Accueil Site Page 2839

Adieu, monsieur le professeur !

117

« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.

Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.

Comme d’habitude, les bonnes âmes compareront ce qui n’est pas comparable, et trouveront le moyen de prouver que le taux d’encadrement des élèves reste l’un des meilleurs du monde civilisé. Or, ce qu’on appelle « civilisé » du côté de l’OCDE ou du classement Pisa, n’est pas ce qui est transmis mais plutôt le coût de cette transmission. In fine, cette logique évalue le juste et le bien collectifs à l’aune de l’équilibre des comptes. Le reste n’est que littérature, ou philosophie. C’est à dire pas grand-chose lorsque l’horizon radieux et le destin historique des nations se résument à la réduction de leurs déficits.

Tenez, puisqu’on parle de philo, cette spécificité française qui consiste à ce que tous les bacheliers français, y compris ceux des filières professionnelles aient au moins quelques mois dans leur vie réfléchi à la mort, à la liberté, au temps et à la passion avant de sombrer dans l’aliénation définitive du salariat et/ou de la précarité, eh bien, elle est en voie de disparition. Pure et simple.

On s’en est aperçu, par l’absurde, lors d’un des multiples incidents qui ont émaillé le déroulement des épreuves du bac 2011. Figurez-vous que dans les académies de Paris, de Versailles et de Créteil, trois mille copies de philo n’ont pas trouvé de correcteurs à l’issue des épreuves. Problèmes d’organisation de l’examen ? Même pas. Chaque professeur avait bien son quota prévu.

Mais on a eu beau faire, il en restait trois mille, comme un remords. On a donc décidé de faire appelle à la « réserve », ces professeurs non désignés dans un premier temps mais qui peuvent venir suppléer les absences de dernière minute chez leurs collègues. Seulement, voilà, de « réserve », il n’y en avait plus ! Comme dans ces films de guerre où un général annonce le visage crispé à un capitaine qu’il n’y aura pas de renforts et qu’il faudra faire face à l’assaut ennemi avec ce qu’il lui reste de soldats : « Fermez les yeux, mon vieux, pensez à la France et arrangez vous pour répartir les copies surnuméraires sur les correcteurs présents déjà surchargés. »

Et si un insolent ose demander pourquoi il n’y a plus de « réserve », le général, en l’occurrence monsieur Vincent Goudet, directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et des Concours), après avoir tenté d’expliquer que les profs de philo, comme tous les autres, sont des feignasses absentéistes au moment du bac, est bien obligé d’admettre que les feignasses en question, qui ont tout de même accepté de corriger trois mille copies supplémentaires, ne sont peut-être pas les seuls responsables du problème. Il a même été forcé d’avouer au Figaro, ce qui a dû lui écorcher la bouche de manière insoutenable : « La raison majeure tient à la suppression de 55 postes par rapport à l’année dernière. Je suis face à un vivier de correcteurs réduit ».

On appréciera d’autant mieux la métaphore piscicole de monsieur Goudet, qu’il y a de moins en moins de monde à vouloir jouer la truite d’élevage pour l’Education Nationale. Malgré la campagne de recrutement à plusieurs millions d’euros, les concours pour devenir enseignant ont fait un four cette année. Quelques chiffres : près de 1000 postes n’ont pas été pourvus aux différents CAPES externes. C’est le cas en anglais avec 658 admis pour 790 postes, en lettres classiques, avec 77 admis pour 185 postes ou en musique avec 72 admis pour 120 postes.
Le record revient aux maths : 574 admis pour 950 postes offerts en mathématiques ce qui signifie qu’il va manquer 376 hussards de la République pour apprendre les identités remarquables dans les ZEP où par les temps qui courent, mais c’est un autre problème, les identités sont de plus en plus remarquées.

Alors que se passe-t-il pour que de beaux jeunes gens diplômés n’aient plus envie d’un poste pépère de fonctionnaire surmutualisé, avec des vacances qui n’en finissent plus ? Le métier aurait-il changé ? La formation ? Ah, la formation évidemment, il n’y en a plus… Trop cher. On est passé de la décérébration pédagogiste par les IUFM à l’envoi direct des troupes fraîches sur le terrain. C’est bien pour cela que le chiffre des démissionnaires dès la première année d’enseignement est désormais l’un des secrets les mieux gardés de la rue de Grenelle.

Ce n’est pas grave. Bientôt nous n’aurons tout simplement plus d’Education Nationale. Le privé, Acadomia et compagnie pourront très bien s’en occuper. Pour les riches, bien sûr. Les pauvres eux, pourront être fiers. Ils seront incultes, on ne leur aura rien transmis de ce qui peut donner le sentiment d’appartenir à une nation et à une histoire mais, au moins, ils vivront dans un pays qui aura fait de gros efforts budgétaires, ce qui provoquera des roseurs de plaisir du côté des agences de notation.

Finalement, c’est tout ce qui compte, non ?

« La reconstruction de l’Afghanistan a été très mal gérée »

Général Jean Fleury

Le président Sarkozy a confirmé, à Kaboul, le retrait progressif de nos troupes stationnées en Afghanistan. Le général Jean Fleury, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, décrypte, pour Gil Mihaely et Isabelle Marchandier, les enjeux stratégiques de ce conflit.

Gil Mihaely : Pauvre, dépourvu de pétrole et réputé pour être un cimetière des armées, l’Afghanistan n’est pas de prime abord un pays très attractif. Pourquoi, depuis des décennies, les grandes puissances mondiales s’y aventurent-elles ?
Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont brutalement placé l’Afghanistan sous le feu des projecteurs. Le monde entier a alors découvert ce pays à travers les camps terroristes mis en place par les taliban. Mais pour comprendre la situation dans le pays, il faut se replacer dans le contexte de la Guerre froide lorsque les deux grandes puissances, États-Unis et Union soviétique, s’affrontent par Tiers Monde interposé.
L’arrivée des communistes au pouvoir en Afghanistan en 1978 soulève l’inquiétude des Américains et les amène à soutenir les mouvements de rébellion. Cette assistance s’amplifie lorsque, fin 1979, l’URSS envahit le pays. Tous les chefs de guerre sont alors aidés et armés par l’intermédiaire du Pakistan. Mais ce que veut Islamabad, c’est la mise en place à Kaboul d’un gouvernement qui lui soit favorable et qui lui assure la profondeur stratégique dont il a besoin face à son ennemi perpétuel, l’Inde. L’Arabie Saoudite participe financièrement à l’aide aux insurgés et envoie des instructeurs, dont un certain Ben Laden.
L’Afghanistan est ainsi devenu un des terrains où URSS et Etats-Unis s’affrontent indirectement mais vigoureusement.

GM. Vous sous-entendez que Ben Laden et Al-Qaïda n’étaient pas les seuls à vouloir le Djihad, autrement dit que le projet d’une révolution islamiste mondiale aurait d’abord été celui des taliban… encouragés par l’Amérique et le Pakistan.
Les crimes de l’Armée rouge ont entraîné la fuite de milliers d’Afghans vers les camps de réfugiés du Pakistan. Le gouvernement pakistanais y a encouragé l’ouverture d’écoles coraniques gratuites – les « médersas » – notamment financées par l’Arabie Saoudite, où de jeunes réfugiés afghans sont devenus des étudiants en religion, adeptes d’une lecture simpliste, littérale et guerrière du Coran. Ceux-ci reçoivent alors l’aide des services secrets pakistanais pour la conquête de l’Afghanistan.
Après que les taliban aient pris le contrôle du pays en 1996, Ben Laden, qui a rompu avec l’Arabie Saoudite en 1991, se rapproche d’eux et devient leur hôte mais il n’est qu’un allié en vue d’un djihad mondial.

GM. À ce moment-là, Ben Laden est-il encore un allié des Américains ?
Non, lorsque Ben Laden arrive en 1996 en Afghanistan il est déjà fortement soupçonné d’attentats anti-Américains et fait l’objet d’un mandat d’arrêt saoudien. En août 1998, la série d’attentats perpétrés sous sa direction contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie attire l’attention de l’opinion publique internationale sur l’Afghanistan et provoque la condamnation de ce pays par le conseil de sécurité de l’ONU.

GM. On peut ironiser sur cette ancienne alliance ou s’en indigner. Mais après le 11 septembre, était-il illégitime de vouloir mettre Ben Laden hors d’état de nuire ?
Il n’y avait pas que Ben Laden comme terroriste. L’Occident a voulu aller tuer les poseurs de bombes dans leur nid pour éviter qu’ils n’aillent semer la terreur et la désolation dans les autres pays. De fait, la chute du régime taliban était une opération de salubrité publique. Mais si elle était une condition nécessaire à la reconstruction d’un pays ravagé par trente années de conflit, elle ne pouvait suffire à établir un État afghan structuré et sécurisé. Très vite après la chute des taliban, leur retour en force est devenu le principal danger. De fait, si nous sommes allés en Afghanistan pour combattre la menace terroriste, nous y sommes restés pour empêcher son retour.

IM. Plus de deux mois après l’opération à Abbottabad, quelle est l’importance stratégique d’élimination du fondateur et leader d’al Qaïda sur la situation en Afghanistan ?
Cette opération a eu peu de conséquences sur la situation militaire en Afghanistan où la rébellion est conduite par les taliban et leurs alliés intérieurs, les chefs de guerre, comme Haqqani ou Hekmatyar. Au Pakistan, elle a été ressentie par les « hôtes » taliban pakistanais comme une injure à leur domination.
En revanche, le fait que « justice soit faite » change la donne aux États-Unis : l’opinion américaine peut accepter que des négociations soient officiellement ouvertes avec les taliban « dits modérés », puis que le premier coupable des attentats du World Trade center a été puni. C’est une nouvelle page qui s’ouvre.

GM. Revenons un peu en arrière. Lorsque les taliban sont arrivés au pouvoir en 1996, ils ont dû gérer le quotidien du pouvoir alors que Ben Laden et Al Qaïda cherchaient à réaliser la révolution islamiste internationale. N’y avait-il pas conflit entre leurs intérêts respectifs ?
Au début de leur collaboration, la relation entre Ben Laden et le mollah Omar était bonne et ce dernier ouvrait ses camps d’entraînement aux terroristes du Saoudien. Leurs visions stratégiques n’ont divergé qu’après les attentats du 11 septembre. Le mollah Omar a compris que son intransigeance ne lui apportait rien de bon. Se heurter à la coalition occidentale l’a lui a valu un certain nombre d’échecs difficiles à encaisser. Aussi, à l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kebir en novembre 2009, il a laissé entendre qu’il pourrait modérer son extrémisme antioccidental. Dans un livre récent, un autre leader taliban, le mollah Zaeef, grand théologien de l’islam et ancien ambassadeur des taliban au Pakistan, expose lui aussi une vision modérée des relations internationales fondée sur le respect de la vie humaine et le droit de chaque nation à faire respecter son intégrité territoriale.

IM. C’est donc par la négociation politique plutôt que par les armes qu’on sortira du bourbier afghan ?
La modération – toute relative – de certains taliban est un pas en avant significatif. Mais ne nous emballons pas trop. Le mollah Omar a seulement entrouvert la porte des négociations Il s’agit d’éviter à la fois l’angélisme primaire et le pessimisme excessif. Regardons la situation telle qu’elle est, et non telle qu’on voudrait qu’elle soit. Je dis simplement qu’une évolution est potentiellement envisageable. Rien n’est encore certain, sauf l’existence de négociations secrètes. En attendant, l’emploi des armes est indispensable pour protéger la population afghane.

GM. Al-Qaïda est décrite à juste titre comme une structure nébuleuse. En revanche, les taliban sont perçus comme un bloc monolithique alors qu’ils rassemblent des courants très hétérogènes. Le mollah Omar n’est pas le chef d’une organisation pyramidale, ni même d’un parti politique stricto sensu.
Les taliban forment en effet une organisation traversée par de nombreuses tendances, a fortiori depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en Afghanistan. En même temps, ils jouent toujours un rôle important dans le pays, celui d’une sorte de gouvernement fantôme qui s’appuie sur des potentats locaux. Il y a aussi des chefs de guerre comme Haqqani et Hekmatyar qui font la guerre de façon indépendante ou scellent des alliances au gré des circonstances et de leurs intérêts.

GM. Aujourd’hui, pour désigner l’imbrication des questions pakistanaise et afghane, on parle du théâtre « AfPak ». On évoque le double-jeu du Pakistan, surtout depuis la mort de Ben Laden. Mais la frontière qui sépare le Pakistan de l’Afghanistan n’est pas comparable à celle qui sépare la France de l’Allemagne. N’est-ce pas une erreur que de considérer ces deux pays comme des Etats-nations « normaux » ?

Effectivement, la frontière entre les deux pays est totalement artificielle. Elle a été tracée par les Anglais en 1893 et plusieurs millions de Pachtounes se sont retrouvés au Pakistan. L’Afghanistan a revendiqué à plusieurs reprises ces provinces pakistanaises peuplées de Pachtounes, mais s’est heurté à la colère des autorités pakistanaises.

GM. Quelle est la stratégie afghane du Pakistan ?
Elle poursuit des objectifs divergents, sinon carrément opposés. Pour faire face à la menace indienne, Islamabad doit conserver son influence en Afghanistan sans perdre le soutien de Washington. Or, le Pakistan est aujourd’hui déchiré entre le pouvoir civil, l’armée et les services de renseignements, l’ISI. Ces derniers soutiennent et arment les taliban en gardant un œil sur l’Afghanistan. De son côté, le gouvernement pakistanais dépend financièrement de l’aide américaine tout en sachant que l’alliance entre islamistes pakistanais et taliban afghans constitue un danger sérieux. Ceci explique que les autorités actuelles du Pakistan soient plus favorables à Washington que l’armée et les services secrets, mais il leur faut louvoyer, ce qui déplait aux États-Unis.

GM. Quid des autres acteurs impliqués sur le théâtre afghan ?
Le jeu est devenu très compliqué du fait des intérêts contradictoires des uns et des autres. Prenons le cas de la Russie. D’un côté, le Kremlin est favorable à la paix civile et à la stabilité en Afghanistan parce qu’il ne souhaite pas voir les prédicateurs islamistes enflammer les populations des anciennes républiques soviétiques et craint le développement du trafic de drogue dans une Russie déjà rongée par la toxicomanie. D’un autre côté, l’insécurité arrange bien Moscou, puisque le conflit afghan affaiblit Washington et empêche la construction d’un gazoduc qui permettrait d’acheminer le gaz d’Asie centrale via l’Afghanistan en évitant le territoire russe.

GM. Comment jugez-vous la position américaine ?
Pour Washington, l’objectif numéro un est de ramener la paix en Afghanistan et d’y rendre impossible la réinstallation d’un nid de terreur. Il veut donc stabiliser le pays et jeter les bases d’un État. Tâche très difficile… La greffe politique tardive d’un État sur une mosaïque d’ethnies explique la quasi absence d’esprit national afghan. Les Pachtounes, qui sont majoritaires en Afghanistan, sont aussi fort nombreux au Pakistan. Quant aux Tadjiks, second groupe tribal du pays, ils sont également implantés dans les pays voisins : Tadjikistan, Iran, Turkménistan et Ouzbékistan. En l’absence de partis politiques à l’occidentale, l’organisation de ce pays aux deux langues nationales et aux quatorze idiomes régionaux est fondée de fait sur une structure tribale à représentation ethnique. Face à ce redoutable défi, les Américains ont commis les mêmes erreurs qu’en Irak. Après la chute des taliban, la reconstruction du pays a été très mal gérée dans des cadres inadaptés aux traditions locales – la démocratie à l’américaine – et l’absence d’une indispensable sécurité. La Maison Blanche a laissé pourrir la situation et, à partir de 2003, le départ de troupes vers l’Irak a créé un vide. Ni l’armée afghane dont la formation a été lente et laborieuse, ni la police, alors inexistante ou corrompue, n’ont pu empêcher le renforcement des taliban et leur retour.

GM. Comment Obama envisage-t-il la fin du conflit ?
Pour Obama, la pacification du pays est une nécessité économique – la guerre coûte cher – et électoraliste – elle n’est pas populaire. Il doit aussi prendre en compte les enjeux stratégiques : sécuriser l’acheminement du gaz de la mer Caspienne permettrait d’améliorer l’indépendance énergétique des Etats-Unis, chère aux électeurs, et de priver le Kremlin d’un quasi monopole sur les ressources régionales en hydrocarbures. Ce scénario suppose également un apaisement dans les relations indo-pakistanaises. Le problème posé est celui de la compatibilité du calendrier de retrait avec celui de la pacification sur le terrain.
Dans mon livre Le bourbier afghan, j’indique que pour moi 2011 est l’année de la vérité. C’est en effet maintenant que les résultats de la stratégie du général Petraeus consistant à « gagner les cœurs » jointe aux progrès de l’armée afghane peuvent commencer à être visibles. Le transfert progressif aux Afghans des responsabilités du maintien de l’ordre dans certains secteurs devrait en effet permettre de rapatrier quelques GIs. Ce rapatriement ne doit cependant pas donner aux taliban l’espoir d’une victoire. J’aurais préféré une annonce un peu plus tardive mais les contraintes de l’élection présidentielle américaine sont là.

GM. Et l’Iran ?
Double, triple, quadruple jeu ! N’oubliez pas que les Iraniens sont les inventeurs du jeu d’échecs ! L’Iran a toujours voulu exercer une influence sur l’Afghanistan. Le Shah voulait relier les deux pays en construisant des routes et des chemins de fer. Aujourd’hui, l’Iran pousse toujours ses pions pour exercer un minimum de contrôle. Mais comme ceux des Russes et des Pakistanais, les intérêts des Iraniens sont contradictoires.

L’Iran chiite est l’ennemi des taliban ultra-sunnites. Rappelons que sous le régime taliban, le mollah de la mosquée de Mazar-e Sharif prêchait l’élimination physique des chiites, à ses yeux aussi infidèles que les croisés. Mais au-delà de la question strictement religieuse, l’Iran craint que les taliban ne créent de l’instabilité et des désordres dans sa partie orientale, en particulier chez les Baloutches. Les mollahs iraniens sont aussi très sensibles à la détresse de la population chiite afghane et l’ethnie hazara bénéficie régulièrement de leur soutien. Enfin, Téhéran se préoccupe de la production d’opium en Afghanistan en raison des problèmes de toxicomanie de sa population.
Ceci dit, toutes ces bonnes raisons n’empêchent pas l’Iran de soutenir en même temps les taliban pour nuire à l’ennemi américain.

GM. Quelle est la stratégie française ? En avons-nous une ?
La France adhère totalement à la stratégie du général Petraeus : une paix qui passe par la conquête des cœurs. Cette doctrine militaire est d’ailleurs tout à fait conforme aux théories de l’armée française, notamment à celle du lieutenant-colonel Galula dont l’ouvrage, Contre-insurrection : Théorie et pratique, est le livre de chevet du Général Petraeus. Pourtant, Paris, tout en y prenant sa part, pèse relativement peu dans la gestion du théâtre d’opérations afghan : quelque 4 000 hommes, et six chasseurs-bombardiers ; à titre de comparaison, 90 000 GIs sont engagés sur le sol afghan.

GM. Si on ne veut pas s’aliéner toute la population, il faut prendre en compte la question de la drogue…
Absolument. N’oublions pas que l’opium est une ressource très importante, pour les agriculteurs … et les trafiquants. Le producteur a vite fait de comprendre où se trouve son intérêt ; les trafiquants lui prêtent l’argent pour acheter les semences et viennent ensuite chercher la marchandise dont ils assurent la protection des convois. De plus, le pavot se conservant mieux que les cultures vivrières, sa culture s’avère beaucoup plus rentable que l’agriculture traditionnelle. Exiger la destruction des champs de pavot ne sera donc réaliste que quand la sécurité des routes sera assurée par une police suffisamment payée pour ne pas rançonner les paysans portant leur production aux marchés locaux.

GM. Pour gagner les cœurs, il faudrait donc fermer les yeux…
Oui. Détruire les récoltes de pavot reviendrait à jeter les paysans dans les bras des taliban. Les bonnes âmes qui s’offusquent de ce commerce ne comprennent pas que son démantèlement brutal serait véritablement contre-productif. La seule chose à faire, c’est de racheter les récoltes aux producteurs pour les détruire. Cette pratique est courante.

IM. Au-delà de l’opium, cette guerre présente-t-elle d’autres enjeux économiques importants pour les chefs locaux ?
Certainement. Les chefs de guerre veulent conserver leur autorité locale et leur armée privée. La coutume afghane veut que le pouvoir aille au plus riche qui, en contrepartie, distribue vivres et soutiens à la population. S’il n’a pas assez d’argent, un autre prend sa place.

Seulement 20 % de l’aide occidentale à l’Afghanistan parvient au budget de l’Etat. L’autre partie du financement bénéficie aux sociétés occidentales dont certaines payent les taliban pour ne pas être attaquées, aux ONG, mais aussi et surtout aux mercenaires. Ce sont les premiers bénéficiaires de la guerre. Ils sont payés une fortune, désobéissent aux ordres et roulent dans des luxueux 4X4 au mépris d’une population miséreuse. Comment voulez-vous gagner les cœurs dans ces conditions-là ? Avec de tels comportements, on comprend pourquoi certains sont assassinés. Il faut se mettre à la place des Afghans !

GM. Mais justement le général Petraeus a été nommé à la tête de la CIA dont le QG de Lengley se trouve un peu loin de Kaboul. Cela annonce-t-il un changement de cap ?
À mon avis, ce transfert est une catastrophe pour l’Afghanistan ! Il faut des mois de relations constantes pour gagner la confiance du président Karzaï. Je ne comprends pas la décision d’Obama et j’espère qu’elle n’implique pas un changement de stratégie qui mettrait la France – et les États-Unis – dans une situation difficile.

GM. Et au-delà du théâtre afghan, la France a-t-elle une vision régionale, une stratégie « AfPak »?
Je pense que Paris tente d’améliorer les relations conflictuelles entre l’Inde et le Pakistan en les incitant à trouver une solution au Cachemire. Mais la voix de la France arrive dans leurs capitales en énième position après celles des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et d’autres pays.

GM. La décision française d’accompagner la sortie américaine d’Afghanistan et de diminuer son contingent est donc logique ?
Je n’aime pas le terme « accompagner ». Je préfère parler de retrait simultané. Si la situation s’améliore – j’espère en effet que le président Obama a des informations encourageantes sur la situation sur le terrain comme sur les négociations en cours – il n’y a aucune raison qu’à la suite de transferts de responsabilité aux Afghans des secteurs dont nous avions la charge, nous ne ramenions pas des soldats. Comme vient de le dire le Président Sarkozy, l’objectif est un retrait de toutes nos forces combattantes à l’issue du processus de transition prévue en 2014, mission accomplie. La condition, pour atteindre cet objectif est de réussir la pacification de l’Afghanistan.

Complètement à l’Ouest

16

Suivant les conseils de l’excellent François-Xavier Ajavon, il m’arrive d’aller à la pêche aux infos dépaysantes dans la presse quotidienne régionale. Un grand merci donc à Ouest-France, qui nous apprend que la police de Granville (Manche) a interpellé trois buveurs de bière sur la plage en contrebas du casino municipal. La charia n’étant pas en vigueur dans le Cotentin, ce n’est pas donc la consommation de houblon que les képis ont sanctionnée. Mais alors quoi ?

Et bien voilà. Sans doute pour éviter de se mettre du sable partout ou de salir leurs jeans avec du goémon, ou encore d’avoir à trimballer d’encombrants et inesthétiques fauteuils de plage en plastique, les trois dangereux malfaiteurs s’étaient emparés illicitement d’un superbe canapé Chesterfield en cuir vert, imprudemment exposé sur le trottoir devant une boutique du centre ville, probablement en raison des soldes. Après quoi, ils l’ont porté à dos d’homme jusqu’au bord de mer et y ont dégusté quelques canettes face à la baie du Mont Saint-Michel, comme en témoigne la photo publiée par nos confrères normands.

Espérons que la justice ne sera pas trop brutale avec ces trois esthètes, qu’on imagine amateurs de stout, de bitter ou de pale ale. Cheers !

Combattre Marine Le Pen, oui, mais comment ?

142
photo : FN

Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.

Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.

Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.

L’extrême droite change : quelle découverte !

À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !

Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !

Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.

À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir[1. Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.

Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.

L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi

Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.

Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.

Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite

Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !

Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !

Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.

En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.

On applaudit très fort la justice biélorusse

6

Depuis plusieurs semaines, les opposants biélorusses au gouvernement un rien autocratique d’Alexandre Loukachenko, ont innové en matière de manifestations

Sans doute lassés de se faire matraquer, piétiner et embastiller par la police anti-émeute, mais désireux tout de même d’exprimer leur mécontentement face à la crise économique monstrueuse que connaît l’ex-république soviétique, ils ont trouvé une solution : non seulement ils se rassemblent pacifiquement, sans drapeaux ni banderoles, mais ils le font dans le silence le plus complet. Un silence dont il ne sortent que pour applaudir bruyamment les CRS locaux et leur adresser des bravos quand ceux-ci manœuvrent pour les déloger de la place Oktiabrskaïa (l’équivalent à Minsk de Tahrir ou de la Puerta del Sol)

Tout d’abord interloquées par ce néo-hooliganisme non répertorié au code pénal, donc dur à punir, les autorités biélorusses se sont vite ressaisies et sévissent désormais grâce à un règlement qui interdit d’applaudir dans les lieux publics.

Et c’est ainsi que, selon le site dissident Charte 97 un dénommé Konstantin, vient d’être condamné dans la ville de Grodno à une amende de 1 million de roubles biélorusses (environ 200 dollars), pour s’être livré à de coupables applaudissements. A part ça, il se trouve que le dénommé Konstantin est manchot…

Eva Joly : « Che fous ai gompris ! »

38
photo : N4than!el (Flickr)

Il était difficile d’y échapper : le discours d’Eva Joly après sa victoire par KO à la deuxième reprise contre Nicolas Hulot était au menu du petit déjeuner radiophonique du 13 juillet 2011.
Au bout de deux phrases, j’avais déjà décroché, et mon esprit se mit à vagabonder dans les contrées lointaines de mon enfance. Très vite, un souvenir surgit pendant que la dame aux lunettes rouges déroulait dans le poste les mille et unes raisons de lui donner sa voix l’année prochaine.
Je devais avoir sept ou huit ans et j’avais invité, un jeudi après-midi[1. Le jeudi était à l’époque le jour de congé des écoliers] quelques camarades de classe à venir faire une partie de foot dans le jardin de la maison familiale. Fait exceptionnel, mon père, ce jour-là n’exerçait pas sa fonction de docteur en schmattologie[2. La schmattologie est la science consistant à vendre des schmattes (chiffons en yiddish) en gros, demi-gros ou détail. Par extension schmattes s’applique à tout produit textile pouvant faire office de vêtement] qui procurait le pain et quelques autres babioles à une famille qui n’avait même pas conscience de vivre dans ces fameuses « Trente glorieuses ».

Au moment du goûter, mon père entame une discussion avec la jeunesse présente sur les mérites comparés des joueurs de l’Olympique lyonnais et de ceux de l’A.S. Saint-Etienne, les deux clubs voisins qui se tiraient la bourre dans le championnat de France de 1ère division. Mes camarades faisaient une drôle de tête, ne répondaient pas aux questions de mon père, ce qui fit tourner court la conversation. Le lendemain, à l’école, les mêmes me disent : « Y sait pas causer français, ton père, on n’a rien compris à ce qu’il nous a raconté ! ». J’étais atrocement vexé, parce que moi, j’avais tout compris, et trouvais que ses propos sur Ernie Schulz ou les frères Tylinski[3. Footballeurs fameux à l’époque où les Polonais dominaient dans l’équipe de France] étaient d’une limpidité parfaite et d’une subtilité sans pareille en matière d’analyse footballistique.

Ce n’est que bien plus tard que je dus me résoudre à admettre que mon papa était pourvu d’un solide accent de l’espèce teutonique, qui m’avait totalement échappé pendant toute la première partie de mon enfance. Il parlait un français de haute qualité, avec un vocabulaire choisi et une grammaire parfaite, mais tout au long de sa vie il n’a pu se déprendre des phonèmes soufflés dans son oreille de bébé par une maman parfaitement germanophone.

Mon père est arrivé en France en 1933, pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il avait dix-sept ans, à peu près l’âge où la jeune Gro Eva Farseth, vexée de n’avoir fait que troisième au concours de Miss Norvège, décida de descendre à Paris et s’y fit embaucher comme jeune fille au pair chez des grands bourgeois parisiens nommés Joly. La suite est connue, et ceux qui ne la connaitraient pas encore ne vont pas manquer d’être mis au courant de la légende édifiante de la brave fille venue du Nord pour sauver la France des turpitudes de la corruption et de l’idôlatrie nucléaire.

Le noyau dur des Verts, celui qui a formé l’essentiel du corps électoral de la primaire d’EELV me rappelle le petit garçon que j’étais face à mon père : tellement béat d’amour et d’admiration qu’il me semblait impossible que les autres s’arrêtassent à ce détail insignifiant, l’accent.
Oui, l’accent, et celui qui affecte les locuteurs de langues germaniques n’est pas le plus agréable à entendre pour des oreilles françaises.

J’entends déjà les hauts cris des xénophiles professionnels : comment peut-on se permettre de stigmatiser quelqu’un pour cause d’accent ? Elle est française, un point c’est tout, et vous êtes priés de porter attention à ses paroles avec la même empathie que celle qui vous anime quand vous écoutez ses concurrent(es).
Je veux bien, mais même le surmoi anti-xénophobe le plus vigilant et le plus sévère ne pourra m’empêcher d’éprouver un désagréable chatouillement dans les oreilles lorsque madame Joly se met en devoir de haranguer les foules.

Aujourd’hui, des orthophonistes spécialisés sont tout à fait capables de gommer presqu’intégralement un accent trop prononcé en quelques semaines, au pire quelques mois. N’est-ce pas montrer du respect à ce peuple dont on sollicite les suffrages que de se mettre dans les meilleures conditions d’être compris par lui ? François Bayrou, qui vise la charge suprême depuis qu’il est entré à l’Ecole normale supérieure, s’est débarrassé d’un fâcheux bégaiement en déclamant des milliers de vers de nos meilleurs auteurs. D’ailleurs, Eva Joly, après s’être fait méchamment étriller par Nadine Morano lors d’un débat télévisé, s’est entourée de conseillers médias pour éviter de nouvelles mésaventures de cette sorte.
Elle devrait prendre Isabelle Huppert comme prof de diction : le sujet Joly, Huppert connaît bien depuis qu’elle l’incarna dans le très bon film, L’ivresse du pouvoir, du regretté Claude Chabrol.

Orientation textuelle

8

Vendredi dernier, une poignée de militants ont été arrêtés devant l’ambassade de Russie à Paris où ils voulaient remettre une pétition de soutien à la Gay Pride de Moscou signée par 14 000 de nos concitoyens.

Parmi les interpellés figurent les militants d’Act-Up Audrey Grelombe et Eric Marty mais aussi un certain Louis-Georges Tin, président du think tank République et diversité. Tin n’en est pas à son premier fait d’armes, lui qui s’enorgueillit d’une très brève interpellation à Moscou le 28 mai dernier, alors qu’il tentait de lancer la fameuse Gay Pride, et après avoir eu maille à partir avec quelques contre-manifestants assez peu gay friendly.

On comprend l’indignation d’Act-Up devant l’autoritarisme des maîtres du Kremlin. Alors que l’association s’est fait une spécialité à sortir de force du placard les hommes politiques coupables de dissimuler leur homosexualité, l’horrrrible tandem Poutine-Medvedev lui, préfère mettre ses opposants au placard !

Pour conclure sur de belles paroles, citons Louis-Georges Tin : « La diversité ne peut être belle et bonne que si elle marche d’un pas confiant à côté de sa sœur, la bienveillante « Egalité » (…) La diversité sans l’égalité, c’est une jungle magnifique et féroce, où règne la loi du plus fort. Mais l’égalité sans la diversité, c’est la dictature du conformisme universel. Nous ne voulons ni l’un ni l’autre ».

Les amateurs de style académique, voire pompier, seront comblés. Et dire que les nouveaux tsars de Moscou ont failli emprisonner un poète…

Bisbilles dans la flottille

53

Un an après la rocambolesque aventure de la flottille « humanitaire », les matelots du Bien remettent le couvert. Une seconde flottille est bloquée en Grèce depuis plus d’une semaine tandis que les militants pro-palestiniens qui prévoyaient de se rendre en Cisjordanie via Israël sont bloqués à Tel-Aviv ou à Paris. Singulièrement, Ankara, qui parraina le départ de la première flottille, met aujourd’hui des bâtons dans les roues de la seconde embarcation « humanitaire ». Pour comprendre le renversement intervenu en quelques mois, revenons sur le dessous des cartes internationales…

Depuis quelques années, les « islamistes modérés » qui gouvernent la Turquie cherchaient le premier prétexte venu pour rompre l’entente stratégique entre leur pays et Israël. Bien qu’appartenant toujours à l’OTAN et restant l’une des pièces maîtresses de la politique américaine dans la région, la Turquie islamo-conservatrice voulait se poser en leader islamique du Proche Orient et occuper une place centrale dans la résolution des conflits régionaux.

L’an dernier, Ankara a donc avancé ses pions sur deux terrains différents, le nucléaire iranien et l’affrontement israélo-arabe.

Dans un premier temps, la Turquie a provoqué une crise diplomatique en encourageant le départ de la flottille emmenée par l’ONG turque IHH, proche de l’AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Inutile de préciser que les préoccupations humanitaires n’étaient que l’alibi de ce virage stratégique. Si l’État turc éprouvait quelque compassion pour les nations privées d’État, les Kurdes seraient au courant.

Dans la même logique interventionniste, Ankara a investi le terrain du nucléaire iranien en multipliant les initiatives. Ainsi, le 17 mai 2010, Erdogan a conclu avec le président Ahmadinejad un accord prévoyant d’enrichir l’uranium iranien en Turquie sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Dans la foulée, la diplomatie iranienne faisait toutefois savoir que « l’Iran (allait) continuer à enrichir l’uranium à 20% sur son territoire ». Sachant que la levée des sanctions contre l’Iran restait conditionnée à l’arrêt de ses activités nucléaires à domicile, Téhéran prouvait à nouveau son art consommé du double-jeu.

Dans le même temps, après avoir constaté l’échec de la « politique de la main tendue » en direction de l’Iran, ployant sous les pressions de la Chine et de la Russie, Washington annonçait que la dénucléarisation du Proche-Orient était une priorité. À l’issue de la conférence de suivi du Traité de Non Prolifération, le 29 mai 2010, les puissances nucléaires officielles appelaient ainsi tous les États de la région à participer à une grande conférence internationale pour créer une « zone exempte d’armes nucléaires », comprenant de facto l’Iran et Israël. Ce texte mettait sur un pied d’égalité Tel Aviv – qui fonde sa sécurité sur la dissuasion sans n’avoir jamais avoué disposer de l’arme atomique – et Téhéran – signataire du TNP qui la veut à toute force. Une gifle pour Israël, opposé à toute visite de ses installations nucléaires par l’AIEA et peu habitué a être traité de la sorte par son allié américain !

Et hop, « Free Gaza » sortait du turban du grand Mamamouchi !

C’est dans ce contexte que la célèbre flottille fit l’an dernier une irruption remarquée dans l’actualité, emmenée par l’ONG turque l’IHH, qui n’a rien d’une bande de blanches colombes. En fait, il s’agissait du neuvième voyage organisé depuis 2008 par le mouvement « Free Gaza », devenu pour la circonstance partenaire de l’IHH, et qui s’est fixé pour but la levée du blocus imposé par l’Egypte et Israël à Gaza depuis que le Hamas y a pris le pouvoir en 2007.

Soulignons d’abord que les enjeux humanitaires de cet aréopage étaient dérisoires. Chaque semaine, Israël laisse passer et fournit une partie des 15 000 tonnes d’aide humanitaire à Gaza là où la flottille n’en apportait que 10 000.

Par ailleurs, « Free Gaza » n’avait jamais caché ses intentions militantes. Dans un communiqué du mois de janvier 2010, ses responsables déclaraient : « Nous ne sommes pas des protestataires ou une agence d’aide humanitaire. Notre seul but est politique. Nous sommes engagés dans la résistance face à l’occupation israélienne. » C’était dit et assumé.

Si la charte de « Free Gaza » précisait que ses membres adhéraient « aux principes de la résistance non-violente en mots et en actes, quelles que soient les circonstances », les circonstances, justement, de la prise de contrôle de la flottille par l’armée israélienne ont prouvé que ces beaux principes ont été largement oubliés, au moins sur l’un des six bateaux, le Mavi Marmara, le navire amiral contrôlé par l’IHH où les soldats israéliens ont été accueillis à coups de matraques et de couteaux comme le prouvent les vidéos de l’abordage et les propres témoignages des auteurs des faits.

Très vite, l’engrenage vers la bavure se mit en place. Provocation préméditée ? Manque de préparation des soldats israéliens ? Les deux. Mais ce n’est encore rien. Fondée en 1992 pour venir au secours des musulmans bosniaques pendant la guerre des Balkans, l’IHH n’est pas inconnue des services antiterroristes français. Selon un rapport confidentiel repris en 2006 par l’Institut danois d’études internationales, l’IHH a organisé, au milieu des années 1990 « le recrutement de soldats pour préparer la « guerre sainte » et envoyé ces hommes « dans des zones en guerre dans les pays musulmans pour leur permettre d’acquérir l’expérience du combat ». L’IHH serait également « coupable » d’avoir transféré des fonds et fourni des « réserves d’armes et d’explosifs » aux combattants musulmans dans ces pays. » Des écoutes téléphoniques réalisées en 1996 permettraient même d’établir que l’ONG a eu des contacts avec « une résidence d’Al-Qaida à Milan et des terroristes algériens opérationnels en Europe ».

Si les cris de victoire des islamistes du monde entier n’excusent en rien les erreurs du commandement israélien qui ont conduit à la mort de neuf personnes, force est de constater que l’ONG IHH n’avait aucune intention de respecter la charte de « Free Gaza ». Les vrais pacifistes répartis entre les cinq bateaux (parlementaires européens, journalistes, militants pro-palestinens, un prix Nobel de la Paix, Mairead Maguire…) en furent pour leurs frais. Ceux qui embarquèrent sur le Mavi Marmara ne souhaitaient qu’une chose : que l’affaire dégénère. Notons que le chef du Mouvement islamique, le cheikh Raed Salah, de nationalité israélienne, qui était présent sur ce dernier bateau, a depuis été arrêté par la Grande-Bretagne et attend actuellement son expulsion.

Piégés par le poids des mots (« humanitaire », « pacifique ») et le choc des images sanglantes, les Etats rivalisèrent d’hypocrisie dans leurs condamnations unanimes. L’Autorité palestinienne de Ramallah, qui s’était bien gardée de soutenir une opération ne pouvant bénéficier qu’à ses rivaux du Hamas, qualifia l’intervention israélienne de « massacre ». Ici et là, des ambassadeurs israéliens furent convoqués pendant que la Turquie rappelait le sien, dénonçant « une grave violation du droit international. En termes simples, cela équivaut à du banditisme et à de la piraterie, au meurtre d’État ».

Les Palestiniens ont bon dos

Aujourd’hui, la donne a changé. Premier fait troublant, les militants bloqués à Roissy ou à l’aéroport Ben Gourion ont été blacklistés par les Israéliens grâce à des informations transmises, entre autre, par le gouvernement turc.

Par ailleurs, le 1er juillet dernier, le bateau irlandais Saoirse, membre de la seconde flottille, s’est rendu dans les eaux territoriales turques pour faire confirmer un sabotage de son moteur par les services spéciaux israéliens. Après inspection, les autorités turques ont conclu qu’aucun sabotage n’avait été subi par cette embarcation.

En coulisse, la Turquie et Israël négocient secrètement autour du rapport de l’Onu mettant en cause Ankara dans cette affaire, afin de ne pas déterrer le cadavre des responsabilités turques.

Et voilà, la boucle est bouclée. La première flottille fut un prétexte à la brouille israélo-turque et la seconde servira sans doute à réchauffer les relations entre Ankara et Tel-Aviv. Si, entretemps, le contexte régional a changé, les Palestiniens, eux, ont toujours bon dos.

Quel candidat à la primaire socialiste êtes-vous ?

18

1. Vous décidez d’acheter une voiture

◊ – Une Peugeot, parce que je roule français, moi, monsieur !

♣ – Une voiture white ou blancos, parce qu’il n’y en pas assez dans ma ville

♥ – Une Heuliez, pour rouler propre et soutenir l’emploi dans ma région qui est exemplaire

♦ – J’attaquerai en justice toute personne insinuant que j’ai fait le choix de ne pas conduire

ο – Une Clio, tout ce qu’il y a de plus normal

2. Vous adoptez un chien

♦ – Un bouledogue

♥ – Un grand caniche

◊ – Un setter

ο – Un Saint-Bernard

♣ – Un lévrier espagnol

3. Votre comédie française préférée

♣ – Le gendarme à Saint-Tropez

ο – Le corniaud

♥ – On connaît la chanson

◊ – Michael Kael contre la World News Company

♦ – Bienvenue chez les Ch’tis

4. Votre plat préféré

◊ – Le poulet aux morilles

♦ – Moules-frites

ο – Filet de merlan et pommes vapeur

♣ – la Paëlla

♥ – Croustillant au chabichou

5. Quand vous étiez petit, vous souhaitiez devenir

♦ – Infirmière-chef, pour prendre soin

◊ – Procureur de la République, pour faire embastiller les malfaisants

♥ – Présidente de l’association des parents d’élèves

♣ – Footballeur, pour être célèbre

ο – Représentant de commerce, receveur des postes ou boulanger, un type normal, quoi

Vous avez une majorité de ◊

Tel un chien fou, vous voulez démondialiser à donf, relocaliser à mort et lutter aussi bien contre les affairistes que les multinationales. Pas de doute, vous être l’Obama de la Bresse.

Vous avez une majorité de ♣

Sur les marchés, vous veillez à la diversité des marchands. A vos yeux, Brice Hortefeux et Claude Guéant apparaissent très mous face à l’impérieuse lutte contre l’insécurité. Pas de doute, vous êtes l’Obama catalan de l’Essonne.

Vous avez une majorité de ♥

Toujours digne et droite, vous revenez en deuxième semaine, instruite par l’expérience. Fraternité et démocratie participative sont les deux mamelles de votre action. Pas de doute, vous êtes l’Obama du Poitou.

Vous avez une majorité de ♦

Vous ne souhaitiez pas participer mais une histoire de fesses new-yorkaise a tout changé. Vous voilà candidate, afin de prendre soin de vos compatriotes abîmés. Pas de doute, vous êtes l’Obama des Flandres.

Vous avez une majorité de ο

Vous avez une vie normale, une voiture normale, des rêves normaux. Bref, vous êtes quelqu’un de normal à ceci près que vous êtes au régime. Pas de doute, vous êtes l’Obama corrézien.

Parlez-vous le Christophe de Margerie ?

174

Pour comprendre le Margerie qui est une langue parfois difficile à saisir pour le simple commun des mortels, il faut savoir que le PDG de Total a gagné 3 millions d’euros en 2010, sans les stocks options (avec, c’est 4,5 millions), sans les actions gratuites, sans la retraite chapeau et sans les indemnités de départ éventuelles. C’est 300 000 euros de mieux que l’année dernière. Ca vous en fait, des RSA, n’est-ce pas ?

Il est donc absolument indispensable désormais de se procurer un lexique Français-Christophe de Margerie et Christophe de Margerie–Français puisqu’on ne parle plus vraiment avec les mêmes mots et que l’on voudrait éviter les malentendus ou être accusé de ressentiment face à un homme qui gagne plusieurs milliers de fois le SMIC, dont l’entreprise ne paie pas un centime d’impôts en France et qui a réussi par ses seuls mérites, alors que nous on cherche juste à savoir, en fait.

C’est vrai, quoi, que le populo assisté et précarisé ne comprend rien à la macro-économie, il est un peu énervé et tient des raisonnements simplistes : quand le prix du baril baisse, on ne peut pas répercuter à la pompe et en revanche, quand le prix du baril remonte comme ces jours-ci, on dit en Christophe de Margerie que ça va augmenter à la pompe mais il est précisé « de manière pas énorme ». Ca veut dire quoi, traduit du Margerie en Français « de manière pas énorme » quand l’homme qui vous parle a des revenus qui l’excluent, le pauvre, de l’humanité commune de ses concitoyens et des soucis de frigos vide le quinze du mois?

En revanche, inutile de chercher « nationalisation » dans votre dico Français-Christophe de Margerie. Ca n’existe pas encore. On trouve bien « C’est la faute aux Arabes » mais pas « nationalisation ».
Pour la prochaine édition 2012, si ça se trouve.

Adieu, monsieur le professeur !

117

« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.

Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.

Comme d’habitude, les bonnes âmes compareront ce qui n’est pas comparable, et trouveront le moyen de prouver que le taux d’encadrement des élèves reste l’un des meilleurs du monde civilisé. Or, ce qu’on appelle « civilisé » du côté de l’OCDE ou du classement Pisa, n’est pas ce qui est transmis mais plutôt le coût de cette transmission. In fine, cette logique évalue le juste et le bien collectifs à l’aune de l’équilibre des comptes. Le reste n’est que littérature, ou philosophie. C’est à dire pas grand-chose lorsque l’horizon radieux et le destin historique des nations se résument à la réduction de leurs déficits.

Tenez, puisqu’on parle de philo, cette spécificité française qui consiste à ce que tous les bacheliers français, y compris ceux des filières professionnelles aient au moins quelques mois dans leur vie réfléchi à la mort, à la liberté, au temps et à la passion avant de sombrer dans l’aliénation définitive du salariat et/ou de la précarité, eh bien, elle est en voie de disparition. Pure et simple.

On s’en est aperçu, par l’absurde, lors d’un des multiples incidents qui ont émaillé le déroulement des épreuves du bac 2011. Figurez-vous que dans les académies de Paris, de Versailles et de Créteil, trois mille copies de philo n’ont pas trouvé de correcteurs à l’issue des épreuves. Problèmes d’organisation de l’examen ? Même pas. Chaque professeur avait bien son quota prévu.

Mais on a eu beau faire, il en restait trois mille, comme un remords. On a donc décidé de faire appelle à la « réserve », ces professeurs non désignés dans un premier temps mais qui peuvent venir suppléer les absences de dernière minute chez leurs collègues. Seulement, voilà, de « réserve », il n’y en avait plus ! Comme dans ces films de guerre où un général annonce le visage crispé à un capitaine qu’il n’y aura pas de renforts et qu’il faudra faire face à l’assaut ennemi avec ce qu’il lui reste de soldats : « Fermez les yeux, mon vieux, pensez à la France et arrangez vous pour répartir les copies surnuméraires sur les correcteurs présents déjà surchargés. »

Et si un insolent ose demander pourquoi il n’y a plus de « réserve », le général, en l’occurrence monsieur Vincent Goudet, directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et des Concours), après avoir tenté d’expliquer que les profs de philo, comme tous les autres, sont des feignasses absentéistes au moment du bac, est bien obligé d’admettre que les feignasses en question, qui ont tout de même accepté de corriger trois mille copies supplémentaires, ne sont peut-être pas les seuls responsables du problème. Il a même été forcé d’avouer au Figaro, ce qui a dû lui écorcher la bouche de manière insoutenable : « La raison majeure tient à la suppression de 55 postes par rapport à l’année dernière. Je suis face à un vivier de correcteurs réduit ».

On appréciera d’autant mieux la métaphore piscicole de monsieur Goudet, qu’il y a de moins en moins de monde à vouloir jouer la truite d’élevage pour l’Education Nationale. Malgré la campagne de recrutement à plusieurs millions d’euros, les concours pour devenir enseignant ont fait un four cette année. Quelques chiffres : près de 1000 postes n’ont pas été pourvus aux différents CAPES externes. C’est le cas en anglais avec 658 admis pour 790 postes, en lettres classiques, avec 77 admis pour 185 postes ou en musique avec 72 admis pour 120 postes.
Le record revient aux maths : 574 admis pour 950 postes offerts en mathématiques ce qui signifie qu’il va manquer 376 hussards de la République pour apprendre les identités remarquables dans les ZEP où par les temps qui courent, mais c’est un autre problème, les identités sont de plus en plus remarquées.

Alors que se passe-t-il pour que de beaux jeunes gens diplômés n’aient plus envie d’un poste pépère de fonctionnaire surmutualisé, avec des vacances qui n’en finissent plus ? Le métier aurait-il changé ? La formation ? Ah, la formation évidemment, il n’y en a plus… Trop cher. On est passé de la décérébration pédagogiste par les IUFM à l’envoi direct des troupes fraîches sur le terrain. C’est bien pour cela que le chiffre des démissionnaires dès la première année d’enseignement est désormais l’un des secrets les mieux gardés de la rue de Grenelle.

Ce n’est pas grave. Bientôt nous n’aurons tout simplement plus d’Education Nationale. Le privé, Acadomia et compagnie pourront très bien s’en occuper. Pour les riches, bien sûr. Les pauvres eux, pourront être fiers. Ils seront incultes, on ne leur aura rien transmis de ce qui peut donner le sentiment d’appartenir à une nation et à une histoire mais, au moins, ils vivront dans un pays qui aura fait de gros efforts budgétaires, ce qui provoquera des roseurs de plaisir du côté des agences de notation.

Finalement, c’est tout ce qui compte, non ?

« La reconstruction de l’Afghanistan a été très mal gérée »

12
Général Jean Fleury

Le président Sarkozy a confirmé, à Kaboul, le retrait progressif de nos troupes stationnées en Afghanistan. Le général Jean Fleury, ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air, décrypte, pour Gil Mihaely et Isabelle Marchandier, les enjeux stratégiques de ce conflit.

Gil Mihaely : Pauvre, dépourvu de pétrole et réputé pour être un cimetière des armées, l’Afghanistan n’est pas de prime abord un pays très attractif. Pourquoi, depuis des décennies, les grandes puissances mondiales s’y aventurent-elles ?
Ce sont les attentats du 11 septembre 2001 qui ont brutalement placé l’Afghanistan sous le feu des projecteurs. Le monde entier a alors découvert ce pays à travers les camps terroristes mis en place par les taliban. Mais pour comprendre la situation dans le pays, il faut se replacer dans le contexte de la Guerre froide lorsque les deux grandes puissances, États-Unis et Union soviétique, s’affrontent par Tiers Monde interposé.
L’arrivée des communistes au pouvoir en Afghanistan en 1978 soulève l’inquiétude des Américains et les amène à soutenir les mouvements de rébellion. Cette assistance s’amplifie lorsque, fin 1979, l’URSS envahit le pays. Tous les chefs de guerre sont alors aidés et armés par l’intermédiaire du Pakistan. Mais ce que veut Islamabad, c’est la mise en place à Kaboul d’un gouvernement qui lui soit favorable et qui lui assure la profondeur stratégique dont il a besoin face à son ennemi perpétuel, l’Inde. L’Arabie Saoudite participe financièrement à l’aide aux insurgés et envoie des instructeurs, dont un certain Ben Laden.
L’Afghanistan est ainsi devenu un des terrains où URSS et Etats-Unis s’affrontent indirectement mais vigoureusement.

GM. Vous sous-entendez que Ben Laden et Al-Qaïda n’étaient pas les seuls à vouloir le Djihad, autrement dit que le projet d’une révolution islamiste mondiale aurait d’abord été celui des taliban… encouragés par l’Amérique et le Pakistan.
Les crimes de l’Armée rouge ont entraîné la fuite de milliers d’Afghans vers les camps de réfugiés du Pakistan. Le gouvernement pakistanais y a encouragé l’ouverture d’écoles coraniques gratuites – les « médersas » – notamment financées par l’Arabie Saoudite, où de jeunes réfugiés afghans sont devenus des étudiants en religion, adeptes d’une lecture simpliste, littérale et guerrière du Coran. Ceux-ci reçoivent alors l’aide des services secrets pakistanais pour la conquête de l’Afghanistan.
Après que les taliban aient pris le contrôle du pays en 1996, Ben Laden, qui a rompu avec l’Arabie Saoudite en 1991, se rapproche d’eux et devient leur hôte mais il n’est qu’un allié en vue d’un djihad mondial.

GM. À ce moment-là, Ben Laden est-il encore un allié des Américains ?
Non, lorsque Ben Laden arrive en 1996 en Afghanistan il est déjà fortement soupçonné d’attentats anti-Américains et fait l’objet d’un mandat d’arrêt saoudien. En août 1998, la série d’attentats perpétrés sous sa direction contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie attire l’attention de l’opinion publique internationale sur l’Afghanistan et provoque la condamnation de ce pays par le conseil de sécurité de l’ONU.

GM. On peut ironiser sur cette ancienne alliance ou s’en indigner. Mais après le 11 septembre, était-il illégitime de vouloir mettre Ben Laden hors d’état de nuire ?
Il n’y avait pas que Ben Laden comme terroriste. L’Occident a voulu aller tuer les poseurs de bombes dans leur nid pour éviter qu’ils n’aillent semer la terreur et la désolation dans les autres pays. De fait, la chute du régime taliban était une opération de salubrité publique. Mais si elle était une condition nécessaire à la reconstruction d’un pays ravagé par trente années de conflit, elle ne pouvait suffire à établir un État afghan structuré et sécurisé. Très vite après la chute des taliban, leur retour en force est devenu le principal danger. De fait, si nous sommes allés en Afghanistan pour combattre la menace terroriste, nous y sommes restés pour empêcher son retour.

IM. Plus de deux mois après l’opération à Abbottabad, quelle est l’importance stratégique d’élimination du fondateur et leader d’al Qaïda sur la situation en Afghanistan ?
Cette opération a eu peu de conséquences sur la situation militaire en Afghanistan où la rébellion est conduite par les taliban et leurs alliés intérieurs, les chefs de guerre, comme Haqqani ou Hekmatyar. Au Pakistan, elle a été ressentie par les « hôtes » taliban pakistanais comme une injure à leur domination.
En revanche, le fait que « justice soit faite » change la donne aux États-Unis : l’opinion américaine peut accepter que des négociations soient officiellement ouvertes avec les taliban « dits modérés », puis que le premier coupable des attentats du World Trade center a été puni. C’est une nouvelle page qui s’ouvre.

GM. Revenons un peu en arrière. Lorsque les taliban sont arrivés au pouvoir en 1996, ils ont dû gérer le quotidien du pouvoir alors que Ben Laden et Al Qaïda cherchaient à réaliser la révolution islamiste internationale. N’y avait-il pas conflit entre leurs intérêts respectifs ?
Au début de leur collaboration, la relation entre Ben Laden et le mollah Omar était bonne et ce dernier ouvrait ses camps d’entraînement aux terroristes du Saoudien. Leurs visions stratégiques n’ont divergé qu’après les attentats du 11 septembre. Le mollah Omar a compris que son intransigeance ne lui apportait rien de bon. Se heurter à la coalition occidentale l’a lui a valu un certain nombre d’échecs difficiles à encaisser. Aussi, à l’occasion de la fête de l’Aïd el-Kebir en novembre 2009, il a laissé entendre qu’il pourrait modérer son extrémisme antioccidental. Dans un livre récent, un autre leader taliban, le mollah Zaeef, grand théologien de l’islam et ancien ambassadeur des taliban au Pakistan, expose lui aussi une vision modérée des relations internationales fondée sur le respect de la vie humaine et le droit de chaque nation à faire respecter son intégrité territoriale.

IM. C’est donc par la négociation politique plutôt que par les armes qu’on sortira du bourbier afghan ?
La modération – toute relative – de certains taliban est un pas en avant significatif. Mais ne nous emballons pas trop. Le mollah Omar a seulement entrouvert la porte des négociations Il s’agit d’éviter à la fois l’angélisme primaire et le pessimisme excessif. Regardons la situation telle qu’elle est, et non telle qu’on voudrait qu’elle soit. Je dis simplement qu’une évolution est potentiellement envisageable. Rien n’est encore certain, sauf l’existence de négociations secrètes. En attendant, l’emploi des armes est indispensable pour protéger la population afghane.

GM. Al-Qaïda est décrite à juste titre comme une structure nébuleuse. En revanche, les taliban sont perçus comme un bloc monolithique alors qu’ils rassemblent des courants très hétérogènes. Le mollah Omar n’est pas le chef d’une organisation pyramidale, ni même d’un parti politique stricto sensu.
Les taliban forment en effet une organisation traversée par de nombreuses tendances, a fortiori depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en Afghanistan. En même temps, ils jouent toujours un rôle important dans le pays, celui d’une sorte de gouvernement fantôme qui s’appuie sur des potentats locaux. Il y a aussi des chefs de guerre comme Haqqani et Hekmatyar qui font la guerre de façon indépendante ou scellent des alliances au gré des circonstances et de leurs intérêts.

GM. Aujourd’hui, pour désigner l’imbrication des questions pakistanaise et afghane, on parle du théâtre « AfPak ». On évoque le double-jeu du Pakistan, surtout depuis la mort de Ben Laden. Mais la frontière qui sépare le Pakistan de l’Afghanistan n’est pas comparable à celle qui sépare la France de l’Allemagne. N’est-ce pas une erreur que de considérer ces deux pays comme des Etats-nations « normaux » ?

Effectivement, la frontière entre les deux pays est totalement artificielle. Elle a été tracée par les Anglais en 1893 et plusieurs millions de Pachtounes se sont retrouvés au Pakistan. L’Afghanistan a revendiqué à plusieurs reprises ces provinces pakistanaises peuplées de Pachtounes, mais s’est heurté à la colère des autorités pakistanaises.

GM. Quelle est la stratégie afghane du Pakistan ?
Elle poursuit des objectifs divergents, sinon carrément opposés. Pour faire face à la menace indienne, Islamabad doit conserver son influence en Afghanistan sans perdre le soutien de Washington. Or, le Pakistan est aujourd’hui déchiré entre le pouvoir civil, l’armée et les services de renseignements, l’ISI. Ces derniers soutiennent et arment les taliban en gardant un œil sur l’Afghanistan. De son côté, le gouvernement pakistanais dépend financièrement de l’aide américaine tout en sachant que l’alliance entre islamistes pakistanais et taliban afghans constitue un danger sérieux. Ceci explique que les autorités actuelles du Pakistan soient plus favorables à Washington que l’armée et les services secrets, mais il leur faut louvoyer, ce qui déplait aux États-Unis.

GM. Quid des autres acteurs impliqués sur le théâtre afghan ?
Le jeu est devenu très compliqué du fait des intérêts contradictoires des uns et des autres. Prenons le cas de la Russie. D’un côté, le Kremlin est favorable à la paix civile et à la stabilité en Afghanistan parce qu’il ne souhaite pas voir les prédicateurs islamistes enflammer les populations des anciennes républiques soviétiques et craint le développement du trafic de drogue dans une Russie déjà rongée par la toxicomanie. D’un autre côté, l’insécurité arrange bien Moscou, puisque le conflit afghan affaiblit Washington et empêche la construction d’un gazoduc qui permettrait d’acheminer le gaz d’Asie centrale via l’Afghanistan en évitant le territoire russe.

GM. Comment jugez-vous la position américaine ?
Pour Washington, l’objectif numéro un est de ramener la paix en Afghanistan et d’y rendre impossible la réinstallation d’un nid de terreur. Il veut donc stabiliser le pays et jeter les bases d’un État. Tâche très difficile… La greffe politique tardive d’un État sur une mosaïque d’ethnies explique la quasi absence d’esprit national afghan. Les Pachtounes, qui sont majoritaires en Afghanistan, sont aussi fort nombreux au Pakistan. Quant aux Tadjiks, second groupe tribal du pays, ils sont également implantés dans les pays voisins : Tadjikistan, Iran, Turkménistan et Ouzbékistan. En l’absence de partis politiques à l’occidentale, l’organisation de ce pays aux deux langues nationales et aux quatorze idiomes régionaux est fondée de fait sur une structure tribale à représentation ethnique. Face à ce redoutable défi, les Américains ont commis les mêmes erreurs qu’en Irak. Après la chute des taliban, la reconstruction du pays a été très mal gérée dans des cadres inadaptés aux traditions locales – la démocratie à l’américaine – et l’absence d’une indispensable sécurité. La Maison Blanche a laissé pourrir la situation et, à partir de 2003, le départ de troupes vers l’Irak a créé un vide. Ni l’armée afghane dont la formation a été lente et laborieuse, ni la police, alors inexistante ou corrompue, n’ont pu empêcher le renforcement des taliban et leur retour.

GM. Comment Obama envisage-t-il la fin du conflit ?
Pour Obama, la pacification du pays est une nécessité économique – la guerre coûte cher – et électoraliste – elle n’est pas populaire. Il doit aussi prendre en compte les enjeux stratégiques : sécuriser l’acheminement du gaz de la mer Caspienne permettrait d’améliorer l’indépendance énergétique des Etats-Unis, chère aux électeurs, et de priver le Kremlin d’un quasi monopole sur les ressources régionales en hydrocarbures. Ce scénario suppose également un apaisement dans les relations indo-pakistanaises. Le problème posé est celui de la compatibilité du calendrier de retrait avec celui de la pacification sur le terrain.
Dans mon livre Le bourbier afghan, j’indique que pour moi 2011 est l’année de la vérité. C’est en effet maintenant que les résultats de la stratégie du général Petraeus consistant à « gagner les cœurs » jointe aux progrès de l’armée afghane peuvent commencer à être visibles. Le transfert progressif aux Afghans des responsabilités du maintien de l’ordre dans certains secteurs devrait en effet permettre de rapatrier quelques GIs. Ce rapatriement ne doit cependant pas donner aux taliban l’espoir d’une victoire. J’aurais préféré une annonce un peu plus tardive mais les contraintes de l’élection présidentielle américaine sont là.

GM. Et l’Iran ?
Double, triple, quadruple jeu ! N’oubliez pas que les Iraniens sont les inventeurs du jeu d’échecs ! L’Iran a toujours voulu exercer une influence sur l’Afghanistan. Le Shah voulait relier les deux pays en construisant des routes et des chemins de fer. Aujourd’hui, l’Iran pousse toujours ses pions pour exercer un minimum de contrôle. Mais comme ceux des Russes et des Pakistanais, les intérêts des Iraniens sont contradictoires.

L’Iran chiite est l’ennemi des taliban ultra-sunnites. Rappelons que sous le régime taliban, le mollah de la mosquée de Mazar-e Sharif prêchait l’élimination physique des chiites, à ses yeux aussi infidèles que les croisés. Mais au-delà de la question strictement religieuse, l’Iran craint que les taliban ne créent de l’instabilité et des désordres dans sa partie orientale, en particulier chez les Baloutches. Les mollahs iraniens sont aussi très sensibles à la détresse de la population chiite afghane et l’ethnie hazara bénéficie régulièrement de leur soutien. Enfin, Téhéran se préoccupe de la production d’opium en Afghanistan en raison des problèmes de toxicomanie de sa population.
Ceci dit, toutes ces bonnes raisons n’empêchent pas l’Iran de soutenir en même temps les taliban pour nuire à l’ennemi américain.

GM. Quelle est la stratégie française ? En avons-nous une ?
La France adhère totalement à la stratégie du général Petraeus : une paix qui passe par la conquête des cœurs. Cette doctrine militaire est d’ailleurs tout à fait conforme aux théories de l’armée française, notamment à celle du lieutenant-colonel Galula dont l’ouvrage, Contre-insurrection : Théorie et pratique, est le livre de chevet du Général Petraeus. Pourtant, Paris, tout en y prenant sa part, pèse relativement peu dans la gestion du théâtre d’opérations afghan : quelque 4 000 hommes, et six chasseurs-bombardiers ; à titre de comparaison, 90 000 GIs sont engagés sur le sol afghan.

GM. Si on ne veut pas s’aliéner toute la population, il faut prendre en compte la question de la drogue…
Absolument. N’oublions pas que l’opium est une ressource très importante, pour les agriculteurs … et les trafiquants. Le producteur a vite fait de comprendre où se trouve son intérêt ; les trafiquants lui prêtent l’argent pour acheter les semences et viennent ensuite chercher la marchandise dont ils assurent la protection des convois. De plus, le pavot se conservant mieux que les cultures vivrières, sa culture s’avère beaucoup plus rentable que l’agriculture traditionnelle. Exiger la destruction des champs de pavot ne sera donc réaliste que quand la sécurité des routes sera assurée par une police suffisamment payée pour ne pas rançonner les paysans portant leur production aux marchés locaux.

GM. Pour gagner les cœurs, il faudrait donc fermer les yeux…
Oui. Détruire les récoltes de pavot reviendrait à jeter les paysans dans les bras des taliban. Les bonnes âmes qui s’offusquent de ce commerce ne comprennent pas que son démantèlement brutal serait véritablement contre-productif. La seule chose à faire, c’est de racheter les récoltes aux producteurs pour les détruire. Cette pratique est courante.

IM. Au-delà de l’opium, cette guerre présente-t-elle d’autres enjeux économiques importants pour les chefs locaux ?
Certainement. Les chefs de guerre veulent conserver leur autorité locale et leur armée privée. La coutume afghane veut que le pouvoir aille au plus riche qui, en contrepartie, distribue vivres et soutiens à la population. S’il n’a pas assez d’argent, un autre prend sa place.

Seulement 20 % de l’aide occidentale à l’Afghanistan parvient au budget de l’Etat. L’autre partie du financement bénéficie aux sociétés occidentales dont certaines payent les taliban pour ne pas être attaquées, aux ONG, mais aussi et surtout aux mercenaires. Ce sont les premiers bénéficiaires de la guerre. Ils sont payés une fortune, désobéissent aux ordres et roulent dans des luxueux 4X4 au mépris d’une population miséreuse. Comment voulez-vous gagner les cœurs dans ces conditions-là ? Avec de tels comportements, on comprend pourquoi certains sont assassinés. Il faut se mettre à la place des Afghans !

GM. Mais justement le général Petraeus a été nommé à la tête de la CIA dont le QG de Lengley se trouve un peu loin de Kaboul. Cela annonce-t-il un changement de cap ?
À mon avis, ce transfert est une catastrophe pour l’Afghanistan ! Il faut des mois de relations constantes pour gagner la confiance du président Karzaï. Je ne comprends pas la décision d’Obama et j’espère qu’elle n’implique pas un changement de stratégie qui mettrait la France – et les États-Unis – dans une situation difficile.

GM. Et au-delà du théâtre afghan, la France a-t-elle une vision régionale, une stratégie « AfPak »?
Je pense que Paris tente d’améliorer les relations conflictuelles entre l’Inde et le Pakistan en les incitant à trouver une solution au Cachemire. Mais la voix de la France arrive dans leurs capitales en énième position après celles des Etats-Unis, de l’Arabie Saoudite et d’autres pays.

GM. La décision française d’accompagner la sortie américaine d’Afghanistan et de diminuer son contingent est donc logique ?
Je n’aime pas le terme « accompagner ». Je préfère parler de retrait simultané. Si la situation s’améliore – j’espère en effet que le président Obama a des informations encourageantes sur la situation sur le terrain comme sur les négociations en cours – il n’y a aucune raison qu’à la suite de transferts de responsabilité aux Afghans des secteurs dont nous avions la charge, nous ne ramenions pas des soldats. Comme vient de le dire le Président Sarkozy, l’objectif est un retrait de toutes nos forces combattantes à l’issue du processus de transition prévue en 2014, mission accomplie. La condition, pour atteindre cet objectif est de réussir la pacification de l’Afghanistan.

Le bourbier afghan: Comment en sortir ?

Price: ---

0 used & new available from

Complètement à l’Ouest

16

Suivant les conseils de l’excellent François-Xavier Ajavon, il m’arrive d’aller à la pêche aux infos dépaysantes dans la presse quotidienne régionale. Un grand merci donc à Ouest-France, qui nous apprend que la police de Granville (Manche) a interpellé trois buveurs de bière sur la plage en contrebas du casino municipal. La charia n’étant pas en vigueur dans le Cotentin, ce n’est pas donc la consommation de houblon que les képis ont sanctionnée. Mais alors quoi ?

Et bien voilà. Sans doute pour éviter de se mettre du sable partout ou de salir leurs jeans avec du goémon, ou encore d’avoir à trimballer d’encombrants et inesthétiques fauteuils de plage en plastique, les trois dangereux malfaiteurs s’étaient emparés illicitement d’un superbe canapé Chesterfield en cuir vert, imprudemment exposé sur le trottoir devant une boutique du centre ville, probablement en raison des soldes. Après quoi, ils l’ont porté à dos d’homme jusqu’au bord de mer et y ont dégusté quelques canettes face à la baie du Mont Saint-Michel, comme en témoigne la photo publiée par nos confrères normands.

Espérons que la justice ne sera pas trop brutale avec ces trois esthètes, qu’on imagine amateurs de stout, de bitter ou de pale ale. Cheers !

Combattre Marine Le Pen, oui, mais comment ?

142
photo : FN

Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.

Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.

Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.

L’extrême droite change : quelle découverte !

À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !

Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !

Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.

À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir[1. Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.

Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.

L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi

Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.

Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.

Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite

Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !

Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !

Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.

En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.

On applaudit très fort la justice biélorusse

6

Depuis plusieurs semaines, les opposants biélorusses au gouvernement un rien autocratique d’Alexandre Loukachenko, ont innové en matière de manifestations

Sans doute lassés de se faire matraquer, piétiner et embastiller par la police anti-émeute, mais désireux tout de même d’exprimer leur mécontentement face à la crise économique monstrueuse que connaît l’ex-république soviétique, ils ont trouvé une solution : non seulement ils se rassemblent pacifiquement, sans drapeaux ni banderoles, mais ils le font dans le silence le plus complet. Un silence dont il ne sortent que pour applaudir bruyamment les CRS locaux et leur adresser des bravos quand ceux-ci manœuvrent pour les déloger de la place Oktiabrskaïa (l’équivalent à Minsk de Tahrir ou de la Puerta del Sol)

Tout d’abord interloquées par ce néo-hooliganisme non répertorié au code pénal, donc dur à punir, les autorités biélorusses se sont vite ressaisies et sévissent désormais grâce à un règlement qui interdit d’applaudir dans les lieux publics.

Et c’est ainsi que, selon le site dissident Charte 97 un dénommé Konstantin, vient d’être condamné dans la ville de Grodno à une amende de 1 million de roubles biélorusses (environ 200 dollars), pour s’être livré à de coupables applaudissements. A part ça, il se trouve que le dénommé Konstantin est manchot…

Eva Joly : « Che fous ai gompris ! »

38
photo : N4than!el (Flickr)

Il était difficile d’y échapper : le discours d’Eva Joly après sa victoire par KO à la deuxième reprise contre Nicolas Hulot était au menu du petit déjeuner radiophonique du 13 juillet 2011.
Au bout de deux phrases, j’avais déjà décroché, et mon esprit se mit à vagabonder dans les contrées lointaines de mon enfance. Très vite, un souvenir surgit pendant que la dame aux lunettes rouges déroulait dans le poste les mille et unes raisons de lui donner sa voix l’année prochaine.
Je devais avoir sept ou huit ans et j’avais invité, un jeudi après-midi[1. Le jeudi était à l’époque le jour de congé des écoliers] quelques camarades de classe à venir faire une partie de foot dans le jardin de la maison familiale. Fait exceptionnel, mon père, ce jour-là n’exerçait pas sa fonction de docteur en schmattologie[2. La schmattologie est la science consistant à vendre des schmattes (chiffons en yiddish) en gros, demi-gros ou détail. Par extension schmattes s’applique à tout produit textile pouvant faire office de vêtement] qui procurait le pain et quelques autres babioles à une famille qui n’avait même pas conscience de vivre dans ces fameuses « Trente glorieuses ».

Au moment du goûter, mon père entame une discussion avec la jeunesse présente sur les mérites comparés des joueurs de l’Olympique lyonnais et de ceux de l’A.S. Saint-Etienne, les deux clubs voisins qui se tiraient la bourre dans le championnat de France de 1ère division. Mes camarades faisaient une drôle de tête, ne répondaient pas aux questions de mon père, ce qui fit tourner court la conversation. Le lendemain, à l’école, les mêmes me disent : « Y sait pas causer français, ton père, on n’a rien compris à ce qu’il nous a raconté ! ». J’étais atrocement vexé, parce que moi, j’avais tout compris, et trouvais que ses propos sur Ernie Schulz ou les frères Tylinski[3. Footballeurs fameux à l’époque où les Polonais dominaient dans l’équipe de France] étaient d’une limpidité parfaite et d’une subtilité sans pareille en matière d’analyse footballistique.

Ce n’est que bien plus tard que je dus me résoudre à admettre que mon papa était pourvu d’un solide accent de l’espèce teutonique, qui m’avait totalement échappé pendant toute la première partie de mon enfance. Il parlait un français de haute qualité, avec un vocabulaire choisi et une grammaire parfaite, mais tout au long de sa vie il n’a pu se déprendre des phonèmes soufflés dans son oreille de bébé par une maman parfaitement germanophone.

Mon père est arrivé en France en 1933, pour des raisons indépendantes de sa volonté. Il avait dix-sept ans, à peu près l’âge où la jeune Gro Eva Farseth, vexée de n’avoir fait que troisième au concours de Miss Norvège, décida de descendre à Paris et s’y fit embaucher comme jeune fille au pair chez des grands bourgeois parisiens nommés Joly. La suite est connue, et ceux qui ne la connaitraient pas encore ne vont pas manquer d’être mis au courant de la légende édifiante de la brave fille venue du Nord pour sauver la France des turpitudes de la corruption et de l’idôlatrie nucléaire.

Le noyau dur des Verts, celui qui a formé l’essentiel du corps électoral de la primaire d’EELV me rappelle le petit garçon que j’étais face à mon père : tellement béat d’amour et d’admiration qu’il me semblait impossible que les autres s’arrêtassent à ce détail insignifiant, l’accent.
Oui, l’accent, et celui qui affecte les locuteurs de langues germaniques n’est pas le plus agréable à entendre pour des oreilles françaises.

J’entends déjà les hauts cris des xénophiles professionnels : comment peut-on se permettre de stigmatiser quelqu’un pour cause d’accent ? Elle est française, un point c’est tout, et vous êtes priés de porter attention à ses paroles avec la même empathie que celle qui vous anime quand vous écoutez ses concurrent(es).
Je veux bien, mais même le surmoi anti-xénophobe le plus vigilant et le plus sévère ne pourra m’empêcher d’éprouver un désagréable chatouillement dans les oreilles lorsque madame Joly se met en devoir de haranguer les foules.

Aujourd’hui, des orthophonistes spécialisés sont tout à fait capables de gommer presqu’intégralement un accent trop prononcé en quelques semaines, au pire quelques mois. N’est-ce pas montrer du respect à ce peuple dont on sollicite les suffrages que de se mettre dans les meilleures conditions d’être compris par lui ? François Bayrou, qui vise la charge suprême depuis qu’il est entré à l’Ecole normale supérieure, s’est débarrassé d’un fâcheux bégaiement en déclamant des milliers de vers de nos meilleurs auteurs. D’ailleurs, Eva Joly, après s’être fait méchamment étriller par Nadine Morano lors d’un débat télévisé, s’est entourée de conseillers médias pour éviter de nouvelles mésaventures de cette sorte.
Elle devrait prendre Isabelle Huppert comme prof de diction : le sujet Joly, Huppert connaît bien depuis qu’elle l’incarna dans le très bon film, L’ivresse du pouvoir, du regretté Claude Chabrol.

Orientation textuelle

8

Vendredi dernier, une poignée de militants ont été arrêtés devant l’ambassade de Russie à Paris où ils voulaient remettre une pétition de soutien à la Gay Pride de Moscou signée par 14 000 de nos concitoyens.

Parmi les interpellés figurent les militants d’Act-Up Audrey Grelombe et Eric Marty mais aussi un certain Louis-Georges Tin, président du think tank République et diversité. Tin n’en est pas à son premier fait d’armes, lui qui s’enorgueillit d’une très brève interpellation à Moscou le 28 mai dernier, alors qu’il tentait de lancer la fameuse Gay Pride, et après avoir eu maille à partir avec quelques contre-manifestants assez peu gay friendly.

On comprend l’indignation d’Act-Up devant l’autoritarisme des maîtres du Kremlin. Alors que l’association s’est fait une spécialité à sortir de force du placard les hommes politiques coupables de dissimuler leur homosexualité, l’horrrrible tandem Poutine-Medvedev lui, préfère mettre ses opposants au placard !

Pour conclure sur de belles paroles, citons Louis-Georges Tin : « La diversité ne peut être belle et bonne que si elle marche d’un pas confiant à côté de sa sœur, la bienveillante « Egalité » (…) La diversité sans l’égalité, c’est une jungle magnifique et féroce, où règne la loi du plus fort. Mais l’égalité sans la diversité, c’est la dictature du conformisme universel. Nous ne voulons ni l’un ni l’autre ».

Les amateurs de style académique, voire pompier, seront comblés. Et dire que les nouveaux tsars de Moscou ont failli emprisonner un poète…

Bisbilles dans la flottille

53

Un an après la rocambolesque aventure de la flottille « humanitaire », les matelots du Bien remettent le couvert. Une seconde flottille est bloquée en Grèce depuis plus d’une semaine tandis que les militants pro-palestiniens qui prévoyaient de se rendre en Cisjordanie via Israël sont bloqués à Tel-Aviv ou à Paris. Singulièrement, Ankara, qui parraina le départ de la première flottille, met aujourd’hui des bâtons dans les roues de la seconde embarcation « humanitaire ». Pour comprendre le renversement intervenu en quelques mois, revenons sur le dessous des cartes internationales…

Depuis quelques années, les « islamistes modérés » qui gouvernent la Turquie cherchaient le premier prétexte venu pour rompre l’entente stratégique entre leur pays et Israël. Bien qu’appartenant toujours à l’OTAN et restant l’une des pièces maîtresses de la politique américaine dans la région, la Turquie islamo-conservatrice voulait se poser en leader islamique du Proche Orient et occuper une place centrale dans la résolution des conflits régionaux.

L’an dernier, Ankara a donc avancé ses pions sur deux terrains différents, le nucléaire iranien et l’affrontement israélo-arabe.

Dans un premier temps, la Turquie a provoqué une crise diplomatique en encourageant le départ de la flottille emmenée par l’ONG turque IHH, proche de l’AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Inutile de préciser que les préoccupations humanitaires n’étaient que l’alibi de ce virage stratégique. Si l’État turc éprouvait quelque compassion pour les nations privées d’État, les Kurdes seraient au courant.

Dans la même logique interventionniste, Ankara a investi le terrain du nucléaire iranien en multipliant les initiatives. Ainsi, le 17 mai 2010, Erdogan a conclu avec le président Ahmadinejad un accord prévoyant d’enrichir l’uranium iranien en Turquie sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Dans la foulée, la diplomatie iranienne faisait toutefois savoir que « l’Iran (allait) continuer à enrichir l’uranium à 20% sur son territoire ». Sachant que la levée des sanctions contre l’Iran restait conditionnée à l’arrêt de ses activités nucléaires à domicile, Téhéran prouvait à nouveau son art consommé du double-jeu.

Dans le même temps, après avoir constaté l’échec de la « politique de la main tendue » en direction de l’Iran, ployant sous les pressions de la Chine et de la Russie, Washington annonçait que la dénucléarisation du Proche-Orient était une priorité. À l’issue de la conférence de suivi du Traité de Non Prolifération, le 29 mai 2010, les puissances nucléaires officielles appelaient ainsi tous les États de la région à participer à une grande conférence internationale pour créer une « zone exempte d’armes nucléaires », comprenant de facto l’Iran et Israël. Ce texte mettait sur un pied d’égalité Tel Aviv – qui fonde sa sécurité sur la dissuasion sans n’avoir jamais avoué disposer de l’arme atomique – et Téhéran – signataire du TNP qui la veut à toute force. Une gifle pour Israël, opposé à toute visite de ses installations nucléaires par l’AIEA et peu habitué a être traité de la sorte par son allié américain !

Et hop, « Free Gaza » sortait du turban du grand Mamamouchi !

C’est dans ce contexte que la célèbre flottille fit l’an dernier une irruption remarquée dans l’actualité, emmenée par l’ONG turque l’IHH, qui n’a rien d’une bande de blanches colombes. En fait, il s’agissait du neuvième voyage organisé depuis 2008 par le mouvement « Free Gaza », devenu pour la circonstance partenaire de l’IHH, et qui s’est fixé pour but la levée du blocus imposé par l’Egypte et Israël à Gaza depuis que le Hamas y a pris le pouvoir en 2007.

Soulignons d’abord que les enjeux humanitaires de cet aréopage étaient dérisoires. Chaque semaine, Israël laisse passer et fournit une partie des 15 000 tonnes d’aide humanitaire à Gaza là où la flottille n’en apportait que 10 000.

Par ailleurs, « Free Gaza » n’avait jamais caché ses intentions militantes. Dans un communiqué du mois de janvier 2010, ses responsables déclaraient : « Nous ne sommes pas des protestataires ou une agence d’aide humanitaire. Notre seul but est politique. Nous sommes engagés dans la résistance face à l’occupation israélienne. » C’était dit et assumé.

Si la charte de « Free Gaza » précisait que ses membres adhéraient « aux principes de la résistance non-violente en mots et en actes, quelles que soient les circonstances », les circonstances, justement, de la prise de contrôle de la flottille par l’armée israélienne ont prouvé que ces beaux principes ont été largement oubliés, au moins sur l’un des six bateaux, le Mavi Marmara, le navire amiral contrôlé par l’IHH où les soldats israéliens ont été accueillis à coups de matraques et de couteaux comme le prouvent les vidéos de l’abordage et les propres témoignages des auteurs des faits.

Très vite, l’engrenage vers la bavure se mit en place. Provocation préméditée ? Manque de préparation des soldats israéliens ? Les deux. Mais ce n’est encore rien. Fondée en 1992 pour venir au secours des musulmans bosniaques pendant la guerre des Balkans, l’IHH n’est pas inconnue des services antiterroristes français. Selon un rapport confidentiel repris en 2006 par l’Institut danois d’études internationales, l’IHH a organisé, au milieu des années 1990 « le recrutement de soldats pour préparer la « guerre sainte » et envoyé ces hommes « dans des zones en guerre dans les pays musulmans pour leur permettre d’acquérir l’expérience du combat ». L’IHH serait également « coupable » d’avoir transféré des fonds et fourni des « réserves d’armes et d’explosifs » aux combattants musulmans dans ces pays. » Des écoutes téléphoniques réalisées en 1996 permettraient même d’établir que l’ONG a eu des contacts avec « une résidence d’Al-Qaida à Milan et des terroristes algériens opérationnels en Europe ».

Si les cris de victoire des islamistes du monde entier n’excusent en rien les erreurs du commandement israélien qui ont conduit à la mort de neuf personnes, force est de constater que l’ONG IHH n’avait aucune intention de respecter la charte de « Free Gaza ». Les vrais pacifistes répartis entre les cinq bateaux (parlementaires européens, journalistes, militants pro-palestinens, un prix Nobel de la Paix, Mairead Maguire…) en furent pour leurs frais. Ceux qui embarquèrent sur le Mavi Marmara ne souhaitaient qu’une chose : que l’affaire dégénère. Notons que le chef du Mouvement islamique, le cheikh Raed Salah, de nationalité israélienne, qui était présent sur ce dernier bateau, a depuis été arrêté par la Grande-Bretagne et attend actuellement son expulsion.

Piégés par le poids des mots (« humanitaire », « pacifique ») et le choc des images sanglantes, les Etats rivalisèrent d’hypocrisie dans leurs condamnations unanimes. L’Autorité palestinienne de Ramallah, qui s’était bien gardée de soutenir une opération ne pouvant bénéficier qu’à ses rivaux du Hamas, qualifia l’intervention israélienne de « massacre ». Ici et là, des ambassadeurs israéliens furent convoqués pendant que la Turquie rappelait le sien, dénonçant « une grave violation du droit international. En termes simples, cela équivaut à du banditisme et à de la piraterie, au meurtre d’État ».

Les Palestiniens ont bon dos

Aujourd’hui, la donne a changé. Premier fait troublant, les militants bloqués à Roissy ou à l’aéroport Ben Gourion ont été blacklistés par les Israéliens grâce à des informations transmises, entre autre, par le gouvernement turc.

Par ailleurs, le 1er juillet dernier, le bateau irlandais Saoirse, membre de la seconde flottille, s’est rendu dans les eaux territoriales turques pour faire confirmer un sabotage de son moteur par les services spéciaux israéliens. Après inspection, les autorités turques ont conclu qu’aucun sabotage n’avait été subi par cette embarcation.

En coulisse, la Turquie et Israël négocient secrètement autour du rapport de l’Onu mettant en cause Ankara dans cette affaire, afin de ne pas déterrer le cadavre des responsabilités turques.

Et voilà, la boucle est bouclée. La première flottille fut un prétexte à la brouille israélo-turque et la seconde servira sans doute à réchauffer les relations entre Ankara et Tel-Aviv. Si, entretemps, le contexte régional a changé, les Palestiniens, eux, ont toujours bon dos.

Quel candidat à la primaire socialiste êtes-vous ?

18

1. Vous décidez d’acheter une voiture

◊ – Une Peugeot, parce que je roule français, moi, monsieur !

♣ – Une voiture white ou blancos, parce qu’il n’y en pas assez dans ma ville

♥ – Une Heuliez, pour rouler propre et soutenir l’emploi dans ma région qui est exemplaire

♦ – J’attaquerai en justice toute personne insinuant que j’ai fait le choix de ne pas conduire

ο – Une Clio, tout ce qu’il y a de plus normal

2. Vous adoptez un chien

♦ – Un bouledogue

♥ – Un grand caniche

◊ – Un setter

ο – Un Saint-Bernard

♣ – Un lévrier espagnol

3. Votre comédie française préférée

♣ – Le gendarme à Saint-Tropez

ο – Le corniaud

♥ – On connaît la chanson

◊ – Michael Kael contre la World News Company

♦ – Bienvenue chez les Ch’tis

4. Votre plat préféré

◊ – Le poulet aux morilles

♦ – Moules-frites

ο – Filet de merlan et pommes vapeur

♣ – la Paëlla

♥ – Croustillant au chabichou

5. Quand vous étiez petit, vous souhaitiez devenir

♦ – Infirmière-chef, pour prendre soin

◊ – Procureur de la République, pour faire embastiller les malfaisants

♥ – Présidente de l’association des parents d’élèves

♣ – Footballeur, pour être célèbre

ο – Représentant de commerce, receveur des postes ou boulanger, un type normal, quoi

Vous avez une majorité de ◊

Tel un chien fou, vous voulez démondialiser à donf, relocaliser à mort et lutter aussi bien contre les affairistes que les multinationales. Pas de doute, vous être l’Obama de la Bresse.

Vous avez une majorité de ♣

Sur les marchés, vous veillez à la diversité des marchands. A vos yeux, Brice Hortefeux et Claude Guéant apparaissent très mous face à l’impérieuse lutte contre l’insécurité. Pas de doute, vous êtes l’Obama catalan de l’Essonne.

Vous avez une majorité de ♥

Toujours digne et droite, vous revenez en deuxième semaine, instruite par l’expérience. Fraternité et démocratie participative sont les deux mamelles de votre action. Pas de doute, vous êtes l’Obama du Poitou.

Vous avez une majorité de ♦

Vous ne souhaitiez pas participer mais une histoire de fesses new-yorkaise a tout changé. Vous voilà candidate, afin de prendre soin de vos compatriotes abîmés. Pas de doute, vous êtes l’Obama des Flandres.

Vous avez une majorité de ο

Vous avez une vie normale, une voiture normale, des rêves normaux. Bref, vous êtes quelqu’un de normal à ceci près que vous êtes au régime. Pas de doute, vous êtes l’Obama corrézien.

Parlez-vous le Christophe de Margerie ?

174

Pour comprendre le Margerie qui est une langue parfois difficile à saisir pour le simple commun des mortels, il faut savoir que le PDG de Total a gagné 3 millions d’euros en 2010, sans les stocks options (avec, c’est 4,5 millions), sans les actions gratuites, sans la retraite chapeau et sans les indemnités de départ éventuelles. C’est 300 000 euros de mieux que l’année dernière. Ca vous en fait, des RSA, n’est-ce pas ?

Il est donc absolument indispensable désormais de se procurer un lexique Français-Christophe de Margerie et Christophe de Margerie–Français puisqu’on ne parle plus vraiment avec les mêmes mots et que l’on voudrait éviter les malentendus ou être accusé de ressentiment face à un homme qui gagne plusieurs milliers de fois le SMIC, dont l’entreprise ne paie pas un centime d’impôts en France et qui a réussi par ses seuls mérites, alors que nous on cherche juste à savoir, en fait.

C’est vrai, quoi, que le populo assisté et précarisé ne comprend rien à la macro-économie, il est un peu énervé et tient des raisonnements simplistes : quand le prix du baril baisse, on ne peut pas répercuter à la pompe et en revanche, quand le prix du baril remonte comme ces jours-ci, on dit en Christophe de Margerie que ça va augmenter à la pompe mais il est précisé « de manière pas énorme ». Ca veut dire quoi, traduit du Margerie en Français « de manière pas énorme » quand l’homme qui vous parle a des revenus qui l’excluent, le pauvre, de l’humanité commune de ses concitoyens et des soucis de frigos vide le quinze du mois?

En revanche, inutile de chercher « nationalisation » dans votre dico Français-Christophe de Margerie. Ca n’existe pas encore. On trouve bien « C’est la faute aux Arabes » mais pas « nationalisation ».
Pour la prochaine édition 2012, si ça se trouve.