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Pas de point Godwin pour Barak

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A l’occasion de la fête nationale israélienne qui aura lieu la semaine prochaine, les dirigeants politiques et militaires du pays accordent des longues interviews aux suppléments spéciaux des quotidiens, dans ce pays bizarre où les hebdos n’ont jamais pu se développer. Ehud Barak, le ministre de la Défense, ex-secrétaire général du parti travailliste et ancien chef d’état-major, s’est prêté lui aussi a ce rituel dans les colonnes d’Haaretz et en a profité pour livrer quelques réflexions sur la situation dans la région.

Question : le premier ministre Benyamin Netanyahu a plusieurs fois comparé la course aux armements iranienne au comportement de l’Allemagne nazie pendant les années 1930. Récemment, il a même dit que face à Téhéran, nous sommes aujourd’hui en 1938. Que pensez-vous de cette analogie historique ?

Ehoud Barak : Je n’aime pas la comparaison avec 1938, la situation n’est pas semblable. Si on suivait cette logique, quelle conclusion en tirer ? Rétrospectivement, un Juif allemand en 1938 aurait sans doute dû fuir son pays, or ici, en Israël c’est le contraire ! Je n’ai nullement l’intention de m’en aller d’ici !

Q: Et si l’Iran obtenait la bombe atomique, l’utilisera-t-il contre Israël ?

EB : Non ! Il ne la larguera pas ni sur nous ni sur aucun de nos voisins. En revanche, personne ne sait si on peut faire confiance à des ayatollahs armés des bombes nucléaires. Aussi longtemps qu’ils se sentent en sécurité on peut s’attendre à un comportement rationnel de leur part mais personne ne sait comment les leaders iraniens réagiront si un beau jour, dans leur bunker à Téhéran, ils croient que leurs jours au pouvoir sont comptés. Dans de telles circonstances, pourraient-ils décider d’utiliser l’arme atomique? Je ne pourrai pas répondre avec certitude à cette question.

Il ne faut pas céder à la panique. Même si un jour le Pakistan, en plein effondrement politique, se désintègre et que les Iraniens arrivent à mettre la main sur quatre bombes nucléaires. Et alors ? On se précipite tous vers l’aéroport Ben Gourion ? On ferme l’Etat d’Israël tout simplement parce que Téhéran a trouvé un raccourci dans sa course à l’arme atomique ? Absolument pas ! Même dans des telles circonstances Israël restera la puissance militaire la plus importante de la région.
Quant à l’avenir du régime des ayatollahs, le ministre israélien de la Défense estime qu’il finira par tomber. « Nous assistons aujourd’hui au début de la fin des dictatures arabes et celle de l’Iran suivra ».

Et puisqu’il s’agit d’une interview dans un contexte plutôt festif, Ehud Barak ne se prive pas – et ne prive pas les lecteurs non plus – d’une petite vacherie à l’encontre du président, l’inoxydable Shimon Peres. A propos de l’idée de ce dernier de laisser, dans le cadre d’un accord de paix, certaines colonies dans le territoire de l’Etat palestinien, Barak ne mâche pas ses mots : « Il a déjà commencé à réfléchir sur la possibilité qu’une partie des implantations restent. Pourquoi? Parce que ce serait une idée brillante ? Non, parce que c’est Peres, et qu’il lui paraît en ce moment que c’est ce qui l’aide à naviguer dans le besoin de toujours surfer sur la vague. Ce n’est pas réaliste. »

Zemmour, Ménard, Rioufol : au bûcher !

image : Grazia

Grazia, l’hebdomadaire voué à « la mode, la beauté, les people et le luxe » vient d’apporter sa pierre – précieuse – à la chasse aux néo-réacs du PAF. Comme ils sont pas beaux, pas bien habillés et pas people, on suppose qu’ils émargent à la rubrique « luxe » – catégorie « poule de ». Il était temps que la presse féminine contribue à cette œuvre de salubrité publique en s’emparant de ce marronnier de saison, qui rivalise en ce printemps, avec le salaire des cadres dans l’immobilier et le régime-miracle des francs-macs.

Bon, le confrère a de la bonne volonté, mais on ne peut pas dire qu’il se soit épuisé. Il est vrai que l’iconographie est plutôt inventive puisque, pour dénoncer ces « snipers de la haine » et, en attendant l’organisation de la minute du même nom, leur effigie est délicatement livrée aux flammes. L’argumentaire du papier commence à être connu, pour ne pas dire qu’il est un peu réchauffé mais je ne voudrais pas être désagréable. Comme je suis bonne fille, je vous fais un petit résumé.

Les néo-réacs ? Ils sont méchants. Ils sont puissants. Ils sont omniprésents. « On n’entend qu’eux ! » proclame d’une seule voix la planète médiatique. Comme dirait l’ami Basile, j’ai mis tous mes hommes sur le coup et je confirme : ces gens-là parlent trop, Gringo ! Si ça se trouve, le malheureux journaliste de Grazia officie sur une chaîne de télé et personne ne l’entend – ou ne se rappelle l’avoir entendu. En tout cas, ce fin limier affirme que « la chronique de Robert Ménard est le seul moment où i Télé dépasse BFM TV, sa concurrente directe ». Et vous savez quoi ? Ces patrons de médias qui pensent rien qu’à « la sacro-sainte audience », c’est tous des « hypocrites » (là coco, chez iTélé t’es tricard).

Il fallait s’y attendre, à force de laisser parler ces salopards, le résultat est là : « La menace Marine Le Pen plane. Et personne ne veut porter la responsabilité de son envolée dans les sondages. » Ben si, camarade, on est là pour ça ! Sinon, à quoi ça servirait que les néo-réacs se décarcassent ? (Bon sang, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu entre les mains une illustration aussi éclatante de la débilité journaleuse.)

Je reconnais que c’est très injuste. Trente ans de leçons de morale et de sermons compassionnels délivrés par des centaines d’éminences ont échoué à convertir le peuple aux beautés de la World Ideology. Et voilà qu’à moins d’une dizaine et en deux ou trois ans seulement, ces squatteurs d’ondes et d’écrans (faudrait savoir, on est grassement payés ou on squatte ?) ont réussi à pervertir l’opinion à coups de « propos rances et irresponsables ». Résultat, ce peuple qui a une cervelle d’oiseau se droitise, ce qui devrait être interdit par la loi, voire s’extrême-droitise. Des beaufs qui écoutent des salauds.

C’est pas pour me vanter, mais on est forts. J’ai oublié de vous le dire, puisque ça va sans dire, qu’outre votre servante, le commando démasqué par Grazia comprend les suspects habituels : Eric Zemmour, Robert Ménard, Ivan Rioufol et Eric Brunet. Nous bénéficions de salaires « plus que confortables » – pas assez en ce qui me concerne, à bon entendeur… – et des « bonnes grâces du pouvoir en place » – certainement, mais qu’on me file son numéro, à ce pouvoir-en-place, que je fasse sauter mes PV. Quand je pense à l’auteur de cette admirable enquête qui écrit bénévolement pour sauver la France pendant qu’on s’en fout plein les poches, je vous le dis, j’ai honte.

Ces « populistes de Café du commerce » ont un point commun : non seulement ils parlent des sujets trop sensibles pour être confiés au peuple, comme l’immigration, l’Europe ou l’identité nationale, mais ils défendent des points de vue non approuvés par le comité des idées correctes. Comme il faut bien mâcher le boulot du public, dont on ne vous dira jamais assez qu’il est bouché, s’ils prônent la réduction de l’immigration, ils sont forcément racistes et s’ils ont des doutes sur le mariage gay, c’est qu’ils sont homophobes. Selon Grazia, l’un d’eux aurait même osé « dire des vacheries sur la peste verte Eva Joly ». Merde, j’espère que c’est pas moi, le coup de la « peste verte ». De tels propos me semblent en effet incompatibles avec la possession d’une carte de presse. Vous croyez que j’exagère ? Même pas.

Les mous du genou du Nouvel Obs ou du Monde s’étaient contentés de désapprouver ; le confrère de Grazia (dont je dirais, si j’étais impolie, qu’il est quand même plus « con » que « frère ») réclame courageusement des têtes, avec un titre sans équivoque : « Faites-les taire ! » Je signale à la profession que « Foutez-les dehors ! » est encore disponible. Après, il restera « À mort les réacs ! » L’ennui c’est que comme ces gens sont de grands humanistes, ils sont contre la peine de mort (moi aussi d’ailleurs), mais peut-être seraient-ils prêts à tolérer une minuscule exception : après tout, les Israéliens ont pendu Eichmann.

« Je ne partage pas vos idées et je me battrai pour que vous ne puissiez pas les exprimer. » Etrange conception du pluralisme mais, après tout, le débat entre gens du même avis, c’est plus marrant. Notre Jean Moulin d’opérette explique finaud que RTL (qui emploie quatre des membres du « quintette » maudit) « se préoccupe de savoir si son célèbre slogan« Vivre Ensemble », n’est pas en train de virer au nauséabond « Vivre entre nous » ». (Et lui, il pourrait peut-être se préoccuper de savoir causer la France, non ?) L’ennui, c’est qu’il ne comprend même pas ce qu’il écrit, ce pauvre garçon : après avoir expliqué sur deux pages que c’était mieux avant, quand des gens comme nous ne cassaient pas l’ambiance, il en conclut que « nous » voulons « vivre entre nous » ? Je renonce. Il y a des jours où je me dis que, plutôt que d’avoir à répondre à de telles buses, je ferais mieux de rester avec mes copains. Même ceux qui ne sont pas réacs.

Ben Laden : qui sera le prochain Goldstein?

photo : Olivier Douliery/Abaca Press/MCT

Dans 1984 de George Orwell, qui reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité, l’archétype du traître, le génie du mal, le grain de sable dans les rouages de l’Angsoc de Big Brother s’appelle Goldstein. Il a été l’un des principaux compagnons de Big Brother dans la conduite de la Révolution avant de se retourner contre lui et de lui livrer une guerre sans pitié, menant des opérations de déstabilisation depuis l’étranger, organisant des attentats au cœur de Londres et exhortant les citoyens pourtant si heureux d’Oceania à la révolte.

Le lecteur se demande d’ailleurs si Goldstein, tout comme Big Brother, existe vraiment en tant que personne ou si c’est l’incarnation fictive de celui qu’il faut détester collectivement pour assurer la cohésion aléatoire d’une société elle-même minée par des contradictions intenables. Autrement dit Orwell montre, à travers ce personnage de Goldstein, opposant à la fois radical et complètement instrumentalisé par le pouvoir, la façon dont nos sociétés savent intégrer leur part de négatif pour continuer à avancer dans la bonne conscience la plus totale.

La Minute de la Haine

Dans 1984, Goldstein est la vedette d’une cérémonie bien particulière qui est la Minute de la Haine. Chaque jour, chaque citoyen sur son lieu de travail est prié de se rendre dans une salle de projection où il va exprimer en groupe sa détestation absolue de la figure honnie en hurlant des slogans haineux et en crachant sur l’écran. Cette Minute de la Haine est d’ailleurs un moyen pour la Police de la Pensée de détecter ceux qui ne communient pas suffisamment dans la détestation de ce qu’il faut détester.

Goldstein est aussi un opposant très utile parce que sa haine du système de Big Brother est telle, ses propos et ses actes tellement effroyables, qu’il rend impossible toute critique car critiquer reviendrait à adhérer à ses
thèses monstrueuses.
Ces dernières années, nous avons connu de nombreux Goldstein

En France, Goldstein s’est longtemps appelé Jean-Marie Le Pen. Jean-Marie Le Pen avait été inventé par Mitterrand puis entretenu par le discours sécuritaire de la droite pour empêcher de penser toute alternative crédible à l’ensemble RPR-UDF puis UMP ou au Parti Socialiste. Ce dispositif a permis d’éliminer tous ceux qui pouvaient incarner le « troisième homme ». On faisait monter en puissance Goldstein dans les sondages et c’est ainsi que Chevènement ou Bayrou perdaient tout espoir d’incarner une alternative crédible. Le Pen, Goldstein, même combat. Quand, au soir du 21 avril 2002, le scénario a failli déraper et que Goldstein s’est retrouvé au second tour, on a, comme dans le roman d’Orwell d’ailleurs, transformé la Minute de la Haine en Semaine de la Haine et ce fut la fameuse « quinzaine antifasciste » qui vit l’électeur de gauche se précipiter vers les urnes pour faire barrage à la Bête Immonde.

Sur le plan international, les Goldstein furent légion, notamment lors de la guerre en Yougoslavie. On se souvient évidemment de Karadzic et de Mladic (ce dernier court toujours mais n’intéresse plus grand monde, dirait-on) chez les Serbes de Bosnie. Leurs exactions avérées rendaient absolument impossible toute réflexion sur les vraies raisons de l’explosion de la Yougoslavie ou sur les horreurs commis par d’autres, comme les Croates quand ils chassèrent les Serbes de Krajina. De même, au moment de la guerre du Kosovo, l’intervention de l’Otan fut en partie motivée par l’épuration ethnique privée que menait le Goldstein du moment, Arkan, un super-méchant que l’on aurait pu croire sorti d’un SAS avec sa femme chanteuse et les supporters de son club de foot transformés en Tigres noirs avec fusils d’assaut et gros 4X4.

Une des caractéristiques de Goldstein est qu’il connaît une mort violente ou suspecte. Arkan est mort assassiné devant un grand hôtel tandis que Milosevic lui-même, président de la Yougoslavie avec lequel on négociait avant qu’il ne devienne un criminel de guerre, est mort en prison à la Haye, d’une crise d’hypertension. Dommage pour la fin d’un procès pourtant bien intéressant.

Que dire aussi d’un Goldstein particulièrement réussi, Saddam Hussein, qui après avoir été traité, pendant la guerre Iran/Irak des années 1980 comme la pointe avancée de la lutte de l’Occident contre l’obscurantisme chiite, a fini vingt ans plus tard pendu par les mêmes chiites dans une exécution complaisamment filmée.

Tuer un ennemi est une victoire, pas une fête

Ben Laden fut évidemment le Goldstein le plus réussi des dernières décennies. Depuis 1998, date à laquelle il fit exploser deux ambassades américaines en Afrique de l’Est, et encore plus depuis le 11 Septembre, il était devenu l’ennemi absolu. Il y avait de quoi, direz-vous et vous aurez raison. En même temps avec un ennemi tel que lui, il devenait absolument impossible de penser les rapports entre le Nord et le Sud, l’Occident et le monde arabo-musulman, Israël et la Palestine autrement qu’en termes de choc des civilisations, ce qui arrangeait bien les idéologues néoconservateurs du temps de Bush.

Le « Printemps arabe » a changé la donne, et c’est tant mieux. Ben Laden est mort et c’est tant mieux aussi. Même si on aurait préféré pour lui le sort d’Eichmann et un procès exemplaire qui aurait dissipé les fantasmes que ne manqueront pas d’entretenir les conditions rocambolesques de sa mort et de la cérémonie funèbre et maritime qui s’en est ensuivie. Même si on aurait préféré, également, ne pas voir les scènes de liesse dans la rue américaine qui ne sont jamais que le reflet symétrique des scènes de liesse qui eurent lieu dans certains pays arabes après le 11 septembre. Je ne sache pas qu’on ait dansé dans les rues de Tel-Aviv ou de Haïfa après la pendaison d’Eichmann.
Tuer un ennemi est une victoire, pas une fête.

En ce qui concerne Ben Laden, et c’est là aussi une des caractéristiques du Goldstein d’Orwell, on lui accorde d’autant plus d’importance qu’il a de moins en moins de puissance. On a peut-être tué un symbole mais certainement pas un chef de guerre enfermé dans un QG et donnant ses ordres à ses troupes à travers une chaine de commandement clairement définie. Penser que la mort de Ben Laden signe l’acte de décès d’Al Qaïda, c’est un peu comme croire que tuer le clown Ronald Mc Donald entrainerait la fermeture de tous les fast-foods de la marque à travers le monde.

Celui que les Américains avaient équipé en missiles Stinger contre les Soviétiques, celui dont la famille entretenait de cordiales relations d’affaires avec la famille Bush, était devenu le Génie du Mal officiel. Il n’est plus là. Un seul Goldstein vous manque et tout est dépeuplé.

La succession est donc ouverte au bal des Affreux. De l’Iran à la Corée du Nord, les prétendants ne manquent pas. Et comme nous avons a terriblement besoin d’eux pour éviter de nous regarder en face, on ne devrait plus tarder à connaître le nom du successeur.

Printemps arabe, hiver des chrétiens

photo : The Catholic Sun

Le serial-prophète Emmanuel Todd triomphait il y a quelques semaines sur France Culture en déclarant que les révolutions arabes étaient une catastrophe pour les islamophobes. C’est parfaitement faux, à moins qu’il ait voulu dire que ceux qui redoutaient de voir l’islam politique des islamistes prendre trop d’importance dans le processus de démocratisation des pays arabes risquaient de voir leurs pires craintes se confirmer. À vrai dire, on préférerait que les révolutions arabes soient une catastrophe pour les islamistophiles, mais elles n’en prennent guère le chemin. C’est bien autour de l’islam que paraissent s’organiser les forces politiques les plus dynamiques dans les pays arabes touchés par ce Printemps tant célébré de ce côté-ci de la Méditerranée[1. Au passage, notons que selon un sondage réalisé pour Nouvelobs.com les Français, malgré la vague d’islamophobie qui paraît-il submerge notre pays, se montrent dans leur grande majorité (63%) emballés par ce printemps arabe, les enthousiastes étant particulièrement nombreux à gauche et dans les classes les plus éduquées].

Les chrétiens d’Orient, bien qu’ils soient dans l’ensemble eux aussi plus éduqués que leurs compatriotes, sont plus circonspects. Selon Georges El-Choueifati, un chrétien maronite libanais, fondateur de l’association du Frère Estephan Nehme[2. Qui vise à rapprocher paroisses françaises et paroisses du Proche et du Moyen-Orient], « si les chrétiens d’Orient, plus occidentalisés que leur compatriotes, aspirent pour la plupart à la liberté politique que promettent ces mouvements populaires, ils redoutent aussi l’avènement de régimes dont les leaders afficheraient ouvertement leurs convictions islamistes ».

Le dilemme politique auquel sont confrontés les pays arabes abritant des minorités religieuses est à la fois simple et cruel : alors que la tyrannie protège généralement les minorités, la liberté est souvent accompagnée de leur persécution. La démocratie arabe naissante semble fondée sur une union nationale cimentée par une religion dominante et identitaire (à l’image de ce que fut longtemps l’orthodoxie en Grèce) tandis que la dictature encourageait un certain pluralisme qui lui valait la reconnaissance, la loyauté et le soutien des protégés du régime.

C’est notamment le cas en Syrie où le régime alaouite, incontestablement tyrannique, protège néanmoins les chrétiens qui pour la plupart ne redoutent rien tant que l’arrivée au pouvoir d’une majorité sunnite vindicative. Selon certains témoignages difficiles à confirmer, des églises seraient menacées et l’un des slogans les plus populaires des manifestants serait : « Alaouites au cimetière, chrétiens à Beyrouth. »

Si, au sujet de la Syrie, on en est aux suppositions, en Egypte, les problèmes sont malheureusement avérés : aujourd’hui, seule l’armée paraît être en mesure de protéger plus ou moins bien les Coptes contre les exactions des islamistes.

On a récemment vu des Egyptiens musulmans de la région de Qena manifester avec succès pour refuser la nomination d’un gouverneur chrétien pour succéder à l’ancien gouverneur de l’ère Moubarak, également chrétien. On a d’abord reproché au nouveau gouverneur sa proximité avec l’ancien régime, puis les accusations se sont focalisées sur sa confession chrétienne : on l’accusait préventivement d’être porté sur la boisson. Au nom de la toute nouvelle toute belle démocratie égyptienne, la majorité musulmane locale exigeait un gouverneur qui lui ressemble, c’est-à-dire musulman.

Dans un article intitulé « À Qena, malgré la « révolution » la peur demeure pour les Coptes », La Croix développe la thèse selon laquelle ce n’est pas malgré, mais de plus en plus à cause de cette révolution printanière que les Coptes, toujours suspects aux yeux de leurs compatriotes de compromission avec l’Occident, ont aujourd’hui peur. Ce ne sont pas les manifestations de salafistes devant les églises, plus massives chaque vendredi, qui vont les rassurer. Et encore moins la recrudescence de la violence. Il y a quelques semaines, des Coptes ont été tués par balles par des gens qui ne supportaient pas que des chrétiens aient manifesté après l’incendie criminel d’une de leurs églises. Les Frères musulmans, qui viennent de créer leur parti politique (Liberté et Justice), ont oublié leur promesse de ne pas présenter de candidats dans plus d’un tiers des circonscriptions. Désormais ils visent la moitié des sièges disponibles aux prochaines élections législatives[3. pour donner une idée de leur plateforme politique, l’un de ses dirigeants a récemment déclaré qu’il prônait l’application de la Charia et des châtiments divins pour la nouvelle Egypte, avant de se rétracter d’une façon bien peu convaincante].

Dans un dialogue avec Abdelwahab Meddeb publié récemment dans Le Monde, Tariq Ramadan explique que « [dans le monde arabe] la sécularisation est historiquement associée à la colonisation ou à la dictature ». Inversement, le droit de pratiquer dans l’espace public et la possibilité, pour la religion, de jouer un rôle politique, peuvent être considérés comme émancipateurs. Ce qui explique que le discours religieux soit le plus crédible politiquement de la Tunisie à la Syrie en passant par la Libye.

L’exclusion des chrétiens des nations arabes au moment même où elles semblent arriver à maturité, serait l’issue tragique d’une longue histoire. Au XIXème siècle, en raison notamment de l’existence parmi eux d’une bourgeoisie, acteur majeur et nécessaire des cristallisations nationales partout dans le monde, les chrétiens jouent un rôle essentiel dans le nationalisme arabe, organisant alors les forces politiques visant à affranchir les peuples arabes, non pas de la tutelle occidentale, mais de la tutelle ottomane. Ainsi, c’est un catholique libanais, Ibrahim al-Yazigi, qui écrivit « Arabes, réveillez-vous », chant autrefois célèbre qui aurait pu servir d’hymne aux révolutions arabes en cours.

Pour les promoteurs du nationalisme arabe, les nations occidentales font office de modèles. Les chrétiens espèrent alors que le sentiment d’appartenance arabe fortifié par la création d’une langue commune (qui donnera naissance à l’arabe standard moderne), constituera un ciment unificateur pour les citoyens de confessions différentes. Aujourd’hui, c’est une Turquie formellement laïque mais massivement musulmane qui est mise en avant comme un modèle possible pour les nouveaux régimes, et seuls quelques intellectuels arabes résidant en Occident tentent d’inciter les peuples arabes à s’inspirer des démocraties libérales à l’européenne, sans susciter beaucoup d’écho ailleurs. Rappelons qu’en un siècle, la Turquie, aujourd’hui dirigée par un parti islamiste démocratiquement élu, a presque complètement éradiqué le quart chrétien de sa population. Que l’on puisse, sans se poser de questions, s’enflammer pour le modèle turc, surtout lorsqu’il est appliqué à des pays qui abritent des minorités religieuse, laisse songeur.

Aujourd’hui, au Moyen-Orient, les chrétiens ne sont plus des acteurs de l’histoire. Même au Liban ils ne sont plus qu’une force d’appoint – d’ailleurs divisée – pour les chiites ou les sunnites. Finalement, ce printemps arabe n’aura fait que hâter le processus de liquidation du rôle politique des chrétiens. Aujourd’hui ceux-ci voient se réaliser leur pire cauchemar : l’avènement d’un islam politique par le moyen – le réveil des peuples arabes – sur lequel ils comptaient autrefois pour l’éviter !

La France qui joua dans son histoire le rôle éminent de puissance protectrice des chrétiens d’Orient doit-elle ici encore faire l’autruche et se désintéresser de leur sort ? Il ne s’agit pas bien sûr de défendre en quelque manière que ce soit la légitimité de dictateurs qui font tirer sur leur population, mais de constater que le sens de l’Histoire est souvent obscur et alambiqué, et d’en tirer les conséquences. A priori et en elles-mêmes, les révolutions ne sont annonciatrices d’aucun lendemain qui chante. L’Histoire occidentale fut un long cauchemar dont nous ne sommes pas sûrs de nous être éveillés. Il y a peu de chances qu’il en aille autrement pour les peuples non-occidentaux.

Voir Abbottabad et mourir

Abbottabad
Abbottabad, son World Trade Center.

Le 2 mai, sur les coups de 1 h 30 du matin, la petite ville pakistanaise d’Abbottabad a connu la nuit la plus agitée de son histoire. Je ne veux pas détruire une réputation mais, la plupart du temps, il ne se passe pas grand chose à Abbottabad. Il y a bien une garnison et une académie militaire – l’une des toutes premières du pays. Mais, comme là-bas le troufion pakistanais picole encore moins que l’élève officier, l’Abbottabadais moyen ne court pas le risque d’être réveillé en pleine nuit par des grappes de bidasses en bordée, pissant tout leur saoul et braillant à tue-tête la version ourdoue du Curé de Camaret – qui doit, là-bas, faire imam à Shekhupura ou à Bahawalpur, enfin curé d’un bled paumé qui trompe son ennui en comptant ses Bretons, ses menhirs et son port de pêche. On s’emmerde ferme à Abbottabad.

Et puis, le 2 mai, en pleine nuit, tout a basculé. Des hélicos, des tirs. En moins d’une heure, tout était plié : Abbottabad se retrouvait, sans même être sortie de son sommeil, au centre de l’actualité mondiale. Il y a des municipalités, partout dans le monde, qui tentent, par tous les moyens, de faire parler d’elles. Elles organisent kermesses bio, festivals d’art contemporain, vide-grenier et courses en sac – souvent les trois en même temps –, attendant la consécration de l’entrefilet placé ailleurs que dans les pages nécrologiques du canard du coin. Quand on songe ce qu’il faut d’efforts et de ténacité au moindre patelin pour bénéficier d’une couverture médiatique de niveau cantonal, on se dit qu’à Abbottabad on a le cul bordé de nouilles. Bertrand Delanoë se serait trouvé maire d’Abbottabad qu’il n’aurait pas manqué l’occasion. Une djihad pride, peut-être. Un Abbottabad-Plages, sans doute – le sable ne manque pas. Ce qu’il faut, c’est accompagner le mouvement avec de l’événementiel et ne pas trop se poser de questions.

Des questions, Washington ne s’en pose pas beaucoup en ce moment. Enfin si, la Maison Blanche s’en pose justement trop pour qu’elles soient totalement honnêtes. Tout a commencé lorsque l’Administration Obama a dépêché son porte-parole pour expliquer quel soin l’US Navy avait pris à respecter scrupuleusement les prescriptions musulmanes en matière d’obsèques. On s’assied sur le cinquième Commandement (« Tu ne tueras point »), mais on a ses scrupules de chaisières : et vas-y que je te toilettemortuairise le mort, que je te l’enlinceule et que je te le balance par-dessus bord. Manque de bol, le cadavre musulman, comme son homologue juif et chrétien, n’aime pas nager. Il préfère la terre. Plates excuses : on ne savait pas, vous savez, nos boys ont beau être américains, ça reste des militaires.

Puis, voilà qu’on en vient à annoncer que l’Administration va prochainement rendre publique une photo du mort. On serait même en train de la choisir. On hésite, on tergiverse. Jay Carney, porte-parole de la Maison Blanche, va jusqu’à déclarer que la photo de la dépouille est « atroce ». Du coup, on est moins scrupuleux sur l’islam et ses réticences à la photographie et à la représentation du vivant, fût-il un peu mort d’ailleurs… Puis, Barack Obama intervient himself et décide de ne pas montrer les photos, tandis que Sarah Palin réclame de voir le trophée.

Soins mortuaires, choix de la photo du macchabée, les précisions apportées par Washington peuvent paraître étranges, pour ne pas dire saugrenues. Mais là n’est pas l’essentiel. Elles occultent une autre question qu’on ose à peine se poser : pourquoi avoir exécuté aussi expéditivement Ben Laden ?

On comprend volontiers que l’opinion publique américaine ait voulu se payer la peau de ce salaud commanditaire de la tragédie du 11 septembre 2001. La vengeance est un sentiment naturel, et la mort appelle la mort. Mais la légitimité de la vengeance populaire n’est pas la légitimité des Etats. Les Etats ont précisément été institués à une fin : que la vendetta ne soit pas la règle et que ne règne pas universellement la loi de la guerre de tous contre tous.

Ainsi le procès de Nuremberg a-t-il représenté le summum de l’idée suivant laquelle le droit doit toujours l’emporter sur la barbarie. Quelques années plus tard, le procès de Tokyo a jugé, de mai 1946 à novembre 1948, les criminels de guerre nippons – Hiro-Hito et la famille impériale en étant exemptés par Douglas MacArthur pour des raisons de realpolitik. Dans l’un et l’autre cas, l’Administration américaine aurait pu procéder comme elle vient de le faire au Pakistan : nul n’aurait versé une seule larme pour le maréchal Goering ou le général Yamashita. Le tribut du sang payé par les Etats-Unis dans la guerre contre les Allemands et contre les Japonais était sans commune mesure avec les attentats du 11 septembre 2001, aussi effroyables furent-ils. Or, dans l’immédiate après-guerre, ce fut réellement la force des Etats-Unis de ne pas céder à la vengeance, mais de réclamer justice. Toute la justice, rien que la justice.

Si l’on comprend bien ce qui vient de se passer au Pakistan, Barack Obama vient d’adresser au monde un message : la page ouverte lors du procès de Nuremberg est, désormais, tournée. Le président américain a eu beau pleurnicher, pendant sa campagne, sur le sort que G.W. Bush réservait aux prisonniers de Guantanamo, il ne fait pas mieux aujourd’hui. Il sonne le glas de la justice pénale internationale et porte un coup décisif à l’idée que les droits de l’Homme sont incompatibles avec l’action directe.

Evidemment, les droits de l’Homme, Oussama Ben Laden s’en moquait comme de sa première djellaba ; il n’était pas le dernier à en refuser les avantages à ses innombrables victimes. C’est justement parce qu’il les niait et les réfutait qu’il fallait lui en faire pleinement bénéficier. Cela s’appelle le triomphe de la civilisation sur la barbarie.

On dira, bien entendu, que ce ne sont là que des questions de grands principes. Et l’on aura raison, parce que ce sont des questions de principes.

Parlons donc renseignement, raison d’Etat et autres utilités. Quand on met la main sur l’ennemi public n° 1, on n’a rien à lui demander ? On n’a pas une petite discute à se taper avec lui, en poussant la convivialité à trinquer avec lui au penthotal, dans une cave à peine éclairée par une gégène dont la frêle lueur invite à la confidence ? On n’a pas à lui extorquer, par tous les moyens, des informations qui seraient utiles, par exemple, au démantèlement de son organisation ou à la prévention d’actes terroristes à venir ?

Visiblement, la priorité de l’opération menée le 2 mai au Pakistan ne concernait donc ni le renseignement ni la lutte antiterroriste. Abattre Ben Laden était un objectif politique et militaire en soi. Ce que l’on peut donc juste savoir, c’est que Barack Obama a satisfait la soif de vengeance de son opinion publique. Cela valait bien un détour par Abbottabad, charmante bourgade, un peu ennuyeuse.

Causeur n°35 : On a retrouvé la fracture sociale !

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Ce numéro 35, c’est la classe ! Et pas n’importe laquelle, la classe ouvrière, s’il vous plaît. Les ouvriers existent-ils encore ? Et si oui, pourquoi tout le monde les oublie-t-ils entre deux campagnes présidentielles? Quid des prolos déçus du sarkozysme, de ceux qui sont tentés par Marine, de ceux qui votent toujours rouge pour que ça bouge? En quoi les flux migratoires et la mondialisation marchande ont-ils bouleversé la classe ouvrière, d’un point de vue économique politique ou encore symbolique? Autant de sujets abordés à fond dans le dossier de ce numéro 35, introduit par un éditorial d’Elisabeth Levy qui annonce la couleur -Classes populaires, classes populistes- et enrichi d’un long entretien où l’étonnant géographe Christophe Guilluy explique à Gil Mihaely et Isabelle Marchandier que si le prolo façon Gabin n’est plus, les classes populaires, elles, n’ont pas dit leur dernier mot.

A part ça ? Et bien toujours 100% d’articles inédits dans un éventail de thématiques qui va de la religion écologique à Stanley Kubrick en passant la guéguerre OM-PSG, et le tout, encore et toujours sur 48 pages bien remplies et exquisément maquettées.

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L’avenir ? La IVe République !

C’est le casse-tête de tout meccano institutionnel : comment arbitrer entre représentativité et gouvernabilité, c’est-à-dire dans un jeu à somme nulle ? Plus les institutions sont représentatives des divergences au sein de la société, plus il est difficile de dégager un compromis, donc une majorité qui soutienne et accompagne le pouvoir exécutif. Le mode de scrutin n’est donc pas, loin s’en faut, un détail technique, mais un choix politique qui traduit l’importance relative que l’on accorde à la stabilité et à la justice. Avec le scrutin uninominal à deux tours – censé favoriser un bipartisme aussi confortable pour les gouvernants que rassurant pour l’esprit −, la France a clairement donné, en 1958, la priorité à la stabilité. Les Français voulaient être bien gouvernés.[access capability= »lire_inedits »]

Aujourd’hui, ceux-ci découvrent qu’au moins un quart d’entre eux ne sont pas représentés à l’Assemblée nationale et que la gouvernance du pays n’en est pas pour autant satisfaisante, pour le dire pudiquement. Autrement dit, qu’ils se font avoir doublement. Et on ne voit guère pointer à l’horizon un homme providentiel dont la légitimité charismatique compenserait la carence de légitimité démocratique.

En bref, la Ve République ressemble de plus en plus à un marché de dupes dans lequel le déficit démocratique va de pair avec l’immobilisme – parfois très agité – des gouvernants. La place du Front national dans la vie politique est le symptôme le plus criant du mal : alors que, depuis 2002, il séduit, au fil des consultations, 15% à 20 % des électeurs, il est tout simplement exclu du jeu politique, n’ayant aucun député et un seul conseiller général[1. S’il en va différemment pour les Conseils régionaux et le Parlement européen, c’est précisément parce que, dans les deux cas, les élections se font par liste et avec une forte dose de proportionnelle]. La raison de ce « scandale démocratique » est simple : alors que les autres « petits partis » peuvent monnayer leur désistement, leur entrée au gouvernement, leur abstention ou leur soutien, parfois dans le cadre de marchandages peu ragoûtants, et obtenir ainsi des élus ou des maroquins sans avoir à atteindre avec leurs petits bras la barre des 50 %, le parti de Marine Le Pen est seul. On ne saurait évidemment pas obliger un parti à s’allier à un autre. Tant que les règles du jeu ne changeront pas, le Front ne pourra donc compter que sur l’indiscipline des électeurs pour envoyer des élus à l’Assemblée. Ce n’est pas négligeable : la révolte à basse intensité qui monte dans le pays ne peut que favoriser un parti qui a beau jeu de se présenter comme le seul véritable adversaire du « système » quand, justement, les représentants du « système » répètent en boucle qu’il n’est pas « un parti comme les autres ». Après des décennies de gestion par la droite et la gauche raisonnables, avec les résultats que l’on sait, les Français pourraient précisément trouver que ce « pas comme les autres » est, en soi, assez tentant.

Certes, on n’en est pas là. En attendant, pour la grande alliance des gens convenables qui s’auto-décernent des brevets de républicanisme et s’autorisent à désigner le mouton noir – qui, lui, ne serait pas « républicain » − 20 % des électeurs n’existent pas ou, à l’extrême limite, comme des brebis égarées qu’il conviendrait de rééduquer. Au fait, cette prétention à trier, au sein du peuple souverain, entre le bon grain est l’ivraie, est-elle bien républicaine ?

On peut aussi se demander si le prix payé en termes de démocratie pour une stabilité dont les bénéfices ne sont pas si éclatants que cela n’est pas franchement exorbitant. En effet, ce merveilleux bipartisme qui semblait être le seul moyen de rendre vaguement gouvernable le pays aux milles fromages du Général (qui en recensait un peu moins, me semble-t-il) a eu comme résultat de convaincre nombre d’électeurs que deux écuries se succédaient au pouvoir pour mener peu ou prou la même politique : c’est le règne de « l’UMPS », expression dont on ne sait plus qui l’a inventée, mais que Marine Le Pen a eu l’intelligence de faire sienne. Et il faut bien dire que cette analyse, un peu caricaturale, n’est pas totalement dénuée de fondement.

On me dira qu’aux Etats-Unis, la vie politique est encore plus coulée dans l’acier du bipartisme. En réalité, non seulement il y a en fait 50 partis démocrates et 50 partis républicains dont les contours idéologiques varient d’un État à l’autre, mais on ne sait pas ce que sera l’avenir du mouvement Tea Party. Surtout, le duopole partisan est compensé par de vastes espaces de liberté (de parole et d’action) qui permettent l’expression des différences : fidèles à la devise de leur République, « E pluribus unum », les Américains revendiquent le pluralisme de leur société et de leur culture. Il est vrai que ces différences coexistent d’autant mieux qu’elles savent s’effacer au nom d’une croyance partagée dans le rêve américain et dans une commune allégeance au drapeau − que l’on aimerait parfois observer de notre côté de l’Atlantique.

Mais revenons à notre pays qui, au nom des droits de l’homme qu’il se targue d’avoir apportés au monde, condamne à l’inexistence politique une partie de ses citoyens. Ce rejet des opinions dissidentes hors de l’arc républicain révèle la peur que la France a d’elle-même, comme si laisser les points de vue s’exprimer dans leur diversité était une menace pour la paix sociale et la cohésion nationale. En somme, pour que la République soit « une et indivisible », il faudrait que la société le soit aussi. Or, c’est tout le contraire !

Plus de deux siècles après la Révolution, plus d’un siècle après la loi de 1905, la culture politique française est toujours surdéterminée par la peur d’une guerre civile, d’un éclatement de la société en communautés égoïstes qui aboutiraient au retour de deux Frances ennemies.

Machiavel a noté que la véritable force de la république romaine était l’intensité de ses querelles intérieures bien plus que son unité de façade. Selon le penseur florentin, « la pensée qui resplendit dans les périodes les plus glorieuses de la Rome républicaine, celle qui dans les douze tables consacre une des premières affirmations, quoiqu’imparfaite encore, des droits de l’homme, suscite la lutte entre patriciens et plébéiens […]. Ce fut une lutte qui ne dégénéra presque jamais en guerre civile, qui créa le tribunat, l’appel au peuple, la mise en accusation des magistrats abusant de leurs pouvoirs; lutte toujours dominée par un si grand amour de la patrie qu’elle suscita les plus grands prodiges d’héroïsme et de sacrifice, que le monde pourra peut-être égaler, mais jamais surpasser. » Ils étaient grands car ils assumaient leurs désaccords – ce qui ne les empêchait évidemment pas de les régler souvent à coups de poison ou d’épée. Machiavel n’était pas un droit-de-l’hommiste béat ni un démocrate radical. Peut-être devrions-nous nous approprier cet enseignement et chercher, plutôt qu’à étouffer le débat, à le contenir dans les limites de l’acceptable – c’est-à-dire celles que nous jugeons collectivement comme telles. Mais il est absurde d’autoriser un parti à briguer les suffrages des électeurs pour décréter qu’il est immoral de lui donner sa voix.

Ce mystère et ce don de la pluralité humaine qui les dépasse, au lieu de le redouter, nos gouvernants devraient donc feindre de l’organiser. Voilà pourquoi la France doit, à mon avis, revenir à un véritable régime parlementaire, c’est-à-dire à un mode de scrutin reposant largement sur la proportionnelle . On me dira que François Mitterrand, en faisant un pas dans cette direction en 1985, a suscité des protestations indignées dont on perçoit encore les échos : il serait en quelque sorte l’inventeur du FN, comme si un phénomène politique de cette ampleur pouvait être le fait du prince. Je ne suis pas naïf au point d’ignorer que le Moïse des socialistes n’était pas animé par de nobles sentiments démocratiques mais par l’ambition de semer la pagaille à droite et de refaire l’unité de son camp autour d’un consensus moral. Mais tant pis, je préfère avoir raison avec Mitterrand que tort avec Aubry, Fillon ou les autres.

Oui, je l’avoue, je souhaite un retour à la IVe République qui, malgré sa légende noire, n’a pas tant démérité. Certes, en douze ans, elle a connu 24 gouvernements dont aucun n’a duré plus de seize mois et s’est montrée incapable de maîtriser la crise algérienne – mais est-on si sûr qu’une Ve présidée par Mitterrand, Chirac, Sarkozy ou les autres aurait fait mieux ? N’oublions pas que c’est sous ce parlementarisme si décrié qu’ont commencé les Trente glorieuses, dont la monarchique Ve République a pu recueillir les fruits. Et n’exagérons pas les vertus d’institutions qui allaient si bien au Général mais sont peut-être un costard un peu grand pour ses successeurs. Sommes-nous si sûrs que nos présidents méritent qu’on se soucie de leur donner les moyens de gouverner au sacrifice de la justice la plus élémentaire ?

Cessons de chercher un Père quand nous ne savons plus très bien quel rêve national il incarnerait. Parvenues, pour le meilleur et pour le pire, à « l’égalité des conditions » annoncées par Tocqueville, nos démocraties ne produisent pas tant de candidats à une fonction qu’on puisse encore qualifier de « suprême ». Acceptons nos divisions sans chercher à les camoufler dans des usines à gaz politiques comme l’UMP et, dans une moindre mesure, le PS. Cessons de nous observer dans un miroir déformant. Si nous affrontions notre véritable image, nous découvririons que la France, si elle est moins flamboyante que nous le voudrions, reste une très belle fille.[/access]

Das Kapital von Audrey Vernon

En période de crise, il est de bon ton de revenir à Marx. Confiscation de la plus-value, baisse tendancielle du taux de profit et armée de réserve du capital reviennent sur le devant de la scène comme si le prolétariat était réapparu avec la crise du turbocapitalisme.

Vendredi 6 mai à 22 heures, alors que le gratin de la finance et du people vulgaire célébrera l’élection de Nicolas Sarkozy, des légions d’irréductibles marginaux commémoreront l’anniversaire de Karl Marx. Cela ne nous rajeunit pas mais il aurait fêté ses193 ans la veille.

Pour l’occasion, Audrey Vernon, déjà auteur d’un spectacle aux accents marxo-rothschildiens – Comment épouser un milliardaire ? – remet le couvert au Sentier des Halles. Assez des exégèses convenues des marxistes de salon. Miss Vernon nous ramène à l’essentiel: la vie d’un Marx enfin délesté de son œuvre !

Audrey Vernon a composé une lecture à partir de lettres personnelles inédites en français. Pour une poignée de dollars, pardon d’euros, vous aurez donc droit au récit des aventures enflammées de Marx, de son épouse Jenny, d’Engels et de leur fidèle gouvernante Hélène Demuth. Les mystères de l’ADN étant insondables, vous vous demanderez quel Saint Esprit matérialiste a bien pu féconder Hélène pour donner naissance au petit Friedrich Demuth.

De quoi ravir les fanatiques de la Sainte Famille marxienne, les inconditionnels des Feux de l’amour et tous les amoureux des beaux textes.

Vous avez aimé la voix suave du documentaire de Paris Première sur le calendrier Pirelli… Vous adorerez Marx et Jenny lu par frau Audrey !

Ben Laden : Obama ment au monde entier

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image : contactink

Après la guerre secrète, la guerre psychologique: difficile, voire impossible de démêler le vrai du faux dans les mille et une versions qui circulent autour de la fin de parcours d’Oussama Ben Laden. Et on ne se fiera donc pas a priori aux preuves formelles des uns (cf la fameuse « photo » d’Oussama mort diffusée par la télé pakistanaise et reprise aussi sec par toutes les chaines du monde) ni non plus aux démentis des autres (par exemple, ceux attestant la ferme volonté américaine d’arrêter si possible Ben Laden et non de l’exécuter froidement sur place, sans autre forme de procès).

Pour peu qu’on admette dans ce contexte précis une rhétorique good guys/bad guys –et c’est mon cas – on ne s’étonnera ni ne s’indignera des mensonges des uns ou des autres. Les méchants mentent parce qu’ils détestent la vérité, RAS. Et les gentils brouillent sciemment les pistes pour enfumer l’adversaire, quitte à laisser l’opinion internationale dans le flou. Les anglo-saxons, à la différence des francophones, ont d’ailleurs une expression toute faite et assez claire pour qualifier ce genre de camouflage délibéré, war lies, c’est-à-dire les mensonges de guerre[1. Churchill a eu un mot célèbre à ce sujet « in wartime, truth is so precious that she should always be attended by a bodyguard of lies” (« En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégé par une garde reprochée des mensonges »). En conséquence de quoi, l’opération dont l’objectif était de cacher aux Allemands, par un tissu savamment élaboré des fausses informations, les détails du débarquement en Normandie a été appelée « Operation Bodyguard »], lesquels, précisons-le n’ont pas été inventés par les think tanks néocons pour justifier l’invasion de l’Irak : les Navy Seals d’Ulysse y avaient déjà eu recours pour entrer par surprise dans Troie. On notera au passage que ce travestissement des faits n’est pas réservé au traitement a posteriori de l’événement : il l’a précédé, avec son cortège imaginaire de grottes inexpugnables, de drones approximatifs et de coups d’épée dans l’eau qui faisaient tant rire les Guignols. Sans secrets ni menteries, il n’y aurait pas eu de happy end à Abbottabad.

Nous errons, pour reprendre la si belle expression d’Anton Ciliga, au royaume du mensonge déconcertant, ce qui n’est pas en soi un problème, à condition de bien le savoir. Alors quelle grille adopter pour tenter de se faire une opinion sur le cours des événements ? Chacun fera ce que voudra, mais perso, je privilégie une piste : s’en tenir aux faits.

– Ben Laden est mort.
– Ce sont des soldats américains qui l’ont tué.
– Le Président Obama a personnellement assuré la direction des opérations et a assumé cette responsabilité devant le monde entier.
– Le chef d’Al Qaida a été retrouvé au Pakistan en plein cœur d’une ville de garnison et à 300 mètres d’une Académie militaire.
– Les soldats qui l’ont tué sont arrivés et repartis en hélicoptère, ce qui est un mode opératoire généralement utilisé en territoire ennemi.
– Le Conseil de Sécurité de l’ONU a immédiatement légitimé l’opération en se félicitant solennellement de la mort d’Oussama Ben Laden
– On s’est débarrassé du corps en pleine mer[2. Je vous laisse compléter la liste au fil des jours]

Quant au reste, c’est simple : même quand les infos diffusées par la Maison Blanche, le Département d’Etat ou la CIA sont assez vraisemblables, elles sont si inextricablement mêlées à des éléments de pure intoxication qu’on aurait aussi tort d’y croire que de ne pas y croire.

Cela vaut pour les questions de détail (Ben Laden était-il armé, qu’est-il arrivé à son épouse, que s’est-il passé avec le second hélico, etc), celles qui taraudent légitimement les amateurs de belles histoires. Plutôt que d’attendre toute la lumière depuis Washington, faisons plutôt confiance à Hollywood[3. Perso, j’aimerais bien Bruce Willis en chef du commando, Robert Downey Jr en Petraeus et, of course, Denzell en Barack. Je n’ai pas d’idée pour Leon Panetta, sauf si le génial Henri Guybet parle américain sans accent] pour y répondre dans quelques mois.

Mais la suspicion amusée est encore plus de mise pour la question des questions, celle qui concerne le rôle du Pakistan, ou disons plutôt des Pakistanais, tant le pluriel semble obligatoire. Des Pakistanais ont-il aidés Ben Laden ? Probable. Des Pakistanais ont-ils contribué à sa localisation ? Probable aussi. Les premiers sont-ils les adversaires des seconds, ou bien sont-ce les mêmes ? Allez savoir, ou plutôt, n’essayez pas d’aller savoir !

On a assassiné Monsieur Ben Laden !

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photo : UPI/Kevin Dietsch

Ben Laden est mort depuis deux jours et les commentaires télévisés n’en finissent pas de se multiplier, pas toujours très heureusement. L’appel de Marc Cohen qui engageait les tenants de « l’assassinat de Ben Laden » à ouvrir un dictionnaire a été, semble-t-il, entendu mais, à l’évidence, mal compris. Ainsi durant la matinale de Canal+ un intervenant, certainement lecteur studieux de Causeur, a donc préféré parler, lui, du « meurtre du Cheikh Oussama Ben Laden ».

Eh oui, « meurtre » et non plus « assassinat », car il n’y aurait pas de préméditation et il s’agirait donc d’un simple homicide volontaire perpétré par les Américains. Et puis « Cheikh » car il est inimaginable de perdre le sens des convenances avec les victimes.

On se pince. C’est un peu comme si à l’annonce du suicide de Hitler, des journalistes plus pointilleux que la moyenne avaient corrigé leurs confrères en exigeant qu’on parlât du « suicide de Môssieur Hitler, s’il vous plaît ! » Ce même intervenant, à moins que cela en soit un autre, mais disons du même acabit, indiquait sur France 24, que la mort de Ben Laden (Môssieur Ben Laden pardon !) ne changerait rien, car il n’était plus qu’un symbole et pas un chef de guerre. Le même en rajoutait, nous exposant son malaise face à la joie manifestée par certains Américains dès l’annonce faite par Barack Obama.

Résumons, si vous le voulez bien : les Américains, qui sont démesurément rancuniers, ont choisi de tuer un simple symbole en s’exonérant du respect du droit et de la politesse et, cerise sur le Mac Do, ils ont fait preuve d’une grossièreté insigne en fêtant la commission de l’infraction. Bref, il eût été préférable de laisser le Cheikh couler des jours pépères à Abbottabad.

En plus d’inviter certains à consulter des dictionnaires, pourrions-nous avoir l’audace de leur conseiller de réfléchir deux secondes ? Doit-on rappeler que le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont fait l’objet sur leur territoire d’une attaque encore plus meurtrière que celle de Pearl Harbor et qu’il s’agissait là d’une véritable déclaration de guerre ? Une guerre certes moins classique que toutes celles passées, mais une guerre malgré tout, voulue au nom d’un djihadisme global et animée par Ben Laden.

Aussi, présenter l’opération militaire visant à le capturer et l’exécution qui s’en est suivie comme un fait divers ou comme une opération purement symbolique pour ne pas dire de vil marketing, laisse un peu interdit.

Quant à la satisfaction manifestée par certains citoyens américains, comment la leur reprocher ? Il est vrai qu’en France nous sommes so chic et pouvons donc prétendre à être les arbitres des élégances éthiques. Serons-nous bientôt sommés de dire notre malaise rétrospectif quant à l’explosion de joie de millions d’Américains le 15 août 1945, à l’annonce de la reddition du Japon alors que deux bombes atomiques avaient rasé Hiroshima et Nagasaki – qui n’étaient même pas des symboles ?

À rebours de nos moralistes télévisuels et à l’unisson avec Barack Obama, je dis simplement que justice est faite.

Pas de point Godwin pour Barak

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A l’occasion de la fête nationale israélienne qui aura lieu la semaine prochaine, les dirigeants politiques et militaires du pays accordent des longues interviews aux suppléments spéciaux des quotidiens, dans ce pays bizarre où les hebdos n’ont jamais pu se développer. Ehud Barak, le ministre de la Défense, ex-secrétaire général du parti travailliste et ancien chef d’état-major, s’est prêté lui aussi a ce rituel dans les colonnes d’Haaretz et en a profité pour livrer quelques réflexions sur la situation dans la région.

Question : le premier ministre Benyamin Netanyahu a plusieurs fois comparé la course aux armements iranienne au comportement de l’Allemagne nazie pendant les années 1930. Récemment, il a même dit que face à Téhéran, nous sommes aujourd’hui en 1938. Que pensez-vous de cette analogie historique ?

Ehoud Barak : Je n’aime pas la comparaison avec 1938, la situation n’est pas semblable. Si on suivait cette logique, quelle conclusion en tirer ? Rétrospectivement, un Juif allemand en 1938 aurait sans doute dû fuir son pays, or ici, en Israël c’est le contraire ! Je n’ai nullement l’intention de m’en aller d’ici !

Q: Et si l’Iran obtenait la bombe atomique, l’utilisera-t-il contre Israël ?

EB : Non ! Il ne la larguera pas ni sur nous ni sur aucun de nos voisins. En revanche, personne ne sait si on peut faire confiance à des ayatollahs armés des bombes nucléaires. Aussi longtemps qu’ils se sentent en sécurité on peut s’attendre à un comportement rationnel de leur part mais personne ne sait comment les leaders iraniens réagiront si un beau jour, dans leur bunker à Téhéran, ils croient que leurs jours au pouvoir sont comptés. Dans de telles circonstances, pourraient-ils décider d’utiliser l’arme atomique? Je ne pourrai pas répondre avec certitude à cette question.

Il ne faut pas céder à la panique. Même si un jour le Pakistan, en plein effondrement politique, se désintègre et que les Iraniens arrivent à mettre la main sur quatre bombes nucléaires. Et alors ? On se précipite tous vers l’aéroport Ben Gourion ? On ferme l’Etat d’Israël tout simplement parce que Téhéran a trouvé un raccourci dans sa course à l’arme atomique ? Absolument pas ! Même dans des telles circonstances Israël restera la puissance militaire la plus importante de la région.
Quant à l’avenir du régime des ayatollahs, le ministre israélien de la Défense estime qu’il finira par tomber. « Nous assistons aujourd’hui au début de la fin des dictatures arabes et celle de l’Iran suivra ».

Et puisqu’il s’agit d’une interview dans un contexte plutôt festif, Ehud Barak ne se prive pas – et ne prive pas les lecteurs non plus – d’une petite vacherie à l’encontre du président, l’inoxydable Shimon Peres. A propos de l’idée de ce dernier de laisser, dans le cadre d’un accord de paix, certaines colonies dans le territoire de l’Etat palestinien, Barak ne mâche pas ses mots : « Il a déjà commencé à réfléchir sur la possibilité qu’une partie des implantations restent. Pourquoi? Parce que ce serait une idée brillante ? Non, parce que c’est Peres, et qu’il lui paraît en ce moment que c’est ce qui l’aide à naviguer dans le besoin de toujours surfer sur la vague. Ce n’est pas réaliste. »

Zemmour, Ménard, Rioufol : au bûcher !

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image : Grazia

Grazia, l’hebdomadaire voué à « la mode, la beauté, les people et le luxe » vient d’apporter sa pierre – précieuse – à la chasse aux néo-réacs du PAF. Comme ils sont pas beaux, pas bien habillés et pas people, on suppose qu’ils émargent à la rubrique « luxe » – catégorie « poule de ». Il était temps que la presse féminine contribue à cette œuvre de salubrité publique en s’emparant de ce marronnier de saison, qui rivalise en ce printemps, avec le salaire des cadres dans l’immobilier et le régime-miracle des francs-macs.

Bon, le confrère a de la bonne volonté, mais on ne peut pas dire qu’il se soit épuisé. Il est vrai que l’iconographie est plutôt inventive puisque, pour dénoncer ces « snipers de la haine » et, en attendant l’organisation de la minute du même nom, leur effigie est délicatement livrée aux flammes. L’argumentaire du papier commence à être connu, pour ne pas dire qu’il est un peu réchauffé mais je ne voudrais pas être désagréable. Comme je suis bonne fille, je vous fais un petit résumé.

Les néo-réacs ? Ils sont méchants. Ils sont puissants. Ils sont omniprésents. « On n’entend qu’eux ! » proclame d’une seule voix la planète médiatique. Comme dirait l’ami Basile, j’ai mis tous mes hommes sur le coup et je confirme : ces gens-là parlent trop, Gringo ! Si ça se trouve, le malheureux journaliste de Grazia officie sur une chaîne de télé et personne ne l’entend – ou ne se rappelle l’avoir entendu. En tout cas, ce fin limier affirme que « la chronique de Robert Ménard est le seul moment où i Télé dépasse BFM TV, sa concurrente directe ». Et vous savez quoi ? Ces patrons de médias qui pensent rien qu’à « la sacro-sainte audience », c’est tous des « hypocrites » (là coco, chez iTélé t’es tricard).

Il fallait s’y attendre, à force de laisser parler ces salopards, le résultat est là : « La menace Marine Le Pen plane. Et personne ne veut porter la responsabilité de son envolée dans les sondages. » Ben si, camarade, on est là pour ça ! Sinon, à quoi ça servirait que les néo-réacs se décarcassent ? (Bon sang, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu entre les mains une illustration aussi éclatante de la débilité journaleuse.)

Je reconnais que c’est très injuste. Trente ans de leçons de morale et de sermons compassionnels délivrés par des centaines d’éminences ont échoué à convertir le peuple aux beautés de la World Ideology. Et voilà qu’à moins d’une dizaine et en deux ou trois ans seulement, ces squatteurs d’ondes et d’écrans (faudrait savoir, on est grassement payés ou on squatte ?) ont réussi à pervertir l’opinion à coups de « propos rances et irresponsables ». Résultat, ce peuple qui a une cervelle d’oiseau se droitise, ce qui devrait être interdit par la loi, voire s’extrême-droitise. Des beaufs qui écoutent des salauds.

C’est pas pour me vanter, mais on est forts. J’ai oublié de vous le dire, puisque ça va sans dire, qu’outre votre servante, le commando démasqué par Grazia comprend les suspects habituels : Eric Zemmour, Robert Ménard, Ivan Rioufol et Eric Brunet. Nous bénéficions de salaires « plus que confortables » – pas assez en ce qui me concerne, à bon entendeur… – et des « bonnes grâces du pouvoir en place » – certainement, mais qu’on me file son numéro, à ce pouvoir-en-place, que je fasse sauter mes PV. Quand je pense à l’auteur de cette admirable enquête qui écrit bénévolement pour sauver la France pendant qu’on s’en fout plein les poches, je vous le dis, j’ai honte.

Ces « populistes de Café du commerce » ont un point commun : non seulement ils parlent des sujets trop sensibles pour être confiés au peuple, comme l’immigration, l’Europe ou l’identité nationale, mais ils défendent des points de vue non approuvés par le comité des idées correctes. Comme il faut bien mâcher le boulot du public, dont on ne vous dira jamais assez qu’il est bouché, s’ils prônent la réduction de l’immigration, ils sont forcément racistes et s’ils ont des doutes sur le mariage gay, c’est qu’ils sont homophobes. Selon Grazia, l’un d’eux aurait même osé « dire des vacheries sur la peste verte Eva Joly ». Merde, j’espère que c’est pas moi, le coup de la « peste verte ». De tels propos me semblent en effet incompatibles avec la possession d’une carte de presse. Vous croyez que j’exagère ? Même pas.

Les mous du genou du Nouvel Obs ou du Monde s’étaient contentés de désapprouver ; le confrère de Grazia (dont je dirais, si j’étais impolie, qu’il est quand même plus « con » que « frère ») réclame courageusement des têtes, avec un titre sans équivoque : « Faites-les taire ! » Je signale à la profession que « Foutez-les dehors ! » est encore disponible. Après, il restera « À mort les réacs ! » L’ennui c’est que comme ces gens sont de grands humanistes, ils sont contre la peine de mort (moi aussi d’ailleurs), mais peut-être seraient-ils prêts à tolérer une minuscule exception : après tout, les Israéliens ont pendu Eichmann.

« Je ne partage pas vos idées et je me battrai pour que vous ne puissiez pas les exprimer. » Etrange conception du pluralisme mais, après tout, le débat entre gens du même avis, c’est plus marrant. Notre Jean Moulin d’opérette explique finaud que RTL (qui emploie quatre des membres du « quintette » maudit) « se préoccupe de savoir si son célèbre slogan« Vivre Ensemble », n’est pas en train de virer au nauséabond « Vivre entre nous » ». (Et lui, il pourrait peut-être se préoccuper de savoir causer la France, non ?) L’ennui, c’est qu’il ne comprend même pas ce qu’il écrit, ce pauvre garçon : après avoir expliqué sur deux pages que c’était mieux avant, quand des gens comme nous ne cassaient pas l’ambiance, il en conclut que « nous » voulons « vivre entre nous » ? Je renonce. Il y a des jours où je me dis que, plutôt que d’avoir à répondre à de telles buses, je ferais mieux de rester avec mes copains. Même ceux qui ne sont pas réacs.

Ben Laden : qui sera le prochain Goldstein?

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photo : Olivier Douliery/Abaca Press/MCT

Dans 1984 de George Orwell, qui reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité, l’archétype du traître, le génie du mal, le grain de sable dans les rouages de l’Angsoc de Big Brother s’appelle Goldstein. Il a été l’un des principaux compagnons de Big Brother dans la conduite de la Révolution avant de se retourner contre lui et de lui livrer une guerre sans pitié, menant des opérations de déstabilisation depuis l’étranger, organisant des attentats au cœur de Londres et exhortant les citoyens pourtant si heureux d’Oceania à la révolte.

Le lecteur se demande d’ailleurs si Goldstein, tout comme Big Brother, existe vraiment en tant que personne ou si c’est l’incarnation fictive de celui qu’il faut détester collectivement pour assurer la cohésion aléatoire d’une société elle-même minée par des contradictions intenables. Autrement dit Orwell montre, à travers ce personnage de Goldstein, opposant à la fois radical et complètement instrumentalisé par le pouvoir, la façon dont nos sociétés savent intégrer leur part de négatif pour continuer à avancer dans la bonne conscience la plus totale.

La Minute de la Haine

Dans 1984, Goldstein est la vedette d’une cérémonie bien particulière qui est la Minute de la Haine. Chaque jour, chaque citoyen sur son lieu de travail est prié de se rendre dans une salle de projection où il va exprimer en groupe sa détestation absolue de la figure honnie en hurlant des slogans haineux et en crachant sur l’écran. Cette Minute de la Haine est d’ailleurs un moyen pour la Police de la Pensée de détecter ceux qui ne communient pas suffisamment dans la détestation de ce qu’il faut détester.

Goldstein est aussi un opposant très utile parce que sa haine du système de Big Brother est telle, ses propos et ses actes tellement effroyables, qu’il rend impossible toute critique car critiquer reviendrait à adhérer à ses
thèses monstrueuses.
Ces dernières années, nous avons connu de nombreux Goldstein

En France, Goldstein s’est longtemps appelé Jean-Marie Le Pen. Jean-Marie Le Pen avait été inventé par Mitterrand puis entretenu par le discours sécuritaire de la droite pour empêcher de penser toute alternative crédible à l’ensemble RPR-UDF puis UMP ou au Parti Socialiste. Ce dispositif a permis d’éliminer tous ceux qui pouvaient incarner le « troisième homme ». On faisait monter en puissance Goldstein dans les sondages et c’est ainsi que Chevènement ou Bayrou perdaient tout espoir d’incarner une alternative crédible. Le Pen, Goldstein, même combat. Quand, au soir du 21 avril 2002, le scénario a failli déraper et que Goldstein s’est retrouvé au second tour, on a, comme dans le roman d’Orwell d’ailleurs, transformé la Minute de la Haine en Semaine de la Haine et ce fut la fameuse « quinzaine antifasciste » qui vit l’électeur de gauche se précipiter vers les urnes pour faire barrage à la Bête Immonde.

Sur le plan international, les Goldstein furent légion, notamment lors de la guerre en Yougoslavie. On se souvient évidemment de Karadzic et de Mladic (ce dernier court toujours mais n’intéresse plus grand monde, dirait-on) chez les Serbes de Bosnie. Leurs exactions avérées rendaient absolument impossible toute réflexion sur les vraies raisons de l’explosion de la Yougoslavie ou sur les horreurs commis par d’autres, comme les Croates quand ils chassèrent les Serbes de Krajina. De même, au moment de la guerre du Kosovo, l’intervention de l’Otan fut en partie motivée par l’épuration ethnique privée que menait le Goldstein du moment, Arkan, un super-méchant que l’on aurait pu croire sorti d’un SAS avec sa femme chanteuse et les supporters de son club de foot transformés en Tigres noirs avec fusils d’assaut et gros 4X4.

Une des caractéristiques de Goldstein est qu’il connaît une mort violente ou suspecte. Arkan est mort assassiné devant un grand hôtel tandis que Milosevic lui-même, président de la Yougoslavie avec lequel on négociait avant qu’il ne devienne un criminel de guerre, est mort en prison à la Haye, d’une crise d’hypertension. Dommage pour la fin d’un procès pourtant bien intéressant.

Que dire aussi d’un Goldstein particulièrement réussi, Saddam Hussein, qui après avoir été traité, pendant la guerre Iran/Irak des années 1980 comme la pointe avancée de la lutte de l’Occident contre l’obscurantisme chiite, a fini vingt ans plus tard pendu par les mêmes chiites dans une exécution complaisamment filmée.

Tuer un ennemi est une victoire, pas une fête

Ben Laden fut évidemment le Goldstein le plus réussi des dernières décennies. Depuis 1998, date à laquelle il fit exploser deux ambassades américaines en Afrique de l’Est, et encore plus depuis le 11 Septembre, il était devenu l’ennemi absolu. Il y avait de quoi, direz-vous et vous aurez raison. En même temps avec un ennemi tel que lui, il devenait absolument impossible de penser les rapports entre le Nord et le Sud, l’Occident et le monde arabo-musulman, Israël et la Palestine autrement qu’en termes de choc des civilisations, ce qui arrangeait bien les idéologues néoconservateurs du temps de Bush.

Le « Printemps arabe » a changé la donne, et c’est tant mieux. Ben Laden est mort et c’est tant mieux aussi. Même si on aurait préféré pour lui le sort d’Eichmann et un procès exemplaire qui aurait dissipé les fantasmes que ne manqueront pas d’entretenir les conditions rocambolesques de sa mort et de la cérémonie funèbre et maritime qui s’en est ensuivie. Même si on aurait préféré, également, ne pas voir les scènes de liesse dans la rue américaine qui ne sont jamais que le reflet symétrique des scènes de liesse qui eurent lieu dans certains pays arabes après le 11 septembre. Je ne sache pas qu’on ait dansé dans les rues de Tel-Aviv ou de Haïfa après la pendaison d’Eichmann.
Tuer un ennemi est une victoire, pas une fête.

En ce qui concerne Ben Laden, et c’est là aussi une des caractéristiques du Goldstein d’Orwell, on lui accorde d’autant plus d’importance qu’il a de moins en moins de puissance. On a peut-être tué un symbole mais certainement pas un chef de guerre enfermé dans un QG et donnant ses ordres à ses troupes à travers une chaine de commandement clairement définie. Penser que la mort de Ben Laden signe l’acte de décès d’Al Qaïda, c’est un peu comme croire que tuer le clown Ronald Mc Donald entrainerait la fermeture de tous les fast-foods de la marque à travers le monde.

Celui que les Américains avaient équipé en missiles Stinger contre les Soviétiques, celui dont la famille entretenait de cordiales relations d’affaires avec la famille Bush, était devenu le Génie du Mal officiel. Il n’est plus là. Un seul Goldstein vous manque et tout est dépeuplé.

La succession est donc ouverte au bal des Affreux. De l’Iran à la Corée du Nord, les prétendants ne manquent pas. Et comme nous avons a terriblement besoin d’eux pour éviter de nous regarder en face, on ne devrait plus tarder à connaître le nom du successeur.

Printemps arabe, hiver des chrétiens

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photo : The Catholic Sun

Le serial-prophète Emmanuel Todd triomphait il y a quelques semaines sur France Culture en déclarant que les révolutions arabes étaient une catastrophe pour les islamophobes. C’est parfaitement faux, à moins qu’il ait voulu dire que ceux qui redoutaient de voir l’islam politique des islamistes prendre trop d’importance dans le processus de démocratisation des pays arabes risquaient de voir leurs pires craintes se confirmer. À vrai dire, on préférerait que les révolutions arabes soient une catastrophe pour les islamistophiles, mais elles n’en prennent guère le chemin. C’est bien autour de l’islam que paraissent s’organiser les forces politiques les plus dynamiques dans les pays arabes touchés par ce Printemps tant célébré de ce côté-ci de la Méditerranée[1. Au passage, notons que selon un sondage réalisé pour Nouvelobs.com les Français, malgré la vague d’islamophobie qui paraît-il submerge notre pays, se montrent dans leur grande majorité (63%) emballés par ce printemps arabe, les enthousiastes étant particulièrement nombreux à gauche et dans les classes les plus éduquées].

Les chrétiens d’Orient, bien qu’ils soient dans l’ensemble eux aussi plus éduqués que leurs compatriotes, sont plus circonspects. Selon Georges El-Choueifati, un chrétien maronite libanais, fondateur de l’association du Frère Estephan Nehme[2. Qui vise à rapprocher paroisses françaises et paroisses du Proche et du Moyen-Orient], « si les chrétiens d’Orient, plus occidentalisés que leur compatriotes, aspirent pour la plupart à la liberté politique que promettent ces mouvements populaires, ils redoutent aussi l’avènement de régimes dont les leaders afficheraient ouvertement leurs convictions islamistes ».

Le dilemme politique auquel sont confrontés les pays arabes abritant des minorités religieuses est à la fois simple et cruel : alors que la tyrannie protège généralement les minorités, la liberté est souvent accompagnée de leur persécution. La démocratie arabe naissante semble fondée sur une union nationale cimentée par une religion dominante et identitaire (à l’image de ce que fut longtemps l’orthodoxie en Grèce) tandis que la dictature encourageait un certain pluralisme qui lui valait la reconnaissance, la loyauté et le soutien des protégés du régime.

C’est notamment le cas en Syrie où le régime alaouite, incontestablement tyrannique, protège néanmoins les chrétiens qui pour la plupart ne redoutent rien tant que l’arrivée au pouvoir d’une majorité sunnite vindicative. Selon certains témoignages difficiles à confirmer, des églises seraient menacées et l’un des slogans les plus populaires des manifestants serait : « Alaouites au cimetière, chrétiens à Beyrouth. »

Si, au sujet de la Syrie, on en est aux suppositions, en Egypte, les problèmes sont malheureusement avérés : aujourd’hui, seule l’armée paraît être en mesure de protéger plus ou moins bien les Coptes contre les exactions des islamistes.

On a récemment vu des Egyptiens musulmans de la région de Qena manifester avec succès pour refuser la nomination d’un gouverneur chrétien pour succéder à l’ancien gouverneur de l’ère Moubarak, également chrétien. On a d’abord reproché au nouveau gouverneur sa proximité avec l’ancien régime, puis les accusations se sont focalisées sur sa confession chrétienne : on l’accusait préventivement d’être porté sur la boisson. Au nom de la toute nouvelle toute belle démocratie égyptienne, la majorité musulmane locale exigeait un gouverneur qui lui ressemble, c’est-à-dire musulman.

Dans un article intitulé « À Qena, malgré la « révolution » la peur demeure pour les Coptes », La Croix développe la thèse selon laquelle ce n’est pas malgré, mais de plus en plus à cause de cette révolution printanière que les Coptes, toujours suspects aux yeux de leurs compatriotes de compromission avec l’Occident, ont aujourd’hui peur. Ce ne sont pas les manifestations de salafistes devant les églises, plus massives chaque vendredi, qui vont les rassurer. Et encore moins la recrudescence de la violence. Il y a quelques semaines, des Coptes ont été tués par balles par des gens qui ne supportaient pas que des chrétiens aient manifesté après l’incendie criminel d’une de leurs églises. Les Frères musulmans, qui viennent de créer leur parti politique (Liberté et Justice), ont oublié leur promesse de ne pas présenter de candidats dans plus d’un tiers des circonscriptions. Désormais ils visent la moitié des sièges disponibles aux prochaines élections législatives[3. pour donner une idée de leur plateforme politique, l’un de ses dirigeants a récemment déclaré qu’il prônait l’application de la Charia et des châtiments divins pour la nouvelle Egypte, avant de se rétracter d’une façon bien peu convaincante].

Dans un dialogue avec Abdelwahab Meddeb publié récemment dans Le Monde, Tariq Ramadan explique que « [dans le monde arabe] la sécularisation est historiquement associée à la colonisation ou à la dictature ». Inversement, le droit de pratiquer dans l’espace public et la possibilité, pour la religion, de jouer un rôle politique, peuvent être considérés comme émancipateurs. Ce qui explique que le discours religieux soit le plus crédible politiquement de la Tunisie à la Syrie en passant par la Libye.

L’exclusion des chrétiens des nations arabes au moment même où elles semblent arriver à maturité, serait l’issue tragique d’une longue histoire. Au XIXème siècle, en raison notamment de l’existence parmi eux d’une bourgeoisie, acteur majeur et nécessaire des cristallisations nationales partout dans le monde, les chrétiens jouent un rôle essentiel dans le nationalisme arabe, organisant alors les forces politiques visant à affranchir les peuples arabes, non pas de la tutelle occidentale, mais de la tutelle ottomane. Ainsi, c’est un catholique libanais, Ibrahim al-Yazigi, qui écrivit « Arabes, réveillez-vous », chant autrefois célèbre qui aurait pu servir d’hymne aux révolutions arabes en cours.

Pour les promoteurs du nationalisme arabe, les nations occidentales font office de modèles. Les chrétiens espèrent alors que le sentiment d’appartenance arabe fortifié par la création d’une langue commune (qui donnera naissance à l’arabe standard moderne), constituera un ciment unificateur pour les citoyens de confessions différentes. Aujourd’hui, c’est une Turquie formellement laïque mais massivement musulmane qui est mise en avant comme un modèle possible pour les nouveaux régimes, et seuls quelques intellectuels arabes résidant en Occident tentent d’inciter les peuples arabes à s’inspirer des démocraties libérales à l’européenne, sans susciter beaucoup d’écho ailleurs. Rappelons qu’en un siècle, la Turquie, aujourd’hui dirigée par un parti islamiste démocratiquement élu, a presque complètement éradiqué le quart chrétien de sa population. Que l’on puisse, sans se poser de questions, s’enflammer pour le modèle turc, surtout lorsqu’il est appliqué à des pays qui abritent des minorités religieuse, laisse songeur.

Aujourd’hui, au Moyen-Orient, les chrétiens ne sont plus des acteurs de l’histoire. Même au Liban ils ne sont plus qu’une force d’appoint – d’ailleurs divisée – pour les chiites ou les sunnites. Finalement, ce printemps arabe n’aura fait que hâter le processus de liquidation du rôle politique des chrétiens. Aujourd’hui ceux-ci voient se réaliser leur pire cauchemar : l’avènement d’un islam politique par le moyen – le réveil des peuples arabes – sur lequel ils comptaient autrefois pour l’éviter !

La France qui joua dans son histoire le rôle éminent de puissance protectrice des chrétiens d’Orient doit-elle ici encore faire l’autruche et se désintéresser de leur sort ? Il ne s’agit pas bien sûr de défendre en quelque manière que ce soit la légitimité de dictateurs qui font tirer sur leur population, mais de constater que le sens de l’Histoire est souvent obscur et alambiqué, et d’en tirer les conséquences. A priori et en elles-mêmes, les révolutions ne sont annonciatrices d’aucun lendemain qui chante. L’Histoire occidentale fut un long cauchemar dont nous ne sommes pas sûrs de nous être éveillés. Il y a peu de chances qu’il en aille autrement pour les peuples non-occidentaux.

Voir Abbottabad et mourir

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Abbottabad
Abbottabad, son World Trade Center.

Le 2 mai, sur les coups de 1 h 30 du matin, la petite ville pakistanaise d’Abbottabad a connu la nuit la plus agitée de son histoire. Je ne veux pas détruire une réputation mais, la plupart du temps, il ne se passe pas grand chose à Abbottabad. Il y a bien une garnison et une académie militaire – l’une des toutes premières du pays. Mais, comme là-bas le troufion pakistanais picole encore moins que l’élève officier, l’Abbottabadais moyen ne court pas le risque d’être réveillé en pleine nuit par des grappes de bidasses en bordée, pissant tout leur saoul et braillant à tue-tête la version ourdoue du Curé de Camaret – qui doit, là-bas, faire imam à Shekhupura ou à Bahawalpur, enfin curé d’un bled paumé qui trompe son ennui en comptant ses Bretons, ses menhirs et son port de pêche. On s’emmerde ferme à Abbottabad.

Et puis, le 2 mai, en pleine nuit, tout a basculé. Des hélicos, des tirs. En moins d’une heure, tout était plié : Abbottabad se retrouvait, sans même être sortie de son sommeil, au centre de l’actualité mondiale. Il y a des municipalités, partout dans le monde, qui tentent, par tous les moyens, de faire parler d’elles. Elles organisent kermesses bio, festivals d’art contemporain, vide-grenier et courses en sac – souvent les trois en même temps –, attendant la consécration de l’entrefilet placé ailleurs que dans les pages nécrologiques du canard du coin. Quand on songe ce qu’il faut d’efforts et de ténacité au moindre patelin pour bénéficier d’une couverture médiatique de niveau cantonal, on se dit qu’à Abbottabad on a le cul bordé de nouilles. Bertrand Delanoë se serait trouvé maire d’Abbottabad qu’il n’aurait pas manqué l’occasion. Une djihad pride, peut-être. Un Abbottabad-Plages, sans doute – le sable ne manque pas. Ce qu’il faut, c’est accompagner le mouvement avec de l’événementiel et ne pas trop se poser de questions.

Des questions, Washington ne s’en pose pas beaucoup en ce moment. Enfin si, la Maison Blanche s’en pose justement trop pour qu’elles soient totalement honnêtes. Tout a commencé lorsque l’Administration Obama a dépêché son porte-parole pour expliquer quel soin l’US Navy avait pris à respecter scrupuleusement les prescriptions musulmanes en matière d’obsèques. On s’assied sur le cinquième Commandement (« Tu ne tueras point »), mais on a ses scrupules de chaisières : et vas-y que je te toilettemortuairise le mort, que je te l’enlinceule et que je te le balance par-dessus bord. Manque de bol, le cadavre musulman, comme son homologue juif et chrétien, n’aime pas nager. Il préfère la terre. Plates excuses : on ne savait pas, vous savez, nos boys ont beau être américains, ça reste des militaires.

Puis, voilà qu’on en vient à annoncer que l’Administration va prochainement rendre publique une photo du mort. On serait même en train de la choisir. On hésite, on tergiverse. Jay Carney, porte-parole de la Maison Blanche, va jusqu’à déclarer que la photo de la dépouille est « atroce ». Du coup, on est moins scrupuleux sur l’islam et ses réticences à la photographie et à la représentation du vivant, fût-il un peu mort d’ailleurs… Puis, Barack Obama intervient himself et décide de ne pas montrer les photos, tandis que Sarah Palin réclame de voir le trophée.

Soins mortuaires, choix de la photo du macchabée, les précisions apportées par Washington peuvent paraître étranges, pour ne pas dire saugrenues. Mais là n’est pas l’essentiel. Elles occultent une autre question qu’on ose à peine se poser : pourquoi avoir exécuté aussi expéditivement Ben Laden ?

On comprend volontiers que l’opinion publique américaine ait voulu se payer la peau de ce salaud commanditaire de la tragédie du 11 septembre 2001. La vengeance est un sentiment naturel, et la mort appelle la mort. Mais la légitimité de la vengeance populaire n’est pas la légitimité des Etats. Les Etats ont précisément été institués à une fin : que la vendetta ne soit pas la règle et que ne règne pas universellement la loi de la guerre de tous contre tous.

Ainsi le procès de Nuremberg a-t-il représenté le summum de l’idée suivant laquelle le droit doit toujours l’emporter sur la barbarie. Quelques années plus tard, le procès de Tokyo a jugé, de mai 1946 à novembre 1948, les criminels de guerre nippons – Hiro-Hito et la famille impériale en étant exemptés par Douglas MacArthur pour des raisons de realpolitik. Dans l’un et l’autre cas, l’Administration américaine aurait pu procéder comme elle vient de le faire au Pakistan : nul n’aurait versé une seule larme pour le maréchal Goering ou le général Yamashita. Le tribut du sang payé par les Etats-Unis dans la guerre contre les Allemands et contre les Japonais était sans commune mesure avec les attentats du 11 septembre 2001, aussi effroyables furent-ils. Or, dans l’immédiate après-guerre, ce fut réellement la force des Etats-Unis de ne pas céder à la vengeance, mais de réclamer justice. Toute la justice, rien que la justice.

Si l’on comprend bien ce qui vient de se passer au Pakistan, Barack Obama vient d’adresser au monde un message : la page ouverte lors du procès de Nuremberg est, désormais, tournée. Le président américain a eu beau pleurnicher, pendant sa campagne, sur le sort que G.W. Bush réservait aux prisonniers de Guantanamo, il ne fait pas mieux aujourd’hui. Il sonne le glas de la justice pénale internationale et porte un coup décisif à l’idée que les droits de l’Homme sont incompatibles avec l’action directe.

Evidemment, les droits de l’Homme, Oussama Ben Laden s’en moquait comme de sa première djellaba ; il n’était pas le dernier à en refuser les avantages à ses innombrables victimes. C’est justement parce qu’il les niait et les réfutait qu’il fallait lui en faire pleinement bénéficier. Cela s’appelle le triomphe de la civilisation sur la barbarie.

On dira, bien entendu, que ce ne sont là que des questions de grands principes. Et l’on aura raison, parce que ce sont des questions de principes.

Parlons donc renseignement, raison d’Etat et autres utilités. Quand on met la main sur l’ennemi public n° 1, on n’a rien à lui demander ? On n’a pas une petite discute à se taper avec lui, en poussant la convivialité à trinquer avec lui au penthotal, dans une cave à peine éclairée par une gégène dont la frêle lueur invite à la confidence ? On n’a pas à lui extorquer, par tous les moyens, des informations qui seraient utiles, par exemple, au démantèlement de son organisation ou à la prévention d’actes terroristes à venir ?

Visiblement, la priorité de l’opération menée le 2 mai au Pakistan ne concernait donc ni le renseignement ni la lutte antiterroriste. Abattre Ben Laden était un objectif politique et militaire en soi. Ce que l’on peut donc juste savoir, c’est que Barack Obama a satisfait la soif de vengeance de son opinion publique. Cela valait bien un détour par Abbottabad, charmante bourgade, un peu ennuyeuse.

Causeur n°35 : On a retrouvé la fracture sociale !

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Ce numéro 35, c’est la classe ! Et pas n’importe laquelle, la classe ouvrière, s’il vous plaît. Les ouvriers existent-ils encore ? Et si oui, pourquoi tout le monde les oublie-t-ils entre deux campagnes présidentielles? Quid des prolos déçus du sarkozysme, de ceux qui sont tentés par Marine, de ceux qui votent toujours rouge pour que ça bouge? En quoi les flux migratoires et la mondialisation marchande ont-ils bouleversé la classe ouvrière, d’un point de vue économique politique ou encore symbolique? Autant de sujets abordés à fond dans le dossier de ce numéro 35, introduit par un éditorial d’Elisabeth Levy qui annonce la couleur -Classes populaires, classes populistes- et enrichi d’un long entretien où l’étonnant géographe Christophe Guilluy explique à Gil Mihaely et Isabelle Marchandier que si le prolo façon Gabin n’est plus, les classes populaires, elles, n’ont pas dit leur dernier mot.

A part ça ? Et bien toujours 100% d’articles inédits dans un éventail de thématiques qui va de la religion écologique à Stanley Kubrick en passant la guéguerre OM-PSG, et le tout, encore et toujours sur 48 pages bien remplies et exquisément maquettées.

Pour avoir accès à tout ça – ainsi qu’aux articles verrouillés sur le site – il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur dès ce numéro 35 dans votre boîte aux lettres. Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner à uniquement à l’édition en ligne (avec bien sûr l’accès aux papiers verrouillés).

Bref, comme qui dirait, Pro-Causeur de tous les pays, abonnez-vous !

L’avenir ? La IVe République !

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C’est le casse-tête de tout meccano institutionnel : comment arbitrer entre représentativité et gouvernabilité, c’est-à-dire dans un jeu à somme nulle ? Plus les institutions sont représentatives des divergences au sein de la société, plus il est difficile de dégager un compromis, donc une majorité qui soutienne et accompagne le pouvoir exécutif. Le mode de scrutin n’est donc pas, loin s’en faut, un détail technique, mais un choix politique qui traduit l’importance relative que l’on accorde à la stabilité et à la justice. Avec le scrutin uninominal à deux tours – censé favoriser un bipartisme aussi confortable pour les gouvernants que rassurant pour l’esprit −, la France a clairement donné, en 1958, la priorité à la stabilité. Les Français voulaient être bien gouvernés.[access capability= »lire_inedits »]

Aujourd’hui, ceux-ci découvrent qu’au moins un quart d’entre eux ne sont pas représentés à l’Assemblée nationale et que la gouvernance du pays n’en est pas pour autant satisfaisante, pour le dire pudiquement. Autrement dit, qu’ils se font avoir doublement. Et on ne voit guère pointer à l’horizon un homme providentiel dont la légitimité charismatique compenserait la carence de légitimité démocratique.

En bref, la Ve République ressemble de plus en plus à un marché de dupes dans lequel le déficit démocratique va de pair avec l’immobilisme – parfois très agité – des gouvernants. La place du Front national dans la vie politique est le symptôme le plus criant du mal : alors que, depuis 2002, il séduit, au fil des consultations, 15% à 20 % des électeurs, il est tout simplement exclu du jeu politique, n’ayant aucun député et un seul conseiller général[1. S’il en va différemment pour les Conseils régionaux et le Parlement européen, c’est précisément parce que, dans les deux cas, les élections se font par liste et avec une forte dose de proportionnelle]. La raison de ce « scandale démocratique » est simple : alors que les autres « petits partis » peuvent monnayer leur désistement, leur entrée au gouvernement, leur abstention ou leur soutien, parfois dans le cadre de marchandages peu ragoûtants, et obtenir ainsi des élus ou des maroquins sans avoir à atteindre avec leurs petits bras la barre des 50 %, le parti de Marine Le Pen est seul. On ne saurait évidemment pas obliger un parti à s’allier à un autre. Tant que les règles du jeu ne changeront pas, le Front ne pourra donc compter que sur l’indiscipline des électeurs pour envoyer des élus à l’Assemblée. Ce n’est pas négligeable : la révolte à basse intensité qui monte dans le pays ne peut que favoriser un parti qui a beau jeu de se présenter comme le seul véritable adversaire du « système » quand, justement, les représentants du « système » répètent en boucle qu’il n’est pas « un parti comme les autres ». Après des décennies de gestion par la droite et la gauche raisonnables, avec les résultats que l’on sait, les Français pourraient précisément trouver que ce « pas comme les autres » est, en soi, assez tentant.

Certes, on n’en est pas là. En attendant, pour la grande alliance des gens convenables qui s’auto-décernent des brevets de républicanisme et s’autorisent à désigner le mouton noir – qui, lui, ne serait pas « républicain » − 20 % des électeurs n’existent pas ou, à l’extrême limite, comme des brebis égarées qu’il conviendrait de rééduquer. Au fait, cette prétention à trier, au sein du peuple souverain, entre le bon grain est l’ivraie, est-elle bien républicaine ?

On peut aussi se demander si le prix payé en termes de démocratie pour une stabilité dont les bénéfices ne sont pas si éclatants que cela n’est pas franchement exorbitant. En effet, ce merveilleux bipartisme qui semblait être le seul moyen de rendre vaguement gouvernable le pays aux milles fromages du Général (qui en recensait un peu moins, me semble-t-il) a eu comme résultat de convaincre nombre d’électeurs que deux écuries se succédaient au pouvoir pour mener peu ou prou la même politique : c’est le règne de « l’UMPS », expression dont on ne sait plus qui l’a inventée, mais que Marine Le Pen a eu l’intelligence de faire sienne. Et il faut bien dire que cette analyse, un peu caricaturale, n’est pas totalement dénuée de fondement.

On me dira qu’aux Etats-Unis, la vie politique est encore plus coulée dans l’acier du bipartisme. En réalité, non seulement il y a en fait 50 partis démocrates et 50 partis républicains dont les contours idéologiques varient d’un État à l’autre, mais on ne sait pas ce que sera l’avenir du mouvement Tea Party. Surtout, le duopole partisan est compensé par de vastes espaces de liberté (de parole et d’action) qui permettent l’expression des différences : fidèles à la devise de leur République, « E pluribus unum », les Américains revendiquent le pluralisme de leur société et de leur culture. Il est vrai que ces différences coexistent d’autant mieux qu’elles savent s’effacer au nom d’une croyance partagée dans le rêve américain et dans une commune allégeance au drapeau − que l’on aimerait parfois observer de notre côté de l’Atlantique.

Mais revenons à notre pays qui, au nom des droits de l’homme qu’il se targue d’avoir apportés au monde, condamne à l’inexistence politique une partie de ses citoyens. Ce rejet des opinions dissidentes hors de l’arc républicain révèle la peur que la France a d’elle-même, comme si laisser les points de vue s’exprimer dans leur diversité était une menace pour la paix sociale et la cohésion nationale. En somme, pour que la République soit « une et indivisible », il faudrait que la société le soit aussi. Or, c’est tout le contraire !

Plus de deux siècles après la Révolution, plus d’un siècle après la loi de 1905, la culture politique française est toujours surdéterminée par la peur d’une guerre civile, d’un éclatement de la société en communautés égoïstes qui aboutiraient au retour de deux Frances ennemies.

Machiavel a noté que la véritable force de la république romaine était l’intensité de ses querelles intérieures bien plus que son unité de façade. Selon le penseur florentin, « la pensée qui resplendit dans les périodes les plus glorieuses de la Rome républicaine, celle qui dans les douze tables consacre une des premières affirmations, quoiqu’imparfaite encore, des droits de l’homme, suscite la lutte entre patriciens et plébéiens […]. Ce fut une lutte qui ne dégénéra presque jamais en guerre civile, qui créa le tribunat, l’appel au peuple, la mise en accusation des magistrats abusant de leurs pouvoirs; lutte toujours dominée par un si grand amour de la patrie qu’elle suscita les plus grands prodiges d’héroïsme et de sacrifice, que le monde pourra peut-être égaler, mais jamais surpasser. » Ils étaient grands car ils assumaient leurs désaccords – ce qui ne les empêchait évidemment pas de les régler souvent à coups de poison ou d’épée. Machiavel n’était pas un droit-de-l’hommiste béat ni un démocrate radical. Peut-être devrions-nous nous approprier cet enseignement et chercher, plutôt qu’à étouffer le débat, à le contenir dans les limites de l’acceptable – c’est-à-dire celles que nous jugeons collectivement comme telles. Mais il est absurde d’autoriser un parti à briguer les suffrages des électeurs pour décréter qu’il est immoral de lui donner sa voix.

Ce mystère et ce don de la pluralité humaine qui les dépasse, au lieu de le redouter, nos gouvernants devraient donc feindre de l’organiser. Voilà pourquoi la France doit, à mon avis, revenir à un véritable régime parlementaire, c’est-à-dire à un mode de scrutin reposant largement sur la proportionnelle . On me dira que François Mitterrand, en faisant un pas dans cette direction en 1985, a suscité des protestations indignées dont on perçoit encore les échos : il serait en quelque sorte l’inventeur du FN, comme si un phénomène politique de cette ampleur pouvait être le fait du prince. Je ne suis pas naïf au point d’ignorer que le Moïse des socialistes n’était pas animé par de nobles sentiments démocratiques mais par l’ambition de semer la pagaille à droite et de refaire l’unité de son camp autour d’un consensus moral. Mais tant pis, je préfère avoir raison avec Mitterrand que tort avec Aubry, Fillon ou les autres.

Oui, je l’avoue, je souhaite un retour à la IVe République qui, malgré sa légende noire, n’a pas tant démérité. Certes, en douze ans, elle a connu 24 gouvernements dont aucun n’a duré plus de seize mois et s’est montrée incapable de maîtriser la crise algérienne – mais est-on si sûr qu’une Ve présidée par Mitterrand, Chirac, Sarkozy ou les autres aurait fait mieux ? N’oublions pas que c’est sous ce parlementarisme si décrié qu’ont commencé les Trente glorieuses, dont la monarchique Ve République a pu recueillir les fruits. Et n’exagérons pas les vertus d’institutions qui allaient si bien au Général mais sont peut-être un costard un peu grand pour ses successeurs. Sommes-nous si sûrs que nos présidents méritent qu’on se soucie de leur donner les moyens de gouverner au sacrifice de la justice la plus élémentaire ?

Cessons de chercher un Père quand nous ne savons plus très bien quel rêve national il incarnerait. Parvenues, pour le meilleur et pour le pire, à « l’égalité des conditions » annoncées par Tocqueville, nos démocraties ne produisent pas tant de candidats à une fonction qu’on puisse encore qualifier de « suprême ». Acceptons nos divisions sans chercher à les camoufler dans des usines à gaz politiques comme l’UMP et, dans une moindre mesure, le PS. Cessons de nous observer dans un miroir déformant. Si nous affrontions notre véritable image, nous découvririons que la France, si elle est moins flamboyante que nous le voudrions, reste une très belle fille.[/access]

Das Kapital von Audrey Vernon

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En période de crise, il est de bon ton de revenir à Marx. Confiscation de la plus-value, baisse tendancielle du taux de profit et armée de réserve du capital reviennent sur le devant de la scène comme si le prolétariat était réapparu avec la crise du turbocapitalisme.

Vendredi 6 mai à 22 heures, alors que le gratin de la finance et du people vulgaire célébrera l’élection de Nicolas Sarkozy, des légions d’irréductibles marginaux commémoreront l’anniversaire de Karl Marx. Cela ne nous rajeunit pas mais il aurait fêté ses193 ans la veille.

Pour l’occasion, Audrey Vernon, déjà auteur d’un spectacle aux accents marxo-rothschildiens – Comment épouser un milliardaire ? – remet le couvert au Sentier des Halles. Assez des exégèses convenues des marxistes de salon. Miss Vernon nous ramène à l’essentiel: la vie d’un Marx enfin délesté de son œuvre !

Audrey Vernon a composé une lecture à partir de lettres personnelles inédites en français. Pour une poignée de dollars, pardon d’euros, vous aurez donc droit au récit des aventures enflammées de Marx, de son épouse Jenny, d’Engels et de leur fidèle gouvernante Hélène Demuth. Les mystères de l’ADN étant insondables, vous vous demanderez quel Saint Esprit matérialiste a bien pu féconder Hélène pour donner naissance au petit Friedrich Demuth.

De quoi ravir les fanatiques de la Sainte Famille marxienne, les inconditionnels des Feux de l’amour et tous les amoureux des beaux textes.

Vous avez aimé la voix suave du documentaire de Paris Première sur le calendrier Pirelli… Vous adorerez Marx et Jenny lu par frau Audrey !

Ben Laden : Obama ment au monde entier

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Après la guerre secrète, la guerre psychologique: difficile, voire impossible de démêler le vrai du faux dans les mille et une versions qui circulent autour de la fin de parcours d’Oussama Ben Laden. Et on ne se fiera donc pas a priori aux preuves formelles des uns (cf la fameuse « photo » d’Oussama mort diffusée par la télé pakistanaise et reprise aussi sec par toutes les chaines du monde) ni non plus aux démentis des autres (par exemple, ceux attestant la ferme volonté américaine d’arrêter si possible Ben Laden et non de l’exécuter froidement sur place, sans autre forme de procès).

Pour peu qu’on admette dans ce contexte précis une rhétorique good guys/bad guys –et c’est mon cas – on ne s’étonnera ni ne s’indignera des mensonges des uns ou des autres. Les méchants mentent parce qu’ils détestent la vérité, RAS. Et les gentils brouillent sciemment les pistes pour enfumer l’adversaire, quitte à laisser l’opinion internationale dans le flou. Les anglo-saxons, à la différence des francophones, ont d’ailleurs une expression toute faite et assez claire pour qualifier ce genre de camouflage délibéré, war lies, c’est-à-dire les mensonges de guerre[1. Churchill a eu un mot célèbre à ce sujet « in wartime, truth is so precious that she should always be attended by a bodyguard of lies” (« En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu’elle doit être protégé par une garde reprochée des mensonges »). En conséquence de quoi, l’opération dont l’objectif était de cacher aux Allemands, par un tissu savamment élaboré des fausses informations, les détails du débarquement en Normandie a été appelée « Operation Bodyguard »], lesquels, précisons-le n’ont pas été inventés par les think tanks néocons pour justifier l’invasion de l’Irak : les Navy Seals d’Ulysse y avaient déjà eu recours pour entrer par surprise dans Troie. On notera au passage que ce travestissement des faits n’est pas réservé au traitement a posteriori de l’événement : il l’a précédé, avec son cortège imaginaire de grottes inexpugnables, de drones approximatifs et de coups d’épée dans l’eau qui faisaient tant rire les Guignols. Sans secrets ni menteries, il n’y aurait pas eu de happy end à Abbottabad.

Nous errons, pour reprendre la si belle expression d’Anton Ciliga, au royaume du mensonge déconcertant, ce qui n’est pas en soi un problème, à condition de bien le savoir. Alors quelle grille adopter pour tenter de se faire une opinion sur le cours des événements ? Chacun fera ce que voudra, mais perso, je privilégie une piste : s’en tenir aux faits.

– Ben Laden est mort.
– Ce sont des soldats américains qui l’ont tué.
– Le Président Obama a personnellement assuré la direction des opérations et a assumé cette responsabilité devant le monde entier.
– Le chef d’Al Qaida a été retrouvé au Pakistan en plein cœur d’une ville de garnison et à 300 mètres d’une Académie militaire.
– Les soldats qui l’ont tué sont arrivés et repartis en hélicoptère, ce qui est un mode opératoire généralement utilisé en territoire ennemi.
– Le Conseil de Sécurité de l’ONU a immédiatement légitimé l’opération en se félicitant solennellement de la mort d’Oussama Ben Laden
– On s’est débarrassé du corps en pleine mer[2. Je vous laisse compléter la liste au fil des jours]

Quant au reste, c’est simple : même quand les infos diffusées par la Maison Blanche, le Département d’Etat ou la CIA sont assez vraisemblables, elles sont si inextricablement mêlées à des éléments de pure intoxication qu’on aurait aussi tort d’y croire que de ne pas y croire.

Cela vaut pour les questions de détail (Ben Laden était-il armé, qu’est-il arrivé à son épouse, que s’est-il passé avec le second hélico, etc), celles qui taraudent légitimement les amateurs de belles histoires. Plutôt que d’attendre toute la lumière depuis Washington, faisons plutôt confiance à Hollywood[3. Perso, j’aimerais bien Bruce Willis en chef du commando, Robert Downey Jr en Petraeus et, of course, Denzell en Barack. Je n’ai pas d’idée pour Leon Panetta, sauf si le génial Henri Guybet parle américain sans accent] pour y répondre dans quelques mois.

Mais la suspicion amusée est encore plus de mise pour la question des questions, celle qui concerne le rôle du Pakistan, ou disons plutôt des Pakistanais, tant le pluriel semble obligatoire. Des Pakistanais ont-il aidés Ben Laden ? Probable. Des Pakistanais ont-ils contribué à sa localisation ? Probable aussi. Les premiers sont-ils les adversaires des seconds, ou bien sont-ce les mêmes ? Allez savoir, ou plutôt, n’essayez pas d’aller savoir !

On a assassiné Monsieur Ben Laden !

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photo : UPI/Kevin Dietsch

Ben Laden est mort depuis deux jours et les commentaires télévisés n’en finissent pas de se multiplier, pas toujours très heureusement. L’appel de Marc Cohen qui engageait les tenants de « l’assassinat de Ben Laden » à ouvrir un dictionnaire a été, semble-t-il, entendu mais, à l’évidence, mal compris. Ainsi durant la matinale de Canal+ un intervenant, certainement lecteur studieux de Causeur, a donc préféré parler, lui, du « meurtre du Cheikh Oussama Ben Laden ».

Eh oui, « meurtre » et non plus « assassinat », car il n’y aurait pas de préméditation et il s’agirait donc d’un simple homicide volontaire perpétré par les Américains. Et puis « Cheikh » car il est inimaginable de perdre le sens des convenances avec les victimes.

On se pince. C’est un peu comme si à l’annonce du suicide de Hitler, des journalistes plus pointilleux que la moyenne avaient corrigé leurs confrères en exigeant qu’on parlât du « suicide de Môssieur Hitler, s’il vous plaît ! » Ce même intervenant, à moins que cela en soit un autre, mais disons du même acabit, indiquait sur France 24, que la mort de Ben Laden (Môssieur Ben Laden pardon !) ne changerait rien, car il n’était plus qu’un symbole et pas un chef de guerre. Le même en rajoutait, nous exposant son malaise face à la joie manifestée par certains Américains dès l’annonce faite par Barack Obama.

Résumons, si vous le voulez bien : les Américains, qui sont démesurément rancuniers, ont choisi de tuer un simple symbole en s’exonérant du respect du droit et de la politesse et, cerise sur le Mac Do, ils ont fait preuve d’une grossièreté insigne en fêtant la commission de l’infraction. Bref, il eût été préférable de laisser le Cheikh couler des jours pépères à Abbottabad.

En plus d’inviter certains à consulter des dictionnaires, pourrions-nous avoir l’audace de leur conseiller de réfléchir deux secondes ? Doit-on rappeler que le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont fait l’objet sur leur territoire d’une attaque encore plus meurtrière que celle de Pearl Harbor et qu’il s’agissait là d’une véritable déclaration de guerre ? Une guerre certes moins classique que toutes celles passées, mais une guerre malgré tout, voulue au nom d’un djihadisme global et animée par Ben Laden.

Aussi, présenter l’opération militaire visant à le capturer et l’exécution qui s’en est suivie comme un fait divers ou comme une opération purement symbolique pour ne pas dire de vil marketing, laisse un peu interdit.

Quant à la satisfaction manifestée par certains citoyens américains, comment la leur reprocher ? Il est vrai qu’en France nous sommes so chic et pouvons donc prétendre à être les arbitres des élégances éthiques. Serons-nous bientôt sommés de dire notre malaise rétrospectif quant à l’explosion de joie de millions d’Américains le 15 août 1945, à l’annonce de la reddition du Japon alors que deux bombes atomiques avaient rasé Hiroshima et Nagasaki – qui n’étaient même pas des symboles ?

À rebours de nos moralistes télévisuels et à l’unisson avec Barack Obama, je dis simplement que justice est faite.