Chacun de ces soldats français qui se sont fait tuer en Afghanistan, c’est mon fils.
Ce sont mes fils, mes petits gamins qui tapaient dans un ballon, et à qui j’apprenais à faire du vélo.
Ils sont beaux. Ils sont mes fils.
Je dis que ce sont mes fils. Oui. Car je suis un bonhomme de 56 berges et donc, je ne suis plus bon pour le service.
Chacun de ces gars qui sont morts, c’était mon fils.
Ils laissent des jeunes femmes veuves à vingt –cinq ou trente ans.
Alors quand le président annonce qu’on se retirera d’ici 2014, je voudrais bien savoir ce que ça veut dire . Président, ces soldats ne sont pas votre propriété. Vous les vouez à la mort en disant qu’on se retirera !
S’ils ne servent à rien, qu’ils rentrent. Ou bien il s’agit de la France et de ses intérêts. En ce cas, on y va. Ou bien il s’agit d’une erreur et on rapatrie nos soldats. Le problème, c’est qu’on ne nous dit ni l’un, ni l’autre.
Et puis je voudrais bien savoir pourquoi la crétine dégénérée Eva Joly prétend que le défilé du 14 juillet ne lui convient pas ! Hier, je me trouvais près de Denfert-Rochereau ; nos soldats passaient par là, après le défilé.
On les saluait. Ils étaient beaux. Ils étaient notre France. Ils étaient mes enfants. Leurs camarades étaient morts.
Mes deux grand-pères, François Ducher et Marc Taillandier, se sont battus en 14-18 pour que je sois un libre citoyen de la République Française. Ils en sont revenus. Mais beaucoup de petits gars qui avaient une mère et une fiancée n’en sont pas revenus.
Président Sarkozy, je vous demande compte d’un seul des cheveux de nos fils. Madame Eva Joly, je vous interdis de dire quoi que ce soit contre notre fête nationale.
Dès qu’elle endosse les habits de candidate à la présidence de la République, Ségolène Royal se met à dire des bêtises. C’est plus fort qu’elle, elle ne peut pas plus s’en empêcher que DSK de sauter supposément sur tout ce qui bouge.
Ainsi, voici son commentaire à chaud sur la mort récente de six soldats français en Afghanistan: « Cette obstination à maintenir la présence de l’armée française dans un pays dans lequel elle n’avait pas de capacité d’action et dans laquelle nos soldats étaient gravement exposés à toutes les formes d’attentats aboutit aujourd’hui à un nouveau drame qui prouve, une fois de plus, que Nicolas Sarkozy s’est fourvoyé en décidant la présence de l’armée française en Afghanistan.».
Ceux qui ont cru percevoir que l’engagement de nos troupes dans ces contrées lointaines avait été décidé d’un commun accord en 2001 par MM. Jacques Chirac et Lionel Jospin sont priés de venir soigner leur mémoire dans les stations thermales picto-charentaises.
Mme Royal estime en outre que ces soldats sont « morts pour rien », ce qui est tout à fait réconfortant pour les familles et camarades des défunts. De nouvelles victimes sont à craindre : les morts de rire à l’écoute d’une telle oraison funèbre.
Paulina Dalmayer, envoyée spéciale à Kohestan (Afghanistan)
Le hall du bâtiment flambant neuf où siège Abdul Fatah Shafiqe est bondé. Les hommes, enturbannés et barbus, se pressent vers un guichet renforcé par des barres de fer. Les femmes en burqa traînent derrière. Collées dos au mur, elles essaient tant bien que mal de calmer les enfants qui forment une masse homogène mais mouvante. Notre arrivée fige tout ce monde dans une expression d’incrédulité. Pas étonnant. La dernière visite de journalistes occidentaux au vice-gouvernorat de Kohestan, un district perdu de la province de Kapisa en Afghanistan, remonte à l’année dernière, lorsqu’un reporter du New York Times s’y est aventuré avec son accompagnateur.
« Ici, c’est une zone de non-droit »
Armé d’une kalachnikov, notre garde du corps force le passage. Ayant travaillé quelques années avec l’armée américaine, il nous sert également de traducteur. Car Abdul Fatah Shafiqe, le vice-gouverneur, ne parle pas l’anglais bien qu’il le comprenne. Nous entrons dans son modeste bureau situé au premier étage et dont les vastes fenêtres donnent sur un paysage bucolique de champs et de vergers. Quelques hommes y mènent une discussion animée. En une seconde, le silence s’impose, interrompu par les quelques mots qu’un vieillard adresse en dari à un quadragénaire vêtu à l’occidental. C’est donc lui, Abdul Fatah Shafiqe. Un homme sous tension, aux traits tirés, au teint mat, aux épaules tombantes. « Je suis fatigué. Je voudrais prendre ma retraite, me retirer », dit-il. Avant de nous mettre en garde : « Ici, c’est une zone de non-droit. ».
Nous sommes justement venus parler de sécurité, plus précisément du transfert progressif dans tout le pays de la gestion de la sécurité des troupes de l’ISAF (Force internationale d’assistance à la sécurité) à l’armée afghane. Annoncé par le Président Karzaï en mars dernier, le processus doit se dérouler en cinq étapes dont la première a déjà été menée à son terme. À compter de la fin juillet 2011, les provinces de Kaboul (à l’exception du district de Surobi où opère l’armée française), de Bamiyan, du Panchir, ainsi que les capitales provinciales de Mazar-e-Sharif, de Hérat, de Lashkar Gah, du Helmand et de Mahtarlam, sont passées aux mains des Afghans. Mais Kapisa ne figure même pas sur la liste provisoire des provinces concernées par les deux prochains transferts. « Nous ne sommes absolument pas prêts à assumer cette responsabilité, affirme notre hôte. L’armée nationale afghane a besoin d’une formation que seuls les étrangers sont en mesure de mener correctement. Depuis 2006, dans la région, nous entretenons d’excellentes relations avec les forces de l’ISAF. Les soldats nous aident à construire des écoles, des routes et des hôpitaux. S’ils se retirent, les taliban reviendront pour tout détruire. »
Reste à savoir comment convaincre les opinions publiques et les gouvernements de prolonger l’engagement coûteux et peu compréhensible de leurs armées en Afghanistan au-delà de la fin 2014, date à laquelle le dernier des 140 000 soldats de l’OTAN devrait quitter le pays ? « Les gens en Occident doivent comprendre que nous avons besoin de leur aide. Surtout les Français qui ont vécu les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale… Sans l’aide des Américains, ils auraient eu du mal à la gagner. » Abdul Fatah Shafiqe nous propose du thé à la cardamome, des jus de fruits et des bonbons. « Ici, à Kapisa, les gens sont très pauvres, poursuit-il. La majorité des jeunes est au chômage, l’analphabétisme touche 90% de la population… Chaque mois, les taliban se renforcent parce que les gens perdent patience, ne font plus confiance à notre gouvernement et n’attendent plus rien de sa part. ».
« C’est quoi, une Constitution ? »
Faut-il en conclure que la « réintégration » de ceux des taliban qui se disent prêts à renoncer à la violence, annoncée en mai 2010 par Hamid Karzaï est un échec ? Pour Abdul Fatah Shafiqe cela ne fait aucun doute : « Karzai a été élu démocratiquement par le peuple afghan. Mais il n’a ni pouvoir ni autorité pour garantir la sécurité. Sa politique envers les taliban est un échec patent qui ne fait qu’approfondir la distance et l’incompréhension entre les gens et le pouvoir. ». En l’absence d’une figure forte incarnant l’unité du pays, la cohésion du peuple afghan pourrait-elle être assurée par la seule Constitution ? Ma question perturbe décidément le jeune traducteur. « Constitution ? C’est quoi, une Constitution ? » demande-t-il. Et le maître des lieux de lui donner une explication en dari, laquelle ne nous sera traduite que partiellement. « The Constitution ? You mean the fondamental law ? Do you ? », interrompt Abdul Fatah Shafiqe pour m’interroger directement dans un anglais qui, à ma grande surprise, s’avère parfaitement compréhensible. Je confirme. « Notre Constitution n’est pas mauvaise, poursuit-il, mais il faudrait toutefois changer deux articles qui concernent le système électoral pour éviter les risques de fraude. » . Il semble que la légitimité de Hamid Karzai, même auprès des fonctionnaires de l’Etat, laisse à désirer.
Avant de prendre en main le district de Kohestan en 2006, Abdul Fatah Shafiqe a travaillé successivement comme juge à Kaboul, pour les services de sécurité nationale et au sein du gouvernement où il a participé à un projet de réformes. Il connaît l’Occident. Il y a deux ans il a participé, à l’invitation du département d’État américain, à un stage destiné aux dirigeants locaux afghans. Depuis, il est obsédé par une chose : « la présence des internationaux est vitale pour plusieurs raisons, notamment pour apprendre les règles de bonne gouvernance, stopper la corruption et élaborer des programmes éducatifs. ». Aussi fatigué soit-il, Abdul Fatah Shafiqe est déterminé à défendre les valeurs qu’il considère comme étant à la fois fondamentales et universelles. « Il n’y a pas de compromis possible avec les taliban. Ce sont les ennemis de notre culture, de notre civilisation, de notre mode de vie, mais également des vôtres. Vous devriez le comprendre enfin. Nous sommes prêts à nous battre. Nous ne céderons pas ! » .
Les choses sont toutefois un peu plus compliquées que ce que le vice-gouverneur de Kohestan veut bien admettre devant des visiteurs étrangers. Car les menaces de mort qu’il reçoit depuis un certain temps déjà et qui expliquent son extrême fatigue, ne viennent pas de fous d’Allah, opposés aux acquis de la culture occidentale, mais de son prédécesseur. Nous l’apprenons une fois dans la voiture, sur la route du retour vers Kaboul. « Ce n’est pas très clair ou je n’ai pas très bien compris… Mais je crois qu’il y a un problème avec le gouverneur de Kapisa et avec le gouvernement… Quelqu’un veut sa tête », explique notre traducteur désormais revenu à son rôle de garde du corps.
Il n’est pas facile de démontrer que la sécurité de l’Europe et de la France se joue en Afghanistan. La mort de cinq soldats français dans un attentat-suicide à Joybar, dans la province de Kapisa, la veille du 14 juillet, celle d’un autre le 14, rend cette tâche encore plus malaisée. Cependant les faits parlent d’eux-mêmes… D’après des sources proches de l’Ambassade de France à Kaboul, la décision d’annuler les célébrations du 14 Juillet avait été prise, pour des raisons de sécurité, quelques jours avant l’attaque contre l’armée française. C’est aux Français de déterminer quel prix ils sont prêts à payer pour garder le droit de fêter la prise de la Bastille dans un pays lointain.
Mercredi 13 juillet, au lendemain même de la visite de Nicolas Sarkozy en Afghanistan, cinq militaires français ont été tués dans un attentat suicide. Quatre autres ont été blessés. En cette veille de fête nationale, les forces françaises engagées en Afghanistan subissaient leurs pertes simultanées les plus importantes depuis l’embuscade de la vallée d’Uzbin en août 2008. Aggravant un peu plus ce triste bilan, un sixième militaire périssait le jour de la fête nationale, ce qui porte à dix-huit le nombre de morts déplorés par l’armée française sur le terrain afghan depuis le début de l’année. D’ores et déjà, 2011 est l’année la plus meurtrière pour les troupes françaises déployées dans les provinces afghanes de Kapisa et de Surobi.
Durant sa visite « surprise » sur les contreforts de l’Hindou Kouch le 12 juillet, Nicolas Sarkozy affirmait, l’air sibyllin :« il faut savoir finir une guerre ». Ce serait d’autant plus vrai après la mort d’Oussama Ben Laden au printemps dernier, qui repose la question des objectifs du conflit afghan, voire de sa pertinence. Or, le Président de la République ayant décidé de calquer le retrait de nos troupes sur celui des Etats-Unis, nos soldats devront tenir jusqu’en 2014.
On aurait pu espérer un désengagement plus rapide, a fortiori après l’heureuse libération de nos deux otages. Et l’on se demande ce qui nous retient encore dans cette étrange contrée, alors que tout notre effort de guerre devrait désormais porter sur les opérations françaises en Libye dont le Parlement vient d’approuver la poursuite.
Cette conjonction de faits remet sur le devant de la scène la notion tactique clé qu’est le concept clausewitzien de « centre de gravité ». Pour un combattant, le « centre de gravité ennemi » désigne ce qu’il faut endommager chez l’adversaire pour nuire à sa capacité et à sa volonté même de combattre. Dans les guerres contemporaines, dites « asymétriques », le centre de gravité tout désigné semble être l’opinion publique, du côté des armées « régulières », comme dans les rangs des « insurgés ». Le général McChrystal, ancien patron de l’ISAF (la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité), ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait vouloir « gagner les cœurs et les esprits » des civils afghans.
Il cherchait ainsi à retourner l’opinion afghane contre les taliban en suscitant une certaine sympathie pour les troupes otaniennes. Envers et contre tout, certains semblent encore y croire, à l’instar du général Jean Fleury, interviewé ici même par Isabelle Marchandier et Gil Mihaely. Pourtant, le bilan afghan de la coalition est pour le moins mitigé. On peut en effet se demander si l’enlisement occidental en Afghanistan n’est pas devenu une machine à fabriquer des taliban. Le mécanisme est connu : toute armée « d’occupation » – ou perçue comme telle – tend à faire éclore les vocations « résistantes ».
Côté taliban, on est sont passé maître dans l’identification du « centre de gravité ennemi». Les insurgés s’adressent donc, par pertes civils et prises d’otages interposées, aux opinions publiques occidentales, dont ils n’ont pas tardé à saisir le peu d’appétence pour la guerre et la mort au combat. Jouant sur le temps long, ils entendent saturer ces opinions fragiles : eux n’ont pas de calendrier de retrait à respecter et combattent comme bon leur semble !
Sur le front libyen, Nicolas Sarkozy avait « ordonné » une victoire en Libye avant le 14 juillet. Le chef de l’Etat souhaitait conforter son « centre de gravité ami », en offrant à l’opinion le symbole de la victoire du Conseil National de Transition libyen. Mais les difficultés des troupes de l’OTAN en Libye et les importantes pertes humaines en Afghanistan en ont décidé autrement.
Les « coeurs et les esprits » français ont été imprégnés de ces morts militaires pendant qu’ils admiraient le défilé sur la plus belle avenue du monde. Juste après les festivités, un conseil de défense a été réuni pour réfléchir aux « nouvelles conditions de sécurité des militaires français ». Si d’aventure l’état-major français décidait de claquemurer ses troupes dans leurs emprises, ce serait une belle victoire pour les taliban. En frappant le cœur du « centre de gravité ennemi », les taliban achèvent de démoraliser une opinion depuis longtemps dubitative. En ébranlant la détermination du chef des armées, ils passeraient au stade supérieur et arracheraient là une authentique victoire militaire. Dans cette hypothèse, forts de leur avantage psychologique, ils chercheraient inévitablement à remporter d’autres succès.
Certes, « il faut savoir finir une guerre ». Mais encore faut-il savoir la finir à temps. La guerre d’Afghanistan aura bientôt dix ans. Au vu du marasme militaire actuel, elle n’a que trop duré : finissons-en.
En ce jour de 14 juillet 2011 les troupes défilent sur les Champs Elysées : fierté de la Nation. Souvenir d’une France qui fût grande et qui depuis 1945 essaye de maintenir bravement son rang dans le concert de celles qui dominent le monde.
Fête nationale qui rappelle à tous les habitants de ce pays qu’ils donnèrent le ton à toute l’Europe un certain 14 juillet 1789, conquérant par les armes la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, pour tout un peuple, pour tous les peuples.
Et voilà qu’une toute fraîche élue candidate à la Présidentielle d’un parti écologique n’hésite pas à jeter cette vieillerie à la poubelle, en procédant à un tri sélectif impitoyable: « Je pense que le temps est venu de supprimer les défilés militaires du 14 juillet parce que ça correspond à une autre période (…) J’ai rêvé que nous puissions remplacer ce défilé par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, où nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d’être ensemble. » Un petit pavé d’ignorance dans une grande mare d’histoire.
Eva n’a rien compris à l’attachement des Français – fussent-ils antimilitaristes – à leurs traditions nationales – fussent-elles militaires. Oublions que son idée d’un défilé de Fête Nationale évoque ceux de la Corée du Nord (enfants des écoles, étudiants, vieillards (pardon séniors héroïques…). Et imaginons ce que ce 14 juillet convivial et intergénérationnel façon Eva Joly donnerait chez nous : quelque chose entre la Gay Pride et le Salon de l’Auto.
« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.
Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.
Comme d’habitude, les bonnes âmes compareront ce qui n’est pas comparable, et trouveront le moyen de prouver que le taux d’encadrement des élèves reste l’un des meilleurs du monde civilisé. Or, ce qu’on appelle « civilisé » du côté de l’OCDE ou du classement Pisa, n’est pas ce qui est transmis mais plutôt le coût de cette transmission. In fine, cette logique évalue le juste et le bien collectifs à l’aune de l’équilibre des comptes. Le reste n’est que littérature, ou philosophie. C’est à dire pas grand-chose lorsque l’horizon radieux et le destin historique des nations se résument à la réduction de leurs déficits.
Tenez, puisqu’on parle de philo, cette spécificité française qui consiste à ce que tous les bacheliers français, y compris ceux des filières professionnelles aient au moins quelques mois dans leur vie réfléchi à la mort, à la liberté, au temps et à la passion avant de sombrer dans l’aliénation définitive du salariat et/ou de la précarité, eh bien, elle est en voie de disparition. Pure et simple.
On s’en est aperçu, par l’absurde, lors d’un des multiples incidents qui ont émaillé le déroulement des épreuves du bac 2011. Figurez-vous que dans les académies de Paris, de Versailles et de Créteil, trois mille copies de philo n’ont pas trouvé de correcteurs à l’issue des épreuves. Problèmes d’organisation de l’examen ? Même pas. Chaque professeur avait bien son quota prévu.
Mais on a eu beau faire, il en restait trois mille, comme un remords. On a donc décidé de faire appelle à la « réserve », ces professeurs non désignés dans un premier temps mais qui peuvent venir suppléer les absences de dernière minute chez leurs collègues. Seulement, voilà, de « réserve », il n’y en avait plus ! Comme dans ces films de guerre où un général annonce le visage crispé à un capitaine qu’il n’y aura pas de renforts et qu’il faudra faire face à l’assaut ennemi avec ce qu’il lui reste de soldats : « Fermez les yeux, mon vieux, pensez à la France et arrangez vous pour répartir les copies surnuméraires sur les correcteurs présents déjà surchargés. »
Et si un insolent ose demander pourquoi il n’y a plus de « réserve », le général, en l’occurrence monsieur Vincent Goudet, directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et des Concours), après avoir tenté d’expliquer que les profs de philo, comme tous les autres, sont des feignasses absentéistes au moment du bac, est bien obligé d’admettre que les feignasses en question, qui ont tout de même accepté de corriger trois mille copies supplémentaires, ne sont peut-être pas les seuls responsables du problème. Il a même été forcé d’avouer au Figaro, ce qui a dû lui écorcher la bouche de manière insoutenable : « La raison majeure tient à la suppression de 55 postes par rapport à l’année dernière. Je suis face à un vivier de correcteurs réduit ».
On appréciera d’autant mieux la métaphore piscicole de monsieur Goudet, qu’il y a de moins en moins de monde à vouloir jouer la truite d’élevage pour l’Education Nationale. Malgré la campagne de recrutement à plusieurs millions d’euros, les concours pour devenir enseignant ont fait un four cette année. Quelques chiffres : près de 1000 postes n’ont pas été pourvus aux différents CAPES externes. C’est le cas en anglais avec 658 admis pour 790 postes, en lettres classiques, avec 77 admis pour 185 postes ou en musique avec 72 admis pour 120 postes.
Le record revient aux maths : 574 admis pour 950 postes offerts en mathématiques ce qui signifie qu’il va manquer 376 hussards de la République pour apprendre les identités remarquables dans les ZEP où par les temps qui courent, mais c’est un autre problème, les identités sont de plus en plus remarquées.
Alors que se passe-t-il pour que de beaux jeunes gens diplômés n’aient plus envie d’un poste pépère de fonctionnaire surmutualisé, avec des vacances qui n’en finissent plus ? Le métier aurait-il changé ? La formation ? Ah, la formation évidemment, il n’y en a plus… Trop cher. On est passé de la décérébration pédagogiste par les IUFM à l’envoi direct des troupes fraîches sur le terrain. C’est bien pour cela que le chiffre des démissionnaires dès la première année d’enseignement est désormais l’un des secrets les mieux gardés de la rue de Grenelle.
Ce n’est pas grave. Bientôt nous n’aurons tout simplement plus d’Education Nationale. Le privé, Acadomia et compagnie pourront très bien s’en occuper. Pour les riches, bien sûr. Les pauvres eux, pourront être fiers. Ils seront incultes, on ne leur aura rien transmis de ce qui peut donner le sentiment d’appartenir à une nation et à une histoire mais, au moins, ils vivront dans un pays qui aura fait de gros efforts budgétaires, ce qui provoquera des roseurs de plaisir du côté des agences de notation.
Le président Sarkozy a confirmé, à Kaboul, le retrait progressif de nos troupes stationnées en Afghanistan. Le général Jean Fleury, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, décrypte, pour Gil Mihaely et Isabelle Marchandier, les enjeux stratégiques de ce conflit.
Gil Mihaely : Pauvre, dépourvu de pétrole et réputé pour être un cimetière des armées, l’Afghanistan n’est pas de prime abord un pays très attractif. Pourquoi, depuis des décennies, les grandes puissances mondiales s’y aventurent-elles ?
Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont brutalement placé l’Afghanistan sous le feu des projecteurs. Le monde entier a alors découvert ce pays à travers les camps terroristes mis en place par les taliban. Mais pour comprendre la situation dans le pays, il faut se replacer dans le contexte de la Guerre froide lorsque les deux grandes puissances, États-Unis et Union soviétique, s’affrontent par Tiers Monde interposé.
L’arrivée des communistes au pouvoir en Afghanistan en 1978 soulève l’inquiétude des Américains et les amène à soutenir les mouvements de rébellion. Cette assistance s’amplifie lorsque, fin 1979, l’URSS envahit le pays. Tous les chefs de guerre sont alors aidés et armés par l’intermédiaire du Pakistan. Mais ce que veut Islamabad, c’est la mise en place à Kaboul d’un gouvernement qui lui soit favorable et qui lui assure la profondeur stratégique dont il a besoin face à son ennemi perpétuel, l’Inde. L’Arabie Saoudite participe financièrement à l’aide aux insurgés et envoie des instructeurs, dont un certain Ben Laden.
L’Afghanistan est ainsi devenu un des terrains où URSS et Etats-Unis s’affrontent indirectement mais vigoureusement.
GM. Vous sous-entendez que Ben Laden et Al-Qaïda n’étaient pas les seuls à vouloir le Djihad, autrement dit que le projet d’une révolution islamiste mondiale aurait d’abord été celui des taliban… encouragés par l’Amérique et le Pakistan.
Les crimes de l’Armée rouge ont entraîné la fuite de milliers d’Afghans vers les camps de réfugiés du Pakistan. Le gouvernement pakistanais y a encouragé l’ouverture d’écoles coraniques gratuites – les « médersas » – notamment financées par l’Arabie Saoudite, où de jeunes réfugiés afghans sont devenus des étudiants en religion, adeptes d’une lecture simpliste, littérale et guerrière du Coran. Ceux-ci reçoivent alors l’aide des services secrets pakistanais pour la conquête de l’Afghanistan.
Après que les taliban aient pris le contrôle du pays en 1996, Ben Laden, qui a rompu avec l’Arabie Saoudite en 1991, se rapproche d’eux et devient leur hôte mais il n’est qu’un allié en vue d’un djihad mondial.
GM. À ce moment-là, Ben Laden est-il encore un allié des Américains ?
Non, lorsque Ben Laden arrive en 1996 en Afghanistan il est déjà fortement soupçonné d’attentats anti-Américains et fait l’objet d’un mandat d’arrêt saoudien. En août 1998, la série d’attentats perpétrés sous sa direction contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie attire l’attention de l’opinion publique internationale sur l’Afghanistan et provoque la condamnation de ce pays par le conseil de sécurité de l’ONU.
GM. On peut ironiser sur cette ancienne alliance ou s’en indigner. Mais après le 11 septembre, était-il illégitime de vouloir mettre Ben Laden hors d’état de nuire ?
Il n’y avait pas que Ben Laden comme terroriste. L’Occident a voulu aller tuer les poseurs de bombes dans leur nid pour éviter qu’ils n’aillent semer la terreur et la désolation dans les autres pays. De fait, la chute du régime taliban était une opération de salubrité publique. Mais si elle était une condition nécessaire à la reconstruction d’un pays ravagé par trente années de conflit, elle ne pouvait suffire à établir un État afghan structuré et sécurisé. Très vite après la chute des taliban, leur retour en force est devenu le principal danger. De fait, si nous sommes allés en Afghanistan pour combattre la menace terroriste, nous y sommes restés pour empêcher son retour.
IM. Plus de deux mois après l’opération à Abbottabad, quelle est l’importance stratégique d’élimination du fondateur et leader d’al Qaïda sur la situation en Afghanistan ?
Cette opération a eu peu de conséquences sur la situation militaire en Afghanistan où la rébellion est conduite par les taliban et leurs alliés intérieurs, les chefs de guerre, comme Haqqani ou Hekmatyar. Au Pakistan, elle a été ressentie par les « hôtes » taliban pakistanais comme une injure à leur domination.
En revanche, le fait que « justice soit faite » change la donne aux États-Unis : l’opinion américaine peut accepter que des négociations soient officiellement ouvertes avec les taliban « dits modérés », puis que le premier coupable des attentats du World Trade center a été puni. C’est une nouvelle page qui s’ouvre.
GM. Revenons un peu en arrière. Lorsque les taliban sont arrivés au pouvoir en 1996, ils ont dû gérer le quotidien du pouvoir alors que Ben Laden et Al Qaïda cherchaient à réaliser la révolution islamiste internationale. N’y avait-il pas conflit entre leurs intérêts respectifs ?
Au début de leur collaboration, la relation entre Ben Laden et le mollah Omar était bonne et ce dernier ouvrait ses camps d’entraînement aux terroristes du Saoudien. Leurs visions stratégiques n’ont divergé qu’après les attentats du 11 septembre. Le mollah Omar a compris que son intransigeance ne lui apportait rien de bon. Se heurter à la coalition occidentale l’a lui a valu un certain nombre d’échecs difficiles à encaisser. Aussi, à l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kebir en novembre 2009, il a laissé entendre qu’il pourrait modérer son extrémisme antioccidental. Dans un livre récent, un autre leader taliban, le mollah Zaeef, grand théologien de l’islam et ancien ambassadeur des taliban au Pakistan, expose lui aussi une vision modérée des relations internationales fondée sur le respect de la vie humaine et le droit de chaque nation à faire respecter son intégrité territoriale.
IM. C’est donc par la négociation politique plutôt que par les armes qu’on sortira du bourbier afghan ?
La modération – toute relative – de certains taliban est un pas en avant significatif. Mais ne nous emballons pas trop. Le mollah Omar a seulement entrouvert la porte des négociations Il s’agit d’éviter à la fois l’angélisme primaire et le pessimisme excessif. Regardons la situation telle qu’elle est, et non telle qu’on voudrait qu’elle soit. Je dis simplement qu’une évolution est potentiellement envisageable. Rien n’est encore certain, sauf l’existence de négociations secrètes. En attendant, l’emploi des armes est indispensable pour protéger la population afghane.
GM. Al-Qaïda est décrite à juste titre comme une structure nébuleuse. En revanche, les taliban sont perçus comme un bloc monolithique alors qu’ils rassemblent des courants très hétérogènes. Le mollah Omar n’est pas le chef d’une organisation pyramidale, ni même d’un parti politique stricto sensu.
Les taliban forment en effet une organisation traversée par de nombreuses tendances, a fortiori depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en Afghanistan. En même temps, ils jouent toujours un rôle important dans le pays, celui d’une sorte de gouvernement fantôme qui s’appuie sur des potentats locaux. Il y a aussi des chefs de guerre comme Haqqani et Hekmatyar qui font la guerre de façon indépendante ou scellent des alliances au gré des circonstances et de leurs intérêts.
GM. Aujourd’hui, pour désigner l’imbrication des questions pakistanaise et afghane, on parle du théâtre « AfPak ». On évoque le double-jeu du Pakistan, surtout depuis la mort de Ben Laden. Mais la frontière qui sépare le Pakistan de l’Afghanistan n’est pas comparable à celle qui sépare la France de l’Allemagne. N’est-ce pas une erreur que de considérer ces deux pays comme des Etats-nations « normaux » ?
Effectivement, la frontière entre les deux pays est totalement artificielle. Elle a été tracée par les Anglais en 1893 et plusieurs millions de Pachtounes se sont retrouvés au Pakistan. L’Afghanistan a revendiqué à plusieurs reprises ces provinces pakistanaises peuplées de Pachtounes, mais s’est heurté à la colère des autorités pakistanaises.
GM. Quelle est la stratégie afghane du Pakistan ?
Elle poursuit des objectifs divergents, sinon carrément opposés. Pour faire face à la menace indienne, Islamabad doit conserver son influence en Afghanistan sans perdre le soutien de Washington. Or, le Pakistan est aujourd’hui déchiré entre le pouvoir civil, l’armée et les services de renseignements, l’ISI. Ces derniers soutiennent et arment les taliban en gardant un œil sur l’Afghanistan. De son côté, le gouvernement pakistanais dépend financièrement de l’aide américaine tout en sachant que l’alliance entre islamistes pakistanais et taliban afghans constitue un danger sérieux. Ceci explique que les autorités actuelles du Pakistan soient plus favorables à Washington que l’armée et les services secrets, mais il leur faut louvoyer, ce qui déplait aux États-Unis.
GM. Quid des autres acteurs impliqués sur le théâtre afghan ?
Le jeu est devenu très compliqué du fait des intérêts contradictoires des uns et des autres. Prenons le cas de la Russie. D’un côté, le Kremlin est favorable à la paix civile et à la stabilité en Afghanistan parce qu’il ne souhaite pas voir les prédicateurs islamistes enflammer les populations des anciennes républiques soviétiques et craint le développement du trafic de drogue dans une Russie déjà rongée par la toxicomanie. D’un autre côté, l’insécurité arrange bien Moscou, puisque le conflit afghan affaiblit Washington et empêche la construction d’un gazoduc qui permettrait d’acheminer le gaz d’Asie centrale via l’Afghanistan en évitant le territoire russe.
GM. Comment jugez-vous la position américaine ?
Pour Washington, l’objectif numéro un est de ramener la paix en Afghanistan et d’y rendre impossible la réinstallation d’un nid de terreur. Il veut donc stabiliser le pays et jeter les bases d’un État. Tâche très difficile… La greffe politique tardive d’un État sur une mosaïque d’ethnies explique la quasi absence d’esprit national afghan. Les Pachtounes, qui sont majoritaires en Afghanistan, sont aussi fort nombreux au Pakistan. Quant aux Tadjiks, second groupe tribal du pays, ils sont également implantés dans les pays voisins : Tadjikistan, Iran, Turkménistan et Ouzbékistan. En l’absence de partis politiques à l’occidentale, l’organisation de ce pays aux deux langues nationales et aux quatorze idiomes régionaux est fondée de fait sur une structure tribale à représentation ethnique. Face à ce redoutable défi, les Américains ont commis les mêmes erreurs qu’en Irak. Après la chute des taliban, la reconstruction du pays a été très mal gérée dans des cadres inadaptés aux traditions locales – la démocratie à l’américaine – et l’absence d’une indispensable sécurité. La Maison Blanche a laissé pourrir la situation et, à partir de 2003, le départ de troupes vers l’Irak a créé un vide. Ni l’armée afghane dont la formation a été lente et laborieuse, ni la police, alors inexistante ou corrompue, n’ont pu empêcher le renforcement des taliban et leur retour.
GM. Comment Obama envisage-t-il la fin du conflit ?
Pour Obama, la pacification du pays est une nécessité économique – la guerre coûte cher – et électoraliste – elle n’est pas populaire. Il doit aussi prendre en compte les enjeux stratégiques : sécuriser l’acheminement du gaz de la mer Caspienne permettrait d’améliorer l’indépendance énergétique des Etats-Unis, chère aux électeurs, et de priver le Kremlin d’un quasi monopole sur les ressources régionales en hydrocarbures. Ce scénario suppose également un apaisement dans les relations indo-pakistanaises. Le problème posé est celui de la compatibilité du calendrier de retrait avec celui de la pacification sur le terrain.
Dans mon livre Le bourbier afghan, j’indique que pour moi 2011 est l’année de la vérité. C’est en effet maintenant que les résultats de la stratégie du général Petraeus consistant à « gagner les cœurs » jointe aux progrès de l’armée afghane peuvent commencer à être visibles. Le transfert progressif aux Afghans des responsabilités du maintien de l’ordre dans certains secteurs devrait en effet permettre de rapatrier quelques GIs. Ce rapatriement ne doit cependant pas donner aux taliban l’espoir d’une victoire. J’aurais préféré une annonce un peu plus tardive mais les contraintes de l’élection présidentielle américaine sont là.
GM. Et l’Iran ?
Double, triple, quadruple jeu ! N’oubliez pas que les Iraniens sont les inventeurs du jeu d’échecs ! L’Iran a toujours voulu exercer une influence sur l’Afghanistan. Le Shah voulait relier les deux pays en construisant des routes et des chemins de fer. Aujourd’hui, l’Iran pousse toujours ses pions pour exercer un minimum de contrôle. Mais comme ceux des Russes et des Pakistanais, les intérêts des Iraniens sont contradictoires.
L’Iran chiite est l’ennemi des taliban ultra-sunnites. Rappelons que sous le régime taliban, le mollah de la mosquée de Mazar-e Sharif prêchait l’élimination physique des chiites, à ses yeux aussi infidèles que les croisés. Mais au-delà de la question strictement religieuse, l’Iran craint que les taliban ne créent de l’instabilité et des désordres dans sa partie orientale, en particulier chez les Baloutches. Les mollahs iraniens sont aussi très sensibles à la détresse de la population chiite afghane et l’ethnie hazara bénéficie régulièrement de leur soutien. Enfin, Téhéran se préoccupe de la production d’opium en Afghanistan en raison des problèmes de toxicomanie de sa population.
Ceci dit, toutes ces bonnes raisons n’empêchent pas l’Iran de soutenir en même temps les taliban pour nuire à l’ennemi américain.
GM. Quelle est la stratégie française ? En avons-nous une ?
La France adhère totalement à la stratégie du général Petraeus : une paix qui passe par la conquête des cœurs. Cette doctrine militaire est d’ailleurs tout à fait conforme aux théories de l’armée française, notamment à celle du lieutenant-colonel Galula dont l’ouvrage, Contre-insurrection : Théorie et pratique, est le livre de chevet du Général Petraeus. Pourtant, Paris, tout en y prenant sa part, pèse relativement peu dans la gestion du théâtre d’opérations afghan : quelque 4 000 hommes, et six chasseurs-bombardiers ; à titre de comparaison, 90 000 GIs sont engagés sur le sol afghan.
GM. Si on ne veut pas s’aliéner toute la population, il faut prendre en compte la question de la drogue…
Absolument. N’oublions pas que l’opium est une ressource très importante, pour les agriculteurs … et les trafiquants. Le producteur a vite fait de comprendre où se trouve son intérêt ; les trafiquants lui prêtent l’argent pour acheter les semences et viennent ensuite chercher la marchandise dont ils assurent la protection des convois. De plus, le pavot se conservant mieux que les cultures vivrières, sa culture s’avère beaucoup plus rentable que l’agriculture traditionnelle. Exiger la destruction des champs de pavot ne sera donc réaliste que quand la sécurité des routes sera assurée par une police suffisamment payée pour ne pas rançonner les paysans portant leur production aux marchés locaux.
GM. Pour gagner les cœurs, il faudrait donc fermer les yeux…
Oui. Détruire les récoltes de pavot reviendrait à jeter les paysans dans les bras des taliban. Les bonnes âmes qui s’offusquent de ce commerce ne comprennent pas que son démantèlement brutal serait véritablement contre-productif. La seule chose à faire, c’est de racheter les récoltes aux producteurs pour les détruire. Cette pratique est courante.
IM. Au-delà de l’opium, cette guerre présente-t-elle d’autres enjeux économiques importants pour les chefs locaux ?
Certainement. Les chefs de guerre veulent conserver leur autorité locale et leur armée privée. La coutume afghane veut que le pouvoir aille au plus riche qui, en contrepartie, distribue vivres et soutiens à la population. S’il n’a pas assez d’argent, un autre prend sa place.
Seulement 20 % de l’aide occidentale à l’Afghanistan parvient au budget de l’Etat. L’autre partie du financement bénéficie aux sociétés occidentales dont certaines payent les taliban pour ne pas être attaquées, aux ONG, mais aussi et surtout aux mercenaires. Ce sont les premiers bénéficiaires de la guerre. Ils sont payés une fortune, désobéissent aux ordres et roulent dans des luxueux 4X4 au mépris d’une population miséreuse. Comment voulez-vous gagner les cœurs dans ces conditions-là ? Avec de tels comportements, on comprend pourquoi certains sont assassinés. Il faut se mettre à la place des Afghans !
GM. Mais justement le général Petraeus a été nommé à la tête de la CIA dont le QG de Lengley se trouve un peu loin de Kaboul. Cela annonce-t-il un changement de cap ?
À mon avis, ce transfert est une catastrophe pour l’Afghanistan ! Il faut des mois de relations constantes pour gagner la confiance du président Karzaï. Je ne comprends pas la décision d’Obama et j’espère qu’elle n’implique pas un changement de stratégie qui mettrait la France – et les États-Unis – dans une situation difficile.
GM. Et au-delà du théâtre afghan, la France a-t-elle une vision régionale, une stratégie « AfPak »?
Je pense que Paris tente d’améliorer les relations conflictuelles entre l’Inde et le Pakistan en les incitant à trouver une solution au Cachemire. Mais la voix de la France arrive dans leurs capitales en énième position après celles des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et d’autres pays.
GM. La décision française d’accompagner la sortie américaine d’Afghanistan et de diminuer son contingent est donc logique ?
Je n’aime pas le terme « accompagner ». Je préfère parler de retrait simultané. Si la situation s’améliore – j’espère en effet que le président Obama a des informations encourageantes sur la situation sur le terrain comme sur les négociations en cours – il n’y a aucune raison qu’à la suite de transferts de responsabilité aux Afghans des secteurs dont nous avions la charge, nous ne ramenions pas des soldats. Comme vient de le dire le Président Sarkozy, l’objectif est un retrait de toutes nos forces combattantes à l’issue du processus de transition prévue en 2014, mission accomplie. La condition, pour atteindre cet objectif est de réussir la pacification de l’Afghanistan.
Suivant les conseils de l’excellent François-Xavier Ajavon, il m’arrive d’aller à la pêche aux infos dépaysantes dans la presse quotidienne régionale. Un grand merci donc à Ouest-France, qui nous apprend que la police de Granville (Manche) a interpellé trois buveurs de bière sur la plage en contrebas du casino municipal. La charia n’étant pas en vigueur dans le Cotentin, ce n’est pas donc la consommation de houblon que les képis ont sanctionnée. Mais alors quoi ?
Et bien voilà. Sans doute pour éviter de se mettre du sable partout ou de salir leurs jeans avec du goémon, ou encore d’avoir à trimballer d’encombrants et inesthétiques fauteuils de plage en plastique, les trois dangereux malfaiteurs s’étaient emparés illicitement d’un superbe canapé Chesterfield en cuir vert, imprudemment exposé sur le trottoir devant une boutique du centre ville, probablement en raison des soldes. Après quoi, ils l’ont porté à dos d’homme jusqu’au bord de mer et y ont dégusté quelques canettes face à la baie du Mont Saint-Michel, comme en témoigne la photo publiée par nos confrères normands.
Espérons que la justice ne sera pas trop brutale avec ces trois esthètes, qu’on imagine amateurs de stout, de bitter ou de pale ale. Cheers !
Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.
Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.
Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.
L’extrême droite change : quelle découverte !
À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !
Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !
Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.
À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir[1. Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.
Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.
L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi
Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.
Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.
Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite
Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !
Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !
Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.
En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.
Depuis plusieurs semaines, les opposants biélorusses au gouvernement un rien autocratique d’Alexandre Loukachenko, ont innové en matière de manifestations
Sans doute lassés de se faire matraquer, piétiner et embastiller par la police anti-émeute, mais désireux tout de même d’exprimer leur mécontentement face à la crise économique monstrueuse que connaît l’ex-république soviétique, ils ont trouvé une solution : non seulement ils se rassemblent pacifiquement, sans drapeaux ni banderoles, mais ils le font dans le silence le plus complet. Un silence dont il ne sortent que pour applaudir bruyamment les CRS locaux et leur adresser des bravos quand ceux-ci manœuvrent pour les déloger de la place Oktiabrskaïa (l’équivalent à Minsk de Tahrir ou de la Puerta del Sol)
Tout d’abord interloquées par ce néo-hooliganisme non répertorié au code pénal, donc dur à punir, les autorités biélorusses se sont vite ressaisies et sévissent désormais grâce à un règlement qui interdit d’applaudir dans les lieux publics.
Et c’est ainsi que, selon le site dissident Charte 97 un dénommé Konstantin, vient d’être condamné dans la ville de Grodno à une amende de 1 million de roubles biélorusses (environ 200 dollars), pour s’être livré à de coupables applaudissements. A part ça, il se trouve que le dénommé Konstantin est manchot…
Chacun de ces soldats français qui se sont fait tuer en Afghanistan, c’est mon fils.
Ce sont mes fils, mes petits gamins qui tapaient dans un ballon, et à qui j’apprenais à faire du vélo.
Ils sont beaux. Ils sont mes fils.
Je dis que ce sont mes fils. Oui. Car je suis un bonhomme de 56 berges et donc, je ne suis plus bon pour le service.
Chacun de ces gars qui sont morts, c’était mon fils.
Ils laissent des jeunes femmes veuves à vingt –cinq ou trente ans.
Alors quand le président annonce qu’on se retirera d’ici 2014, je voudrais bien savoir ce que ça veut dire . Président, ces soldats ne sont pas votre propriété. Vous les vouez à la mort en disant qu’on se retirera !
S’ils ne servent à rien, qu’ils rentrent. Ou bien il s’agit de la France et de ses intérêts. En ce cas, on y va. Ou bien il s’agit d’une erreur et on rapatrie nos soldats. Le problème, c’est qu’on ne nous dit ni l’un, ni l’autre.
Et puis je voudrais bien savoir pourquoi la crétine dégénérée Eva Joly prétend que le défilé du 14 juillet ne lui convient pas ! Hier, je me trouvais près de Denfert-Rochereau ; nos soldats passaient par là, après le défilé.
On les saluait. Ils étaient beaux. Ils étaient notre France. Ils étaient mes enfants. Leurs camarades étaient morts.
Mes deux grand-pères, François Ducher et Marc Taillandier, se sont battus en 14-18 pour que je sois un libre citoyen de la République Française. Ils en sont revenus. Mais beaucoup de petits gars qui avaient une mère et une fiancée n’en sont pas revenus.
Président Sarkozy, je vous demande compte d’un seul des cheveux de nos fils. Madame Eva Joly, je vous interdis de dire quoi que ce soit contre notre fête nationale.
Dès qu’elle endosse les habits de candidate à la présidence de la République, Ségolène Royal se met à dire des bêtises. C’est plus fort qu’elle, elle ne peut pas plus s’en empêcher que DSK de sauter supposément sur tout ce qui bouge.
Ainsi, voici son commentaire à chaud sur la mort récente de six soldats français en Afghanistan: « Cette obstination à maintenir la présence de l’armée française dans un pays dans lequel elle n’avait pas de capacité d’action et dans laquelle nos soldats étaient gravement exposés à toutes les formes d’attentats aboutit aujourd’hui à un nouveau drame qui prouve, une fois de plus, que Nicolas Sarkozy s’est fourvoyé en décidant la présence de l’armée française en Afghanistan.».
Ceux qui ont cru percevoir que l’engagement de nos troupes dans ces contrées lointaines avait été décidé d’un commun accord en 2001 par MM. Jacques Chirac et Lionel Jospin sont priés de venir soigner leur mémoire dans les stations thermales picto-charentaises.
Mme Royal estime en outre que ces soldats sont « morts pour rien », ce qui est tout à fait réconfortant pour les familles et camarades des défunts. De nouvelles victimes sont à craindre : les morts de rire à l’écoute d’une telle oraison funèbre.
Paulina Dalmayer, envoyée spéciale à Kohestan (Afghanistan)
Le hall du bâtiment flambant neuf où siège Abdul Fatah Shafiqe est bondé. Les hommes, enturbannés et barbus, se pressent vers un guichet renforcé par des barres de fer. Les femmes en burqa traînent derrière. Collées dos au mur, elles essaient tant bien que mal de calmer les enfants qui forment une masse homogène mais mouvante. Notre arrivée fige tout ce monde dans une expression d’incrédulité. Pas étonnant. La dernière visite de journalistes occidentaux au vice-gouvernorat de Kohestan, un district perdu de la province de Kapisa en Afghanistan, remonte à l’année dernière, lorsqu’un reporter du New York Times s’y est aventuré avec son accompagnateur.
« Ici, c’est une zone de non-droit »
Armé d’une kalachnikov, notre garde du corps force le passage. Ayant travaillé quelques années avec l’armée américaine, il nous sert également de traducteur. Car Abdul Fatah Shafiqe, le vice-gouverneur, ne parle pas l’anglais bien qu’il le comprenne. Nous entrons dans son modeste bureau situé au premier étage et dont les vastes fenêtres donnent sur un paysage bucolique de champs et de vergers. Quelques hommes y mènent une discussion animée. En une seconde, le silence s’impose, interrompu par les quelques mots qu’un vieillard adresse en dari à un quadragénaire vêtu à l’occidental. C’est donc lui, Abdul Fatah Shafiqe. Un homme sous tension, aux traits tirés, au teint mat, aux épaules tombantes. « Je suis fatigué. Je voudrais prendre ma retraite, me retirer », dit-il. Avant de nous mettre en garde : « Ici, c’est une zone de non-droit. ».
Nous sommes justement venus parler de sécurité, plus précisément du transfert progressif dans tout le pays de la gestion de la sécurité des troupes de l’ISAF (Force internationale d’assistance à la sécurité) à l’armée afghane. Annoncé par le Président Karzaï en mars dernier, le processus doit se dérouler en cinq étapes dont la première a déjà été menée à son terme. À compter de la fin juillet 2011, les provinces de Kaboul (à l’exception du district de Surobi où opère l’armée française), de Bamiyan, du Panchir, ainsi que les capitales provinciales de Mazar-e-Sharif, de Hérat, de Lashkar Gah, du Helmand et de Mahtarlam, sont passées aux mains des Afghans. Mais Kapisa ne figure même pas sur la liste provisoire des provinces concernées par les deux prochains transferts. « Nous ne sommes absolument pas prêts à assumer cette responsabilité, affirme notre hôte. L’armée nationale afghane a besoin d’une formation que seuls les étrangers sont en mesure de mener correctement. Depuis 2006, dans la région, nous entretenons d’excellentes relations avec les forces de l’ISAF. Les soldats nous aident à construire des écoles, des routes et des hôpitaux. S’ils se retirent, les taliban reviendront pour tout détruire. »
Reste à savoir comment convaincre les opinions publiques et les gouvernements de prolonger l’engagement coûteux et peu compréhensible de leurs armées en Afghanistan au-delà de la fin 2014, date à laquelle le dernier des 140 000 soldats de l’OTAN devrait quitter le pays ? « Les gens en Occident doivent comprendre que nous avons besoin de leur aide. Surtout les Français qui ont vécu les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale… Sans l’aide des Américains, ils auraient eu du mal à la gagner. » Abdul Fatah Shafiqe nous propose du thé à la cardamome, des jus de fruits et des bonbons. « Ici, à Kapisa, les gens sont très pauvres, poursuit-il. La majorité des jeunes est au chômage, l’analphabétisme touche 90% de la population… Chaque mois, les taliban se renforcent parce que les gens perdent patience, ne font plus confiance à notre gouvernement et n’attendent plus rien de sa part. ».
« C’est quoi, une Constitution ? »
Faut-il en conclure que la « réintégration » de ceux des taliban qui se disent prêts à renoncer à la violence, annoncée en mai 2010 par Hamid Karzaï est un échec ? Pour Abdul Fatah Shafiqe cela ne fait aucun doute : « Karzai a été élu démocratiquement par le peuple afghan. Mais il n’a ni pouvoir ni autorité pour garantir la sécurité. Sa politique envers les taliban est un échec patent qui ne fait qu’approfondir la distance et l’incompréhension entre les gens et le pouvoir. ». En l’absence d’une figure forte incarnant l’unité du pays, la cohésion du peuple afghan pourrait-elle être assurée par la seule Constitution ? Ma question perturbe décidément le jeune traducteur. « Constitution ? C’est quoi, une Constitution ? » demande-t-il. Et le maître des lieux de lui donner une explication en dari, laquelle ne nous sera traduite que partiellement. « The Constitution ? You mean the fondamental law ? Do you ? », interrompt Abdul Fatah Shafiqe pour m’interroger directement dans un anglais qui, à ma grande surprise, s’avère parfaitement compréhensible. Je confirme. « Notre Constitution n’est pas mauvaise, poursuit-il, mais il faudrait toutefois changer deux articles qui concernent le système électoral pour éviter les risques de fraude. » . Il semble que la légitimité de Hamid Karzai, même auprès des fonctionnaires de l’Etat, laisse à désirer.
Avant de prendre en main le district de Kohestan en 2006, Abdul Fatah Shafiqe a travaillé successivement comme juge à Kaboul, pour les services de sécurité nationale et au sein du gouvernement où il a participé à un projet de réformes. Il connaît l’Occident. Il y a deux ans il a participé, à l’invitation du département d’État américain, à un stage destiné aux dirigeants locaux afghans. Depuis, il est obsédé par une chose : « la présence des internationaux est vitale pour plusieurs raisons, notamment pour apprendre les règles de bonne gouvernance, stopper la corruption et élaborer des programmes éducatifs. ». Aussi fatigué soit-il, Abdul Fatah Shafiqe est déterminé à défendre les valeurs qu’il considère comme étant à la fois fondamentales et universelles. « Il n’y a pas de compromis possible avec les taliban. Ce sont les ennemis de notre culture, de notre civilisation, de notre mode de vie, mais également des vôtres. Vous devriez le comprendre enfin. Nous sommes prêts à nous battre. Nous ne céderons pas ! » .
Les choses sont toutefois un peu plus compliquées que ce que le vice-gouverneur de Kohestan veut bien admettre devant des visiteurs étrangers. Car les menaces de mort qu’il reçoit depuis un certain temps déjà et qui expliquent son extrême fatigue, ne viennent pas de fous d’Allah, opposés aux acquis de la culture occidentale, mais de son prédécesseur. Nous l’apprenons une fois dans la voiture, sur la route du retour vers Kaboul. « Ce n’est pas très clair ou je n’ai pas très bien compris… Mais je crois qu’il y a un problème avec le gouverneur de Kapisa et avec le gouvernement… Quelqu’un veut sa tête », explique notre traducteur désormais revenu à son rôle de garde du corps.
Il n’est pas facile de démontrer que la sécurité de l’Europe et de la France se joue en Afghanistan. La mort de cinq soldats français dans un attentat-suicide à Joybar, dans la province de Kapisa, la veille du 14 juillet, celle d’un autre le 14, rend cette tâche encore plus malaisée. Cependant les faits parlent d’eux-mêmes… D’après des sources proches de l’Ambassade de France à Kaboul, la décision d’annuler les célébrations du 14 Juillet avait été prise, pour des raisons de sécurité, quelques jours avant l’attaque contre l’armée française. C’est aux Français de déterminer quel prix ils sont prêts à payer pour garder le droit de fêter la prise de la Bastille dans un pays lointain.
Mercredi 13 juillet, au lendemain même de la visite de Nicolas Sarkozy en Afghanistan, cinq militaires français ont été tués dans un attentat suicide. Quatre autres ont été blessés. En cette veille de fête nationale, les forces françaises engagées en Afghanistan subissaient leurs pertes simultanées les plus importantes depuis l’embuscade de la vallée d’Uzbin en août 2008. Aggravant un peu plus ce triste bilan, un sixième militaire périssait le jour de la fête nationale, ce qui porte à dix-huit le nombre de morts déplorés par l’armée française sur le terrain afghan depuis le début de l’année. D’ores et déjà, 2011 est l’année la plus meurtrière pour les troupes françaises déployées dans les provinces afghanes de Kapisa et de Surobi.
Durant sa visite « surprise » sur les contreforts de l’Hindou Kouch le 12 juillet, Nicolas Sarkozy affirmait, l’air sibyllin :« il faut savoir finir une guerre ». Ce serait d’autant plus vrai après la mort d’Oussama Ben Laden au printemps dernier, qui repose la question des objectifs du conflit afghan, voire de sa pertinence. Or, le Président de la République ayant décidé de calquer le retrait de nos troupes sur celui des Etats-Unis, nos soldats devront tenir jusqu’en 2014.
On aurait pu espérer un désengagement plus rapide, a fortiori après l’heureuse libération de nos deux otages. Et l’on se demande ce qui nous retient encore dans cette étrange contrée, alors que tout notre effort de guerre devrait désormais porter sur les opérations françaises en Libye dont le Parlement vient d’approuver la poursuite.
Cette conjonction de faits remet sur le devant de la scène la notion tactique clé qu’est le concept clausewitzien de « centre de gravité ». Pour un combattant, le « centre de gravité ennemi » désigne ce qu’il faut endommager chez l’adversaire pour nuire à sa capacité et à sa volonté même de combattre. Dans les guerres contemporaines, dites « asymétriques », le centre de gravité tout désigné semble être l’opinion publique, du côté des armées « régulières », comme dans les rangs des « insurgés ». Le général McChrystal, ancien patron de l’ISAF (la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité), ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait vouloir « gagner les cœurs et les esprits » des civils afghans.
Il cherchait ainsi à retourner l’opinion afghane contre les taliban en suscitant une certaine sympathie pour les troupes otaniennes. Envers et contre tout, certains semblent encore y croire, à l’instar du général Jean Fleury, interviewé ici même par Isabelle Marchandier et Gil Mihaely. Pourtant, le bilan afghan de la coalition est pour le moins mitigé. On peut en effet se demander si l’enlisement occidental en Afghanistan n’est pas devenu une machine à fabriquer des taliban. Le mécanisme est connu : toute armée « d’occupation » – ou perçue comme telle – tend à faire éclore les vocations « résistantes ».
Côté taliban, on est sont passé maître dans l’identification du « centre de gravité ennemi». Les insurgés s’adressent donc, par pertes civils et prises d’otages interposées, aux opinions publiques occidentales, dont ils n’ont pas tardé à saisir le peu d’appétence pour la guerre et la mort au combat. Jouant sur le temps long, ils entendent saturer ces opinions fragiles : eux n’ont pas de calendrier de retrait à respecter et combattent comme bon leur semble !
Sur le front libyen, Nicolas Sarkozy avait « ordonné » une victoire en Libye avant le 14 juillet. Le chef de l’Etat souhaitait conforter son « centre de gravité ami », en offrant à l’opinion le symbole de la victoire du Conseil National de Transition libyen. Mais les difficultés des troupes de l’OTAN en Libye et les importantes pertes humaines en Afghanistan en ont décidé autrement.
Les « coeurs et les esprits » français ont été imprégnés de ces morts militaires pendant qu’ils admiraient le défilé sur la plus belle avenue du monde. Juste après les festivités, un conseil de défense a été réuni pour réfléchir aux « nouvelles conditions de sécurité des militaires français ». Si d’aventure l’état-major français décidait de claquemurer ses troupes dans leurs emprises, ce serait une belle victoire pour les taliban. En frappant le cœur du « centre de gravité ennemi », les taliban achèvent de démoraliser une opinion depuis longtemps dubitative. En ébranlant la détermination du chef des armées, ils passeraient au stade supérieur et arracheraient là une authentique victoire militaire. Dans cette hypothèse, forts de leur avantage psychologique, ils chercheraient inévitablement à remporter d’autres succès.
Certes, « il faut savoir finir une guerre ». Mais encore faut-il savoir la finir à temps. La guerre d’Afghanistan aura bientôt dix ans. Au vu du marasme militaire actuel, elle n’a que trop duré : finissons-en.
En ce jour de 14 juillet 2011 les troupes défilent sur les Champs Elysées : fierté de la Nation. Souvenir d’une France qui fût grande et qui depuis 1945 essaye de maintenir bravement son rang dans le concert de celles qui dominent le monde.
Fête nationale qui rappelle à tous les habitants de ce pays qu’ils donnèrent le ton à toute l’Europe un certain 14 juillet 1789, conquérant par les armes la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, pour tout un peuple, pour tous les peuples.
Et voilà qu’une toute fraîche élue candidate à la Présidentielle d’un parti écologique n’hésite pas à jeter cette vieillerie à la poubelle, en procédant à un tri sélectif impitoyable: « Je pense que le temps est venu de supprimer les défilés militaires du 14 juillet parce que ça correspond à une autre période (…) J’ai rêvé que nous puissions remplacer ce défilé par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, où nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d’être ensemble. » Un petit pavé d’ignorance dans une grande mare d’histoire.
Eva n’a rien compris à l’attachement des Français – fussent-ils antimilitaristes – à leurs traditions nationales – fussent-elles militaires. Oublions que son idée d’un défilé de Fête Nationale évoque ceux de la Corée du Nord (enfants des écoles, étudiants, vieillards (pardon séniors héroïques…). Et imaginons ce que ce 14 juillet convivial et intergénérationnel façon Eva Joly donnerait chez nous : quelque chose entre la Gay Pride et le Salon de l’Auto.
« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.
Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.
Comme d’habitude, les bonnes âmes compareront ce qui n’est pas comparable, et trouveront le moyen de prouver que le taux d’encadrement des élèves reste l’un des meilleurs du monde civilisé. Or, ce qu’on appelle « civilisé » du côté de l’OCDE ou du classement Pisa, n’est pas ce qui est transmis mais plutôt le coût de cette transmission. In fine, cette logique évalue le juste et le bien collectifs à l’aune de l’équilibre des comptes. Le reste n’est que littérature, ou philosophie. C’est à dire pas grand-chose lorsque l’horizon radieux et le destin historique des nations se résument à la réduction de leurs déficits.
Tenez, puisqu’on parle de philo, cette spécificité française qui consiste à ce que tous les bacheliers français, y compris ceux des filières professionnelles aient au moins quelques mois dans leur vie réfléchi à la mort, à la liberté, au temps et à la passion avant de sombrer dans l’aliénation définitive du salariat et/ou de la précarité, eh bien, elle est en voie de disparition. Pure et simple.
On s’en est aperçu, par l’absurde, lors d’un des multiples incidents qui ont émaillé le déroulement des épreuves du bac 2011. Figurez-vous que dans les académies de Paris, de Versailles et de Créteil, trois mille copies de philo n’ont pas trouvé de correcteurs à l’issue des épreuves. Problèmes d’organisation de l’examen ? Même pas. Chaque professeur avait bien son quota prévu.
Mais on a eu beau faire, il en restait trois mille, comme un remords. On a donc décidé de faire appelle à la « réserve », ces professeurs non désignés dans un premier temps mais qui peuvent venir suppléer les absences de dernière minute chez leurs collègues. Seulement, voilà, de « réserve », il n’y en avait plus ! Comme dans ces films de guerre où un général annonce le visage crispé à un capitaine qu’il n’y aura pas de renforts et qu’il faudra faire face à l’assaut ennemi avec ce qu’il lui reste de soldats : « Fermez les yeux, mon vieux, pensez à la France et arrangez vous pour répartir les copies surnuméraires sur les correcteurs présents déjà surchargés. »
Et si un insolent ose demander pourquoi il n’y a plus de « réserve », le général, en l’occurrence monsieur Vincent Goudet, directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et des Concours), après avoir tenté d’expliquer que les profs de philo, comme tous les autres, sont des feignasses absentéistes au moment du bac, est bien obligé d’admettre que les feignasses en question, qui ont tout de même accepté de corriger trois mille copies supplémentaires, ne sont peut-être pas les seuls responsables du problème. Il a même été forcé d’avouer au Figaro, ce qui a dû lui écorcher la bouche de manière insoutenable : « La raison majeure tient à la suppression de 55 postes par rapport à l’année dernière. Je suis face à un vivier de correcteurs réduit ».
On appréciera d’autant mieux la métaphore piscicole de monsieur Goudet, qu’il y a de moins en moins de monde à vouloir jouer la truite d’élevage pour l’Education Nationale. Malgré la campagne de recrutement à plusieurs millions d’euros, les concours pour devenir enseignant ont fait un four cette année. Quelques chiffres : près de 1000 postes n’ont pas été pourvus aux différents CAPES externes. C’est le cas en anglais avec 658 admis pour 790 postes, en lettres classiques, avec 77 admis pour 185 postes ou en musique avec 72 admis pour 120 postes.
Le record revient aux maths : 574 admis pour 950 postes offerts en mathématiques ce qui signifie qu’il va manquer 376 hussards de la République pour apprendre les identités remarquables dans les ZEP où par les temps qui courent, mais c’est un autre problème, les identités sont de plus en plus remarquées.
Alors que se passe-t-il pour que de beaux jeunes gens diplômés n’aient plus envie d’un poste pépère de fonctionnaire surmutualisé, avec des vacances qui n’en finissent plus ? Le métier aurait-il changé ? La formation ? Ah, la formation évidemment, il n’y en a plus… Trop cher. On est passé de la décérébration pédagogiste par les IUFM à l’envoi direct des troupes fraîches sur le terrain. C’est bien pour cela que le chiffre des démissionnaires dès la première année d’enseignement est désormais l’un des secrets les mieux gardés de la rue de Grenelle.
Ce n’est pas grave. Bientôt nous n’aurons tout simplement plus d’Education Nationale. Le privé, Acadomia et compagnie pourront très bien s’en occuper. Pour les riches, bien sûr. Les pauvres eux, pourront être fiers. Ils seront incultes, on ne leur aura rien transmis de ce qui peut donner le sentiment d’appartenir à une nation et à une histoire mais, au moins, ils vivront dans un pays qui aura fait de gros efforts budgétaires, ce qui provoquera des roseurs de plaisir du côté des agences de notation.
Le président Sarkozy a confirmé, à Kaboul, le retrait progressif de nos troupes stationnées en Afghanistan. Le général Jean Fleury, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, décrypte, pour Gil Mihaely et Isabelle Marchandier, les enjeux stratégiques de ce conflit.
Gil Mihaely : Pauvre, dépourvu de pétrole et réputé pour être un cimetière des armées, l’Afghanistan n’est pas de prime abord un pays très attractif. Pourquoi, depuis des décennies, les grandes puissances mondiales s’y aventurent-elles ?
Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont brutalement placé l’Afghanistan sous le feu des projecteurs. Le monde entier a alors découvert ce pays à travers les camps terroristes mis en place par les taliban. Mais pour comprendre la situation dans le pays, il faut se replacer dans le contexte de la Guerre froide lorsque les deux grandes puissances, États-Unis et Union soviétique, s’affrontent par Tiers Monde interposé.
L’arrivée des communistes au pouvoir en Afghanistan en 1978 soulève l’inquiétude des Américains et les amène à soutenir les mouvements de rébellion. Cette assistance s’amplifie lorsque, fin 1979, l’URSS envahit le pays. Tous les chefs de guerre sont alors aidés et armés par l’intermédiaire du Pakistan. Mais ce que veut Islamabad, c’est la mise en place à Kaboul d’un gouvernement qui lui soit favorable et qui lui assure la profondeur stratégique dont il a besoin face à son ennemi perpétuel, l’Inde. L’Arabie Saoudite participe financièrement à l’aide aux insurgés et envoie des instructeurs, dont un certain Ben Laden.
L’Afghanistan est ainsi devenu un des terrains où URSS et Etats-Unis s’affrontent indirectement mais vigoureusement.
GM. Vous sous-entendez que Ben Laden et Al-Qaïda n’étaient pas les seuls à vouloir le Djihad, autrement dit que le projet d’une révolution islamiste mondiale aurait d’abord été celui des taliban… encouragés par l’Amérique et le Pakistan.
Les crimes de l’Armée rouge ont entraîné la fuite de milliers d’Afghans vers les camps de réfugiés du Pakistan. Le gouvernement pakistanais y a encouragé l’ouverture d’écoles coraniques gratuites – les « médersas » – notamment financées par l’Arabie Saoudite, où de jeunes réfugiés afghans sont devenus des étudiants en religion, adeptes d’une lecture simpliste, littérale et guerrière du Coran. Ceux-ci reçoivent alors l’aide des services secrets pakistanais pour la conquête de l’Afghanistan.
Après que les taliban aient pris le contrôle du pays en 1996, Ben Laden, qui a rompu avec l’Arabie Saoudite en 1991, se rapproche d’eux et devient leur hôte mais il n’est qu’un allié en vue d’un djihad mondial.
GM. À ce moment-là, Ben Laden est-il encore un allié des Américains ?
Non, lorsque Ben Laden arrive en 1996 en Afghanistan il est déjà fortement soupçonné d’attentats anti-Américains et fait l’objet d’un mandat d’arrêt saoudien. En août 1998, la série d’attentats perpétrés sous sa direction contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie attire l’attention de l’opinion publique internationale sur l’Afghanistan et provoque la condamnation de ce pays par le conseil de sécurité de l’ONU.
GM. On peut ironiser sur cette ancienne alliance ou s’en indigner. Mais après le 11 septembre, était-il illégitime de vouloir mettre Ben Laden hors d’état de nuire ?
Il n’y avait pas que Ben Laden comme terroriste. L’Occident a voulu aller tuer les poseurs de bombes dans leur nid pour éviter qu’ils n’aillent semer la terreur et la désolation dans les autres pays. De fait, la chute du régime taliban était une opération de salubrité publique. Mais si elle était une condition nécessaire à la reconstruction d’un pays ravagé par trente années de conflit, elle ne pouvait suffire à établir un État afghan structuré et sécurisé. Très vite après la chute des taliban, leur retour en force est devenu le principal danger. De fait, si nous sommes allés en Afghanistan pour combattre la menace terroriste, nous y sommes restés pour empêcher son retour.
IM. Plus de deux mois après l’opération à Abbottabad, quelle est l’importance stratégique d’élimination du fondateur et leader d’al Qaïda sur la situation en Afghanistan ?
Cette opération a eu peu de conséquences sur la situation militaire en Afghanistan où la rébellion est conduite par les taliban et leurs alliés intérieurs, les chefs de guerre, comme Haqqani ou Hekmatyar. Au Pakistan, elle a été ressentie par les « hôtes » taliban pakistanais comme une injure à leur domination.
En revanche, le fait que « justice soit faite » change la donne aux États-Unis : l’opinion américaine peut accepter que des négociations soient officiellement ouvertes avec les taliban « dits modérés », puis que le premier coupable des attentats du World Trade center a été puni. C’est une nouvelle page qui s’ouvre.
GM. Revenons un peu en arrière. Lorsque les taliban sont arrivés au pouvoir en 1996, ils ont dû gérer le quotidien du pouvoir alors que Ben Laden et Al Qaïda cherchaient à réaliser la révolution islamiste internationale. N’y avait-il pas conflit entre leurs intérêts respectifs ?
Au début de leur collaboration, la relation entre Ben Laden et le mollah Omar était bonne et ce dernier ouvrait ses camps d’entraînement aux terroristes du Saoudien. Leurs visions stratégiques n’ont divergé qu’après les attentats du 11 septembre. Le mollah Omar a compris que son intransigeance ne lui apportait rien de bon. Se heurter à la coalition occidentale l’a lui a valu un certain nombre d’échecs difficiles à encaisser. Aussi, à l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kebir en novembre 2009, il a laissé entendre qu’il pourrait modérer son extrémisme antioccidental. Dans un livre récent, un autre leader taliban, le mollah Zaeef, grand théologien de l’islam et ancien ambassadeur des taliban au Pakistan, expose lui aussi une vision modérée des relations internationales fondée sur le respect de la vie humaine et le droit de chaque nation à faire respecter son intégrité territoriale.
IM. C’est donc par la négociation politique plutôt que par les armes qu’on sortira du bourbier afghan ?
La modération – toute relative – de certains taliban est un pas en avant significatif. Mais ne nous emballons pas trop. Le mollah Omar a seulement entrouvert la porte des négociations Il s’agit d’éviter à la fois l’angélisme primaire et le pessimisme excessif. Regardons la situation telle qu’elle est, et non telle qu’on voudrait qu’elle soit. Je dis simplement qu’une évolution est potentiellement envisageable. Rien n’est encore certain, sauf l’existence de négociations secrètes. En attendant, l’emploi des armes est indispensable pour protéger la population afghane.
GM. Al-Qaïda est décrite à juste titre comme une structure nébuleuse. En revanche, les taliban sont perçus comme un bloc monolithique alors qu’ils rassemblent des courants très hétérogènes. Le mollah Omar n’est pas le chef d’une organisation pyramidale, ni même d’un parti politique stricto sensu.
Les taliban forment en effet une organisation traversée par de nombreuses tendances, a fortiori depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en Afghanistan. En même temps, ils jouent toujours un rôle important dans le pays, celui d’une sorte de gouvernement fantôme qui s’appuie sur des potentats locaux. Il y a aussi des chefs de guerre comme Haqqani et Hekmatyar qui font la guerre de façon indépendante ou scellent des alliances au gré des circonstances et de leurs intérêts.
GM. Aujourd’hui, pour désigner l’imbrication des questions pakistanaise et afghane, on parle du théâtre « AfPak ». On évoque le double-jeu du Pakistan, surtout depuis la mort de Ben Laden. Mais la frontière qui sépare le Pakistan de l’Afghanistan n’est pas comparable à celle qui sépare la France de l’Allemagne. N’est-ce pas une erreur que de considérer ces deux pays comme des Etats-nations « normaux » ?
Effectivement, la frontière entre les deux pays est totalement artificielle. Elle a été tracée par les Anglais en 1893 et plusieurs millions de Pachtounes se sont retrouvés au Pakistan. L’Afghanistan a revendiqué à plusieurs reprises ces provinces pakistanaises peuplées de Pachtounes, mais s’est heurté à la colère des autorités pakistanaises.
GM. Quelle est la stratégie afghane du Pakistan ?
Elle poursuit des objectifs divergents, sinon carrément opposés. Pour faire face à la menace indienne, Islamabad doit conserver son influence en Afghanistan sans perdre le soutien de Washington. Or, le Pakistan est aujourd’hui déchiré entre le pouvoir civil, l’armée et les services de renseignements, l’ISI. Ces derniers soutiennent et arment les taliban en gardant un œil sur l’Afghanistan. De son côté, le gouvernement pakistanais dépend financièrement de l’aide américaine tout en sachant que l’alliance entre islamistes pakistanais et taliban afghans constitue un danger sérieux. Ceci explique que les autorités actuelles du Pakistan soient plus favorables à Washington que l’armée et les services secrets, mais il leur faut louvoyer, ce qui déplait aux États-Unis.
GM. Quid des autres acteurs impliqués sur le théâtre afghan ?
Le jeu est devenu très compliqué du fait des intérêts contradictoires des uns et des autres. Prenons le cas de la Russie. D’un côté, le Kremlin est favorable à la paix civile et à la stabilité en Afghanistan parce qu’il ne souhaite pas voir les prédicateurs islamistes enflammer les populations des anciennes républiques soviétiques et craint le développement du trafic de drogue dans une Russie déjà rongée par la toxicomanie. D’un autre côté, l’insécurité arrange bien Moscou, puisque le conflit afghan affaiblit Washington et empêche la construction d’un gazoduc qui permettrait d’acheminer le gaz d’Asie centrale via l’Afghanistan en évitant le territoire russe.
GM. Comment jugez-vous la position américaine ?
Pour Washington, l’objectif numéro un est de ramener la paix en Afghanistan et d’y rendre impossible la réinstallation d’un nid de terreur. Il veut donc stabiliser le pays et jeter les bases d’un État. Tâche très difficile… La greffe politique tardive d’un État sur une mosaïque d’ethnies explique la quasi absence d’esprit national afghan. Les Pachtounes, qui sont majoritaires en Afghanistan, sont aussi fort nombreux au Pakistan. Quant aux Tadjiks, second groupe tribal du pays, ils sont également implantés dans les pays voisins : Tadjikistan, Iran, Turkménistan et Ouzbékistan. En l’absence de partis politiques à l’occidentale, l’organisation de ce pays aux deux langues nationales et aux quatorze idiomes régionaux est fondée de fait sur une structure tribale à représentation ethnique. Face à ce redoutable défi, les Américains ont commis les mêmes erreurs qu’en Irak. Après la chute des taliban, la reconstruction du pays a été très mal gérée dans des cadres inadaptés aux traditions locales – la démocratie à l’américaine – et l’absence d’une indispensable sécurité. La Maison Blanche a laissé pourrir la situation et, à partir de 2003, le départ de troupes vers l’Irak a créé un vide. Ni l’armée afghane dont la formation a été lente et laborieuse, ni la police, alors inexistante ou corrompue, n’ont pu empêcher le renforcement des taliban et leur retour.
GM. Comment Obama envisage-t-il la fin du conflit ?
Pour Obama, la pacification du pays est une nécessité économique – la guerre coûte cher – et électoraliste – elle n’est pas populaire. Il doit aussi prendre en compte les enjeux stratégiques : sécuriser l’acheminement du gaz de la mer Caspienne permettrait d’améliorer l’indépendance énergétique des Etats-Unis, chère aux électeurs, et de priver le Kremlin d’un quasi monopole sur les ressources régionales en hydrocarbures. Ce scénario suppose également un apaisement dans les relations indo-pakistanaises. Le problème posé est celui de la compatibilité du calendrier de retrait avec celui de la pacification sur le terrain.
Dans mon livre Le bourbier afghan, j’indique que pour moi 2011 est l’année de la vérité. C’est en effet maintenant que les résultats de la stratégie du général Petraeus consistant à « gagner les cœurs » jointe aux progrès de l’armée afghane peuvent commencer à être visibles. Le transfert progressif aux Afghans des responsabilités du maintien de l’ordre dans certains secteurs devrait en effet permettre de rapatrier quelques GIs. Ce rapatriement ne doit cependant pas donner aux taliban l’espoir d’une victoire. J’aurais préféré une annonce un peu plus tardive mais les contraintes de l’élection présidentielle américaine sont là.
GM. Et l’Iran ?
Double, triple, quadruple jeu ! N’oubliez pas que les Iraniens sont les inventeurs du jeu d’échecs ! L’Iran a toujours voulu exercer une influence sur l’Afghanistan. Le Shah voulait relier les deux pays en construisant des routes et des chemins de fer. Aujourd’hui, l’Iran pousse toujours ses pions pour exercer un minimum de contrôle. Mais comme ceux des Russes et des Pakistanais, les intérêts des Iraniens sont contradictoires.
L’Iran chiite est l’ennemi des taliban ultra-sunnites. Rappelons que sous le régime taliban, le mollah de la mosquée de Mazar-e Sharif prêchait l’élimination physique des chiites, à ses yeux aussi infidèles que les croisés. Mais au-delà de la question strictement religieuse, l’Iran craint que les taliban ne créent de l’instabilité et des désordres dans sa partie orientale, en particulier chez les Baloutches. Les mollahs iraniens sont aussi très sensibles à la détresse de la population chiite afghane et l’ethnie hazara bénéficie régulièrement de leur soutien. Enfin, Téhéran se préoccupe de la production d’opium en Afghanistan en raison des problèmes de toxicomanie de sa population.
Ceci dit, toutes ces bonnes raisons n’empêchent pas l’Iran de soutenir en même temps les taliban pour nuire à l’ennemi américain.
GM. Quelle est la stratégie française ? En avons-nous une ?
La France adhère totalement à la stratégie du général Petraeus : une paix qui passe par la conquête des cœurs. Cette doctrine militaire est d’ailleurs tout à fait conforme aux théories de l’armée française, notamment à celle du lieutenant-colonel Galula dont l’ouvrage, Contre-insurrection : Théorie et pratique, est le livre de chevet du Général Petraeus. Pourtant, Paris, tout en y prenant sa part, pèse relativement peu dans la gestion du théâtre d’opérations afghan : quelque 4 000 hommes, et six chasseurs-bombardiers ; à titre de comparaison, 90 000 GIs sont engagés sur le sol afghan.
GM. Si on ne veut pas s’aliéner toute la population, il faut prendre en compte la question de la drogue…
Absolument. N’oublions pas que l’opium est une ressource très importante, pour les agriculteurs … et les trafiquants. Le producteur a vite fait de comprendre où se trouve son intérêt ; les trafiquants lui prêtent l’argent pour acheter les semences et viennent ensuite chercher la marchandise dont ils assurent la protection des convois. De plus, le pavot se conservant mieux que les cultures vivrières, sa culture s’avère beaucoup plus rentable que l’agriculture traditionnelle. Exiger la destruction des champs de pavot ne sera donc réaliste que quand la sécurité des routes sera assurée par une police suffisamment payée pour ne pas rançonner les paysans portant leur production aux marchés locaux.
GM. Pour gagner les cœurs, il faudrait donc fermer les yeux…
Oui. Détruire les récoltes de pavot reviendrait à jeter les paysans dans les bras des taliban. Les bonnes âmes qui s’offusquent de ce commerce ne comprennent pas que son démantèlement brutal serait véritablement contre-productif. La seule chose à faire, c’est de racheter les récoltes aux producteurs pour les détruire. Cette pratique est courante.
IM. Au-delà de l’opium, cette guerre présente-t-elle d’autres enjeux économiques importants pour les chefs locaux ?
Certainement. Les chefs de guerre veulent conserver leur autorité locale et leur armée privée. La coutume afghane veut que le pouvoir aille au plus riche qui, en contrepartie, distribue vivres et soutiens à la population. S’il n’a pas assez d’argent, un autre prend sa place.
Seulement 20 % de l’aide occidentale à l’Afghanistan parvient au budget de l’Etat. L’autre partie du financement bénéficie aux sociétés occidentales dont certaines payent les taliban pour ne pas être attaquées, aux ONG, mais aussi et surtout aux mercenaires. Ce sont les premiers bénéficiaires de la guerre. Ils sont payés une fortune, désobéissent aux ordres et roulent dans des luxueux 4X4 au mépris d’une population miséreuse. Comment voulez-vous gagner les cœurs dans ces conditions-là ? Avec de tels comportements, on comprend pourquoi certains sont assassinés. Il faut se mettre à la place des Afghans !
GM. Mais justement le général Petraeus a été nommé à la tête de la CIA dont le QG de Lengley se trouve un peu loin de Kaboul. Cela annonce-t-il un changement de cap ?
À mon avis, ce transfert est une catastrophe pour l’Afghanistan ! Il faut des mois de relations constantes pour gagner la confiance du président Karzaï. Je ne comprends pas la décision d’Obama et j’espère qu’elle n’implique pas un changement de stratégie qui mettrait la France – et les États-Unis – dans une situation difficile.
GM. Et au-delà du théâtre afghan, la France a-t-elle une vision régionale, une stratégie « AfPak »?
Je pense que Paris tente d’améliorer les relations conflictuelles entre l’Inde et le Pakistan en les incitant à trouver une solution au Cachemire. Mais la voix de la France arrive dans leurs capitales en énième position après celles des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et d’autres pays.
GM. La décision française d’accompagner la sortie américaine d’Afghanistan et de diminuer son contingent est donc logique ?
Je n’aime pas le terme « accompagner ». Je préfère parler de retrait simultané. Si la situation s’améliore – j’espère en effet que le président Obama a des informations encourageantes sur la situation sur le terrain comme sur les négociations en cours – il n’y a aucune raison qu’à la suite de transferts de responsabilité aux Afghans des secteurs dont nous avions la charge, nous ne ramenions pas des soldats. Comme vient de le dire le Président Sarkozy, l’objectif est un retrait de toutes nos forces combattantes à l’issue du processus de transition prévue en 2014, mission accomplie. La condition, pour atteindre cet objectif est de réussir la pacification de l’Afghanistan.
Suivant les conseils de l’excellent François-Xavier Ajavon, il m’arrive d’aller à la pêche aux infos dépaysantes dans la presse quotidienne régionale. Un grand merci donc à Ouest-France, qui nous apprend que la police de Granville (Manche) a interpellé trois buveurs de bière sur la plage en contrebas du casino municipal. La charia n’étant pas en vigueur dans le Cotentin, ce n’est pas donc la consommation de houblon que les képis ont sanctionnée. Mais alors quoi ?
Et bien voilà. Sans doute pour éviter de se mettre du sable partout ou de salir leurs jeans avec du goémon, ou encore d’avoir à trimballer d’encombrants et inesthétiques fauteuils de plage en plastique, les trois dangereux malfaiteurs s’étaient emparés illicitement d’un superbe canapé Chesterfield en cuir vert, imprudemment exposé sur le trottoir devant une boutique du centre ville, probablement en raison des soldes. Après quoi, ils l’ont porté à dos d’homme jusqu’au bord de mer et y ont dégusté quelques canettes face à la baie du Mont Saint-Michel, comme en témoigne la photo publiée par nos confrères normands.
Espérons que la justice ne sera pas trop brutale avec ces trois esthètes, qu’on imagine amateurs de stout, de bitter ou de pale ale. Cheers !
Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.
Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.
Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.
L’extrême droite change : quelle découverte !
À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !
Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !
Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.
À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir[1. Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.
Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.
L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi
Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.
Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.
Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite
Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !
Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !
Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.
En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.
Depuis plusieurs semaines, les opposants biélorusses au gouvernement un rien autocratique d’Alexandre Loukachenko, ont innové en matière de manifestations
Sans doute lassés de se faire matraquer, piétiner et embastiller par la police anti-émeute, mais désireux tout de même d’exprimer leur mécontentement face à la crise économique monstrueuse que connaît l’ex-république soviétique, ils ont trouvé une solution : non seulement ils se rassemblent pacifiquement, sans drapeaux ni banderoles, mais ils le font dans le silence le plus complet. Un silence dont il ne sortent que pour applaudir bruyamment les CRS locaux et leur adresser des bravos quand ceux-ci manœuvrent pour les déloger de la place Oktiabrskaïa (l’équivalent à Minsk de Tahrir ou de la Puerta del Sol)
Tout d’abord interloquées par ce néo-hooliganisme non répertorié au code pénal, donc dur à punir, les autorités biélorusses se sont vite ressaisies et sévissent désormais grâce à un règlement qui interdit d’applaudir dans les lieux publics.
Et c’est ainsi que, selon le site dissident Charte 97 un dénommé Konstantin, vient d’être condamné dans la ville de Grodno à une amende de 1 million de roubles biélorusses (environ 200 dollars), pour s’être livré à de coupables applaudissements. A part ça, il se trouve que le dénommé Konstantin est manchot…