Accueil Site Page 2832

Philosophe et poète du rire

9

C’est en 1925 qu’Henri Roorda écrivit Le rire et les rieurs et Mon suicide, deux textes singuliers opportunément réédités par Mille et une nuits. Avant que cet opuscule ne tombe entre mes mains, j’ignorais tout de l’existence de son auteur né en 1870 à Bruxelles. J’avais certes entendu parler de sa mère, la Roorda sensible et de son arrière-grand-mère, la Roorda primitive – cher Gil, on me signale deux mille demandes immédiates de désabonnement, tu es sûr que je continue cet article ? –, mais j’ignorais tout de son père, aristocrate anarchiste et anticolonialiste, ami d’Elisée Reclus, parti avec sa famille trouver refuge à Lausanne – où son fils enseigna la pédagogie anarchiste et les mathématiques –, portant enfin ce nom splendide et digne de rivaliser avec nos plus irréductibles volcans islandais : Sikko Ernst Willem Roorda van Eysinga.

Le rire et les rieurs constitue un étrange objet hybride de facture philosophico-humoristique. Henri Roorda part du louable principe que le rire est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des philosophes – ces êtres trop souvent atrophiés du risorius. Tournant en dérision le besoin enfantin des philosophes de comprendre et de définir le rire, il passe brièvement en revue les principales divagations philosophiques sur le rire. Avec panache et humour, il botte successivement les culs de Hobbes, de Kant, de Schopenhauer, d’Herbert Spencer et du rirologue chevronné James Sully. Plus respectueusement, il croise pour finir les fers avec Bergson. Il reproche aux philosophes leur obstination enfantine à vouloir ramener l’inépuisable richesse des phénomènes, leur indomptable multiplicité, à un principe unique. Il moque, en l’occurrence, leur volonté farouche de ramener les innombrables rires à un rire unique, en oubliant en sus leur incarnation concrète, les mille visages hilares et charnels des rieurs.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus touché dans Le rire et les rieurs, ce n’est pas tant l’efficacité de l’humour d’Henri Roorda que le charme de son humour et l’authentique singularité de sa pensée. Ses réfutations des différentes définitions du rire révèlent une étonnante habileté philosophique et une pensée d’une grande agilité. Sous ses abords frivoles, Le rire et les rieurs constitue un apport philosophique réel et non négligeable à la pensée sur le rire. Roorda réfute ses adversaires en leur opposant humblement mais sûrement une multitude de simples exemples concrets dont leurs définitions du rire sont incapables de rendre compte. C’est là que réside à mes yeux la plus grande virtuosité de Roorda : dans son art des contre-exemples imaginaires, dans la poésie, la variété et l’inventivité des situations imaginaires qu’il conçoit, qui évoquent de manière inattendue la poésie fêlée de Wittgenstein.

En voici deux exemples qu’Henri Roorda sert à Bergson pour contrarier sa théorie selon laquelle le rire naît lorsque ce qui est vivant prend un tour mécanique et pour lui démontrer que l’inverse arrive quelquefois. Un homme marche dans la rue sans y penser et sans éveiller le rire de quiconque. Mais voici que cet homme refuse de continuer à marcher machinalement et concentre maintenant toute son attention et toutes ses forces à sa marche. Cette bizarrerie déclenchera le rire. Roorda imagine ensuite un disciple de Bergson déjeunant tous les jours à côté de la même voisine de table. Il doit chaque jour lui réclamer la moutarde, mais se refuse à le faire en répétant la même phrase mécanique, car son maître enseigne qu’il se couvrirait ainsi de ridicule. Il s’épuise donc en inventant chaque jour une formulation nouvelle, toujours plus biscornue, jusqu’à celle-ci : « L’homme des cavernes, Madame, se passait de moutarde. Mais c’était une brute… ».

Les grands humoristes, selon Roorda, outre leur penchant à regarder la réalité de trop près ou de trop loin, sont des êtres handicapés par « l’extrême mobilité qu’il y a dans leurs pensées et dans leurs états d’âme ». Ils sont privés de la saine « raideur » du fanatique, « qui l’oblige à regarder longtemps le même aspect de la vérité. […] Le pauvre humoriste, ondoyant, divers et trop mobile, ne peut pas fixer longtemps son attention sur un même aspect des phénomènes. ».

Le 7 novembre 1925, longtemps avant Guy Debord mais parvenu déjà au même âge et hélas aux mêmes conclusions, Henri Roorda se tira une balle dans le cœur.

Le Rire et les rieurs: Suivi de Mon suicide

Price: ---

0 used & new available from

Alexandre Astruc, le « tonton réac » de la Nouvelle Vague

20

À 88 ans, Alexandre Astruc ne prétend pas à l’optimisme indécrottable de nos élites prolongées et ne se prend nullement pour une valeur morale incarnée. Il se contente d’être lucide, sobre comme un mathématicien. Cet artiste précis qui fut un jeune homme athlétique a reçu, lors du dernier Festival de Cannes, un prix spécial attribué par France Culture. Nous le connaissons depuis longtemps et nous l’avons rencontré, pour Causeur, au début du mois de mars. Comme toujours en hiver, il est arrivé vêtu d’un superbe manteau de cachemire un peu usé, ainsi qu’il convient à un dandy ou à un vieil adolescent aimable.

À la fin des années 1940, vous écrivez, dans un article fameux, publié par L’Écran français : « La littérature, c’est fini, passons au cinéma ! », puis vous développez la théorie de la « caméra-stylo », selon laquelle le cinéma peut, à son tour et à sa manière, envahir tout le champ exploré par la littérature (la psychologie, le temps, la métaphysique). Pour vous, « la mise en scène n’est plus un moyen d’illustrer ou de présenter une scène, mais une véritable écriture ». Alors, avez-vous consacré votre jeunesse à l’écriture ou au « septième art » ?

Au vrai, j’étais partagé. Je passais mon temps dans les salles, et je voulais écrire. Un événement m’a profondément marqué : le suicide de Stefan Zweig, en 1942, au Brésil. J’ai pensé qu’il s’était supprimé parce qu’il n’entendait plus parler allemand autour de lui. Eh bien, après la Libération, alors que j’en avais l’occasion, j’ai refusé de m’exiler à Hollywood par crainte de ne plus baigner dans la langue française et de ne plus pouvoir écrire ![access capability= »lire_inedits »] La mise en scène m’attirait beaucoup, mais son exercice me semblait constituer l’aboutissement d’un trop long apprentissage. J’ai donc écrit un roman en 1945, Les Vacances, et je suis entré au journal Combat, dirigé par Albert Camus, que j’avais croisé en 1942, à son retour d’Afrique du Nord. Paris était encore occupé, mais sa libération approchait. Les journaux, dont beaucoup étaient jusque-là clandestins, paraissaient librement. Claude Roy m’a recommandé de me rendre à Franc-Tireur où, avait-il précisé, une place m’attendait. Éclatent les premiers combats. J’habitais du côté de Villiers. Je me précipite à la mairie où l’on me répond que, si je veux combattre, je dois me procurer un fusil. J’en ai trouvé un chez un antiquaire, et j’ai commencé à canarder ! Je me suis donc présenté rue Réaumur, où j’ai d’abord été accueilli par un grand type qui m’a braqué avec sa pétoire ! J’ai demandé à voir un certain Chabot, dont m’avait parlé Claude Roy. Chabot était son nom de guerre, il s’appelait en réalité Georges Altman[1. Georges Altman, journaliste, critique de cinéma (1901-1960)]. Ce dernier m’a reçu rapidement. À la fin de notre entretien, il m’a simplement dit : « Assieds-toi, et écris un article ! » Là-dessus, je croise Albert Camus dans l’escalier, qui s’étonne de me trouver là, et me propose de le rejoindre à Combat. Voilà !

Quelle chance ! À l’âge de 22 ans, vous entrez à Combat, vous fréquentez Camus !

Oui mais, vous savez, Albert Camus, quoique fascinant d’intelligence, possédait une vraie simplicité. On riait souvent, on se chamaillait. Il ne ressemblait pas à l’icône que la postérité a fabriquée. Au quotidien, il n’avait rien à voir avec le penseur grave qu’on imagine. Au contraire, il chahutait, plaisait, séduisait : il voulait vivre. N’oubliez pas que la tuberculose avait manqué l’emporter. Par la suite, sa querelle avec Sartre, ses propres engagements lui ont donné une stature de penseur, couronnée du prix Nobel. J’ai vu récemment que Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, présente une sélection des plus grands philosophes occidentaux. Imaginez qu’on y trouve Leibniz, Nietzsche et… Camus ! Quelle rigolade ! Que vient-il faire parmi ces gens ? Camus n’était pas un philosophe. Mon ami Jean-Jacques Brochier a écrit Camus, philosophe pour classe terminale, un texte méchant, mais assez juste dans le propos. Il n’en demeure pas moins que Camus fut un excellent journaliste et, bien sûr, un grand écrivain. Pour épicer un peu tout cela, je dois ajouter que j’étais également l’ami de Jean-Paul Sartre.

Après la guerre, une autre génération que la vôtre rafle la mise : les garçons de la Nouvelle Vague, dont Jean-Luc Godard a dit que vous étiez le « tonton »…

C’est vrai, Jean-Luc m’a surnommé ainsi. Je suis, par mes écrits, par mes critiques, par mon écriture, en quelque sorte, l’instigateur de la Nouvelle Vague, sans en être membre. Notez que, parmi tous les metteurs en scène de ce mouvement, selon moi, seuls Godard et Rohmer bouleversent la mise en scène, ont vraiment proposé quelque chose de neuf. Avec de notables différences: Godard s’est joué de l’image, alors que Rohmer a été plus « franc », il n’a pas dit, à la manière de Jean-Luc : « C’est juste une image. » Permettez-moi d’ailleurs d’évoquer la figure d’Éric Rohmer, homme d’une profonde culture littéraire, très fin, que j’avais en grande estime. Je l’ai rencontré aux Cahiers du cinéma, où nous étions la fraction « réactionnaire », alors que François Truffaut conduisait les « progressistes ».

Pourtant, la « caméra-stylo » vous plaçait plutôt du côté de ces derniers…

Situons l’épisode dans son contexte. Lorsque j’ai écrit ce texte, en 1948, j’entendais « contrarier » le fameux « ciné-œil » de Dziga Vertov. Depuis, j’ai changé d’opinion mais, à l’époque, je voulais signifier que tourner un film revenait à l’écrire. Je pensais que le scénario n’avait plus l’importance qu’on lui avait accordée. En fait, j’appelais de mes vœux le cinéma dit « d’auteur ». En réalité, Howard Hawks, Raoul Walsh, John Ford et quelques autres étaient déjà des auteurs. Ils travaillaient avec des scénaristes, avec des producteurs, mais décidaient du « final cut » alors que la plupart de leurs confrères demeuraient sous la férule des studios. Pour ma génération, le héros se nommait Orson Welles. Après le succès phénoménal de sa « dramatique de radio »[2. Le 30 octobre 1938, Orson Welles produisit pour la radio une adaptation de La Guerre des mondes, de H. G. Wells (The War of the Worlds, 1898). Elle créa une panique nationale.], il fut assailli par les producteurs d’Hollywood. Welles, très intelligent, obtint de la part des « tycoons » une liberté totale sur le montage final. D’entrée, il réalisa Citizen Kane. Ce faisant, il imposa la figure du metteur en scène indépendant. Certes, cette situation enviable ne dura pas, mais la réputation de Welles gagna l’Europe et nous donna des ailes.

Donc, en 1948, vous tournez un court-métrage, que l’on pourrait qualifier de burlesque, Ulysse ou les mauvaises rencontres, et, en 1952, vous rencontrez le succès auprès du public et de la critique avec Le Rideau cramoisi, votre premier « vrai » film, quoiqu’un moyen-métrage, pour lequel vous obtenez le prix Louis-Delluc.

Je tiens à préciser que je ne suis pas à l’origine du projet de ce film. Je n’avais même pas lu la nouvelle de Jules Barbey d’Aurevilly. Je cherchais, dans la littérature française, un texte que je pourrais adapter à moindre coût. Le hasard de mes lectures m’a conduit au Rideau : une nouvelle brève, avec peu de changements de décor, une histoire solide, « fantastique » : j’ai sauté sur l’occasion.

En 1955, vous sortez votre deuxième film, Les Mauvaises rencontres

Un soir, je suis invité à dîner, en compagnie de Louise de Vilmorin, chez Paul Auriol, le fils du président de la République Vincent Auriol. Une parenthèse pour Louise de Vilmorin, que j’ai vue souvent chez Hélène et Pierre Lazareff, et avec laquelle je m’entendais à merveille ; elle avait un humour ravageur : compagne d’André Malraux, alors auréolé de gloire, elle se nommait elle-même « Marilyn Malraux » ! À ce dîner se trouvait un producteur de cinéma, Edmond Ténoudji. « Si vous avez l’idée d’un film, me dit-il, n’hésitez pas à me solliciter. ». Vous pensez bien que je n’allais pas laisser passer une telle occasion ! Le lendemain, je me précipitai dans le bureau de mon ami Roland Laudenbach, alors directeur de La Table Ronde : quel roman, édité par ses soins, pourrait faire un bon scénario ? Il m’a suggéré Une Sacrée salade, de Cécil Saint-Laurent, l’alias de Jacques Laurent, que nous avons adapté ensemble, lui et moi. Je dois dire que Jacques Laurent nous a donné un sérieux coup de main, sans doute parce que les Éditions de La Table Ronde réunissaient la droite « buissonnière », des esprits libres, solidaires et non-conformistes, à l’écart des courants politiques dominants. Laurent a fait savoir à Edmond Ténoudji qu’il consentirait à réduire la part de ses droits sur l’adaptation cinématographique si j’en étais le metteur en scène, alors que Max Ophüls s’était déjà montré intéressé !

Vous avez frôlé le scandale…

Oui, à cause d’un avortement évoqué dans le film. Il y eut des protestations officielles lorsque celui-ci fut choisi pour représenter la France à la Mostra de Venise. J’ai demandé une audience à Edgar Faure, alors président du Conseil, par l’intermédiaire de son chef de cabinet. Et tout fut arrangé ! Je n’avais pas cherché le scandale, mais je ne voulais pas censurer notre scénario. Après ces événements, j’ai fait la connaissance de Françoise Sagan. Le monde tournait autour de Sagan, à ce moment-là. Elle m’a simplement fait cette proposition : « Faisons un film ensemble ! » Et, ensemble, nous avons élaboré un récit, La Plaie et le couteau, qui deviendra à l’écran La Proie pour l’ombre. Les choses se sont passées de façon très curieuse : je voulais Maria Schell dans le rôle principal, puis ma route a croisé celle de la productrice Annie Dorfmann. Celle-ci songeait alors à Claude Autant-Lara pour diriger Une Vie, d’après Guy de Maupassant. Pour une raison que je ne m’explique pas, mais dont je me réjouis aujourd’hui encore, elle m’a « offert » Une Vie, qui est, à mon humble avis, mon meilleur film. Finalement, nous avons engagé Maria Schell pour incarner le personnage de Jeanne Dandieu. Et c’est Annie Girardot qui a eu le premier rôle féminin de La Proie pour l’ombre, que j’ai tourné peu après.

Vous avez bien connu Maurice Ronet qui était, parmi les comédiens, le cousin des « hussards », imaginés par Bernard Frank, qui entouraient Roger Nimier. Il ne manquait pas de courage : après 68, il organisa un festival du film de droite, à Paris. Vos fréquentations littéraires et amicales ne manquaient pas d’éclectisme…

Maurice était comme un frère. Avec lui, Christian Marquand, Michel Auclair, Daniel Gélin, nous formions une bande de germanopratins. J’habitais chez Marquand, Maurice m’appelait : « Que fais-tu ? Rejoins-moi. ». La guerre était finie, Paris n’était plus bombardé : pourtant, nous retournions dans les caves pour nous y amuser ! Maurice s’est révélé dans Rendez-vous de juillet , une pépinière de jeunes talents, ce film ! Oui, Maurice fut un frère, mais il « tenait » mieux l’alcool que moi ! Nous avions les mêmes goûts, nous préférions Balzac à Hugo, par exemple. Nous refusions de nous fondre dans une pensée commune. À l’époque, cette attitude morale était classée à droite… En face, il y avait le communisme. Nombre de mes amis étaient « de gauche » voire communistes, mais je n’ai jamais été tenté d’adhérer au Parti. Paul Éluard me l’avait proposé pendant la guerre, dans l’atelier de Picasso : « Votre place est parmi nous. ». J’ai ri. Je n’avais pas de fortune personnelle, je considérais mon cerveau comme mon unique et précieux bien sur cette Terre. Rien ne m’aurait contraint à abdiquer ma liberté de penser. Sous l’Occupation, j’avais écrit un article très favorable à Sartre, dans la revue de mon cher Jean Lescure, Message. Je l’ai rencontré, notre amitié a résisté à tout, et même à son engagement communiste, que je trouvais absurde. Mais jamais je n’ai cessé de l’admirer pour autant. Au fond, l’artiste qui me correspond, c’est Claude Monet ; il veut du neuf, mais il respecte les maîtres anciens : un révolutionnaire en redingote ![/access]

Israël pour les nuls

Sarah Glidden est une jeune dessinatrice américaine qui vit et travaille à Brooklyn. D’un séjour en Israël, organisé dans le cadre du programme Taglit (visant à faire connaître la « Terre promise » à des jeunes Juifs du monde entier), elle a rapporté un carnet de voyage dense et passionnant sous la forme d’un magnifique roman graphique de plus de 200 pages. Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) nous fait vivre chronologiquement et en sept chapitres, ouvert chacun par une carte de la zone couverte, l’aventure de ce voyage initiatique prenant parfois – pour le plus grand dam de Sarah ! – des allures de simple virée touristique de jeunes en autocar. Le personnage de Sarah est singulièrement attachant : la jeune New-yorkaise « progressiste » est hantée par la question israélo-palestinienne (dont elle suit les soubresauts dans le New York Times), et soumet sa propre judéité à mille interrogations existentielles variées. Dans ses valises, elle hésite, au début, à emporter deux livres : une Histoire du conflit israélo-palestinien et un recueil nébuleux titré Combattre le sionisme. Réponses juives, américaines et progressistes. Une relation amoureuse avec un Jamil d’origine pakistanaise accroît encore son intérêt pour la question de la cohabitation des Juifs et des Arabes sur le sol israélien. [access capability= »lire_inedits »]

Le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence

L’une des grandes forces de ce roman graphique est de nous faire suivre avec bonheur l’état psychologique de Sarah, dont les préjugés négatifs à l’égard d’Israël vont être ébranlés peu à peu par une confrontation parfois brutale à la réalité des faits et par des rencontres enrichissantes : Gil, le guide flegmatique et tempérant de son groupe Taglit, Nadaw, jeune Israélien faisant partie de l’aventure, soldats touchants aux visages encore boursouflés des traits de l’enfance, et aussi le rabbin humaniste Hartman. Les différentes étapes de ce voyage ne marquent par les stations d’une conversion, mais les degrés d’une prise de conscience. C’est toujours en faisant dialoguer en elle-même ses propres préjugés sur Israël et ce qu’elle en comprend progressivement que Sarah se forge une opinion vraie. Mais c’est aussi sous l’emprise de cette captivante dialectique du sable et du soleil qu’elle tombe dans le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence.

La vigueur du livre tient d’abord à la richesse documentaire de l’information, qui en fait un honnête guide du genre « Israël pour les nuls », autrement dit pour ceux que la question intéresse mais qui n’en savent pas bien lourd. Le cas du plateau du Golan, que la crise en Syrie a replacé dans l’actualité ces derniers jours, est présenté avec un grand sens de la pédagogie. Comme l’épopée des pionniers juifs de Degania, fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, bien avant la Seconde Guerre mondiale, pour s’installer autour du lac de Tibériade.

Mémoire partout et centres commerciaux aussi

À Tel Aviv, Glidden visite la salle de l’Indépendance où fut proclamé l’État d’Israël en 1948, et − frappée par les images de l’Holocauste et par l’impossible sourire d’Anne Frank − fond en larmes. À Massada, elle se passionne pour le récit de Flavius Josèphe (mais où sont les femmes qui se passionnent pour Flavius Josèphe ?!), et nous fait revivre le destin épique d’un millier de juifs légendaires qui, à l’issue d’un siège éprouvant, préférèrent le suicide collectif à la soumission aux soldats romains. Au mur des Lamentations, à Jérusalem, elle s’interroge – et nous avec elle – sur l’imbroglio proche-oriental. Mais tout en sacrifiant aux étapes historiques et « touristiques » obligées, l’auteur est capable de dénoncer le dispositif même dans lequel on l’embringue parfois. Mémoire partout et centres commerciaux… partout aussi ! Après une visite de Yad Vashem, le groupe de jeunes est véhiculé vers un de ces temples bétonnés de la consommation de masse. « Si le but était de faire marcher l’économie israélienne, ils n’avaient qu’à nous demander 20 dollars dès le départ », se dit Sarah, dépitée.

Le roman de Glidden vaut aussi (et surtout !) par sa qualité graphique. Aquarelliste hors-pair, la jeune femme réussit magnifiquement à traduire en couleurs évanescentes les paysages israéliens qu’elle entrevoit par les fenêtres de l’autocar omniprésent – « J’attends que le paysage ressemble plus à ce que j’attendais d’Israël, et moins à la Pennsylvanie rurale », écrit-elle. Peu après, elle est foudroyée par le ciel bleu et orangé de Tibériade. Et nous avec. Ce livre, en trois mots : beau, utile et malin. [/access]

How to Understand Israel in 60 Days or Less

Price: ---

0 used & new available from

Le supermarché à visage humain

31

J’ai connu ma première extase mystique dans un supermarché il y a quinze ans à Tübingen. Semblable à un personnage hagard de David Lynch aux pupilles hallucinées par l’inquiétante étrangeté, j’errais interminablement entre les rayonnages, m’adonnant à la contemplation de la marchandise dans une sorte d’hommage expérimental à Michel Houellebecq, écoutant dans mon walkman l’explosion triomphale des chœurs sublimes de Guillaume de Machaut mettant souverainement à nu le néant de la marchandise.

Dans le quartier de Ménilmontant, une lèpre effrayante de luxueux sacs plastique vert pomme poussée soudain au bout des mains de presque tous les passants ainsi que deux ou trois carrioles publicitaires, hideusement vert pomme elles aussi, m’ont appris il y a quelques jours la sinistre implantation dans ce lieu aimé et aimable d’un supermarché Auchan « A 2 pas ».

Pénétrant dans ce sanctuaire irréparablement sympathique, j’ai pu découvrir avec effroi les derniers pas du Capital dans la captation toujours plus resserrée des désirs humains. L’approfondissement de cette captation s’y accomplit simultanément sur un plan horizontal et sur un plan vertical, atteignant ainsi ce point d’horreur terminale dont seule l’expression de « supermarché à visage humain » peut rendre compte. Ce point de violence si inouï que toute perception de violence est absorbée par la puissance de neutralisation du dispositif. En fait, ce supermarché m’a presque plu : et c’est bien en cela qu’il m’a horrifié.

Extension sur le plan horizontal : « A 2 pas » est le supermarché le plus égalitaire qui soit, il offre une gamme bariolée de produits à prix extrêmement réduits. C’est un supermarché pour tous (et en aucun cas pour personne !). Le Capital y a corrigé une erreur de jeunesse : ses employés ne sont plus de jeunes banlieusards sous-payés emplissant en contrepartie la sonosphère du supermarché de leurs conversations privées tonitruantes sans daigner accorder le moindre regard à la clientèle. Les nouveaux employés sont désormais des banlieusards neutralisés, conjuguant vitalité, naturel et bienveillance. Cette transformation ne signifie pas pour autant un retour au paradigme désuet du « service ». Ces employés, conçus semble-t-il sur le modèle des serveurs fraternels des cafés bobos, n’offrent pas leurs services mais leur connivence et leur amitié. Ils sont le miroir égalitaire des clients, ils incarnent l’abolition de la distinction entre clients et employés. Tout suggère qu’ils pourraient parfaitement demander à chaque seconde à n’importe quel client, avec une accolade enjouée : « Tu peux prendre ma caisse cinq minutes ? Je vais fumer ma clope ! »

Extension sur le plan vertical : simultanément, quiconque pénètre ce lieu est un élu. « A 2 pas » lui prodigue non seulement une profusion et une variété presque divine de marchandises, mais aussi des signes de luxe à foison. Un luxe à la portée de tous. Il invente le luxe ordinaire, le luxe égalitaire, dont le prestigieux vert pomme est indiscutablement la couleur. Il affranchit le consommateur – devenu vieux pote et voisin – de tout sentiment d’écrasement et d’oppression en lui ouvrant ses couloirs aussi luxueusement spacieux que ceux d’un appartement royal ou d’un Monoprix.

Mais je n’ai encore rien dit du véritable coup de génie d’ « A 2 pas », par lequel le plan horizontal (égalitaire) et le plan vertical (élévation vers la transcendance de la Marchandise) se trouvent miraculeusement noués : cet espace sacré est parsemé des photographies en grand format et de bonne qualité de la totalité de ses employés, assorties du prénom de chacun de ces vendeurs-stars. Ces prestigieuses photographies transmuent ainsi les employés en prêtres télégéniques, en interface charnelle entre le monde humain et l’Olympe de la Marchandise. A leur contact si simple et si humain, nous franchissons sans même nous en apercevoir le porche sacré et pénétrons à notre tour derrière l’écran, à l’intérieur de la sphère transcendante et glorieuse de l’Image et de la Marchandise. La promesse est enfin accomplie : « Nectar à 1 euro 32 ! », « Ambroisie à 2 euros 21 ! »

Eva, elle y va pas…

Mais où sont donc passées les lunettes rouges d’Éva Joly ? Sont-elles encore efficaces? Ou ne devrait-elle pas s’adresser à Afflelou pour une nouvelle paire en plastique biodégradable?

Son pays natal, celui dont elle a tant tenu à conserver la citoyenneté pleure ses morts et Éva Joly s’est contentée d’un communiqué bref, froid et superficiel. Un peu léger non?

Pourquoi n’a-t-elle pas pris le premier avion vendredi dernier pour se précipiter au chevet de ses compatriotes et de ses ex-collègues mentionnés dans son communiqué ? La première candidate binationale à l’élection présidentielle ne vivrait-elle sa double nationalité que dans un seul sens ?

Éva Joly ne souhaitait peut-être tout simplement pas quitter l’île aux enfants qui habite ses chimères infantiles pour faire un petit séjour sur l’île de la mort qui elle est malheureusement bien réelle. Il faut dire qu’être confrontée à la réalité et voir la police, habituellement dépourvue d’armes, équipée cette fois de fusils d’assaut et l’armée (horresco referens !) patrouiller dans Oslo

Le cas échéant elle aurait été obligée de constater les conséquences désastreuses de cet Etat trop angélique pour croire au mal, et incapable de protéger ses concitoyens du pire. Éva Joly, bouleversée par son séjour, nous serait peut-être revenue rêvant d’un pays sûr pour tous et concluant un discours par « Si vis pacem para bellum« . Mais là c’est nous qui rêvons !

Féminisme : la violence faite aux chiffres

31

Patrick Dewaere dans Coup de tête

Dans le film Coup de tête, scénarisé par Francis Veber et réalisé par Jean-Jacques Annaud, Patrick Dewaere incarne un bon gars, le loser idéal, un Français moyen au cheveu long et au « marcel » moulant, platement dénommé François Perrin, qui travaille à l’usine et occupe, durant ses loisirs, le modeste poste d’ailier de l’équipe réserve de football de Trincamp. Pour protéger la star de l’équipe, Perrin est bientôt faussement accusé de viol par une ville tout entière, viré de son boulot et foutu en taule sans autre forme de procès. Seul contre tous, il parvient à s’échapper et menace de violer vraiment Stéphanie, l’héritière qui avait cru reconnaître en lui son agresseur. Il ne passera jamais à l’acte, Stéphanie admettra son innocence et tombera amoureuse de notre héros, avant son inévitable retour en grâce suite à deux buts marqués en Coupe de France. L’ex-bouc émissaire Perrin, comblé d’honneur et logé gratis dans la suite la plus coûteuse du meilleur hôtel de la ville (le film ne dit pas si c’est un Sofitel), médite alors sa vengeance : à la suite d’un dîner épique pendant lequel il promettra aux notables du coin de terribles représailles (« J’hésite : le feu c’est joli, la hache ça défoule »), le prolo outragé savourera le spectacle des bourgeois de Trincamp appliquant rigoureusement le principe de précaution, foutant en l’air préventivement qui sa concession automobile, qui le rideau de fer de son magasin.

C’est ce genre de catharsis jouissive, comme on n’en voit plus même au cinéma, qu’on souhaiterait aux mâles français accusés de tous les maux de la Terre et du Ciel à la suite de l’affaire DSK.[access capability= »lire_inedits »] Les Chiennes de garde, que l’on croyait rassasiées par les multiples lois criminalisant la drague trop poussée sous le vocable de « harcèlement sexuel », avaient encore faim. Elles ont pu donner libre cours à leur envie du pénal. Voilà enfin une pulsion que personne ne cherche vraiment à contraindre : celle qui pousse à punir son prochain.

De plus en plus d’hommes faussement accusés de viol : cela n’émeut personne

J’aimerais qu’on me dise sérieusement d’où vient ce chiffre de 75 000 femmes violées par an répété à l’envi, 100 000 si l’on en croit Chantal Brunel, rapporteuse générale de l’Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes.
Gardons la tête froide. On enregistre chaque année moins de 1500 condamnations pour viol, dont 40 % concernent des mineurs au moment des faits. Même si une partie des auteurs de viols échappent à la justice, nous sommes loin du compte (le taux d’élucidation des viols serait d’environ 80 % en France). Il faut de surcroît noter qu’après une augmentation importante dans les années 1990, sans doute sous l’effet d’une prise de conscience salutaire qui a encouragé les femmes à porter plainte, le nombre de condamnations pour viol diminue légèrement depuis quelques années. Nos sociologues parlent volontiers de « sentiment d’insécurité » quand on évoque la montée des atteintes aux personnes. Quand il s’agit de viols, l’inflation est non seulement permise mais souhaitable. Depuis trente ans, on hurle à l’omerta. Reste que la courbe des plaintes progresse beaucoup plus vite que celle des condamnations effectives. Si l’on croit vaguement à l’efficacité de la justice, cela signifie que de plus en plus de personnes, essentiellement des hommes, sont faussement accusés de viol sans que cela n’émeuve personne, malgré le côté très désagréable de la chose. Et à en juger par le discours ambiant, il est peu probable que la tendance s’inverse dans un avenir proche.

Toujours convaincues d’être du bon côté du lit, des féministes voient dans l’affaire DSK la preuve que les hommes sont vraiment des porcs, d’indécrottables Cro-Magnon qu’il faut urgemment rééduquer. Que rien n’a changé depuis au moins l’Antiquité mais que ça ne saurait durer plus longtemps. Qu’il faut durcir, durcir et durcir encore la loi, mettre les hommes à la vaisselle, au ménage et au torchage des gosses (Au passage : quelle conception cauchemardesque se font ces braves gens du ménage et de la cuisine, et quel mépris du travail des femmes de ménage et des cuisiniers !), et aussi briser les tabous, les clichés, les préjugés, pour que les femmes et les hommes vivent enfin libres et égaux, débarrassés de l’obsolète assignation à leur identité. Elles érigent le libre consentement en valeur absolue (« Non, c’est non ! ») sans envisager que les rapports de séduction puissent être un tout petit peu plus subtils et complexes que cette vision glaçante d’un homo eroticus signant un contrat avec son/sa partenaire avant de se livrer froidement et précautionneusement à sa petite affaire.

Criminalisation généralisée du désir masculin

Pendant de longues semaines de women pride et de macho shame, les hommes eux-mêmes (au moins ceux que l’on voit à la télé) ont renchéri dans la stigmatisation de l’attitude préhistorique de leurs concitoyens. Effrayés à l’idée de subir le sort de DSK ou de JFK, ils ont suivi docilement et à distance respectueuse la meute féministe. Paradoxalement, seules quelques femmes (Cynthia Fleury et, comment ne pas citer son nom, Élisabeth Lévy) nous ont rappelé que nous étions au pays de la galanterie et de la civilité. Pour combien de temps encore ? Aux États-Unis, les lois draconiennes sur le harcèlement ont, semble-t-il, provoqué une certaine réticence de la part de certains milieux à embaucher des femmes, en raison de la peur des conflits entraînés par la criminalisation de l’érotisation des rapports entre les deux sexes. Cette criminalisation généralisée du désir masculin est peut-être le pendant occidental de la burqa islamique : cachez donc ce désir que je ne saurais voir ! Là-bas la faute est rejetée sur les femmes, ici sur les hommes. Partout, la peur et le goût de punir.

Je ne suis certes pas une femme, mais mon expérience personnelle tranche avec ce que je vois à la télé. Je n’ai jamais rencontré de violeur, ni de femme violée. Autour de moi, les « mecs lourds » se font rares. Avec l’émergence d’Internet, il me semble que même la drague la plus anodine est de plus en plus virtuelle. Cela fait longtemps que le macho a été publiquement ringardisé dans les figures ridicules d’Aldo Maccione ou de Franck Dubosc. La figure qui domine aujourd’hui est celle du séducteur malgré lui, maladroit, timide, presque impuissant, sauf quand il est amoureux (à l’image justement du magnifique Dewaere dans Coup de tête). La criminalisation du dragueur est contemporaine de sa disparition. Pendant les longues semaines d’ivresse médiatique qui ont suivi la douteuse « affaire DSK », les féministes qui osent se sont acharnées sur un cadavre. On attend leur mea culpa. Sans illusions excessives. [/access]

La grosse droite qui tache


Il y a quinze jours, sous les ors du salon Gabriel de l’Assemblée Nationale, un collectif de parlementaires fêtait sa première année d’existence. Son nom claque au vent tel un fanion : la Droite populaire. Connus pour leurs clins d’œil appuyés à l’électorat frontiste, les animateurs de ce mouvement de plaisantins bleus-bruns avaient organisé une réunion « saucisson vin rouge ». Ce nouvel happening n’est pas sans rappeler l’apéro « saucisson-pinard », provocation irritante rendue tristement célèbre par le Bloc Identitaire et Riposte Laïque en juin 2010. Sous prétexte de défendre la laïcité, cette démonstration de force de bouffeurs de cochon et de buveurs d’alcool excluait de fait les musulmans.

Quand on fait cette remarque à Jacques Myard, l’un des joyeux promoteurs de la Droite populaire, député-maire de Maisons-Laffitte, il se gausse : « Faut vraiment être tordu pour y voir du mal. Alors comme ça on ne pourrait plus prendre un coup de rouge et un morceau de camembert ? ». Naturellement, c’est la droite « franchouille », voire un brin rustique, qui célèbre bruyamment ce qui fait toute une part de notre identité… mais derrière l’idéologie roots (la politique du claquos…) se cachent des desseins peu louables, des prises de parole épaisses comme des tranches de Brie et un objectif pratique pour l’UMP, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012 : capter une part de l’électorat du Front National.

Le mouvement, qui ne comptait qu’une quinzaine de sénateurs et députés à sa création, en dénombre aujourd’hui plus du triple. Ce collectif qui se présente comme « bordélique », « autogestionnaire » et « folklorique », a pourtant été reçu à deux reprises par Nicolas Sarkozy, en septembre 2010 et mars 2011, signe que son influence grandit.

Dans le contexte de la résistible ascension de Marine Le Pen, et d’un relatif assagissement de Nicolas Sarkozy, qui depuis peu délègue les basses œuvres à Claude Guéant, ces parlementaires saucisson à l’ail et cubitainer ont pris l’habitude de faire entendre la voix décomplexée de la phalange droite-droite de la droite de gouvernement. Jacques Myard claironne que la pesante Droite populaire est « une bande d’anarchistes de droite ». La notion, nébuleuse, est convoquée pour créer une atmosphère de sympathie fédératrice, dans laquelle on retrouve les bons mots de Michel Audiard et d’Antoine Blondin ainsi que les vitupérations d’Astérix le Gaulois.

Mais la position des membres la Droite Populaire sur la bi-nationalité aurait crispé Nicolas Sarkozy et Eric Besson- leurs jeunes épouses étant concernées par la question- ce qui les a rapidement contraint à faire rentrer ce lapin inopiné dans son chapeau.

Autre pomme de discorde, la peine de mort. L’un des cadors du mouvement, le député Lionnel Luca, se fait l’ardent défenseur de la peine capitale, dans certains cas épineux comme les crimes sexuels. L’élu donne, en ces termes, son sentiment au JDD sur le premier quinquennat de Nicolas Sarkozy : « Il y a encore du travail sur les questions d’immigration ou de sécurité. Il y a, par exemple, des bandes organisées dans les quartiers qui sont un fléau et il n’est pas possible de continuer ainsi. De ce point de vue, le kärcher n’a pas été passé. » Lionnel Luca et la « Droite populaire » voudraient aussi passer au nettoyeur haute pression allemand les signes d’ouverture à gauche émis par Nicolas Sarkozy. « C’est le péché originel qui n’a fait que troubler son électorat », explique Luca. Amen.

Les rebelles de poche de la droite ont notamment réussi à infléchir le débat sur la sécurité routière en conduisant le Ministre de l’Intérieur à revenir sur son projet de retrait des panneaux signalant les radars automatiques. Car ces punks du dimanche en costume trois pièces ne veulent pas que l’on tape les chauffards au porte-monnaie. En outre, la Droite populaire entend défendre les budgets de la Police et de la Défense nationale, contre la traumatisante RGPP [1. Révision Générale des Politiques Publiques, visant au non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.], afin que l’Etat puisse faire régner l’ordre sur le pays. Aux dernières nouvelles, refusant que la France parte à vau l’eau, Lionnel Luca voudrait interdire la grève des cheminots quand il fait soleil.

Et si ces petits comiques grenouillant à la droite de la droite avaient tout simplement réinventé le poujadisme ? Poujade, vous savez, ce petit papetier devenu parlementaire oubliable, et champion des petits commerçants, qu’un certain Jean-Marie Le Pen accompagnait, quelque part dans les années 1950…

On suppute pour ces élus un avenir hasardeux, à la traîne de l’extrême droite et à l’ouest de toutes les autres orientations. L’un de leurs maîtres à penser, Michel Audiard, a fait dire à Lino Ventura dans les Tontons flingueurs que « les c… ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ». C’est très vrai. Et l’hasardeuse Droite populaire, de prises de parole fantaisistes en écarts de langage laborieux, le prouve de jour en jour. Est-ce à ce prix médiatique exorbitant que l’UMP doit exister à côté du FN ? Espérons que non… Le gros rouge et le saucisson à l’ail… aïe.

Le FN ? Inch Allah…

33

On trouvera cela amusant ou angoissant, c’est selon. Sous le titre : « La France au cœur des lubies macabres du tueur d’Oslo », Le Figaro publie ce mercredi de larges extraits de la prose du terroriste Anders Behring Breivik. Preuve flagrante de sa dérive paranoïaque, selon le quotidien : le Norvégien ne cesse d’y décrire une France islamisée où les musulmans compteront un jour pour moitié de la population.

La veille, Le Monde publiait pour sa part le récit élogieux du voyage de « jeunes élus de la diversité » (100% musulmans) aux USA, patrie des statistiques ethniques et religieuses. Un récit dont la conclusion revenait à Leïla Leghmara : « Il faut bien comprendre qu’un jour les minorités deviendront la majorité ».

Voilà des « jeunes » parfaitement raccords avec les prophéties du Front National…

Citoyen, non merci !

S’il y a un bien un mot démonétisé (pour reprendre l’expression d’Aragon), c’est « République ». En son nom prospèrent théories, anathèmes, revendications, péroraisons, invocations d’à peu près tout ce que ce pays compte d’esprits creux. « République » est le schmilblick de notre temps, joker universel qui permet de compléter n’importe quelle phrase un peu vague. Mais l’unanimité qu’il suscite justifie qu’on regarde un peu sous le tapis, rien que pour être désagréable.

Les politiciens qui se rengorgent à l’évocation des immortels principes de la République française seraient bien incapables d’en donner une définition intelligible : du reste, personne ne la leur demande. Elle semble aujourd’hui se limiter à une synthèse du fatras idéologique gauchiste ambiant, c’est-à-dire une niaiserie universaliste balbutiée par des gens qui semblent ne jamais avoir entendu parler de Karl Marx, lequel se serait aimablement décommandé à la vue de cette fausse générosité sans frontière.

Demeure en tout cas cette inconnue sémantique : la République française. Il semble que la meilleure définition soit la suivante : volonté de faire participer le peuple tout entier à la chose publique. Autrement dit, la République, c’est quand plus personne n’a le droit de se foutre éperdument de la politique.[access capability= »lire_inedits »] On peut dire que ce programme a été réalisé à partir des années 1880 et qu’il a connu un succès remarquable : la guerre de 1914-1918 et la disparition de l’Europe, dévastée par des nationalismes déments.

Cela avait été un peu préparé par les jacobins puis par les guerres napoléoniennes. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sous l’Ancien régime. Les guerres y concernaient peu de monde. Les souverains ne souhaitaient pas que leurs sujets aient un quelconque droit de regard sur leurs affaires. En contrepartie, l’idée même d’une mobilisation générale était inenvisageable. Cette vision rétrograde des droits du peuple a laissé la place à la glorieuse élévation républicaine des masses vers le savoir.
Il est permis de douter de l’intérêt de cette conception.

Outre le fait qu’elle a entraîné, comme susmentionné, la disparition, entre 1914 et 1918, de notre civilisation, on ne voit pas vraiment que les bénéficiaires de cette éducation de masse s’en félicitent. Quelles connaissances un adulte a-t-il retenu de sa vie scolaire ? Si on lui laissait d’ailleurs la possibilité de choisir entre le savoir et une petite augmentation, nul doute que cette dernière serait plébiscitée.
Cette idéologie de diffusion du savoir dans toutes les couches sociales et de la participation générale à la chose publique est certes séduisante. Comme la plupart des idées généreuses, elle est aussi fausse.

La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose

Pour ma part, je ne verrais aucun inconvénient à n’être pas instruit chaque jour des faits et gestes de mes gouvernants. De toute manière, je n’y peux rien : qu’on m’épargne le couplet infantile du « Mais présente-toi aux élections si tu comptes faire mieux ! » On a quand même le droit d’avoir d’autres rêves que celui de devenir ministre du Développement durable ou secrétaire d’État à la lutte contre le tabagisme passif.

Combien il serait agréable de pouvoir ignorer jusqu’aux noms des bureaucrates au pouvoir et de leurs misérables opposants : « Borloo » pourrait ainsi évoquer plutôt une table basse chez IKEA et « Kosciusko-Morizet » une charnière centrale du RC Lens. La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose, qui témoigne de la déconnexion progressive des Français d’avec leurs dirigeants et peut-être de la disparition du nationalisme étriqué, cette invention républicaine. Nos dirigeants au pouvoir ont d’ailleurs beau glapir que la République française ne cèdera jamais sur aucun sujet, ils en ont bien supprimé un de ses fondements : la conscription, tant il est évident que plus personne ne s’estime lié à ce régime au point de lui donner sa vie pour des querelles absurdes de bornes-frontières comme par le passé.

On pourra peut-être bientôt revenir à des régimes plus sensés et plus durables : il suffit de puiser dans l’Histoire de l’Europe pour en trouver de bons exemples. Mais c’est surtout d’une cure de désintoxication de la politique dont aurait besoin ce pays gorgé d’idéologie depuis plus de deux siècles.[/access]

Coup de panique identitaire

320
Anders Behring Breivik

Anders Behring Breivik est fou. La cause est entendue. Seul un fou peut tuer une centaine de personnes froidement, se faire photographier sur Facebook dans les tenues les plus extravagantes et exposer sur 1500 pages une vision du monde où le paranoïaque et le psychotique le disputent à l’obsidional. Mais alors c’est un fou tel que le définissait Chesterton : « Celui qui a tout perdu, sauf la raison. ». Car tout cela a été minutieusement pensé et organisé. De la ferme achetée pour masquer l’engrais qui servira à fabriquer la bombe jusqu’aux séances de musculation en passant par la vente de la Breitling, tout a été programmé pour le jour J de ce « loup solitaire » qui est allé puiser son modus operandi du côté des milices survivalistes américaines dont l’idole, Timothy Mc Veigh tua, le 19 avril 1995, 168 personnes à Oklahoma City dans l’explosion de sa camionnette au pied d’un immeuble fédéral incarnant l’Etat qui, c’est bien connu, est responsable de tous les maux.

Panique morale

Anders Behring Breivik a remarquablement choisi ses cibles : le quartier d’Oslo où se concentrent les principaux ministères et cette île d’Utoya où chaque année depuis 1950 se tient l’université d’été des jeunes travaillistes, c’est-à-dire peu ou prou ceux qui sont appelés à former la relève du parti de gauche actuellement au pouvoir. Il aurait voulu éliminer méthodiquement toute une génération de futurs cadres ou dirigeants dont les orientations ne lui convenaient pas, il ne s’y serait pas pris autrement.

De fait, Anders Behring Breivik est bien de son époque et, comme le remarquait déjà Baltasar Gracian dans l’Espagne du Siècle d’Or, « Les hommes, hélas, ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». Quel est donc le temps d’Anders Behring Breivik ? Le nôtre. Celui de la panique morale, et au bout du compte identitaire, telle que l’ont remarquablement définie Gaël Brustier et Jean Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite : « Une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées déviantes ou dangereuses pour la société ».

Ces paniques, toute une série de partis, avec des fortunes diverses, s’en est emparé sans vergogne depuis une trentaine d’années partout en Europe, depuis que la crise interminable du capitalisme n’a cessé de plomber les économies occidentales avec le chômage de masse, le creusement délirant des inégalités et l’absence totale de perspectives pour la jeunesse. Or, si on peut moquer l’« indignation » candide de cette dernière et critiquer son absence de colonne vertébrale idéologique, on ne peut pas pour autant cette révolte infiniment moins mortifère que ce qui vient d’avoir lieu à Oslo. En fait, cette crise a pratiquement l’âge de Anders Behring Breivik. C’est très long. On m’objectera que la Norvège avec son pétrole, son PIB à 64 000 euros par tête de pipe et son fonds souverain, le plus élevé du monde, qui se monte à 400 milliards, n’est pas franchement frappée par ce dérèglement systémique.

La peur de la peur

Et alors ? On sait très bien que l’on craint davantage ce qu’on ne connaît pas. Ainsi, il y a pire que la peur : c’est la peur de la peur. Sinon, comment expliquerait-on que les scores du FN en France atteignent des sommets dans des villages alsaciens qui n’ont jamais vu l’ombre d’un Turc mais où la rumeur dit qu’à Strasbourg le drapeau vert de l’Islam flotte déjà sur la cathédrale.

C’est ce que croyait également Anders Behring Breivik, persuadé qu’Oslo en 2011, c’était Poitiers en 732. Il passait beaucoup de temps sur Internet qui est devenu la piste de jeu préférée d’une certaine parole « libérée », celle qui explique que tous nos maux ne viennent pas des dysfonctionnements de plus en plus flagrants du marché mais de l’islamisation rampante de nos sociétés. Sur fond d’auto-intoxication constante, des responsables politiques aussi pondérés qu’Angela Merkel annoncent en se couvrant la tête de cendres, l’échec du multiculturalisme. On a aussi vu cette idée relayée, au plus haut niveau de l’Etat, en France. Le problème, c’est que la France et la Norvège ne sont pas des sociétés multiculturelles. Ces craintes-là servent, comme on dit au poker, à amuser le tapis en se chauffant à blanc dans l’attente que l’économie et l’intégration repartent.

Le problème, c’est qu’Andreas Behring Breivik a perpétré son carnage explicitement au nom d’une lutte contre « le multiculturalisme pourri » et « l’islamisation de l’Europe ». Pour avoir paniqué, il a paniqué.

Est-ce à dire que toute personne critiquant le multiculturalisme et l’immigration se verra désormais opposer la figure de celui qui se qualifie lui-même fièrement de « monstre ». Faire un tel raccourci serait évidemment absurde et intellectuellement malhonnête , comme il est absurde et outrancier d’instrumentaliser le moindre fait-divers dans le 9-3 impliquant des noms africains ou maghrébins et de le transformer en prodromes de l’invasion islamique sans voir que la carte de la misère sociale a tendance à se confondre avec la carte des minorités ethniques.
D’ailleurs, hormis quelques agités du bocal identitaire, les partis qui relaient, incarnent et suscitent cette angoisse y croient-ils vraiment eux-mêmes ?

Le Parti du Progrès, mouvement d’extrême droite norvégienne dont Andreas Behring Breivik fut longtemps adhérent, a radicalement changé de ligne politique. Au fil des ans, il est passé d’un libéralisme conservateur à une défense acharnée d’un Etat Providence qui serait réservé aux Norvégiens de souche. Bien évidemment, toute coïncidence avec l’évolution du FN, passé avec armes et bagages du reaganisme à l’ouvriérisme social, ne serait pas fortuite.

Andreas Behring Breivik, qui a là aussi fait preuve de l’intelligence propre aux grands psychopathes, s’est rendu aux premières sommations. Il y aura donc un procès. On y rappellera sans doute, pour qu’il n’y ait pas eu près de cent morts pour rien, que selon le mot de Milton Friedman, « les idées ont des conséquences ».

Voyage au bout de la droite

Price: ---

0 used & new available from

Philosophe et poète du rire

9

C’est en 1925 qu’Henri Roorda écrivit Le rire et les rieurs et Mon suicide, deux textes singuliers opportunément réédités par Mille et une nuits. Avant que cet opuscule ne tombe entre mes mains, j’ignorais tout de l’existence de son auteur né en 1870 à Bruxelles. J’avais certes entendu parler de sa mère, la Roorda sensible et de son arrière-grand-mère, la Roorda primitive – cher Gil, on me signale deux mille demandes immédiates de désabonnement, tu es sûr que je continue cet article ? –, mais j’ignorais tout de son père, aristocrate anarchiste et anticolonialiste, ami d’Elisée Reclus, parti avec sa famille trouver refuge à Lausanne – où son fils enseigna la pédagogie anarchiste et les mathématiques –, portant enfin ce nom splendide et digne de rivaliser avec nos plus irréductibles volcans islandais : Sikko Ernst Willem Roorda van Eysinga.

Le rire et les rieurs constitue un étrange objet hybride de facture philosophico-humoristique. Henri Roorda part du louable principe que le rire est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des philosophes – ces êtres trop souvent atrophiés du risorius. Tournant en dérision le besoin enfantin des philosophes de comprendre et de définir le rire, il passe brièvement en revue les principales divagations philosophiques sur le rire. Avec panache et humour, il botte successivement les culs de Hobbes, de Kant, de Schopenhauer, d’Herbert Spencer et du rirologue chevronné James Sully. Plus respectueusement, il croise pour finir les fers avec Bergson. Il reproche aux philosophes leur obstination enfantine à vouloir ramener l’inépuisable richesse des phénomènes, leur indomptable multiplicité, à un principe unique. Il moque, en l’occurrence, leur volonté farouche de ramener les innombrables rires à un rire unique, en oubliant en sus leur incarnation concrète, les mille visages hilares et charnels des rieurs.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus touché dans Le rire et les rieurs, ce n’est pas tant l’efficacité de l’humour d’Henri Roorda que le charme de son humour et l’authentique singularité de sa pensée. Ses réfutations des différentes définitions du rire révèlent une étonnante habileté philosophique et une pensée d’une grande agilité. Sous ses abords frivoles, Le rire et les rieurs constitue un apport philosophique réel et non négligeable à la pensée sur le rire. Roorda réfute ses adversaires en leur opposant humblement mais sûrement une multitude de simples exemples concrets dont leurs définitions du rire sont incapables de rendre compte. C’est là que réside à mes yeux la plus grande virtuosité de Roorda : dans son art des contre-exemples imaginaires, dans la poésie, la variété et l’inventivité des situations imaginaires qu’il conçoit, qui évoquent de manière inattendue la poésie fêlée de Wittgenstein.

En voici deux exemples qu’Henri Roorda sert à Bergson pour contrarier sa théorie selon laquelle le rire naît lorsque ce qui est vivant prend un tour mécanique et pour lui démontrer que l’inverse arrive quelquefois. Un homme marche dans la rue sans y penser et sans éveiller le rire de quiconque. Mais voici que cet homme refuse de continuer à marcher machinalement et concentre maintenant toute son attention et toutes ses forces à sa marche. Cette bizarrerie déclenchera le rire. Roorda imagine ensuite un disciple de Bergson déjeunant tous les jours à côté de la même voisine de table. Il doit chaque jour lui réclamer la moutarde, mais se refuse à le faire en répétant la même phrase mécanique, car son maître enseigne qu’il se couvrirait ainsi de ridicule. Il s’épuise donc en inventant chaque jour une formulation nouvelle, toujours plus biscornue, jusqu’à celle-ci : « L’homme des cavernes, Madame, se passait de moutarde. Mais c’était une brute… ».

Les grands humoristes, selon Roorda, outre leur penchant à regarder la réalité de trop près ou de trop loin, sont des êtres handicapés par « l’extrême mobilité qu’il y a dans leurs pensées et dans leurs états d’âme ». Ils sont privés de la saine « raideur » du fanatique, « qui l’oblige à regarder longtemps le même aspect de la vérité. […] Le pauvre humoriste, ondoyant, divers et trop mobile, ne peut pas fixer longtemps son attention sur un même aspect des phénomènes. ».

Le 7 novembre 1925, longtemps avant Guy Debord mais parvenu déjà au même âge et hélas aux mêmes conclusions, Henri Roorda se tira une balle dans le cœur.

Le Rire et les rieurs: Suivi de Mon suicide

Price: ---

0 used & new available from

Alexandre Astruc, le « tonton réac » de la Nouvelle Vague

20

À 88 ans, Alexandre Astruc ne prétend pas à l’optimisme indécrottable de nos élites prolongées et ne se prend nullement pour une valeur morale incarnée. Il se contente d’être lucide, sobre comme un mathématicien. Cet artiste précis qui fut un jeune homme athlétique a reçu, lors du dernier Festival de Cannes, un prix spécial attribué par France Culture. Nous le connaissons depuis longtemps et nous l’avons rencontré, pour Causeur, au début du mois de mars. Comme toujours en hiver, il est arrivé vêtu d’un superbe manteau de cachemire un peu usé, ainsi qu’il convient à un dandy ou à un vieil adolescent aimable.

À la fin des années 1940, vous écrivez, dans un article fameux, publié par L’Écran français : « La littérature, c’est fini, passons au cinéma ! », puis vous développez la théorie de la « caméra-stylo », selon laquelle le cinéma peut, à son tour et à sa manière, envahir tout le champ exploré par la littérature (la psychologie, le temps, la métaphysique). Pour vous, « la mise en scène n’est plus un moyen d’illustrer ou de présenter une scène, mais une véritable écriture ». Alors, avez-vous consacré votre jeunesse à l’écriture ou au « septième art » ?

Au vrai, j’étais partagé. Je passais mon temps dans les salles, et je voulais écrire. Un événement m’a profondément marqué : le suicide de Stefan Zweig, en 1942, au Brésil. J’ai pensé qu’il s’était supprimé parce qu’il n’entendait plus parler allemand autour de lui. Eh bien, après la Libération, alors que j’en avais l’occasion, j’ai refusé de m’exiler à Hollywood par crainte de ne plus baigner dans la langue française et de ne plus pouvoir écrire ![access capability= »lire_inedits »] La mise en scène m’attirait beaucoup, mais son exercice me semblait constituer l’aboutissement d’un trop long apprentissage. J’ai donc écrit un roman en 1945, Les Vacances, et je suis entré au journal Combat, dirigé par Albert Camus, que j’avais croisé en 1942, à son retour d’Afrique du Nord. Paris était encore occupé, mais sa libération approchait. Les journaux, dont beaucoup étaient jusque-là clandestins, paraissaient librement. Claude Roy m’a recommandé de me rendre à Franc-Tireur où, avait-il précisé, une place m’attendait. Éclatent les premiers combats. J’habitais du côté de Villiers. Je me précipite à la mairie où l’on me répond que, si je veux combattre, je dois me procurer un fusil. J’en ai trouvé un chez un antiquaire, et j’ai commencé à canarder ! Je me suis donc présenté rue Réaumur, où j’ai d’abord été accueilli par un grand type qui m’a braqué avec sa pétoire ! J’ai demandé à voir un certain Chabot, dont m’avait parlé Claude Roy. Chabot était son nom de guerre, il s’appelait en réalité Georges Altman[1. Georges Altman, journaliste, critique de cinéma (1901-1960)]. Ce dernier m’a reçu rapidement. À la fin de notre entretien, il m’a simplement dit : « Assieds-toi, et écris un article ! » Là-dessus, je croise Albert Camus dans l’escalier, qui s’étonne de me trouver là, et me propose de le rejoindre à Combat. Voilà !

Quelle chance ! À l’âge de 22 ans, vous entrez à Combat, vous fréquentez Camus !

Oui mais, vous savez, Albert Camus, quoique fascinant d’intelligence, possédait une vraie simplicité. On riait souvent, on se chamaillait. Il ne ressemblait pas à l’icône que la postérité a fabriquée. Au quotidien, il n’avait rien à voir avec le penseur grave qu’on imagine. Au contraire, il chahutait, plaisait, séduisait : il voulait vivre. N’oubliez pas que la tuberculose avait manqué l’emporter. Par la suite, sa querelle avec Sartre, ses propres engagements lui ont donné une stature de penseur, couronnée du prix Nobel. J’ai vu récemment que Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, présente une sélection des plus grands philosophes occidentaux. Imaginez qu’on y trouve Leibniz, Nietzsche et… Camus ! Quelle rigolade ! Que vient-il faire parmi ces gens ? Camus n’était pas un philosophe. Mon ami Jean-Jacques Brochier a écrit Camus, philosophe pour classe terminale, un texte méchant, mais assez juste dans le propos. Il n’en demeure pas moins que Camus fut un excellent journaliste et, bien sûr, un grand écrivain. Pour épicer un peu tout cela, je dois ajouter que j’étais également l’ami de Jean-Paul Sartre.

Après la guerre, une autre génération que la vôtre rafle la mise : les garçons de la Nouvelle Vague, dont Jean-Luc Godard a dit que vous étiez le « tonton »…

C’est vrai, Jean-Luc m’a surnommé ainsi. Je suis, par mes écrits, par mes critiques, par mon écriture, en quelque sorte, l’instigateur de la Nouvelle Vague, sans en être membre. Notez que, parmi tous les metteurs en scène de ce mouvement, selon moi, seuls Godard et Rohmer bouleversent la mise en scène, ont vraiment proposé quelque chose de neuf. Avec de notables différences: Godard s’est joué de l’image, alors que Rohmer a été plus « franc », il n’a pas dit, à la manière de Jean-Luc : « C’est juste une image. » Permettez-moi d’ailleurs d’évoquer la figure d’Éric Rohmer, homme d’une profonde culture littéraire, très fin, que j’avais en grande estime. Je l’ai rencontré aux Cahiers du cinéma, où nous étions la fraction « réactionnaire », alors que François Truffaut conduisait les « progressistes ».

Pourtant, la « caméra-stylo » vous plaçait plutôt du côté de ces derniers…

Situons l’épisode dans son contexte. Lorsque j’ai écrit ce texte, en 1948, j’entendais « contrarier » le fameux « ciné-œil » de Dziga Vertov. Depuis, j’ai changé d’opinion mais, à l’époque, je voulais signifier que tourner un film revenait à l’écrire. Je pensais que le scénario n’avait plus l’importance qu’on lui avait accordée. En fait, j’appelais de mes vœux le cinéma dit « d’auteur ». En réalité, Howard Hawks, Raoul Walsh, John Ford et quelques autres étaient déjà des auteurs. Ils travaillaient avec des scénaristes, avec des producteurs, mais décidaient du « final cut » alors que la plupart de leurs confrères demeuraient sous la férule des studios. Pour ma génération, le héros se nommait Orson Welles. Après le succès phénoménal de sa « dramatique de radio »[2. Le 30 octobre 1938, Orson Welles produisit pour la radio une adaptation de La Guerre des mondes, de H. G. Wells (The War of the Worlds, 1898). Elle créa une panique nationale.], il fut assailli par les producteurs d’Hollywood. Welles, très intelligent, obtint de la part des « tycoons » une liberté totale sur le montage final. D’entrée, il réalisa Citizen Kane. Ce faisant, il imposa la figure du metteur en scène indépendant. Certes, cette situation enviable ne dura pas, mais la réputation de Welles gagna l’Europe et nous donna des ailes.

Donc, en 1948, vous tournez un court-métrage, que l’on pourrait qualifier de burlesque, Ulysse ou les mauvaises rencontres, et, en 1952, vous rencontrez le succès auprès du public et de la critique avec Le Rideau cramoisi, votre premier « vrai » film, quoiqu’un moyen-métrage, pour lequel vous obtenez le prix Louis-Delluc.

Je tiens à préciser que je ne suis pas à l’origine du projet de ce film. Je n’avais même pas lu la nouvelle de Jules Barbey d’Aurevilly. Je cherchais, dans la littérature française, un texte que je pourrais adapter à moindre coût. Le hasard de mes lectures m’a conduit au Rideau : une nouvelle brève, avec peu de changements de décor, une histoire solide, « fantastique » : j’ai sauté sur l’occasion.

En 1955, vous sortez votre deuxième film, Les Mauvaises rencontres

Un soir, je suis invité à dîner, en compagnie de Louise de Vilmorin, chez Paul Auriol, le fils du président de la République Vincent Auriol. Une parenthèse pour Louise de Vilmorin, que j’ai vue souvent chez Hélène et Pierre Lazareff, et avec laquelle je m’entendais à merveille ; elle avait un humour ravageur : compagne d’André Malraux, alors auréolé de gloire, elle se nommait elle-même « Marilyn Malraux » ! À ce dîner se trouvait un producteur de cinéma, Edmond Ténoudji. « Si vous avez l’idée d’un film, me dit-il, n’hésitez pas à me solliciter. ». Vous pensez bien que je n’allais pas laisser passer une telle occasion ! Le lendemain, je me précipitai dans le bureau de mon ami Roland Laudenbach, alors directeur de La Table Ronde : quel roman, édité par ses soins, pourrait faire un bon scénario ? Il m’a suggéré Une Sacrée salade, de Cécil Saint-Laurent, l’alias de Jacques Laurent, que nous avons adapté ensemble, lui et moi. Je dois dire que Jacques Laurent nous a donné un sérieux coup de main, sans doute parce que les Éditions de La Table Ronde réunissaient la droite « buissonnière », des esprits libres, solidaires et non-conformistes, à l’écart des courants politiques dominants. Laurent a fait savoir à Edmond Ténoudji qu’il consentirait à réduire la part de ses droits sur l’adaptation cinématographique si j’en étais le metteur en scène, alors que Max Ophüls s’était déjà montré intéressé !

Vous avez frôlé le scandale…

Oui, à cause d’un avortement évoqué dans le film. Il y eut des protestations officielles lorsque celui-ci fut choisi pour représenter la France à la Mostra de Venise. J’ai demandé une audience à Edgar Faure, alors président du Conseil, par l’intermédiaire de son chef de cabinet. Et tout fut arrangé ! Je n’avais pas cherché le scandale, mais je ne voulais pas censurer notre scénario. Après ces événements, j’ai fait la connaissance de Françoise Sagan. Le monde tournait autour de Sagan, à ce moment-là. Elle m’a simplement fait cette proposition : « Faisons un film ensemble ! » Et, ensemble, nous avons élaboré un récit, La Plaie et le couteau, qui deviendra à l’écran La Proie pour l’ombre. Les choses se sont passées de façon très curieuse : je voulais Maria Schell dans le rôle principal, puis ma route a croisé celle de la productrice Annie Dorfmann. Celle-ci songeait alors à Claude Autant-Lara pour diriger Une Vie, d’après Guy de Maupassant. Pour une raison que je ne m’explique pas, mais dont je me réjouis aujourd’hui encore, elle m’a « offert » Une Vie, qui est, à mon humble avis, mon meilleur film. Finalement, nous avons engagé Maria Schell pour incarner le personnage de Jeanne Dandieu. Et c’est Annie Girardot qui a eu le premier rôle féminin de La Proie pour l’ombre, que j’ai tourné peu après.

Vous avez bien connu Maurice Ronet qui était, parmi les comédiens, le cousin des « hussards », imaginés par Bernard Frank, qui entouraient Roger Nimier. Il ne manquait pas de courage : après 68, il organisa un festival du film de droite, à Paris. Vos fréquentations littéraires et amicales ne manquaient pas d’éclectisme…

Maurice était comme un frère. Avec lui, Christian Marquand, Michel Auclair, Daniel Gélin, nous formions une bande de germanopratins. J’habitais chez Marquand, Maurice m’appelait : « Que fais-tu ? Rejoins-moi. ». La guerre était finie, Paris n’était plus bombardé : pourtant, nous retournions dans les caves pour nous y amuser ! Maurice s’est révélé dans Rendez-vous de juillet , une pépinière de jeunes talents, ce film ! Oui, Maurice fut un frère, mais il « tenait » mieux l’alcool que moi ! Nous avions les mêmes goûts, nous préférions Balzac à Hugo, par exemple. Nous refusions de nous fondre dans une pensée commune. À l’époque, cette attitude morale était classée à droite… En face, il y avait le communisme. Nombre de mes amis étaient « de gauche » voire communistes, mais je n’ai jamais été tenté d’adhérer au Parti. Paul Éluard me l’avait proposé pendant la guerre, dans l’atelier de Picasso : « Votre place est parmi nous. ». J’ai ri. Je n’avais pas de fortune personnelle, je considérais mon cerveau comme mon unique et précieux bien sur cette Terre. Rien ne m’aurait contraint à abdiquer ma liberté de penser. Sous l’Occupation, j’avais écrit un article très favorable à Sartre, dans la revue de mon cher Jean Lescure, Message. Je l’ai rencontré, notre amitié a résisté à tout, et même à son engagement communiste, que je trouvais absurde. Mais jamais je n’ai cessé de l’admirer pour autant. Au fond, l’artiste qui me correspond, c’est Claude Monet ; il veut du neuf, mais il respecte les maîtres anciens : un révolutionnaire en redingote ![/access]

Israël pour les nuls

19

Sarah Glidden est une jeune dessinatrice américaine qui vit et travaille à Brooklyn. D’un séjour en Israël, organisé dans le cadre du programme Taglit (visant à faire connaître la « Terre promise » à des jeunes Juifs du monde entier), elle a rapporté un carnet de voyage dense et passionnant sous la forme d’un magnifique roman graphique de plus de 200 pages. Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) nous fait vivre chronologiquement et en sept chapitres, ouvert chacun par une carte de la zone couverte, l’aventure de ce voyage initiatique prenant parfois – pour le plus grand dam de Sarah ! – des allures de simple virée touristique de jeunes en autocar. Le personnage de Sarah est singulièrement attachant : la jeune New-yorkaise « progressiste » est hantée par la question israélo-palestinienne (dont elle suit les soubresauts dans le New York Times), et soumet sa propre judéité à mille interrogations existentielles variées. Dans ses valises, elle hésite, au début, à emporter deux livres : une Histoire du conflit israélo-palestinien et un recueil nébuleux titré Combattre le sionisme. Réponses juives, américaines et progressistes. Une relation amoureuse avec un Jamil d’origine pakistanaise accroît encore son intérêt pour la question de la cohabitation des Juifs et des Arabes sur le sol israélien. [access capability= »lire_inedits »]

Le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence

L’une des grandes forces de ce roman graphique est de nous faire suivre avec bonheur l’état psychologique de Sarah, dont les préjugés négatifs à l’égard d’Israël vont être ébranlés peu à peu par une confrontation parfois brutale à la réalité des faits et par des rencontres enrichissantes : Gil, le guide flegmatique et tempérant de son groupe Taglit, Nadaw, jeune Israélien faisant partie de l’aventure, soldats touchants aux visages encore boursouflés des traits de l’enfance, et aussi le rabbin humaniste Hartman. Les différentes étapes de ce voyage ne marquent par les stations d’une conversion, mais les degrés d’une prise de conscience. C’est toujours en faisant dialoguer en elle-même ses propres préjugés sur Israël et ce qu’elle en comprend progressivement que Sarah se forge une opinion vraie. Mais c’est aussi sous l’emprise de cette captivante dialectique du sable et du soleil qu’elle tombe dans le puits sans fond des doutes. C’est-à-dire de la prudence.

La vigueur du livre tient d’abord à la richesse documentaire de l’information, qui en fait un honnête guide du genre « Israël pour les nuls », autrement dit pour ceux que la question intéresse mais qui n’en savent pas bien lourd. Le cas du plateau du Golan, que la crise en Syrie a replacé dans l’actualité ces derniers jours, est présenté avec un grand sens de la pédagogie. Comme l’épopée des pionniers juifs de Degania, fuyant les pogroms d’Europe de l’Est, bien avant la Seconde Guerre mondiale, pour s’installer autour du lac de Tibériade.

Mémoire partout et centres commerciaux aussi

À Tel Aviv, Glidden visite la salle de l’Indépendance où fut proclamé l’État d’Israël en 1948, et − frappée par les images de l’Holocauste et par l’impossible sourire d’Anne Frank − fond en larmes. À Massada, elle se passionne pour le récit de Flavius Josèphe (mais où sont les femmes qui se passionnent pour Flavius Josèphe ?!), et nous fait revivre le destin épique d’un millier de juifs légendaires qui, à l’issue d’un siège éprouvant, préférèrent le suicide collectif à la soumission aux soldats romains. Au mur des Lamentations, à Jérusalem, elle s’interroge – et nous avec elle – sur l’imbroglio proche-oriental. Mais tout en sacrifiant aux étapes historiques et « touristiques » obligées, l’auteur est capable de dénoncer le dispositif même dans lequel on l’embringue parfois. Mémoire partout et centres commerciaux… partout aussi ! Après une visite de Yad Vashem, le groupe de jeunes est véhiculé vers un de ces temples bétonnés de la consommation de masse. « Si le but était de faire marcher l’économie israélienne, ils n’avaient qu’à nous demander 20 dollars dès le départ », se dit Sarah, dépitée.

Le roman de Glidden vaut aussi (et surtout !) par sa qualité graphique. Aquarelliste hors-pair, la jeune femme réussit magnifiquement à traduire en couleurs évanescentes les paysages israéliens qu’elle entrevoit par les fenêtres de l’autocar omniprésent – « J’attends que le paysage ressemble plus à ce que j’attendais d’Israël, et moins à la Pennsylvanie rurale », écrit-elle. Peu après, elle est foudroyée par le ciel bleu et orangé de Tibériade. Et nous avec. Ce livre, en trois mots : beau, utile et malin. [/access]

How to Understand Israel in 60 Days or Less

Price: ---

0 used & new available from

Le supermarché à visage humain

31

J’ai connu ma première extase mystique dans un supermarché il y a quinze ans à Tübingen. Semblable à un personnage hagard de David Lynch aux pupilles hallucinées par l’inquiétante étrangeté, j’errais interminablement entre les rayonnages, m’adonnant à la contemplation de la marchandise dans une sorte d’hommage expérimental à Michel Houellebecq, écoutant dans mon walkman l’explosion triomphale des chœurs sublimes de Guillaume de Machaut mettant souverainement à nu le néant de la marchandise.

Dans le quartier de Ménilmontant, une lèpre effrayante de luxueux sacs plastique vert pomme poussée soudain au bout des mains de presque tous les passants ainsi que deux ou trois carrioles publicitaires, hideusement vert pomme elles aussi, m’ont appris il y a quelques jours la sinistre implantation dans ce lieu aimé et aimable d’un supermarché Auchan « A 2 pas ».

Pénétrant dans ce sanctuaire irréparablement sympathique, j’ai pu découvrir avec effroi les derniers pas du Capital dans la captation toujours plus resserrée des désirs humains. L’approfondissement de cette captation s’y accomplit simultanément sur un plan horizontal et sur un plan vertical, atteignant ainsi ce point d’horreur terminale dont seule l’expression de « supermarché à visage humain » peut rendre compte. Ce point de violence si inouï que toute perception de violence est absorbée par la puissance de neutralisation du dispositif. En fait, ce supermarché m’a presque plu : et c’est bien en cela qu’il m’a horrifié.

Extension sur le plan horizontal : « A 2 pas » est le supermarché le plus égalitaire qui soit, il offre une gamme bariolée de produits à prix extrêmement réduits. C’est un supermarché pour tous (et en aucun cas pour personne !). Le Capital y a corrigé une erreur de jeunesse : ses employés ne sont plus de jeunes banlieusards sous-payés emplissant en contrepartie la sonosphère du supermarché de leurs conversations privées tonitruantes sans daigner accorder le moindre regard à la clientèle. Les nouveaux employés sont désormais des banlieusards neutralisés, conjuguant vitalité, naturel et bienveillance. Cette transformation ne signifie pas pour autant un retour au paradigme désuet du « service ». Ces employés, conçus semble-t-il sur le modèle des serveurs fraternels des cafés bobos, n’offrent pas leurs services mais leur connivence et leur amitié. Ils sont le miroir égalitaire des clients, ils incarnent l’abolition de la distinction entre clients et employés. Tout suggère qu’ils pourraient parfaitement demander à chaque seconde à n’importe quel client, avec une accolade enjouée : « Tu peux prendre ma caisse cinq minutes ? Je vais fumer ma clope ! »

Extension sur le plan vertical : simultanément, quiconque pénètre ce lieu est un élu. « A 2 pas » lui prodigue non seulement une profusion et une variété presque divine de marchandises, mais aussi des signes de luxe à foison. Un luxe à la portée de tous. Il invente le luxe ordinaire, le luxe égalitaire, dont le prestigieux vert pomme est indiscutablement la couleur. Il affranchit le consommateur – devenu vieux pote et voisin – de tout sentiment d’écrasement et d’oppression en lui ouvrant ses couloirs aussi luxueusement spacieux que ceux d’un appartement royal ou d’un Monoprix.

Mais je n’ai encore rien dit du véritable coup de génie d’ « A 2 pas », par lequel le plan horizontal (égalitaire) et le plan vertical (élévation vers la transcendance de la Marchandise) se trouvent miraculeusement noués : cet espace sacré est parsemé des photographies en grand format et de bonne qualité de la totalité de ses employés, assorties du prénom de chacun de ces vendeurs-stars. Ces prestigieuses photographies transmuent ainsi les employés en prêtres télégéniques, en interface charnelle entre le monde humain et l’Olympe de la Marchandise. A leur contact si simple et si humain, nous franchissons sans même nous en apercevoir le porche sacré et pénétrons à notre tour derrière l’écran, à l’intérieur de la sphère transcendante et glorieuse de l’Image et de la Marchandise. La promesse est enfin accomplie : « Nectar à 1 euro 32 ! », « Ambroisie à 2 euros 21 ! »

Eva, elle y va pas…

26

Mais où sont donc passées les lunettes rouges d’Éva Joly ? Sont-elles encore efficaces? Ou ne devrait-elle pas s’adresser à Afflelou pour une nouvelle paire en plastique biodégradable?

Son pays natal, celui dont elle a tant tenu à conserver la citoyenneté pleure ses morts et Éva Joly s’est contentée d’un communiqué bref, froid et superficiel. Un peu léger non?

Pourquoi n’a-t-elle pas pris le premier avion vendredi dernier pour se précipiter au chevet de ses compatriotes et de ses ex-collègues mentionnés dans son communiqué ? La première candidate binationale à l’élection présidentielle ne vivrait-elle sa double nationalité que dans un seul sens ?

Éva Joly ne souhaitait peut-être tout simplement pas quitter l’île aux enfants qui habite ses chimères infantiles pour faire un petit séjour sur l’île de la mort qui elle est malheureusement bien réelle. Il faut dire qu’être confrontée à la réalité et voir la police, habituellement dépourvue d’armes, équipée cette fois de fusils d’assaut et l’armée (horresco referens !) patrouiller dans Oslo

Le cas échéant elle aurait été obligée de constater les conséquences désastreuses de cet Etat trop angélique pour croire au mal, et incapable de protéger ses concitoyens du pire. Éva Joly, bouleversée par son séjour, nous serait peut-être revenue rêvant d’un pays sûr pour tous et concluant un discours par « Si vis pacem para bellum« . Mais là c’est nous qui rêvons !

Féminisme : la violence faite aux chiffres

31
Patrick Dewaere dans Coup de tête

Patrick Dewaere dans Coup de tête

Dans le film Coup de tête, scénarisé par Francis Veber et réalisé par Jean-Jacques Annaud, Patrick Dewaere incarne un bon gars, le loser idéal, un Français moyen au cheveu long et au « marcel » moulant, platement dénommé François Perrin, qui travaille à l’usine et occupe, durant ses loisirs, le modeste poste d’ailier de l’équipe réserve de football de Trincamp. Pour protéger la star de l’équipe, Perrin est bientôt faussement accusé de viol par une ville tout entière, viré de son boulot et foutu en taule sans autre forme de procès. Seul contre tous, il parvient à s’échapper et menace de violer vraiment Stéphanie, l’héritière qui avait cru reconnaître en lui son agresseur. Il ne passera jamais à l’acte, Stéphanie admettra son innocence et tombera amoureuse de notre héros, avant son inévitable retour en grâce suite à deux buts marqués en Coupe de France. L’ex-bouc émissaire Perrin, comblé d’honneur et logé gratis dans la suite la plus coûteuse du meilleur hôtel de la ville (le film ne dit pas si c’est un Sofitel), médite alors sa vengeance : à la suite d’un dîner épique pendant lequel il promettra aux notables du coin de terribles représailles (« J’hésite : le feu c’est joli, la hache ça défoule »), le prolo outragé savourera le spectacle des bourgeois de Trincamp appliquant rigoureusement le principe de précaution, foutant en l’air préventivement qui sa concession automobile, qui le rideau de fer de son magasin.

C’est ce genre de catharsis jouissive, comme on n’en voit plus même au cinéma, qu’on souhaiterait aux mâles français accusés de tous les maux de la Terre et du Ciel à la suite de l’affaire DSK.[access capability= »lire_inedits »] Les Chiennes de garde, que l’on croyait rassasiées par les multiples lois criminalisant la drague trop poussée sous le vocable de « harcèlement sexuel », avaient encore faim. Elles ont pu donner libre cours à leur envie du pénal. Voilà enfin une pulsion que personne ne cherche vraiment à contraindre : celle qui pousse à punir son prochain.

De plus en plus d’hommes faussement accusés de viol : cela n’émeut personne

J’aimerais qu’on me dise sérieusement d’où vient ce chiffre de 75 000 femmes violées par an répété à l’envi, 100 000 si l’on en croit Chantal Brunel, rapporteuse générale de l’Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes.
Gardons la tête froide. On enregistre chaque année moins de 1500 condamnations pour viol, dont 40 % concernent des mineurs au moment des faits. Même si une partie des auteurs de viols échappent à la justice, nous sommes loin du compte (le taux d’élucidation des viols serait d’environ 80 % en France). Il faut de surcroît noter qu’après une augmentation importante dans les années 1990, sans doute sous l’effet d’une prise de conscience salutaire qui a encouragé les femmes à porter plainte, le nombre de condamnations pour viol diminue légèrement depuis quelques années. Nos sociologues parlent volontiers de « sentiment d’insécurité » quand on évoque la montée des atteintes aux personnes. Quand il s’agit de viols, l’inflation est non seulement permise mais souhaitable. Depuis trente ans, on hurle à l’omerta. Reste que la courbe des plaintes progresse beaucoup plus vite que celle des condamnations effectives. Si l’on croit vaguement à l’efficacité de la justice, cela signifie que de plus en plus de personnes, essentiellement des hommes, sont faussement accusés de viol sans que cela n’émeuve personne, malgré le côté très désagréable de la chose. Et à en juger par le discours ambiant, il est peu probable que la tendance s’inverse dans un avenir proche.

Toujours convaincues d’être du bon côté du lit, des féministes voient dans l’affaire DSK la preuve que les hommes sont vraiment des porcs, d’indécrottables Cro-Magnon qu’il faut urgemment rééduquer. Que rien n’a changé depuis au moins l’Antiquité mais que ça ne saurait durer plus longtemps. Qu’il faut durcir, durcir et durcir encore la loi, mettre les hommes à la vaisselle, au ménage et au torchage des gosses (Au passage : quelle conception cauchemardesque se font ces braves gens du ménage et de la cuisine, et quel mépris du travail des femmes de ménage et des cuisiniers !), et aussi briser les tabous, les clichés, les préjugés, pour que les femmes et les hommes vivent enfin libres et égaux, débarrassés de l’obsolète assignation à leur identité. Elles érigent le libre consentement en valeur absolue (« Non, c’est non ! ») sans envisager que les rapports de séduction puissent être un tout petit peu plus subtils et complexes que cette vision glaçante d’un homo eroticus signant un contrat avec son/sa partenaire avant de se livrer froidement et précautionneusement à sa petite affaire.

Criminalisation généralisée du désir masculin

Pendant de longues semaines de women pride et de macho shame, les hommes eux-mêmes (au moins ceux que l’on voit à la télé) ont renchéri dans la stigmatisation de l’attitude préhistorique de leurs concitoyens. Effrayés à l’idée de subir le sort de DSK ou de JFK, ils ont suivi docilement et à distance respectueuse la meute féministe. Paradoxalement, seules quelques femmes (Cynthia Fleury et, comment ne pas citer son nom, Élisabeth Lévy) nous ont rappelé que nous étions au pays de la galanterie et de la civilité. Pour combien de temps encore ? Aux États-Unis, les lois draconiennes sur le harcèlement ont, semble-t-il, provoqué une certaine réticence de la part de certains milieux à embaucher des femmes, en raison de la peur des conflits entraînés par la criminalisation de l’érotisation des rapports entre les deux sexes. Cette criminalisation généralisée du désir masculin est peut-être le pendant occidental de la burqa islamique : cachez donc ce désir que je ne saurais voir ! Là-bas la faute est rejetée sur les femmes, ici sur les hommes. Partout, la peur et le goût de punir.

Je ne suis certes pas une femme, mais mon expérience personnelle tranche avec ce que je vois à la télé. Je n’ai jamais rencontré de violeur, ni de femme violée. Autour de moi, les « mecs lourds » se font rares. Avec l’émergence d’Internet, il me semble que même la drague la plus anodine est de plus en plus virtuelle. Cela fait longtemps que le macho a été publiquement ringardisé dans les figures ridicules d’Aldo Maccione ou de Franck Dubosc. La figure qui domine aujourd’hui est celle du séducteur malgré lui, maladroit, timide, presque impuissant, sauf quand il est amoureux (à l’image justement du magnifique Dewaere dans Coup de tête). La criminalisation du dragueur est contemporaine de sa disparition. Pendant les longues semaines d’ivresse médiatique qui ont suivi la douteuse « affaire DSK », les féministes qui osent se sont acharnées sur un cadavre. On attend leur mea culpa. Sans illusions excessives. [/access]

La grosse droite qui tache

135


Il y a quinze jours, sous les ors du salon Gabriel de l’Assemblée Nationale, un collectif de parlementaires fêtait sa première année d’existence. Son nom claque au vent tel un fanion : la Droite populaire. Connus pour leurs clins d’œil appuyés à l’électorat frontiste, les animateurs de ce mouvement de plaisantins bleus-bruns avaient organisé une réunion « saucisson vin rouge ». Ce nouvel happening n’est pas sans rappeler l’apéro « saucisson-pinard », provocation irritante rendue tristement célèbre par le Bloc Identitaire et Riposte Laïque en juin 2010. Sous prétexte de défendre la laïcité, cette démonstration de force de bouffeurs de cochon et de buveurs d’alcool excluait de fait les musulmans.

Quand on fait cette remarque à Jacques Myard, l’un des joyeux promoteurs de la Droite populaire, député-maire de Maisons-Laffitte, il se gausse : « Faut vraiment être tordu pour y voir du mal. Alors comme ça on ne pourrait plus prendre un coup de rouge et un morceau de camembert ? ». Naturellement, c’est la droite « franchouille », voire un brin rustique, qui célèbre bruyamment ce qui fait toute une part de notre identité… mais derrière l’idéologie roots (la politique du claquos…) se cachent des desseins peu louables, des prises de parole épaisses comme des tranches de Brie et un objectif pratique pour l’UMP, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012 : capter une part de l’électorat du Front National.

Le mouvement, qui ne comptait qu’une quinzaine de sénateurs et députés à sa création, en dénombre aujourd’hui plus du triple. Ce collectif qui se présente comme « bordélique », « autogestionnaire » et « folklorique », a pourtant été reçu à deux reprises par Nicolas Sarkozy, en septembre 2010 et mars 2011, signe que son influence grandit.

Dans le contexte de la résistible ascension de Marine Le Pen, et d’un relatif assagissement de Nicolas Sarkozy, qui depuis peu délègue les basses œuvres à Claude Guéant, ces parlementaires saucisson à l’ail et cubitainer ont pris l’habitude de faire entendre la voix décomplexée de la phalange droite-droite de la droite de gouvernement. Jacques Myard claironne que la pesante Droite populaire est « une bande d’anarchistes de droite ». La notion, nébuleuse, est convoquée pour créer une atmosphère de sympathie fédératrice, dans laquelle on retrouve les bons mots de Michel Audiard et d’Antoine Blondin ainsi que les vitupérations d’Astérix le Gaulois.

Mais la position des membres la Droite Populaire sur la bi-nationalité aurait crispé Nicolas Sarkozy et Eric Besson- leurs jeunes épouses étant concernées par la question- ce qui les a rapidement contraint à faire rentrer ce lapin inopiné dans son chapeau.

Autre pomme de discorde, la peine de mort. L’un des cadors du mouvement, le député Lionnel Luca, se fait l’ardent défenseur de la peine capitale, dans certains cas épineux comme les crimes sexuels. L’élu donne, en ces termes, son sentiment au JDD sur le premier quinquennat de Nicolas Sarkozy : « Il y a encore du travail sur les questions d’immigration ou de sécurité. Il y a, par exemple, des bandes organisées dans les quartiers qui sont un fléau et il n’est pas possible de continuer ainsi. De ce point de vue, le kärcher n’a pas été passé. » Lionnel Luca et la « Droite populaire » voudraient aussi passer au nettoyeur haute pression allemand les signes d’ouverture à gauche émis par Nicolas Sarkozy. « C’est le péché originel qui n’a fait que troubler son électorat », explique Luca. Amen.

Les rebelles de poche de la droite ont notamment réussi à infléchir le débat sur la sécurité routière en conduisant le Ministre de l’Intérieur à revenir sur son projet de retrait des panneaux signalant les radars automatiques. Car ces punks du dimanche en costume trois pièces ne veulent pas que l’on tape les chauffards au porte-monnaie. En outre, la Droite populaire entend défendre les budgets de la Police et de la Défense nationale, contre la traumatisante RGPP [1. Révision Générale des Politiques Publiques, visant au non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.], afin que l’Etat puisse faire régner l’ordre sur le pays. Aux dernières nouvelles, refusant que la France parte à vau l’eau, Lionnel Luca voudrait interdire la grève des cheminots quand il fait soleil.

Et si ces petits comiques grenouillant à la droite de la droite avaient tout simplement réinventé le poujadisme ? Poujade, vous savez, ce petit papetier devenu parlementaire oubliable, et champion des petits commerçants, qu’un certain Jean-Marie Le Pen accompagnait, quelque part dans les années 1950…

On suppute pour ces élus un avenir hasardeux, à la traîne de l’extrême droite et à l’ouest de toutes les autres orientations. L’un de leurs maîtres à penser, Michel Audiard, a fait dire à Lino Ventura dans les Tontons flingueurs que « les c… ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait ». C’est très vrai. Et l’hasardeuse Droite populaire, de prises de parole fantaisistes en écarts de langage laborieux, le prouve de jour en jour. Est-ce à ce prix médiatique exorbitant que l’UMP doit exister à côté du FN ? Espérons que non… Le gros rouge et le saucisson à l’ail… aïe.

Le FN ? Inch Allah…

33

On trouvera cela amusant ou angoissant, c’est selon. Sous le titre : « La France au cœur des lubies macabres du tueur d’Oslo », Le Figaro publie ce mercredi de larges extraits de la prose du terroriste Anders Behring Breivik. Preuve flagrante de sa dérive paranoïaque, selon le quotidien : le Norvégien ne cesse d’y décrire une France islamisée où les musulmans compteront un jour pour moitié de la population.

La veille, Le Monde publiait pour sa part le récit élogieux du voyage de « jeunes élus de la diversité » (100% musulmans) aux USA, patrie des statistiques ethniques et religieuses. Un récit dont la conclusion revenait à Leïla Leghmara : « Il faut bien comprendre qu’un jour les minorités deviendront la majorité ».

Voilà des « jeunes » parfaitement raccords avec les prophéties du Front National…

Citoyen, non merci !

30

S’il y a un bien un mot démonétisé (pour reprendre l’expression d’Aragon), c’est « République ». En son nom prospèrent théories, anathèmes, revendications, péroraisons, invocations d’à peu près tout ce que ce pays compte d’esprits creux. « République » est le schmilblick de notre temps, joker universel qui permet de compléter n’importe quelle phrase un peu vague. Mais l’unanimité qu’il suscite justifie qu’on regarde un peu sous le tapis, rien que pour être désagréable.

Les politiciens qui se rengorgent à l’évocation des immortels principes de la République française seraient bien incapables d’en donner une définition intelligible : du reste, personne ne la leur demande. Elle semble aujourd’hui se limiter à une synthèse du fatras idéologique gauchiste ambiant, c’est-à-dire une niaiserie universaliste balbutiée par des gens qui semblent ne jamais avoir entendu parler de Karl Marx, lequel se serait aimablement décommandé à la vue de cette fausse générosité sans frontière.

Demeure en tout cas cette inconnue sémantique : la République française. Il semble que la meilleure définition soit la suivante : volonté de faire participer le peuple tout entier à la chose publique. Autrement dit, la République, c’est quand plus personne n’a le droit de se foutre éperdument de la politique.[access capability= »lire_inedits »] On peut dire que ce programme a été réalisé à partir des années 1880 et qu’il a connu un succès remarquable : la guerre de 1914-1918 et la disparition de l’Europe, dévastée par des nationalismes déments.

Cela avait été un peu préparé par les jacobins puis par les guerres napoléoniennes. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sous l’Ancien régime. Les guerres y concernaient peu de monde. Les souverains ne souhaitaient pas que leurs sujets aient un quelconque droit de regard sur leurs affaires. En contrepartie, l’idée même d’une mobilisation générale était inenvisageable. Cette vision rétrograde des droits du peuple a laissé la place à la glorieuse élévation républicaine des masses vers le savoir.
Il est permis de douter de l’intérêt de cette conception.

Outre le fait qu’elle a entraîné, comme susmentionné, la disparition, entre 1914 et 1918, de notre civilisation, on ne voit pas vraiment que les bénéficiaires de cette éducation de masse s’en félicitent. Quelles connaissances un adulte a-t-il retenu de sa vie scolaire ? Si on lui laissait d’ailleurs la possibilité de choisir entre le savoir et une petite augmentation, nul doute que cette dernière serait plébiscitée.
Cette idéologie de diffusion du savoir dans toutes les couches sociales et de la participation générale à la chose publique est certes séduisante. Comme la plupart des idées généreuses, elle est aussi fausse.

La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose

Pour ma part, je ne verrais aucun inconvénient à n’être pas instruit chaque jour des faits et gestes de mes gouvernants. De toute manière, je n’y peux rien : qu’on m’épargne le couplet infantile du « Mais présente-toi aux élections si tu comptes faire mieux ! » On a quand même le droit d’avoir d’autres rêves que celui de devenir ministre du Développement durable ou secrétaire d’État à la lutte contre le tabagisme passif.

Combien il serait agréable de pouvoir ignorer jusqu’aux noms des bureaucrates au pouvoir et de leurs misérables opposants : « Borloo » pourrait ainsi évoquer plutôt une table basse chez IKEA et « Kosciusko-Morizet » une charnière centrale du RC Lens. La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose, qui témoigne de la déconnexion progressive des Français d’avec leurs dirigeants et peut-être de la disparition du nationalisme étriqué, cette invention républicaine. Nos dirigeants au pouvoir ont d’ailleurs beau glapir que la République française ne cèdera jamais sur aucun sujet, ils en ont bien supprimé un de ses fondements : la conscription, tant il est évident que plus personne ne s’estime lié à ce régime au point de lui donner sa vie pour des querelles absurdes de bornes-frontières comme par le passé.

On pourra peut-être bientôt revenir à des régimes plus sensés et plus durables : il suffit de puiser dans l’Histoire de l’Europe pour en trouver de bons exemples. Mais c’est surtout d’une cure de désintoxication de la politique dont aurait besoin ce pays gorgé d’idéologie depuis plus de deux siècles.[/access]

Coup de panique identitaire

320
Anders Behring Breivik

Anders Behring Breivik est fou. La cause est entendue. Seul un fou peut tuer une centaine de personnes froidement, se faire photographier sur Facebook dans les tenues les plus extravagantes et exposer sur 1500 pages une vision du monde où le paranoïaque et le psychotique le disputent à l’obsidional. Mais alors c’est un fou tel que le définissait Chesterton : « Celui qui a tout perdu, sauf la raison. ». Car tout cela a été minutieusement pensé et organisé. De la ferme achetée pour masquer l’engrais qui servira à fabriquer la bombe jusqu’aux séances de musculation en passant par la vente de la Breitling, tout a été programmé pour le jour J de ce « loup solitaire » qui est allé puiser son modus operandi du côté des milices survivalistes américaines dont l’idole, Timothy Mc Veigh tua, le 19 avril 1995, 168 personnes à Oklahoma City dans l’explosion de sa camionnette au pied d’un immeuble fédéral incarnant l’Etat qui, c’est bien connu, est responsable de tous les maux.

Panique morale

Anders Behring Breivik a remarquablement choisi ses cibles : le quartier d’Oslo où se concentrent les principaux ministères et cette île d’Utoya où chaque année depuis 1950 se tient l’université d’été des jeunes travaillistes, c’est-à-dire peu ou prou ceux qui sont appelés à former la relève du parti de gauche actuellement au pouvoir. Il aurait voulu éliminer méthodiquement toute une génération de futurs cadres ou dirigeants dont les orientations ne lui convenaient pas, il ne s’y serait pas pris autrement.

De fait, Anders Behring Breivik est bien de son époque et, comme le remarquait déjà Baltasar Gracian dans l’Espagne du Siècle d’Or, « Les hommes, hélas, ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». Quel est donc le temps d’Anders Behring Breivik ? Le nôtre. Celui de la panique morale, et au bout du compte identitaire, telle que l’ont remarquablement définie Gaël Brustier et Jean Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite : « Une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées déviantes ou dangereuses pour la société ».

Ces paniques, toute une série de partis, avec des fortunes diverses, s’en est emparé sans vergogne depuis une trentaine d’années partout en Europe, depuis que la crise interminable du capitalisme n’a cessé de plomber les économies occidentales avec le chômage de masse, le creusement délirant des inégalités et l’absence totale de perspectives pour la jeunesse. Or, si on peut moquer l’« indignation » candide de cette dernière et critiquer son absence de colonne vertébrale idéologique, on ne peut pas pour autant cette révolte infiniment moins mortifère que ce qui vient d’avoir lieu à Oslo. En fait, cette crise a pratiquement l’âge de Anders Behring Breivik. C’est très long. On m’objectera que la Norvège avec son pétrole, son PIB à 64 000 euros par tête de pipe et son fonds souverain, le plus élevé du monde, qui se monte à 400 milliards, n’est pas franchement frappée par ce dérèglement systémique.

La peur de la peur

Et alors ? On sait très bien que l’on craint davantage ce qu’on ne connaît pas. Ainsi, il y a pire que la peur : c’est la peur de la peur. Sinon, comment expliquerait-on que les scores du FN en France atteignent des sommets dans des villages alsaciens qui n’ont jamais vu l’ombre d’un Turc mais où la rumeur dit qu’à Strasbourg le drapeau vert de l’Islam flotte déjà sur la cathédrale.

C’est ce que croyait également Anders Behring Breivik, persuadé qu’Oslo en 2011, c’était Poitiers en 732. Il passait beaucoup de temps sur Internet qui est devenu la piste de jeu préférée d’une certaine parole « libérée », celle qui explique que tous nos maux ne viennent pas des dysfonctionnements de plus en plus flagrants du marché mais de l’islamisation rampante de nos sociétés. Sur fond d’auto-intoxication constante, des responsables politiques aussi pondérés qu’Angela Merkel annoncent en se couvrant la tête de cendres, l’échec du multiculturalisme. On a aussi vu cette idée relayée, au plus haut niveau de l’Etat, en France. Le problème, c’est que la France et la Norvège ne sont pas des sociétés multiculturelles. Ces craintes-là servent, comme on dit au poker, à amuser le tapis en se chauffant à blanc dans l’attente que l’économie et l’intégration repartent.

Le problème, c’est qu’Andreas Behring Breivik a perpétré son carnage explicitement au nom d’une lutte contre « le multiculturalisme pourri » et « l’islamisation de l’Europe ». Pour avoir paniqué, il a paniqué.

Est-ce à dire que toute personne critiquant le multiculturalisme et l’immigration se verra désormais opposer la figure de celui qui se qualifie lui-même fièrement de « monstre ». Faire un tel raccourci serait évidemment absurde et intellectuellement malhonnête , comme il est absurde et outrancier d’instrumentaliser le moindre fait-divers dans le 9-3 impliquant des noms africains ou maghrébins et de le transformer en prodromes de l’invasion islamique sans voir que la carte de la misère sociale a tendance à se confondre avec la carte des minorités ethniques.
D’ailleurs, hormis quelques agités du bocal identitaire, les partis qui relaient, incarnent et suscitent cette angoisse y croient-ils vraiment eux-mêmes ?

Le Parti du Progrès, mouvement d’extrême droite norvégienne dont Andreas Behring Breivik fut longtemps adhérent, a radicalement changé de ligne politique. Au fil des ans, il est passé d’un libéralisme conservateur à une défense acharnée d’un Etat Providence qui serait réservé aux Norvégiens de souche. Bien évidemment, toute coïncidence avec l’évolution du FN, passé avec armes et bagages du reaganisme à l’ouvriérisme social, ne serait pas fortuite.

Andreas Behring Breivik, qui a là aussi fait preuve de l’intelligence propre aux grands psychopathes, s’est rendu aux premières sommations. Il y aura donc un procès. On y rappellera sans doute, pour qu’il n’y ait pas eu près de cent morts pour rien, que selon le mot de Milton Friedman, « les idées ont des conséquences ».

Voyage au bout de la droite

Price: ---

0 used & new available from