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Les vieux habits de l’autoritarisme algérien

"Une Algérie forte et sûre. Abdel-Aziz Bouteflika"

Après la grogne sociale de l’hiver dernier, dans l’espoir de tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2014, les dirigeants algériens restent plus que jamais fidèles à la rhétorique démocratique dont ils ont l’habitude de parer leurs discours. Mais le pluralisme de façade instauré dans les années 1990 sur les décombres de l’ex-parti unique FLN a davantage restructuré l’autoritarisme qu’ouvert le pays à une transition démocratique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, cela n’a jamais été aussi vrai. En 2008, avant même l’éclatement de la bulle autocratique arabe, il annonçait déjà une révision « partielle et limitée de la Constitution » dans un esprit de « stabilité, d’efficacité et de continuité ». L’année suivante, pour mieux aider ceux que ces mots abstraits désarçonnent, Bouteflika lançait une révision constitutionnelle lui permettant d’entamer un troisième mandat présidentiel. En conséquence de quoi, il se faisait réélire dans un fauteuil.

Dernier symptôme de cette mécanique implacable, la Haute Instance sur les réformes politiques vient d’accoucher d’une souris. Créé en mai 2011, ce comité Théodule était chargé de consulter les partis politiques, ainsi que les représentants de la société civile et les grandes figures de la nation pour concocter des réformes maison. Boycotté par l’opposition, totalement inféodé au pouvoir politique, il a servi de chausse-pied à Bouteflika pour introduire une apparence d’utopie participative en Algérie.

Bouteflika remixe M6

Printemps arabe ou pas, le chef de l’Etat algérien s’oppose imperturbablement aux velléités révolutionnaires de certains. Sur le fond, il reste inflexible : pas de dissolution du parlement ni d’élection d’une Assemblée Constituante. Croyant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Bouteflika voudrait imiter l’immobilisme bonhomme de Mohammed VI qui parvient à maintenir son joug autoritaire sur la monarchie chérifienne[1. Dont le statut supra-constitutionnel de Commandeur des Croyants assied le pouvoir politique] tout en s’attirant les félicitations de ses partenaires occidentaux- France et Etats-Unis en tête.

De l’autre côté de l’Atlas, le souverain marocain a en effet eu droit au satisfecit de la communauté internationale pour avoir remporté haut la main le référendum sur son projet de nouvelle Constitution, approuvé à plus de 97% ! Mais ce score soviétique cache un amas de maigrelettes réformes incapables de répondre à l’immense attente démocratique que son annonce avait suscitée.

Jouant la carte de la rivalité mimétique avec le Maroc, Bouteflika essaie tant bien que mal de calquer le scénario marocain: « en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine », a-t-il déclaré.

Alors que la société algérienne multiplie les signes évidents de ras-le-bol (contestation pacifique, émeutes contre les pannes d’électricité ; affrontements violents dans certains villages), ses responsables politiques tentent de donner le change en lançant une pseudo-révolution pilotée par le haut. Après des décennies d’illusions de changement, l’oligarchie au pouvoir s’en tient encore et toujours à un pur exercice de forme destiné à se forger l’image de décideurs rassurants et volontaristes, dans l’unique but de rassurer ses alliés occidentaux obsédés par le formalisme démocratique.

Rhabiller n’est pas réformer

Comme nous le rappelle cet article fort instructif, en politique, il est plus facile d’innover radicalement que de réparer une vieille machine encrassée. Or, depuis l’indépendance de 1962, l’exploitation de la rente gazo-pétrolière a assuré la perpétuation du système de domination politico-économique algérien[2. A long terme, l’épuisement des ressources énergétiques et le faible développement du secteur privé pourraient néanmoins condamner le régime algérien]. Dans le même temps, comme pour contrebalancer la mainmise de l’armée sur le sommet du pouvoir, le régime a préservé une certaine liberté d’expression médiatique- si rare dans le monde arabe. En revanche, il ne s’est nullement soucié des maux de la société algérienne (corruption endémique, inefficacité des services publics, défiance du peuple).

Partant, Bouteflika et les généraux qui contrôlent l’Algérie proposent de faire du vieux avec du vieux. Usant d’un autoritarisme « sage » – au moins en comparaison de la répression sanglante à la syrienne, l’Algérie peut ainsi donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré » relativement soutenu, ou du moins toléré, par sa population. Son combat contre les groupes islamistes radicaux lui vaut en outre l’étiquette enviée de bon élève de la lutte contre le terrorisme.

Entre l’Algérie et la Syrie, ces deux pays héritiers de la colonisation française, les points communs ne manquent pas : disqualification idéologique du socialisme arabe naguère hégémonique, islamisation de la société, pluralisme ethnolinguistique (minorités kurdes et berbères) combattu par le pouvoir central, etc.

On peut aussi comparer la timide « infitah » (ouverture) impulsée par Bouteflika avec la voie empruntée par la dynastie Assad une décennie plus tôt. À la mort de son père Hafez, Bachar Al-Assad paraissait épouser les grands idéaux démocratiques de son temps (lutte contre la corruption, ouverture économique, libération d’opposants, promesse d’une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963). Autant d’engagements qui n’ont pas été tenus, en dépit d’une parenthèse enchantée de quelques mois durant laquelle les Syriens purent faire l’inventaire des années Assad dans les nombreux forums de discussions qui essaimaient dans tout le pays.
Dès que l’image d’un Bachar moderne et réformateur fut installée dans toutes les têtes occidentales, cette apparence de libéralisation devint inutile et superflue. Le mythe de la « vieille garde » contrecarrant dans l’ombre les initiatives du jeune président syrien fournit ensuite le parfait prétexte à la glaciation des réformes politiques et économiques.

Rétrospectivement, l’explosion syrienne actuelle nous montre que les réformes démocratiques avortées ne peuvent mener qu’à une impasse violente. En regardant les images des manifestations de masse à Alep et Hama, Alger devrait donc se faire du souci.
D’autant que le système politique algérien se rapproche d’une autre dictature arabe, quant à elle déchue depuis quelques mois : l’Egypte. Mené par une gérontocratie à parti unique, l’ancien régime de Moubarak irriguait toutes les structures du pays par le triangle Parti-Armée-Sûreté d’Etat qui contrôlait jusqu’à la politique locale des petites bourgades égyptiennes. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes despotiques crée entre l’élite politique au pouvoir et les généraux des tensions qui ne se dénouent qu’à la faveur de crises de grande ampleur. Au quotidien, ce modèle autocratique s’appuie sur la mise sous surveillance de la société et la dépolitisation de l’espace public, l’exercice du pouvoir se réduisant le plus souvent à une gestion technocratique paravent d’un népotisme d’Etat.

Enfin, en Egypte comme en Algérie, on a connu les affres du terrorisme et le regain de popularité des islamistes (Frères Musulmans ; Front islamique du salut et ses alliés) dans des sociétés gangrénées par le chômage et la pauvreté. Cette dynamique politique a posé la question – restée irrésolue- de l’intégration de cet acteur dans le jeu politique.

Autant dire que Bouteflika ne pourra pas indéfiniment miser sur la com’ pour maintenir le statu quo. S’il peut encore se targuer du soutien de l’appareil sécuritaire, le président algérien néglige la précarité d’un modèle moribond qui ne survit que par d’incessants bricolages.

L’ère des printemps sans lendemain pourrait bien être révolue.

Une première version de cet article a été publiée le 20 juillet 2011 sur le site ArabsThink.com

Le coup de pompe de Chavez

Depuis que son cancer s’est déclenché, prouvant à ses détracteurs qu’il était un homme, rien qu’un homme et pas un extra-terrestre envoyé par une planète communiste pour coloniser le monde libre, le président Hugo Chavez se fait soigner à Cuba afin de revenir en forme pour les élections présidentielles de 2012 auxquelles ce dictateur sans cesse réélu par son peuple va sans doute se présenter si son état de santé le lui permet.

Il a bien pensé à se faire soigner aux Etats-Unis mais il s’est dit que dans un pays où les médecins contribuaient aux exécutions capitales par injection létale, ce n’était pas forcément une bonne idée, surtout quand on est socialiste. Alors finalement, il a choisi l’île de son ami Fidel.

Depuis quelques années l’échange pétrole contre médecins fait merveille entre les deux pays. En effet, les efforts de Cuba en matière de santé sont tout à fait irresponsables pour l’équilibre budgétaire de ce goulag tropical dont tous les observateurs disent depuis plus de cinquante ans qu’il est à bout de souffle, que ça y est, ce coup-ci, c’est fini. On compte 1 médecin pour 166 habitants (contre 1 pour 326 en France) et la mortalité infantile est largement inférieure à celle des USA.

Ca tombe bien, Chavez dans son genre est un grand enfant. Figurez-vous que lui, la hausse du pétrole, il ne la répercute pas à la pompe mais sur les salaires, augmentés de 25% en quelques mois…

Mélangeons les genres !

Je vous le concède, la ficelle est un peu grosse. Parler sexe pour appâter nos lecteurs et concitoyens au moment où ils s’adonnent à la religion de la mer et du soleil, cela semble assez convenu. Croyez-le ou pas, en choisissant cette « une », nous n’étions pas seulement animés par de basses (mais légitimes) préoccupations mercantiles, mais par le souci de coller à « l’actualité ». N’ayez crainte, nous n’allons pas vous infliger nos dernières divagations sur les rebondissements de l’affaire DSK, aussi fertiles soient-ils pour l’imagination. Que chacun se sente libre d’écrire la fin de la pièce à sa guise, cela fera un épatant devoir de vacances, valable de 7 à 77 ans.

Il s’agit d’autre chose. Les heurs et malheurs (ou l’inverse) de l’ex-patron du FMI ont eu pour effet collatéral de faire ressurgir l’équation la plus énigmatique, la plus compliquée et la plus simple de l’histoire du monde : celle qui définit les relations entre les hommes et les femmes en fonction de lois cachées, erratiques, absurdes et imprévisibles.

Nous n’avions pas conscience, quand le titre de ce numéro est sorti d’un pil-poul collectif, de frapper dans le mille – encore que nous aurions sans doute dû parler de la « Quadrature des sexes ». Et pourtant, par glissements successifs d’une indignation à l’autre, nous sommes passés d’un fait divers shakespearien au procès de l’hétérosexualité, criminelle et violente par nature, et, dans la foulée, à la dénonciation de la différence des sexes, croyance comparée aux élucubrations créationnistes, ce qui est savoureux car ceux qui contestent l’existence de cette différence rejettent en bloc la biologie, finissant généralement par exiger pour tous et toutes le droit d’enfanter à volonté.[access capability= »lire_inedits »]

Au bout du compte, ce qui est en jeu, c’est bien de savoir s’il y a encore une vérité dans le fait de se penser « homme » ou « femme » ou si l’humanité doit enfin se délivrer de ces « constructions sociales » pour enfin « déconstruire l’hétéro-sexisme », dont Carine Favier, présidente du Planning Familial, et Louis-Georges Tin nous rappellent qu’il est « une police des genres destinée à rappeler à l’ordre symbolique les individus. » (Libération, 23 juin). Il est préférable, en effet, de les rappeler à l’ordre idéologique.

Très vite, une escouade de féministes et une escadrille de commentateurs, épaulés par une armée de journalistes unissent donc leurs faibles forces contre les spectres de l’obscurantisme et du patriarcat dont l’affaire DSK a montré qu’ils étaient toujours remuants. Didier Eribon à qui on ne la fait pas comprend toute de suite qu’au-delà des offenses faites aux femmes, on assiste à une nouvelle offensive de la « révolution conservatrice ». L’objectif est de restaurer « un ordre qui repose sur l’inégalité, la hiérarchie et la domination (des hommes sur les femmes, de l’hétérosexualité sur l’homosexualité…) » – où a-t-il la tête, et la domination des patrons sur les ouvriers, des blancs sur les noirs, il en fait quoi ?

Entre le « viol conjugal » et le clitoris, faut-il vraiment choisir ?

Déployant toute la panoplie de la hargne victimaire, ces nouvelles dames-patronnesses dont beaucoup sont des hommes s’emploient à démontrer à quel point le mâle est une malédiction. Il est amusant de voir les journaux les plus respectables, tous dirigés par des hommes blancs, ce que je me garderais de leur reprocher, rallier la croisade contre « La France des machos » avec le zèle de bourgeois tentant de faire oublier par leur fanatisme leurs origines non-prolétariennes.

Il faut dire qu’à écouter les copines, on finit par avoir le cafard. Nos mecs ne font pas la vaisselle, ils ne voient rien quand on a perdu 800 grammes après trois mois de régime à une seule tablette de chocolat par jour – c’est ce qu’on appelle le harcèlement moral -, ils regardent nos lolos avec des airs vicieux, ils nous flanquent des baffes pour un rôti trop cuit et en prime, ils nous violent. Et j’allais oublier, ils ont beau courir le jupon, ils ne savent toujours pas ce qu’est un clitoris et encore moins où ça se trouve.

J’avoue avoir longuement hésité entre le « viol conjugal » et le clitoris – on peut pas avoir les deux ? De toute façon, c’est le même sujet. Le Collectif féministe contre le viol a donc lancé une grande campagne contre le « viol conjugal » – dont on a appris, dans le clip diffusé sur nos chaînes de télévision, qu’il représentait la moitié des viols commis en France. Statistiques réalisées, si j’ose dire, au doigt mouillé, mais néanmoins ânonnées comme des vérités scientifiques. Sachez donc, Mesdames, que quand votre chéri se montre un peu pressant, au lieu de trouver cela charmant, flatteur, voire, in fine fort agréable, ou même de l’envoyer sur les roses, vous pouvez porter plainte : il est passible de la Cour d’Assises. On se demande pourquoi les femmes attendent en moyenne quatre ans pour dénoncer cet odieux forfait – au moment du divorce peut-être ?

Impossible, cependant, de faire l’impasse sur le « clito », puisque c’est en exhibant la photo assez peu engageante de l’intimité féminine que nos pleureuses-vengeresses sont arrivées au deuxième temps de la démonstration : les filles, pas besoin des hommes ! Certes, « Osez le Féminisme » est un groupuscule ridicule dont les outrances embarrassent pas mal de féministes historiques. Mais sa chef, l’aimable Caroline de Haas, responsable de la communication de Benoît Hamon spécialiste mondiale du partage des tâches ménagères, est aussi le nouveau visage du féminisme décomplexé. Aussi a-t-elle inspiré les auteurs de Causeur.

Le happening baptisé « Osez le Clito ! » visait donc à « parler et à faire parler » des plaisirs sexuels des femmes. Apparemment, ses organisatrices ne savent pas que dans ce domaine, plus on parle, moins on fait. Mais revenons-en au scandale : « cet organe essentiel du plaisir sexuel est souvent oublié, nié, voire mutilé ». Résultat, on oublie que « les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation » et surtout, « ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines ». Nous y voilà ! Lucie Sabau, l’une des responsables de cette dinguerie précise que « le clitoris à 10.000 terminaisons nerveuses…bien plus que le pénis. ». Puisqu’on vous dit qu’on en a une plus grosse que la vôtre.

Tout ce petit monde veut le bien de son prochain et aimerait rééduquer les malheureux qui tiennent à ce quelque chose qui s’appelle la virilité et les malheureuses qui aiment ça. Pour commencer, les hommes doivent apprendre à être des femmes comme les autres. À part l’autocritique publique, déjà pratiquée sur les plateaux, et l’obligation du congé paternel, il faut faire du cas par cas. À moins qu’on opte pour la méthode adoptée par je ne sais quel pays scandinave qui interdit aux hommes de sortir seuls le soir. Avec les femmes qui s’adonnent à la servitude volontaire, c’est plus compliqué. Comment voulez-vous m’empêcher de penser, quand je vois des footballeuses avec shorts et crampons, que « le foot, c’est quand même un truc de mec » ? En attendant, on pourrait toujours obliger Sophie Flamand à quitter sa cuisine, puisqu’elle aime ça, et l’obliger à abîmer ses jolis ongles manucurés sur la tondeuse.

Pour résoudre l’équation des sexes, il existe donc schématiquement deux types de solution – qui vous permettront de savoir, selon celle qui a votre préférence, si vous êtes ou non irrécupérable pour la modernité.

Désormais, chacun est ce qui lui plait

Si on pense que « les hommes et les femmes c’est pareil », on croit aussi que la démocratisation radicale de toutes les dimensions de l’existence de tous les humains est notre horizon indépassable. Pour régler le problème, il y a une formule simple : Tous égaux, tous libres. Non seulement la domination, la possession, l’aliénation et toute forme de pouvoir ont disparu de ce Royaume réalisé de l’harmonie des sexes, mais plus aucun individu ne devra être assujetti au sexe de sa naissance : chacun choisira le genre qui lui convient. Chacun est ce qui lui plait. D’ailleurs, vos ados l’apprendront bientôt en Sciences naturelles puisque le programme de 1ère comporte un nouveau chapitre intitulé « Devenir homme ou femme ». C’est bien ça. On ne naît pas homme ou femme, on le devient – et désormais à volonté, pas comme au temps de Simone de Beauvoir, sous le joug d’une éducation patriarcale et de préjugés réactionnaires. Notons au passage qu’il est en revanche universellement admis qu’on naît victime, c’est-à-dire doté d’une créance morale sur la société.

Jouir de la séduction sans se perdre dans la soumission

Quand on persiste à croire à l’altérité sexuelle, soit parce qu’elle semble reposer sur de solides bases concrètes, soit parce qu’elle fait le charme de l’existence, on a plutôt tendance à penser que l’amour a partie liée avec la guerre parce que les hommes et les femmes ne désirent ni n’aiment de la même façon. « Il n’y a pas de rapport sexuel », comme disait Lacan. Ainsi un homme peut-il amoureusement dire à une femme « Je veux te baiser », alors que si elle le lui dit, la phrase peut prendre un tout autre sens. D’où la recherche permanente, écrit Cyril Bennasar, d’un compromis, d’un « troc entre les cœurs et les sexes pour que les hommes restent relativement libres et les femmes exclusivement aimées. ». Pour autant, nous autres Modernes savons aussi échanger les rôles, jouer avec les stéréotypes, gagner sur un front ce que nous perdons sur l’autre, bref, jouir de la séduction sans se perdre dans la soumission.

Dans la même perspective, David Di Nota observe que « le malentendu homme/femme est la part la plus précieuse de l’hétérosexualité ». Aussi souhaite-t-il aux couples homosexuels « d’explorer les recoins du malentendu matrimonial, et ce jusqu’au vertige. » Il n’est sans doute pas fortuit que tous les auteurs de Causeur, même ceux les plus fermement ancrés à gauche, se soient spontanément rangés de ce côté. Nos détracteurs trouveront-là une preuve supplémentaire de nos indécrottables penchants conservateurs. On peut aussi y voir le signe d’un attachement commun à la division, aux conflits, aux contradictions, aux ambiguïtés de l’existence – en somme à l’Histoire telle que la définit Muray.

En s’attaquant frontalement au dogme de l’égalité, Claude Habib fait dans ces colonnes une arrivée retentissante. Après avoir ferraillé dans Libération avec Joan Scott, féministe américaine qui a l’avantage d’être parfaitement conforme à la caricature qu’on attend, et avec Didier Eribon, l’auteur de Galanterie française frappe droit dans la cible : « La revendication d’égalité dans les choses de l’amour – qu’il s’agisse des plaisirs éphémères ou de l’engagement durable – est un des alcools forts du féminisme », écrit-elle. Or, poursuit-elle, cette revendication est à la fois irrésistible et déplacée. Irrésistible parce que « l’égalité est notre credo démocratique ». Déplacée parce que « le désir se moque entièrement de l’égalité. » Que cette inégalité érotique doive aujourd’hui se concilier avec la recherche de l’égalité dans tous les autres domaines, que la domination ne cesse de changer de camp, on ne peut que s’en réjouir.

Au terme d’un retournement paradoxal, les opinions affichées aboutissent à des options existentielles inattendues. Les amateurs de la guerre amoureuse s’obstinent à trouver avec l’ennemi des accommodements parfois déraisonnables alors que les tenants de l’égalité absolue qui croient à des rapports intégralement pacifiés, finissent par prôner une séparation radicale qui réaliserait la prophétie de Vigny dans La Colère de Samson : et se jetant de loin un regard irrité, les deux sexes mourront, chacun de son côté. Nous, on préfère la paix – armée – entre les sexes, c’est pour ça qu’on prépare la guerre.[/access]

Israël : la révolte des inclus

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En Israël, le nom de Rothschild n’évoque pas le « grand capitâaâl » de feu Georges Marchais mais la philanthropie d’une famille qui dépensa beaucoup d’argent en faveur du « foyer national juif » établi en Palestine. Pour les habitants de Tel Aviv, ce nom est celui d’un boulevard où la jeunesse dorée vient fréquenter les bistrots à la mode, et où le prix de l’immobilier atteint des sommets stratosphériques. C’est de cette artère qu’est partie la vague protestataire la plus importante en Israël depuis les grandes manifestations pacifistes des années quatre vingt.

Comme à Paris, il y a deux ans au bord du canal Saint Martin, un village de tentes modèle Quechua a été dressé à l’appel, sur les réseaux sociaux, d’étudiants rendus furieux par les prix ophtalmocéphaliques des loyers dans la principale métropole de l’Etat juif. Ce n’étaient donc pas des sans-abris, et nombre d’entre eux appartenaient à des familles aisées des quartiers nord.

Très rapidement, la protestation s’est étendue aux principales villes du pas, Jérusalem, Haïfa, Bersheva, et les étudiants ont été rejoints par des salariés, appartenant pour la plupart aux classes moyennes et éduquées. Le 23 juillet 2011, le mouvement a réussi à rassembler plus de cent mille personnes à travers le pays, la plus importante manifestation depuis celle qui suivit, en 1994, l’assassinat d’Itzhak Rabin.

Les reportages publiés dans la presse concernant ce mouvement montrent que ce n’est pas l’Israël pauvre (ultra-religieux, Arabes ou Falashas) qui est descendu dans la rue. Ce sont les étudiants, des jeunes professionnels actifs dans le secteur des services et de la haute technologie. Tous ces gens déclarent en avoir plus qu’assez de dépenser l’essentiel de leur salaire dans des loyers qui grimpent sans arrêt, de payer des sommes trop importantes pour faire garder leurs jeunes enfants quand les deux parents travaillent, et de se coltiner des heures d’embouteillages sur le périph’ de Tel Aviv faute des transports en communs performants.

C’est la révolte des inclus, de ceux qui portent le pays par leur travail et qui font sans rechigner leurs longues années de service militaire. Peut leur chaut que le gouvernement de Benyamin Netanyahou leur oppose les performances économiques remarquables d’Israël, qui a plutôt bien traversé la crise économique mondiale et peut aligner des indices de croissance et d’emploi à faire verdir de jalousie les pays de l’OCDE ,dans laquelle Israël vient d’être admis.

Ni la gauche, ni le syndicat Histadrout n’ont vu venir ce mouvement. Les travaillistes, ou ce qui en reste depuis la scission du parti au début de l’année[1. Le groupe travailliste à la Knesset s’est scindé en deux, une fraction restant fidèle à Ehoud Barak et à la coalition gouvernementale, l’autre passant dans l’opposition] avaient concentré leurs critiques du gouvernement sur les questions de sécurité et de stratégie diplomatique pour résoudre le conflit avec les Palestiniens. Ils avaient tout simplement oublié les obligations liées à leur dénomination et à l’histoire de la gauche sioniste : défendre les travailleurs.

Ce mouvement préfigure peut-être « l’insurrection qui vient » chère à quelques uns des plus éminents contributeurs de ce salon. C’est une nouvelle forme de la « révolte des modérés », expression créée par Milan Kundera pour désigner le mouvement de résistance au communisme en Tchécoslovaquie.

Les manifestants et campeurs du Boulevard Rothschild veulent habiter « là où ça se passe », là où la culture officielle ou underground s’épanouit, et ne veulent pas être relégués dans de lointaines et ennuyeuses cités dortoirs. La gentryfication des quartiers branchés de Tel Aviv n’est pas un phénomène spécifique à Israël. Elle atteint toutes les métropoles dont le prestige et les attraits rayonnent au delà des frontières nationales : les centres de New York, Londres ou Paris sont devenus inaccessibles même aux salariés des classes moyennes supérieures. A Tel Aviv, les programmes d’appartement luxueux avec vue sur la mer se multiplient, et leurs acheteurs américains ou européens les laissent vides onze mois sur douze. Les quartiers pauvres du sud de la ville, aux alentours de l’ancienne gare routière sont devenus des ghettos pour immigrés africains ou asiatiques, décourageant toute tentative de rénovation urbaine en faveur des classes moyennes.

Ce « printemps israélien », on le voit, est à mille lieux du « printemps arabe » auquel quelques commentateurs myopes ont prétendu l’assimiler. C’est un mouvement ultra-moderne, au sein d’une démocratie qui n’est pas remise en cause. Cela n’a rien à voir avec les divers « indignés » européens qui se plaignent de leur exclusion du monde du travail du fait de la crise et de la rigueur budgétaire imposée. C’est le pays utile et laïque qui est en colère, qui en a assez des impôts qui financent ces ultra-religieux improductifs mais indispensables dans toutes les coalitions gouvernementales. Cette situation est beaucoup plus menaçante pour le gouvernement de Netanyahou que les pressions internationales exercée sur lui pour qu’il cède aux exigences des Palestiniens.

Désir de dissolution

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Harlem Désir devrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, surtout depuis qu’il exerce la fonction si peu enviée de Premier secrétaire du PS par intérim en temps de primaires. Lors d’un déplacement dans le Var, il a demandé à Jean-François Copé de procéder à la dissolution du collectif « Droite Populaire », coupable, à ses yeux, de « [reprendre] tous les thèmes de l’extrême-droite ».

Thierry Mariani, ministre et co-fondateur dudit collectif, lui a fait remarquer que ce dernier ne constituait pas un parti ni une association mais un label qu’il était donc difficile de dissoudre. Mais il y a plus grave ! Si Harlem Désir connaissait par coeur son histoire politique, il saurait que le meilleur spécialiste de ce genre d’opérations n’est pas Jean-François Copé, fut-il président de l’UMP, mais bien Jacques Chirac.

Le 21 avril 1997, il n’avait pas réussi à dissoudre la droite populaire, mais la droite tout entière…

Halte aux commandants couche-tôt!

Il y eut la querelle des Anciens et des Modernes, la ligne de démarcation, le conflit des générations et, plus récemment, le choc des civilisations. Mais la vraie faille qui divise le monde, et peut-être même l’univers, c’est l’opposition irréductible qui divise les lève-tôt et les couche-tard !

Ayant un jour entendu un farceur expliquer que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, certaines personnes crédules, niaises ou peu observatrices ont adopté ce credo et font de la possession du monde par réveil dès potron-minet un objectif de vie quotidiennement renouvelé.

Quelle que soit l’heure de son premier rendez-vous, voire l’absence totale de quelque rendez-vous que ce soit, le lève-tôt est debout dès 5h30 et se pointe à la boulangerie alors que le boulanger ensommeillé enfourne ses premiers pâtons. Il se coince alors quelques baguettes sous le bras et se dirige au pas de charge vers le lieu stratégique entre tous : la table du petit-déjeuner. Certes, le monde lui appartient, mais ledit monde pionce toujours. Le lève-tôt s’affaire, dresse la table, presse les oranges et prépare le café. Mais le monde, visiblement réfractaire à l’idée d’appartenir à un tel agité, continue à dormir.

Depuis des générations, les lève-tôt ont inventé d’astucieux systèmes pour tirer leurs contemporains des bras de Morphée, réveils, cloches, grelots, coucous suisses ou marteau-piqueurs. Mais à l’instar du diplodocus se hérissant progressivement de piques pour décourager le T-Rex, les couche-tard ont développé des clapets auditifs qui insensibilisent leurs tympans dès qu’ils sont en position couchée !

Mais les meilleures choses ont une fin et tôt ou tard, et en l’occurrence, plutôt tard, les paresseux finissent par s’ébrouer et, dans un dernier bâillement, se décident à quitter la douce tiédeur de leur couette et à rallier, vaille que vaille, la fameuse table du petit-déjeuner où le beurre a fondu. La dégustation des oranges pressées, du café et de la baguette au beurre fondu achève de dissiper les résidus de leur coma à peine vigile. La tribu des couche-tard est sur le pont, le babil commence, les projets pour la journée s’ébauchent. Sans les couche-tôt car ceux-ci, affamés – pensez, il y a déjà bien 4 ou 5 heures qu’ils ont englouti leur sportif petit-déjeuner -, dissimulent mal leurs gesticulations autour du barbecue. Car disons-le tout net, le point d’achoppement le plus violent entre les deux structures claniques, c’est l’heure du repas. Venant d’engloutir ses croissants, le couche-tard souhaite prendre une douche et se raser avant le premier pastis alors que le lève-tôt, lui, en est déjà à son deuxième Saint-Raphaël. La solution la plus logique serait d’adopter le brunch, salé-sucré, avec miel et salaisons, fromages et confitures, café-crème et vin du pays, selon les desiderata de chacun, mais pour une raison encore non élucidée, les lève-tôt sont de farouches ennemis du brunch.

Alors, tandis que les couche-tard, ragaillardis par ces deux repas consécutifs élaborent les excursions, visites, jeux, randonnées ou descentes en kayak de l’après-midi, les lève-tôt, eux, commencent à piquer du nez. Seul leur orgueil ombrageux et leur volonté d’airain les retiennent de succomber à la méridienne, aidés, avouons-le, par une quantité impressionnante d’expressos bien tassés.

La visite de Chambord ou de Fontaine-de-Vaucluse, les dégustations des caves bourguignonnes et les pédalos du Verdon semblent avoir été créés uniquement pour offrir aux deux tribus une zone de non-agression, une sorte de plateforme éphémère où l’on peut se parler et même s’entendre.

Mais déjà se profile le spectre du dîner. Les couche-tard, parfaitement réveillés pour le coup et soucieux de rembourser le petit-déjeuner, ou culpabilisés par leur fainéantise moralement indéfendable, voire tout simplement tonifiés par l’escalade du Mont Ventoux, s’activent à la confection du dîner à grand renfort d’éclats de rire. Les lève-tôt, épuisés, filent prendre une douche tandis que la cuisine vrombit telle une ruche et que s’accumulent zakouskis pesto-mozza, parmigianas parfumées, gigots d’agneaux tapenades, chèvres chauds et tartes flambées. Et la fracture réapparaît autour du marc de Beaujolais quand les couche-tôt, soucieux de retenter dès le lendemain leur excitante expérience de possession du monde, soupirent déjà après leur pyjama de flanelle alors que les lève-tard envisagent un bain de minuit ou une marche aux flambeaux. Dans une dernière et honorable tentative de ramener sur le droit chemin ce troupeau égaré, la tribu des couche-tôt évoque entre deux bâillements mal réprimés l’indicible beauté du lever de soleil mais les couche-tard, à force de se coucher tard, justement, l’ont déjà vu et font valoir, goguenards que c’est bien joli mais que ça ne vaut pas un coucher de soleil !

Convaincus que plus rien d’intéressant ne peut se produire passé 21h30, les lève-tôt vont se coucher tôt, laissant la place aux couche-tard qui ont, eux, la courtoisie de faire le moins de bruit possible afin de ne pas les réveiller !

G8 : le calme avant la tempête

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Avec dix ans de recul, Samuel Bartholin revient sur le sommet du G8 qui s’est réuni à Gênes en juillet 2001. L’événement avait suscité de gigantesques manifestations altermondialistes auxquelles il prit une part active. En assumant la part de subjectivité qu’implique tout témoignage, nous avons décidé de publier son récit sous la forme d’un feuilleton estival en trois parties.

La rédaction

Il faisait très chaud ce premier été du vingt-et-unième siècle. Six mois plus tôt, le monde saluait le passage à l’an 2001, instant symbolique anticipé par Arthur Clarke, Stanley Kubrick (L’Odyssée) et Pierre Bachelet (Quand tu auras vingt ans…). J’étais dans ma vingt-troisième année d’existence et je revenais à Gênes après y avoir vécu un an auparavant, au prétexte d’études de philo dans le cadre d’un échange Erasmus.

Ce mois de juillet, les chefs d’Etat des huit pays les plus puissants du monde avaient pris l’initiative de s’y retrouver pour leur pince-fesses annuel. Leur présence avait quelque chose embarrassant. L’atmosphère compassée d’une station balnéaire ringarde aurait mieux convenu a cette réception empesée. Diable, quel cerveau de communiquant avait donc eu l’idée de placer ce sommet – avec ses lourdeurs protocolaires et sécuritaires – dans cette ville portuaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants ? Peut-être cherchait-on à doter ce conclave technocratique d’un peu de la pompe et du prestige de l’ancienne Cité des Doges. Gênes, ex-république marchande, ses circuits commerciaux entre Orient et Occident : l’ancêtre du capitalisme mondialisé, en somme, les palais de marbre et les prétentions artistiques en plus…

Question image et standing, Silvio Berlusconi accueillait les hôtes du G8 dans un des plus somptueux ensembles monumentaux de la cité, le Palais ducal. C’est-à-dire à l’endroit même où les oligarques de la République génoise se réunissaient autrefois en conseil pour se répartir pouvoirs et prébendes au sein de leur empire commercial. Ironiquement, prendre un tel symbole pour le G8 délivrait un message sans doute très éloigné de celui que voulaient mettre en avant les sherpas des huit potentats réunis en ces murs.

Le spleen de Gênes

S’installer au cœur du formidable amphithéâtre urbain génois, qui transpire de partout la Méditerranée, la rouille et le soleil, exposait le G8 au surgissement de l’imprévu. L’ennemi, l’événement pouvait jaillir de l’immensité du ciel et de la mer, ou au détour d’une ruelle obscure –les fameuses caruggi qui serpentent au cœur de la ville. Pour prévenir tout incident, il fut donc procédé à une de ces imposantes mises en scène militaro-policières, comme il s’en produit de plus en plus régulièrement sous nos latitudes. La vieille ville et ses sinueux passages médiévaux furent d’abord soumis à une batterie de contrôles policiers. Puis, une grille métallique de plusieurs mètres fut installée tout autour du centre-ville, désormais classé « zone rouge ». Seuls les habitants munis d’un laissez-passer pouvaient encore (difficilement) circuler au cœur de Gênes. Ce déploiement de force massif exerça un « coup de pression » sur les résidents les plus modestes d’une ville fragile et heurtée, déjà réputée pour son tempérament mélancolique.

Le sommet du G8 n’intervenait pas dans un lieu anodin. Derrière ses hautes demeures et sa richesse dormante, Gênes est aussi une ancienne cité de dockers et de métallos, mise knock out dans les années 80 par la désindustrialisation et le chômage de masse. Dans les venelles de la vieille ville, on peut observer le nouveau prolétariat venu des quatre horizons, petit peuple issu des bleds du Mezzogiorno, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ainsi, dans le maquis de pierre du centro storico, marge et traditions, dealers et nobliaux, prostituées et étudiants, Sardes et Equatoriens se côtoient dans un temps suspendu. Cet enchevêtrement d’existences modestes achève sa course dans le port, juste sous l’autoroute.

Pourtant, comme l’a dit la journaliste Laura Gugliemi, on ne s’arrête jamais de vivre à Gênes. Les placettes de cette ville de spleen se prêtaient à nos beuveries nocturnes d’étudiants désargentés, les résidents tentant d’y mettre un terme en nous aspergeant d’eau glacée depuis leurs immeubles corsetés, comme dans une farce médiévale.

Sur les murs se lisaient de vagues slogans situationnistes et autres paroles de groupes punk hardcore bombés à la peinture, brouillons politisés d’une génération grandie à l’ombre de la statue du commandeur qu’était pour elle la génération des sixties et des seventies.


Ex-fan des nineties

En l’occurrence, il ne s’agissait que de l’humble génération des années 1990, celle des précaires fringués en parka militaire, le cheveu ras ou dreadlocké, arrivés après la grande glaciation du début des années 1980. Une jeunesse formée aux sons grisants de l’acid house, de la techno et du rock alternatif, dansant dans des hangars squattés, balbutiant les nouvelles utopies technologiques qu’étaient le hacking et l’internet libre. Le soir à Gênes, à part écluser sur les places, elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de fréquenter les concerts des centres sociaux autogérés – Zapata ou Inmensa. La figure de ces années-là n’était plus Che Guevara et ses convictions irradiantes- ou alors, réduit à son seul visage détourné, samplé et ramené au statut d’un tag- mais le sous-commandant Marcos. A la fois crâne et humble, avec sa dose d’humour à la Jarry, d’anarchisme à la papa et de sagesse amérindienne, le leader zapatiste au sourire cagoulé appelait à « changer le monde tout en se gardant du pouvoir ».

C’est dans la tambouille de cette époque qu’avait surgi le mouvement altermondialiste deux ans auparavant, lors du précédent sommet de l’OMC à Seattle. « Non, la contre-culture n’est pas morte », expliquait alors Libération, à propos de ce creuset contestataire réunissant syndicalistes, partisans de la taxe Tobin, défenseurs de la nature, anars et cathos de gauche. Ses détracteurs critiquaient son manque d’unité, ou encore son absence de priorités. A l’intérieur de ce conglomérat hétéroclite, on préférait au contraire parler convergence et constitution d’un « mouvement des mouvements » qui aurait surfé sur l’émulation des luttes singulières face au « tout est à vendre » de l’équation néo-libérale. On évoquait aussi les multitudes, selon la terminologie de Toni Negri, pour évoquer une idée du commun qui n’annihilerait pas les différences.

A y regarder de plus près, il était inévitable que la greffe prenne entre les altermondialistes et le courant radical, certes résiduel mais toujours vivant au cœur des métropoles italiennes. Le G8 de Gênes allait servir de catalyseur aux éprouvettes de l’éternel laboratoire politique transalpin. Pour les différentes tendances du mouvement, l’occasion de s’agglomérer et de défier le pouvoir dans un match au sommet était trop belle. Tous ceux qui connaissaient un peu le pays savaient qu’entre l’Italie tout fric et people de Berlusconi et celle de la gauche la plus folle et créative d’Europe, la rencontre promettait d’être électrique.

La suite au prochain épisode…

Ah que je ne t’aime pas ! Moi non plus !

A Epinal on fait des images, mais aussi de copieux faits divers parfaitement capables de nous tirer d’une léthargie informationnelle propre au vacances. Bref, Epinal était l’endroit idéal sur terre pour que le démon de l’été, et ses forces négatives, s’exprime pleinement… Epinal était la seule ville au monde où, pour la plénitude extatique de nos zygomatiques, et l’immense lassitude des forces de l’ordre locales, un imitateur de Serge Gainsbourg pouvait poignarder un imitateur de Johnny Hallyday. Et oui. Oui…

Le quotidien régional l’Est Républicain précise : « Au départ, il y a une vieille et pittoresque rivalité entre deux imitateurs spinaliens. L’un, âgé de 50 ans, est spécialiste de Johnny. L’autre, 46 ans, de Gainsbarre. Tous deux participent régulièrement à des spectacles locaux ou des concours d’imitations… » Rien de bien méchant. Un univers mollement chabrolien comme on les aime. Un clocher. Quelques notables en complet-veston. Une poignée de saltimbanques.

Et puis de fascinants débordements nerveux… « Même si chacun a son registre, poursuivent nos confrères, ils se font plus ou moins de la concurrence. Rien de bien méchant là-dedans a priori. Sauf que la copie de Gainsbarre n’a pas vraiment le sens de la dérision de l’original. Au fil du temps, il a de moins en moins apprécié les vannes du pseudo Jojo. ». Il ne manquait plus que l’imitateur-sosie de Johnny Hallyday soit embauché comme gardien-factotum du lotissement où crèche le sosie-imitateur de Serge Gainsbourg, juste en face de la gendarmerie d’Epinal… C’est ce qui arriva… en juin dernier.

Pour parachever ce chef-d’œuvre fait-diversier, pseudo-Serge s’est mis à la fenêtre de son pavillon spinalien afin de se moquer joyeusement – pour de bien nébuleuses raisons – de pseudo-Jojo qui baladait sa pacifique tondeuse à gazon sur son légitime jardin. Le fac-similé d’Hallyday, agacé des quolibets et des lazzis, a dit ses quatre vérités à son comparse. Lequel a – peu après – pris l’algarade en travers du gosier ; avant de descendre d’un étage, de sortir un couteau, et de planter son ennemi à la gorge. A l’heure qu’il est Serge a été mis en examen pour « tentative de meurtre » ; tandis que les jours de l’infortuné Johnny, qui a été conduit à l’hôpital, ne sont plus en danger selon les praticiens.

Serge – Johnny. Une authentique forme de choc des cultures. Limite bouillon de culture. Image d’Epinal. « Que je t’aime ! » et « Je t’aime moi non plus »… non plus.

Fictions auto

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Les écrivains ont toujours, pour le meilleur comme pour le pire, adoré les automobiles. À deux ans d’intervalle, Roger Nimier et Albert Camus se sont tués dans de chics et dangereux bolides. Une Aston-Martin pour Nimier à l’entrée de l’autoroute de l’Ouest et la Facel-Vega de Michel Gallimard pour Camus sur la Nationale 6, quelque part dans l’Yonne.

Dans Mythologies automobiles, Thomas Morales fait appel aux écrivains mais aussi aux cinéastes, acteurs et chanteurs pour revisiter les Trente Glorieuses à travers sa nostalgie cylindrée de petit garçon qui eut mal au cœur à l’arrière des CX (pour la génération précédente, ce furent les DS) : « Je crois que l’automobile est entrée dans une nouvelle ère, celle du transport et du collectivisme. Je préfère me rappeler celle des émotions et des utopies. Pour les hommes nés après la Deuxième Guerre mondiale, les voitures ont façonné leur destin, leur manière de penser et d’aimer. ». [access capability= »lire_inedits »]

On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo

Son petit essai, brillant, rappelle les Autographies de François Nourrissier ou le Rapide essai de théologie automobile de Gaspard-Marie Janvier. Notre société s’est mise à détester la voiture, devenue symbole de beaufitude et d’irresponsabilité écologique, péché capital par les temps qui courent. D’ailleurs, elles se ressemblent toutes, sorties des mêmes bureaux d’études où des ingénieurs calculent le coefficient maximal de pénétration dans l’air plutôt que d’imaginer le véhicule qui fera rêver ou qui incarnera le moment d’une identité nationale partagée dont cette chère 404, celle de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs, est un parfait symbole: « Gaulliste et communiste. Taxi parisien et police nationale. Saint-Tropez et Le Conquet. Gabin et Dewaere. Lautner et Godard. Morgon et Sidi Brahim. Chantal et Samira. Enfin, quoi, la France ! ».

Pour Morales, une voiture, dans le monde d’avant, c’était comme un vin naturel. Cela renvoyait à l’unicité d’un terroir. On savait ce qu’on faisait quand on choisissait une Cadillac. On était soit truand de haut vol, soit saltimbanque, soit les deux. On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo dans À bout de souffle mais on peut garder, comme Morales, une préférence pour la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullit, incarnation d’une certaine mélancolie virile et d’une élégance décidément insurpassable. Pour les Anglaises, la MG, la Triumph ou l’Austin Healey furent balayées par la désindustrialisation britannique alors que, comme le dit très joliment l’auteur sous le regard ému de Frank Alamo et de Richard Anthony : « Si le bonheur existe, les « petites anglaises » sont le plus court chemin pour y parvenir. » Quant aux Allemandes, la Mercedes et la BMW, elles ont symbolisé le triomphe d’un capitalisme rhénan heureux pour notables jusque dans les années 1970 et une reconversion dans la petite voiture qui a tué l’esprit de ces grandes marques.

On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qui est dit des Italiennes ou des Japonaises car, l’air de rien, l’essai de Morales est aussi exhaustif qu’il est érudit, subversif et léger.[/access]

Mythologies automobiles

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Le destin de Breivik

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La Norvège est un des pays les plus riches du monde. L’un des plus ouverts aux étrangers également, puisqu’aujourd’hui quarante pour cent des enfants qui vivent à Oslo sont d’origine extra-européenne. La xénophobie y prospère, comme dans les pays voisins, la Suède et la Finlande.

Anders Behring Breivik, bon fils, employé consciencieux, depuis peu patron d’une entreprise spécialisée dans les légumes bios, franc-maçon, admirateur de Churchill et de Max Manus ( l’un des résistants les plus célèbres au nazisme ), auteur d’un manifeste de 1512 pages sur le net contre la société multiculturaliste – il convoque aussi bien les philosophes de l’école de Francfort qu’Unabomber et livre au passage quelques conseils judicieux sur les stratégies visant à détruire une centrale nucléaire – veut que l’immigration musulmane soit arrêtée sans délai et que le soutien financier de l’Union Européenne à l’Autorité palestinienne cesse. Il présente la Suisse comme un modèle de démocratie.

Fallait-il sur ces prémices qu’il se livre à cet incroyable carnage de l’île d’Utoeya et qu’il se ridiculise en se donnant le titre pompeux de Commandeur des Chevaliers Justiciers ? L’expérience – et pas seulement psychiatrique – a depuis longtemps établi les liens profonds et souterrains entre paranoïa, politique et refoulement sexuel. Nous y sommes. Anders Behring Breivik se réjouit de passer trente ans dans les prisons norvégiennes et d’avoir rendu son message audible. Il évitera ainsi ses rencontres hebdomadaires avec sa mère, n’aura plus à se soucier de la qualité de ses melons bios et pourra jouir pendant quelques mois d’une notoriété mondiale.

Évidemment, ses compagnons de cellule risquent fort de n’être ni blonds, ni chrétiens. Peut-être apprendra-t-il au fil des années à les apprécier ? Peut-être même se mettra-t-il en couple avec l’un d’eux… Plus le temps passera, plus son acte lui paraîtra dérisoire. Il aura enfin l’occasion de méditer sur la vanités des entreprises humaines.

Les vieux habits de l’autoritarisme algérien

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"Une Algérie forte et sûre. Abdel-Aziz Bouteflika"

Après la grogne sociale de l’hiver dernier, dans l’espoir de tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2014, les dirigeants algériens restent plus que jamais fidèles à la rhétorique démocratique dont ils ont l’habitude de parer leurs discours. Mais le pluralisme de façade instauré dans les années 1990 sur les décombres de l’ex-parti unique FLN a davantage restructuré l’autoritarisme qu’ouvert le pays à une transition démocratique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, cela n’a jamais été aussi vrai. En 2008, avant même l’éclatement de la bulle autocratique arabe, il annonçait déjà une révision « partielle et limitée de la Constitution » dans un esprit de « stabilité, d’efficacité et de continuité ». L’année suivante, pour mieux aider ceux que ces mots abstraits désarçonnent, Bouteflika lançait une révision constitutionnelle lui permettant d’entamer un troisième mandat présidentiel. En conséquence de quoi, il se faisait réélire dans un fauteuil.

Dernier symptôme de cette mécanique implacable, la Haute Instance sur les réformes politiques vient d’accoucher d’une souris. Créé en mai 2011, ce comité Théodule était chargé de consulter les partis politiques, ainsi que les représentants de la société civile et les grandes figures de la nation pour concocter des réformes maison. Boycotté par l’opposition, totalement inféodé au pouvoir politique, il a servi de chausse-pied à Bouteflika pour introduire une apparence d’utopie participative en Algérie.

Bouteflika remixe M6

Printemps arabe ou pas, le chef de l’Etat algérien s’oppose imperturbablement aux velléités révolutionnaires de certains. Sur le fond, il reste inflexible : pas de dissolution du parlement ni d’élection d’une Assemblée Constituante. Croyant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Bouteflika voudrait imiter l’immobilisme bonhomme de Mohammed VI qui parvient à maintenir son joug autoritaire sur la monarchie chérifienne[1. Dont le statut supra-constitutionnel de Commandeur des Croyants assied le pouvoir politique] tout en s’attirant les félicitations de ses partenaires occidentaux- France et Etats-Unis en tête.

De l’autre côté de l’Atlas, le souverain marocain a en effet eu droit au satisfecit de la communauté internationale pour avoir remporté haut la main le référendum sur son projet de nouvelle Constitution, approuvé à plus de 97% ! Mais ce score soviétique cache un amas de maigrelettes réformes incapables de répondre à l’immense attente démocratique que son annonce avait suscitée.

Jouant la carte de la rivalité mimétique avec le Maroc, Bouteflika essaie tant bien que mal de calquer le scénario marocain: « en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine », a-t-il déclaré.

Alors que la société algérienne multiplie les signes évidents de ras-le-bol (contestation pacifique, émeutes contre les pannes d’électricité ; affrontements violents dans certains villages), ses responsables politiques tentent de donner le change en lançant une pseudo-révolution pilotée par le haut. Après des décennies d’illusions de changement, l’oligarchie au pouvoir s’en tient encore et toujours à un pur exercice de forme destiné à se forger l’image de décideurs rassurants et volontaristes, dans l’unique but de rassurer ses alliés occidentaux obsédés par le formalisme démocratique.

Rhabiller n’est pas réformer

Comme nous le rappelle cet article fort instructif, en politique, il est plus facile d’innover radicalement que de réparer une vieille machine encrassée. Or, depuis l’indépendance de 1962, l’exploitation de la rente gazo-pétrolière a assuré la perpétuation du système de domination politico-économique algérien[2. A long terme, l’épuisement des ressources énergétiques et le faible développement du secteur privé pourraient néanmoins condamner le régime algérien]. Dans le même temps, comme pour contrebalancer la mainmise de l’armée sur le sommet du pouvoir, le régime a préservé une certaine liberté d’expression médiatique- si rare dans le monde arabe. En revanche, il ne s’est nullement soucié des maux de la société algérienne (corruption endémique, inefficacité des services publics, défiance du peuple).

Partant, Bouteflika et les généraux qui contrôlent l’Algérie proposent de faire du vieux avec du vieux. Usant d’un autoritarisme « sage » – au moins en comparaison de la répression sanglante à la syrienne, l’Algérie peut ainsi donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré » relativement soutenu, ou du moins toléré, par sa population. Son combat contre les groupes islamistes radicaux lui vaut en outre l’étiquette enviée de bon élève de la lutte contre le terrorisme.

Entre l’Algérie et la Syrie, ces deux pays héritiers de la colonisation française, les points communs ne manquent pas : disqualification idéologique du socialisme arabe naguère hégémonique, islamisation de la société, pluralisme ethnolinguistique (minorités kurdes et berbères) combattu par le pouvoir central, etc.

On peut aussi comparer la timide « infitah » (ouverture) impulsée par Bouteflika avec la voie empruntée par la dynastie Assad une décennie plus tôt. À la mort de son père Hafez, Bachar Al-Assad paraissait épouser les grands idéaux démocratiques de son temps (lutte contre la corruption, ouverture économique, libération d’opposants, promesse d’une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963). Autant d’engagements qui n’ont pas été tenus, en dépit d’une parenthèse enchantée de quelques mois durant laquelle les Syriens purent faire l’inventaire des années Assad dans les nombreux forums de discussions qui essaimaient dans tout le pays.
Dès que l’image d’un Bachar moderne et réformateur fut installée dans toutes les têtes occidentales, cette apparence de libéralisation devint inutile et superflue. Le mythe de la « vieille garde » contrecarrant dans l’ombre les initiatives du jeune président syrien fournit ensuite le parfait prétexte à la glaciation des réformes politiques et économiques.

Rétrospectivement, l’explosion syrienne actuelle nous montre que les réformes démocratiques avortées ne peuvent mener qu’à une impasse violente. En regardant les images des manifestations de masse à Alep et Hama, Alger devrait donc se faire du souci.
D’autant que le système politique algérien se rapproche d’une autre dictature arabe, quant à elle déchue depuis quelques mois : l’Egypte. Mené par une gérontocratie à parti unique, l’ancien régime de Moubarak irriguait toutes les structures du pays par le triangle Parti-Armée-Sûreté d’Etat qui contrôlait jusqu’à la politique locale des petites bourgades égyptiennes. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes despotiques crée entre l’élite politique au pouvoir et les généraux des tensions qui ne se dénouent qu’à la faveur de crises de grande ampleur. Au quotidien, ce modèle autocratique s’appuie sur la mise sous surveillance de la société et la dépolitisation de l’espace public, l’exercice du pouvoir se réduisant le plus souvent à une gestion technocratique paravent d’un népotisme d’Etat.

Enfin, en Egypte comme en Algérie, on a connu les affres du terrorisme et le regain de popularité des islamistes (Frères Musulmans ; Front islamique du salut et ses alliés) dans des sociétés gangrénées par le chômage et la pauvreté. Cette dynamique politique a posé la question – restée irrésolue- de l’intégration de cet acteur dans le jeu politique.

Autant dire que Bouteflika ne pourra pas indéfiniment miser sur la com’ pour maintenir le statu quo. S’il peut encore se targuer du soutien de l’appareil sécuritaire, le président algérien néglige la précarité d’un modèle moribond qui ne survit que par d’incessants bricolages.

L’ère des printemps sans lendemain pourrait bien être révolue.

Une première version de cet article a été publiée le 20 juillet 2011 sur le site ArabsThink.com

Le coup de pompe de Chavez

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Depuis que son cancer s’est déclenché, prouvant à ses détracteurs qu’il était un homme, rien qu’un homme et pas un extra-terrestre envoyé par une planète communiste pour coloniser le monde libre, le président Hugo Chavez se fait soigner à Cuba afin de revenir en forme pour les élections présidentielles de 2012 auxquelles ce dictateur sans cesse réélu par son peuple va sans doute se présenter si son état de santé le lui permet.

Il a bien pensé à se faire soigner aux Etats-Unis mais il s’est dit que dans un pays où les médecins contribuaient aux exécutions capitales par injection létale, ce n’était pas forcément une bonne idée, surtout quand on est socialiste. Alors finalement, il a choisi l’île de son ami Fidel.

Depuis quelques années l’échange pétrole contre médecins fait merveille entre les deux pays. En effet, les efforts de Cuba en matière de santé sont tout à fait irresponsables pour l’équilibre budgétaire de ce goulag tropical dont tous les observateurs disent depuis plus de cinquante ans qu’il est à bout de souffle, que ça y est, ce coup-ci, c’est fini. On compte 1 médecin pour 166 habitants (contre 1 pour 326 en France) et la mortalité infantile est largement inférieure à celle des USA.

Ca tombe bien, Chavez dans son genre est un grand enfant. Figurez-vous que lui, la hausse du pétrole, il ne la répercute pas à la pompe mais sur les salaires, augmentés de 25% en quelques mois…

Mélangeons les genres !

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Je vous le concède, la ficelle est un peu grosse. Parler sexe pour appâter nos lecteurs et concitoyens au moment où ils s’adonnent à la religion de la mer et du soleil, cela semble assez convenu. Croyez-le ou pas, en choisissant cette « une », nous n’étions pas seulement animés par de basses (mais légitimes) préoccupations mercantiles, mais par le souci de coller à « l’actualité ». N’ayez crainte, nous n’allons pas vous infliger nos dernières divagations sur les rebondissements de l’affaire DSK, aussi fertiles soient-ils pour l’imagination. Que chacun se sente libre d’écrire la fin de la pièce à sa guise, cela fera un épatant devoir de vacances, valable de 7 à 77 ans.

Il s’agit d’autre chose. Les heurs et malheurs (ou l’inverse) de l’ex-patron du FMI ont eu pour effet collatéral de faire ressurgir l’équation la plus énigmatique, la plus compliquée et la plus simple de l’histoire du monde : celle qui définit les relations entre les hommes et les femmes en fonction de lois cachées, erratiques, absurdes et imprévisibles.

Nous n’avions pas conscience, quand le titre de ce numéro est sorti d’un pil-poul collectif, de frapper dans le mille – encore que nous aurions sans doute dû parler de la « Quadrature des sexes ». Et pourtant, par glissements successifs d’une indignation à l’autre, nous sommes passés d’un fait divers shakespearien au procès de l’hétérosexualité, criminelle et violente par nature, et, dans la foulée, à la dénonciation de la différence des sexes, croyance comparée aux élucubrations créationnistes, ce qui est savoureux car ceux qui contestent l’existence de cette différence rejettent en bloc la biologie, finissant généralement par exiger pour tous et toutes le droit d’enfanter à volonté.[access capability= »lire_inedits »]

Au bout du compte, ce qui est en jeu, c’est bien de savoir s’il y a encore une vérité dans le fait de se penser « homme » ou « femme » ou si l’humanité doit enfin se délivrer de ces « constructions sociales » pour enfin « déconstruire l’hétéro-sexisme », dont Carine Favier, présidente du Planning Familial, et Louis-Georges Tin nous rappellent qu’il est « une police des genres destinée à rappeler à l’ordre symbolique les individus. » (Libération, 23 juin). Il est préférable, en effet, de les rappeler à l’ordre idéologique.

Très vite, une escouade de féministes et une escadrille de commentateurs, épaulés par une armée de journalistes unissent donc leurs faibles forces contre les spectres de l’obscurantisme et du patriarcat dont l’affaire DSK a montré qu’ils étaient toujours remuants. Didier Eribon à qui on ne la fait pas comprend toute de suite qu’au-delà des offenses faites aux femmes, on assiste à une nouvelle offensive de la « révolution conservatrice ». L’objectif est de restaurer « un ordre qui repose sur l’inégalité, la hiérarchie et la domination (des hommes sur les femmes, de l’hétérosexualité sur l’homosexualité…) » – où a-t-il la tête, et la domination des patrons sur les ouvriers, des blancs sur les noirs, il en fait quoi ?

Entre le « viol conjugal » et le clitoris, faut-il vraiment choisir ?

Déployant toute la panoplie de la hargne victimaire, ces nouvelles dames-patronnesses dont beaucoup sont des hommes s’emploient à démontrer à quel point le mâle est une malédiction. Il est amusant de voir les journaux les plus respectables, tous dirigés par des hommes blancs, ce que je me garderais de leur reprocher, rallier la croisade contre « La France des machos » avec le zèle de bourgeois tentant de faire oublier par leur fanatisme leurs origines non-prolétariennes.

Il faut dire qu’à écouter les copines, on finit par avoir le cafard. Nos mecs ne font pas la vaisselle, ils ne voient rien quand on a perdu 800 grammes après trois mois de régime à une seule tablette de chocolat par jour – c’est ce qu’on appelle le harcèlement moral -, ils regardent nos lolos avec des airs vicieux, ils nous flanquent des baffes pour un rôti trop cuit et en prime, ils nous violent. Et j’allais oublier, ils ont beau courir le jupon, ils ne savent toujours pas ce qu’est un clitoris et encore moins où ça se trouve.

J’avoue avoir longuement hésité entre le « viol conjugal » et le clitoris – on peut pas avoir les deux ? De toute façon, c’est le même sujet. Le Collectif féministe contre le viol a donc lancé une grande campagne contre le « viol conjugal » – dont on a appris, dans le clip diffusé sur nos chaînes de télévision, qu’il représentait la moitié des viols commis en France. Statistiques réalisées, si j’ose dire, au doigt mouillé, mais néanmoins ânonnées comme des vérités scientifiques. Sachez donc, Mesdames, que quand votre chéri se montre un peu pressant, au lieu de trouver cela charmant, flatteur, voire, in fine fort agréable, ou même de l’envoyer sur les roses, vous pouvez porter plainte : il est passible de la Cour d’Assises. On se demande pourquoi les femmes attendent en moyenne quatre ans pour dénoncer cet odieux forfait – au moment du divorce peut-être ?

Impossible, cependant, de faire l’impasse sur le « clito », puisque c’est en exhibant la photo assez peu engageante de l’intimité féminine que nos pleureuses-vengeresses sont arrivées au deuxième temps de la démonstration : les filles, pas besoin des hommes ! Certes, « Osez le Féminisme » est un groupuscule ridicule dont les outrances embarrassent pas mal de féministes historiques. Mais sa chef, l’aimable Caroline de Haas, responsable de la communication de Benoît Hamon spécialiste mondiale du partage des tâches ménagères, est aussi le nouveau visage du féminisme décomplexé. Aussi a-t-elle inspiré les auteurs de Causeur.

Le happening baptisé « Osez le Clito ! » visait donc à « parler et à faire parler » des plaisirs sexuels des femmes. Apparemment, ses organisatrices ne savent pas que dans ce domaine, plus on parle, moins on fait. Mais revenons-en au scandale : « cet organe essentiel du plaisir sexuel est souvent oublié, nié, voire mutilé ». Résultat, on oublie que « les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation » et surtout, « ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines ». Nous y voilà ! Lucie Sabau, l’une des responsables de cette dinguerie précise que « le clitoris à 10.000 terminaisons nerveuses…bien plus que le pénis. ». Puisqu’on vous dit qu’on en a une plus grosse que la vôtre.

Tout ce petit monde veut le bien de son prochain et aimerait rééduquer les malheureux qui tiennent à ce quelque chose qui s’appelle la virilité et les malheureuses qui aiment ça. Pour commencer, les hommes doivent apprendre à être des femmes comme les autres. À part l’autocritique publique, déjà pratiquée sur les plateaux, et l’obligation du congé paternel, il faut faire du cas par cas. À moins qu’on opte pour la méthode adoptée par je ne sais quel pays scandinave qui interdit aux hommes de sortir seuls le soir. Avec les femmes qui s’adonnent à la servitude volontaire, c’est plus compliqué. Comment voulez-vous m’empêcher de penser, quand je vois des footballeuses avec shorts et crampons, que « le foot, c’est quand même un truc de mec » ? En attendant, on pourrait toujours obliger Sophie Flamand à quitter sa cuisine, puisqu’elle aime ça, et l’obliger à abîmer ses jolis ongles manucurés sur la tondeuse.

Pour résoudre l’équation des sexes, il existe donc schématiquement deux types de solution – qui vous permettront de savoir, selon celle qui a votre préférence, si vous êtes ou non irrécupérable pour la modernité.

Désormais, chacun est ce qui lui plait

Si on pense que « les hommes et les femmes c’est pareil », on croit aussi que la démocratisation radicale de toutes les dimensions de l’existence de tous les humains est notre horizon indépassable. Pour régler le problème, il y a une formule simple : Tous égaux, tous libres. Non seulement la domination, la possession, l’aliénation et toute forme de pouvoir ont disparu de ce Royaume réalisé de l’harmonie des sexes, mais plus aucun individu ne devra être assujetti au sexe de sa naissance : chacun choisira le genre qui lui convient. Chacun est ce qui lui plait. D’ailleurs, vos ados l’apprendront bientôt en Sciences naturelles puisque le programme de 1ère comporte un nouveau chapitre intitulé « Devenir homme ou femme ». C’est bien ça. On ne naît pas homme ou femme, on le devient – et désormais à volonté, pas comme au temps de Simone de Beauvoir, sous le joug d’une éducation patriarcale et de préjugés réactionnaires. Notons au passage qu’il est en revanche universellement admis qu’on naît victime, c’est-à-dire doté d’une créance morale sur la société.

Jouir de la séduction sans se perdre dans la soumission

Quand on persiste à croire à l’altérité sexuelle, soit parce qu’elle semble reposer sur de solides bases concrètes, soit parce qu’elle fait le charme de l’existence, on a plutôt tendance à penser que l’amour a partie liée avec la guerre parce que les hommes et les femmes ne désirent ni n’aiment de la même façon. « Il n’y a pas de rapport sexuel », comme disait Lacan. Ainsi un homme peut-il amoureusement dire à une femme « Je veux te baiser », alors que si elle le lui dit, la phrase peut prendre un tout autre sens. D’où la recherche permanente, écrit Cyril Bennasar, d’un compromis, d’un « troc entre les cœurs et les sexes pour que les hommes restent relativement libres et les femmes exclusivement aimées. ». Pour autant, nous autres Modernes savons aussi échanger les rôles, jouer avec les stéréotypes, gagner sur un front ce que nous perdons sur l’autre, bref, jouir de la séduction sans se perdre dans la soumission.

Dans la même perspective, David Di Nota observe que « le malentendu homme/femme est la part la plus précieuse de l’hétérosexualité ». Aussi souhaite-t-il aux couples homosexuels « d’explorer les recoins du malentendu matrimonial, et ce jusqu’au vertige. » Il n’est sans doute pas fortuit que tous les auteurs de Causeur, même ceux les plus fermement ancrés à gauche, se soient spontanément rangés de ce côté. Nos détracteurs trouveront-là une preuve supplémentaire de nos indécrottables penchants conservateurs. On peut aussi y voir le signe d’un attachement commun à la division, aux conflits, aux contradictions, aux ambiguïtés de l’existence – en somme à l’Histoire telle que la définit Muray.

En s’attaquant frontalement au dogme de l’égalité, Claude Habib fait dans ces colonnes une arrivée retentissante. Après avoir ferraillé dans Libération avec Joan Scott, féministe américaine qui a l’avantage d’être parfaitement conforme à la caricature qu’on attend, et avec Didier Eribon, l’auteur de Galanterie française frappe droit dans la cible : « La revendication d’égalité dans les choses de l’amour – qu’il s’agisse des plaisirs éphémères ou de l’engagement durable – est un des alcools forts du féminisme », écrit-elle. Or, poursuit-elle, cette revendication est à la fois irrésistible et déplacée. Irrésistible parce que « l’égalité est notre credo démocratique ». Déplacée parce que « le désir se moque entièrement de l’égalité. » Que cette inégalité érotique doive aujourd’hui se concilier avec la recherche de l’égalité dans tous les autres domaines, que la domination ne cesse de changer de camp, on ne peut que s’en réjouir.

Au terme d’un retournement paradoxal, les opinions affichées aboutissent à des options existentielles inattendues. Les amateurs de la guerre amoureuse s’obstinent à trouver avec l’ennemi des accommodements parfois déraisonnables alors que les tenants de l’égalité absolue qui croient à des rapports intégralement pacifiés, finissent par prôner une séparation radicale qui réaliserait la prophétie de Vigny dans La Colère de Samson : et se jetant de loin un regard irrité, les deux sexes mourront, chacun de son côté. Nous, on préfère la paix – armée – entre les sexes, c’est pour ça qu’on prépare la guerre.[/access]

Israël : la révolte des inclus

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En Israël, le nom de Rothschild n’évoque pas le « grand capitâaâl » de feu Georges Marchais mais la philanthropie d’une famille qui dépensa beaucoup d’argent en faveur du « foyer national juif » établi en Palestine. Pour les habitants de Tel Aviv, ce nom est celui d’un boulevard où la jeunesse dorée vient fréquenter les bistrots à la mode, et où le prix de l’immobilier atteint des sommets stratosphériques. C’est de cette artère qu’est partie la vague protestataire la plus importante en Israël depuis les grandes manifestations pacifistes des années quatre vingt.

Comme à Paris, il y a deux ans au bord du canal Saint Martin, un village de tentes modèle Quechua a été dressé à l’appel, sur les réseaux sociaux, d’étudiants rendus furieux par les prix ophtalmocéphaliques des loyers dans la principale métropole de l’Etat juif. Ce n’étaient donc pas des sans-abris, et nombre d’entre eux appartenaient à des familles aisées des quartiers nord.

Très rapidement, la protestation s’est étendue aux principales villes du pas, Jérusalem, Haïfa, Bersheva, et les étudiants ont été rejoints par des salariés, appartenant pour la plupart aux classes moyennes et éduquées. Le 23 juillet 2011, le mouvement a réussi à rassembler plus de cent mille personnes à travers le pays, la plus importante manifestation depuis celle qui suivit, en 1994, l’assassinat d’Itzhak Rabin.

Les reportages publiés dans la presse concernant ce mouvement montrent que ce n’est pas l’Israël pauvre (ultra-religieux, Arabes ou Falashas) qui est descendu dans la rue. Ce sont les étudiants, des jeunes professionnels actifs dans le secteur des services et de la haute technologie. Tous ces gens déclarent en avoir plus qu’assez de dépenser l’essentiel de leur salaire dans des loyers qui grimpent sans arrêt, de payer des sommes trop importantes pour faire garder leurs jeunes enfants quand les deux parents travaillent, et de se coltiner des heures d’embouteillages sur le périph’ de Tel Aviv faute des transports en communs performants.

C’est la révolte des inclus, de ceux qui portent le pays par leur travail et qui font sans rechigner leurs longues années de service militaire. Peut leur chaut que le gouvernement de Benyamin Netanyahou leur oppose les performances économiques remarquables d’Israël, qui a plutôt bien traversé la crise économique mondiale et peut aligner des indices de croissance et d’emploi à faire verdir de jalousie les pays de l’OCDE ,dans laquelle Israël vient d’être admis.

Ni la gauche, ni le syndicat Histadrout n’ont vu venir ce mouvement. Les travaillistes, ou ce qui en reste depuis la scission du parti au début de l’année[1. Le groupe travailliste à la Knesset s’est scindé en deux, une fraction restant fidèle à Ehoud Barak et à la coalition gouvernementale, l’autre passant dans l’opposition] avaient concentré leurs critiques du gouvernement sur les questions de sécurité et de stratégie diplomatique pour résoudre le conflit avec les Palestiniens. Ils avaient tout simplement oublié les obligations liées à leur dénomination et à l’histoire de la gauche sioniste : défendre les travailleurs.

Ce mouvement préfigure peut-être « l’insurrection qui vient » chère à quelques uns des plus éminents contributeurs de ce salon. C’est une nouvelle forme de la « révolte des modérés », expression créée par Milan Kundera pour désigner le mouvement de résistance au communisme en Tchécoslovaquie.

Les manifestants et campeurs du Boulevard Rothschild veulent habiter « là où ça se passe », là où la culture officielle ou underground s’épanouit, et ne veulent pas être relégués dans de lointaines et ennuyeuses cités dortoirs. La gentryfication des quartiers branchés de Tel Aviv n’est pas un phénomène spécifique à Israël. Elle atteint toutes les métropoles dont le prestige et les attraits rayonnent au delà des frontières nationales : les centres de New York, Londres ou Paris sont devenus inaccessibles même aux salariés des classes moyennes supérieures. A Tel Aviv, les programmes d’appartement luxueux avec vue sur la mer se multiplient, et leurs acheteurs américains ou européens les laissent vides onze mois sur douze. Les quartiers pauvres du sud de la ville, aux alentours de l’ancienne gare routière sont devenus des ghettos pour immigrés africains ou asiatiques, décourageant toute tentative de rénovation urbaine en faveur des classes moyennes.

Ce « printemps israélien », on le voit, est à mille lieux du « printemps arabe » auquel quelques commentateurs myopes ont prétendu l’assimiler. C’est un mouvement ultra-moderne, au sein d’une démocratie qui n’est pas remise en cause. Cela n’a rien à voir avec les divers « indignés » européens qui se plaignent de leur exclusion du monde du travail du fait de la crise et de la rigueur budgétaire imposée. C’est le pays utile et laïque qui est en colère, qui en a assez des impôts qui financent ces ultra-religieux improductifs mais indispensables dans toutes les coalitions gouvernementales. Cette situation est beaucoup plus menaçante pour le gouvernement de Netanyahou que les pressions internationales exercée sur lui pour qu’il cède aux exigences des Palestiniens.

Désir de dissolution

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Harlem Désir devrait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, surtout depuis qu’il exerce la fonction si peu enviée de Premier secrétaire du PS par intérim en temps de primaires. Lors d’un déplacement dans le Var, il a demandé à Jean-François Copé de procéder à la dissolution du collectif « Droite Populaire », coupable, à ses yeux, de « [reprendre] tous les thèmes de l’extrême-droite ».

Thierry Mariani, ministre et co-fondateur dudit collectif, lui a fait remarquer que ce dernier ne constituait pas un parti ni une association mais un label qu’il était donc difficile de dissoudre. Mais il y a plus grave ! Si Harlem Désir connaissait par coeur son histoire politique, il saurait que le meilleur spécialiste de ce genre d’opérations n’est pas Jean-François Copé, fut-il président de l’UMP, mais bien Jacques Chirac.

Le 21 avril 1997, il n’avait pas réussi à dissoudre la droite populaire, mais la droite tout entière…

Halte aux commandants couche-tôt!

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Il y eut la querelle des Anciens et des Modernes, la ligne de démarcation, le conflit des générations et, plus récemment, le choc des civilisations. Mais la vraie faille qui divise le monde, et peut-être même l’univers, c’est l’opposition irréductible qui divise les lève-tôt et les couche-tard !

Ayant un jour entendu un farceur expliquer que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, certaines personnes crédules, niaises ou peu observatrices ont adopté ce credo et font de la possession du monde par réveil dès potron-minet un objectif de vie quotidiennement renouvelé.

Quelle que soit l’heure de son premier rendez-vous, voire l’absence totale de quelque rendez-vous que ce soit, le lève-tôt est debout dès 5h30 et se pointe à la boulangerie alors que le boulanger ensommeillé enfourne ses premiers pâtons. Il se coince alors quelques baguettes sous le bras et se dirige au pas de charge vers le lieu stratégique entre tous : la table du petit-déjeuner. Certes, le monde lui appartient, mais ledit monde pionce toujours. Le lève-tôt s’affaire, dresse la table, presse les oranges et prépare le café. Mais le monde, visiblement réfractaire à l’idée d’appartenir à un tel agité, continue à dormir.

Depuis des générations, les lève-tôt ont inventé d’astucieux systèmes pour tirer leurs contemporains des bras de Morphée, réveils, cloches, grelots, coucous suisses ou marteau-piqueurs. Mais à l’instar du diplodocus se hérissant progressivement de piques pour décourager le T-Rex, les couche-tard ont développé des clapets auditifs qui insensibilisent leurs tympans dès qu’ils sont en position couchée !

Mais les meilleures choses ont une fin et tôt ou tard, et en l’occurrence, plutôt tard, les paresseux finissent par s’ébrouer et, dans un dernier bâillement, se décident à quitter la douce tiédeur de leur couette et à rallier, vaille que vaille, la fameuse table du petit-déjeuner où le beurre a fondu. La dégustation des oranges pressées, du café et de la baguette au beurre fondu achève de dissiper les résidus de leur coma à peine vigile. La tribu des couche-tard est sur le pont, le babil commence, les projets pour la journée s’ébauchent. Sans les couche-tôt car ceux-ci, affamés – pensez, il y a déjà bien 4 ou 5 heures qu’ils ont englouti leur sportif petit-déjeuner -, dissimulent mal leurs gesticulations autour du barbecue. Car disons-le tout net, le point d’achoppement le plus violent entre les deux structures claniques, c’est l’heure du repas. Venant d’engloutir ses croissants, le couche-tard souhaite prendre une douche et se raser avant le premier pastis alors que le lève-tôt, lui, en est déjà à son deuxième Saint-Raphaël. La solution la plus logique serait d’adopter le brunch, salé-sucré, avec miel et salaisons, fromages et confitures, café-crème et vin du pays, selon les desiderata de chacun, mais pour une raison encore non élucidée, les lève-tôt sont de farouches ennemis du brunch.

Alors, tandis que les couche-tard, ragaillardis par ces deux repas consécutifs élaborent les excursions, visites, jeux, randonnées ou descentes en kayak de l’après-midi, les lève-tôt, eux, commencent à piquer du nez. Seul leur orgueil ombrageux et leur volonté d’airain les retiennent de succomber à la méridienne, aidés, avouons-le, par une quantité impressionnante d’expressos bien tassés.

La visite de Chambord ou de Fontaine-de-Vaucluse, les dégustations des caves bourguignonnes et les pédalos du Verdon semblent avoir été créés uniquement pour offrir aux deux tribus une zone de non-agression, une sorte de plateforme éphémère où l’on peut se parler et même s’entendre.

Mais déjà se profile le spectre du dîner. Les couche-tard, parfaitement réveillés pour le coup et soucieux de rembourser le petit-déjeuner, ou culpabilisés par leur fainéantise moralement indéfendable, voire tout simplement tonifiés par l’escalade du Mont Ventoux, s’activent à la confection du dîner à grand renfort d’éclats de rire. Les lève-tôt, épuisés, filent prendre une douche tandis que la cuisine vrombit telle une ruche et que s’accumulent zakouskis pesto-mozza, parmigianas parfumées, gigots d’agneaux tapenades, chèvres chauds et tartes flambées. Et la fracture réapparaît autour du marc de Beaujolais quand les couche-tôt, soucieux de retenter dès le lendemain leur excitante expérience de possession du monde, soupirent déjà après leur pyjama de flanelle alors que les lève-tard envisagent un bain de minuit ou une marche aux flambeaux. Dans une dernière et honorable tentative de ramener sur le droit chemin ce troupeau égaré, la tribu des couche-tôt évoque entre deux bâillements mal réprimés l’indicible beauté du lever de soleil mais les couche-tard, à force de se coucher tard, justement, l’ont déjà vu et font valoir, goguenards que c’est bien joli mais que ça ne vaut pas un coucher de soleil !

Convaincus que plus rien d’intéressant ne peut se produire passé 21h30, les lève-tôt vont se coucher tôt, laissant la place aux couche-tard qui ont, eux, la courtoisie de faire le moins de bruit possible afin de ne pas les réveiller !

G8 : le calme avant la tempête

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Avec dix ans de recul, Samuel Bartholin revient sur le sommet du G8 qui s’est réuni à Gênes en juillet 2001. L’événement avait suscité de gigantesques manifestations altermondialistes auxquelles il prit une part active. En assumant la part de subjectivité qu’implique tout témoignage, nous avons décidé de publier son récit sous la forme d’un feuilleton estival en trois parties.

La rédaction

Il faisait très chaud ce premier été du vingt-et-unième siècle. Six mois plus tôt, le monde saluait le passage à l’an 2001, instant symbolique anticipé par Arthur Clarke, Stanley Kubrick (L’Odyssée) et Pierre Bachelet (Quand tu auras vingt ans…). J’étais dans ma vingt-troisième année d’existence et je revenais à Gênes après y avoir vécu un an auparavant, au prétexte d’études de philo dans le cadre d’un échange Erasmus.

Ce mois de juillet, les chefs d’Etat des huit pays les plus puissants du monde avaient pris l’initiative de s’y retrouver pour leur pince-fesses annuel. Leur présence avait quelque chose embarrassant. L’atmosphère compassée d’une station balnéaire ringarde aurait mieux convenu a cette réception empesée. Diable, quel cerveau de communiquant avait donc eu l’idée de placer ce sommet – avec ses lourdeurs protocolaires et sécuritaires – dans cette ville portuaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants ? Peut-être cherchait-on à doter ce conclave technocratique d’un peu de la pompe et du prestige de l’ancienne Cité des Doges. Gênes, ex-république marchande, ses circuits commerciaux entre Orient et Occident : l’ancêtre du capitalisme mondialisé, en somme, les palais de marbre et les prétentions artistiques en plus…

Question image et standing, Silvio Berlusconi accueillait les hôtes du G8 dans un des plus somptueux ensembles monumentaux de la cité, le Palais ducal. C’est-à-dire à l’endroit même où les oligarques de la République génoise se réunissaient autrefois en conseil pour se répartir pouvoirs et prébendes au sein de leur empire commercial. Ironiquement, prendre un tel symbole pour le G8 délivrait un message sans doute très éloigné de celui que voulaient mettre en avant les sherpas des huit potentats réunis en ces murs.

Le spleen de Gênes

S’installer au cœur du formidable amphithéâtre urbain génois, qui transpire de partout la Méditerranée, la rouille et le soleil, exposait le G8 au surgissement de l’imprévu. L’ennemi, l’événement pouvait jaillir de l’immensité du ciel et de la mer, ou au détour d’une ruelle obscure –les fameuses caruggi qui serpentent au cœur de la ville. Pour prévenir tout incident, il fut donc procédé à une de ces imposantes mises en scène militaro-policières, comme il s’en produit de plus en plus régulièrement sous nos latitudes. La vieille ville et ses sinueux passages médiévaux furent d’abord soumis à une batterie de contrôles policiers. Puis, une grille métallique de plusieurs mètres fut installée tout autour du centre-ville, désormais classé « zone rouge ». Seuls les habitants munis d’un laissez-passer pouvaient encore (difficilement) circuler au cœur de Gênes. Ce déploiement de force massif exerça un « coup de pression » sur les résidents les plus modestes d’une ville fragile et heurtée, déjà réputée pour son tempérament mélancolique.

Le sommet du G8 n’intervenait pas dans un lieu anodin. Derrière ses hautes demeures et sa richesse dormante, Gênes est aussi une ancienne cité de dockers et de métallos, mise knock out dans les années 80 par la désindustrialisation et le chômage de masse. Dans les venelles de la vieille ville, on peut observer le nouveau prolétariat venu des quatre horizons, petit peuple issu des bleds du Mezzogiorno, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ainsi, dans le maquis de pierre du centro storico, marge et traditions, dealers et nobliaux, prostituées et étudiants, Sardes et Equatoriens se côtoient dans un temps suspendu. Cet enchevêtrement d’existences modestes achève sa course dans le port, juste sous l’autoroute.

Pourtant, comme l’a dit la journaliste Laura Gugliemi, on ne s’arrête jamais de vivre à Gênes. Les placettes de cette ville de spleen se prêtaient à nos beuveries nocturnes d’étudiants désargentés, les résidents tentant d’y mettre un terme en nous aspergeant d’eau glacée depuis leurs immeubles corsetés, comme dans une farce médiévale.

Sur les murs se lisaient de vagues slogans situationnistes et autres paroles de groupes punk hardcore bombés à la peinture, brouillons politisés d’une génération grandie à l’ombre de la statue du commandeur qu’était pour elle la génération des sixties et des seventies.


Ex-fan des nineties

En l’occurrence, il ne s’agissait que de l’humble génération des années 1990, celle des précaires fringués en parka militaire, le cheveu ras ou dreadlocké, arrivés après la grande glaciation du début des années 1980. Une jeunesse formée aux sons grisants de l’acid house, de la techno et du rock alternatif, dansant dans des hangars squattés, balbutiant les nouvelles utopies technologiques qu’étaient le hacking et l’internet libre. Le soir à Gênes, à part écluser sur les places, elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de fréquenter les concerts des centres sociaux autogérés – Zapata ou Inmensa. La figure de ces années-là n’était plus Che Guevara et ses convictions irradiantes- ou alors, réduit à son seul visage détourné, samplé et ramené au statut d’un tag- mais le sous-commandant Marcos. A la fois crâne et humble, avec sa dose d’humour à la Jarry, d’anarchisme à la papa et de sagesse amérindienne, le leader zapatiste au sourire cagoulé appelait à « changer le monde tout en se gardant du pouvoir ».

C’est dans la tambouille de cette époque qu’avait surgi le mouvement altermondialiste deux ans auparavant, lors du précédent sommet de l’OMC à Seattle. « Non, la contre-culture n’est pas morte », expliquait alors Libération, à propos de ce creuset contestataire réunissant syndicalistes, partisans de la taxe Tobin, défenseurs de la nature, anars et cathos de gauche. Ses détracteurs critiquaient son manque d’unité, ou encore son absence de priorités. A l’intérieur de ce conglomérat hétéroclite, on préférait au contraire parler convergence et constitution d’un « mouvement des mouvements » qui aurait surfé sur l’émulation des luttes singulières face au « tout est à vendre » de l’équation néo-libérale. On évoquait aussi les multitudes, selon la terminologie de Toni Negri, pour évoquer une idée du commun qui n’annihilerait pas les différences.

A y regarder de plus près, il était inévitable que la greffe prenne entre les altermondialistes et le courant radical, certes résiduel mais toujours vivant au cœur des métropoles italiennes. Le G8 de Gênes allait servir de catalyseur aux éprouvettes de l’éternel laboratoire politique transalpin. Pour les différentes tendances du mouvement, l’occasion de s’agglomérer et de défier le pouvoir dans un match au sommet était trop belle. Tous ceux qui connaissaient un peu le pays savaient qu’entre l’Italie tout fric et people de Berlusconi et celle de la gauche la plus folle et créative d’Europe, la rencontre promettait d’être électrique.

La suite au prochain épisode…

Ah que je ne t’aime pas ! Moi non plus !

4

A Epinal on fait des images, mais aussi de copieux faits divers parfaitement capables de nous tirer d’une léthargie informationnelle propre au vacances. Bref, Epinal était l’endroit idéal sur terre pour que le démon de l’été, et ses forces négatives, s’exprime pleinement… Epinal était la seule ville au monde où, pour la plénitude extatique de nos zygomatiques, et l’immense lassitude des forces de l’ordre locales, un imitateur de Serge Gainsbourg pouvait poignarder un imitateur de Johnny Hallyday. Et oui. Oui…

Le quotidien régional l’Est Républicain précise : « Au départ, il y a une vieille et pittoresque rivalité entre deux imitateurs spinaliens. L’un, âgé de 50 ans, est spécialiste de Johnny. L’autre, 46 ans, de Gainsbarre. Tous deux participent régulièrement à des spectacles locaux ou des concours d’imitations… » Rien de bien méchant. Un univers mollement chabrolien comme on les aime. Un clocher. Quelques notables en complet-veston. Une poignée de saltimbanques.

Et puis de fascinants débordements nerveux… « Même si chacun a son registre, poursuivent nos confrères, ils se font plus ou moins de la concurrence. Rien de bien méchant là-dedans a priori. Sauf que la copie de Gainsbarre n’a pas vraiment le sens de la dérision de l’original. Au fil du temps, il a de moins en moins apprécié les vannes du pseudo Jojo. ». Il ne manquait plus que l’imitateur-sosie de Johnny Hallyday soit embauché comme gardien-factotum du lotissement où crèche le sosie-imitateur de Serge Gainsbourg, juste en face de la gendarmerie d’Epinal… C’est ce qui arriva… en juin dernier.

Pour parachever ce chef-d’œuvre fait-diversier, pseudo-Serge s’est mis à la fenêtre de son pavillon spinalien afin de se moquer joyeusement – pour de bien nébuleuses raisons – de pseudo-Jojo qui baladait sa pacifique tondeuse à gazon sur son légitime jardin. Le fac-similé d’Hallyday, agacé des quolibets et des lazzis, a dit ses quatre vérités à son comparse. Lequel a – peu après – pris l’algarade en travers du gosier ; avant de descendre d’un étage, de sortir un couteau, et de planter son ennemi à la gorge. A l’heure qu’il est Serge a été mis en examen pour « tentative de meurtre » ; tandis que les jours de l’infortuné Johnny, qui a été conduit à l’hôpital, ne sont plus en danger selon les praticiens.

Serge – Johnny. Une authentique forme de choc des cultures. Limite bouillon de culture. Image d’Epinal. « Que je t’aime ! » et « Je t’aime moi non plus »… non plus.

Fictions auto

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Les écrivains ont toujours, pour le meilleur comme pour le pire, adoré les automobiles. À deux ans d’intervalle, Roger Nimier et Albert Camus se sont tués dans de chics et dangereux bolides. Une Aston-Martin pour Nimier à l’entrée de l’autoroute de l’Ouest et la Facel-Vega de Michel Gallimard pour Camus sur la Nationale 6, quelque part dans l’Yonne.

Dans Mythologies automobiles, Thomas Morales fait appel aux écrivains mais aussi aux cinéastes, acteurs et chanteurs pour revisiter les Trente Glorieuses à travers sa nostalgie cylindrée de petit garçon qui eut mal au cœur à l’arrière des CX (pour la génération précédente, ce furent les DS) : « Je crois que l’automobile est entrée dans une nouvelle ère, celle du transport et du collectivisme. Je préfère me rappeler celle des émotions et des utopies. Pour les hommes nés après la Deuxième Guerre mondiale, les voitures ont façonné leur destin, leur manière de penser et d’aimer. ». [access capability= »lire_inedits »]

On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo

Son petit essai, brillant, rappelle les Autographies de François Nourrissier ou le Rapide essai de théologie automobile de Gaspard-Marie Janvier. Notre société s’est mise à détester la voiture, devenue symbole de beaufitude et d’irresponsabilité écologique, péché capital par les temps qui courent. D’ailleurs, elles se ressemblent toutes, sorties des mêmes bureaux d’études où des ingénieurs calculent le coefficient maximal de pénétration dans l’air plutôt que d’imaginer le véhicule qui fera rêver ou qui incarnera le moment d’une identité nationale partagée dont cette chère 404, celle de Lino Ventura dans Les Tontons flingueurs, est un parfait symbole: « Gaulliste et communiste. Taxi parisien et police nationale. Saint-Tropez et Le Conquet. Gabin et Dewaere. Lautner et Godard. Morgon et Sidi Brahim. Chantal et Samira. Enfin, quoi, la France ! ».

Pour Morales, une voiture, dans le monde d’avant, c’était comme un vin naturel. Cela renvoyait à l’unicité d’un terroir. On savait ce qu’on faisait quand on choisissait une Cadillac. On était soit truand de haut vol, soit saltimbanque, soit les deux. On ne calculait pas le prix du plein, on voulait ressembler à Belmondo dans À bout de souffle mais on peut garder, comme Morales, une préférence pour la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullit, incarnation d’une certaine mélancolie virile et d’une élégance décidément insurpassable. Pour les Anglaises, la MG, la Triumph ou l’Austin Healey furent balayées par la désindustrialisation britannique alors que, comme le dit très joliment l’auteur sous le regard ému de Frank Alamo et de Richard Anthony : « Si le bonheur existe, les « petites anglaises » sont le plus court chemin pour y parvenir. » Quant aux Allemandes, la Mercedes et la BMW, elles ont symbolisé le triomphe d’un capitalisme rhénan heureux pour notables jusque dans les années 1970 et une reconversion dans la petite voiture qui a tué l’esprit de ces grandes marques.

On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qui est dit des Italiennes ou des Japonaises car, l’air de rien, l’essai de Morales est aussi exhaustif qu’il est érudit, subversif et léger.[/access]

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Le destin de Breivik

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La Norvège est un des pays les plus riches du monde. L’un des plus ouverts aux étrangers également, puisqu’aujourd’hui quarante pour cent des enfants qui vivent à Oslo sont d’origine extra-européenne. La xénophobie y prospère, comme dans les pays voisins, la Suède et la Finlande.

Anders Behring Breivik, bon fils, employé consciencieux, depuis peu patron d’une entreprise spécialisée dans les légumes bios, franc-maçon, admirateur de Churchill et de Max Manus ( l’un des résistants les plus célèbres au nazisme ), auteur d’un manifeste de 1512 pages sur le net contre la société multiculturaliste – il convoque aussi bien les philosophes de l’école de Francfort qu’Unabomber et livre au passage quelques conseils judicieux sur les stratégies visant à détruire une centrale nucléaire – veut que l’immigration musulmane soit arrêtée sans délai et que le soutien financier de l’Union Européenne à l’Autorité palestinienne cesse. Il présente la Suisse comme un modèle de démocratie.

Fallait-il sur ces prémices qu’il se livre à cet incroyable carnage de l’île d’Utoeya et qu’il se ridiculise en se donnant le titre pompeux de Commandeur des Chevaliers Justiciers ? L’expérience – et pas seulement psychiatrique – a depuis longtemps établi les liens profonds et souterrains entre paranoïa, politique et refoulement sexuel. Nous y sommes. Anders Behring Breivik se réjouit de passer trente ans dans les prisons norvégiennes et d’avoir rendu son message audible. Il évitera ainsi ses rencontres hebdomadaires avec sa mère, n’aura plus à se soucier de la qualité de ses melons bios et pourra jouir pendant quelques mois d’une notoriété mondiale.

Évidemment, ses compagnons de cellule risquent fort de n’être ni blonds, ni chrétiens. Peut-être apprendra-t-il au fil des années à les apprécier ? Peut-être même se mettra-t-il en couple avec l’un d’eux… Plus le temps passera, plus son acte lui paraîtra dérisoire. Il aura enfin l’occasion de méditer sur la vanités des entreprises humaines.