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DSK : les Newyorkais ont la mémoire courte

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Alors que la France entière a les yeux tournés vers New York, et qu’on comptabilise un nombre record d’arrêts-maladie, d’absences plus ou moins justifiées et de prolongements sauvages du pont de l’Ascension, l’Américain moyen, lui, ne semble plus guère se passionner pour DSK.

Certes il y a des dizaines de journalistes qui font le pied de grue depuis l’aube devant le siège de la Cour Suprême de l’Etat de New York, mais la quasi-totalité d’entre eux sont des envoyés spéciaux venus exprès depuis Paris pour couvrir la troisième comparution devant un juge de l’ancien patron du FMI. Pour diffuser en direct le prévisible « Non coupable, votre honneur », TF1 et France2 modifieront même leurs grilles: du jamais vu depuis le mariage de Kate et William.

En revanche, du côté des indigènes, le feuilleton judiciaire de DSK ne fait plus guère recette. Ne cherchez pas DSK en une du New York Times de ce matin, ni même sur la pages d’accueil de son site, vous perdriez votre temps. Plus surprenant encore, même le New York Post a lâché la grappe à son Perv favori, totalement absent des nouvelles du jour.

Le Post parle bien d’un grand hôtel, mais c’est du Dream Hotel de la 17ème rue qu’il s’agit et de son restaurant, dont le chef vient de lancer le concept de « neurogastronomie »

Le tabloïd évoque aussi longuement un scandale plus ou moins sexuel, mais c’est celui d’un candidat à la mairie de New York éclaboussé par une sombre histoire de photo en slip sur Twitter.

Enfin, nos collègues trash s’acharnent aussi sur « le juriste le plus détesté de New York », gentiment qualifié par eux d’ «avocat du diable ». Sauf que ce vilain monsieur n’est pas Ben Brafman, mais Maitre Joseph Tacopina, qui vient d’obtenir, contre toute attente, l’acquittement de deux policiers accusés de viol…

Ferry ouvre la boite de Pandore: tant mieux !

image : StartTheDay

J’avoue, et à mon grand dam, que je suis scandalisé par ce que je comprends de certains propos de mes estimés camarades. Il me souvient d’un magnifique roman de Jérôme Leroy, très sombre et très mélancolique, qui s’appelait Monnaie bleue : il y était question, si je l’ai bien lu, de puissants achevant parfois leurs abjectes parties fines par des sacrifices humains. Je n’ai pas vu alors que l’auteur y excusât au nom de quelque morale latine immorale les actes sordides de ces bonshommes coalisés dans leurs bunkers de dominants jouisseurs. Bien au contraire, tout cet immonde édifice finissait par périr sous les grenades et les pistolets-mitrailleurs des héros chevaleresques qui, amateurs de jolies femmes, leur rendaient le bel hommage, tout pleins de désirs qu’ils étaient, de respecter leur dignité et leur liberté. Et aujourd’hui, je vois le même Leroy invoquer Zamiatine pour pourfendre une justice aveugle qui aurait le suprême mauvais goût de s’attaquer aux vices intimes des puissants. Je me gratte au moins la tête.

J’entends damoiselle Lévy aussi, pour une fois du même côté que Joffrin, contester la légitimité de la traque qui s’organise, au nom du respect de la vie privée.
On a bien compris le petit jeu qui s’est mis en place, certes : un coup à droite, un coup à gauche, et que je te dénonce pour protéger mon petit camarade, et que je te balance, et que je bave, et que je délationne, et que je dis du mal, il en restera toujours quelque chose.

La méthode, celle de la fausse libération des langues, est répugnante et abjecte, en effet. Mais gardons-nous pourtant d’invoquer Vichy et la collaboration, au risque de masquer l’un des véritables enjeux du moment. Les maîtres-censeurs actuels, qui ne sont pas forcément qui l’on croit, et qui ne sont évidemment pas les êtres les plus misérables du royaume de France, ont entrepris depuis la chute de l’un des leurs sous les coups d’une puissance qui leur était extérieure, et supérieure, de crier haro sur le baudet, celui-ci étant de nos jours déguisé sous les traits du petit journaliste. La presse se comporterait unanimement ces derniers temps comme les tabloïds anglais – injure suprême. Ces petits salauds qui savaient tout et n’ont rien dit feraient l’injure aux puissants de répandre des rumeurs sur leur compte – sur leur sacro-sainte vie privée.

Allons donc, la ficelle est par trop grosse pour qu’on croie un instant que le dérèglement démocratique trouve sa source, ou au moins son expression parfaite, ici. D’abord parce que la presse française a bien montré en l’occurrence son absence d’indépendance. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre pourquoi « personne » n’a rien dit sur l’étrange rapport de DSK avec le sexe faible avant son interpellation new-yorkaise : une rapide recherche fera voir au bon citoyen qui les ignorait les liens étroits noués entre la Fondation Jean Jaurès par exemple, qui n’a jamais fait mystère de son soutien à Strauss-Kahn, et certains organes de presse de gauche parmi les plus prestigieux. Cherchez les actionnaires et les propriétaires, voyez où ils pointent intellectuellement, et demandez-vous ensuite si ces journalistes auraient vraiment pu être incités par leurs supérieurs à enquêter sur toutes les rumeurs qui leur parvenaient.

De même, l’entrefilet du Figaro Magazine, journal dont l’indépendance vis-à-vis du pouvoir actuel est notoire et le courage proverbial, cet entrefilet repris par Luc Ferry, ne doit pas faire illusion : la guerre sale est ouverte, et ces organes servent des intérêts plus hauts qu’eux. Il est d’ailleurs plaisant dans cette situation de voir tous ces nobles esprits se lamenter sur le sort de Madame Politkovskaïa.

Il y a d’un autre côté une presse qui, bien entendu, fait ses choux gras selon l’expression consacrée, de ces rumeurs, bruits de couloir, révélations sordides, suspicions et autres fruits de coups tordus. Mais peut-on décemment reprocher à des journalistes d’enquêter sur les frasques de personnages publics quand la justice ne fait pas son travail – qu’elle s’y refuse par l’effet d’une servitude volontaire, ou qu’elle en soit empêchée ? Répugnante pour un journaliste est l’idée de devoir chercher des informations sur d’éventuelles orgies proto-pédophiles, sur d’étranges grattements de pieds, ou encore sur des viols supposés dans le boudoir ; mais combien plus répugnante l’idée que ces agissements seraient étouffés par une oligarchie dont les membres se tiennent par la barbichette.

Qu’on ne nous raconte pas d’histoires : si nous tous, journalistes, avions eu vent de ces rumeurs, comment la justice et la police eussent-elles pu les ignorer ? Je continue à croire que, malgré le non-remplacement de ses fonctionnaires partis à la retraite, la police demeure l’un des services publics français les plus performants. S’il y a eu rumeurs, toutes les autorités compétentes les connaissaient et il ne peut y avoir que deux termes à l’alternative subséquente : soit, après rapide enquête, on a conclu qu’il n’y avait là que calomnies, et tout le monde est content ; soit, ces affaires ont été délibérément étouffées. Si c’est le cas, le citoyen que je suis en conçoit une double douleur : d’abord pour ce qu’il est gouverné par quelques salopards, au milieu sans doute, veux-je croire, de personnages respectables : ensuite pour ce que la justice prétendument séparée des pouvoirs exécutifs et législatifs leur est en vérité inféodée.

Pour ma part, je ne suis pas persuadé de la pertinence de la séparation complète des vies privées et publiques, parce que je ne crois pas que l’on puisse vivre de telle façon dans son intimité sans que cela ait la moindre incidence sur la valeur des liens sociaux que l’on noue. Mais il semble que je sois assez seul à partager cette critique, aussi veux-je bien de manière pragmatique me plier provisoirement au raisonnement de ce système. Mais alors, dans ce système même, quand il s’agit de personnalités publiques, qui ont en charge l’intérêt général – outre le fait qu’ici on leur reproche des actes qui de toutes les façons, qu’elles soient privées ou publiques, tombent sous le coup de la loi ¬– des personnalités qui vivent par et pour le spectacle, dont la gloire est principalement née de la reconnaissance publique, je ne vois pas ce qu’il y aurait d’injurieux à vouloir connaître leur vertu, dans ses grandes lignes.

Peu me chalent les repoussants détails de leurs médiocres concupiscences – au contraire, j’en conçois une forte envie de vomir. Mais, conscient de la justesse de l’adage qui veut que « la République soit le régime qui réclame le plus de vertu et celui qui y pousse le moins », puisqu’au nom de la liberté il faut s’en accommoder, je continue de préférer Savonarole à Machiavel et si je me réjouirais davantage que les écuries d’Augias soient nettes et reluisantes, je me réjouirais aussi qu’en cas de crasse avérée et généralisée elles soient, par les bons soins d’un Hercule qui n’a pas encore été trouvé, nettoyées à grande eau. Je ne pleurerai pas sur la chute de Salo.

Merkel enterre l’atome de discorde

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photo : CDrewing

Voilà un moment qu’on attendait le revirement de la CDU d’Angela Merkel sur l’avenir de l’énergie nucléaire au pays des poètes et des penseurs. Fukushima n’a fait qu’accélérer un mouvement qui était en marche depuis plusieurs mois, et dont les motivations sont purement politiques. L’abandon du nucléaire à l’échéance 2020 avait été décrété en l’an 2000 par le gouvernement de coalition SPD-Verts dirigé par Gerhard Schröder. Ce dernier, battu en 2005 par la coalition CDU-CSU-Libéraux dirigée par Angela Merkel, a d’ailleurs bénéficié de juteuses conséquences personnelles de ce choix : il est devenu le président du consortium germano-russe Northstream, qui pilote la construction d’un gazoduc acheminant directement le gaz de Russie vers l’Allemagne en traversant la Baltique.

Cette sortie programmée du nucléaire avait été mise entre parenthèses dans l’accord de coalition de 2005, en raison de l’opposition des libéraux, défenseurs traditionnels de la grande industrie favorable au nucléaire, et de la CSU bavaroise, jusque-là proche des grandes entreprises qui fondent la prospérité de ce Land méridional.

La CDU, principal parti de la coalition était, quant à elle, divisée sur la question, mais on sentait que la pression de l’opinion publique poussait inexorablement les élus chrétiens-démocrates vers les Verts.
La trouille allemande, dont je vous entretenais en avril, ne s’est pas découverte d’un fil au mois de mai, elle en a même remis une couche avec une bactérie tueuse prétendument véhiculée par des concombres espagnols.

Fukushima et les élections régionales au Bade-Wurtemberg ont fait le reste. Bien enfouie au fond des consciences d’outre-Rhin, la communauté de destin tragique du siècle dernier entre l’Empire du Soleil levant et le Reich de mille ans est ressortie du placard aux fantômes. En mars, la victoire historique des Verts dans un Land acquis à la droite depuis plus d’un demi-siècle a été considérée comme un coup de semonce par les conservateurs bavarois. La Bavière, en effet, présente des caractéristiques économiques et culturelles assez proches du Bade-Wurtemberg voisin.
La CSU – Franz-Josef Strauss doit se retourner dans sa tombe ! – passe alors avec armes et bagages dans le camp des anti-nucléaires, ne laissant qu’à un FDP (libéraux) électoralement essoré lors des derniers scrutins régionaux le soin de défendre les 22% de l’électricité allemande produits grâce à la fission de l’uranium.

Résultat : les centrales qui avaient été déconnectées après Fukushima au nom du « principe de précaution » seront définitivement mises à l’arrêt dès le vote de la loi courant juin. Les autres seront progressivement démantelées et la production d’électricité nucléaire devra être totalement arrêtée le 31 décembre 2022. Voilà une Saint-Sylvestre qui s’annonce joyeuse dans les chaumières d’outre-Rhin : un Sekt[1. Vin mousseux. Le comble de la barbarie en ce domaine a été atteint dans l’ex-RDA avec la production d’un sekt baptisé « Rotkäppchen » (chaperon rouge), sans doute parce qu’il dézingue un loup dès la première gorgée] infâme mouillera les gosiers de nos voisins germaniques. A cette date, en effet, il y a gros à parier qu’un mouvement de boycott généralisé visant le champagne français produit à proximité d’une centrale nucléaire (Nogent-sur-Seine) aura banni ce nectar à bulles des fêtes allemandes…

Vers une alliance « Noir-Vert » ou « « Jamaïcaine » ?

La raison politique l’a donc emporté sur la raison économique : en abjurant le nucléaire la CDU s’est rendue « Koalitionsfähig » (susceptible de devenir un partenaire de gouvernement) pour les Verts. À l’échelle régionale, l’alliance à droite a déjà été pratiquée par les écologistes allemands, à Hambourg et en Sarre. Angela Merkel estime, à juste titre, que les Verts sont durablement installés à un haut niveau dans le paysage politique de son pays. En conséquence, elle se ménage la possibilité de combinaisons dites « Noir-Vert » (alliance de la CDU et des Verts) ou « jamaïcaine » (CDU, Verts, FDP) car le jaune, couleur des libéraux, allié au noir chrétien-démocrate et au vert écologiste se retrouve sur le drapeau de cette île des Caraïbes – et des rastas.

Cette petite cuisine politicienne resterait anecdotique si l’Allemagne n’était pas la première puissance économique de notre continent : ses choix énergétiques ont donc des répercussions immédiates pour les pays voisins, et sur les choix géopolitiques de l’Union européenne. Certes, les vents dominants soufflant de l’Ouest, la France ne sera pas affectée par les fumées nauséabondes des centrales au charbon ou au lignite dont les feux vont être poussés pour remplacer le nucléaire (bonjour les gaz à effet de serre !). L’augmentation de la facture d’électricité des ménages allemands, déjà la plus lourde au sein de l’UE, estimée à au moins 30%, n’aura pas non plus de conséquence immédiate chez les partenaires de l’Allemagne, et ne provoquera qu’un handicap mineur pour la compétitivité de l’industrie du pays. La part de l’énergie dans les coûts de production reste modeste, hormis pour l’industrie chimique. Mais la chimie allemande étant archi-dominante à l’échelle européenne et même mondiale, elle devrait être capable de tirer son épingle du jeu malgré ces charges nouvelles.

En revanche, la dépendance accrue de l’Allemagne à l’égard du gaz russe devrait l’inciter à se montrer encore plus conciliante qu’aujourd’hui avec le Kremlin. Car même à l’échéance de vingt ans, les énergies dites renouvelables ne seront pas en mesure de se substituer au nucléaire. Le solaire, l’éolien, la biomasse font rêver les bobos de Munich, Hambourg et Berlin, mais à l’échelle d’une ou deux générations, le gaz, le pétrole et le charbon resteront dominants dans la production d’électricité.

La « sortie » allemande du nucléaire creuse encore un peu plus le fossé entre la France et l’Allemagne, dont les positions dans les enceintes internationales auront encore plus de mal à s’harmoniser. On voit déjà la Chine, les Etats-Unis et l’Allemagne s’allier contre la France et quelques autres pays lorsque reviendra sur le tapis la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre (dont les centrales électrothermiques sont, rappelons-le, de grosses productrices).

Ceux qui se réjouissent que l’Allemagne se tire cette « balle dans le pied » en pensant que la France électronucléaire se remplira les poches en exportant son jus outre-Rhin ont tort. Les échanges énergétiques franco-allemands sont à double sens : nous leur vendons du courant en été, quand notre parc hydro-électrique marche à plein rendement, et nous leur en achetons en hiver pour faire fonctionner les convecteurs des pavillons de banlieue. Le renchérissement du coût du kilowatt/heure produit en Allemagne fera automatiquement grimper les cours du « marché spot » de l’énergie en Europe, où chaque pays met, au jour le jour, ses surplus d’électricité aux enchères.

Les peurs allemandes ont un prix, et nous sommes tous priés de cracher au bassinet pour les apaiser. Scheisse !

Luc Ferry, un récidiviste !

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Depuis lundi soir, les propos de Luc Ferry ont été beaucoup commentés. Mais personne n’a noté, qu’en matière de révélations extraordinaires, le philosophe n’en était pas à son coup d’essai. Le samedi 9 mai 2009, dans l’excellente émission de Dominique Souchier sur Europe 1, il avait déjà lancé des accusations graves à l’encontre, cette fois, d’une ministre en exercice. Pour le coup, il avait lâché le nom du coupable: Rama Yade.

Certes, il n’avait pas qualifié Rama Yade de pédophile, ni de harceleuse sexuelle, ni même de voleuse à l’étalage. C’était pire ! Accrochez-vous à votre chaise et lisez le réquisitoire du procureur Ferry: « Elle est souverainiste, elle est sur la ligne de Dupont-Aignan, elle a voté Non au Traité constitutionnel européen ! ». La ministre venait de refuser de conduire la liste francilienne de l’UMP aux élections européennes et notre bon philosophe nous en donnait ainsi l’explication.

Curieusement, cette calomnie ne défraya pas la chronique. Même si Rama Yade démentit vigoureusement dans les jours qui suivirent. Lorsqu’on observe l’itinéraire politique de l’ex-ministre des sports, qui la mène aujourd’hui dans la reconstitution, autour de Jean-Louis Borloo, de l’UDF humaniste et européenne, on en conclut que Luc Ferry ne constitue pas le type le plus crédible de la place. Rama Yade n’a jamais été souverainiste. Opportuniste, en revanche…

Alfred Eibel, lecteur

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Sans Alfred Eibel, qui protégea mes premiers pas de pigiste dans les pages « Livres » du défunt Quotidien de Paris, au tout début des années 1990, je n’aurais sans doute pas lu, ou pas tout de suite, Georges Perros. Et chaque année qui passe sans avoir découvert l’auteur des Papiers collés, fragments à vif et journal intime en éclats, est une année de perdue. Il y a des dettes qu’il faut savoir payer et c’est un plaisir de lui rendre hommage aujourd’hui alors que trois parutions révèlent l’importance souterraine d’un critique qui est beaucoup plus qu’un critique. Même les écrivains les plus ombrageux deviennent ses amis.[access capability= »lire_inedits »]

Jean-Pierre Martinet fut de ceux-là. Mort en 1993 à Libourne, chez sa mère, dans l’ivrognerie la plus totale, Martinet a pourtant publié quelques romans parmi les plus importants de ces quarante dernières années1. Ils connurent un relatif succès critique et furent un bide sur le plan des ventes. Martinet préféra quitter Paris et tenir un magasin de presse à Tours. Mais grâce à des lecteurs comme Alfred Eibel, Martinet passe d’une génération à l’autre à travers de multiples rééditions préfacées par l’ami fidèle.

Aujourd’hui, on peut découvrir, dans le numéro 2 de la revue Capharnaüm, la correspondance entre Eibel et Martinet, après la mort de ce dernier. Ce n’est pas seulement un régal pour amateur d’histoire littéraire récente, même si pas mal de gens évoqués sont encore en activité. Stimulé par Eibel, Martinet peut exprimer un dégoût et un désespoir de haute qualité qui font de ces lettres de vrais morceaux de littérature à l’estomac : « Eh puis, à la longue, Samuel Beckett avait raison, « Le malheur finit par faire rire », bref on s’habitue, mal, mais on s’habitue. »

Dépourvu de tout préjugé en matière de littérature, Alfred Eibel fut un grand passeur. Il nous fit découvrir des classiques chinois comme directeur de collection chez Flammarion et des grands du roman noir : dans son panthéon personnel, Lu Xun côtoie Jim Thompson. Il fut un temps éditeur à Lausanne, y dilapidant sa fortune.

Il est des façons plus glorieuses de perdre son argent. Dans son œuvre d’éditeur, on pourra découvrir, en fac-similé, l’unique numéro (500 pages, tout de même) de la revue Hors Commerce, publiée en 1974. De Pessoa à Vialatte, de Haedens à Prokosch, de Léo Malet au cinéaste Dalton Trumbo, le sommaire suffirait encore à composer une bibliothèque idéale.

On complètera ces gourmandises par De passage à Paris, un recueil d’entretiens accordés à Alfred Eibel par quelques très grands noms de la littérature anglo-saxonne comme l’ancien taulard Edward Bunker, l’anglais Robin Cook, dont les romans révèlent un pessimisme somptueux et radical, Toni Morrison quelques années avant sa nobélisation ou le poète Kenneth White que l’on ne peut imaginer autrement que sirotant un Glenlivet.

Attention, dès qu’Alfred Eibel s’approche d’un auteur, on a envie de le lire. Si, comme le pensait Larbaud, la lecture est un vice impuni, vous serez à votre tour forcément mais heureusement perverti.[/access]




Hors commerce

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Terrence Malick, cinéaste pas cool

La Balade sauvage (1973) narrait la cavale romantique d’un couple meurtrier entre Colorado et Nebraska. Les Moissons du ciel (1978)  dessinait des chassés-croisés amoureux dans une grande ferme du Texas. La Ligne rouge (1998) déchaînait un maelström de perceptions durant la bataille de Guadalcanal. Le Nouveau monde (2005) peignait les confrontations entre Algonquins et colons anglais du XVIIe siècle. The Tree of life (2011), dernier film de Terrence Malick, Palme d’or 2011 à Cannes, explore les questionnements et les souvenirs d’un homme à l’anniversaire de la mort de son frère.

Contrairement à une idée répandue, Terrence Malick ne fait pas dans la veine panthéiste mièvre, quelque part entre extrapolations de Rousseau et une relecture de Thoreau. C’est pourtant ce que la critique paresseuse retient trop souvent de sa filmographie, en la réduisant à une espèce de lyrisme pompeux pour fans acquis d’avance.

Un certain regard loin du syncrétisme cool

Regarder par soi-même : voilà plutôt le credo de Malick. Il ne donne à voir le monde qu’à travers les yeux de ses personnages. Un monde tantôt accueillant, tantôt menaçant, étroit ou exalté, obscène ou grandiose. Malick se situe en fait aux antipodes des philosophies unifiantes qui cherchent une exaltante mais facile similitude entre tous lieux et créatures. Regarder par soi-même, pour Malick, ce n’est pas simplement opposer l’état de nature à la société, la guerre à la concorde, l’amour au mal. Malick ne joue jamais contre. Au contraire, il donne à voir la pluralité du monde au sein des nombreux couples d’oppositions qu’il agence.

L’extrême douleur et l’extrême beauté naissent de sa peinture des contradictions, sans manichéisme (Malick n’est pas Spielberg) ni jugement moral (il n’est pas davantage Kubrick). Loin du syncrétisme cool du new-age hollywoodien, Malick nous plonge dans la recension éperdue et obsessionnelle des atours du monde.

Son œuvre arpente ainsi l’empire des signes avec un émerveillement jamais tari. Les questions qu’elle pose restent insolubles et leur répétition, portée par les multiples voix off narratives de ses films, en devient douloureuse. Est-il possible qu’ensemble, ces signes fassent sens ? L’un se cache-t-il derrière le multiple ? Quelle serait la nature du principe qui permet tout et son contraire, qui donne et reprend sans cesse ?

La symphonie picturale de Malick

Malick apporte des éléments de réponse en tentant de lier picturalement et musicalement des univers contradictoires. Il confronte différents régimes d’images, par exemple le mythe et l’histoire avec le héros de La Balade sauvage, qui reprend les postures du James Dean de Géant. Mais aussi le documentaire et la fiction dans la minutieuse description technique du monde agricole des Moissons du ciel et de la tragédie humaine qui s’y déroule. Et enfin, dans le magnifique Tree of life, apparaissent les dinosaures numériques et le reportage animalier, les planètes en toile peinte et les intérieurs en lumière naturelle, la pyrotechnie des effets spéciaux et les volcans véritables, l’esthétique du flux et la rigueur du découpage. Malick est, en somme, le cinéaste du multivers selon Powys qui affirmait, dans Obstinate Cymric : « Quand bien même la science et les mathématiques, non moins que la métaphysique et la théologie, s’accordent pour reconnaître que l’univers est ; quand bien même ces dernières tirent la conséquence logique de cette unicité et soutiennent qu’il existe, derrière cette unicité et l’incluant tout entière, un Être universel qui est l’Absolu ne voit pas pourquoi il ne persisterait pas dans son habitude de penser et d’éprouver par tous ses sens un multivers pluraliste aux horizons infinis. »

C’est bien par cette alliance entre multiplicité des formes et nostalgie de leur réconciliation que Terrence Malick demeure notre plus grand cinéaste en activité.

The Tree of life (Palme d'or - Cannes 2011)

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Le Ciel vu de la Terre

Ayant décidé de snober les classiques qui fondent sa propre culture, et notamment la Bible, la critique française est passée complètement à côté de Tree Of Life de Terence Malick. Bien que le personnage qui crève littéralement l’écran s’appelle Dieu, je n’ai en effet pratiquement rien lu évoquant sa présence de bout en bout du film[Seuls La Croix et Valeurs Actuelles ont su témoigner de la nature chrétienne de Tree of life.].

Une blague raconte qu’un jour un jeune homme rendit visite à un rabbin en se présentant comme un libre penseur.
– Avez-vous étudié la Bible avec attention ? demande le rabbin
– Non, répond le libre-penseur.
– Alors vous n’êtes pas un libre-penseur, mais un ignorant.

L’égarement interprétatif de la quasi-totalité des média me rappelle la désinvolture du libre-penseur de la blague. Ce refus de voir que Tree of life est fondamentalement, viscéralement et uniquement chrétien, incite à établir un constat de mort cérébrale des sphères prétendument cultivées[2. Autre hypothèse probable : ça leur arrache vraiment la gueule de prononcer le mot « chrétien » !].

Avec ou sans Dieu

Visiblement, pas un journaliste sortant de la projection n’a ouvert le Livre de Job pour comprendre autour de qu(o)i s’articule l’œuvre de Malick. Rien d’étonnant quand on se souvient des commentaires enthousiastes à propos des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Pour parler des moines de Tibéhirine, les cinéphiles autorisés avaient réussi le tour de force d’évoquer le « dialogue des cultures », la « tolérance » et le « message humaniste » du film sans prononcer ou presque le mot « catholique » ! Dieu pardonnera leurs offenses.

Personne n’a remarqué non plus que Malick était le réjouissant anti-Arthus-Bertrand dont nous avons furieusement besoin en 2011. Car ce qu’il filme, ce n’est pas la Nature, mais la Création. Malick n’immortalise pas « la Terre vue du ciel », mais « le Ciel vu de la Terre ». Il ne rend pas hommage à la moderne-écolo Gaïa mais au Tout-Puissant !

Exit le New Age et le voyage astral, on ne verra ni ovnis ni métaphysique horlogère. Seule la fascination de l’infini paysage cosmique est offerte à notre intelligence. Peu à peu, nous réalisons que notre âme est une question pour elle-même. On est loin de l’animisme d’Avatar.

Père et Mère universels

Brad Pitt traçant dans l’herbe la limite de son empire familial ne peut pas ne pas évoquer règlement intérieur du Jardin d’Éden que Yahvé dicte à Adam. Le domaine du Père est évidemment le souverain Bien, empli de la vraie vie et de la vraie joie, où le mensonge n’a sa pas place. Hors du Jardin dans lequel est planté l’arbre qui témoignera du pacte familial, on s’expose inévitablement au risque de l’expérience du Mal. Brad Pitt incarne le Père universel veillant jalousement sur le couronnement réel de sa création. Ses enfants sont appelés à l’éternelle conquête de leur propre devenir. L’ancrage spatio-temporel de l’intrigue importe peu. Par la contingence flagrante du contexte, Malick donne le sens de l’universel au particulier. La famille devient synonyme d’humanité, le scénario est une allégorie de la grande Histoire. Raison pour laquelle les personnages du film sont à peine nommés.

Au Père appartiennent la Loi et l’art de la discipline. Voie du labeur, voie de la nature, voie de la violence d’exister, voie des combats perpétuels. À la Mère, nimbée de soleil lorsqu’elle apparaît dans le champ, reviennent le confort de la maison, la chaleur du foyer, le pardon, le pardon encore, le pardon toujours. Bref, la solaire grâce qui rédime dans le silence de la charité. Grâce, toujours, dans ses pieds de danseuse son regard lumineux et la bonté aveugle qu’elle distribue en désaltérant des bandits.

La leçon du livre de Job

Le Livre de Job, explicitement mentionné, plane sur le film. Le sort s’acharne sans raison, la mort frappe au hasard, illustrant l’apparente injustice des choses d’ici-bas. Pourquoi tel enfant périt-il dans la noyade ? « Etait-il mauvais ? » Pourquoi ces pauvres, ces infirmes ? Sont-ils punis par la justice divine ? Le Mal est-il puni par la mort ? « Pourquoi les méchants restent-ils en vie, vieillissent-ils et accroissent-ils leur puissance ? » (Job 21,7). Tree Of Life ne cesse de questionner notre éloignement du jardin, au sein duquel nul malheur n’était concevable.

La sortie du jardin, c’est notre entrée dans l’Histoire. Malgré son cortège de douleurs, de hasards et d’apparentes fatalités, elle ne doit pas nous dissuader d’avoir confiance et d’aimer Dieu. Même si, comme Job, on tend un poing vengeur vers le ciel pour lui réclamer des comptes, voire le défier quand il a le dos tourné.

De la Création à l’eschatologie

Deux arts traversent le film. La musique, tout d’abord, que le Père révère et dont il veut transmettre le goût si noble et si exigeant. Au second plan, l’architecture. On distingue çà et là des plans et des architectes, on déambule dans des buildings et des cités incroyablement graphiques. Comment ne pas y lire l’œuvre du Créateur par excellence, offerte à ses enfants comme un trésor à faire fructifier ? Là encore, il faut revenir à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ? Sur quel appui s’enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire, parmi le concert joyeux des étoiles du matin et des acclamations unanimes des fils de Dieu ? » (Job 38, 4-7).

De la Création, Malick nous ensuite fait passer à l’eschatologie. Le temps trouve son abolition finale dans l’accession à l’au-delà. Passage de la finitude des choses à leur initiale et souveraine éternité dans le sein de Dieu. Corps glorieux transfigurés, abolition des âges, visions de la Porte Étroite des Evangiles et du Christ lui-même. La conclusion du film entre en résonance avec son ouverture, l’arche d’alliance renvoyant à l’extrait liminaire de Job.

Tree Of Life règne souverainement au-dessus des incantations magiques modernes. Loin du paganisme écolo, du culte de l’homme, des animismes cool et du rousseauisme béat, il chante la Charité, la Foi et l’Espérance.

The Tree of life (Palme d'or - Cannes 2011)

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Marriah Greene, benjamine absolue de Facebook

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Quelques semaines seulement après la création de sa page Facebook, Marriah Greene compte déjà 300 amis sur le réseau social. Rien d’étonnant à tout cela, me direz-vous, sauf que l’intéressée ne le sait même pas. Et n’allez surtout pas imaginer une énième affaire d’usurpation d’identité qui sont le lot quotidien de FB : les timbrés du XXIème siècle ne se prennent plus pour Napoléon, ils se créent un profil de Justin Bieber ou Mollah Omar…

Non, si cette info est une sorte d’info c’est que Marriah Greene est (pour l’instant)… un fœtus. Ses parents Matthew et Ellie Greene, de Whitehouse, Texas, ont expliqué sur la chaîne de télévision locale KLTV qu’ils avaient ouvert un compte Facebook à leur fille pour tenir les membres de leur famille et leurs amis informés de l’évolution de la grossesse.

Si l’on en croit les informations personnelles publiées sur son profil, Marriah aime nager et donner des coups de pieds, la gymnastique et le kickboxing sont ses activités préférées, et adore écouter Lady Gaga.

Voilà donc une histoire qui confortera tous ceux qui pensent que les Américains sont de grands enfants. Pour beaucoup, c’est une critique, mais pour moi, c’est un vrai compliment. En vérité, tout cela est plutôt crétin mais assez sympathique… tant que les harpies prolife et prochoice ne s’en mêlent pas

Prolétaires, unissez-vous

photo : YellowFilter

Le monde n’a pas attendu 1848 et la publication du Manifeste du Parti communiste pour apprendre, avec effroi, qu’il existait des prolétaires. Les Romains avaient les leurs. Et, au Ier siècle avant notre ère, le mot était déjà une insulte. « Eh, va donc, prolétaire ! » Ils n’étaient pas esclaves, mais hommes libres, la lie de la plèbe. Citoyens de la sixième classe, ils ne possédaient rien. Rien n’est pas tout à fait exact. Ils possédaient une chose. Deux plutôt, qui pendouillaient entre leurs jambes et prouvaient que les prolétaires de tous pays sont faits pour s’unir – proles, race, lignée, enfants. Un prolétaire, ça procrée.

« Proletarii illi, qui eo quod proli gignendae vacabant », écrit Augustin au Livre III de La Cité de Dieu : les prolétaires sont ceux qui ne font que mettre des enfants au monde. Bon père, Augustin ajoute que Rome veille scrupuleusement à les garder à l’intérieur des Murs sans jamais leur permettre de partir à la guerre. Pour l’Urbs, ils doivent accomplir une tâche plus utile qu’aller garnir de cadavres les champs de bataille : peupler Rome et se multiplier.[access capability= »lire_inedits »]

Rome découvre, avec son prolétariat bon qu’à proliférer, que la première richesse des nations, c’est la ressource humaine. Le prolétaire, c’est l’espèce qui joue les prolongations, la démographie qui fait loi.

Le génie de Marx est d’avoir cessé d’écrire des poèmes enamourés à Jenny von Westphalen pour bricoler le physique du prolétaire. Ce dernier avait un sexe, il savait s’en servir. Le bon docteur Marx lui greffe deux bras en attendant qu’un jour lui pousse une tête – alouette. Ce que le prolétaire était au radada dans la Rome antique, il le devient dans l’économie capitaliste. La force de reproduction se mue en force de production. La violence qui, chez Marx, se déchaîne dans l’Histoire, c’est d’abord celle-là – du moins si l’on admet que Marx n’est pas né marxiste et qu’on se rappelle qu’il a consacré ses premières années de recherches philosophiques à la question religieuse.

C’est dans la lecture d’Augustin et de l’histoire romaine, davantage que chez James Mill (auteur des Principes d’économie politique et père du petit John Stuart) ou Proudhon, que Marx puise ses premières intuitions. Évidemment, la « césure épistémologique » qu’Althusser a repérée en 1961 dans son œuvre existe bel et bien : le jeune hégélien a cédé le pas au matérialiste scientifique. Mais l’un ne tue pas l’autre et la césure n’efface pas totalement la généalogie des concepts ni leur continuité.

On peut donc avancer l’hypothèse que Marx, dans ses jeunes années berlinoises, récupère un prolétariat historique à Rome, avant de le rencontrer plus tard dans la rue, à Paris puis à Londres.

À Rome, le prolétariat est livré clés en main sous forme de classe. Si sa position sociale fait de lui une quantité négligeable, il trouve sa valeur sur un autre plan : la continuation de l’espèce. D’une certaine manière, le prolétariat antique, c’est la nature qui rappelle son bon souvenir à la culture. Là violence du capitalisme industriel consiste à substituer la production à la reproduction, le travail à la procréation, l’accumulation de richesses à la perpétuation de l’espèce, le capital à la nature. C’est la vie elle-même que la modernité capitaliste a remplacée par le travail. Dès lors, la question du prolétariat chez Marx n’est pas un simple sujet politique : c’est un problème anthropologique et, pour suivre Philippe Lacoue-Labarthe, un enjeu métaphysique. Marx métaphysicien ? Oui. Relisons Le Capital pour voir apparaître distinctement la thèse métaphysique suivante : l’être est travaillé. Rien n’existe dans le monde, pas même l’homme, qui ne soit déterminé par les conditions de production.

La condition du prolétaire, c’est d’abord un arrachement. On retrouve le thème dans Le Travailleur d’Ernst Jünger (1932), mais également chez Simone Weil, dans La Condition ouvrière (1937) et dans L’Enracinement (1943). Ne tirant son existence de nulle autre chose que de son travail, le prolétaire n’est l’homme d’aucun attachement. Il est coupé de ses racines, de la nature, de la famille, de la nation, de la religion. Bref, les appartenances traditionnelles ne tiennent plus quand les conditions techniques, c’est-à-dire matérielles, de production l’ont emporté sur les anciennes allégeances.

Reste un petit problème : nous sommes tous des prolétaires. À l’exception de Mme Bettencourt et de quelques-uns de ses bienheureux amis, nous appartenons tous au salariat, c’est-à-dire au prolétariat. Et quand nous n’en sommes pas, nous en dépendons intégralement : le médecin généraliste qui prétend exercer une profession libérale n’est-il rien d’autre, finalement, qu’un salarié de la Sécurité sociale ? L’avocat, le commerçant, l’artisan tiendraient-ils longtemps si leur clientèle ne percevait plus de salaires ?

Seulement, le prolétariat auquel toute la société appartient désormais ne semble plus être déterminé par sa force de travail, mais par sa capacité de consommation. Ce n’est pas par hasard, ni pour répondre à une question sociale bien réelle, que le thème du pouvoir d’achat a dominé les débats de l’élection présidentielle de 2007. « Je consomme, donc je suis », voilà l’anthropologie nouvelle qui succède à la proposition marxiste originelle du : « Je loue ma force de travail, donc j’ai une existence sociale ».

Le prolétariat est sorti des manufactures, dans lesquelles Marx le cantonnait, pour envahir la société tout entière et s’acheter une essence dans les supermarchés – pendant qu’il y est, il fait ses courses et passe, en sortant, à la pompe. Où est passé le prolétaire ? S’il est partout, alors il n’est nulle part.

La prochaine élection présidentielle sera-t-elle une « course au prolo » ? Peut-être bien que oui. Mais, vu qu’il n’existe pas, ce ne sera qu’une tentative masquée de réhabiliter les anciennes allégeances (la famille, la nation, les valeurs collectives, etc.) face à un monde si aliéné par la consommation qu’il se consume lui-même. Ce n’est pas la révolution qui est devant nous, mais la réaction prolétarienne.[/access]

La saison sèche de la fin du monde

Charlton Heston dans "Soleil Vert".

On sera encore accusé de millénarisme, de catastrophisme, de réchauffisme et, qui sait, de complotisme. Il y a des semaines comme ça, où la conjonction, sur un temps court, de plusieurs événements planétaires, donne l’impression que nous assistons à la fin d’un monde qui évoque furieusement les films sombres apocalyptiques où jouait Charlton Heston dans les années 70.

Fukushima ouvre le bal

Nous ne parlons plus de la centrale de Fukushima qui continue à fuir quand bien même les médias s’y intéressent beaucoup, mais alors beaucoup moins. Les chaînes d’informations continues nous ont fait sombrer en quelques années dans ce que le philosophe irlandais du début du XVIII, Berkeley, appelait l’irréalisme, c’est à dire une espèce d’aberration mentale très humaine qui consiste à penser que n’existe que ce que nous percevons : esse est percipi aut percipere (être c’est percevoir ou être perçu). Si nous ne voyons plus Fukushima, c’est que Fukushima n’existe plus, quand bien même cet accident serait plus grave que celui de Tchernobyl d’après tous les experts et quand bien même les fuites continuent, essaimant des particules mortelles sur tout le royaume du Soleil Levant. Il est vrai que, caméras ou non, la radioactivité c’est vraiment le contre-exemple que n’aurait pu imaginer l’évêque Berkeley : on ne la voit pas, on ne la sent pas, on ne la touche pas et pourtant elle est. On s’en aperçoit juste un peu plus tard, aux premières leucémies, aux premiers cancers de la thyroïde, aux premiers bébés malformés. « Il me semble parfois que mon sang coule à flots/ Je l’entends bien qui coule avec un long murmure/ mais je me tâte en vain pour trouver la blessure », prophétisait Baudelaire.

Si Fukushima a ouvert la saison avec ce bal pré-apocalyptique, d’autres danseurs se précipitent pour faire leur tour de piste, les uns après les autres.

La sècheresse, par exemple. On sait avec certitude depuis les sorties de Claude Allègre (spécialiste mondialement reconnu sauf par ses pairs) que les scientifiques du GIEC sont des menteurs, des alarmistes, des idéologues. Que les hivers très rigoureux observés depuis quelques années n’ont rien à voir avec la fonte des pôles mais au contraire apportent de l’eau (glacée) à son moulin climatique du Tout va très bien madame la marquise !

En même temps, depuis début avril, les agriculteurs en sont à se demander comment ils vont abattre leur bétail s’ils ne trouvent pas du fourrage avant l’été. Les libéraux qui nous gouvernent songent même à faire intervenir la puissance publique, avec des cellules de crises pour organiser le transport des tonnes de paille pendant l’été si la sècheresse continue. La situation est vraiment grave, donc : un Etat qui estime que des choses aussi anodines que les communications, l’eau ou l’énergie ne sont plus ou ne devraient plus être de son ressort trouve soudain urgent d’éviter que l’Aubrac ou le Pays de Caux aient à la fin août des allures de Sahel avec des carcasses d’animaux au ventre gonflé un peu partout.

C’est que Bruno Lemaire, ministre de l’Agriculture, et Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, savent lire les chiffres et ne peuvent plus faire comme si. Le printemps 2011 en France (mais aussi au Royaume Uni, en Allemagne et en Russie), a été le plus chaud depuis 1900, le plus sec depuis cinquante ans (battu, l’été 76 !) et les températures d’avril sont de quatre degrés plus chaudes que la moyenne établie entre 1971 et 2000.

Amnésie galopante

L’agriculture nous ramène à la crise du concombre. Voilà une bactérie rare, connue depuis longtemps, qui sans qu’on sache trop pourquoi, a plus ou moins muté et se répand de manière épidémique en Allemagne, laquelle a, comme à son habitude, trouvé le moyen d’accuser un pays PIG, en l’occurrence l’Espagne, avant de se rétracter. En attendant que la bactérie, économie européenne intégrée oblige, traverse les frontières comme n’importe quel nuage radioactif.

Ce qui galope ces temps-ci, c’est l’amnésie et un événement chasse l’autre sans que nous ayons le temps de les analyser ou de tenter de les hiérarchiser mais on a tout de même l’impression que les vingt dernières années ont été marquées par des crises alimentaires sans précédent. Grippes porcines, aviaires, ovines, vaches rendues folles par l’encéphalite spongieuse, campagnes emplies de bûchers de moutons potentiellement contaminés. Et des virus, des prions, des bactéries qui semblent ne plus avoir aucune difficulté à franchir le barrage des espèces.

On se dit qu’on pourra toujours se consoler en papotant au téléphone. Il faudra juste éviter les portables. Cette fois, c’est certain, ils sont classés par le CIRC (Centre international de recherche sur le Cancer), organisme dépendant directement de l’OMS et encore assez protégé du lobbyisme des grands opérateurs, dans le groupe 2B, celui des agents cancérogènes possibles pour les humains. Au dessus, il n’ya plus que le groupe 2A (agents cancérogènes probables avec par exemple le trichloréthylène) et le groupe 1 (agents cancérogènes certains, comme l’amiante). Et les études continuent. Vous me direz, il n’a que la médaille de bronze, le téléphone portable, dans cette affaire. Oui, mais tout de même, il y a quelque chose comme cinq milliards d’abonnés dans le monde. Il serait donc rassurant que les études du CIRC qui se poursuivent sur le sujet (Wifi comprise) ne fassent pas grimper une marche au podium à la nouvelle prothèse fétiche de l’humain mondialisé.

Bon, tout cela n’annonce pas forcément la fin du monde. Même si on y ajoute les massacres en Syrie, l’Acropole et les plages grecques en voie de privatisation, un maire de banlieue qui demande sans rire l’intervention des Casques bleus pour protéger une école primaire où les enfants ne peuvent plus sortir en récréation à causes des fusillades entre dealers.

Cela nous interroge sur la fin d’UN monde, d’une façon de produire, de vivre dans la Cité. Cela nous interroge sur notre rapport à la technique et encore une fois, il faut lire L’obsolescence de l’homme de Gunther Anders qui, non seulement, fut le seul penseur de l’apocalypse nucléaire après Hiroshima mais aussi celui de la honte prométhéenne éprouvée par l’homme vis à vis de ce qu’il a créé et qu’il ne maitrise plus.

Les civilisations sont mortelles, disait Valéry après la Première Guerre mondiale. Dire que nous ne sommes pour rien dans la catastrophe au ralenti qui se déroule sous nos yeux, que c’est la faute à pas de chance, qu’il faut laisser faire, que tout va spontanément s’arranger car le marché allié à la technologie trouve toujours une solution, c’est accepter de croiser le regard d’un nouveau-né en ne voyant plus en lui qu’un sursitaire. Un sursitaire à court terme.

DSK : les Newyorkais ont la mémoire courte

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Alors que la France entière a les yeux tournés vers New York, et qu’on comptabilise un nombre record d’arrêts-maladie, d’absences plus ou moins justifiées et de prolongements sauvages du pont de l’Ascension, l’Américain moyen, lui, ne semble plus guère se passionner pour DSK.

Certes il y a des dizaines de journalistes qui font le pied de grue depuis l’aube devant le siège de la Cour Suprême de l’Etat de New York, mais la quasi-totalité d’entre eux sont des envoyés spéciaux venus exprès depuis Paris pour couvrir la troisième comparution devant un juge de l’ancien patron du FMI. Pour diffuser en direct le prévisible « Non coupable, votre honneur », TF1 et France2 modifieront même leurs grilles: du jamais vu depuis le mariage de Kate et William.

En revanche, du côté des indigènes, le feuilleton judiciaire de DSK ne fait plus guère recette. Ne cherchez pas DSK en une du New York Times de ce matin, ni même sur la pages d’accueil de son site, vous perdriez votre temps. Plus surprenant encore, même le New York Post a lâché la grappe à son Perv favori, totalement absent des nouvelles du jour.

Le Post parle bien d’un grand hôtel, mais c’est du Dream Hotel de la 17ème rue qu’il s’agit et de son restaurant, dont le chef vient de lancer le concept de « neurogastronomie »

Le tabloïd évoque aussi longuement un scandale plus ou moins sexuel, mais c’est celui d’un candidat à la mairie de New York éclaboussé par une sombre histoire de photo en slip sur Twitter.

Enfin, nos collègues trash s’acharnent aussi sur « le juriste le plus détesté de New York », gentiment qualifié par eux d’ «avocat du diable ». Sauf que ce vilain monsieur n’est pas Ben Brafman, mais Maitre Joseph Tacopina, qui vient d’obtenir, contre toute attente, l’acquittement de deux policiers accusés de viol…

Ferry ouvre la boite de Pandore: tant mieux !

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image : StartTheDay

J’avoue, et à mon grand dam, que je suis scandalisé par ce que je comprends de certains propos de mes estimés camarades. Il me souvient d’un magnifique roman de Jérôme Leroy, très sombre et très mélancolique, qui s’appelait Monnaie bleue : il y était question, si je l’ai bien lu, de puissants achevant parfois leurs abjectes parties fines par des sacrifices humains. Je n’ai pas vu alors que l’auteur y excusât au nom de quelque morale latine immorale les actes sordides de ces bonshommes coalisés dans leurs bunkers de dominants jouisseurs. Bien au contraire, tout cet immonde édifice finissait par périr sous les grenades et les pistolets-mitrailleurs des héros chevaleresques qui, amateurs de jolies femmes, leur rendaient le bel hommage, tout pleins de désirs qu’ils étaient, de respecter leur dignité et leur liberté. Et aujourd’hui, je vois le même Leroy invoquer Zamiatine pour pourfendre une justice aveugle qui aurait le suprême mauvais goût de s’attaquer aux vices intimes des puissants. Je me gratte au moins la tête.

J’entends damoiselle Lévy aussi, pour une fois du même côté que Joffrin, contester la légitimité de la traque qui s’organise, au nom du respect de la vie privée.
On a bien compris le petit jeu qui s’est mis en place, certes : un coup à droite, un coup à gauche, et que je te dénonce pour protéger mon petit camarade, et que je te balance, et que je bave, et que je délationne, et que je dis du mal, il en restera toujours quelque chose.

La méthode, celle de la fausse libération des langues, est répugnante et abjecte, en effet. Mais gardons-nous pourtant d’invoquer Vichy et la collaboration, au risque de masquer l’un des véritables enjeux du moment. Les maîtres-censeurs actuels, qui ne sont pas forcément qui l’on croit, et qui ne sont évidemment pas les êtres les plus misérables du royaume de France, ont entrepris depuis la chute de l’un des leurs sous les coups d’une puissance qui leur était extérieure, et supérieure, de crier haro sur le baudet, celui-ci étant de nos jours déguisé sous les traits du petit journaliste. La presse se comporterait unanimement ces derniers temps comme les tabloïds anglais – injure suprême. Ces petits salauds qui savaient tout et n’ont rien dit feraient l’injure aux puissants de répandre des rumeurs sur leur compte – sur leur sacro-sainte vie privée.

Allons donc, la ficelle est par trop grosse pour qu’on croie un instant que le dérèglement démocratique trouve sa source, ou au moins son expression parfaite, ici. D’abord parce que la presse française a bien montré en l’occurrence son absence d’indépendance. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre pourquoi « personne » n’a rien dit sur l’étrange rapport de DSK avec le sexe faible avant son interpellation new-yorkaise : une rapide recherche fera voir au bon citoyen qui les ignorait les liens étroits noués entre la Fondation Jean Jaurès par exemple, qui n’a jamais fait mystère de son soutien à Strauss-Kahn, et certains organes de presse de gauche parmi les plus prestigieux. Cherchez les actionnaires et les propriétaires, voyez où ils pointent intellectuellement, et demandez-vous ensuite si ces journalistes auraient vraiment pu être incités par leurs supérieurs à enquêter sur toutes les rumeurs qui leur parvenaient.

De même, l’entrefilet du Figaro Magazine, journal dont l’indépendance vis-à-vis du pouvoir actuel est notoire et le courage proverbial, cet entrefilet repris par Luc Ferry, ne doit pas faire illusion : la guerre sale est ouverte, et ces organes servent des intérêts plus hauts qu’eux. Il est d’ailleurs plaisant dans cette situation de voir tous ces nobles esprits se lamenter sur le sort de Madame Politkovskaïa.

Il y a d’un autre côté une presse qui, bien entendu, fait ses choux gras selon l’expression consacrée, de ces rumeurs, bruits de couloir, révélations sordides, suspicions et autres fruits de coups tordus. Mais peut-on décemment reprocher à des journalistes d’enquêter sur les frasques de personnages publics quand la justice ne fait pas son travail – qu’elle s’y refuse par l’effet d’une servitude volontaire, ou qu’elle en soit empêchée ? Répugnante pour un journaliste est l’idée de devoir chercher des informations sur d’éventuelles orgies proto-pédophiles, sur d’étranges grattements de pieds, ou encore sur des viols supposés dans le boudoir ; mais combien plus répugnante l’idée que ces agissements seraient étouffés par une oligarchie dont les membres se tiennent par la barbichette.

Qu’on ne nous raconte pas d’histoires : si nous tous, journalistes, avions eu vent de ces rumeurs, comment la justice et la police eussent-elles pu les ignorer ? Je continue à croire que, malgré le non-remplacement de ses fonctionnaires partis à la retraite, la police demeure l’un des services publics français les plus performants. S’il y a eu rumeurs, toutes les autorités compétentes les connaissaient et il ne peut y avoir que deux termes à l’alternative subséquente : soit, après rapide enquête, on a conclu qu’il n’y avait là que calomnies, et tout le monde est content ; soit, ces affaires ont été délibérément étouffées. Si c’est le cas, le citoyen que je suis en conçoit une double douleur : d’abord pour ce qu’il est gouverné par quelques salopards, au milieu sans doute, veux-je croire, de personnages respectables : ensuite pour ce que la justice prétendument séparée des pouvoirs exécutifs et législatifs leur est en vérité inféodée.

Pour ma part, je ne suis pas persuadé de la pertinence de la séparation complète des vies privées et publiques, parce que je ne crois pas que l’on puisse vivre de telle façon dans son intimité sans que cela ait la moindre incidence sur la valeur des liens sociaux que l’on noue. Mais il semble que je sois assez seul à partager cette critique, aussi veux-je bien de manière pragmatique me plier provisoirement au raisonnement de ce système. Mais alors, dans ce système même, quand il s’agit de personnalités publiques, qui ont en charge l’intérêt général – outre le fait qu’ici on leur reproche des actes qui de toutes les façons, qu’elles soient privées ou publiques, tombent sous le coup de la loi ¬– des personnalités qui vivent par et pour le spectacle, dont la gloire est principalement née de la reconnaissance publique, je ne vois pas ce qu’il y aurait d’injurieux à vouloir connaître leur vertu, dans ses grandes lignes.

Peu me chalent les repoussants détails de leurs médiocres concupiscences – au contraire, j’en conçois une forte envie de vomir. Mais, conscient de la justesse de l’adage qui veut que « la République soit le régime qui réclame le plus de vertu et celui qui y pousse le moins », puisqu’au nom de la liberté il faut s’en accommoder, je continue de préférer Savonarole à Machiavel et si je me réjouirais davantage que les écuries d’Augias soient nettes et reluisantes, je me réjouirais aussi qu’en cas de crasse avérée et généralisée elles soient, par les bons soins d’un Hercule qui n’a pas encore été trouvé, nettoyées à grande eau. Je ne pleurerai pas sur la chute de Salo.

Merkel enterre l’atome de discorde

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photo : CDrewing

Voilà un moment qu’on attendait le revirement de la CDU d’Angela Merkel sur l’avenir de l’énergie nucléaire au pays des poètes et des penseurs. Fukushima n’a fait qu’accélérer un mouvement qui était en marche depuis plusieurs mois, et dont les motivations sont purement politiques. L’abandon du nucléaire à l’échéance 2020 avait été décrété en l’an 2000 par le gouvernement de coalition SPD-Verts dirigé par Gerhard Schröder. Ce dernier, battu en 2005 par la coalition CDU-CSU-Libéraux dirigée par Angela Merkel, a d’ailleurs bénéficié de juteuses conséquences personnelles de ce choix : il est devenu le président du consortium germano-russe Northstream, qui pilote la construction d’un gazoduc acheminant directement le gaz de Russie vers l’Allemagne en traversant la Baltique.

Cette sortie programmée du nucléaire avait été mise entre parenthèses dans l’accord de coalition de 2005, en raison de l’opposition des libéraux, défenseurs traditionnels de la grande industrie favorable au nucléaire, et de la CSU bavaroise, jusque-là proche des grandes entreprises qui fondent la prospérité de ce Land méridional.

La CDU, principal parti de la coalition était, quant à elle, divisée sur la question, mais on sentait que la pression de l’opinion publique poussait inexorablement les élus chrétiens-démocrates vers les Verts.
La trouille allemande, dont je vous entretenais en avril, ne s’est pas découverte d’un fil au mois de mai, elle en a même remis une couche avec une bactérie tueuse prétendument véhiculée par des concombres espagnols.

Fukushima et les élections régionales au Bade-Wurtemberg ont fait le reste. Bien enfouie au fond des consciences d’outre-Rhin, la communauté de destin tragique du siècle dernier entre l’Empire du Soleil levant et le Reich de mille ans est ressortie du placard aux fantômes. En mars, la victoire historique des Verts dans un Land acquis à la droite depuis plus d’un demi-siècle a été considérée comme un coup de semonce par les conservateurs bavarois. La Bavière, en effet, présente des caractéristiques économiques et culturelles assez proches du Bade-Wurtemberg voisin.
La CSU – Franz-Josef Strauss doit se retourner dans sa tombe ! – passe alors avec armes et bagages dans le camp des anti-nucléaires, ne laissant qu’à un FDP (libéraux) électoralement essoré lors des derniers scrutins régionaux le soin de défendre les 22% de l’électricité allemande produits grâce à la fission de l’uranium.

Résultat : les centrales qui avaient été déconnectées après Fukushima au nom du « principe de précaution » seront définitivement mises à l’arrêt dès le vote de la loi courant juin. Les autres seront progressivement démantelées et la production d’électricité nucléaire devra être totalement arrêtée le 31 décembre 2022. Voilà une Saint-Sylvestre qui s’annonce joyeuse dans les chaumières d’outre-Rhin : un Sekt[1. Vin mousseux. Le comble de la barbarie en ce domaine a été atteint dans l’ex-RDA avec la production d’un sekt baptisé « Rotkäppchen » (chaperon rouge), sans doute parce qu’il dézingue un loup dès la première gorgée] infâme mouillera les gosiers de nos voisins germaniques. A cette date, en effet, il y a gros à parier qu’un mouvement de boycott généralisé visant le champagne français produit à proximité d’une centrale nucléaire (Nogent-sur-Seine) aura banni ce nectar à bulles des fêtes allemandes…

Vers une alliance « Noir-Vert » ou « « Jamaïcaine » ?

La raison politique l’a donc emporté sur la raison économique : en abjurant le nucléaire la CDU s’est rendue « Koalitionsfähig » (susceptible de devenir un partenaire de gouvernement) pour les Verts. À l’échelle régionale, l’alliance à droite a déjà été pratiquée par les écologistes allemands, à Hambourg et en Sarre. Angela Merkel estime, à juste titre, que les Verts sont durablement installés à un haut niveau dans le paysage politique de son pays. En conséquence, elle se ménage la possibilité de combinaisons dites « Noir-Vert » (alliance de la CDU et des Verts) ou « jamaïcaine » (CDU, Verts, FDP) car le jaune, couleur des libéraux, allié au noir chrétien-démocrate et au vert écologiste se retrouve sur le drapeau de cette île des Caraïbes – et des rastas.

Cette petite cuisine politicienne resterait anecdotique si l’Allemagne n’était pas la première puissance économique de notre continent : ses choix énergétiques ont donc des répercussions immédiates pour les pays voisins, et sur les choix géopolitiques de l’Union européenne. Certes, les vents dominants soufflant de l’Ouest, la France ne sera pas affectée par les fumées nauséabondes des centrales au charbon ou au lignite dont les feux vont être poussés pour remplacer le nucléaire (bonjour les gaz à effet de serre !). L’augmentation de la facture d’électricité des ménages allemands, déjà la plus lourde au sein de l’UE, estimée à au moins 30%, n’aura pas non plus de conséquence immédiate chez les partenaires de l’Allemagne, et ne provoquera qu’un handicap mineur pour la compétitivité de l’industrie du pays. La part de l’énergie dans les coûts de production reste modeste, hormis pour l’industrie chimique. Mais la chimie allemande étant archi-dominante à l’échelle européenne et même mondiale, elle devrait être capable de tirer son épingle du jeu malgré ces charges nouvelles.

En revanche, la dépendance accrue de l’Allemagne à l’égard du gaz russe devrait l’inciter à se montrer encore plus conciliante qu’aujourd’hui avec le Kremlin. Car même à l’échéance de vingt ans, les énergies dites renouvelables ne seront pas en mesure de se substituer au nucléaire. Le solaire, l’éolien, la biomasse font rêver les bobos de Munich, Hambourg et Berlin, mais à l’échelle d’une ou deux générations, le gaz, le pétrole et le charbon resteront dominants dans la production d’électricité.

La « sortie » allemande du nucléaire creuse encore un peu plus le fossé entre la France et l’Allemagne, dont les positions dans les enceintes internationales auront encore plus de mal à s’harmoniser. On voit déjà la Chine, les Etats-Unis et l’Allemagne s’allier contre la France et quelques autres pays lorsque reviendra sur le tapis la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre (dont les centrales électrothermiques sont, rappelons-le, de grosses productrices).

Ceux qui se réjouissent que l’Allemagne se tire cette « balle dans le pied » en pensant que la France électronucléaire se remplira les poches en exportant son jus outre-Rhin ont tort. Les échanges énergétiques franco-allemands sont à double sens : nous leur vendons du courant en été, quand notre parc hydro-électrique marche à plein rendement, et nous leur en achetons en hiver pour faire fonctionner les convecteurs des pavillons de banlieue. Le renchérissement du coût du kilowatt/heure produit en Allemagne fera automatiquement grimper les cours du « marché spot » de l’énergie en Europe, où chaque pays met, au jour le jour, ses surplus d’électricité aux enchères.

Les peurs allemandes ont un prix, et nous sommes tous priés de cracher au bassinet pour les apaiser. Scheisse !

Luc Ferry, un récidiviste !

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Depuis lundi soir, les propos de Luc Ferry ont été beaucoup commentés. Mais personne n’a noté, qu’en matière de révélations extraordinaires, le philosophe n’en était pas à son coup d’essai. Le samedi 9 mai 2009, dans l’excellente émission de Dominique Souchier sur Europe 1, il avait déjà lancé des accusations graves à l’encontre, cette fois, d’une ministre en exercice. Pour le coup, il avait lâché le nom du coupable: Rama Yade.

Certes, il n’avait pas qualifié Rama Yade de pédophile, ni de harceleuse sexuelle, ni même de voleuse à l’étalage. C’était pire ! Accrochez-vous à votre chaise et lisez le réquisitoire du procureur Ferry: « Elle est souverainiste, elle est sur la ligne de Dupont-Aignan, elle a voté Non au Traité constitutionnel européen ! ». La ministre venait de refuser de conduire la liste francilienne de l’UMP aux élections européennes et notre bon philosophe nous en donnait ainsi l’explication.

Curieusement, cette calomnie ne défraya pas la chronique. Même si Rama Yade démentit vigoureusement dans les jours qui suivirent. Lorsqu’on observe l’itinéraire politique de l’ex-ministre des sports, qui la mène aujourd’hui dans la reconstitution, autour de Jean-Louis Borloo, de l’UDF humaniste et européenne, on en conclut que Luc Ferry ne constitue pas le type le plus crédible de la place. Rama Yade n’a jamais été souverainiste. Opportuniste, en revanche…

Alfred Eibel, lecteur

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Sans Alfred Eibel, qui protégea mes premiers pas de pigiste dans les pages « Livres » du défunt Quotidien de Paris, au tout début des années 1990, je n’aurais sans doute pas lu, ou pas tout de suite, Georges Perros. Et chaque année qui passe sans avoir découvert l’auteur des Papiers collés, fragments à vif et journal intime en éclats, est une année de perdue. Il y a des dettes qu’il faut savoir payer et c’est un plaisir de lui rendre hommage aujourd’hui alors que trois parutions révèlent l’importance souterraine d’un critique qui est beaucoup plus qu’un critique. Même les écrivains les plus ombrageux deviennent ses amis.[access capability= »lire_inedits »]

Jean-Pierre Martinet fut de ceux-là. Mort en 1993 à Libourne, chez sa mère, dans l’ivrognerie la plus totale, Martinet a pourtant publié quelques romans parmi les plus importants de ces quarante dernières années1. Ils connurent un relatif succès critique et furent un bide sur le plan des ventes. Martinet préféra quitter Paris et tenir un magasin de presse à Tours. Mais grâce à des lecteurs comme Alfred Eibel, Martinet passe d’une génération à l’autre à travers de multiples rééditions préfacées par l’ami fidèle.

Aujourd’hui, on peut découvrir, dans le numéro 2 de la revue Capharnaüm, la correspondance entre Eibel et Martinet, après la mort de ce dernier. Ce n’est pas seulement un régal pour amateur d’histoire littéraire récente, même si pas mal de gens évoqués sont encore en activité. Stimulé par Eibel, Martinet peut exprimer un dégoût et un désespoir de haute qualité qui font de ces lettres de vrais morceaux de littérature à l’estomac : « Eh puis, à la longue, Samuel Beckett avait raison, « Le malheur finit par faire rire », bref on s’habitue, mal, mais on s’habitue. »

Dépourvu de tout préjugé en matière de littérature, Alfred Eibel fut un grand passeur. Il nous fit découvrir des classiques chinois comme directeur de collection chez Flammarion et des grands du roman noir : dans son panthéon personnel, Lu Xun côtoie Jim Thompson. Il fut un temps éditeur à Lausanne, y dilapidant sa fortune.

Il est des façons plus glorieuses de perdre son argent. Dans son œuvre d’éditeur, on pourra découvrir, en fac-similé, l’unique numéro (500 pages, tout de même) de la revue Hors Commerce, publiée en 1974. De Pessoa à Vialatte, de Haedens à Prokosch, de Léo Malet au cinéaste Dalton Trumbo, le sommaire suffirait encore à composer une bibliothèque idéale.

On complètera ces gourmandises par De passage à Paris, un recueil d’entretiens accordés à Alfred Eibel par quelques très grands noms de la littérature anglo-saxonne comme l’ancien taulard Edward Bunker, l’anglais Robin Cook, dont les romans révèlent un pessimisme somptueux et radical, Toni Morrison quelques années avant sa nobélisation ou le poète Kenneth White que l’on ne peut imaginer autrement que sirotant un Glenlivet.

Attention, dès qu’Alfred Eibel s’approche d’un auteur, on a envie de le lire. Si, comme le pensait Larbaud, la lecture est un vice impuni, vous serez à votre tour forcément mais heureusement perverti.[/access]




Hors commerce

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Terrence Malick, cinéaste pas cool

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La Balade sauvage (1973) narrait la cavale romantique d’un couple meurtrier entre Colorado et Nebraska. Les Moissons du ciel (1978)  dessinait des chassés-croisés amoureux dans une grande ferme du Texas. La Ligne rouge (1998) déchaînait un maelström de perceptions durant la bataille de Guadalcanal. Le Nouveau monde (2005) peignait les confrontations entre Algonquins et colons anglais du XVIIe siècle. The Tree of life (2011), dernier film de Terrence Malick, Palme d’or 2011 à Cannes, explore les questionnements et les souvenirs d’un homme à l’anniversaire de la mort de son frère.

Contrairement à une idée répandue, Terrence Malick ne fait pas dans la veine panthéiste mièvre, quelque part entre extrapolations de Rousseau et une relecture de Thoreau. C’est pourtant ce que la critique paresseuse retient trop souvent de sa filmographie, en la réduisant à une espèce de lyrisme pompeux pour fans acquis d’avance.

Un certain regard loin du syncrétisme cool

Regarder par soi-même : voilà plutôt le credo de Malick. Il ne donne à voir le monde qu’à travers les yeux de ses personnages. Un monde tantôt accueillant, tantôt menaçant, étroit ou exalté, obscène ou grandiose. Malick se situe en fait aux antipodes des philosophies unifiantes qui cherchent une exaltante mais facile similitude entre tous lieux et créatures. Regarder par soi-même, pour Malick, ce n’est pas simplement opposer l’état de nature à la société, la guerre à la concorde, l’amour au mal. Malick ne joue jamais contre. Au contraire, il donne à voir la pluralité du monde au sein des nombreux couples d’oppositions qu’il agence.

L’extrême douleur et l’extrême beauté naissent de sa peinture des contradictions, sans manichéisme (Malick n’est pas Spielberg) ni jugement moral (il n’est pas davantage Kubrick). Loin du syncrétisme cool du new-age hollywoodien, Malick nous plonge dans la recension éperdue et obsessionnelle des atours du monde.

Son œuvre arpente ainsi l’empire des signes avec un émerveillement jamais tari. Les questions qu’elle pose restent insolubles et leur répétition, portée par les multiples voix off narratives de ses films, en devient douloureuse. Est-il possible qu’ensemble, ces signes fassent sens ? L’un se cache-t-il derrière le multiple ? Quelle serait la nature du principe qui permet tout et son contraire, qui donne et reprend sans cesse ?

La symphonie picturale de Malick

Malick apporte des éléments de réponse en tentant de lier picturalement et musicalement des univers contradictoires. Il confronte différents régimes d’images, par exemple le mythe et l’histoire avec le héros de La Balade sauvage, qui reprend les postures du James Dean de Géant. Mais aussi le documentaire et la fiction dans la minutieuse description technique du monde agricole des Moissons du ciel et de la tragédie humaine qui s’y déroule. Et enfin, dans le magnifique Tree of life, apparaissent les dinosaures numériques et le reportage animalier, les planètes en toile peinte et les intérieurs en lumière naturelle, la pyrotechnie des effets spéciaux et les volcans véritables, l’esthétique du flux et la rigueur du découpage. Malick est, en somme, le cinéaste du multivers selon Powys qui affirmait, dans Obstinate Cymric : « Quand bien même la science et les mathématiques, non moins que la métaphysique et la théologie, s’accordent pour reconnaître que l’univers est ; quand bien même ces dernières tirent la conséquence logique de cette unicité et soutiennent qu’il existe, derrière cette unicité et l’incluant tout entière, un Être universel qui est l’Absolu ne voit pas pourquoi il ne persisterait pas dans son habitude de penser et d’éprouver par tous ses sens un multivers pluraliste aux horizons infinis. »

C’est bien par cette alliance entre multiplicité des formes et nostalgie de leur réconciliation que Terrence Malick demeure notre plus grand cinéaste en activité.

The Tree of life (Palme d'or - Cannes 2011)

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Le Ciel vu de la Terre

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Ayant décidé de snober les classiques qui fondent sa propre culture, et notamment la Bible, la critique française est passée complètement à côté de Tree Of Life de Terence Malick. Bien que le personnage qui crève littéralement l’écran s’appelle Dieu, je n’ai en effet pratiquement rien lu évoquant sa présence de bout en bout du film[Seuls La Croix et Valeurs Actuelles ont su témoigner de la nature chrétienne de Tree of life.].

Une blague raconte qu’un jour un jeune homme rendit visite à un rabbin en se présentant comme un libre penseur.
– Avez-vous étudié la Bible avec attention ? demande le rabbin
– Non, répond le libre-penseur.
– Alors vous n’êtes pas un libre-penseur, mais un ignorant.

L’égarement interprétatif de la quasi-totalité des média me rappelle la désinvolture du libre-penseur de la blague. Ce refus de voir que Tree of life est fondamentalement, viscéralement et uniquement chrétien, incite à établir un constat de mort cérébrale des sphères prétendument cultivées[2. Autre hypothèse probable : ça leur arrache vraiment la gueule de prononcer le mot « chrétien » !].

Avec ou sans Dieu

Visiblement, pas un journaliste sortant de la projection n’a ouvert le Livre de Job pour comprendre autour de qu(o)i s’articule l’œuvre de Malick. Rien d’étonnant quand on se souvient des commentaires enthousiastes à propos des Hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Pour parler des moines de Tibéhirine, les cinéphiles autorisés avaient réussi le tour de force d’évoquer le « dialogue des cultures », la « tolérance » et le « message humaniste » du film sans prononcer ou presque le mot « catholique » ! Dieu pardonnera leurs offenses.

Personne n’a remarqué non plus que Malick était le réjouissant anti-Arthus-Bertrand dont nous avons furieusement besoin en 2011. Car ce qu’il filme, ce n’est pas la Nature, mais la Création. Malick n’immortalise pas « la Terre vue du ciel », mais « le Ciel vu de la Terre ». Il ne rend pas hommage à la moderne-écolo Gaïa mais au Tout-Puissant !

Exit le New Age et le voyage astral, on ne verra ni ovnis ni métaphysique horlogère. Seule la fascination de l’infini paysage cosmique est offerte à notre intelligence. Peu à peu, nous réalisons que notre âme est une question pour elle-même. On est loin de l’animisme d’Avatar.

Père et Mère universels

Brad Pitt traçant dans l’herbe la limite de son empire familial ne peut pas ne pas évoquer règlement intérieur du Jardin d’Éden que Yahvé dicte à Adam. Le domaine du Père est évidemment le souverain Bien, empli de la vraie vie et de la vraie joie, où le mensonge n’a sa pas place. Hors du Jardin dans lequel est planté l’arbre qui témoignera du pacte familial, on s’expose inévitablement au risque de l’expérience du Mal. Brad Pitt incarne le Père universel veillant jalousement sur le couronnement réel de sa création. Ses enfants sont appelés à l’éternelle conquête de leur propre devenir. L’ancrage spatio-temporel de l’intrigue importe peu. Par la contingence flagrante du contexte, Malick donne le sens de l’universel au particulier. La famille devient synonyme d’humanité, le scénario est une allégorie de la grande Histoire. Raison pour laquelle les personnages du film sont à peine nommés.

Au Père appartiennent la Loi et l’art de la discipline. Voie du labeur, voie de la nature, voie de la violence d’exister, voie des combats perpétuels. À la Mère, nimbée de soleil lorsqu’elle apparaît dans le champ, reviennent le confort de la maison, la chaleur du foyer, le pardon, le pardon encore, le pardon toujours. Bref, la solaire grâce qui rédime dans le silence de la charité. Grâce, toujours, dans ses pieds de danseuse son regard lumineux et la bonté aveugle qu’elle distribue en désaltérant des bandits.

La leçon du livre de Job

Le Livre de Job, explicitement mentionné, plane sur le film. Le sort s’acharne sans raison, la mort frappe au hasard, illustrant l’apparente injustice des choses d’ici-bas. Pourquoi tel enfant périt-il dans la noyade ? « Etait-il mauvais ? » Pourquoi ces pauvres, ces infirmes ? Sont-ils punis par la justice divine ? Le Mal est-il puni par la mort ? « Pourquoi les méchants restent-ils en vie, vieillissent-ils et accroissent-ils leur puissance ? » (Job 21,7). Tree Of Life ne cesse de questionner notre éloignement du jardin, au sein duquel nul malheur n’était concevable.

La sortie du jardin, c’est notre entrée dans l’Histoire. Malgré son cortège de douleurs, de hasards et d’apparentes fatalités, elle ne doit pas nous dissuader d’avoir confiance et d’aimer Dieu. Même si, comme Job, on tend un poing vengeur vers le ciel pour lui réclamer des comptes, voire le défier quand il a le dos tourné.

De la Création à l’eschatologie

Deux arts traversent le film. La musique, tout d’abord, que le Père révère et dont il veut transmettre le goût si noble et si exigeant. Au second plan, l’architecture. On distingue çà et là des plans et des architectes, on déambule dans des buildings et des cités incroyablement graphiques. Comment ne pas y lire l’œuvre du Créateur par excellence, offerte à ses enfants comme un trésor à faire fructifier ? Là encore, il faut revenir à Job : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé. Qui en fixa les mesures, le saurais-tu, ou qui tendit sur elle le cordeau ? Sur quel appui s’enfoncent ses socles ? Qui posa sa pierre angulaire, parmi le concert joyeux des étoiles du matin et des acclamations unanimes des fils de Dieu ? » (Job 38, 4-7).

De la Création, Malick nous ensuite fait passer à l’eschatologie. Le temps trouve son abolition finale dans l’accession à l’au-delà. Passage de la finitude des choses à leur initiale et souveraine éternité dans le sein de Dieu. Corps glorieux transfigurés, abolition des âges, visions de la Porte Étroite des Evangiles et du Christ lui-même. La conclusion du film entre en résonance avec son ouverture, l’arche d’alliance renvoyant à l’extrait liminaire de Job.

Tree Of Life règne souverainement au-dessus des incantations magiques modernes. Loin du paganisme écolo, du culte de l’homme, des animismes cool et du rousseauisme béat, il chante la Charité, la Foi et l’Espérance.

The Tree of life (Palme d'or - Cannes 2011)

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Marriah Greene, benjamine absolue de Facebook

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Quelques semaines seulement après la création de sa page Facebook, Marriah Greene compte déjà 300 amis sur le réseau social. Rien d’étonnant à tout cela, me direz-vous, sauf que l’intéressée ne le sait même pas. Et n’allez surtout pas imaginer une énième affaire d’usurpation d’identité qui sont le lot quotidien de FB : les timbrés du XXIème siècle ne se prennent plus pour Napoléon, ils se créent un profil de Justin Bieber ou Mollah Omar…

Non, si cette info est une sorte d’info c’est que Marriah Greene est (pour l’instant)… un fœtus. Ses parents Matthew et Ellie Greene, de Whitehouse, Texas, ont expliqué sur la chaîne de télévision locale KLTV qu’ils avaient ouvert un compte Facebook à leur fille pour tenir les membres de leur famille et leurs amis informés de l’évolution de la grossesse.

Si l’on en croit les informations personnelles publiées sur son profil, Marriah aime nager et donner des coups de pieds, la gymnastique et le kickboxing sont ses activités préférées, et adore écouter Lady Gaga.

Voilà donc une histoire qui confortera tous ceux qui pensent que les Américains sont de grands enfants. Pour beaucoup, c’est une critique, mais pour moi, c’est un vrai compliment. En vérité, tout cela est plutôt crétin mais assez sympathique… tant que les harpies prolife et prochoice ne s’en mêlent pas

Prolétaires, unissez-vous

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photo : YellowFilter

Le monde n’a pas attendu 1848 et la publication du Manifeste du Parti communiste pour apprendre, avec effroi, qu’il existait des prolétaires. Les Romains avaient les leurs. Et, au Ier siècle avant notre ère, le mot était déjà une insulte. « Eh, va donc, prolétaire ! » Ils n’étaient pas esclaves, mais hommes libres, la lie de la plèbe. Citoyens de la sixième classe, ils ne possédaient rien. Rien n’est pas tout à fait exact. Ils possédaient une chose. Deux plutôt, qui pendouillaient entre leurs jambes et prouvaient que les prolétaires de tous pays sont faits pour s’unir – proles, race, lignée, enfants. Un prolétaire, ça procrée.

« Proletarii illi, qui eo quod proli gignendae vacabant », écrit Augustin au Livre III de La Cité de Dieu : les prolétaires sont ceux qui ne font que mettre des enfants au monde. Bon père, Augustin ajoute que Rome veille scrupuleusement à les garder à l’intérieur des Murs sans jamais leur permettre de partir à la guerre. Pour l’Urbs, ils doivent accomplir une tâche plus utile qu’aller garnir de cadavres les champs de bataille : peupler Rome et se multiplier.[access capability= »lire_inedits »]

Rome découvre, avec son prolétariat bon qu’à proliférer, que la première richesse des nations, c’est la ressource humaine. Le prolétaire, c’est l’espèce qui joue les prolongations, la démographie qui fait loi.

Le génie de Marx est d’avoir cessé d’écrire des poèmes enamourés à Jenny von Westphalen pour bricoler le physique du prolétaire. Ce dernier avait un sexe, il savait s’en servir. Le bon docteur Marx lui greffe deux bras en attendant qu’un jour lui pousse une tête – alouette. Ce que le prolétaire était au radada dans la Rome antique, il le devient dans l’économie capitaliste. La force de reproduction se mue en force de production. La violence qui, chez Marx, se déchaîne dans l’Histoire, c’est d’abord celle-là – du moins si l’on admet que Marx n’est pas né marxiste et qu’on se rappelle qu’il a consacré ses premières années de recherches philosophiques à la question religieuse.

C’est dans la lecture d’Augustin et de l’histoire romaine, davantage que chez James Mill (auteur des Principes d’économie politique et père du petit John Stuart) ou Proudhon, que Marx puise ses premières intuitions. Évidemment, la « césure épistémologique » qu’Althusser a repérée en 1961 dans son œuvre existe bel et bien : le jeune hégélien a cédé le pas au matérialiste scientifique. Mais l’un ne tue pas l’autre et la césure n’efface pas totalement la généalogie des concepts ni leur continuité.

On peut donc avancer l’hypothèse que Marx, dans ses jeunes années berlinoises, récupère un prolétariat historique à Rome, avant de le rencontrer plus tard dans la rue, à Paris puis à Londres.

À Rome, le prolétariat est livré clés en main sous forme de classe. Si sa position sociale fait de lui une quantité négligeable, il trouve sa valeur sur un autre plan : la continuation de l’espèce. D’une certaine manière, le prolétariat antique, c’est la nature qui rappelle son bon souvenir à la culture. Là violence du capitalisme industriel consiste à substituer la production à la reproduction, le travail à la procréation, l’accumulation de richesses à la perpétuation de l’espèce, le capital à la nature. C’est la vie elle-même que la modernité capitaliste a remplacée par le travail. Dès lors, la question du prolétariat chez Marx n’est pas un simple sujet politique : c’est un problème anthropologique et, pour suivre Philippe Lacoue-Labarthe, un enjeu métaphysique. Marx métaphysicien ? Oui. Relisons Le Capital pour voir apparaître distinctement la thèse métaphysique suivante : l’être est travaillé. Rien n’existe dans le monde, pas même l’homme, qui ne soit déterminé par les conditions de production.

La condition du prolétaire, c’est d’abord un arrachement. On retrouve le thème dans Le Travailleur d’Ernst Jünger (1932), mais également chez Simone Weil, dans La Condition ouvrière (1937) et dans L’Enracinement (1943). Ne tirant son existence de nulle autre chose que de son travail, le prolétaire n’est l’homme d’aucun attachement. Il est coupé de ses racines, de la nature, de la famille, de la nation, de la religion. Bref, les appartenances traditionnelles ne tiennent plus quand les conditions techniques, c’est-à-dire matérielles, de production l’ont emporté sur les anciennes allégeances.

Reste un petit problème : nous sommes tous des prolétaires. À l’exception de Mme Bettencourt et de quelques-uns de ses bienheureux amis, nous appartenons tous au salariat, c’est-à-dire au prolétariat. Et quand nous n’en sommes pas, nous en dépendons intégralement : le médecin généraliste qui prétend exercer une profession libérale n’est-il rien d’autre, finalement, qu’un salarié de la Sécurité sociale ? L’avocat, le commerçant, l’artisan tiendraient-ils longtemps si leur clientèle ne percevait plus de salaires ?

Seulement, le prolétariat auquel toute la société appartient désormais ne semble plus être déterminé par sa force de travail, mais par sa capacité de consommation. Ce n’est pas par hasard, ni pour répondre à une question sociale bien réelle, que le thème du pouvoir d’achat a dominé les débats de l’élection présidentielle de 2007. « Je consomme, donc je suis », voilà l’anthropologie nouvelle qui succède à la proposition marxiste originelle du : « Je loue ma force de travail, donc j’ai une existence sociale ».

Le prolétariat est sorti des manufactures, dans lesquelles Marx le cantonnait, pour envahir la société tout entière et s’acheter une essence dans les supermarchés – pendant qu’il y est, il fait ses courses et passe, en sortant, à la pompe. Où est passé le prolétaire ? S’il est partout, alors il n’est nulle part.

La prochaine élection présidentielle sera-t-elle une « course au prolo » ? Peut-être bien que oui. Mais, vu qu’il n’existe pas, ce ne sera qu’une tentative masquée de réhabiliter les anciennes allégeances (la famille, la nation, les valeurs collectives, etc.) face à un monde si aliéné par la consommation qu’il se consume lui-même. Ce n’est pas la révolution qui est devant nous, mais la réaction prolétarienne.[/access]

La saison sèche de la fin du monde

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Charlton Heston dans "Soleil Vert".

On sera encore accusé de millénarisme, de catastrophisme, de réchauffisme et, qui sait, de complotisme. Il y a des semaines comme ça, où la conjonction, sur un temps court, de plusieurs événements planétaires, donne l’impression que nous assistons à la fin d’un monde qui évoque furieusement les films sombres apocalyptiques où jouait Charlton Heston dans les années 70.

Fukushima ouvre le bal

Nous ne parlons plus de la centrale de Fukushima qui continue à fuir quand bien même les médias s’y intéressent beaucoup, mais alors beaucoup moins. Les chaînes d’informations continues nous ont fait sombrer en quelques années dans ce que le philosophe irlandais du début du XVIII, Berkeley, appelait l’irréalisme, c’est à dire une espèce d’aberration mentale très humaine qui consiste à penser que n’existe que ce que nous percevons : esse est percipi aut percipere (être c’est percevoir ou être perçu). Si nous ne voyons plus Fukushima, c’est que Fukushima n’existe plus, quand bien même cet accident serait plus grave que celui de Tchernobyl d’après tous les experts et quand bien même les fuites continuent, essaimant des particules mortelles sur tout le royaume du Soleil Levant. Il est vrai que, caméras ou non, la radioactivité c’est vraiment le contre-exemple que n’aurait pu imaginer l’évêque Berkeley : on ne la voit pas, on ne la sent pas, on ne la touche pas et pourtant elle est. On s’en aperçoit juste un peu plus tard, aux premières leucémies, aux premiers cancers de la thyroïde, aux premiers bébés malformés. « Il me semble parfois que mon sang coule à flots/ Je l’entends bien qui coule avec un long murmure/ mais je me tâte en vain pour trouver la blessure », prophétisait Baudelaire.

Si Fukushima a ouvert la saison avec ce bal pré-apocalyptique, d’autres danseurs se précipitent pour faire leur tour de piste, les uns après les autres.

La sècheresse, par exemple. On sait avec certitude depuis les sorties de Claude Allègre (spécialiste mondialement reconnu sauf par ses pairs) que les scientifiques du GIEC sont des menteurs, des alarmistes, des idéologues. Que les hivers très rigoureux observés depuis quelques années n’ont rien à voir avec la fonte des pôles mais au contraire apportent de l’eau (glacée) à son moulin climatique du Tout va très bien madame la marquise !

En même temps, depuis début avril, les agriculteurs en sont à se demander comment ils vont abattre leur bétail s’ils ne trouvent pas du fourrage avant l’été. Les libéraux qui nous gouvernent songent même à faire intervenir la puissance publique, avec des cellules de crises pour organiser le transport des tonnes de paille pendant l’été si la sècheresse continue. La situation est vraiment grave, donc : un Etat qui estime que des choses aussi anodines que les communications, l’eau ou l’énergie ne sont plus ou ne devraient plus être de son ressort trouve soudain urgent d’éviter que l’Aubrac ou le Pays de Caux aient à la fin août des allures de Sahel avec des carcasses d’animaux au ventre gonflé un peu partout.

C’est que Bruno Lemaire, ministre de l’Agriculture, et Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, savent lire les chiffres et ne peuvent plus faire comme si. Le printemps 2011 en France (mais aussi au Royaume Uni, en Allemagne et en Russie), a été le plus chaud depuis 1900, le plus sec depuis cinquante ans (battu, l’été 76 !) et les températures d’avril sont de quatre degrés plus chaudes que la moyenne établie entre 1971 et 2000.

Amnésie galopante

L’agriculture nous ramène à la crise du concombre. Voilà une bactérie rare, connue depuis longtemps, qui sans qu’on sache trop pourquoi, a plus ou moins muté et se répand de manière épidémique en Allemagne, laquelle a, comme à son habitude, trouvé le moyen d’accuser un pays PIG, en l’occurrence l’Espagne, avant de se rétracter. En attendant que la bactérie, économie européenne intégrée oblige, traverse les frontières comme n’importe quel nuage radioactif.

Ce qui galope ces temps-ci, c’est l’amnésie et un événement chasse l’autre sans que nous ayons le temps de les analyser ou de tenter de les hiérarchiser mais on a tout de même l’impression que les vingt dernières années ont été marquées par des crises alimentaires sans précédent. Grippes porcines, aviaires, ovines, vaches rendues folles par l’encéphalite spongieuse, campagnes emplies de bûchers de moutons potentiellement contaminés. Et des virus, des prions, des bactéries qui semblent ne plus avoir aucune difficulté à franchir le barrage des espèces.

On se dit qu’on pourra toujours se consoler en papotant au téléphone. Il faudra juste éviter les portables. Cette fois, c’est certain, ils sont classés par le CIRC (Centre international de recherche sur le Cancer), organisme dépendant directement de l’OMS et encore assez protégé du lobbyisme des grands opérateurs, dans le groupe 2B, celui des agents cancérogènes possibles pour les humains. Au dessus, il n’ya plus que le groupe 2A (agents cancérogènes probables avec par exemple le trichloréthylène) et le groupe 1 (agents cancérogènes certains, comme l’amiante). Et les études continuent. Vous me direz, il n’a que la médaille de bronze, le téléphone portable, dans cette affaire. Oui, mais tout de même, il y a quelque chose comme cinq milliards d’abonnés dans le monde. Il serait donc rassurant que les études du CIRC qui se poursuivent sur le sujet (Wifi comprise) ne fassent pas grimper une marche au podium à la nouvelle prothèse fétiche de l’humain mondialisé.

Bon, tout cela n’annonce pas forcément la fin du monde. Même si on y ajoute les massacres en Syrie, l’Acropole et les plages grecques en voie de privatisation, un maire de banlieue qui demande sans rire l’intervention des Casques bleus pour protéger une école primaire où les enfants ne peuvent plus sortir en récréation à causes des fusillades entre dealers.

Cela nous interroge sur la fin d’UN monde, d’une façon de produire, de vivre dans la Cité. Cela nous interroge sur notre rapport à la technique et encore une fois, il faut lire L’obsolescence de l’homme de Gunther Anders qui, non seulement, fut le seul penseur de l’apocalypse nucléaire après Hiroshima mais aussi celui de la honte prométhéenne éprouvée par l’homme vis à vis de ce qu’il a créé et qu’il ne maitrise plus.

Les civilisations sont mortelles, disait Valéry après la Première Guerre mondiale. Dire que nous ne sommes pour rien dans la catastrophe au ralenti qui se déroule sous nos yeux, que c’est la faute à pas de chance, qu’il faut laisser faire, que tout va spontanément s’arranger car le marché allié à la technologie trouve toujours une solution, c’est accepter de croiser le regard d’un nouveau-né en ne voyant plus en lui qu’un sursitaire. Un sursitaire à court terme.