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Muray, encore une fois

Philippe Muray

Comment renouveler la prose sur Philippe Muray dans Causeur ? A force de contrepieds systématiques, l’antifestivisme vire parfois à l’exercice rituel. Dénoncer un Empire du bien aux contours flous, faire comparaître mutins et matons de Panurge au tribunal du conformisme sert trop souvent de rhétorique facile à une « réacosphère » en mal d’ennemis qui se cabre dès qu’une poignée de syndicalistes réagissent collectivement à un plan social.

Il serait pourtant aussi injuste de réduire cette œuvre riche et protéiforme à une suite de bons mots et de postures réactives, que de résumer la prose célinienne à ses points de suspension. Dans le numéro spécial de Causeur magazine consacré à Muray, Bruno Maillé avait poussé le bouchon un chouïa plus loin en imaginant un monde uniformément murayen où les Exorcismes spirituels seraient appris sous les préaux et célébrés par l’anticonformisme d’Etat.

Or, après le succès inattendu des lectures de Muray par Fabrice Luchini, l’engouement tardif autour du médecin légiste de l’Histoire pose la question de sa postérité. Le relire sans le trahir, débusquer les aspérités et lignes de fuite d’une pensée qui s’échappe dès qu’on croit l’avoir cernée, en traquer les paradoxes : voici le défi insensé que se sont lancés une quarantaine de tisserands des lettres penchés sur le suaire du grand Muray. Ce travail d’orfèvre donne une somme de 700 pages sobrement intitulée Philippe Muray, codirigée aux éditions du Cerf par Maxence Caron et notre confrère Jacques de Guillebon.

Parmi les quelques quarante contributeurs, on trouve une escouade de fieffés réactionnaires honnis par Daniel Lindenberg, dont le large spectre va de la Nouvelle Droite (Arnaud Guyot-Jeannin) à la gauche altergaulliste (Benoît Duteurtre), avec quelques incursions libertariennes, le reste de l’équipe étant composé d’Eric Zemmour, Paul-Marie Coûteaux, Lakis Proguidis de L’Atelier du Roman, Jean Clair, Pierre-André Taguieff et Chantal Delsol. Quelques « causeurs » comme François Taillandier, François-Xavier Ajavon, Bruno Maillé, Tancrède Josserand et bien sûr Jacques de Guillebon complètent la distribution iconoclaste que méritait le « misanthropologue du monde moderne ».

Outre un entretien au long cours avec Fabrice Luchini, on retiendra de cet imposant volume un foisonnement intellectuel qui ne sombre jamais dans le style obtus de certaines officines universitaires. Par le plus pur arbitraire, notre promenade murayenne commencera par les Entretiens avec le professeur M imaginés par l’ingénieux Pierre Chalmin. On se plongera avec gourmandise dans ce dialogue aux enfers entre Muray et Destouches qui imprime la veine célinienne dans les saillies du premier : « Toute votre œuvre est un bateau qui tangue a bord duquel vous servez au lecteur les déchets de l’universel malheur » résume l’auteur de Céline en persiflant : « Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, elle se berce de l’illusion qu’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie ».

Nous entrerons ensuite dans le vif du sujet, avec une partie entière dédiée au XIXe siècle à travers les âges (1984), ouvrage fondateur de Muray par trop fréquemment occulté. Alexandre de Vitry, déjà auteur de L’invention de Philippe Muray, y bat en brèche le mythe des deux Muray et dévoile les éléments de continuité entre le compagnon de route de Sollers et Henric à Tel Quel, et le supposé réac de droite d’Après l’Histoire. Homodixneuviemis préfigurait bien des travers de son descendant Homo festivus, notamment par l’illusion lyrique d’un sujet autofondé dont le grégarisme serait la manifestation phénoménale. Avec force références bibliographiques, Vitry retrace la genèse et les étapes de l’ambition murayenne jamais démentie de vouloir reconstituer la totalité d’un univers de sens, tel le Balzac de La Comédie Humaine auquel Muray se réfère à maintes reprises.

Sans concessions, Jacques de Guillebon explore l’objet « XIXe siècle » conceptualisé par Muray. En Muray, il perçoit un « jésuite libéral » niché au fond de son âme baroque hantée par les racines occultistes du socialisme, rétive aux mirages collectivistes, mais qui ignore le romantisme allemand et rechigne à remonter le fil de la modernité jusqu’aux racines de la Renaissance. A en croire l’auteur de L’anarchisme chrétien, Muray serait un Loyola des lettres jonglant entre deux dérisions, ne cédant jamais à la trivialité romanesque nécessaire à tout bon roman. On ferme ! et Roues carrées n’atteignent pas, en effet, la virtuosité stylistique de ses essais.

Avant de renouer avec Muray lui-même, en absorbant un des volumes édités aux Belles Lettres, nous ferons un détour par l’art contemporain à travers l’un des articles les plus déroutants du recueil pour qui ne parcourt pas les salles de vente néo-conceptuelles. La peintre et graveuse Aude de Kerros aurait pu titrer son article « Dzerjinski à la Fiac ! » tant son voyage dans l’Empire du Bien post-esthétique rappelle les plus belles heures de la Tchéka. On y apprend que depuis la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture, des « inspecteurs de la création » assurent le « commerce triangulaire » entre l’hexagone et les salles de marchés new yorkaises, gaspillant l’argent du contribuable au service de leur conception étriquée de l’art.

Faute d’espace, nous ne citerons pas les dizaines de contributions qui donnent tout son brio à l’ouvrage collectif du Cerf. Les lecteurs – heureusement, de plus en plus nombreux- de Philippe Muray se délecteront enfin des quatre textes inédits exhumés des archives murayennes.

Devant le mélange de tragique et de farce qui caractérise l’époque, la fielleuse Adresse au petit homme nous fera conclure ce billet avec brio. Laissons la parole finale à Muray invectivant son voisin de chambrée post-humain : « Sale emmerdeur vertueux (…) Tu travailles dans toutes les directions à laver tous les cerveaux ; en ce moment, tu t’attaques aux habitants des anciens pays de l’Est, ainsi qu’à ceux de l’Europe du Sud ; mais tu fais aussi des raids sur les Arabes, et tu multiplieras ces raids, car les Arabes, en fait d’image et de ressemblance, sont encore loin du compte (…) Tu es, petit homme, une vraie salope qu’il sera délassant, un jour, d’enculer, de boxer, de désosser, de découper en rondelles ». Sic transit gloria mundi…

Philippe Muray, Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Editions du Cerf.

 

Toujours en vente dans la rubrique Kiosque : Causeur N°27 ; 4,50 €


Lire Sagan à Brive

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J’ai trouvé Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C’est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion, achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l’ai lu lundi après-midi, dans une chaise longue, à l’ombre d’un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C’est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L’action est censée se passer en 1967. Ce n’est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand, dans un roman rencontré par hasard, vous lisez le nom d’une ville qui n’est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité. Vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l’eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant des plus plaisants. Une parenthèse d’apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l’aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.

Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d’Eluard, comme, si je ne m’abuse, Bonjour tristesse.
C’est une histoire d’amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu’il y a de bien chez Françoise Sagan, c’est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu’il fait mauvais temps, que c’est bien dommage mais qu’on n’y peut rien. Le contraire d’un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s’appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d’une dépression nerveuse. Apparemment, 1967, c’est le moment où l’on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c’est un phénomène « de société » assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de La Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L’absence de goût, d’énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l’on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).

Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l’on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C’est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d’époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux, il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu’il ne s’inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c’était quand même moins violent qu’en 2012.

A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n’aime que la pêche et la télévision. Comme il n’y avait encore qu’une chaine, il va plus souvent à la pêche qu’il ne regarde la télévision, ce qui en fait un homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait : autre détail d’époque. Il n’y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L’intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l’opposition Paris Province dans une célébration de l’une contre l’autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c’est l’extrême clarté et l’extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature et ailleurs.

Gilles va rencontrer la femme d’un notable, Nathalie. C’est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n’est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c’est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera de faire régulièrement l’amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l’été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d’éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée : « Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l’odeur de l’herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie. » Vous aurez beau dire, « la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie », il y a pas mal d’écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l’adjectif « étrange » placé là.
A la fin, Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris, elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque).

Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu’il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s’en aperçoit avec son ami presque immédiatement. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d’hôtel avec du gardénal (détail d’époque, encore). Le mot d’adieu: « Tu n’y es pour rien ; mon chéri. J’ai toujours été un peu exaltée et je n’avais jamais aimé que toi. »
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu’à Madame Bovary.

Dans Un peu de soleil dans l’eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l’incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.

Donna Summer est morte : God can dance

La disparition avant hier de celle qui fût et demeurera « la reine du Disco » donne lieu à des nostalgies souvent réductrices, mais aussi à de jolis papiers tels celui de Valérie Duponchelle dans Le Figaro.

Egérie des pistes de danse depuis 1975, l’artiste a enflammé toute une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Libérée en l’église où elle chantait du gospel, sa voix d’une parfaite suavité constitua la ligne de force de son existence, son don et l’arme la plus douce pour traverser la vie de manière improbable, légèrement en marge de l’époque : elle ne vécut ni son rêve de constituer un « girl group » ni celui de participer à la comédie musicale Hair. Mais, retenue pour la version allemande, elle sut charmer sa destinée en imposant à l’inventeur du disco Giorgio Moroder ses propres paroles sur un morceau instrumental qui deviendrait le très explicite Love to love you baby[1. Marc Cohen me rappelle que I Feel Love restera sans aucun doute comme le plus bel hommage rendu à Kraftwerk. J’y ajouterai que tous les vrais bons métalleux sont reconnaissants à la diva disparue].

La contribution au siècle de cette pure incarnation de la féminité à la sensualité intégrale et contagieuse ne se résume pourtant pas à l’hédonisme des années soixante-dix que ses feulements, râles, cris et chuchotements célébraient d’un continent l’autre comme une vague de plaisir bousculant les anathèmes puritains. Woodstock, le Flower Power le mouvement Hippie avaient déjà affublé l’érotisme de son lot de slogans et d’injonctions à jouir.

Donna Summer, elle, l’aura toujours malicieusement et intégralement magnifié. C’est moins en terme de simple « libération des mœurs » – triste nostalgie des échanges corporels politiques – qu’en femme libre et fragilement accomplie qu’elle tendit ses longs bras à un monde enchanté par ses propres frasques, chaloupant des hanches et des épaules, plus près de la figure d’une généreuse Madone que de celle d’une prêtresse hédoniste. Chrétienne, gageons qu’elle aura gagné le paradis en un tour de hanche, et que, s’il existe, Dieu peut dorénavant danser.

Causeur 47 est arrivé !

Tout arrive, y compris, parfois, ce qui était prévu. Et c’est ainsi que qui-vous-savez fut élu président où-vous-savez . Et à Causeur, comme ailleurs, comme en témoigne le copieux dossier de ce numéro 47, ça ne laisse personne indifférent. Quoique, à la réflexion, on ne peut pas dire que notre ami Guillebon, redoutait ce résultat-là, ni aucun autre, de fait.

Quant aux autres auteurs, vous y retrouverez la polyphonie chère à notre cœur. Jérôme Leroy bat le record absolu de vitesse des déçus du hollandisme et se sent déjà pousser des cornes. Moins pessimiste, mais pas moins aux aguets, Laurent Bouvet enjoint le président et tout son camp à ne pas céder sur l’Europe et ne pas tourner les dos aux classes populaires, une fois fermés les bureaux de votes. Pendant ce temps Gil Mihaely est d’humeur narquoise, et constate que les Français ont sanctionné, un rien hypocrites, un président qui ne l’était pas assez, surtout quand il s’agissait de pouvoir et d’argent. Un sortant dont Elisabeth Lévy n’a pas apprécié, mais alors pas du tout, qu’on lui serve la dernière des mufleries en guise d’hommage à l’occasion de la cérémonie de passation de pouvoirs à l’Elysée : « Après avoir insulté son prédécesseur, François Hollande a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ère de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar ». On laissera le mot de la fin à François-Xavier Ajavon pour qui la principale innovation de cette campagne aura été, pour des millions de Français, la découverte du mot « anaphore ».

L’autre événement de ce scrutin, c’est bien sûr le score jamais vu de Marine Le Pen, dont l’ombre plane assurément sur la victoire de la gauche à la présidentielle, à laquelle ses électeurs ont significativement contribué. Et il n’est pas impossible que ce scénario se répète, en plus spectaculaire, aux législatives. Voilà ce que nous en dit Elisabeth, qui l’a interviewée avec Gil pour ce numéro 47 : « Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ».

Sinon comme d’habitude, ce numéro vous emmènera en terre inconnue, depuis le Guantanamo afghan jusqu’au coulisses de Médiapart, et les pages cultures vous réservent une surprise : un dossier consacré, sous la direction de Jérôme Leroy, à la grosse polémique littéraire et politique du moment, la première édition de Drieu La Rochelle en Pléiade. Fallait-il, fallait-il pas ? Y’a comme du dissensus dans l’air, chouette alors !

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Voilà au moins une proposition qui mettra tout le monde d’accord, et qu’il ne faut trop attendre pour saisir, car dès lundi, suite à une augmentation de la pagination, les tarifs de l’abonnement classique augmenteront modérément. Le changement, vous savez…

Juppé et Vallaud-Belkacem : tous aux abris !

« Tout ministre battu aux législatives ne sera pas reconduit » a énoncé Jean-Marc Ayrault dans la continuité de la règle non écrite qui fut celle de son prédécesseur à Matignon, un certain François Fillon, disparu des écrans radars en début de semaine[1. Pour rendre à César ce qui est à César sans égarer le lecteur, précisons que cette règle est appelée « jusrisprudence Juppé » depuis 1995.]. Cet axiome veut que l’élection d’un ministre nommé ait valeur d’investiture démocratique, a naguère coûté très cher à l’éphémère ministre d’Etat à l’environnement Alain Juppé. En 2007, à la surprise générale, le polytraumatisé de la droite avait été battu par Michèle Delaunay, récemment promue ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance.

Depuis, Juppé a beau avoir été réélu maire de Bordeaux en 2008, le fort ancrage à gauche de sa circonscription bordelaise, où François Hollande a réuni 57,18 % des voix le 6 mai, ne s’est pas démenti. Courageux mais pas téméraire, l’ancien locataire du quai d’Orsay préfère aujourd’hui éviter cette bataille perdue d’avance pour briguer la présidence de l’UMP en gardant son capital politique intact. Messieurs Copé et Fillon sont prévenus : l’ancien premier ministre de Jacques Chirac n’entend pas signer pour une troisième traversée du désert.

A gauche aussi, la sentence de François Fillon remise au goût du jour par Jean-Marc Ayrault douche certaines velléités électives. Ainsi de la porte-parole et benjamine du gouvernement Najat-Vallaud Belkacem, par ailleurs conseillère municipale lyonnaise, qui abandonne sa circonscription acquise à la droite. Dans la « quatrième du Rhône », comme disent les esprits rompus à la mécanique électorale, le président sortant Sarkozy avait totalisé non moins que 53,88 % des suffrages, soit plus de cinq points au-dessus de sa moyenne nationale. Dans ces conditions, on comprend que la ministre aux droits de femmes veuille se consacrer de toute urgence à sa tâche ministérielle, notamment pour concocter un projet de loi contre le harcèlement sexuel[2. L’ancien texte ayant été abrogé par un Conseil Constitutionnel trop tatillon. Il paraît que définir le harcèlement par le harcèlement était juridiquement troup flou. Quels pinailleurs ces Sages !] que les futurs députés mâles voteront avec toute la componction nécessaire. Entre une tâche si impérieuse et la vague promesse d’un strapontin à l’Assemblée, le choix a été apparemment vite vu.

Juppé à l’UMP, Vallaut-Belkacem au PS : deux stratégies de fuite parallèles, deux contextes locaux diamétralement différents nous prouvant que le courage n’attend ni le nombre des années, ni l’écusson partisan. Bref, que l’on soit un vieux briscard de la droite post-gaulliste ou une jeune pousse post-socialiste, la politique a ses raisons…

Je me trompe ou était-ce un ancien ministre de la Justice qui lança la formule : « de l’audace, de l’audace, et encore de l’audace » ? O tempora, o mores !

* Droits photo : Ségolène Royal

Médaille d’or pour jeux d’argent

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Chacun sait que La Française des Jeux est une mécanique particulièrement élaborée dont la principale utilité pour l’Etat est de récupérer d’une main tout ce qu’il a donné de l’autre en matière de prestations sociales pour le lumpen prolétariat et autres laissés-pour-compte de la mondialisation heureuse. Ceux qui ont vu, dans les troquets de zones suburbaines, dès 9 heures du matin, des familles entières sécher leur RSA devant un demi déjà éventé, les yeux fixés sur un moniteur annonçant à intervalles réguliers les résultats du Rapido ou bien une mamie dépenser la moitié de son minimum vieillesse en remplissant d’une main tremblante des dizaines de bulletins de loto comprennent de quoi je parle.

La Française des jeux, cependant, comme tout organisme dont le but principal est de faire le maximum de pognon en misant sur le désespoir économique avec des rêves frelatés de fortune miraculeuse, se doit d’être à la pointe du progrès et de l’actualité. C’est pourquoi, selon ses propres termes, elle vient de lancer « un jeu de grattage éphémère ».

On pourrait y voir une connotation érotique, c’est juste tristement cynique. S’avisant que les J.O de Londres s’approchent à grand pas, elle a lancé un jeu sur ce thème tout en communiquant sans rire sur le fait que cela servira à soutenir financièrement l’équipe de France. On peut penser que les athlètes s’y retrouveront un peu mais que la médaille d’or de la rentabilité sera pour La Française des jeux elle-même. Mais enfin, n’hésitez pas à gratter : Pierre de Coubertin, chantre de l’olympisme désintéressé ne disait-il pas : « L’essentiel, c’est de participer. »

Martine Aubry, l’absente

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. L’absence de Martine l’orgueilleuse – repliée pour l’instant à la tête du PS et dans sa mairie de Lille – du gouvernement Hollande est un signe plutôt inquiétant pour ceux qui espéraient que le nouveau président se souvienne qu’il était de gauche, entendons d’une gauche cherchant à rompre concrètement avec la politique actuellement mise à l’œuvre en Europe. Une politique qui consiste, avant tout, à mettre en conformité les Etats, comme on met en conformité le système électrique d’une vieille maison, avec les exigences des marchés.

Le satisfecit récent accordé par le FMI à Mario Monti, président du conseil italien et chef d’un gouvernement technique non élu indique bien qui aujourd’hui le pouvoir sur ces employés du mois de la Finance que deviennent les chefs d’Etats ou de gouvernement. Martine Aubry, certes, aurait tous les défauts aussi bien aux yeux de ses petits camarades socialistes que de la droite. Elle serait autoritaire, cassante, elle aurait pratiquement volé le PS à Ségolène Royal en trafiquant les élections internes et dans le même temps, pour la droite, elle serait pratiquement la bolchévique du parti, incarnant une ligne dure au PS (pour autant qu’il y ait encore une ligne dure dans ce parti). Et aujourd’hui, elle aurait été trop fière pour devenir autre chose que chef du gouvernement, après en avoir été la numéro 2 sous Jospin.

A part avec Benoît Hamon, relégué au ministère de l’économie sociale et solidaire qui fut son fidèle porte-parole au PS et son premier lieutenant lors des primaires de 2011, il semblerait bien que la ligne Aubry ait disparu des écrans radar de ce gouvernement présenté comme un mécanique de haute précision réussissant l’exploit en 34 noms de satisfaire aux exigences des partenaires[1. Pour l’instant, et contrairement à ce que les mauvaises langues laissaient entendre, le Front de Gauche n’est pas allé à la soupe.], des sensibilités du PS, de la parité, de la diversité et des territoires. Comme si la composition d’une équipe de combat était avant tout un concours de beauté du politiquement correct.

Martine Aubry n’est pas aimée, ça c’est sûr, et pour une raison simple, c’est qu’elle croit encore à la politique.
Soyons bien clairs, pour être Lillois, je sais qu’elle est à peine moins dure avec ses partenaires communistes qu’elle ne l’est avec la droite. Et qu’entre les deux tours des municipales de 2008, contrairement à ses promesses faites sur sa gauche, et alors que sa réélection au Beffroi était d’ores et déjà rassurée, elle n’a pas hésité à fusionner avec le Modem dont elle n’avait pas besoin, histoire de s’assurer une majorité triomphale.

Soyons bien clairs également : si l’on garde un souvenir de son passage au gouvernement Jospin, c’est parce qu’elle fut la seule à avoir le courage de réformer contre le sens du vent. Il faudrait rappeler que réforme, avant que le mot ne soit récupéré par la novlangue libérale, ne signifiait pas régression. Les 35 heures et les emplois jeunes, c’est elle.
Dans le dictionnaire des idées reçues des économistes dominants (ceux qui causent dans le poste), les 35 heures sont une « aberrration » Pensez à le prononcer avec au moins trois ou quatre R comme le regretté patron du Medef, le baron Seillière.

A propos des 35 heures, remarquons deux choses : quels qu’aient été leurs défauts d’application, elles n’auront pas coûté plus cher que les heures supplémentaires défiscalisées, qui obéissent à la philosophie inverse. Et puis, si c’était si nul que ça, pourquoi le précédent gouvernement, tout en les vidant de leur substance, n’a jamais osé leur donner le coup de grâce ? C’est qu’il ne fallait pas fâcher une clientèle de cadres qui profitent bien des RTT mais aussi et surtout qu’un tel symbole, dans une société « que le travail quitte », aurait été un peu lourd à porter. Les 35 heures n’ont pas profité comme elles l’auraient dû au plus modestes ? C’est évident. Mais elles allaient dans le sens de l’histoire, une histoire qui a vu, par l’effort de génération de travailleurs, les gains de productivité bondir de manière spectaculaire depuis la révolution industrielle alors qu’on ne travaille à peine dix heures de moins depuis un siècle. Non seulement ces gains de productivité n’ont pas été redistribués sous formes de salaires mais ils ne l’ont pas été sous forme de temps (on les a même rognés avec le passage de l’age de la retraite à 62 ans). Pour voir l’absurdité du mécanisme, sa cruauté aussi, on pourra se reporter à un texte du XIXème siècle dont il fut déjà question ici, Le droit à la paresse de Paul Lafargue.

Qui plus est, Martine Aubry reste la femme la plus calomniée de France par une certaine droite qui colporte l’histoire des piscines à horaires islamiques, erreur qui n’aura duré que quelques mois, s’amuse à la dire alcoolique, présente comme vrai des montages photos la montrant en burqua, met en cause son mari qui ne fit que dire le droit quand de jeunes khâgneuses arrivèrent dans une prépa lilloise avec un foulard au début des années 90[2. Se poser, une de ces jours, la question de pourquoi à cette époque, cette revendication ne fut pas le fruit de manipulations « barbues » mais de filles qui avaient été l’exemple même de l’élitisme républicain. Mais c’est une autre histoire.].

L’absence d’Aubry au gouvernement devrait donc rassurer la droite qui a la fâcheuse habitude, depuis Roger Salengro, à pousser les maires de Lille au suicide à force de mensonges. En revanche, elle peut inquiéter la gauche de gauche, si je puis dire. Car ce gouvernement-là est social-libéral. Clairement. Définitivement.

Croissance : Angela contre les angélistes

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Il y a encore quelques jours, un clandestin fraîchement débarqué en France aurait pu croire que la croissance était un crime odieux sévèrement puni par la loi et que le seul fait de prononcer ce mot pouvait attirer de graves ennuis. Et puis le changement vint et, tout d’un coup, les gens n’ont plus que le mot « croissance » à la bouche. En revanche, parler de rigueur voire d’austérité est devenu sacrilège.

Rétrospectivement, cela permet de comprendre l’une des bizarreries de l’ancien régime sarkozyste. Le mot « rigueur » y était tabou. Cette étrangeté donnait lieu à un jeu amusant qui n’est pas sans rappeler le « ni oui ni non » : d’un côté les journalistes essaient de faire dire à un ministre que le gouvernement mène une politique de rigueur, de l’autre leur victime emploie tous les synonymes possibles pour, en même temps, expliquer que les caisses sont vides et le pays au fond du trou sans jamais prononcer le mot fatidique. Cela a permis à France24 d’annoncer en juin 2010 un incroyable scoop : Claude Guéant avait prononcé le mot interdit dans une interview au Financial Times ! Ceux qui connaissent les règles du « ni oui ni non » savent s’il est permis de prononcer le mot qui tue dans une langue étrangère.

Depuis, le couple infernal « rigueur/relance » a été remplacé par « croissance/austérité » et ç’aura été un double succès du candidat Hollande de s’approprier le premier, plein d’espoir, et de coller à son adversaire le second, menaçant et sourcilleux. Ce genre de manœuvre de propagande est bien évidemment de bonne guerre, d’autres l’ont fait avec les termes « patriote », « sécurité » ou « amour de la France ». Le problème ne porte donc pas sur l’utilisation de tel ou tel mot mais sur le sens qu’on lui donne. En réalité, aucun gouvernement ne s’est prononcé contre la croissance. Personne, hormis quelques Khmers Verts, ne prêche la décroissance. Le vrai débat n’a pas porté sur l’accroissement du PIB mais plutôt sur la meilleure manière d’y arriver, sachant que la plupart des économies européennes sont surendettées. Pour schématiser, deux propositions sont sur la table. François Hollande et d’autres proposent d’injecter de l’argent dans les budgets étatiques et européens pour créer une demande privée (essentiellement par les allocations et les salaires des fonctionnaires) et publique (projets d’infrastructure, recherche et développement). Le point faible de cette option est son financement : les Etats étant, justement, trop endettés, il faut alors créer de la monnaie. Peu importe comment on habille cette mesure, on doit alors faire marcher la planche à billets.

Dans le camp d’en face, la chancelière Merkel (plus exactement la CDU et ses alliés du Parti Libéral Démocrate) rappelle que ce remède risque d’être plus grave que la maladie – certes très préoccupante – dont souffrent la plupart des membres de la zone euro. Aujourd’hui, les traités européens sur la Banque Centrale interdisent un prêt direct aux gouvernements. La BCE prête aux banques privées qui prêtent à leur tour aux trésors en prélevant une commission au passage. Plusieurs acteurs politiques, de Mélenchon à Marine le Pen en passant par Nicolas Dupont-Aignan et Arnaud Montebourg, s’insurgent contre cette pratique qui enrichit les banques intermédiaires et souhaiteraient donc revenir à la situation qui prévalait avant les années 1970. Cette proposition semble tomber sous le sens… Mais l’une des conclusions – généralement admises – de la crise des années 1970, celle-là même qui a mis fin aux Trente glorieuses, était que les politiques abusent lorsqu’ils peuvent créer de la monnaie à volonté et arroser leurs électeurs en utilisant la planche à billets. Et voilà comment on a obéré l’avenir d’un continent pour gagner les cantonales à Brest ou à Dortmund.

Il y a une trentaine d’années, tels des obèses posant un cadenas sur leur garde-manger, les politiques ont décidé de confier aux marchés et aux acteurs privés le soin de fixer le prix de l’argent afin de rationaliser son utilisation. Aujourd’hui, leurs héritiers crient au scandale en pointant (avec raison) les énormes défaillances du système bancaire mondial et demandent (de leur confier (de nouveau) les clés de la planche à billets.

Les plus obtus des libéraux sont bien sûrs grotesques quand ils évoquent, à chaque fois qu’on veut tempérer l’orthodoxie monétaire de Francfort, le sceptre d’une inflation à trois chiffres telle que l’a connue l’Allemagne dans les années 20. Est-ce cependant une raison suffisante pour retrouver l’inflation à deux chiffres des années 70 ?

*Photo : Robin Hood Tax

Confessions sans absolutions

2

1. Jean-Jacques Rousseau et le Tea Party

Consulter la presse donne un vernis de culture, ce qui est encore préférable à une absence de culture. Ainsi, j’apprends ce 12 mars 2012 la naissance d’un de mes compatriotes : Jean-Jacques Rousseau. Trois cents ans déjà qu’il poursuit inlassablement son chemin entre Confessions et Contrat social. Le Rousseau que je préfère est celui des Rêveries du promeneur solitaire.

Il serait très étonné d’apprendre qu’aujourd’hui, aux États-Unis, il est beaucoup plus lu et étudié que ne le sont Diderot et Voltaire. Et surtout qu’il inspire le Tea Party. Benjamin Barber, spécialiste américain de Rousseau, établit un parallèle entre les critiques formulées par les adeptes du Tea Party à l’encontre de Hollywood et de Madison Avenue et celles que formulait Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert à propos du théâtre qui corrompait en son temps la république calviniste.[access capability= »lire_inedits »]

Toujours selon Benjamin Barber, à l’instar du Tea Party qui fustige les élites, Rousseau dénonçait la haute culture comme une forme de corruption. « Les partisans du Tea Party, poursuit Benjamin Barber, sont très critiques face à la concentration du pouvoir, ainsi que des grandes agglomérations comme New York ou Los Angeles. Ce qu’ils déclarent à ce sujet, c’est ce que disait Rousseau au sujet de Paris ou de Londres. »

Quant aux progrès technologiques qui permettent de voir des films toute la journée ou de rester branchés sur l’actualité, Rousseau rétorquerait qu’il ne voit là qu’une forme de séduction du diable. Non aux divertissements, oui à la rêverie. À ce propos, vous souvenez-vous de la première phrase des Rêveries du promeneur solitaire, et y en a-t-il de plus belles ? « Me voici donc seul sur la Terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »

Cette nouvelle jeunesse de Rousseau est saluée comme il se doit dans Le Temps, quotidien genevois qui, comme Rousseau, pense que la démocratie ne peut fonctionner qu’avec des citoyens éduqués et que c’est sans doute une des raisons pour lesquelles elle connaît de tels ratés en France.

2. De la littérature considérée comme une tauromachie

De Rousseau à Michel Leiris, il n’y a qu’un pas et nombreux sont ceux qui l’ont franchi en découvrant L’Âge d’homme autour de leur vingtième année. Inutile de préciser que ce fut mon cas.

Michel Leiris, ethnologue et écrivain, avait 34 ans lorsqu’il entreprit de faire le portrait le plus ressemblant du personnage qu’il était alors. Il escomptait que la lucidité exemplaire dont il saurait faire preuve compenserait sa médiocrité en tant que modèle. Nous fûmes nombreux à l’imiter : après tout, chacun a besoin d’être absous. Et il n’y a rien de tel que les confessions, surtout si elles respectent la règle de dire toute la vérité et rien que la vérité, pour y parvenir. Mieux encore, maintenant que la littérature est moins vue sous l’angle de la création que sous celui de l’expression − la seule question qui intéresse encore : quel monstre se cache derrière l’œuvre ? − tout nous incitait à nous lancer dans cette entreprise improbable. Si ce n’est pas pour parler de soi, à quoi bon écrire ? Enfin, comment ne pas éprouver un sentiment de complicité avec Michel Leiris quand il notait : « Le peu de livres que j’ai publiés ne m’a valu aucune notoriété. Je ne m’en plains pas, non plus que je ne m’en vante, ayant une même horreur du genre écrivain à succès que du genre poète méconnu » ?

Ce qui m’avait le plus enchanté dans ma lecture de L’Âge d’homme, c’était, dès les premières pages, d’apprendre le dégoût que porte l’auteur aux femmes enceintes et sa franche répugnance à l’égard des nouveau-nés. Sans doute aurait-il répondu oui à la question que se posent aujourd’hui les chercheurs en bio-éthique : a-t-on le droit de tuer un nouveau-né ? Je signale en passant que la légalisation de l’infanticide existe déjà en Hollande. J’avais comme Michel Leiris − et j’ai toujours, même si l’occasion m’en est moins souvent donnée − l’impossibilité de faire l’amour si, accomplissant cet acte, je le considérais autrement que comme stérile et sans rien de commun avec la fécondité.

À la fin de sa vie, Michel Leiris avait poursuivi cet art de la littérature considérée comme une tauromachie sous forme d’aphorismes dans un petit livre méconnu : Images de marque (éd. Le Temps qu’il fait). Sans la moindre complaisance et avec une ironie impitoyable, il se définissait comme « un enquiquineur qui se prend pour un monstre sacré ». Ou comme un conquérant qui n’a pour territoire que le désert. Il disait volontiers de lui qu’il était un suicidaire que seule sa crainte vertigineuse de la mort incitait et retenait à la fois. Un aveu qui me touche d’autant plus que je suis dans le même cas de figure,

3. Le corps invincible à l’ère du Viagra

Autre aveu de Michel Leiris, d’autant plus troublant qu’il n’a pas dépassé la quarantaine quand il écrit ceci : « J’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes. »

Évidemment, à l’ère du Viagra, ce genre de propos sonne étrangement : la sexualité, qui impliquait auparavant une part de trouble et d’incertitude, est perçue différemment. Non plus comme une liberté ou comme une agonie, mais comme appartenant à un corps inédit dans l’histoire de l’humanité, un corps qui se vit et se sent invincible. Le premier philosophe à s’être penché sur cette métamorphose n’est autre que Robert Redeker dans son étude « Le mirage immortaliste du Viagra » parue dans le numéro 2 de l’excellente revue Kitej. À ceux qui, comme moi, l’ignorent, je rappelle que Kitej est une ville russe proche de Nijni Novgorod, accessible uniquement à celles et à ceux qui sont purs de corps et d’esprit, ce qui m’interdit à tout jamais de découvrir cette Atlantide russe.

Robert Redeker observe une étrange similitude entre le corps au temps du Viagra, le cinéma pornographique, la publicité et le sport-spectacle. Il n’est pas loin de penser que la sexualité assistée par le Viagra est le tombeau de l’âme et du moi. « L’utopie adhérente au Viagra et à la nouvelle cosmétique féminine, écrit-il, est celle d’une immortalité immanente et non pas transcendante, comme l’est la vie éternelle décrite par saint Augustin au dernier livre de La Cité de Dieu. C’est une immortalité obtenue par l’industrie, non par l’effort spirituel. »

Saint Augustin, Rousseau, Leiris : qu’auraient-ils pensé de cette mutation de l’homme en Egobody ? Le seul écrivain, à ma connaissance, à avoir vécu et retransmis littérairement cette métamorphose n’est autre que mon ami Serge Doubrovsky. Avec l’Egobody débute l’ère de l’autofiction. Voilà qui laisserait Michel Leiris perplexe et le conforterait dans sa certitude d’être un antédiluvien déboussolé qui ne se berce plus qu’au son des musiques que son passé lui fait entendre. Le temps de la rêverie s’achèverait-il ?[/access]

*Photo : formatted_dad

Muray, encore une fois

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Philippe Muray

Comment renouveler la prose sur Philippe Muray dans Causeur ? A force de contrepieds systématiques, l’antifestivisme vire parfois à l’exercice rituel. Dénoncer un Empire du bien aux contours flous, faire comparaître mutins et matons de Panurge au tribunal du conformisme sert trop souvent de rhétorique facile à une « réacosphère » en mal d’ennemis qui se cabre dès qu’une poignée de syndicalistes réagissent collectivement à un plan social.

Il serait pourtant aussi injuste de réduire cette œuvre riche et protéiforme à une suite de bons mots et de postures réactives, que de résumer la prose célinienne à ses points de suspension. Dans le numéro spécial de Causeur magazine consacré à Muray, Bruno Maillé avait poussé le bouchon un chouïa plus loin en imaginant un monde uniformément murayen où les Exorcismes spirituels seraient appris sous les préaux et célébrés par l’anticonformisme d’Etat.

Or, après le succès inattendu des lectures de Muray par Fabrice Luchini, l’engouement tardif autour du médecin légiste de l’Histoire pose la question de sa postérité. Le relire sans le trahir, débusquer les aspérités et lignes de fuite d’une pensée qui s’échappe dès qu’on croit l’avoir cernée, en traquer les paradoxes : voici le défi insensé que se sont lancés une quarantaine de tisserands des lettres penchés sur le suaire du grand Muray. Ce travail d’orfèvre donne une somme de 700 pages sobrement intitulée Philippe Muray, codirigée aux éditions du Cerf par Maxence Caron et notre confrère Jacques de Guillebon.

Parmi les quelques quarante contributeurs, on trouve une escouade de fieffés réactionnaires honnis par Daniel Lindenberg, dont le large spectre va de la Nouvelle Droite (Arnaud Guyot-Jeannin) à la gauche altergaulliste (Benoît Duteurtre), avec quelques incursions libertariennes, le reste de l’équipe étant composé d’Eric Zemmour, Paul-Marie Coûteaux, Lakis Proguidis de L’Atelier du Roman, Jean Clair, Pierre-André Taguieff et Chantal Delsol. Quelques « causeurs » comme François Taillandier, François-Xavier Ajavon, Bruno Maillé, Tancrède Josserand et bien sûr Jacques de Guillebon complètent la distribution iconoclaste que méritait le « misanthropologue du monde moderne ».

Outre un entretien au long cours avec Fabrice Luchini, on retiendra de cet imposant volume un foisonnement intellectuel qui ne sombre jamais dans le style obtus de certaines officines universitaires. Par le plus pur arbitraire, notre promenade murayenne commencera par les Entretiens avec le professeur M imaginés par l’ingénieux Pierre Chalmin. On se plongera avec gourmandise dans ce dialogue aux enfers entre Muray et Destouches qui imprime la veine célinienne dans les saillies du premier : « Toute votre œuvre est un bateau qui tangue a bord duquel vous servez au lecteur les déchets de l’universel malheur » résume l’auteur de Céline en persiflant : « Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, elle se berce de l’illusion qu’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie ».

Nous entrerons ensuite dans le vif du sujet, avec une partie entière dédiée au XIXe siècle à travers les âges (1984), ouvrage fondateur de Muray par trop fréquemment occulté. Alexandre de Vitry, déjà auteur de L’invention de Philippe Muray, y bat en brèche le mythe des deux Muray et dévoile les éléments de continuité entre le compagnon de route de Sollers et Henric à Tel Quel, et le supposé réac de droite d’Après l’Histoire. Homodixneuviemis préfigurait bien des travers de son descendant Homo festivus, notamment par l’illusion lyrique d’un sujet autofondé dont le grégarisme serait la manifestation phénoménale. Avec force références bibliographiques, Vitry retrace la genèse et les étapes de l’ambition murayenne jamais démentie de vouloir reconstituer la totalité d’un univers de sens, tel le Balzac de La Comédie Humaine auquel Muray se réfère à maintes reprises.

Sans concessions, Jacques de Guillebon explore l’objet « XIXe siècle » conceptualisé par Muray. En Muray, il perçoit un « jésuite libéral » niché au fond de son âme baroque hantée par les racines occultistes du socialisme, rétive aux mirages collectivistes, mais qui ignore le romantisme allemand et rechigne à remonter le fil de la modernité jusqu’aux racines de la Renaissance. A en croire l’auteur de L’anarchisme chrétien, Muray serait un Loyola des lettres jonglant entre deux dérisions, ne cédant jamais à la trivialité romanesque nécessaire à tout bon roman. On ferme ! et Roues carrées n’atteignent pas, en effet, la virtuosité stylistique de ses essais.

Avant de renouer avec Muray lui-même, en absorbant un des volumes édités aux Belles Lettres, nous ferons un détour par l’art contemporain à travers l’un des articles les plus déroutants du recueil pour qui ne parcourt pas les salles de vente néo-conceptuelles. La peintre et graveuse Aude de Kerros aurait pu titrer son article « Dzerjinski à la Fiac ! » tant son voyage dans l’Empire du Bien post-esthétique rappelle les plus belles heures de la Tchéka. On y apprend que depuis la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture, des « inspecteurs de la création » assurent le « commerce triangulaire » entre l’hexagone et les salles de marchés new yorkaises, gaspillant l’argent du contribuable au service de leur conception étriquée de l’art.

Faute d’espace, nous ne citerons pas les dizaines de contributions qui donnent tout son brio à l’ouvrage collectif du Cerf. Les lecteurs – heureusement, de plus en plus nombreux- de Philippe Muray se délecteront enfin des quatre textes inédits exhumés des archives murayennes.

Devant le mélange de tragique et de farce qui caractérise l’époque, la fielleuse Adresse au petit homme nous fera conclure ce billet avec brio. Laissons la parole finale à Muray invectivant son voisin de chambrée post-humain : « Sale emmerdeur vertueux (…) Tu travailles dans toutes les directions à laver tous les cerveaux ; en ce moment, tu t’attaques aux habitants des anciens pays de l’Est, ainsi qu’à ceux de l’Europe du Sud ; mais tu fais aussi des raids sur les Arabes, et tu multiplieras ces raids, car les Arabes, en fait d’image et de ressemblance, sont encore loin du compte (…) Tu es, petit homme, une vraie salope qu’il sera délassant, un jour, d’enculer, de boxer, de désosser, de découper en rondelles ». Sic transit gloria mundi…

Philippe Muray, Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Editions du Cerf.

 

Toujours en vente dans la rubrique Kiosque : Causeur N°27 ; 4,50 €


Lire Sagan à Brive

4

J’ai trouvé Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C’est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion, achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l’ai lu lundi après-midi, dans une chaise longue, à l’ombre d’un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C’est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L’action est censée se passer en 1967. Ce n’est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand, dans un roman rencontré par hasard, vous lisez le nom d’une ville qui n’est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité. Vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l’eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant des plus plaisants. Une parenthèse d’apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l’aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.

Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d’Eluard, comme, si je ne m’abuse, Bonjour tristesse.
C’est une histoire d’amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu’il y a de bien chez Françoise Sagan, c’est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu’il fait mauvais temps, que c’est bien dommage mais qu’on n’y peut rien. Le contraire d’un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s’appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d’une dépression nerveuse. Apparemment, 1967, c’est le moment où l’on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c’est un phénomène « de société » assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de La Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L’absence de goût, d’énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l’on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).

Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l’on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C’est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d’époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux, il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu’il ne s’inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c’était quand même moins violent qu’en 2012.

A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n’aime que la pêche et la télévision. Comme il n’y avait encore qu’une chaine, il va plus souvent à la pêche qu’il ne regarde la télévision, ce qui en fait un homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait : autre détail d’époque. Il n’y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L’intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l’opposition Paris Province dans une célébration de l’une contre l’autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c’est l’extrême clarté et l’extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature et ailleurs.

Gilles va rencontrer la femme d’un notable, Nathalie. C’est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n’est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c’est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera de faire régulièrement l’amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l’été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d’éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée : « Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l’odeur de l’herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie. » Vous aurez beau dire, « la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie », il y a pas mal d’écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l’adjectif « étrange » placé là.
A la fin, Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris, elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque).

Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu’il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s’en aperçoit avec son ami presque immédiatement. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d’hôtel avec du gardénal (détail d’époque, encore). Le mot d’adieu: « Tu n’y es pour rien ; mon chéri. J’ai toujours été un peu exaltée et je n’avais jamais aimé que toi. »
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu’à Madame Bovary.

Dans Un peu de soleil dans l’eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l’incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.

Donna Summer est morte : God can dance

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La disparition avant hier de celle qui fût et demeurera « la reine du Disco » donne lieu à des nostalgies souvent réductrices, mais aussi à de jolis papiers tels celui de Valérie Duponchelle dans Le Figaro.

Egérie des pistes de danse depuis 1975, l’artiste a enflammé toute une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Libérée en l’église où elle chantait du gospel, sa voix d’une parfaite suavité constitua la ligne de force de son existence, son don et l’arme la plus douce pour traverser la vie de manière improbable, légèrement en marge de l’époque : elle ne vécut ni son rêve de constituer un « girl group » ni celui de participer à la comédie musicale Hair. Mais, retenue pour la version allemande, elle sut charmer sa destinée en imposant à l’inventeur du disco Giorgio Moroder ses propres paroles sur un morceau instrumental qui deviendrait le très explicite Love to love you baby[1. Marc Cohen me rappelle que I Feel Love restera sans aucun doute comme le plus bel hommage rendu à Kraftwerk. J’y ajouterai que tous les vrais bons métalleux sont reconnaissants à la diva disparue].

La contribution au siècle de cette pure incarnation de la féminité à la sensualité intégrale et contagieuse ne se résume pourtant pas à l’hédonisme des années soixante-dix que ses feulements, râles, cris et chuchotements célébraient d’un continent l’autre comme une vague de plaisir bousculant les anathèmes puritains. Woodstock, le Flower Power le mouvement Hippie avaient déjà affublé l’érotisme de son lot de slogans et d’injonctions à jouir.

Donna Summer, elle, l’aura toujours malicieusement et intégralement magnifié. C’est moins en terme de simple « libération des mœurs » – triste nostalgie des échanges corporels politiques – qu’en femme libre et fragilement accomplie qu’elle tendit ses longs bras à un monde enchanté par ses propres frasques, chaloupant des hanches et des épaules, plus près de la figure d’une généreuse Madone que de celle d’une prêtresse hédoniste. Chrétienne, gageons qu’elle aura gagné le paradis en un tour de hanche, et que, s’il existe, Dieu peut dorénavant danser.

Causeur 47 est arrivé !

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Tout arrive, y compris, parfois, ce qui était prévu. Et c’est ainsi que qui-vous-savez fut élu président où-vous-savez . Et à Causeur, comme ailleurs, comme en témoigne le copieux dossier de ce numéro 47, ça ne laisse personne indifférent. Quoique, à la réflexion, on ne peut pas dire que notre ami Guillebon, redoutait ce résultat-là, ni aucun autre, de fait.

Quant aux autres auteurs, vous y retrouverez la polyphonie chère à notre cœur. Jérôme Leroy bat le record absolu de vitesse des déçus du hollandisme et se sent déjà pousser des cornes. Moins pessimiste, mais pas moins aux aguets, Laurent Bouvet enjoint le président et tout son camp à ne pas céder sur l’Europe et ne pas tourner les dos aux classes populaires, une fois fermés les bureaux de votes. Pendant ce temps Gil Mihaely est d’humeur narquoise, et constate que les Français ont sanctionné, un rien hypocrites, un président qui ne l’était pas assez, surtout quand il s’agissait de pouvoir et d’argent. Un sortant dont Elisabeth Lévy n’a pas apprécié, mais alors pas du tout, qu’on lui serve la dernière des mufleries en guise d’hommage à l’occasion de la cérémonie de passation de pouvoirs à l’Elysée : « Après avoir insulté son prédécesseur, François Hollande a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ère de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar ». On laissera le mot de la fin à François-Xavier Ajavon pour qui la principale innovation de cette campagne aura été, pour des millions de Français, la découverte du mot « anaphore ».

L’autre événement de ce scrutin, c’est bien sûr le score jamais vu de Marine Le Pen, dont l’ombre plane assurément sur la victoire de la gauche à la présidentielle, à laquelle ses électeurs ont significativement contribué. Et il n’est pas impossible que ce scénario se répète, en plus spectaculaire, aux législatives. Voilà ce que nous en dit Elisabeth, qui l’a interviewée avec Gil pour ce numéro 47 : « Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ».

Sinon comme d’habitude, ce numéro vous emmènera en terre inconnue, depuis le Guantanamo afghan jusqu’au coulisses de Médiapart, et les pages cultures vous réservent une surprise : un dossier consacré, sous la direction de Jérôme Leroy, à la grosse polémique littéraire et politique du moment, la première édition de Drieu La Rochelle en Pléiade. Fallait-il, fallait-il pas ? Y’a comme du dissensus dans l’air, chouette alors !

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Voilà au moins une proposition qui mettra tout le monde d’accord, et qu’il ne faut trop attendre pour saisir, car dès lundi, suite à une augmentation de la pagination, les tarifs de l’abonnement classique augmenteront modérément. Le changement, vous savez…

Juppé et Vallaud-Belkacem : tous aux abris !

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« Tout ministre battu aux législatives ne sera pas reconduit » a énoncé Jean-Marc Ayrault dans la continuité de la règle non écrite qui fut celle de son prédécesseur à Matignon, un certain François Fillon, disparu des écrans radars en début de semaine[1. Pour rendre à César ce qui est à César sans égarer le lecteur, précisons que cette règle est appelée « jusrisprudence Juppé » depuis 1995.]. Cet axiome veut que l’élection d’un ministre nommé ait valeur d’investiture démocratique, a naguère coûté très cher à l’éphémère ministre d’Etat à l’environnement Alain Juppé. En 2007, à la surprise générale, le polytraumatisé de la droite avait été battu par Michèle Delaunay, récemment promue ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance.

Depuis, Juppé a beau avoir été réélu maire de Bordeaux en 2008, le fort ancrage à gauche de sa circonscription bordelaise, où François Hollande a réuni 57,18 % des voix le 6 mai, ne s’est pas démenti. Courageux mais pas téméraire, l’ancien locataire du quai d’Orsay préfère aujourd’hui éviter cette bataille perdue d’avance pour briguer la présidence de l’UMP en gardant son capital politique intact. Messieurs Copé et Fillon sont prévenus : l’ancien premier ministre de Jacques Chirac n’entend pas signer pour une troisième traversée du désert.

A gauche aussi, la sentence de François Fillon remise au goût du jour par Jean-Marc Ayrault douche certaines velléités électives. Ainsi de la porte-parole et benjamine du gouvernement Najat-Vallaud Belkacem, par ailleurs conseillère municipale lyonnaise, qui abandonne sa circonscription acquise à la droite. Dans la « quatrième du Rhône », comme disent les esprits rompus à la mécanique électorale, le président sortant Sarkozy avait totalisé non moins que 53,88 % des suffrages, soit plus de cinq points au-dessus de sa moyenne nationale. Dans ces conditions, on comprend que la ministre aux droits de femmes veuille se consacrer de toute urgence à sa tâche ministérielle, notamment pour concocter un projet de loi contre le harcèlement sexuel[2. L’ancien texte ayant été abrogé par un Conseil Constitutionnel trop tatillon. Il paraît que définir le harcèlement par le harcèlement était juridiquement troup flou. Quels pinailleurs ces Sages !] que les futurs députés mâles voteront avec toute la componction nécessaire. Entre une tâche si impérieuse et la vague promesse d’un strapontin à l’Assemblée, le choix a été apparemment vite vu.

Juppé à l’UMP, Vallaut-Belkacem au PS : deux stratégies de fuite parallèles, deux contextes locaux diamétralement différents nous prouvant que le courage n’attend ni le nombre des années, ni l’écusson partisan. Bref, que l’on soit un vieux briscard de la droite post-gaulliste ou une jeune pousse post-socialiste, la politique a ses raisons…

Je me trompe ou était-ce un ancien ministre de la Justice qui lança la formule : « de l’audace, de l’audace, et encore de l’audace » ? O tempora, o mores !

* Droits photo : Ségolène Royal

Médaille d’or pour jeux d’argent

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Chacun sait que La Française des Jeux est une mécanique particulièrement élaborée dont la principale utilité pour l’Etat est de récupérer d’une main tout ce qu’il a donné de l’autre en matière de prestations sociales pour le lumpen prolétariat et autres laissés-pour-compte de la mondialisation heureuse. Ceux qui ont vu, dans les troquets de zones suburbaines, dès 9 heures du matin, des familles entières sécher leur RSA devant un demi déjà éventé, les yeux fixés sur un moniteur annonçant à intervalles réguliers les résultats du Rapido ou bien une mamie dépenser la moitié de son minimum vieillesse en remplissant d’une main tremblante des dizaines de bulletins de loto comprennent de quoi je parle.

La Française des jeux, cependant, comme tout organisme dont le but principal est de faire le maximum de pognon en misant sur le désespoir économique avec des rêves frelatés de fortune miraculeuse, se doit d’être à la pointe du progrès et de l’actualité. C’est pourquoi, selon ses propres termes, elle vient de lancer « un jeu de grattage éphémère ».

On pourrait y voir une connotation érotique, c’est juste tristement cynique. S’avisant que les J.O de Londres s’approchent à grand pas, elle a lancé un jeu sur ce thème tout en communiquant sans rire sur le fait que cela servira à soutenir financièrement l’équipe de France. On peut penser que les athlètes s’y retrouveront un peu mais que la médaille d’or de la rentabilité sera pour La Française des jeux elle-même. Mais enfin, n’hésitez pas à gratter : Pierre de Coubertin, chantre de l’olympisme désintéressé ne disait-il pas : « L’essentiel, c’est de participer. »

Martine Aubry, l’absente

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Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. L’absence de Martine l’orgueilleuse – repliée pour l’instant à la tête du PS et dans sa mairie de Lille – du gouvernement Hollande est un signe plutôt inquiétant pour ceux qui espéraient que le nouveau président se souvienne qu’il était de gauche, entendons d’une gauche cherchant à rompre concrètement avec la politique actuellement mise à l’œuvre en Europe. Une politique qui consiste, avant tout, à mettre en conformité les Etats, comme on met en conformité le système électrique d’une vieille maison, avec les exigences des marchés.

Le satisfecit récent accordé par le FMI à Mario Monti, président du conseil italien et chef d’un gouvernement technique non élu indique bien qui aujourd’hui le pouvoir sur ces employés du mois de la Finance que deviennent les chefs d’Etats ou de gouvernement. Martine Aubry, certes, aurait tous les défauts aussi bien aux yeux de ses petits camarades socialistes que de la droite. Elle serait autoritaire, cassante, elle aurait pratiquement volé le PS à Ségolène Royal en trafiquant les élections internes et dans le même temps, pour la droite, elle serait pratiquement la bolchévique du parti, incarnant une ligne dure au PS (pour autant qu’il y ait encore une ligne dure dans ce parti). Et aujourd’hui, elle aurait été trop fière pour devenir autre chose que chef du gouvernement, après en avoir été la numéro 2 sous Jospin.

A part avec Benoît Hamon, relégué au ministère de l’économie sociale et solidaire qui fut son fidèle porte-parole au PS et son premier lieutenant lors des primaires de 2011, il semblerait bien que la ligne Aubry ait disparu des écrans radar de ce gouvernement présenté comme un mécanique de haute précision réussissant l’exploit en 34 noms de satisfaire aux exigences des partenaires[1. Pour l’instant, et contrairement à ce que les mauvaises langues laissaient entendre, le Front de Gauche n’est pas allé à la soupe.], des sensibilités du PS, de la parité, de la diversité et des territoires. Comme si la composition d’une équipe de combat était avant tout un concours de beauté du politiquement correct.

Martine Aubry n’est pas aimée, ça c’est sûr, et pour une raison simple, c’est qu’elle croit encore à la politique.
Soyons bien clairs, pour être Lillois, je sais qu’elle est à peine moins dure avec ses partenaires communistes qu’elle ne l’est avec la droite. Et qu’entre les deux tours des municipales de 2008, contrairement à ses promesses faites sur sa gauche, et alors que sa réélection au Beffroi était d’ores et déjà rassurée, elle n’a pas hésité à fusionner avec le Modem dont elle n’avait pas besoin, histoire de s’assurer une majorité triomphale.

Soyons bien clairs également : si l’on garde un souvenir de son passage au gouvernement Jospin, c’est parce qu’elle fut la seule à avoir le courage de réformer contre le sens du vent. Il faudrait rappeler que réforme, avant que le mot ne soit récupéré par la novlangue libérale, ne signifiait pas régression. Les 35 heures et les emplois jeunes, c’est elle.
Dans le dictionnaire des idées reçues des économistes dominants (ceux qui causent dans le poste), les 35 heures sont une « aberrration » Pensez à le prononcer avec au moins trois ou quatre R comme le regretté patron du Medef, le baron Seillière.

A propos des 35 heures, remarquons deux choses : quels qu’aient été leurs défauts d’application, elles n’auront pas coûté plus cher que les heures supplémentaires défiscalisées, qui obéissent à la philosophie inverse. Et puis, si c’était si nul que ça, pourquoi le précédent gouvernement, tout en les vidant de leur substance, n’a jamais osé leur donner le coup de grâce ? C’est qu’il ne fallait pas fâcher une clientèle de cadres qui profitent bien des RTT mais aussi et surtout qu’un tel symbole, dans une société « que le travail quitte », aurait été un peu lourd à porter. Les 35 heures n’ont pas profité comme elles l’auraient dû au plus modestes ? C’est évident. Mais elles allaient dans le sens de l’histoire, une histoire qui a vu, par l’effort de génération de travailleurs, les gains de productivité bondir de manière spectaculaire depuis la révolution industrielle alors qu’on ne travaille à peine dix heures de moins depuis un siècle. Non seulement ces gains de productivité n’ont pas été redistribués sous formes de salaires mais ils ne l’ont pas été sous forme de temps (on les a même rognés avec le passage de l’age de la retraite à 62 ans). Pour voir l’absurdité du mécanisme, sa cruauté aussi, on pourra se reporter à un texte du XIXème siècle dont il fut déjà question ici, Le droit à la paresse de Paul Lafargue.

Qui plus est, Martine Aubry reste la femme la plus calomniée de France par une certaine droite qui colporte l’histoire des piscines à horaires islamiques, erreur qui n’aura duré que quelques mois, s’amuse à la dire alcoolique, présente comme vrai des montages photos la montrant en burqua, met en cause son mari qui ne fit que dire le droit quand de jeunes khâgneuses arrivèrent dans une prépa lilloise avec un foulard au début des années 90[2. Se poser, une de ces jours, la question de pourquoi à cette époque, cette revendication ne fut pas le fruit de manipulations « barbues » mais de filles qui avaient été l’exemple même de l’élitisme républicain. Mais c’est une autre histoire.].

L’absence d’Aubry au gouvernement devrait donc rassurer la droite qui a la fâcheuse habitude, depuis Roger Salengro, à pousser les maires de Lille au suicide à force de mensonges. En revanche, elle peut inquiéter la gauche de gauche, si je puis dire. Car ce gouvernement-là est social-libéral. Clairement. Définitivement.

Croissance : Angela contre les angélistes

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Il y a encore quelques jours, un clandestin fraîchement débarqué en France aurait pu croire que la croissance était un crime odieux sévèrement puni par la loi et que le seul fait de prononcer ce mot pouvait attirer de graves ennuis. Et puis le changement vint et, tout d’un coup, les gens n’ont plus que le mot « croissance » à la bouche. En revanche, parler de rigueur voire d’austérité est devenu sacrilège.

Rétrospectivement, cela permet de comprendre l’une des bizarreries de l’ancien régime sarkozyste. Le mot « rigueur » y était tabou. Cette étrangeté donnait lieu à un jeu amusant qui n’est pas sans rappeler le « ni oui ni non » : d’un côté les journalistes essaient de faire dire à un ministre que le gouvernement mène une politique de rigueur, de l’autre leur victime emploie tous les synonymes possibles pour, en même temps, expliquer que les caisses sont vides et le pays au fond du trou sans jamais prononcer le mot fatidique. Cela a permis à France24 d’annoncer en juin 2010 un incroyable scoop : Claude Guéant avait prononcé le mot interdit dans une interview au Financial Times ! Ceux qui connaissent les règles du « ni oui ni non » savent s’il est permis de prononcer le mot qui tue dans une langue étrangère.

Depuis, le couple infernal « rigueur/relance » a été remplacé par « croissance/austérité » et ç’aura été un double succès du candidat Hollande de s’approprier le premier, plein d’espoir, et de coller à son adversaire le second, menaçant et sourcilleux. Ce genre de manœuvre de propagande est bien évidemment de bonne guerre, d’autres l’ont fait avec les termes « patriote », « sécurité » ou « amour de la France ». Le problème ne porte donc pas sur l’utilisation de tel ou tel mot mais sur le sens qu’on lui donne. En réalité, aucun gouvernement ne s’est prononcé contre la croissance. Personne, hormis quelques Khmers Verts, ne prêche la décroissance. Le vrai débat n’a pas porté sur l’accroissement du PIB mais plutôt sur la meilleure manière d’y arriver, sachant que la plupart des économies européennes sont surendettées. Pour schématiser, deux propositions sont sur la table. François Hollande et d’autres proposent d’injecter de l’argent dans les budgets étatiques et européens pour créer une demande privée (essentiellement par les allocations et les salaires des fonctionnaires) et publique (projets d’infrastructure, recherche et développement). Le point faible de cette option est son financement : les Etats étant, justement, trop endettés, il faut alors créer de la monnaie. Peu importe comment on habille cette mesure, on doit alors faire marcher la planche à billets.

Dans le camp d’en face, la chancelière Merkel (plus exactement la CDU et ses alliés du Parti Libéral Démocrate) rappelle que ce remède risque d’être plus grave que la maladie – certes très préoccupante – dont souffrent la plupart des membres de la zone euro. Aujourd’hui, les traités européens sur la Banque Centrale interdisent un prêt direct aux gouvernements. La BCE prête aux banques privées qui prêtent à leur tour aux trésors en prélevant une commission au passage. Plusieurs acteurs politiques, de Mélenchon à Marine le Pen en passant par Nicolas Dupont-Aignan et Arnaud Montebourg, s’insurgent contre cette pratique qui enrichit les banques intermédiaires et souhaiteraient donc revenir à la situation qui prévalait avant les années 1970. Cette proposition semble tomber sous le sens… Mais l’une des conclusions – généralement admises – de la crise des années 1970, celle-là même qui a mis fin aux Trente glorieuses, était que les politiques abusent lorsqu’ils peuvent créer de la monnaie à volonté et arroser leurs électeurs en utilisant la planche à billets. Et voilà comment on a obéré l’avenir d’un continent pour gagner les cantonales à Brest ou à Dortmund.

Il y a une trentaine d’années, tels des obèses posant un cadenas sur leur garde-manger, les politiques ont décidé de confier aux marchés et aux acteurs privés le soin de fixer le prix de l’argent afin de rationaliser son utilisation. Aujourd’hui, leurs héritiers crient au scandale en pointant (avec raison) les énormes défaillances du système bancaire mondial et demandent (de leur confier (de nouveau) les clés de la planche à billets.

Les plus obtus des libéraux sont bien sûrs grotesques quand ils évoquent, à chaque fois qu’on veut tempérer l’orthodoxie monétaire de Francfort, le sceptre d’une inflation à trois chiffres telle que l’a connue l’Allemagne dans les années 20. Est-ce cependant une raison suffisante pour retrouver l’inflation à deux chiffres des années 70 ?

*Photo : Robin Hood Tax

Confessions sans absolutions

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1. Jean-Jacques Rousseau et le Tea Party

Consulter la presse donne un vernis de culture, ce qui est encore préférable à une absence de culture. Ainsi, j’apprends ce 12 mars 2012 la naissance d’un de mes compatriotes : Jean-Jacques Rousseau. Trois cents ans déjà qu’il poursuit inlassablement son chemin entre Confessions et Contrat social. Le Rousseau que je préfère est celui des Rêveries du promeneur solitaire.

Il serait très étonné d’apprendre qu’aujourd’hui, aux États-Unis, il est beaucoup plus lu et étudié que ne le sont Diderot et Voltaire. Et surtout qu’il inspire le Tea Party. Benjamin Barber, spécialiste américain de Rousseau, établit un parallèle entre les critiques formulées par les adeptes du Tea Party à l’encontre de Hollywood et de Madison Avenue et celles que formulait Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert à propos du théâtre qui corrompait en son temps la république calviniste.[access capability= »lire_inedits »]

Toujours selon Benjamin Barber, à l’instar du Tea Party qui fustige les élites, Rousseau dénonçait la haute culture comme une forme de corruption. « Les partisans du Tea Party, poursuit Benjamin Barber, sont très critiques face à la concentration du pouvoir, ainsi que des grandes agglomérations comme New York ou Los Angeles. Ce qu’ils déclarent à ce sujet, c’est ce que disait Rousseau au sujet de Paris ou de Londres. »

Quant aux progrès technologiques qui permettent de voir des films toute la journée ou de rester branchés sur l’actualité, Rousseau rétorquerait qu’il ne voit là qu’une forme de séduction du diable. Non aux divertissements, oui à la rêverie. À ce propos, vous souvenez-vous de la première phrase des Rêveries du promeneur solitaire, et y en a-t-il de plus belles ? « Me voici donc seul sur la Terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »

Cette nouvelle jeunesse de Rousseau est saluée comme il se doit dans Le Temps, quotidien genevois qui, comme Rousseau, pense que la démocratie ne peut fonctionner qu’avec des citoyens éduqués et que c’est sans doute une des raisons pour lesquelles elle connaît de tels ratés en France.

2. De la littérature considérée comme une tauromachie

De Rousseau à Michel Leiris, il n’y a qu’un pas et nombreux sont ceux qui l’ont franchi en découvrant L’Âge d’homme autour de leur vingtième année. Inutile de préciser que ce fut mon cas.

Michel Leiris, ethnologue et écrivain, avait 34 ans lorsqu’il entreprit de faire le portrait le plus ressemblant du personnage qu’il était alors. Il escomptait que la lucidité exemplaire dont il saurait faire preuve compenserait sa médiocrité en tant que modèle. Nous fûmes nombreux à l’imiter : après tout, chacun a besoin d’être absous. Et il n’y a rien de tel que les confessions, surtout si elles respectent la règle de dire toute la vérité et rien que la vérité, pour y parvenir. Mieux encore, maintenant que la littérature est moins vue sous l’angle de la création que sous celui de l’expression − la seule question qui intéresse encore : quel monstre se cache derrière l’œuvre ? − tout nous incitait à nous lancer dans cette entreprise improbable. Si ce n’est pas pour parler de soi, à quoi bon écrire ? Enfin, comment ne pas éprouver un sentiment de complicité avec Michel Leiris quand il notait : « Le peu de livres que j’ai publiés ne m’a valu aucune notoriété. Je ne m’en plains pas, non plus que je ne m’en vante, ayant une même horreur du genre écrivain à succès que du genre poète méconnu » ?

Ce qui m’avait le plus enchanté dans ma lecture de L’Âge d’homme, c’était, dès les premières pages, d’apprendre le dégoût que porte l’auteur aux femmes enceintes et sa franche répugnance à l’égard des nouveau-nés. Sans doute aurait-il répondu oui à la question que se posent aujourd’hui les chercheurs en bio-éthique : a-t-on le droit de tuer un nouveau-né ? Je signale en passant que la légalisation de l’infanticide existe déjà en Hollande. J’avais comme Michel Leiris − et j’ai toujours, même si l’occasion m’en est moins souvent donnée − l’impossibilité de faire l’amour si, accomplissant cet acte, je le considérais autrement que comme stérile et sans rien de commun avec la fécondité.

À la fin de sa vie, Michel Leiris avait poursuivi cet art de la littérature considérée comme une tauromachie sous forme d’aphorismes dans un petit livre méconnu : Images de marque (éd. Le Temps qu’il fait). Sans la moindre complaisance et avec une ironie impitoyable, il se définissait comme « un enquiquineur qui se prend pour un monstre sacré ». Ou comme un conquérant qui n’a pour territoire que le désert. Il disait volontiers de lui qu’il était un suicidaire que seule sa crainte vertigineuse de la mort incitait et retenait à la fois. Un aveu qui me touche d’autant plus que je suis dans le même cas de figure,

3. Le corps invincible à l’ère du Viagra

Autre aveu de Michel Leiris, d’autant plus troublant qu’il n’a pas dépassé la quarantaine quand il écrit ceci : « J’ai depuis longtemps tendance à me tenir pour quasi impuissant. Il y a beau temps, en tout cas, que je ne considère plus l’acte amoureux comme une chose simple, mais comme un événement relativement exceptionnel, nécessitant certaines dispositions intérieures ou particulièrement tragiques ou particulièrement heureuses, très différentes, dans l’une comme l’autre alternative, de ce que je dois regarder comme mes dispositions moyennes. »

Évidemment, à l’ère du Viagra, ce genre de propos sonne étrangement : la sexualité, qui impliquait auparavant une part de trouble et d’incertitude, est perçue différemment. Non plus comme une liberté ou comme une agonie, mais comme appartenant à un corps inédit dans l’histoire de l’humanité, un corps qui se vit et se sent invincible. Le premier philosophe à s’être penché sur cette métamorphose n’est autre que Robert Redeker dans son étude « Le mirage immortaliste du Viagra » parue dans le numéro 2 de l’excellente revue Kitej. À ceux qui, comme moi, l’ignorent, je rappelle que Kitej est une ville russe proche de Nijni Novgorod, accessible uniquement à celles et à ceux qui sont purs de corps et d’esprit, ce qui m’interdit à tout jamais de découvrir cette Atlantide russe.

Robert Redeker observe une étrange similitude entre le corps au temps du Viagra, le cinéma pornographique, la publicité et le sport-spectacle. Il n’est pas loin de penser que la sexualité assistée par le Viagra est le tombeau de l’âme et du moi. « L’utopie adhérente au Viagra et à la nouvelle cosmétique féminine, écrit-il, est celle d’une immortalité immanente et non pas transcendante, comme l’est la vie éternelle décrite par saint Augustin au dernier livre de La Cité de Dieu. C’est une immortalité obtenue par l’industrie, non par l’effort spirituel. »

Saint Augustin, Rousseau, Leiris : qu’auraient-ils pensé de cette mutation de l’homme en Egobody ? Le seul écrivain, à ma connaissance, à avoir vécu et retransmis littérairement cette métamorphose n’est autre que mon ami Serge Doubrovsky. Avec l’Egobody débute l’ère de l’autofiction. Voilà qui laisserait Michel Leiris perplexe et le conforterait dans sa certitude d’être un antédiluvien déboussolé qui ne se berce plus qu’au son des musiques que son passé lui fait entendre. Le temps de la rêverie s’achèverait-il ?[/access]

*Photo : formatted_dad