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La « démondialisation », retour vers le passé

Devinez où se trouve cet immeuble. photo : Tilemahos Efthimiadis

Dans sa recension du livre-programme d’Arnaud Montebourg, Daoud Boughezala affirme, sondages à l’appui, que les « élites mondialisées » constituent le « dernier bastion des défenseurs de la mondialisation ». Je conteste cette allégation. Sans appartenir à ces fameuses élites mondialisées, je suis un fervent défenseur de la mondialisation et du libre-échange. Voici pourquoi.

La désindustrialisation est un progrès

L’idée selon laquelle la mondialisation « désindustrialise » la France est un mythe entretenu par certains discours politiques. Si la part relative de l’industrie dans notre économie a bel et bien reculé – de 22% du PIB en 1970 à 11% en 2010 –, cette évolution n’est pas due à la baisse de notre production industrielle – qui n’a jamais été aussi élevée que ces dernières années[1. Ajustée de l’inflation, la production industrielle française (900 milliards d’euros) était 114% plus élevée en 2010 qu’en 1970. Dans le même temps, sa valeur ajoutée (215 milliards d’euros) a doublé (source : Insee)] – mais à une croissance plus rapide des activités de services.

Montebourg et Boughezala, qui montrent la mondialisation du doigt, devraient se demander pourquoi on observe la même tendance aux quatre coins du monde. À l’échelle globale, la part de l’industrie dans le Produit Mondial Brut est en effet passée de près de 27% en 1970 à moins de 17% aujourd’hui. Sur la même période en Allemagne, l’industrie a chuté de 32 % à 17 % du PIB. En l’absence de délocalisations sur Mars, comment s’explique cette inflexion mondiale ? Faudrait-il, pour les chantres du protectionnisme, déplorer la réduction du poids de l’agriculture dans notre économie et en accuser la mondialisation ? Soyons sérieux : combien d’exploitations agricoles ont été délocalisées en Chine ces dernières années ?

Ce que Montebourg et Boughezala appellent « désindustrialisation » résulte, pour l’essentiel, de deux phénomènes concomitants :
– L’externalisation de certains métiers – comme le nettoyage des sites de production –, autrefois considérés comme des emplois industriels, qui sont aujourd’hui comptabilisés dans les « services aux entreprises ».

– Le progrès technologique. Les gains de productivité industriels et agricoles sont tels que « fabriquer des choses » est devenue une activité à faible valeur ajoutée, laquelle utilise infiniment moins de main d’œuvre qu’il y vingt, trente ou cinquante ans. Autrement dit, la valeur réelle des biens industriels baisse, ce qui permet à nos concitoyens –à commencer par les moins fortunés – de bénéficier d’un pouvoir d’achat plus élevé que jamais [2. Un exemple : en 1972, un smicard devait travailler 2 265 heures pour s’offrir une Renault 5 ; aujourd’hui, 1 000 heures suffisent pour acquérir une Twingo].

Le protectionnisme : un jeu perdant-perdant

Pour nous « protéger » de cette « désindustrialisation », on nous propose de mettre en place des politiques protectionnistes. L’Etat devra donc taxer les produits d’importation afin de pénaliser les entreprises étrangères qui ont le culot de nous vendre des produits bon marché. But de la manœuvre : favoriser les entreprises françaises qui nous vendent des produits plus onéreux.

Si le protectionnisme a une conséquence inévitable, c’est bien l’augmentation des prix des produits de consommation – qu’ils soient importés et surtaxés ou made in France à l’abri de la concurrence étrangère. Dans tous les cas, que vous soyez millionnaire ou pauvre comme Job, vous verrez votre pouvoir d’achat chuter.

« Cela créera des emplois en France », m’objectera-t-on. Taxés sur leurs produits importés, les industriels qui souhaitent nous vendre des chemises seront, si on suit ce raisonnement, incités à relocaliser leur production en France, donc à embaucher une main d’œuvre française. N’ayant plus à craindre la « concurrence déloyale » des Chinois, Tunisiens et autres Turcs, ils vendront leurs chemises plus cher. Seulement, ce qu’oublient les protectionnistes, c’est qu’il y a de fortes probabilités pour que nous achetions moins de chemises. Les industries textiles relocalisées en France, subissant une baisse de la demande, seront sans doute amenées à licencier. Et on reviendra à la case départ avec, en prime, l’effondrement du pouvoir d’achat. L’industrie française nouvellement « démondialisée » sortira nécessairement affaiblie de ce jeu « perdant-perdant ».

Nos apprentis-sorciers semblent aussi oublier qu’une part considérable des biens et services que nous consommons aujourd’hui nous est devenue accessible grâce à la mondialisation. Fermez les frontières et leur production ne sera pas relocalisée en France mais disparaîtra purement et simplement. Car personne n’aura plus les moyens de se les payer. Avec les chemises bon marché produites en Chine, disparaîtront les emplois qu’elles ont créés en France (transporteurs, stylistes, vendeuses en boutique…). Ajoutez à cela les inévitables mesures de rétorsion du gouvernement chinois et des entreprises comme L’Oréal, Legrand ou nos producteurs de Cognac[3. Pour information, 95% de la production de Cognac française est exportée – notamment en Chine (troisième marché mondial) – et cette industrie fait vivre environ 50 000 personnes et leurs familles] s’écrouleront à leur tour.

Un égoïsme moyen-âgeux

Finalement, Daoud Boughezala reproche à Arnaud Montebourg de se raccrocher « à l’illusion d’un intérêt général européen ». En somme, Montebourg postule l’existence d’un intérêt général européen en contradiction avec celui des non-Européens tandis que Boughezala lui oppose un intérêt général français incompatible avec celui des étrangers. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? N’existe-t-il pas un intérêt général provençal distinct de celui des non- provençaux ? Quid de l’intérêt général des Marseillais ? Est-il compatible avec celui des non-marseillais ? Messieurs Montebourg et Boughezala peuvent-ils m’expliquer en quoi l’intérêt général de ma petite famille est incompatible avec celui de mes voisins ?
La conception égoïste d’un « intérêt général » indépendant de nos intérêts individuels constitue le premier fondement de l’Etat totalitaire. La conclusion logique de cette irréductible divergence d’intérêts entre Français et Allemands devrait nous conduire, comme l’écrit Daoud Boughezala, à « envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden ».
Un monde violent où l’on produit et consomme localement, on a déjà essayé : cela s’appelle le Moyen Âge.

*La photo a été prise à Glyfada, un quartier du sud d’Athènes

Schizophrénie française

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image : http://online.worldmag.com après Garnt Wood

Contrairement aux monarques absolus, les responsables politiques − hommes et femmes − des démocraties, même au sommet de l’État, ont un seul corps et une seule vie. On n’assiste plus à leur coucher ni à leur lever et, en France, le fait qu’on les laisse tranquilles entre ces deux moments est érigé en pilier de l’identité nationale − encore une exception. Seulement, ce que l’affaire DSK nous empêche de voir, c’est que la vie privée ne se limite pas à sa dimension sexuelle. Or si, contrairement aux « Anglo-Saxons », nous avons plutôt tendance à nous abstenir de tout jugement moral sur la vie sexuelle et amoureuse (les deux vont parfois de pair) de nos élus, concernant l’argent, nous avons déjà rattrapé ces fils de puritains. C’est seulement au seul corps de nos gouvernants que nous appliquons un double régime de transparence. Ça ne peut pas marcher.[access capability= »lire_inedits »]

De la chasse aux « caisses noires » à la dénonciation des valises de billets venues d’Afrique, des cigares remboursés par la République au financement des vacances de nos gouvernants, la presse française a considérablement changé en moins de deux décennies, au point de placer aujourd’hui la barre très haut sur l’échelle de la vertu. Or, le cul et les sous sont aussi inséparables aujourd’hui qu’autrefois, et la transparence exigée pour ceux-là sera nécessairement requise pour celui-ci. La tourmente DSK est sidérante et fascinante. Mais sans qu’on s’en aperçoive, l’affaire dite « Woerth/Bettencourt » − qui, avec le recul, semble presque sobre − nous a fait basculer dans une nouvelle ère du point de vue du traitement médiatique de la vie privée de nos dirigeants.

L’affaire Woerth/Bettencourt, un conflit d’intérêts chimiquement pur

Quoique désespérément dénuée de cabrioles extraconjugales, l’affaire Woerth marque en effet un véritable tournant. Le principal reproche adressé à Éric Woerth est d’avoir été, comme responsable du fisc français, chargé de faire payer le plus d’impôts possible à la première contribuable du pays pendant que le travail de son épouse[1. Florence Woerth, épouse d’Éric Woerth, était salariée de Clymène, filiale de Téthys, sociétés gérant respectivement la fortune Bettencourt et ses titres dans le groupe L’Oréal] consistait à alléger le plus possible l’imposition de la même dame. Personne n’a prouvé que les époux Woerth se soient rendus coupables d’un quelconque abus, et encore moins d’un délit. Mais on a épinglé ce cas presque chimiquement pur de conflit d’intérêts. Par inconscience, Éric Woerth s’est mis dans une situation dans laquelle l’intérêt personnel de sa femme – dont on peut supposer qu’il coïncidait avec le sien − entrait en collision frontale avec sa mission au service de la République. Que rien d’illégal n’ait été commis ne change rien à l’affaire. Dans cette situation, ses décisions de ministre étaient potentiellement entachées d’illégitimité.

Son départ du gouvernement a été interprété − et à raison − comme le triomphe d’une nouvelle norme imposée par les médias à la classe politique : désormais, le conjoint d’un homme ou d’une femme politique de premier plan devra soumettre sa vie professionnelle à cet impératif, au besoin en sacrifiant sa propre carrière aux intérêts supérieurs de l’État. Et pour une fois, certains journalistes se sont soumis aux règles qu’ils prétendaient imposer aux élus. On y reviendra.

On n’a pas besoin d’avoir l’esprit mal tourné pour poser une question subsidiaire : si l’épouse d’un ministre du Budget ne peut plus, désormais, être salariée par un riche contribuable, cette jurisprudence vaut-elle pour sa ou ses maîtresses ? Le cas de Roland Dumas, dirigeant la diplomatie française alors qu’il avait une liaison amoureuse avec la fille de Moustafa Tlass, à l’époque ministre syrien de la Défense[2. D’où son surnom : « Le Lion de la Tlass »], illustre parfaitement cette difficulté. Quoique parfaitement légale, cette « affaire privée » ne concernait pas seulement un homme et une femme, dès lors qu’elle pouvait interférer avec la politique française en Syrie et au Liban[3. Il est vrai qu’en l’occurrence, on peut penser que le tropisme politique de Dumas a nourri l’attraction érotique plutôt que l’inverse : en clair, le fait que Dumas était plutôt « pro-syrien » a peut-être favorisé la rencontre et l’amour…]. À l’époque, cette question n’avait pas suscité le moindre débat.

Le conflit d’intérêts ne concerne donc pas exclusivement les couples légitimes, même s’il est beaucoup plus facile d’établir des règles visant à l’empêcher dans le cas d’un lien conjugal institutionnalisé. Il est tout aussi légitime, et même nécessaire, de chercher à le prévenir quand il surgit à l’intérieur d’une « union libre » ou d’amours clandestines. La République ne saurait être puritaine le jour et libertine la nuit quand les mœurs de ses grands serviteurs peuvent entrer en conflit avec les intérêts supérieurs de l’État.

Les rédactions devront enquêter sur la vie sexuelle des politiques

Le feuilleton Wikileaks l’a montré : le désir de transparence s’accroît. Il ne saurait s’accommoder de faits qui se reculent. La « jurisprudence » Woerth permet et même oblige les rédactions françaises à fouiller la vie sexuelle/amoureuse des ministres, à enquêter sur les activités de leurs amants et amantes, ainsi que sur celles de leurs proches. C’est le seul moyen de savoir si les décisions de l’exécutif sont ou non entachées de favoritisme.

Il est vrai cependant que l’existence d’une classe « politico-médiatique » dont certains membres sont liés par le mariage ou le concubinage constitue un frein au changement. Les unions entre une journaliste et un politique sont en effet monnaie courante à Paris. Et si Anne Sinclair, Béatrice Schönberg ou Audrey Pulvar ont, par choix ou par contrainte, suspendu leurs activités médiatiques à cause des couples qu’elles formaient avec DSK, Jean-Louis Borloo ou Arnaud Montebourg, Christine Ockrent n’a pas eu cette pudeur, s’étranglant de rage quand on lui faisait remarquer qu’il était pour le moins incongru que l’Audiovisuel extérieur de la France fût dirigé par l’épouse du ministre des Affaires étrangères. Quant à Valérie Trierweiler, compagne de l’un des deux présidentiables du PS, elle officie toujours dans les médias : cette situation pourra-t-elle perdurer si François Hollande emporte la primaire ? À ces couples plus ou moins officiels, combien faut-il ajouter de liaisons parfaitement banales et notoires, comme celle qui vit le Président, séparé de sa deuxième épouse, s’afficher avec une journaliste du Figaro, dont les qualités professionnelles n’étaient évidemment pas en cause ? Dans chaque rédaction, des journalistes sont liés, amoureusement ou amicalement, à des responsables politiques ou à leur conjoint – comme en témoigne la proximité d’Anne Sinclair avec Jean-François Kahn, qui a conduit celui-ci à commettre une douloureuse mais humaine bévue. Dans ces conditions, on comprend que la profession soit tenter de décréter que la vie privée des élus est « sans intérêt pour le public ».

Ce choix largement dicté par les affects ne traduit pas forcément un cynisme de mauvais aloi. Ni l’amitié ni l’amour ne sont moralement condamnables. C’est la vie. Le problème, c’est que cet effet de la sociologie – les mêmes écoles, les mêmes origines sociales… − se heurte à des tendances culturelles et technologiques de plus en plus puissantes. La crise démocratique que nous traversons, envenimée par un manque généralisé de confiance des gouvernés vis-à-vis des gouvernants – « On nous cache tout… » –, l’engouement pour les théories du complot, sans oublier le règne du téléphone portable qui permet à tout citoyen de surprendre un élu dans des circonstances qui relevaient autrefois du domaine privé et de diffuser largement ses trouvailles, sont des lames de fond qui, que nous le voulions ou non, étendent le domaine de l’exposition et réduisent celui de l’intimité. N’ayons aucune illusion : cette progression de la transparence ne s’arrêtera pas à telle ou telle dimension de la vie privée. Tout simplement parce que la nature humaine, celle du public qui veut savoir et celle des journalistes qui veulent informer – et vendre – est ainsi faite. Au lieu de nier cette évidence et de croire qu’ils arrêteront le mouvement, les journalistes feraient mieux de l’accompagner tout en le contrôlant. Ce qui suppose qu’ils définissent collectivement les nouvelles règles du « droit de savoir » sans pour autant transformer leurs médias en tabloïds à sensation.[/access]

Mon permis ? Venez le chercher !

Je suis peut être injuste et ingrat mais j’appartiens aujourd’hui à cette espèce de Français qu’on appelle les déçus du sarkozisme. J’avais pourtant, dès le début du quinquennat, modéré mes espérances. Je le sais bien, nous ne vivons jamais qu’en démocratie, la prudence règne et si un principe de précaution politique qui a multiplié les contre-pouvoirs à l’infini nous protège d’une éventuelle dictature liberticide, il semble que nos institutions empêchent un despote au bonapartisme éclairé et éclatant d’œuvrer au redressement dont la France a besoin. L’exercice d’un pouvoir aussi relatif que soumis, qui ne va pas pisser sans demander à l’Europe, assure l’inertie des mammouths impotents et coûteux de la fonction publique et protège la sécurité des délinquants et des clandestins ne contribue pas à écrire des pages glorieuses du roman national. Mais il paraît que le peuple y tient, à ses contre-pouvoirs. Il faut donc faire contre mauvaise fortune bon cœur et quand le pays, entravé et submergé, sombre dans le déclin, Mediapart, le Conseil constitutionnel et le Syndicat de la Magistrature peuvent brailler en paix contre ce qui lui reste de défenses. On appelle ça le progrès.

Même s’il m’arrivait d’en rêver plus ou moins secrètement, je n’attendais pas que le président préside sans entraves, et pour tenir des promesses de campagne si alléchantes, j’osais à peine espérer qu’il exauce mes vœux en nous débarrassant de la racaille, en choisissant l’immigration, en couvrant les flics qui usent de légitime violence et les ministres qui blaguent, en placardisant ces journalistes qui insultent ses électeurs, en exilant les juges gauchistes et laxistes, en purgeant la fonction publique de ses parasites, en ignorant ceux qui contestent les bienfaits de la colonisation ou l’enseignement de notre passé héroïque, de Charles Martel à Napoléon, en gouvernant avec la droite dure plutôt qu’avec le centre mou et en boutant hors des frontières ceux qui crachent sur mon pays, ma culture et ma civilisation en toute impunité. Je sais bien qu’on ne fait pas de politique avec ses utopies mais entre ce que je n’espérais même pas et ce qui reste après quatre ans, il y a un monde et je n’aime pas trop l’habiter.

J’avais placé tant d’espoir dans la répression à venir et que j’attends encore que je m’étais soumis de bonne grâce à celle qui s’abattait sur moi. Après une vingtaine d’années de conduite routière sans alcool et sans pépins, je fus convoqué à la gendarmerie pour rendre mon permis qui n’avait plus un seul de ses douze points. Je plaide coupable, j’avais roulé entre la forêt et ma maison avec ma vieille Honda XLS 125 mais sans casque, oublié d’attacher ma ceinture au volant de mon camion, avant d’être flashé à 58 km/h là où on ne doit pas dépasser 50 et à 87 km/h sur l’une de ces interminables lignes droites de la RN20, deux fois deux voies séparées par un muret central, mais limitée à 70 quand elle traverse une agglomération.

Je m’accorde une suspension provisoire de civisme

En bon citoyen, je me soumettais à la loi des hommes et même à celle des femmes qui président ces nouvelles ligues de vertu rebaptisées « machin contre la violence routière » (et peut-être un jour si on les laisse faire « truc contre le harcèlement des règlementations et le viol des limitations »). J’acceptais, civiquement responsable, ce monde de la route taillé sur-mesure pour les mères de famille, les retraités de la fonction publique et les démocrates-chrétiens. Je rendis mon permis, cet ami de vingt ans, aux gendarmes et après six mois de pénitence, regagnai le droit de le repasser. Je commençai par réapprendre le code au milieu de lycéens puis me soumis à des tests psychotechniques où une gamine sortie de je ne sais quelle école me fit jouer avec des cubes pour évaluer mon aptitude à reprendre un volant et me demanda si j’estimais méritée la peine qu’on m’infligeait, car la rééducation ne serait complète qu’avec mon autocritique. Un peu excédé, je conclus ma réponse en lançant à l’examinatrice « psychotechnique ta mère !», mais ce petit débordement ne suffit pas à me déclarer inapte. Aussi, après avoir pissé dans un flacon et rempli une paperasse épaisse selon les demandes pointilleuses d’employées préfectorales qui jubilaient de plaisir à tenir un mâle indépendant et pressé quand on est une femelle bureaucratique et fonctionnaire, je recouvris le droit de conduire pour gagner ma vie et payer des taxes, car en plus de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille, il me fallait reprendre le collier pour payer en impôts les salaires de tous ces bons à rien qui ne tolèrent les paiements en retard que majorés et que cette pantalonnade avait mobilisé.

Même de mauvaise grâce, j’avais joué le jeu en me consolant avec l’idée que j’étais le premier d’une longue liste à tâter d’une autorité de l’État qui ne manquerait pas de frapper aussi implacablement les clandestins indésirables, délinquants et criminels. À 50 km /h sur les quais de la Seine, j’avais renoncé à me sentir vivant au volant puisque ça fait baisser le nombre de morts sur la route, mais j’attendais qu’au moins, le tout-répressif ne discrimine personne. Si le voleur condamné retourne vaquer à ses occupations louches pendant que le gendarme me traque sur le bas-côté, il y a un truc qui cloche. J’ai fini par me sentir dindon au cœur d’une farce française où 80.000 peines de prisons prononcées ne sont pas effectuées et où l’État semble aussi incapable de fermer le robinet migratoire qu’impuissant à endiguer la violence qui frappe les jeunes, les femmes et les vieux. J’en suis conscient, il ne suffit pas d’un claquement de doigts et même le plus volontariste des dirigeants doit composer avec les Commissaires européens, la magistrature, Marianne et les députés centristes, mais je n’en peux plus de ce pouvoir qui gouverne l’œil sur le braillomètre comme on conduit l’œil sur le compteur. Il faudrait un sacré coup de barre vers un peu de bon sens avant 2012 pour que je continue à voter raisonnable. En attendant, j’ai décidé de m’accorder une suspension provisoire de civisme.

La semaine dernière, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres une de ces funestes convocations qui, il y a trois ans, m’avait condamné à l’inconduite. Pour trois dépassements de vitesse mineurs, car mon permis restitué ne possédait que six points, je l’ai reperdu. Je me suis donc rendu chez les gendarmes, mais sans le papier rose si chèrement regagné, pour déclarer que cette fois, je ne le rendrai pas. Ma déposition a été transmise à la Préfecture qui a fait suivre mon insoumission au Parquet. On m’a prévenu que je risquais des poursuites judiciaires. Je les attends et j’en rendrai compte dans Causeur sous la forme d’un feuilleton intitulé « Couillon fait de la résistance » ou « Le cave se rebiffe ». Je finirai peut-être, comme dans un film de Capra, par plaider ma cause dans un tribunal dont je sortirai, soit libre avec les excuses d’un juge piteux et sous les vivats de l’assistance, soit condamné. Ça ne m’inquiète en rien. Il faut dire qu’après la disparition des panneaux annonçant les radars, on va être un paquet à perdre notre permis. À en juger par le nombre de condamnés en liberté, je ne serai pas le premier que la menace du glaive de la justice fera marrer.

Causeur n°36 : Après DSK, société de surveillance

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C’est ainsi depuis que le monde est monde : le printemps est la saison des émois et des ébats, spécialement chez Homo sapiens. De là à deviner que le sexe allait être l’invité surprise de la saison et envahir toutes les chaines de télé (sauf peut-être Disney Channel), toutes les couvertures de magazines (à l’exception de Modes & Travaux) et toutes les conversations de bistrot (sauf quand on cause radars)…

Causeur ne pouvait pas, et d’ailleurs ne voulait pas rester à l’écart de cet ouragan ou plutôt de cette lessiveuse géante qui brasse vie privée et vie publique, séduction et harcèlement, information et délation, et tant pis si ça déteint : comme le dit Elisabeth, désormais, on est prié de laver son linge sale en public. Il est bien évident qu’à Causeur nous ne mangeons pas de ce pain-là, mais il nous intéresse, surtout quand on veut nous le vendre comme pain béni.

D’où un dossier très conséquent dans ce numéro 36, où l’on parlera abondamment de sexe, de politique et de mélange des genres, comme en témoignent les enquêtes menées par Muriel Gremillet et Paulina Dalmayer qui nous emmènent à l’Assemblée et chez les échangistes. Outre les signatures maison, on y trouvera des contributions du philosophe Jean-François Mattéi, du psychanalyste Jean-Pierre Winter et de l’écrivain Roland Jaccard. Tout cela est évidemment impossible à résumer, mais si vous me permettez une impression personnelle, après lecture je me suis dit : «C’est costaud!»

Pour pouvoir lire tout cela, ainsi que le reste du journal (toujours sur 48 pages, et 100% d’articles inédits), et pouvoir accéder aux articles verrouillés du site, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur dès ce numéro 36 dans votre boîte aux lettres. Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner à uniquement à l’édition en ligne (avec bien sûr l’accès aux papiers verrouillés).

Il va de soi que tous ceux qui lisent ce texte et ne s’abonnent pas immédiatement seront nommément dénoncés au commissariat le plus proche et par lettre anonyme à leurs voisins…

Les socialistes et le séisme de Lisbonne

image : PSD

Après sa voisine espagnole, la gauche portugaise a essuyé une nette défaite lors des élections législatives de dimanche. Fort de six ans de réformes sociale-libérales menées au pas de charge, le Premier ministre José Socrates cèdera la place à son rival de droite Pedro Passos Coelho. Certains observateurs avisés soulignent, non sans mauvais esprit, que la droite lusitanienne est dominée par le Parti Social-démocrate de Coelho tandis que le Parti Socialiste est censé incarner l’aile gauche du spectre politique portugais. Ce qui incite à relativiser le positionnement politique des uns et des autres. Ainsi, l’essentiel de la campagne législative s’est polarisée sur les économies nécessaires au désendettement du pays. Le prêt de 78 milliards d’euros accordé à Lisbonne par le FMI et l’Union Européenne a en effet eu comme contrepartie la promesse de coupes substantielles dans les dépenses politiques.
En pleine crise de l’euro, dont la surévaluation pénalise l’économie portugaise, aucun des deux grands partis n’a osé contester la nécessité des sacrifices. Les divergences ont porté sur le degré, et pas sur la nature des coupes budgétaires. Grande gagnante du scrutin, la droite locale s’est cependant distinguée par son zèle à satisfaire les exigences comptables de l’UE et du FMI.

Conséquence prévisible de l’évanescence du clivage droite/gauche, le record atteint par l’abstention – 41 % – conduit à nuancer le succès de la droite, qui s’annonce déjà comme la grande continuatrice des politiques de dérégulation du « socialiste » Socrates. Les Portugais n’ont pas choisi un camp contre un autre et encore moins une doctrine contre une autre, ils appliqué la bonne vieille technique de l’essuie-glace : un coup à gauche, un coup à droite, l’essentiel étant de renvoyer les élites dans les cordes.

Des gauches « dextristes » ?

Le scrutin portugais n’en confirme pas moins la mauvaise tenue des gauches européennes. Partout sur le Vieux Continent, soit la gauche perd les élections nationales, soit, lorsqu’elle accède au pouvoir, elle est incapable de proposer une réelle alternative aux politiques menées par la droite libérale. Zapatero, Papandreou et Socrates, qui ont adopté le mantra de la « seule politique possible », qu’elle soit appliquée par un chef de gouvernement (post) socialiste ou ses adversaires conservateurs, illustrent parfaitement ce malaise existentiel. En face, Berlusconi, Sarkozy et Merkel affichent des fortunes différentes. Toutes proportions gardées, on peut penser que les deux premiers tentent de corriger leurs erreurs alors que la Chancelière poursuit son petit bonhomme de chemin, balisé par les règles de l’orthodoxie économique, quelques excentricités empruntées aux Grünen faisant office de supplément d’âme.
Mais aucun de ces trois dirigeants ne subit d’offensive idéologique sérieuse, leurs principaux contestataires se recrutant dans leur propre camp, sur leurs flancs droit et gauche.

Gaël Brustier, auteur de Voyage au bout de la droite (Mille et Une Nuits), expliquerait l’impuissance des gauches européennes par leur « imaginaire dextriste »[1. Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier utilisent le concept « dextrisme » pour pointer le rôle des élites issues de la gauche dans l’hégémonie culturelle des droites contemporaines]. Incapables de produire une vision du monde qui leur serait propre, les gauches se contenteraient d’utiliser la boîte à outils conceptuelle fournie clés en mains par leurs adversaires. En conséquence, les droites néo-conservatrices exercent le pouvoir même lorsqu’elles ne l’occupent pas. De fait, le Portugal de Socrates confirme clairement cette analyse. Interviewé par L’Express en pleine gloire, celui que la presse présentait alors comme l’une des figures de proue de la gauche « pragmatique » se défendait de toute idéologie : «Je me sens proche de tous ceux qui ressentent le besoin de réformer, et plus proche encore de ceux pour qui la réalité est plus pressante que l’idéologie. Le pragmatisme, dont je me réclame, signifie agir dans la culture du résultat», expliquait Socrates.

Si elle ne brille pas par son originalité, cette profession de foi incolore et inodore correspond trait pour trait à la doxa modernisatrice dont la seule loi est la réduction des déficits[2. Loin de rompre avec le legs libéral et atlantiste de Barroso, le Parti Socialiste portugais a d’ailleurs réformé la fonction publique et les aides sociales à une cadence qui ferait pâlir d’envie l’aile la plus dérégulationniste de l’UMP]. Le « dextrisme » incarné, notamment, par José Socrates, serait en quelque sorte le milieu idéologique commun aux eaux stagnantes du marais politique qui, de Sarkozy à François Hollande, n’a d’autre horizon à proposer que le désendettement, la cure d’amaigrissement et la soumission aux injonctions réformatrices des agences de notation.

Il est vrai que le discours économique traditionnel de la droite l’a emporté. Pour autant, la notion de « droitisation » n’est pas très opérante dès lors que les clivages politiques n’épousent plus les lignes de fracture idéologiques – ce qui se traduit par des affrontements à front renversé, pour faire simple conservateurs-sécuritaires[3. En rupture totale avec l’esprit de conservation et de réaction des « anciennes » droites traditionnelles] contre socialistes-libertaires. L’analyse « dextriste » présente surtout l’inconvénient majeur d’essentialiser la droite, donc de la réduire la droite à sa seule composante entrant dans l’épure. C’est oublier ou ignorer qu’elle n’a pas toujours été et n’est pas exclusivement libérale, affairiste et moderne. Epouvantail idéal pour les romantiques de l’autre rive, cette vision binaire n’est pas d’une grande aide pour penser le spectacle politique.

La gauche ne retrouvera pas sa virginité perdue

En hussard de l’autre gauche, Jean-Luc Mélenchon tirera sans doute de l’échec portugais la conclusion que la gauche n’est jamais aussi bien-portante que lorsqu’elle assume son identité socialiste. On l’entend déjà, expliquant avec ironie que les débâcles « socialistes » prouvent bien que le peuple préfère l’original à la copie, et appelant avec éloquence et passion la gauche à retrouver sa « vérité » ontologique. Mélenchon voit sans doute juste sur de nombreux points. Seulement, la nostalgie de « l’âge d’or », ces années 1981/83 où « la gauche essayait »[4. Serge Halimi, Quand la gauche essayait], n’inversera pas le cours du Temps. On peut invoquer les jours héroïques de la Commune et du Front Populaire, la gauche ne retrouvera pas la virginité perdue dans l’excitation de l’aggiornamento libéral. Il n’y a pas de vérité enfouie. Il n’y pas de trésor perdu.

Il y a en revanche un socialisme à (réi)nventer, et peut m’importe d’être accusé de passéisme. Au lieu de se lamenter sur la destruction des droits acquis et le démantèlement de l’Etat, il serait plus utile d’imaginer de nouveaux modèles d’économie mixte ou de protection sociale, y compris en repensant l’articulation entre les régions, la nation et l’Europe. Mais le plus urgent est de doter la gauche d’une éthique et d’une politique permettant de reconnecter social et économique. Ce qui suppose non pas un retour aux sources glorieuses mais une sérieuse rénovation doctrinale. La tentative d’Edgar Morin n’incite guère à l’optimiste. Aussi sympathique soit-elle, « sa » gauche a plus à voir avec son idiosyncrasie personnelle et ses tendances hesseliennes qu’avec une théorie politique.

Rue de Solferino, la sidération née de l’affaire DSK se dissipe et on recommence à parler de victoire. En quête de la martingale secrète pour attirer l’électeur, les gardes rapprochées des pré-candidats socialistes n’ont rien trouvé de plus flamboyant que de brandir le drapeau de la sainte Gauche, dont l’esprit se déploiera dans les « primaires élargies » (… à qui ?). Les votants devront verser leur écot, probablement un euro mais on espère que le fidèle sera plus généreux qu’à la messe, et jurer – par écrit – qu’il adhère aux éternelles valeurs de la gauche, tolérante, généreuse et ouverte. N’ayons crainte, ce sera du solferinien de la plus belle eau.

Une fois encore, on évitera de se demander ce qui peut bien rassembler les adeptes du multiculturalisme qui pétitionnent pour la « non-discrimination » des mères de famille voilées et les républicains qui refusent d’abandonner définitivement à Déat le tryptique « Ordre, autorité, nation », ou comment José Socrates, Mélenchon et François Hollande peuvent tous brandir le drapeau de la « gauche ». On dirait qu’à psalmodier le mot, on a renoncé à la chose. Il est vrai que la politique ne peut se passer de mythes fondateurs. Mais elle ne peut certainement pas se réduire à eux.

Jack Lang pris en flagrant délit

Pour être plus précis, en flagrant délit de langue de bois. Suite à la nomination de Dominique Baudis au poste de Défenseur des droits, Jack Lang a dénoncé le « choix politique » du Président de la République. Bien évidemment que la nomination de l’ancien président du CSA, diffamé en son temps par les confessions bidon d’une prostituée toulousaine, est éminemment politique. A fortiori, lorsqu’en pleine bataille du centre, messieurs Sarkozy, Morin, Bayrou, Borloo et Villepin lorgnent goulûment sur le plat de lentilles de la droite modérée que Baudis a longtemps incarnée.

On ne pourra donc que communier avec ce cher Jack dans la critique de « la petite politique (qui), malheureusement, l’emporte quelquefois sur les intérêts supérieurs de l’Etat et de la Nation » et défendre avec lui la nomination d’une « personnalité indépendante dotée d’une envergure juridique incontestable » !

Vous conviendrez avec moi que le choix de Nicolas Sarkozy aurait dû se porter sur un vieux sage septuagénaire, l’âge de raison pour ce genre de job. Un vrai plus serait qu’il soit professeur de droit public, au vu des compétences juridiques exigées par la fonction. J’ajouterai, pour compléter le portrait-robot de cette personnalité idéale, qu’elle devrait habiter la Place des Vosges, histoire d’être en phase avec les discriminations quotidiennes infligées aux populations déshéritées du quatrième arrondissement !
Allez, un petit effort, vous ne voyez toujours pas à qui je pense ?

Femmes à la chambre

Je me demande si je vais encore pouvoir aller travailler à l’Assemblée nationale en jupe. Depuis l’affaire Strauss-Kahn, on répète partout que les hommes politiques
sont d’affreux obsédés, principalement soucieux de draguer puis de baiser tout ce qui passe : employées, militantes, journalistes…
Les journalistes du genre féminin peuvent-elles, dans ce contexte de harcèlement permanent, continuer à travailler sereinement ? Ou doivent-elles dépenser une énergie folle à repousser les avances de ces Barbe-Bleue à cocarde ? Dans ces conditions, celles qui continuent à porter des jupes sans rien dire sont-elles de fieffées salopes, briseuses de ménages, des Barbie reporters prêtes à tout pour un scoop – ou un coup ?

J’imagine que, dans le cas DSK, la pénurie d’informations réelles oblige à broder pour meubler les heures d’antenne en attendant le vrai procès. À ce titre, rien de tel qu’une petite auscultation du milieu politico-médiatique pour conserver l’attention des téléspectateurs. Attention, c’est parti pour l’opération « culs propres » !

Première idée : les hommes politiques sont d’affreux obsédés. Je suis bien obligée de convenir que ce n’est pas faux.[access capability= »lire_inedits »] Les regards de haut en bas destinés à mesurer le potentiel de séduction de l’interlocutrice sont monnaie courante. Pour peu qu’on soit un peu familier de la salle des Quatre colonnes, le répertoire des blagues qu’on y sert se situe souvent au-dessous la ceinture. Oui, j’ai vu des mains baladeuses, et même des mains au cul – pas sur le mien, voyons ! Je ne parle pas des SMS parfois à la limite du harcèlement, et si ça se trouve des invitations directes à coucher. Mais je n’ai jamais senti d’obligation et je dois avoir une trop grande estime de moi-même pour considérer qu’une telle proposition ne peut se refuser.

La première fois que je suis arrivée à l’Assemblée, il y a une bonne dizaine d’années, j’étais accompagnée d’un collègue et ami qui m’a aussitôt mise en garde : j’allais être regardée, matée, zyeutée, scannée. C’est exactement ce qui s’est passé, mais en vérité, pas plus et pas moins que lorsque, quelques mois plus tôt, couvrant un championnat du monde d’athlétisme, j’étais rentrée dans une salle de presse masculine à 99 %, peuplée de confrères éloignés pour trois semaines de toute épouse ou maîtresse légitime.

Petite chose fragile ? D’accord, mais avec option gifle

L’Assemblée, c’est pareil : on y croise des hommes, qui sont souvent élus, et des femmes qui sont souvent journalistes ou, en tout cas, qui occupent des positions
sociales ou professionnelles moins prestigieuses. C’est ainsi qu’on fait de la politique et plus si affinités. À ceci près que ces affinités, on les retrouvera aussi dans
une multinationale à La Défense, un orchestre symphonique ou un ministère.

Faites-vous raconter par vos amis cadres sup’ les séminaires divers et variés et les voyages de motivation à l’étranger. Mettez des hommes et des femmes dans un vase
clos, hôtel, train, bus, amphi, assurez-vous qu’ils sont hors de portée de la famille, du Franprix, du JT de 20 heures et du barbecue chez les voisins, et vous verrez que,
bizarrement, ils trouveront le moyen de s’apparier pour passer le temps.

On est loin, me dira-t-on, de l’appétit sexuel dévorant décrit partout. Oui et non. Je constate juste que, si torts il y a, ils sont largement partagés. Il ne s’agit évidemment
pas du viol, qui est juridiquement, moralement et effectivement un crime : pour ça, il y a la loi, la police, la justice et les flammes éternelles de l’Enfer. Mais dans le milieu qui nous occupe, j’ai un conseil à donner : au lieu de pleurnicher sur les SMS harceleurs, rien ne vaut une bonne vanne en public, un bon coup de pied verbal dans les couilles. Qu’on ne m’accuse pas de justifier l’injustifiable.

Mais une journaliste politique, même pigiste, même débutante, n’est pas la caissière de l’hypermarché harcelée par son chef de service et obligée de coucher pour
assurer ses 900 euros mensuels. Je veux bien revendiquer le statut de petite-chosefragile-à-protéger-de-la-concupiscencemâle, mais avec option gifle, s’il vous plaît.
Deuxième idée : les femmes qui gravitent en politique sont forcément les victimes de ce climat délétère. Pour ce que j’en sais, je dirais que c’est faux. Encore une fois, rien n’interdit de se défendre quand on en a les moyens. Et on les a souvent. Se défendre ne signifie pas forcément être glaçante, hautaine et désagréable, ou se saper moche (comme préconisé par certaines consoeurs), ou refuser systématiquement les invitations à dîner, ou je ne sais encore quelle autre recette de bonne femme. Il n’y a pas de recette, ni de règle. Ou alors, il va falloir admettre que, si vous ne les respectez pas, vous serez au mieux une mauvaise professionnelle, au pire une salope qui couche.

Rouler une pelle a un(e) élu(e), est-ce le début de la connivence ? Pour ma part, j’ai longtemps pensé que coucher avec un élu posait probablement ensuite un problème de crédibilité journalistique. Aujourd’hui, je n’en suis pas aussi sûre, en tout cas dans certaines situations. Après tout, nous nous sommes toutes retrouvées un jour où l’autre à discuter autour d’un verre avec un élu, un conseiller ou un ministre impatient de connaître notre précieuse analyse de la situation politique. Rien de tel pour l’ego. En tout cas, moi, je ne connais personne qui refuse de la livrer, son analyse. N’est-ce pas le vrai début de la collusion, le début de la fin de cette fichue «indépendance» qu’on a d’autant plus à la bouche qu’elle ne veut rien dire?

Accepter des reportages organisés aux frais des entreprises ou des institutions ne serait pas un problème mais, attention, rouler des pelles à un(e) élu(e) serait la preuve de votre mauvais penchant connivent ? Si ça se trouve, les temps glorieux du journalisme politique sont aussi un peu révolus. Quand beaucoup considèrent que le « Petit Journal » de Canal + – qui débusque plutôt drôlement les ridicules, petites phrases niaises et automatismes de langue en chêne massif de nos élus − est ce qui se fait de mieux en la matière, il faut peut-être songer, sinon à renoncer au métier, à arrêter de pontifier sur son utilité sociale et son rôle irremplaçable de gardien-de-la-émocratie.

Les femmes – j’étais à deux doigts de mettre une majuscule à femmes, j’imagine le savon que m’aurait passé la patronne qui, au passage, est la preuve irréfutable de la douceur maternante des femmes de responsabilité − seraient victimes de cette distorsion des relations humaines qu’on sait pourtant équitables, dénuées d’arrière-pensées et asexuées. Il faut pourtant avoir vu de ses yeux, dans les meetings ou les congrès, les hordes de militantes qui tentent de s’approcher des élus de leur coeur, de leur corps et parfois de leur Fédé, dans l’espoir de leur taper dans l’oeil ! La haine que ces agnelles vouent aux conseillères (je l’ai été) à qui on parle à l’oreille, pas par goût du marivaudage, mais parce que certaines choses ne passent que murmurées, notamment celles qui concernent les camarades de parti ! La fascination qu’exercent le pouvoir, ses pompes et ses ors sur certains humains des deux sexes peut, de surcroît, se conjuguer à un calcul pragmatique, financier ou carriériste, mais pas nécessairement. La puissance du discours, de la parole publique suffit souvent comme catalyseur de désir. Une tribune, quelques phrases enlevées, quelques gestes balancés, et on entrevoit le Paradis.

Les femmes, le cul et la longueur des jupes amusent la galerie

L’équation est donc bien plus complexe que les lieux communs ânonnés par les professionnelles de la hargne victimaire qui voient les mâles partout, nourrissant leur narcissisme des décolletés et de l’admiration des dames. Pas mal de femmes se sentent exister quand elles sont repérées par ceux qui détiennent un peu de pouvoir, qu’ils soient chanteurs de rock, héros de téléréalité ou députés.

Mais revenons au journalisme. Un peu d’honnêteté ne nuit pas. Si on aime ce métier, c’est aussi pour la proximité qu’il offre avec ces étranges animaux, masculins et féminins, que sont les politiques. J’entends des consoeurs expliquer qu’elles ne parlent jamais de sujets personnels avec leurs interlocuteurs et que jamais, au grand jamais, ils ne pourraient devenir des amis, comme si elles devaient se faire pardonner de les fréquenter. Cette mise à distance serait, paraît-il, la garantie d’un
journalisme de qualité – en même temps qu’une tentative pour faire croire que la connivence médiatico-politique n’existe pas ou, en tout cas, qu’on ne mange pas de
ce pain-là. Mieux vaudrait assumer. On se croise dans les mêmes endroits, à la sortie des mêmes écoles, dans les mêmes dîners et il n’est pas rare qu’on ait usé nos fonds
de culotte sur les bancs des mêmes universités.

Relisez donc les papiers d’Hunter S. Thompson sur les campagnes présidentielles aux États-Unis. Il a passé son temps à dîner, à picoler, à se droguer dans des avions, des bars, des hôtels, avec tous les candidats de l’époque. Ça ne l’a pas empêché d’être le meilleur reporter qui soit et d’afficher des convictions de gauche qui tenaient peu mieux la route que celles de bien des stars hexagonales de l’édito vertueux. Ne jouons pas les vierges effarouchées, ni même les femmes libérées effarouchées.

La question posée par la frénésie de scoops sexuels post-DSK est celle du sens de l’information et du journalisme politique aujourd’hui. Les femmes, le cul, la longueur des jupes, les dîners ou pas, amusent la galerie. Si on en est là, c’est parce que personne ne croit plus à ce qu’il dit, ni à ce qu’il écrit. On cède à la cruauté par conformisme.

On tombe dans la caricature par manque de curiosité. L’indignation remplace le goût du réel. À ce compte-là, autant essayer d’amuser les lecteurs. Et prendre du bon temps. Entre adultes consentants.[/access]

DSK fait honte à ses cheveux blancs

Les infortunes de Dominique Strauss Kahn ne surprennent guère les gens qui ont lu les auteurs libertins du XVIIIème, écrivains chez qui l’un des ferments de la Révolution, donné depuis pour un acquis, reste la destitution de l’autorité du vieillard, de l’homme de pouvoir, de celui qui a les cheveux blancs. Dans l’âge classique la vieillesse se discréditait volontiers par sa cupidité et sa prétention. Sous Louis XV, le rapport à l’argent reste une raison de mépriser les puissants, surtout quand ils ont passé la cinquantaine, mais ce sont plutôt les turpitudes sexuelles des financiers, fermiers généraux, évêques et aristocrates de haut rang qui deviennent un cliché littéraire. Les perversions amoureuses les plus puériles nous sont données comme preuve de leur hypocrisie, de la vanité de tous les pouvoirs et du caractère illusoire de la vertu. Pendant la Révolution, la vengeance du Peuple s’abat sur une caste déjà très affaiblie par sa mauvaise image. Tuer prêtres, dévots, ducs, patriarches, c’est en somme restaurer la vérité contre le mensonge, la naïveté contre le calcul, la beauté de la jeunesse contre la laideur des barbons.
L’image du vieillard plein de sagesse ne s’en est, au fond, jamais relevée.

La vertu des sexagénaires

Au dix-neuvième on a proféré d’invraisemblables solennités autour de la figure de l’ancêtre, en particulier dans l’œuvre de Victor Hugo – mais quand on a appris que ce dernier donnait dans le stupre à soixante-dix ans, on s’est vite calmé. Les notables de La maison Tellier de Maupassant, les barbons d’Offenbach qui courent après le personnel, les paillardises de la France de Fallières, la mort de Félix Faure, tout cela n’a pas contribué à redresser l’image de la vertu chez les sexagénaires.

Toutefois, dans le Tiers-monde colonial, on a gardé assez longtemps une réserve de respect à leur égard. Malgré les turpitudes observables sur le terrain, jusqu’aux années 30, le vieux blanc a conservé dans l’opinion la faveur issue de l’âge classique et des fadaises romantiques.
Hélas, après la guerre, cette image s’est entièrement flétrie sous l’effet de l’apparition des touristes. Pas partout, et pas toujours, mais dans la plupart des lieux et très souvent. L’homme chenu en provenance de Rotterdam ou de Liverpool est devenu le crétin en short qui marchande des poteries et cherche des fillettes à dix dollars. Sa légende a pourtant survécu à son existence. Il a fallu attendre une génération pour que les ridicules, les abus, voire les crimes commis par les détenteurs de devises et de passeports occidentaux soient dénoncés par l’opinion des pays émergents, et parfois sanctionnés.

Visiblement, nous y sommes. La couverture médiatique planétaire de l’affaire DSK ne s’explique pas seulement par l’avidité de la presse mais aussi par la curiosité malsaine, iconoclaste, d’une population mondiale majoritairement jeune, relativement pauvre, en situation de sujétion permanente, et qui cherche à secouer le joug par la méthode révolutionnaire la plus éprouvée : amoindrir l’autorité morale de celui qui parle.

Malgré le magistère que lui confèrent la civilisation dont il est le descendant, et les pouvoirs dont il est investi, l’homme blanc n’est plus qu’un chasseur puéril. Le terrain a été soigneusement défriché par Bill Clinton, le Priape de Little Rock, dont les frasques ont nourri des heures de débat sur CNN et qui a permis de ridiculiser l’Occident en l’obligeant à finasser en direct par satellite sur le thème : une fellation est-elle un rapport sexuel ? Les bulldozers de la bien-pensance ont continué le travail en essayant d’établir une confusion systématique entre catholicisme et pédophilie, diffusant des portraits d’évêques prédateurs dans le moindre recoin des Philippines ou du Gabon, où pullulent les prêtres qui vivent de rien et sont aimés de tous.

Avec Dominique Strauss-Kahn, la machine médiatique occidentale offre à présent au Tiers-monde la catharsis finale, celle qui doit avoir raison de l’ordre honni en illustrant jusqu’au vertige la dégradation de ses élites. Voitures, cartes de crédit, costumes sur mesure, call-girls et partouzes à deux mille euros, après tout, le Tiers-monde a raison, c’est dégoûtant. Peut-être faudrait-il faire savoir aux peuples du monde que nous sommes nombreux à préférer, à tout cela, la mémoire de De Gaulle et la silhouette de Churchill. Parce que finalement, ils nous en veulent de ne plus pouvoir adhérer à notre conception de l’autorité. À force de voter tous les matins la mort du Roi, nos élites ont incité la planète à prononcer la nôtre. Nous n’aurons bientôt plus, pour nous défendre, qu’à restaurer l’archétype universel, le Christopher Lee du Seigneur des Anneaux, avec sa barbe triste et sa longue gueule de prophète. Dominique Strauss-Kahn en est très loin, c’est une chance, peut-être la dernière qui nous reste.

DSK agressé par des femmes de chambre!

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La presse française a parfois de ces pudeurs… A propos du surprenant comité d’accueil qui a réceptionné hier DSK et son épouse devant le tribunal de New York, nombre de journaux et de télés ont repris textuellement cette étonnante formulation de l’AFP : «Un groupe de personnes habillées en femmes de chambre manifestaient devant le tribunal».

Que veut-on nous dire par là ? Qu’on a pas pu vérifier l’identité de chacune d’entre elles, pour savoir s’il s’agissait vraiment de femmes de chambres ? Que Cyrus Vance Jr, aurait pu, tel un vulgaire Olivier Stirn, embaucher des figurantes pour faire la claque, puis les déguiser en employées d’hôtel, pour qu’elles puissent ternir l’image du prévenu en criant «Shame on you!» à son arrivée au tribunal?

Il n’était pourtant pas bien difficile de se renseigner auprès du Syndicaliste Peter Ward président du New York Hotel Worker’s Union, présent sur place, ou bien d’aller interviewer – comme l’a longuement fait l’équipe de LCI – les employées portoricaines et haïtiennes de Sofitel, Hilton, Mariott ou Sheraton pour voir qu’on avait pas vraiment affaire à des étudiantes en cours d’art dramatique embauchées pour l’occasion…

Les femmes de chambres avaient tenu à manifester leur solidarité avec la victime présumée (il semblerait toutefois que cette dernière nuance leur échappe), mais aussi, plus généralement, à exprimer leur ras le bol vis à vis des comportement peu gracieux de certains clients, comme l’a déclaré une des manifestantes à Lucie Dancoing de Paris-Match : «Beaucoup de gens riches viennent et pensent qu’ils peuvent tout se permettre, qu’ils peuvent obtenir ce qu’ils veulent

Alors que l’hôtellerie est un milieu globalement peu syndiqué aux USA, New York est une exception. Le Syndicat qui a organisé la manifestation représente 75% des salariés du secteur et compte 30000 adhérents. Parmi lesquels on retrouve une certaine Nafissatou Diallo…

Sympathy for the DSK

Au début, comme tout le monde, j’ai eu du mal à y croire. Presque aussi invraisemblable que le coup des Twin Towers ! D’ailleurs, deux jours plus tard encore, 57% des Français en tenaient pour la théorie du complot… Beaucoup moins crédible, en tout cas, que les premiers pas de l’homme sur la Lune ou l’existence de Dieu – auxquels, pourtant, certains ne croient toujours pas.

Après dissipation des brumes matinales, une autre surprise m’attendait. Au lieu de ricaner comme je m’y attendais, je me suis surpris à éprouver de la sympathie envers ce gland qui m’avait toujours horripilé.
J’avais de la peine pour lui ; mieux : je me suis mis à sa place ! Non qu’à sa place, je me serais forcément jeté sur la femme de chambre[1. Problème de surmoi, entre autres. Mais je n’ai pas à me justifier !]. Mais j’ai cru ressentir le vertige de DSK face à cette chute foudroyante et absurde.

Parce qu’enfin, à quoi ça a tenu, tout ce bordel ? Si « Ophélia » était venue faire la 2806 ne serait-ce que dix minutes plus tard, Dominique n’aurait plus été là (il avait un déjeuner ! )

Donc, à quelques instants près, il ne se serait rien passé et DSK serait toujours favori dans la course à la présidentielle. Au lieu de quoi le voilà cuit, caramélisé – foutu pour l’Élysée, le FMI et même le privé (à part peut-être un bar gay dans le Marais.) Ce que c’est que de nous ![access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, il n’y a pas que le hasard : hors théorie du complot, force est de reconnaître que, sur ce coup, DSK a déconné grave. Voilà un mec qui avait tout, comme on dit, et qui était en passe d’avoir le reste. Et brusquement, il fout en l’air trente ans de boulot d’un coup de reins ! Au-delà de l’obsession sexuelle, ça révèle quand même chez le personnage une sacrée fêlure − qui ne pouvait que m’intéresser.

A priori, et comme tout le monde une fois de plus, je ne doute guère de la culpabilité de Strauss-Kahn. Faute de casier, il a un lourd dossier et les faits semblent plaider contre lui – au moins jusqu’à ce qu’ils soient « renégociés » à l’américaine. De toute façon, comme dit Emmanuel Todd avec son ton détaché, « je vais avoir beaucoup de mal à accepter la version officielle finale, je le sais déjà ! »

Mettons de côté l’hypothèse d’une « nouvelle affaire Dreyfus » esquissée par François Bayrou. Reconnaissons, avec notre jovial coroner Jack Lang, qu’« il n’y a pas mort d’homme ». Reste que plane sur DSK le soupçon d’une tentative de viol aggravée – fût-ce sur une femme de chambre noire.

Oublions cette mauvaise blague de la « présomption d’innocence » qui n’est, selon les cas, qu’hypocrisie ou entrave à la justice. Tous ceux qui ont déjà été interviewés par des flics vous le confirmeront : eux donnent à fond dans la présomption de culpabilité, genre : « Si t’es dans mon bureau, c’est pas par hasard ! »

Moi, j’ai eu envie de prélever des traces d’innocence chez DSK. Aussi me suis-je commis d’office en tant qu’avocat à la Cour d’Élisabeth, c’est-à-dire à Causeur. Eh bien dans ce dossier, Mesdames et Messieurs les jurés, je plaide coupable mais pas responsable.

Je plaide coupable

Je plaide coupable « au-delà du doute raisonnable », comme ils disent. Je ne crois pas un instant à l’hypothèse de la bonne machiavélique qui aurait inventé tout ou partie du drame pour faire chanter Strauss-Kahn.

Alors quoi ? Un coup bas venant de haut ? Le FMI ? L’UMP ? L’aile terroriste du martinaubrysme ? Et pourquoi pas le lobby guinéen ? À l’évidence, dans ce dossier, même les meilleurs conspirationnistes sèchent.
Or, DSK ou pas, un client d’hôtel qui se comporte comme ça avec le personnel constitue un danger pour la société, qui a le droit et le devoir de se défendre. Encore faut-il prendre en considération la personnalité du suspect.

Je plaide l’irresponsabilité au moment des faits

Si mon client avait eu toute sa tête, aurait-il agi de la sorte, Mesdames et surtout Messieurs les jurés ? Avec le carnet d’adresses que tout Manhattan lui enviait, que n’a-t-il éconduit la domestique et passé un simple coup de fil ?

Même échauffé par la douche, le Dominique que nous connaissons aurait dû pouvoir patienter jusqu’à l’arrivée des secours : en l’occurrence, une charmante escort girl qui aurait fait le job plus proprement que cette simple femme de ménage ignorante des bonnes manières – et somme toute beaucoup plus chère !
Il faut croire que ce jour-là, la pulsion fut trop urgente, genre : « Oui ! Là ! Tout de suite ! » À la vue d’ « Ophélia » Dominique aurait tout oublié, y compris, semble-t-il, les convenances.

Je plaide le raptus

Mon client a littéralement perdu connaissance – et en particulier celle de ses intérêts vitaux. Ceux qui l’aiment vous diront que ce n’est pas son genre. Mais justement, c’est son genre que je n’aimais guère !
À voir cet homme d’argent et de pouvoir, à qui tout et tout le monde souriait, soudain fait comme un rat, menotté, trimballé, humilié et même pas rasé, je l’ai soudain trouvé humain. « Trop humain », réciteront les nietzschéens redoublants. Mieux vaut trop que pas assez ! En pétant brusquement les plombs, il s’est fait violence à lui-même autant qu’à l’infortunée « Ophélia ». S’il s’en sort, en sortira-t-il grandi ? En tout cas je ne regretterai pas le Strauss-Kahn d’avant !

Ce représentant des « élites mondialisées »[2. Comme disait Chevènement, volontiers cité par Zemmour] était de gauche comme moi je suis économiste, et j’imagine en ricanant son ex-future affiche de campagne : « DSK : pas différent. Juste mieux ! »

Quant à sa vie privée, elle était devenue publique à force de rumeurs et de scandales. Sauf qu’avec la complicité active de sa femme, il avait construit une façade de couple moderne derrière laquelle il cachait sa bipolarité de sex machine et de power machine. Non seulement Anne Sinclair a supporté Dominique, mais elle continue de le soutenir envers et contre tout – y compris l’espérance à vue humaine. C’est ce que j’appelle un couple !

Je plaide le couple

Comment a-t-elle pu encaisser tous ces désordres et ces humiliations ? Je n’en sais fichtre rien. J’ai lu quelque part que c’était elle, plus encore que lui, qui aspirait à la conquête de l’Élysée. À supposer que ça soit vrai, et même que ça explique tout, ça n’expliquerait pas pourquoi elle se tient encore à son côté, maintenant qu’il a tout niqué.

C’est qu’ils s’aiment à leur manière, Anne et Dominique ! Ces deux-là sont restés ensemble trop longtemps pour que leur histoire n’ait pas de sens : au moins avaient-ils trouvé un gentleman’s agreement, et c’est déjà pas mal.
Reste une question : vu leur intimité, comment Anne n’a-t-elle jamais pu convaincre Dominique de prendre les mesures qui s’imposaient dans leur intérêt commun ?

Je plaide l’obligation de soins

Même au service militaire, paraît-il, on mettait du bromure dans le café des bidasses. Pourquoi DSK, prétendant aux plus hautes charges, ne s’est-il pas astreint à un traitement discret et personnalisé ? La réponse est toute simple : avant de se soigner, il faut s’accepter comme malade.

Depuis Giscard, tous nos présidents ont plus ou moins assumé leur double, triple ou multiple vie privée. Sans doute Strauss-Kahn pensait-il s’inscrire dans cette prestigieuse lignée…
Mais du dragueur au violeur, il y a quand même tout un toboggan, et le glissement progressif du délire est achevé quand le consentement de l’autre ne compte plus pour rien.

D’après le Dr Roland Coutenceau, psy consulté par le Figaro Magazine[3. Visiblement inquiet pour DSK], « certains séducteurs compulsifs ne comprennent pas et n’acceptent pas la résistance ». Ils n’entendent même plus les signaux d’alarme, des plus ambigus (hurlements, griffures) jusqu’aux plus patents (crachats, vomi, fuite éperdue).

En tout cas, ça se plaide ! Encore faudrait-il que l’inculpé, dans son propre intérêt, réclame spontanément les médications appropriées.

Je plaide la bitomotricité

Un instant, bref mais violent, le sexe de mon client a pris le pas sur son cerveau – avec les dégâts irrémédiables qu’on connaît. En me suivant, la Cour enrichira utilement notre jurisprudence sur cette notion qui m’est chère : la bitomotricité.

Pour des raisons qu’il serait long et dur d’expliquer, ce dysfonctionnement affecte essentiellement les hommes − jusqu’à annihiler chez eux tout sens des responsabilités.
Telle est, on l’a amplement prouvé, la mésaventure arrivée dans cette affaire à M. Strauss-Kahn, par ailleurs poli et parfaitement intégré dans la société.
Loin de moi l’idée de nier la gravité des faits présumés : je prétends seulement, avec la science, que le comportement désordonné de mon client relève à l’évidence de la thérapie et non de la prison.

Voilà, j’en ai terminé, Mesdames et Messieurs les jurés. Au terme de cette plaidoirie, ce n’est plus l’avocat qui vous parle, c’est l’honnête homme.

Dieu sait que je n’aurais jamais voté pour DSK, mais qu’importe ! De toute façon ce n’est pas moi qui décide − même quand je gagne les référendums… Quant à lui, il aurait aussi bien pu faire un bon chef de l’État, qui sait ? Ou plus vraisemblablement, ça aurait pu lui faire plaisir ainsi qu’à sa dame, sans rien changer pour la France !
Mais pourquoi en parler au passé ? Si Dominique décide enfin de se soigner et que ses avocats sont à la hauteur, je n’exclus rien pour 2017.[/access]

La « démondialisation », retour vers le passé

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Devinez où se trouve cet immeuble. photo : Tilemahos Efthimiadis

Dans sa recension du livre-programme d’Arnaud Montebourg, Daoud Boughezala affirme, sondages à l’appui, que les « élites mondialisées » constituent le « dernier bastion des défenseurs de la mondialisation ». Je conteste cette allégation. Sans appartenir à ces fameuses élites mondialisées, je suis un fervent défenseur de la mondialisation et du libre-échange. Voici pourquoi.

La désindustrialisation est un progrès

L’idée selon laquelle la mondialisation « désindustrialise » la France est un mythe entretenu par certains discours politiques. Si la part relative de l’industrie dans notre économie a bel et bien reculé – de 22% du PIB en 1970 à 11% en 2010 –, cette évolution n’est pas due à la baisse de notre production industrielle – qui n’a jamais été aussi élevée que ces dernières années[1. Ajustée de l’inflation, la production industrielle française (900 milliards d’euros) était 114% plus élevée en 2010 qu’en 1970. Dans le même temps, sa valeur ajoutée (215 milliards d’euros) a doublé (source : Insee)] – mais à une croissance plus rapide des activités de services.

Montebourg et Boughezala, qui montrent la mondialisation du doigt, devraient se demander pourquoi on observe la même tendance aux quatre coins du monde. À l’échelle globale, la part de l’industrie dans le Produit Mondial Brut est en effet passée de près de 27% en 1970 à moins de 17% aujourd’hui. Sur la même période en Allemagne, l’industrie a chuté de 32 % à 17 % du PIB. En l’absence de délocalisations sur Mars, comment s’explique cette inflexion mondiale ? Faudrait-il, pour les chantres du protectionnisme, déplorer la réduction du poids de l’agriculture dans notre économie et en accuser la mondialisation ? Soyons sérieux : combien d’exploitations agricoles ont été délocalisées en Chine ces dernières années ?

Ce que Montebourg et Boughezala appellent « désindustrialisation » résulte, pour l’essentiel, de deux phénomènes concomitants :
– L’externalisation de certains métiers – comme le nettoyage des sites de production –, autrefois considérés comme des emplois industriels, qui sont aujourd’hui comptabilisés dans les « services aux entreprises ».

– Le progrès technologique. Les gains de productivité industriels et agricoles sont tels que « fabriquer des choses » est devenue une activité à faible valeur ajoutée, laquelle utilise infiniment moins de main d’œuvre qu’il y vingt, trente ou cinquante ans. Autrement dit, la valeur réelle des biens industriels baisse, ce qui permet à nos concitoyens –à commencer par les moins fortunés – de bénéficier d’un pouvoir d’achat plus élevé que jamais [2. Un exemple : en 1972, un smicard devait travailler 2 265 heures pour s’offrir une Renault 5 ; aujourd’hui, 1 000 heures suffisent pour acquérir une Twingo].

Le protectionnisme : un jeu perdant-perdant

Pour nous « protéger » de cette « désindustrialisation », on nous propose de mettre en place des politiques protectionnistes. L’Etat devra donc taxer les produits d’importation afin de pénaliser les entreprises étrangères qui ont le culot de nous vendre des produits bon marché. But de la manœuvre : favoriser les entreprises françaises qui nous vendent des produits plus onéreux.

Si le protectionnisme a une conséquence inévitable, c’est bien l’augmentation des prix des produits de consommation – qu’ils soient importés et surtaxés ou made in France à l’abri de la concurrence étrangère. Dans tous les cas, que vous soyez millionnaire ou pauvre comme Job, vous verrez votre pouvoir d’achat chuter.

« Cela créera des emplois en France », m’objectera-t-on. Taxés sur leurs produits importés, les industriels qui souhaitent nous vendre des chemises seront, si on suit ce raisonnement, incités à relocaliser leur production en France, donc à embaucher une main d’œuvre française. N’ayant plus à craindre la « concurrence déloyale » des Chinois, Tunisiens et autres Turcs, ils vendront leurs chemises plus cher. Seulement, ce qu’oublient les protectionnistes, c’est qu’il y a de fortes probabilités pour que nous achetions moins de chemises. Les industries textiles relocalisées en France, subissant une baisse de la demande, seront sans doute amenées à licencier. Et on reviendra à la case départ avec, en prime, l’effondrement du pouvoir d’achat. L’industrie française nouvellement « démondialisée » sortira nécessairement affaiblie de ce jeu « perdant-perdant ».

Nos apprentis-sorciers semblent aussi oublier qu’une part considérable des biens et services que nous consommons aujourd’hui nous est devenue accessible grâce à la mondialisation. Fermez les frontières et leur production ne sera pas relocalisée en France mais disparaîtra purement et simplement. Car personne n’aura plus les moyens de se les payer. Avec les chemises bon marché produites en Chine, disparaîtront les emplois qu’elles ont créés en France (transporteurs, stylistes, vendeuses en boutique…). Ajoutez à cela les inévitables mesures de rétorsion du gouvernement chinois et des entreprises comme L’Oréal, Legrand ou nos producteurs de Cognac[3. Pour information, 95% de la production de Cognac française est exportée – notamment en Chine (troisième marché mondial) – et cette industrie fait vivre environ 50 000 personnes et leurs familles] s’écrouleront à leur tour.

Un égoïsme moyen-âgeux

Finalement, Daoud Boughezala reproche à Arnaud Montebourg de se raccrocher « à l’illusion d’un intérêt général européen ». En somme, Montebourg postule l’existence d’un intérêt général européen en contradiction avec celui des non-Européens tandis que Boughezala lui oppose un intérêt général français incompatible avec celui des étrangers. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? N’existe-t-il pas un intérêt général provençal distinct de celui des non- provençaux ? Quid de l’intérêt général des Marseillais ? Est-il compatible avec celui des non-marseillais ? Messieurs Montebourg et Boughezala peuvent-ils m’expliquer en quoi l’intérêt général de ma petite famille est incompatible avec celui de mes voisins ?
La conception égoïste d’un « intérêt général » indépendant de nos intérêts individuels constitue le premier fondement de l’Etat totalitaire. La conclusion logique de cette irréductible divergence d’intérêts entre Français et Allemands devrait nous conduire, comme l’écrit Daoud Boughezala, à « envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden ».
Un monde violent où l’on produit et consomme localement, on a déjà essayé : cela s’appelle le Moyen Âge.

*La photo a été prise à Glyfada, un quartier du sud d’Athènes

Schizophrénie française

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image : http://online.worldmag.com après Garnt Wood

Contrairement aux monarques absolus, les responsables politiques − hommes et femmes − des démocraties, même au sommet de l’État, ont un seul corps et une seule vie. On n’assiste plus à leur coucher ni à leur lever et, en France, le fait qu’on les laisse tranquilles entre ces deux moments est érigé en pilier de l’identité nationale − encore une exception. Seulement, ce que l’affaire DSK nous empêche de voir, c’est que la vie privée ne se limite pas à sa dimension sexuelle. Or si, contrairement aux « Anglo-Saxons », nous avons plutôt tendance à nous abstenir de tout jugement moral sur la vie sexuelle et amoureuse (les deux vont parfois de pair) de nos élus, concernant l’argent, nous avons déjà rattrapé ces fils de puritains. C’est seulement au seul corps de nos gouvernants que nous appliquons un double régime de transparence. Ça ne peut pas marcher.[access capability= »lire_inedits »]

De la chasse aux « caisses noires » à la dénonciation des valises de billets venues d’Afrique, des cigares remboursés par la République au financement des vacances de nos gouvernants, la presse française a considérablement changé en moins de deux décennies, au point de placer aujourd’hui la barre très haut sur l’échelle de la vertu. Or, le cul et les sous sont aussi inséparables aujourd’hui qu’autrefois, et la transparence exigée pour ceux-là sera nécessairement requise pour celui-ci. La tourmente DSK est sidérante et fascinante. Mais sans qu’on s’en aperçoive, l’affaire dite « Woerth/Bettencourt » − qui, avec le recul, semble presque sobre − nous a fait basculer dans une nouvelle ère du point de vue du traitement médiatique de la vie privée de nos dirigeants.

L’affaire Woerth/Bettencourt, un conflit d’intérêts chimiquement pur

Quoique désespérément dénuée de cabrioles extraconjugales, l’affaire Woerth marque en effet un véritable tournant. Le principal reproche adressé à Éric Woerth est d’avoir été, comme responsable du fisc français, chargé de faire payer le plus d’impôts possible à la première contribuable du pays pendant que le travail de son épouse[1. Florence Woerth, épouse d’Éric Woerth, était salariée de Clymène, filiale de Téthys, sociétés gérant respectivement la fortune Bettencourt et ses titres dans le groupe L’Oréal] consistait à alléger le plus possible l’imposition de la même dame. Personne n’a prouvé que les époux Woerth se soient rendus coupables d’un quelconque abus, et encore moins d’un délit. Mais on a épinglé ce cas presque chimiquement pur de conflit d’intérêts. Par inconscience, Éric Woerth s’est mis dans une situation dans laquelle l’intérêt personnel de sa femme – dont on peut supposer qu’il coïncidait avec le sien − entrait en collision frontale avec sa mission au service de la République. Que rien d’illégal n’ait été commis ne change rien à l’affaire. Dans cette situation, ses décisions de ministre étaient potentiellement entachées d’illégitimité.

Son départ du gouvernement a été interprété − et à raison − comme le triomphe d’une nouvelle norme imposée par les médias à la classe politique : désormais, le conjoint d’un homme ou d’une femme politique de premier plan devra soumettre sa vie professionnelle à cet impératif, au besoin en sacrifiant sa propre carrière aux intérêts supérieurs de l’État. Et pour une fois, certains journalistes se sont soumis aux règles qu’ils prétendaient imposer aux élus. On y reviendra.

On n’a pas besoin d’avoir l’esprit mal tourné pour poser une question subsidiaire : si l’épouse d’un ministre du Budget ne peut plus, désormais, être salariée par un riche contribuable, cette jurisprudence vaut-elle pour sa ou ses maîtresses ? Le cas de Roland Dumas, dirigeant la diplomatie française alors qu’il avait une liaison amoureuse avec la fille de Moustafa Tlass, à l’époque ministre syrien de la Défense[2. D’où son surnom : « Le Lion de la Tlass »], illustre parfaitement cette difficulté. Quoique parfaitement légale, cette « affaire privée » ne concernait pas seulement un homme et une femme, dès lors qu’elle pouvait interférer avec la politique française en Syrie et au Liban[3. Il est vrai qu’en l’occurrence, on peut penser que le tropisme politique de Dumas a nourri l’attraction érotique plutôt que l’inverse : en clair, le fait que Dumas était plutôt « pro-syrien » a peut-être favorisé la rencontre et l’amour…]. À l’époque, cette question n’avait pas suscité le moindre débat.

Le conflit d’intérêts ne concerne donc pas exclusivement les couples légitimes, même s’il est beaucoup plus facile d’établir des règles visant à l’empêcher dans le cas d’un lien conjugal institutionnalisé. Il est tout aussi légitime, et même nécessaire, de chercher à le prévenir quand il surgit à l’intérieur d’une « union libre » ou d’amours clandestines. La République ne saurait être puritaine le jour et libertine la nuit quand les mœurs de ses grands serviteurs peuvent entrer en conflit avec les intérêts supérieurs de l’État.

Les rédactions devront enquêter sur la vie sexuelle des politiques

Le feuilleton Wikileaks l’a montré : le désir de transparence s’accroît. Il ne saurait s’accommoder de faits qui se reculent. La « jurisprudence » Woerth permet et même oblige les rédactions françaises à fouiller la vie sexuelle/amoureuse des ministres, à enquêter sur les activités de leurs amants et amantes, ainsi que sur celles de leurs proches. C’est le seul moyen de savoir si les décisions de l’exécutif sont ou non entachées de favoritisme.

Il est vrai cependant que l’existence d’une classe « politico-médiatique » dont certains membres sont liés par le mariage ou le concubinage constitue un frein au changement. Les unions entre une journaliste et un politique sont en effet monnaie courante à Paris. Et si Anne Sinclair, Béatrice Schönberg ou Audrey Pulvar ont, par choix ou par contrainte, suspendu leurs activités médiatiques à cause des couples qu’elles formaient avec DSK, Jean-Louis Borloo ou Arnaud Montebourg, Christine Ockrent n’a pas eu cette pudeur, s’étranglant de rage quand on lui faisait remarquer qu’il était pour le moins incongru que l’Audiovisuel extérieur de la France fût dirigé par l’épouse du ministre des Affaires étrangères. Quant à Valérie Trierweiler, compagne de l’un des deux présidentiables du PS, elle officie toujours dans les médias : cette situation pourra-t-elle perdurer si François Hollande emporte la primaire ? À ces couples plus ou moins officiels, combien faut-il ajouter de liaisons parfaitement banales et notoires, comme celle qui vit le Président, séparé de sa deuxième épouse, s’afficher avec une journaliste du Figaro, dont les qualités professionnelles n’étaient évidemment pas en cause ? Dans chaque rédaction, des journalistes sont liés, amoureusement ou amicalement, à des responsables politiques ou à leur conjoint – comme en témoigne la proximité d’Anne Sinclair avec Jean-François Kahn, qui a conduit celui-ci à commettre une douloureuse mais humaine bévue. Dans ces conditions, on comprend que la profession soit tenter de décréter que la vie privée des élus est « sans intérêt pour le public ».

Ce choix largement dicté par les affects ne traduit pas forcément un cynisme de mauvais aloi. Ni l’amitié ni l’amour ne sont moralement condamnables. C’est la vie. Le problème, c’est que cet effet de la sociologie – les mêmes écoles, les mêmes origines sociales… − se heurte à des tendances culturelles et technologiques de plus en plus puissantes. La crise démocratique que nous traversons, envenimée par un manque généralisé de confiance des gouvernés vis-à-vis des gouvernants – « On nous cache tout… » –, l’engouement pour les théories du complot, sans oublier le règne du téléphone portable qui permet à tout citoyen de surprendre un élu dans des circonstances qui relevaient autrefois du domaine privé et de diffuser largement ses trouvailles, sont des lames de fond qui, que nous le voulions ou non, étendent le domaine de l’exposition et réduisent celui de l’intimité. N’ayons aucune illusion : cette progression de la transparence ne s’arrêtera pas à telle ou telle dimension de la vie privée. Tout simplement parce que la nature humaine, celle du public qui veut savoir et celle des journalistes qui veulent informer – et vendre – est ainsi faite. Au lieu de nier cette évidence et de croire qu’ils arrêteront le mouvement, les journalistes feraient mieux de l’accompagner tout en le contrôlant. Ce qui suppose qu’ils définissent collectivement les nouvelles règles du « droit de savoir » sans pour autant transformer leurs médias en tabloïds à sensation.[/access]

Mon permis ? Venez le chercher !

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Je suis peut être injuste et ingrat mais j’appartiens aujourd’hui à cette espèce de Français qu’on appelle les déçus du sarkozisme. J’avais pourtant, dès le début du quinquennat, modéré mes espérances. Je le sais bien, nous ne vivons jamais qu’en démocratie, la prudence règne et si un principe de précaution politique qui a multiplié les contre-pouvoirs à l’infini nous protège d’une éventuelle dictature liberticide, il semble que nos institutions empêchent un despote au bonapartisme éclairé et éclatant d’œuvrer au redressement dont la France a besoin. L’exercice d’un pouvoir aussi relatif que soumis, qui ne va pas pisser sans demander à l’Europe, assure l’inertie des mammouths impotents et coûteux de la fonction publique et protège la sécurité des délinquants et des clandestins ne contribue pas à écrire des pages glorieuses du roman national. Mais il paraît que le peuple y tient, à ses contre-pouvoirs. Il faut donc faire contre mauvaise fortune bon cœur et quand le pays, entravé et submergé, sombre dans le déclin, Mediapart, le Conseil constitutionnel et le Syndicat de la Magistrature peuvent brailler en paix contre ce qui lui reste de défenses. On appelle ça le progrès.

Même s’il m’arrivait d’en rêver plus ou moins secrètement, je n’attendais pas que le président préside sans entraves, et pour tenir des promesses de campagne si alléchantes, j’osais à peine espérer qu’il exauce mes vœux en nous débarrassant de la racaille, en choisissant l’immigration, en couvrant les flics qui usent de légitime violence et les ministres qui blaguent, en placardisant ces journalistes qui insultent ses électeurs, en exilant les juges gauchistes et laxistes, en purgeant la fonction publique de ses parasites, en ignorant ceux qui contestent les bienfaits de la colonisation ou l’enseignement de notre passé héroïque, de Charles Martel à Napoléon, en gouvernant avec la droite dure plutôt qu’avec le centre mou et en boutant hors des frontières ceux qui crachent sur mon pays, ma culture et ma civilisation en toute impunité. Je sais bien qu’on ne fait pas de politique avec ses utopies mais entre ce que je n’espérais même pas et ce qui reste après quatre ans, il y a un monde et je n’aime pas trop l’habiter.

J’avais placé tant d’espoir dans la répression à venir et que j’attends encore que je m’étais soumis de bonne grâce à celle qui s’abattait sur moi. Après une vingtaine d’années de conduite routière sans alcool et sans pépins, je fus convoqué à la gendarmerie pour rendre mon permis qui n’avait plus un seul de ses douze points. Je plaide coupable, j’avais roulé entre la forêt et ma maison avec ma vieille Honda XLS 125 mais sans casque, oublié d’attacher ma ceinture au volant de mon camion, avant d’être flashé à 58 km/h là où on ne doit pas dépasser 50 et à 87 km/h sur l’une de ces interminables lignes droites de la RN20, deux fois deux voies séparées par un muret central, mais limitée à 70 quand elle traverse une agglomération.

Je m’accorde une suspension provisoire de civisme

En bon citoyen, je me soumettais à la loi des hommes et même à celle des femmes qui président ces nouvelles ligues de vertu rebaptisées « machin contre la violence routière » (et peut-être un jour si on les laisse faire « truc contre le harcèlement des règlementations et le viol des limitations »). J’acceptais, civiquement responsable, ce monde de la route taillé sur-mesure pour les mères de famille, les retraités de la fonction publique et les démocrates-chrétiens. Je rendis mon permis, cet ami de vingt ans, aux gendarmes et après six mois de pénitence, regagnai le droit de le repasser. Je commençai par réapprendre le code au milieu de lycéens puis me soumis à des tests psychotechniques où une gamine sortie de je ne sais quelle école me fit jouer avec des cubes pour évaluer mon aptitude à reprendre un volant et me demanda si j’estimais méritée la peine qu’on m’infligeait, car la rééducation ne serait complète qu’avec mon autocritique. Un peu excédé, je conclus ma réponse en lançant à l’examinatrice « psychotechnique ta mère !», mais ce petit débordement ne suffit pas à me déclarer inapte. Aussi, après avoir pissé dans un flacon et rempli une paperasse épaisse selon les demandes pointilleuses d’employées préfectorales qui jubilaient de plaisir à tenir un mâle indépendant et pressé quand on est une femelle bureaucratique et fonctionnaire, je recouvris le droit de conduire pour gagner ma vie et payer des taxes, car en plus de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille, il me fallait reprendre le collier pour payer en impôts les salaires de tous ces bons à rien qui ne tolèrent les paiements en retard que majorés et que cette pantalonnade avait mobilisé.

Même de mauvaise grâce, j’avais joué le jeu en me consolant avec l’idée que j’étais le premier d’une longue liste à tâter d’une autorité de l’État qui ne manquerait pas de frapper aussi implacablement les clandestins indésirables, délinquants et criminels. À 50 km /h sur les quais de la Seine, j’avais renoncé à me sentir vivant au volant puisque ça fait baisser le nombre de morts sur la route, mais j’attendais qu’au moins, le tout-répressif ne discrimine personne. Si le voleur condamné retourne vaquer à ses occupations louches pendant que le gendarme me traque sur le bas-côté, il y a un truc qui cloche. J’ai fini par me sentir dindon au cœur d’une farce française où 80.000 peines de prisons prononcées ne sont pas effectuées et où l’État semble aussi incapable de fermer le robinet migratoire qu’impuissant à endiguer la violence qui frappe les jeunes, les femmes et les vieux. J’en suis conscient, il ne suffit pas d’un claquement de doigts et même le plus volontariste des dirigeants doit composer avec les Commissaires européens, la magistrature, Marianne et les députés centristes, mais je n’en peux plus de ce pouvoir qui gouverne l’œil sur le braillomètre comme on conduit l’œil sur le compteur. Il faudrait un sacré coup de barre vers un peu de bon sens avant 2012 pour que je continue à voter raisonnable. En attendant, j’ai décidé de m’accorder une suspension provisoire de civisme.

La semaine dernière, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres une de ces funestes convocations qui, il y a trois ans, m’avait condamné à l’inconduite. Pour trois dépassements de vitesse mineurs, car mon permis restitué ne possédait que six points, je l’ai reperdu. Je me suis donc rendu chez les gendarmes, mais sans le papier rose si chèrement regagné, pour déclarer que cette fois, je ne le rendrai pas. Ma déposition a été transmise à la Préfecture qui a fait suivre mon insoumission au Parquet. On m’a prévenu que je risquais des poursuites judiciaires. Je les attends et j’en rendrai compte dans Causeur sous la forme d’un feuilleton intitulé « Couillon fait de la résistance » ou « Le cave se rebiffe ». Je finirai peut-être, comme dans un film de Capra, par plaider ma cause dans un tribunal dont je sortirai, soit libre avec les excuses d’un juge piteux et sous les vivats de l’assistance, soit condamné. Ça ne m’inquiète en rien. Il faut dire qu’après la disparition des panneaux annonçant les radars, on va être un paquet à perdre notre permis. À en juger par le nombre de condamnés en liberté, je ne serai pas le premier que la menace du glaive de la justice fera marrer.

Causeur n°36 : Après DSK, société de surveillance

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C’est ainsi depuis que le monde est monde : le printemps est la saison des émois et des ébats, spécialement chez Homo sapiens. De là à deviner que le sexe allait être l’invité surprise de la saison et envahir toutes les chaines de télé (sauf peut-être Disney Channel), toutes les couvertures de magazines (à l’exception de Modes & Travaux) et toutes les conversations de bistrot (sauf quand on cause radars)…

Causeur ne pouvait pas, et d’ailleurs ne voulait pas rester à l’écart de cet ouragan ou plutôt de cette lessiveuse géante qui brasse vie privée et vie publique, séduction et harcèlement, information et délation, et tant pis si ça déteint : comme le dit Elisabeth, désormais, on est prié de laver son linge sale en public. Il est bien évident qu’à Causeur nous ne mangeons pas de ce pain-là, mais il nous intéresse, surtout quand on veut nous le vendre comme pain béni.

D’où un dossier très conséquent dans ce numéro 36, où l’on parlera abondamment de sexe, de politique et de mélange des genres, comme en témoignent les enquêtes menées par Muriel Gremillet et Paulina Dalmayer qui nous emmènent à l’Assemblée et chez les échangistes. Outre les signatures maison, on y trouvera des contributions du philosophe Jean-François Mattéi, du psychanalyste Jean-Pierre Winter et de l’écrivain Roland Jaccard. Tout cela est évidemment impossible à résumer, mais si vous me permettez une impression personnelle, après lecture je me suis dit : «C’est costaud!»

Pour pouvoir lire tout cela, ainsi que le reste du journal (toujours sur 48 pages, et 100% d’articles inédits), et pouvoir accéder aux articles verrouillés du site, il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur dès ce numéro 36 dans votre boîte aux lettres. Rappelons en outre qu’il est désormais possible de s’abonner à uniquement à l’édition en ligne (avec bien sûr l’accès aux papiers verrouillés).

Il va de soi que tous ceux qui lisent ce texte et ne s’abonnent pas immédiatement seront nommément dénoncés au commissariat le plus proche et par lettre anonyme à leurs voisins…

Les socialistes et le séisme de Lisbonne

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image : PSD

Après sa voisine espagnole, la gauche portugaise a essuyé une nette défaite lors des élections législatives de dimanche. Fort de six ans de réformes sociale-libérales menées au pas de charge, le Premier ministre José Socrates cèdera la place à son rival de droite Pedro Passos Coelho. Certains observateurs avisés soulignent, non sans mauvais esprit, que la droite lusitanienne est dominée par le Parti Social-démocrate de Coelho tandis que le Parti Socialiste est censé incarner l’aile gauche du spectre politique portugais. Ce qui incite à relativiser le positionnement politique des uns et des autres. Ainsi, l’essentiel de la campagne législative s’est polarisée sur les économies nécessaires au désendettement du pays. Le prêt de 78 milliards d’euros accordé à Lisbonne par le FMI et l’Union Européenne a en effet eu comme contrepartie la promesse de coupes substantielles dans les dépenses politiques.
En pleine crise de l’euro, dont la surévaluation pénalise l’économie portugaise, aucun des deux grands partis n’a osé contester la nécessité des sacrifices. Les divergences ont porté sur le degré, et pas sur la nature des coupes budgétaires. Grande gagnante du scrutin, la droite locale s’est cependant distinguée par son zèle à satisfaire les exigences comptables de l’UE et du FMI.

Conséquence prévisible de l’évanescence du clivage droite/gauche, le record atteint par l’abstention – 41 % – conduit à nuancer le succès de la droite, qui s’annonce déjà comme la grande continuatrice des politiques de dérégulation du « socialiste » Socrates. Les Portugais n’ont pas choisi un camp contre un autre et encore moins une doctrine contre une autre, ils appliqué la bonne vieille technique de l’essuie-glace : un coup à gauche, un coup à droite, l’essentiel étant de renvoyer les élites dans les cordes.

Des gauches « dextristes » ?

Le scrutin portugais n’en confirme pas moins la mauvaise tenue des gauches européennes. Partout sur le Vieux Continent, soit la gauche perd les élections nationales, soit, lorsqu’elle accède au pouvoir, elle est incapable de proposer une réelle alternative aux politiques menées par la droite libérale. Zapatero, Papandreou et Socrates, qui ont adopté le mantra de la « seule politique possible », qu’elle soit appliquée par un chef de gouvernement (post) socialiste ou ses adversaires conservateurs, illustrent parfaitement ce malaise existentiel. En face, Berlusconi, Sarkozy et Merkel affichent des fortunes différentes. Toutes proportions gardées, on peut penser que les deux premiers tentent de corriger leurs erreurs alors que la Chancelière poursuit son petit bonhomme de chemin, balisé par les règles de l’orthodoxie économique, quelques excentricités empruntées aux Grünen faisant office de supplément d’âme.
Mais aucun de ces trois dirigeants ne subit d’offensive idéologique sérieuse, leurs principaux contestataires se recrutant dans leur propre camp, sur leurs flancs droit et gauche.

Gaël Brustier, auteur de Voyage au bout de la droite (Mille et Une Nuits), expliquerait l’impuissance des gauches européennes par leur « imaginaire dextriste »[1. Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier utilisent le concept « dextrisme » pour pointer le rôle des élites issues de la gauche dans l’hégémonie culturelle des droites contemporaines]. Incapables de produire une vision du monde qui leur serait propre, les gauches se contenteraient d’utiliser la boîte à outils conceptuelle fournie clés en mains par leurs adversaires. En conséquence, les droites néo-conservatrices exercent le pouvoir même lorsqu’elles ne l’occupent pas. De fait, le Portugal de Socrates confirme clairement cette analyse. Interviewé par L’Express en pleine gloire, celui que la presse présentait alors comme l’une des figures de proue de la gauche « pragmatique » se défendait de toute idéologie : «Je me sens proche de tous ceux qui ressentent le besoin de réformer, et plus proche encore de ceux pour qui la réalité est plus pressante que l’idéologie. Le pragmatisme, dont je me réclame, signifie agir dans la culture du résultat», expliquait Socrates.

Si elle ne brille pas par son originalité, cette profession de foi incolore et inodore correspond trait pour trait à la doxa modernisatrice dont la seule loi est la réduction des déficits[2. Loin de rompre avec le legs libéral et atlantiste de Barroso, le Parti Socialiste portugais a d’ailleurs réformé la fonction publique et les aides sociales à une cadence qui ferait pâlir d’envie l’aile la plus dérégulationniste de l’UMP]. Le « dextrisme » incarné, notamment, par José Socrates, serait en quelque sorte le milieu idéologique commun aux eaux stagnantes du marais politique qui, de Sarkozy à François Hollande, n’a d’autre horizon à proposer que le désendettement, la cure d’amaigrissement et la soumission aux injonctions réformatrices des agences de notation.

Il est vrai que le discours économique traditionnel de la droite l’a emporté. Pour autant, la notion de « droitisation » n’est pas très opérante dès lors que les clivages politiques n’épousent plus les lignes de fracture idéologiques – ce qui se traduit par des affrontements à front renversé, pour faire simple conservateurs-sécuritaires[3. En rupture totale avec l’esprit de conservation et de réaction des « anciennes » droites traditionnelles] contre socialistes-libertaires. L’analyse « dextriste » présente surtout l’inconvénient majeur d’essentialiser la droite, donc de la réduire la droite à sa seule composante entrant dans l’épure. C’est oublier ou ignorer qu’elle n’a pas toujours été et n’est pas exclusivement libérale, affairiste et moderne. Epouvantail idéal pour les romantiques de l’autre rive, cette vision binaire n’est pas d’une grande aide pour penser le spectacle politique.

La gauche ne retrouvera pas sa virginité perdue

En hussard de l’autre gauche, Jean-Luc Mélenchon tirera sans doute de l’échec portugais la conclusion que la gauche n’est jamais aussi bien-portante que lorsqu’elle assume son identité socialiste. On l’entend déjà, expliquant avec ironie que les débâcles « socialistes » prouvent bien que le peuple préfère l’original à la copie, et appelant avec éloquence et passion la gauche à retrouver sa « vérité » ontologique. Mélenchon voit sans doute juste sur de nombreux points. Seulement, la nostalgie de « l’âge d’or », ces années 1981/83 où « la gauche essayait »[4. Serge Halimi, Quand la gauche essayait], n’inversera pas le cours du Temps. On peut invoquer les jours héroïques de la Commune et du Front Populaire, la gauche ne retrouvera pas la virginité perdue dans l’excitation de l’aggiornamento libéral. Il n’y a pas de vérité enfouie. Il n’y pas de trésor perdu.

Il y a en revanche un socialisme à (réi)nventer, et peut m’importe d’être accusé de passéisme. Au lieu de se lamenter sur la destruction des droits acquis et le démantèlement de l’Etat, il serait plus utile d’imaginer de nouveaux modèles d’économie mixte ou de protection sociale, y compris en repensant l’articulation entre les régions, la nation et l’Europe. Mais le plus urgent est de doter la gauche d’une éthique et d’une politique permettant de reconnecter social et économique. Ce qui suppose non pas un retour aux sources glorieuses mais une sérieuse rénovation doctrinale. La tentative d’Edgar Morin n’incite guère à l’optimiste. Aussi sympathique soit-elle, « sa » gauche a plus à voir avec son idiosyncrasie personnelle et ses tendances hesseliennes qu’avec une théorie politique.

Rue de Solferino, la sidération née de l’affaire DSK se dissipe et on recommence à parler de victoire. En quête de la martingale secrète pour attirer l’électeur, les gardes rapprochées des pré-candidats socialistes n’ont rien trouvé de plus flamboyant que de brandir le drapeau de la sainte Gauche, dont l’esprit se déploiera dans les « primaires élargies » (… à qui ?). Les votants devront verser leur écot, probablement un euro mais on espère que le fidèle sera plus généreux qu’à la messe, et jurer – par écrit – qu’il adhère aux éternelles valeurs de la gauche, tolérante, généreuse et ouverte. N’ayons crainte, ce sera du solferinien de la plus belle eau.

Une fois encore, on évitera de se demander ce qui peut bien rassembler les adeptes du multiculturalisme qui pétitionnent pour la « non-discrimination » des mères de famille voilées et les républicains qui refusent d’abandonner définitivement à Déat le tryptique « Ordre, autorité, nation », ou comment José Socrates, Mélenchon et François Hollande peuvent tous brandir le drapeau de la « gauche ». On dirait qu’à psalmodier le mot, on a renoncé à la chose. Il est vrai que la politique ne peut se passer de mythes fondateurs. Mais elle ne peut certainement pas se réduire à eux.

Jack Lang pris en flagrant délit

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Pour être plus précis, en flagrant délit de langue de bois. Suite à la nomination de Dominique Baudis au poste de Défenseur des droits, Jack Lang a dénoncé le « choix politique » du Président de la République. Bien évidemment que la nomination de l’ancien président du CSA, diffamé en son temps par les confessions bidon d’une prostituée toulousaine, est éminemment politique. A fortiori, lorsqu’en pleine bataille du centre, messieurs Sarkozy, Morin, Bayrou, Borloo et Villepin lorgnent goulûment sur le plat de lentilles de la droite modérée que Baudis a longtemps incarnée.

On ne pourra donc que communier avec ce cher Jack dans la critique de « la petite politique (qui), malheureusement, l’emporte quelquefois sur les intérêts supérieurs de l’Etat et de la Nation » et défendre avec lui la nomination d’une « personnalité indépendante dotée d’une envergure juridique incontestable » !

Vous conviendrez avec moi que le choix de Nicolas Sarkozy aurait dû se porter sur un vieux sage septuagénaire, l’âge de raison pour ce genre de job. Un vrai plus serait qu’il soit professeur de droit public, au vu des compétences juridiques exigées par la fonction. J’ajouterai, pour compléter le portrait-robot de cette personnalité idéale, qu’elle devrait habiter la Place des Vosges, histoire d’être en phase avec les discriminations quotidiennes infligées aux populations déshéritées du quatrième arrondissement !
Allez, un petit effort, vous ne voyez toujours pas à qui je pense ?

Femmes à la chambre

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Je me demande si je vais encore pouvoir aller travailler à l’Assemblée nationale en jupe. Depuis l’affaire Strauss-Kahn, on répète partout que les hommes politiques
sont d’affreux obsédés, principalement soucieux de draguer puis de baiser tout ce qui passe : employées, militantes, journalistes…
Les journalistes du genre féminin peuvent-elles, dans ce contexte de harcèlement permanent, continuer à travailler sereinement ? Ou doivent-elles dépenser une énergie folle à repousser les avances de ces Barbe-Bleue à cocarde ? Dans ces conditions, celles qui continuent à porter des jupes sans rien dire sont-elles de fieffées salopes, briseuses de ménages, des Barbie reporters prêtes à tout pour un scoop – ou un coup ?

J’imagine que, dans le cas DSK, la pénurie d’informations réelles oblige à broder pour meubler les heures d’antenne en attendant le vrai procès. À ce titre, rien de tel qu’une petite auscultation du milieu politico-médiatique pour conserver l’attention des téléspectateurs. Attention, c’est parti pour l’opération « culs propres » !

Première idée : les hommes politiques sont d’affreux obsédés. Je suis bien obligée de convenir que ce n’est pas faux.[access capability= »lire_inedits »] Les regards de haut en bas destinés à mesurer le potentiel de séduction de l’interlocutrice sont monnaie courante. Pour peu qu’on soit un peu familier de la salle des Quatre colonnes, le répertoire des blagues qu’on y sert se situe souvent au-dessous la ceinture. Oui, j’ai vu des mains baladeuses, et même des mains au cul – pas sur le mien, voyons ! Je ne parle pas des SMS parfois à la limite du harcèlement, et si ça se trouve des invitations directes à coucher. Mais je n’ai jamais senti d’obligation et je dois avoir une trop grande estime de moi-même pour considérer qu’une telle proposition ne peut se refuser.

La première fois que je suis arrivée à l’Assemblée, il y a une bonne dizaine d’années, j’étais accompagnée d’un collègue et ami qui m’a aussitôt mise en garde : j’allais être regardée, matée, zyeutée, scannée. C’est exactement ce qui s’est passé, mais en vérité, pas plus et pas moins que lorsque, quelques mois plus tôt, couvrant un championnat du monde d’athlétisme, j’étais rentrée dans une salle de presse masculine à 99 %, peuplée de confrères éloignés pour trois semaines de toute épouse ou maîtresse légitime.

Petite chose fragile ? D’accord, mais avec option gifle

L’Assemblée, c’est pareil : on y croise des hommes, qui sont souvent élus, et des femmes qui sont souvent journalistes ou, en tout cas, qui occupent des positions
sociales ou professionnelles moins prestigieuses. C’est ainsi qu’on fait de la politique et plus si affinités. À ceci près que ces affinités, on les retrouvera aussi dans
une multinationale à La Défense, un orchestre symphonique ou un ministère.

Faites-vous raconter par vos amis cadres sup’ les séminaires divers et variés et les voyages de motivation à l’étranger. Mettez des hommes et des femmes dans un vase
clos, hôtel, train, bus, amphi, assurez-vous qu’ils sont hors de portée de la famille, du Franprix, du JT de 20 heures et du barbecue chez les voisins, et vous verrez que,
bizarrement, ils trouveront le moyen de s’apparier pour passer le temps.

On est loin, me dira-t-on, de l’appétit sexuel dévorant décrit partout. Oui et non. Je constate juste que, si torts il y a, ils sont largement partagés. Il ne s’agit évidemment
pas du viol, qui est juridiquement, moralement et effectivement un crime : pour ça, il y a la loi, la police, la justice et les flammes éternelles de l’Enfer. Mais dans le milieu qui nous occupe, j’ai un conseil à donner : au lieu de pleurnicher sur les SMS harceleurs, rien ne vaut une bonne vanne en public, un bon coup de pied verbal dans les couilles. Qu’on ne m’accuse pas de justifier l’injustifiable.

Mais une journaliste politique, même pigiste, même débutante, n’est pas la caissière de l’hypermarché harcelée par son chef de service et obligée de coucher pour
assurer ses 900 euros mensuels. Je veux bien revendiquer le statut de petite-chosefragile-à-protéger-de-la-concupiscencemâle, mais avec option gifle, s’il vous plaît.
Deuxième idée : les femmes qui gravitent en politique sont forcément les victimes de ce climat délétère. Pour ce que j’en sais, je dirais que c’est faux. Encore une fois, rien n’interdit de se défendre quand on en a les moyens. Et on les a souvent. Se défendre ne signifie pas forcément être glaçante, hautaine et désagréable, ou se saper moche (comme préconisé par certaines consoeurs), ou refuser systématiquement les invitations à dîner, ou je ne sais encore quelle autre recette de bonne femme. Il n’y a pas de recette, ni de règle. Ou alors, il va falloir admettre que, si vous ne les respectez pas, vous serez au mieux une mauvaise professionnelle, au pire une salope qui couche.

Rouler une pelle a un(e) élu(e), est-ce le début de la connivence ? Pour ma part, j’ai longtemps pensé que coucher avec un élu posait probablement ensuite un problème de crédibilité journalistique. Aujourd’hui, je n’en suis pas aussi sûre, en tout cas dans certaines situations. Après tout, nous nous sommes toutes retrouvées un jour où l’autre à discuter autour d’un verre avec un élu, un conseiller ou un ministre impatient de connaître notre précieuse analyse de la situation politique. Rien de tel pour l’ego. En tout cas, moi, je ne connais personne qui refuse de la livrer, son analyse. N’est-ce pas le vrai début de la collusion, le début de la fin de cette fichue «indépendance» qu’on a d’autant plus à la bouche qu’elle ne veut rien dire?

Accepter des reportages organisés aux frais des entreprises ou des institutions ne serait pas un problème mais, attention, rouler des pelles à un(e) élu(e) serait la preuve de votre mauvais penchant connivent ? Si ça se trouve, les temps glorieux du journalisme politique sont aussi un peu révolus. Quand beaucoup considèrent que le « Petit Journal » de Canal + – qui débusque plutôt drôlement les ridicules, petites phrases niaises et automatismes de langue en chêne massif de nos élus − est ce qui se fait de mieux en la matière, il faut peut-être songer, sinon à renoncer au métier, à arrêter de pontifier sur son utilité sociale et son rôle irremplaçable de gardien-de-la-émocratie.

Les femmes – j’étais à deux doigts de mettre une majuscule à femmes, j’imagine le savon que m’aurait passé la patronne qui, au passage, est la preuve irréfutable de la douceur maternante des femmes de responsabilité − seraient victimes de cette distorsion des relations humaines qu’on sait pourtant équitables, dénuées d’arrière-pensées et asexuées. Il faut pourtant avoir vu de ses yeux, dans les meetings ou les congrès, les hordes de militantes qui tentent de s’approcher des élus de leur coeur, de leur corps et parfois de leur Fédé, dans l’espoir de leur taper dans l’oeil ! La haine que ces agnelles vouent aux conseillères (je l’ai été) à qui on parle à l’oreille, pas par goût du marivaudage, mais parce que certaines choses ne passent que murmurées, notamment celles qui concernent les camarades de parti ! La fascination qu’exercent le pouvoir, ses pompes et ses ors sur certains humains des deux sexes peut, de surcroît, se conjuguer à un calcul pragmatique, financier ou carriériste, mais pas nécessairement. La puissance du discours, de la parole publique suffit souvent comme catalyseur de désir. Une tribune, quelques phrases enlevées, quelques gestes balancés, et on entrevoit le Paradis.

Les femmes, le cul et la longueur des jupes amusent la galerie

L’équation est donc bien plus complexe que les lieux communs ânonnés par les professionnelles de la hargne victimaire qui voient les mâles partout, nourrissant leur narcissisme des décolletés et de l’admiration des dames. Pas mal de femmes se sentent exister quand elles sont repérées par ceux qui détiennent un peu de pouvoir, qu’ils soient chanteurs de rock, héros de téléréalité ou députés.

Mais revenons au journalisme. Un peu d’honnêteté ne nuit pas. Si on aime ce métier, c’est aussi pour la proximité qu’il offre avec ces étranges animaux, masculins et féminins, que sont les politiques. J’entends des consoeurs expliquer qu’elles ne parlent jamais de sujets personnels avec leurs interlocuteurs et que jamais, au grand jamais, ils ne pourraient devenir des amis, comme si elles devaient se faire pardonner de les fréquenter. Cette mise à distance serait, paraît-il, la garantie d’un
journalisme de qualité – en même temps qu’une tentative pour faire croire que la connivence médiatico-politique n’existe pas ou, en tout cas, qu’on ne mange pas de
ce pain-là. Mieux vaudrait assumer. On se croise dans les mêmes endroits, à la sortie des mêmes écoles, dans les mêmes dîners et il n’est pas rare qu’on ait usé nos fonds
de culotte sur les bancs des mêmes universités.

Relisez donc les papiers d’Hunter S. Thompson sur les campagnes présidentielles aux États-Unis. Il a passé son temps à dîner, à picoler, à se droguer dans des avions, des bars, des hôtels, avec tous les candidats de l’époque. Ça ne l’a pas empêché d’être le meilleur reporter qui soit et d’afficher des convictions de gauche qui tenaient peu mieux la route que celles de bien des stars hexagonales de l’édito vertueux. Ne jouons pas les vierges effarouchées, ni même les femmes libérées effarouchées.

La question posée par la frénésie de scoops sexuels post-DSK est celle du sens de l’information et du journalisme politique aujourd’hui. Les femmes, le cul, la longueur des jupes, les dîners ou pas, amusent la galerie. Si on en est là, c’est parce que personne ne croit plus à ce qu’il dit, ni à ce qu’il écrit. On cède à la cruauté par conformisme.

On tombe dans la caricature par manque de curiosité. L’indignation remplace le goût du réel. À ce compte-là, autant essayer d’amuser les lecteurs. Et prendre du bon temps. Entre adultes consentants.[/access]

DSK fait honte à ses cheveux blancs

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Les infortunes de Dominique Strauss Kahn ne surprennent guère les gens qui ont lu les auteurs libertins du XVIIIème, écrivains chez qui l’un des ferments de la Révolution, donné depuis pour un acquis, reste la destitution de l’autorité du vieillard, de l’homme de pouvoir, de celui qui a les cheveux blancs. Dans l’âge classique la vieillesse se discréditait volontiers par sa cupidité et sa prétention. Sous Louis XV, le rapport à l’argent reste une raison de mépriser les puissants, surtout quand ils ont passé la cinquantaine, mais ce sont plutôt les turpitudes sexuelles des financiers, fermiers généraux, évêques et aristocrates de haut rang qui deviennent un cliché littéraire. Les perversions amoureuses les plus puériles nous sont données comme preuve de leur hypocrisie, de la vanité de tous les pouvoirs et du caractère illusoire de la vertu. Pendant la Révolution, la vengeance du Peuple s’abat sur une caste déjà très affaiblie par sa mauvaise image. Tuer prêtres, dévots, ducs, patriarches, c’est en somme restaurer la vérité contre le mensonge, la naïveté contre le calcul, la beauté de la jeunesse contre la laideur des barbons.
L’image du vieillard plein de sagesse ne s’en est, au fond, jamais relevée.

La vertu des sexagénaires

Au dix-neuvième on a proféré d’invraisemblables solennités autour de la figure de l’ancêtre, en particulier dans l’œuvre de Victor Hugo – mais quand on a appris que ce dernier donnait dans le stupre à soixante-dix ans, on s’est vite calmé. Les notables de La maison Tellier de Maupassant, les barbons d’Offenbach qui courent après le personnel, les paillardises de la France de Fallières, la mort de Félix Faure, tout cela n’a pas contribué à redresser l’image de la vertu chez les sexagénaires.

Toutefois, dans le Tiers-monde colonial, on a gardé assez longtemps une réserve de respect à leur égard. Malgré les turpitudes observables sur le terrain, jusqu’aux années 30, le vieux blanc a conservé dans l’opinion la faveur issue de l’âge classique et des fadaises romantiques.
Hélas, après la guerre, cette image s’est entièrement flétrie sous l’effet de l’apparition des touristes. Pas partout, et pas toujours, mais dans la plupart des lieux et très souvent. L’homme chenu en provenance de Rotterdam ou de Liverpool est devenu le crétin en short qui marchande des poteries et cherche des fillettes à dix dollars. Sa légende a pourtant survécu à son existence. Il a fallu attendre une génération pour que les ridicules, les abus, voire les crimes commis par les détenteurs de devises et de passeports occidentaux soient dénoncés par l’opinion des pays émergents, et parfois sanctionnés.

Visiblement, nous y sommes. La couverture médiatique planétaire de l’affaire DSK ne s’explique pas seulement par l’avidité de la presse mais aussi par la curiosité malsaine, iconoclaste, d’une population mondiale majoritairement jeune, relativement pauvre, en situation de sujétion permanente, et qui cherche à secouer le joug par la méthode révolutionnaire la plus éprouvée : amoindrir l’autorité morale de celui qui parle.

Malgré le magistère que lui confèrent la civilisation dont il est le descendant, et les pouvoirs dont il est investi, l’homme blanc n’est plus qu’un chasseur puéril. Le terrain a été soigneusement défriché par Bill Clinton, le Priape de Little Rock, dont les frasques ont nourri des heures de débat sur CNN et qui a permis de ridiculiser l’Occident en l’obligeant à finasser en direct par satellite sur le thème : une fellation est-elle un rapport sexuel ? Les bulldozers de la bien-pensance ont continué le travail en essayant d’établir une confusion systématique entre catholicisme et pédophilie, diffusant des portraits d’évêques prédateurs dans le moindre recoin des Philippines ou du Gabon, où pullulent les prêtres qui vivent de rien et sont aimés de tous.

Avec Dominique Strauss-Kahn, la machine médiatique occidentale offre à présent au Tiers-monde la catharsis finale, celle qui doit avoir raison de l’ordre honni en illustrant jusqu’au vertige la dégradation de ses élites. Voitures, cartes de crédit, costumes sur mesure, call-girls et partouzes à deux mille euros, après tout, le Tiers-monde a raison, c’est dégoûtant. Peut-être faudrait-il faire savoir aux peuples du monde que nous sommes nombreux à préférer, à tout cela, la mémoire de De Gaulle et la silhouette de Churchill. Parce que finalement, ils nous en veulent de ne plus pouvoir adhérer à notre conception de l’autorité. À force de voter tous les matins la mort du Roi, nos élites ont incité la planète à prononcer la nôtre. Nous n’aurons bientôt plus, pour nous défendre, qu’à restaurer l’archétype universel, le Christopher Lee du Seigneur des Anneaux, avec sa barbe triste et sa longue gueule de prophète. Dominique Strauss-Kahn en est très loin, c’est une chance, peut-être la dernière qui nous reste.

DSK agressé par des femmes de chambre!

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La presse française a parfois de ces pudeurs… A propos du surprenant comité d’accueil qui a réceptionné hier DSK et son épouse devant le tribunal de New York, nombre de journaux et de télés ont repris textuellement cette étonnante formulation de l’AFP : «Un groupe de personnes habillées en femmes de chambre manifestaient devant le tribunal».

Que veut-on nous dire par là ? Qu’on a pas pu vérifier l’identité de chacune d’entre elles, pour savoir s’il s’agissait vraiment de femmes de chambres ? Que Cyrus Vance Jr, aurait pu, tel un vulgaire Olivier Stirn, embaucher des figurantes pour faire la claque, puis les déguiser en employées d’hôtel, pour qu’elles puissent ternir l’image du prévenu en criant «Shame on you!» à son arrivée au tribunal?

Il n’était pourtant pas bien difficile de se renseigner auprès du Syndicaliste Peter Ward président du New York Hotel Worker’s Union, présent sur place, ou bien d’aller interviewer – comme l’a longuement fait l’équipe de LCI – les employées portoricaines et haïtiennes de Sofitel, Hilton, Mariott ou Sheraton pour voir qu’on avait pas vraiment affaire à des étudiantes en cours d’art dramatique embauchées pour l’occasion…

Les femmes de chambres avaient tenu à manifester leur solidarité avec la victime présumée (il semblerait toutefois que cette dernière nuance leur échappe), mais aussi, plus généralement, à exprimer leur ras le bol vis à vis des comportement peu gracieux de certains clients, comme l’a déclaré une des manifestantes à Lucie Dancoing de Paris-Match : «Beaucoup de gens riches viennent et pensent qu’ils peuvent tout se permettre, qu’ils peuvent obtenir ce qu’ils veulent

Alors que l’hôtellerie est un milieu globalement peu syndiqué aux USA, New York est une exception. Le Syndicat qui a organisé la manifestation représente 75% des salariés du secteur et compte 30000 adhérents. Parmi lesquels on retrouve une certaine Nafissatou Diallo…

Sympathy for the DSK

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Au début, comme tout le monde, j’ai eu du mal à y croire. Presque aussi invraisemblable que le coup des Twin Towers ! D’ailleurs, deux jours plus tard encore, 57% des Français en tenaient pour la théorie du complot… Beaucoup moins crédible, en tout cas, que les premiers pas de l’homme sur la Lune ou l’existence de Dieu – auxquels, pourtant, certains ne croient toujours pas.

Après dissipation des brumes matinales, une autre surprise m’attendait. Au lieu de ricaner comme je m’y attendais, je me suis surpris à éprouver de la sympathie envers ce gland qui m’avait toujours horripilé.
J’avais de la peine pour lui ; mieux : je me suis mis à sa place ! Non qu’à sa place, je me serais forcément jeté sur la femme de chambre[1. Problème de surmoi, entre autres. Mais je n’ai pas à me justifier !]. Mais j’ai cru ressentir le vertige de DSK face à cette chute foudroyante et absurde.

Parce qu’enfin, à quoi ça a tenu, tout ce bordel ? Si « Ophélia » était venue faire la 2806 ne serait-ce que dix minutes plus tard, Dominique n’aurait plus été là (il avait un déjeuner ! )

Donc, à quelques instants près, il ne se serait rien passé et DSK serait toujours favori dans la course à la présidentielle. Au lieu de quoi le voilà cuit, caramélisé – foutu pour l’Élysée, le FMI et même le privé (à part peut-être un bar gay dans le Marais.) Ce que c’est que de nous ![access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, il n’y a pas que le hasard : hors théorie du complot, force est de reconnaître que, sur ce coup, DSK a déconné grave. Voilà un mec qui avait tout, comme on dit, et qui était en passe d’avoir le reste. Et brusquement, il fout en l’air trente ans de boulot d’un coup de reins ! Au-delà de l’obsession sexuelle, ça révèle quand même chez le personnage une sacrée fêlure − qui ne pouvait que m’intéresser.

A priori, et comme tout le monde une fois de plus, je ne doute guère de la culpabilité de Strauss-Kahn. Faute de casier, il a un lourd dossier et les faits semblent plaider contre lui – au moins jusqu’à ce qu’ils soient « renégociés » à l’américaine. De toute façon, comme dit Emmanuel Todd avec son ton détaché, « je vais avoir beaucoup de mal à accepter la version officielle finale, je le sais déjà ! »

Mettons de côté l’hypothèse d’une « nouvelle affaire Dreyfus » esquissée par François Bayrou. Reconnaissons, avec notre jovial coroner Jack Lang, qu’« il n’y a pas mort d’homme ». Reste que plane sur DSK le soupçon d’une tentative de viol aggravée – fût-ce sur une femme de chambre noire.

Oublions cette mauvaise blague de la « présomption d’innocence » qui n’est, selon les cas, qu’hypocrisie ou entrave à la justice. Tous ceux qui ont déjà été interviewés par des flics vous le confirmeront : eux donnent à fond dans la présomption de culpabilité, genre : « Si t’es dans mon bureau, c’est pas par hasard ! »

Moi, j’ai eu envie de prélever des traces d’innocence chez DSK. Aussi me suis-je commis d’office en tant qu’avocat à la Cour d’Élisabeth, c’est-à-dire à Causeur. Eh bien dans ce dossier, Mesdames et Messieurs les jurés, je plaide coupable mais pas responsable.

Je plaide coupable

Je plaide coupable « au-delà du doute raisonnable », comme ils disent. Je ne crois pas un instant à l’hypothèse de la bonne machiavélique qui aurait inventé tout ou partie du drame pour faire chanter Strauss-Kahn.

Alors quoi ? Un coup bas venant de haut ? Le FMI ? L’UMP ? L’aile terroriste du martinaubrysme ? Et pourquoi pas le lobby guinéen ? À l’évidence, dans ce dossier, même les meilleurs conspirationnistes sèchent.
Or, DSK ou pas, un client d’hôtel qui se comporte comme ça avec le personnel constitue un danger pour la société, qui a le droit et le devoir de se défendre. Encore faut-il prendre en considération la personnalité du suspect.

Je plaide l’irresponsabilité au moment des faits

Si mon client avait eu toute sa tête, aurait-il agi de la sorte, Mesdames et surtout Messieurs les jurés ? Avec le carnet d’adresses que tout Manhattan lui enviait, que n’a-t-il éconduit la domestique et passé un simple coup de fil ?

Même échauffé par la douche, le Dominique que nous connaissons aurait dû pouvoir patienter jusqu’à l’arrivée des secours : en l’occurrence, une charmante escort girl qui aurait fait le job plus proprement que cette simple femme de ménage ignorante des bonnes manières – et somme toute beaucoup plus chère !
Il faut croire que ce jour-là, la pulsion fut trop urgente, genre : « Oui ! Là ! Tout de suite ! » À la vue d’ « Ophélia » Dominique aurait tout oublié, y compris, semble-t-il, les convenances.

Je plaide le raptus

Mon client a littéralement perdu connaissance – et en particulier celle de ses intérêts vitaux. Ceux qui l’aiment vous diront que ce n’est pas son genre. Mais justement, c’est son genre que je n’aimais guère !
À voir cet homme d’argent et de pouvoir, à qui tout et tout le monde souriait, soudain fait comme un rat, menotté, trimballé, humilié et même pas rasé, je l’ai soudain trouvé humain. « Trop humain », réciteront les nietzschéens redoublants. Mieux vaut trop que pas assez ! En pétant brusquement les plombs, il s’est fait violence à lui-même autant qu’à l’infortunée « Ophélia ». S’il s’en sort, en sortira-t-il grandi ? En tout cas je ne regretterai pas le Strauss-Kahn d’avant !

Ce représentant des « élites mondialisées »[2. Comme disait Chevènement, volontiers cité par Zemmour] était de gauche comme moi je suis économiste, et j’imagine en ricanant son ex-future affiche de campagne : « DSK : pas différent. Juste mieux ! »

Quant à sa vie privée, elle était devenue publique à force de rumeurs et de scandales. Sauf qu’avec la complicité active de sa femme, il avait construit une façade de couple moderne derrière laquelle il cachait sa bipolarité de sex machine et de power machine. Non seulement Anne Sinclair a supporté Dominique, mais elle continue de le soutenir envers et contre tout – y compris l’espérance à vue humaine. C’est ce que j’appelle un couple !

Je plaide le couple

Comment a-t-elle pu encaisser tous ces désordres et ces humiliations ? Je n’en sais fichtre rien. J’ai lu quelque part que c’était elle, plus encore que lui, qui aspirait à la conquête de l’Élysée. À supposer que ça soit vrai, et même que ça explique tout, ça n’expliquerait pas pourquoi elle se tient encore à son côté, maintenant qu’il a tout niqué.

C’est qu’ils s’aiment à leur manière, Anne et Dominique ! Ces deux-là sont restés ensemble trop longtemps pour que leur histoire n’ait pas de sens : au moins avaient-ils trouvé un gentleman’s agreement, et c’est déjà pas mal.
Reste une question : vu leur intimité, comment Anne n’a-t-elle jamais pu convaincre Dominique de prendre les mesures qui s’imposaient dans leur intérêt commun ?

Je plaide l’obligation de soins

Même au service militaire, paraît-il, on mettait du bromure dans le café des bidasses. Pourquoi DSK, prétendant aux plus hautes charges, ne s’est-il pas astreint à un traitement discret et personnalisé ? La réponse est toute simple : avant de se soigner, il faut s’accepter comme malade.

Depuis Giscard, tous nos présidents ont plus ou moins assumé leur double, triple ou multiple vie privée. Sans doute Strauss-Kahn pensait-il s’inscrire dans cette prestigieuse lignée…
Mais du dragueur au violeur, il y a quand même tout un toboggan, et le glissement progressif du délire est achevé quand le consentement de l’autre ne compte plus pour rien.

D’après le Dr Roland Coutenceau, psy consulté par le Figaro Magazine[3. Visiblement inquiet pour DSK], « certains séducteurs compulsifs ne comprennent pas et n’acceptent pas la résistance ». Ils n’entendent même plus les signaux d’alarme, des plus ambigus (hurlements, griffures) jusqu’aux plus patents (crachats, vomi, fuite éperdue).

En tout cas, ça se plaide ! Encore faudrait-il que l’inculpé, dans son propre intérêt, réclame spontanément les médications appropriées.

Je plaide la bitomotricité

Un instant, bref mais violent, le sexe de mon client a pris le pas sur son cerveau – avec les dégâts irrémédiables qu’on connaît. En me suivant, la Cour enrichira utilement notre jurisprudence sur cette notion qui m’est chère : la bitomotricité.

Pour des raisons qu’il serait long et dur d’expliquer, ce dysfonctionnement affecte essentiellement les hommes − jusqu’à annihiler chez eux tout sens des responsabilités.
Telle est, on l’a amplement prouvé, la mésaventure arrivée dans cette affaire à M. Strauss-Kahn, par ailleurs poli et parfaitement intégré dans la société.
Loin de moi l’idée de nier la gravité des faits présumés : je prétends seulement, avec la science, que le comportement désordonné de mon client relève à l’évidence de la thérapie et non de la prison.

Voilà, j’en ai terminé, Mesdames et Messieurs les jurés. Au terme de cette plaidoirie, ce n’est plus l’avocat qui vous parle, c’est l’honnête homme.

Dieu sait que je n’aurais jamais voté pour DSK, mais qu’importe ! De toute façon ce n’est pas moi qui décide − même quand je gagne les référendums… Quant à lui, il aurait aussi bien pu faire un bon chef de l’État, qui sait ? Ou plus vraisemblablement, ça aurait pu lui faire plaisir ainsi qu’à sa dame, sans rien changer pour la France !
Mais pourquoi en parler au passé ? Si Dominique décide enfin de se soigner et que ses avocats sont à la hauteur, je n’exclus rien pour 2017.[/access]