Photo : Kenny Holston

Mercredi 13 juillet, au lendemain même de la visite de Nicolas Sarkozy en Afghanistan, cinq militaires français ont été tués dans un attentat suicide. Quatre autres ont été blessés. En cette veille de fête nationale, les forces françaises engagées en Afghanistan subissaient leurs pertes simultanées les plus importantes depuis l’embuscade de la vallée d’Uzbin en août 2008. Aggravant un peu plus ce triste bilan, un sixième militaire périssait le jour de la fête nationale, ce qui porte à dix-huit le nombre de morts déplorés par l’armée française sur le terrain afghan depuis le début de l’année. D’ores et déjà, 2011 est l’année la plus meurtrière pour les troupes françaises déployées dans les provinces afghanes de Kapisa et de Surobi.

Durant sa visite « surprise » sur les contreforts de l’Hindou Kouch le 12 juillet, Nicolas Sarkozy affirmait, l’air sibyllin :« il faut savoir finir une guerre ». Ce serait d’autant plus vrai après la mort d’Oussama Ben Laden au printemps dernier, qui repose la question des objectifs du conflit afghan, voire de sa pertinence. Or, le Président de la République ayant décidé de calquer le retrait de nos troupes sur celui des Etats-Unis, nos soldats devront tenir jusqu’en 2014.

On aurait pu espérer un désengagement plus rapide, a fortiori après l’heureuse libération de nos deux otages. Et l’on se demande ce qui nous retient encore dans cette étrange contrée, alors que tout notre effort de guerre devrait désormais porter sur les opérations françaises en Libye dont le Parlement vient d’approuver la poursuite.

Cette conjonction de faits remet sur le devant de la scène la notion tactique clé qu’est le concept clausewitzien de « centre de gravité ». Pour un combattant, le « centre de gravité ennemi » désigne ce qu’il faut endommager chez l’adversaire pour nuire à sa capacité et à sa volonté même de combattre. Dans les guerres contemporaines, dites « asymétriques », le centre de gravité tout désigné semble être l’opinion publique, du côté des armées « régulières », comme dans les rangs des « insurgés ». Le général McChrystal, ancien patron de l’ISAF (la Force Internationale d’Assistance à la Sécurité), ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait vouloir « gagner les cœurs et les esprits » des civils afghans.

Il cherchait ainsi à retourner l’opinion afghane contre les taliban en suscitant une certaine sympathie pour les troupes otaniennes. Envers et contre tout, certains semblent encore y croire, à l’instar du général Jean Fleury, interviewé ici même par Isabelle Marchandier et Gil Mihaely. Pourtant, le bilan afghan de la coalition est pour le moins mitigé. On peut en effet se demander si l’enlisement occidental en Afghanistan n’est pas devenu une machine à fabriquer des taliban. Le mécanisme est connu : toute armée « d’occupation » – ou perçue comme telle – tend à faire éclore les vocations « résistantes ».

Côté taliban, on est sont passé maître dans l’identification du « centre de gravité ennemi». Les insurgés s’adressent donc, par pertes civils et prises d’otages interposées, aux opinions publiques occidentales, dont ils n’ont pas tardé à saisir le peu d’appétence pour la guerre et la mort au combat. Jouant sur le temps long, ils entendent saturer ces opinions fragiles : eux n’ont pas de calendrier de retrait à respecter et combattent comme bon leur semble !

Sur le front libyen, Nicolas Sarkozy avait « ordonné » une victoire en Libye avant le 14 juillet. Le chef de l’Etat souhaitait conforter son « centre de gravité ami », en offrant à l’opinion le symbole de la victoire du Conseil National de Transition libyen. Mais les difficultés des troupes de l’OTAN en Libye et les importantes pertes humaines en Afghanistan en ont décidé autrement.

Les « coeurs et les esprits » français ont été imprégnés de ces morts militaires pendant qu’ils admiraient le défilé sur la plus belle avenue du monde. Juste après les festivités, un conseil de défense a été réuni pour réfléchir aux « nouvelles conditions de sécurité des militaires français ». Si d’aventure l’état-major français décidait de claquemurer ses troupes dans leurs emprises, ce serait une belle victoire pour les taliban. En frappant le cœur du « centre de gravité ennemi », les taliban achèvent de démoraliser une opinion depuis longtemps dubitative. En ébranlant la détermination du chef des armées, ils passeraient au stade supérieur et arracheraient là une authentique victoire militaire. Dans cette hypothèse, forts de leur avantage psychologique, ils chercheraient inévitablement à remporter d’autres succès.

Certes, « il faut savoir finir une guerre ». Mais encore faut-il savoir la finir à temps. La guerre d’Afghanistan aura bientôt dix ans. Au vu du marasme militaire actuel, elle n’a que trop duré : finissons-en.

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