commerce des espadrilles… L’Homo sapiens français du futur risque d’avoir du mal à financer ses thérapies géniques, et même, pour la grande masse d’en être privé. Parce qu’au début du XXIème siècle au nom des grands principes, et en particulier de celui dit « de précaution », on n’avait pas pris nos précautions…