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« Hollande sera un Sarkozy de gauche »

Élisabeth Lévy. Hollande élu, Sarkozy battu : vous êtes satisfaite ?

Marine Le Pen. Je n’ai pas à être satisfaite. Mais Hollande devrait remercier Sarkozy, car il n’a été élu que par défaut.

ÉL. Il a été élu parce qu’une partie de vos électeurs ont fait les pieds au mur !

MLP. Nicolas Sarkozy n’a cessé de s’en prendre au Front national qu’il appelle la « PME familiale ». Il a répété sur tous les tons qu’il écartait tout accord avec nous. S’il avait voulu que mes électeurs le renvoient dans ses buts, il n’aurait pas agi autrement. Il est le seul responsable de sa défaite, qui s’explique autant par ses promesses non tenues et sa personnalité que par sa politique. Les électeurs ont compris que l’UMP était incapable de mener le combat contre la mondialisation, l’ultra-libéralisme et la gauche. Je rappelle que pas une seule fois au cours de la campagne, Sarkozy n’a été donné gagnant.

ÉL. En Europe, aucun gouvernement sortant n’est donné gagnant !

MLP. Sauf que la France n’est pas dans la situation de l’Espagne et de l’Italie… pour l’instant.[access capability= »lire_inedits »] Les 10 milliards d’économies réalisées sont une goutte d’eau par rapport aux efforts demandés à d’autres pays. On va voir arriver les plans sociaux d’Areva, de la FNAC, d’Air France, qui ont été repoussés pour la campagne. En clair, la crise a été mise entre parenthèses à coups de milliards.

ÉL. Faites-vous plus confiance à François Hollande pour la gérer ?

MLP. Ça ne changera rien. Les Français comprendront vite que Hollande est un Sarkozy de gauche. Ils ont les mêmes amis, les mêmes conseillers, partagent les mêmes fondamentaux économiques et mettent en oeuvre la même stratégie électoraliste. Là où Sarkozy faisait les yeux doux à mes électeurs en leur parlant d’immigration, la gauche défend le droit de vote des étrangers pour compenser par le vote immigré son déficit chez les ouvriers.

ÉL. Elle est notablement remontée sur ce terrain, mais passons. Et maintenant, feu sur le quartier général ? Vous ne cachez pas que votre prochain objectif est de faire exploser l’UMP et d’avaler son aile droite. François Bayrou se verrait bien prendre la tête du pôle libéral-centriste. Un allié objectif ?

MLP. Disons que nos stratégies ont en commun de placer l’UMP face à ses divergences idéologiques.

ÉL. On reviendra sur votre stratégie. Mais parlons « valeurs ». Vos adversaires, de droite et degauche, disent que votre France n’est pas la leur. Alors, essayons de comprendre ce qu’est la France de Marine Le Pen. À la fin de la campagne, on a entendu vos partisans scander : « On est chez nous ! » Qui est ce « on » ? Qui est ce « nous » ?

MLP. Ce slogan est une variation, en plus sympathique, de la vieille formule « Les Français d’abord ! » C’est une profession de foi nationale qui signifie que, si les Français sont accueillants et hospitaliers, on doit respecter leurs valeurs, justement, et leur mode de vie. Quand on invite des gens à dîner, on n’a pas envie qu’ils réclament un autre menu, qu’ils refassent la décoration et que certains partent avec votre portefeuille.

ÉL. « Qu’ils partent avec votre portefeuille » ? C’est comme ça que vous voyez les immigrés qui espèrent – à raison ou à tort, c’est une autre affaire – trouver une vie meilleure en France ? Comme des voleurs ?

MLP. Curieusement, vous avez omis le mot « certains »avant « partent avec votre portefeuille ». Je ne fais aucun amalgame, mais il faut être conscient que se glissent dans le flux migratoire des voyous qui, après avoir été condamnés, devraient être illico renvoyés dans leur pays. Ce qui serait le cas si Nicolas Sarkozy n’avait pas supprimé la double peine.

ÉL. Si on vous suit, ce « On est chez nous ! » signifie : « Respectez-nous ! » Reste une ambiguïté : à qui s’adresse-t-il ? Aux étrangers ou aux Français d’origine étrangère récente ? Le fils ou le petitfils d’immigré algérien est aussi français que vous et moi, même s’il n’a pas la même idée que vous sur la décoration ou le menu. Lui aussi pourrait crier : « On est chez nous ! »

MLP. Certes, mais ce pays où il est chez lui existait avant qu’il arrive et n’a pas à changer pour lui faire plaisir. Ce slogan exprime une fidélité à une culture, à un mode de vie, à des moeurs et à des codes immuables, qui ne se laisseront pas altérer par les revendications des uns et des autres. Il est une déclaration d’amour à ce beau et merveilleux pays de France. Notre civilisation a engendré un certain type de sociabilité dont beaucoup de gens ont aujourd’hui l’impression qu’elle régresse. Et ils en souffrent. Il ne s’agit pas seulement de la laïcité. Les succès de films comme Les Choristes, Les Chtis, Amélie Poulain, témoignent d’une nostalgie pour une France joyeuse et fraternelle.

ÉL. Une France blanche ?

MLP. Cela n’a rien à voir avec l’origine ou la couleur de la peau. Ce qui est en jeu, c’est la disparition de valeurs comme la droiture, le respect, le courage ou l’honnêteté, qui ne sont plus reconnues ni valorisées comme utiles à la société, parce que les élites ont tendance à les mépriser. Mais le peuple, lui, continue à y croire.

Gil Mihaely. Celui qui reçoit ne doit-il pas faire un pas vers celui qui arrive ? Autrement dit, ne doit-il pas y avoir un compromis entre la culture d’accueil et la culture d’origine ?

MLP. Non ! Je l’ai déjà dit dans vos colonnes : je suis favorable à l’assimilation, qui n’a rien à voir avec l’intégration. L’assimilation exige d’abandonner une partie de soi pour être adopté par une famille, une nation, un peuple, différents des siens. En échange du sacrifice consenti pour l’accueillir, l’étranger doit accepter de se fondre dans le moule majoritaire. Encore faut-il qu’il ait conscience de ce sacrifice. Cela dit, je conçois très bien que l’assimilation soit vécue comme une violence. Quitter son pays n’est jamais simple. On a tendance à mythifier les premières vagues d’immigration en oubliant qu’elles ont aussi généré beaucoup de difficultés. Mais pendant des années, le système a fonctionné tant bien que mal. En une génération, les « Polacks », « Ritals » et autres étaient assimilés. On n’a jamais parlé de « Français d’origine italienne ».

ÉL. Ce qui nous amène à la question de l’islam. De fait, nombre des débats que vous avez lancés concernent les musulmans de France : ne devriez vous pas leur parler, à eux, au lieu de parler d’eux ?

MLP. Voulez-vous dire que j’aurais dû me faire inviter au rassemblement de l’UOIF ? En tout cas, ça aurait fait du buzz. Blague à part, je refuse de pratiquer le communautarisme politique.

ÉL. Très bien, mais quand vous rappelez les exigences de la République, c’est bien aux musulmans que vous pensez, non ?

MLP. Je ne voudrais pas être désobligeante, mais là, c’est vous qui faites du communautarisme ! En tout cas, vous confondez les musulmans et les fondamentalistes qui n’ont pas une démarche politique, mais religieuse. Ceci étant, je refuse de réduire les musulmans à leur religion. Un Français musulman se plaint de l’augmentation des prix, râle contre l’essence trop chère, doit économiser toute l’année pour partir en vacances l’été et en a assez de l’insécurité, exactement comme un Français païen, catholique, juif, protestant, bouddhiste, agnostique…

ÉL. N’empêche qu’à force de vous entendre évoquer ces problèmes, beaucoup de nos concitoyens musulmans vous considèrent comme leur ennemie. Croyez-vous que, dans votre discours, la distinction entre la critique de pratiques et de comportements et la détestation des individus est assez claire ?

MLP. Je n’éprouve aucune animosité envers les musulmans et, si certains se sentent stigmatisés par mes propos, je le regrette sincèrement. Si hostilité il y a, elle concerne des comportements, pas des gens. Et elle n’est pas plus répandue dans mon parti que dans les autres. La seule façon de la combattre, c’est que tout le monde se plie à la règle commune : « À Rome, fais comme les Romains ! » Seul le rouleau compresseur républicain peut faire triompher l’islam laïque sur l’islam radical.

ÉL. En clair, ce ne sont pas les musulmans qui vous posent un problème, mais l’islam ?

MLP. Oui, à condition de préciser que l’islam comme pratique religieuse ne me gêne nullement. Quand l’islam véhicule une démarche politique visant à donner la primauté aux règles religieuses sur les lois de la République française, alors oui, il pose un problème.

ÉL. Au cours de cette campagne, vous avez beaucoup parlé de la France et du peuple français. Pourquoi ne rappelez-vous pas explicitement que ce peuple, chacun peut en faire partie indépendamment de son origine ou de sa religion ?

MLP. Je ne vois pas pourquoi je rappellerais cela. En tant que républicaine, je n’ai pas à faire de différence entre les hommes et les femmes, ni entre les Français de souche et les Français d’origine étrangère. Le peuple français est le peuple français. Je ne vous cache pas que si j’avais été au pouvoir il y a trente ans, des millions de Français n’auraient pas la nationalité française. Aujourd’hui, ils l’ont. Il faut faire avec.

ÉL. En somme, vous vous y résignez. Mais en affirmant qu’ils n’auraient pas dû devenir français, vous créez chez beaucoup d’entre eux un sentiment d’insécurité. La République peut-elle remettre en cause la citoyenneté qu’elle a accordée ?

MLP. Quand m’avez-vous entendue dire une chose pareille ? La loi prévoit la déchéance de la nationalité pour les actes de terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État. Si j’arrive au pouvoir, j’étendrai cette possibilité à certains crimes. Et ceux qui ont commis des délits ne deviendront jamais français. En dehors de ces cas, les Français n’ont aucune raison de croire qu’on va les priver de leur nationalité. Ceux qui aiment la France n’ont rien à craindre de nous.

ÉL. Mais la loi ne peut pas obliger les Français à aimer la France ! Et je ne veux pas vous faire de peine, mais je connais pas mal de Français tout ce qu’il y a plus « de souche » qui se fichent de la France, voire qui la détestent ! L’amour de la patrie ne relève pas du droit !

MLP. Ne vous emballez pas ! Il existe deux cas de figure : certains sont français par héritage, d’autres parce qu’ils ont demandé à l’être. Je ne vois pas ce qu’il y a de choquant à exiger d’eux qu’ils respectent nos lois, nos valeurs et nos moeurs. Je trouve étonnant que l’on s’en étonne ! Il faut refuser la nationalité à tous ceux qui ont commis des délits. Ce sera un excellent moyen de choisir, parmi les candidats à l’immigration, ceux qui ont quelque chose à apporter à la France. C’est une question de bon sens et je m’étonne qu’on s’en étonne.

ÉL. Être français par héritage est une chance, pas un mérite…

MLP. Ah bon ?

ÉL. Qu’avez-vous fait pour mériter d’être née là où vous êtes née ?

MLP. J’ai un père, un grand-père, un arrière-grand-père qui ont labouré la terre, bravé la mer et se sont battus pour défendre la liberté et l’honneur de la France. Oui, le peuple français a le mérite d’avoir fait de la France ce qu’elle est.

ÉL. Vous confondez mérite collectif et mérite individuel ! Et à l’inverse, vous imputez aux individus les dynamiques collectives dans lesquelles ils sont pris. De même qu’on peut critiquer un certain islam sans éprouver la moindre hostilité envers les musulmans, on peut souhaiter l’arrêt ou la réduction de l’immigration sans s’en prendre aux immigrés. Quand vous vous demandez « combien de Mohamed Merah » se trouvent dans les bateaux arrivant en France, vous jetez le discrédit sur des millions de malheureux fuyant la misère, la guerre ou la dictature. Peut-être ne pouvons-nous pas accueillir le Malien qui rêve de la France… Mais en quoi serait-il moralement fautif ?

MLP. Élisabeth Lévy en militante de SOS Racisme, il faut le voir pour le croire ! Après l’affaire Merah, j’ai été la première à rejeter tout amalgame entre les musulmans et les fondamentalistes. Mais si on laisse les musulmans laïques seuls face à l’islamisme, on ne fera qu’accroître la confusion. Je ne céderai pas au terrorisme intellectuel qui prétend m’interdire de voir la réalité. Je vous rappelle que parmi les personnes expulsées après l’affaire Merah, figurait un terroriste qui a commis des attentats sur le sol marocain. Que faisait-il sur le territoire français ? Combien de gens profitent de l’absence totale de contrôle à nos frontières pour venir frapper sur notre sol ? Terroristes, réseaux de prostitution, de trafic d’armes, de drogues et de contrebande, tout cela passe avec votre Malien ! Chaque année, 200 000 immigrés légaux, auxquels il faut ajouter probablement autant d’illégaux, rentrent en France. On le voit à chaque rentrée scolaire : le nombre d’étrangers dans notre pays est bien supérieur à ce que disent les statistiques. Parmi eux, il y a des prédicateurs qui recrutent dans les banlieues de jeunes désoeuvrés qui ont exactement le profil de Merah. Et ce n’est pas Marine Le Pen qui le dit, mais le ministère de l’Intérieur ! Dire que l’ouverture des frontières met notre pays en danger, ce n’est pas porter un jugement moral, mais faire preuve de responsabilité. Je comprends qu’un clandestin préfère venir vivre en France et gagner, parfois sans travailler, cent fois ce qu’il gagnerait s’il travaillait chez lui. C’est humain. Mais est-ce humain de leur laisser croire que c’est possible ?

ÉL. Mais plus personne ne le laisse croire ! Les socialistes reprochent à Sarkozy de ne pas avoir réduit l’immigration. Et lors du débat d’entre deux-tours, c’est François Hollande qui a soulevé la question du halal en disant qu’il l’interdirait à la cantine. En cinq ans, les lignes ont bougé…

MLP. Si vous tentez de me convaincre que je ne suis pas totalement inutile, j’en suis d’accord ! Reste que, si le débat n’est pas censuré, il est au minimum biaisé par la vulgate angélique. Il suffit de critiquer l’immigration pour être accusé de racisme, de dénoncer le fondamentalisme islamique pour être traité d’islamophobe. Le résultat, c’est que les musulmans croient que le Front national est leur ennemi alors qu’il lutte pour le droit de ne pas porter le voile, de s’habiller ou non en jupe, de se marier ou non avec un musulman. S’ils sont victimes, c’est des belles âmes donneuses de leçons. Moi, je veux les protéger des fondamentalistes. Il est vrai qu’aujourd’hui, on parle des problèmes à l’hôpital ou à l’École et on oublie les entreprises où les conflits se multiplient. Les patrons sont quotidiennement confrontés à des revendications religieuses, mais ils n’ont pas de loi sur laquelle s’appuyer pour répondre. C’est pourquoi je veux inscrire dans la Constitution que la République ne reconnaît aucune communauté.

GM. Qu’est-ce qui constitue pour vous le socle intangible de la nation ? Quelles sont les composantes de l’identité française qui ne sont pas négociables, même par des procédures démocratiques ?

MLP. Ni la loi ni la négociation ne peuvent modifier ce que nous sommes. Qu’on le veuille ou pas, la France est un pays imprégné de culture chrétienne. Cette dimension est tellement ancrée que nous n’avons même pas conscience de son poids, alors qu’elle structure notre vie sociale, du calendrier à la langue, mais aussi à travers l’idée d’un homme doté d’un libre arbitre, alors que le musulman est déterminé par un tout qui le dépasse. Ce passé chrétien nous est si familier que nous n’avons jamais pris la peine de le défendre.

GM. Nous avons quand même dû assigner des limites à son influence : la laïcité fait aussi partie de notre héritage, non ? Et avant d’être une valeur, elle a été le fruit d’un compromis politique. Est-il inconcevable, selon vous, de le renégocier ?

MLP. À mon sens, cela fait partie du non-négociable. Pourtant, je ne dirais pas que la laïcité est une valeur. Elle est un principe de fonctionnement de notre société. Et si nous touchons à ce principe, la France deviendra un pays musulman. Il serait temps que tout le monde comprenne que l’expansionnisme du fondamentalisme islamiste est une menace sérieuse.

GM. Peut-être. Quoi qu’il en soit, aussi importantes soient les racines chrétiennes de la France, elles ne suffisent pas plus aujourd’hui qu’hier à la définir. Par exemple, l’homme doté d’un libre arbitre est, au minimum une coproduction du judéo-christianisme (de la Bible, si vous voulez) et des Lumières… Bref, n’avez-vous pas de l’identité française une vision trop simple et trop figée ?

MLP. Les valeurs chrétiennes laïcisées par les Lumières, nous y sommes car la France n’est pas morte en 1789, mais elle ne pas née non plus en 1789. Défendre la République sans reconnaître nos racines chrétiennes, c’est être hémiplégique.

ÉL. Quoi qu’il en soit, que pouvez-vous faire contre le séparatisme qui est à l’oeuvre dans l’ensemble de la société ?

MLP. C’est bien la preuve que la société multiculturelle ne fonctionne pas !

ÉL. Peut-être, mais que faire ? La France est multi-ethnique et multiconfessionnelle, c’est un fait. Et il ne suffit pas de prononcer le mot « assimilation » pour que les difficultés disparaissent.

MLP. En ce cas, où est la solution ? Faut-il accepter la balkanisation de nos quartiers ?

ÉL. Si les Chinois veulent vivre entre eux, prétendez-vous les en empêcher ?

MLP. Cet exemple est intéressant, car il montre les différences de démarches. Dans la communauté chinoise, les enfants portent des prénoms français et sont souvent d’excellents élèves parce que leurs parents accordent une grande importance à la réussite scolaire. Autrement dit, l’assimilation républicaine fonctionne dès la deuxième génération. Du coup, le regroupement ethnique pose moins de problèmes. Que les gens arrivés récemment aient tendance à se regrouper, c’est compréhensible. Encore une fois, ce qui est inacceptable, c’est de céder à la pression de groupes politico-religieux. Or, on ne combattra pas cette pression communautaire en laissant rentrer 400 000 nouvelles personnes par an.

GM. Même si elles viennent d’Argentine ?

MLP. Avez-vous entendu parler des déficits de nos comptes publics ?

GM. D’accord, mais imaginez que la France connaisse une croissance annuelle de 4 %. Faudrait-il, selon vous, privilégier une immigration non musulmane ?

MLP. Mettre en place une politique nataliste française est donc la seule option dont on ne parle jamais ! Et puis, croyez-vous que c’est le moment de faire de la politique-fiction avec un taux de chômage qui ne cesse de croître depuis quarante ans ? Je ne m’oppose pas par principe à une immigration musulmane, même si je pense qu’elle est plus problématique qu’une immigration catholique pour les raisons de mode de vie et de rites que j’ai évoquées plus haut. Reste qu’avec 8 millions de pauvres, 6 millions de chômeurs et 1,2 million de foyers en attente d’un logement social, il serait absurde de stopper l’immigration musulmane pour autoriser l’immigration polonaise. Accueillir des gens en sachant que les conditions de vie que nous pouvons leur offrir favorisent le repli et la délinquance est suicidaire.

ÉL. Qui est responsable de cette situation ? Les étrangers eux-mêmes, la société raciste, le laxisme des dirigeants ?

MLP. Le problème, c’est le nombre. Je vous assure qu’un enfant du Sahel qui se retrouve dans une classe de 25 petits Français est un Français comme vous et moi en quelques mois. S’il arrive dans une classe où il y a quinze nationalités, on se demande qui va s’assimiler à qui. L’immigration massive rend impossible l’assimilation. Elle crée le désordre, donc le ressentiment.

ÉL. À en croire les sondages, les Français sont avant tout préoccupés par le chômage et le pouvoir d’achat et beaucoup moins par les questions identitaires et culturelles qui sont les principaux ressorts du vote en votre faveur. Comment expliquez-vous ce décalage ?

MLP. Ce qui fausse les résultats, c’est la culpabilisation permanente de toute inquiétude liée à l’immigration. Or, l’immigration est au carrefour de problématiques très diverses qui touchent à la sécurité, àla défense de la culture et de l’identité françaises,
mais aussi aux problèmes économiques et sociaux. Les gens comprennent bien qu’en période de stagnation ou de récession, notre système de protection sociale n’est pas extensible. Pour accueillir chaque année 300 000 personnes de plus, soit une fois et demi la population de Rennes, il faut plus d’hôpitaux, plus d’écoles… et plus d’impôts. Dans tous les pays européens, mais aussi aux États-Unis ou en Russie, on s’interroge sur l’utilité ou sur l’absurdité de la poursuite de l’immigration alors que le chômage explose. Il est vrai que, pour certains, elle est très utile puisqu’elle est instrumentalisée pour peser sur les salaires.

ÉL. L’« armée de réserve »… Vous voilà farouchement marxiste !

MLP. En tout cas, sur ce point, Marx avait vu juste.

ÉL. Vous déplorez que, pendant trente ans, toute discussion sur la politique migratoire ait été presque impossible. Mais peut-être en êtes-vous en partie responsable, dans la mesure où c’était votre sujet et que, je le répète, votre discours – en tout cas celui de vos militants – ne distinguait pas fermement entre la critique d’un phénomène et l’hostilité aux personnes. En clair, n’avez-vous pas contribué à instaurer l’idée d’une équivalence entre refus de l’immigration et racisme ?

MLP. Celle-là, elle est excellente ! C’est de la faute du Front, maintenant ! Les responsables ne se trouvent-ils pas plutôt au sein notre classe politique ? Pourquoi nos dirigeants ont-ils refusé de traiter cette question ? Parce que leur laxisme habillé de considérations pseudo-morales cachait leur soumission aux puissances de l’argent. Dans une vidéo qui a fait un tabac sur You Tube, Francis Bouygues explique très bien la position du patronat dans les années 1970. Le père de Laurence Parisot, qui faisait venir des Marocains par charters pour travailler dans son entreprise de fabrication de meubles, et les autres grands patrons, ont utilisé cette main-d’œuvre immigrée non syndiquée pour peser à la baisse sur les salaires. Quant au prétendu
« racisme » du Front, je suis étonnée que vous gobiez cette légende bien commode. Mon père et moi n’avons cessé de le répéter : nous n’en voulons pas aux étrangers mais aux responsables politiques qui les ont fait venir.

ÉL. Admettons, mais ne faites pas la naïve ! Ne nous dites pas qu’on n’a jamais entendu de propos déplaisants dans les réunions du Front. Vous savez bien qu’il y a parmi vos partisans des gens qui « n’aiment pas les Arabes »…

MLP. Ce que je sais, c’est que les gens ne sont pas tous des bobos ou des journalistes distingués qui vivent dans des endroits chics et donnent des leçons de morale à la Terre entière. Les Français qui vivent dans des quartiers où se déploie une délinquance souvent issue de l’immigration ont peur. Et cette peur n’a rien à voir avec la couleur de la peau ou la religion et tout à voir avec le climat d’insécurité. Si demain, des blondes en blouson de cuir sèment la terreur dans votre quartier, vous aurez peur à chaque fois que vous en croiserez une. Qui sera responsable, la blonde en cuir ou les élus qui n’auront pas su faire respecter la loi et protéger leurs concitoyens du comportement violent de petits voyous ?
Ce n’est pas un problème de racisme. Le peuple français est le moins raciste du monde. Pas un seul pays ne tolérerait ce que nous acceptons dans certains quartiers, y compris le racisme anti-français : essayez de traverser la cité des « 4000 » avec un
drapeau tricolore, et vous comprendrez ce qu’est la vraie vie de certains Français.

ÉL. Après le premier tour, les médias ont interrogé certains de vos électeurs, notamment dans les fameuses zones rurales soudainement revenues dans les écrans-radars. Beaucoup expliquaient leur vote en disant : « Il n’y en a que pour les étrangers ! » Que vous inspire cette réaction ?

MLP. Mettez-vous deux secondes à leur place : ces jeunes qui subissent le chômage de plein fouet voient que la classe politique est sans cesse au chevet des banlieues à qui l’on promet je ne sais quel « plan Marshall ». Alors, quand ils entendent qu’un bus a été brûlé alors que, chez eux, les bus ne passent plus, que des maternités et des postes ferment, ils se sentent abandonnés. Voilà les effets de l’idéologie antiraciste : le montant des aides publiques par habitant est cent fois plus élevé dans les banlieues que dans les départements ruraux. N’est-ce pas profondément injuste ?

ÉL. Comment expliquez-vous que Jean-Luc Mélenchon ait cru vous piquer une partie de votre électorat ouvrier en prônant la régularisation de tous les sans-papiers ?

MLP. J’avoue que sa stratégie m’échappe, encore qu’elle révèle son incapacité à sortir du système. L’européisme et l’immigrationnisme sont les deux critères qui permettent de savoir si un responsable politique est « dans le système » ou pas. S’il refuse la pensée dominante au moins sur l’un des deux, il est sur la bonne voie. Mélenchon a tout faux sur les deux. Il peut jouer les révolutionnaires, il est complètement « dans le système ».

ÉL. À en juger par la mine impatiente de la personne qui vient de passer sa tête dans le bureau pour la troisième fois, nous n’aurons pas le temps de discuter cette notion de « système » que, pour ma part, je ne trouve guère opérante. En tout cas, s’il se définit par l’adhésion enthousiaste à l’Europe et à l’immigration, vous risquez de perdre votre spécificité idéologique. Nous avons déjà évoqué le déplacement des lignes sur les flux migratoires ; quant à l’Europe, elle a cessé d’être un horizon glorieux. La religion européiste est morte.

MLP. Vous croyez ça ! Amusez-vous à dire qu’il faut sortir de l’euro sur un plateau de télévision et regardez la tête du journaliste ! L’euro est une religion et le critiquer est aussi grave que de critiquer Mahomet. Il est vrai que le système est sur le point d’imploser. Mais ses défenseurs sont toujours aussi acharnés. Regardez la CGT et le patronat, ce sont les meilleurs ennemis du monde. Au-delà de leurs divergences, par exemple sur la BCE et les eurobonds, ils sont tous les deux favorables à l’immigration et au fédéralisme européen parce qu’ils pensent que la nation est dépassée. Ils ne croient plus en la France.

ÉL. Revenons à votre meilleur ennemi à vous : Mélenchon et vous êtes en passe de devenir un vieux couple puisqu’il vient vous défier à Hénin-Beaumont. Est-ce un duel ou un duo ?

MLP. Je n’ai jamais désigné Jean-Luc Mélenchon comme un ennemi, mais l’inverse est vrai. Il s’agit là d’une vieille méthode trotskiste : se présenter comme le meilleur ennemi de celui qui a le vent en poupe afin de tenter de profiter de son ascension.
Il va tomber de haut en découvrant qu’il n’a pas été parachuté dans un bassin minier mais dans un bassin miné où socialistes, communistes et verts l’attendent la dague à la main.

GM. Et vous avec un bouquet de fleurs… Vous aimez l’odeur de la poudre, ce qui n’est nullement répréhensible. Ne craignez-vous pas une embuscade ? Même si vous faites un meilleur score que lui au premier tour, la logique du « front républicain » (renforcée par le tam-tam médiatique) jouera à fond pour lui au second. Et s’il vous bat, c’est cela que les gens retiendront.

MLP. Mon adversaire n’est pas Monsieur Mélenchon. Désolé, Jean-Luc, mais c’est une circonscription socialo-communiste depuis 80 ans et mon adversaire est le candidat socialiste ! Ce sont les socialistes que je combats, eux, leurs méthodes, leur corruption, leur clientélisme, leur féodalité et leurs idées folles. Et c’est leur système mafieux que je vais faire tomber.

GM. Votre bon score au premier tour n’est-il pas une victoire sans lendemain, dans un paysage bipolaire qui, faute d’alliances, vous interdit d’accéder au pouvoir ?

MLP. Je suis convaincue que cette fausse bipolarité jette ses derniers feux, parce que de plus en plus de gens comprennent que la droite et la gauche sont les deux têtes d’un même corps, et que c’est pour défendre leur pouvoir qu’elles s’accrochent à un
clivage qui n’a plus aucun sens. Le véritable combat politique oppose les défenseurs de la nation, qui pensent qu’elle seule peut assurer la survie des peuples et la prospérité, aux partisans du mondialisme, ce totalitarisme du tout-commerce qui encourage l’effacement des frontières, le lissage universel des modes de consommation et la domination de la loi du marché. Cette fracture traverse aujourd’hui toute l’Europe, et les commentateurs n’ont pas changé de ritournelle : tout europhobe est renvoyé à l’extrême droite. Affirmer que Geert Wilders est d’extrême droite est une aberration. C’est un patriote libertaire.

GM. On peut donc être contre l’Europe et pour l’IVG. Qu’en est-il au sein du Front ?

MLP. Sur ces questions sociétales, les avis sont partagés car ce qui nous importe, c’est plus la souveraineté, l’indépendance de la nation, l’État fort. C’est l’adhésion à cette ligne nationale qui fait notre cohérence idéologique.

GM. Comment comptez-vous transformer cette cohérence idéologique en victoire politique ? À la veille de législatives difficiles pour la droite, vous avez commencé à faire subir à l’UMP un supplice chinois, maniant le froid un jour et le chaud le lendemain… Avez-vous en tête un scénario pour faire advenir la fameuse recomposition annoncée de toutes parts ?

MLP. Je n’ai pas besoin d’un scénario, elle se fera toute seule par la base. L’UMP implosera parce qu’il lui est devenu impossible de cacher qu’elle n’est qu’un syndicat d’intérêts électoraux. Les chevènementistes, les patriotes de gauche, et les villiéristes nous rejoindront dans un vaste pôle des nationaux. Au sein de l’UMP, beaucoup sont plus proches de nous que de Nathalie Kosciusko-Morizet. Ils ont compris que les Juppé, Gueant et autre Bertrand sont les dignes héritiers de Chirac. Le résultat, c’est que 68 % des électeurs de l’UMP souhaitent un accord avec le FN.

ÉL. En attendant, plus de 51 % des Français ont voté pour François Hollande, qui a notamment recueilli une proportion notable du vote ouvrier…

MLP. Une élection par défaut, sans élan, sans envie, essentiellement fondée sur l’anti-sarkozysme. Mais ils découvriront vite que le PS n’est qu’une autre version de l’UMP. La gauche qui croit à la nation ne tardera pas à déchanter quand François Hollande déroulera le tapis rouge aux marchés financiers exactement comme l’a fait Nicolas Sarkozy. Les mots seront différents, la politique sera la même, et la désillusion encore plus cruelle. C’est alors que l’autre moitié du peuple, dont j’ai besoin pour mener mon oeuvre de redressement, me rejoindra.

ÉL. Pensez-vous que la gauche renoncera si facilement à la diabolisation qui, depuis des années, a eu pour conséquence de désactiver une partie des voix de la droite ?

MLP. La diabolisation a déjà échoué. Sous Chirac, seuls 30 % des électeurs de l’UMP voulaient un accord avec le Front ; aujourd’hui, je vous l’ai dit, ils sont 68 %. L’intimidation ne marche plus. D’après le dernier sondage sur « l’imprégnation des idées du FN », 37 % des Français sont peu ou prou d’accord avec nos propositions. Cela montre bien que le FN est considéré comme faisant partie intégralement de la vie politique française. Un certain nombre de socialistes hurleurs ont eu beau se scandaliser du score du premier tour et appeler au « cordon sanitaire », il n’y a pas eu de « quinzaine anti-Le Pen ». Les invectives et calomnies qui nous décrivent comme d’affreux fascistes n’ont pas disparu, mais elles visent moins ma personne et mon parti que Sarkozy et l’UMP.

ÉL. Apparemment, cela n’a pas suscité une solidarité de réprouvés. Puisque, selon vous, c’est le souhait des électeurs, êtes-vous prête à faire des alliances ?

MLP. Non. Pas avec des appareils politiques qui sont responsables et coupables. C’est à la base que le rassemblement se fera.

ÉL. En cas de triangulaires, si des candidats UMP arrivés en tête se fendent de gracieusetés à votre endroit – puisqu’ils n’auront rien d’autre à vous offrir –, accepterez-vous ces mains tendues en retirant vos candidats contre cet apport en légitimité ?

MLP Je verrai en fonction de la sincérité de ces candidats, et ceux-ci ne seront crédibles que s’ils prennent leurs distances avec l’UMP.

ÉL. En clair, vous pariez sur le ralliement d’élus UMP avec armes et bagages ?

MLP. Évidemment ! Si Jean-François Copé n’avait pas anticipé la défaite de Sarkozy et la débâcle du parti, il n’aurait pas, dès avant le second tour, déclaré que l’UMP avait vocation à être un groupe de divers mouvements politiques.

ÉL. Reste qu’à l’intérieur de l’UMP, les plus proches de vous idéologiquement sont aussi les plus hostiles. Avez-vous des contacts avec la Droite populaire ?

MLP Certainement pas ! La Droite populaire a déclaré elle-même qu’elle n’était pas « un pont vers le Front national mais une digue » ! De toute façon, on ne discute pas avec une brouette, on la pousse ![/access]

Un ministre doit-il être député ?

La question du statut des ministres était de celles auxquelles le général De Gaulle tenait le plus. A ses yeux, membres du gouvernement et parlementaires relevaient de logiques opposées, les premiers étant voués à l’intérêt général, les autres ayant à défendre des intérêts particuliers, ceux de leur parti, de leurs électeurs ou de leur circonscription. C’est pourquoi De Gaulle considérait comme essentielle la stricte séparation organique entre ministres et parlementaires qu’il avait fait inscrire dans la constitution de 1958, et qui mettait fin à la confusion des genres qui caractérisait les républiques précédentes.

Sur ce point, François Fillon n’hésita pourtant pas à rompre, dès le mois de mai 2007, avec l’esprit de la Vème république. A peine arrivé à Matignon, il déclare, d’abord, que tout ministre devra se présenter aux élections législatives, et ensuite, qu’il devra l’emporter sous peine de se voir chassé du gouvernement. Pourquoi cette exigence inédite ? Tout simplement, explique-t-il lors d’un déplacement électoral dans la Sarthe, parce que l’ « on ne peut pas avoir la responsabilité de conduire un ministère, et ne pas avoir la confiance des habitants de son territoire ». Voilà pourquoi les membres du gouvernement, devant avoir « la légitimité non seulement de la nomination, mais de l’élection », « doivent être des élus du peuple ». Et voilà aussi pourquoi il faut exclure du gouvernement ceux qui, n’ayant pas réussi à se faire élire, ne bénéficient point, par conséquent, de la légitimité nécessaire. « En démocratie, on choisit des hommes et des femmes, on les envoie siéger au parlement pour représenter le peuple, et parmi ceux qui siègent au parlement, on choisit des ministres ».

A l’époque, cette « jurisprudence Fillon » suscita, chez les observateurs attachés à la logique de la Ve république, quelques toussotements dubitatifs. Une telle déclaration se rattache en effet à une certaine vision du régime parlementaire, celle qui prévalait en France sous les IIIème et IVème républiques. En revanche, elle jette aux orties l’une des principales innovations de la constitution de 1958, dans laquelle, on l’a dit, le ministre est l’homme de l’Etat et pas celui de « son territoire », le serviteur de l’intérêt général et non le représentant de son parti au sein du gouvernement. La simple idée que l’on soit ministre en vertu de la légitimité démocratique conférée par l’élection, et non en vertu de la décision du Premier ministre ratifiée par le Président de la République, suffit à dynamiter la vision gaullienne de gouvernement. Du reste, le seul fait qu’il puisse y avoir des exceptions (comme ce fut cas en juin 2007, notamment pour Madame Dati) invalide le principe – dès lors que cela implique que certains ministres (ceux qui n’ont pas bénéficié d’une élection) pourraient être moins légitimes que les autres… Et ne parlons pas de ceux qui siègent au Sénat, ou ont été élus sur des circonscriptions gagnées d’avance, ou nommés en dehors des périodes électorales. Sous la IIIème et la IVème république, il n’y avait d’ailleurs pas d’exception à la règle, et il ne pouvait y en avoir. Dans le système Fillon, en revanche, tout était possible – sauf peut-être le respect du principe de non contradiction.

Voilà pourquoi son successeur était attendu au tournant, les observateurs précités ayant commencé par craindre qu’il ne se coule, en tant qu’ancien député et partisan affiché d’une tradition nettement parlementariste, dans la fameuse « jurisprudence » : certains ne le présentaient-ils pas comme un « Fillon de gauche » ? Et voilà pourquoi ils ont été soulagés après son intervention télévisée sur France 2, le 16 mai. Soulagés, et tout étonnés de constater que contrairement à ce qu’ils pensaient, le pire n’est pas toujours sûr.

Qu’a donc dit le nouveau premier ministre ? Qu’un membre du gouvernement qui choisirait de se présenter aux élections législatives, et qui serait battu, aurait par conséquent l’obligation de démissionner. « Il y a l’esprit de responsabilité, c’est-à-dire que tout ministre qui se présente aux élections législatives et qui ne sera pas élu ne pourra pas rester au gouvernement ». Ce qui, on en conviendra, n’est pas du tout la même chose, les ministres ayant en effet toute liberté pour se présenter ou non aux élections, sans qu’on puisse leur reprocher de ne pas y aller. Et sans qu’ils aient besoin pour cela de s’inventer des alibis invraisemblables, comme le fit pourtant Madame Vallaud-Belkacem, plissant de toutes ses forces son front virginal devant les caméras pour prendre un air grave, et expliquer que l’énorme masse de travail qui s’abattait sur elle en tant que ministre des droits de la femme, l’urgente préparation d’une loi sur le harcèlement sexuel, le « porte-parolat » (sic) du gouvernement, etc., etc., l’empêchait, hélas, trois fois hélas, de se présenter dans la terrible « Quatrième du Rhône », alors qu’elle aurait tant aimé en découdre. Il est vrai qu’il serait un peu râlant de ne rester ministre que quelques semaines. Madame Taubira n’aura pas de ces pudeurs de jeune fille, à raison, d’ailleurs. Elle connait la vie, et sait que ni Robert Badinter, son plus illustre prédécesseur, ni Françoise Giroud, celle de Madame Vallaud-Belkacem, ne se présentèrent aux élections pour obtenir leurs maroquins.

Et c’est ainsi que ceux dont on pouvait tout attendre, sauf cela, se montrent, volontairement ou non, plus fidèles à l’esprit de la Ve république que ceux qui, il y a cinq ans, s’empressèrent de brûler ce qu’ils avaient promis de défendre.

Hollande, Obama et Jean de La Fontaine

Si fausse note il y a eu, aucun risque qu’elle vienne du fond puisque la règle d’or de ce G8 était de ne pas aborder les questions qui fâchent.

En effet, ce ne sont pas des divergences sur le sens du mot « croissance » qui ont entaché la première grande séquence diplomatique de l’ère hollandaise, mais des bourdes bien regrettables sur la forme. Le numéro 2 du gouvernement, celui dont on a vanté l’expérience ministérielle, Laurent Fabius, n’a pas été le coach parfait pour son normal de président.

Outre l’impair protocolaire commis par le port de la cravate le seul soir où il ne fallait pas, – à croire que la fiche détaillée sur le dress code du vendredi soir a été un peu bâclée et que le proberbe diplomatique « A Rome, fais comme les Romains » a été un peu oublié – François Hollande a été pris en flagrant délit d’orgueil confortant ainsi l’opinion des étrangers sur l’arrogance imbuvable des frenchies tout en démythifiant sa normalité lumineuse par d’ombrageux défauts. « Quand on est président de la France on n’est impressionné par rien. » telle est en effet la déclaration bien méprisante prononcée par François Hollande, à l’issue du tête-à-tête avec Barack Obama.

Au lieu d’exprimer de l’estime et de la reconnaissance pour son homologue américain qui lui a témoigné intérêt et prestige en lui accordant un entretien plus long que les rencontres bilatérales ordinaires, notre Président s’est comporté comme n’importe quel Français moyen gonflé d’une irrespirable suffisance. On suppose aisément qu’il visait à couper l’herbe sous le pied de l’opposition umpiste qui, toute fulminante d’impatience, n’aurait pas raté une occasion pour se livrer à un florilège de sarcasmes sur la mollesse ou l’inexpérience diplomatique de François Hollande.

Mais en voulant à tout prix prouver que le soufflé hollandais ne s’effondre pas devant l’aigle américain, il s’est défini non plus comme le président normal d’un pays normal mais comme un président exceptionnel d’un pays exceptionnel parce que seuls un être et un pays d’exception restent de marbre devant le pays qui reste, en dépit des tempêtes économiques, la plus grande puissance mondiale.

Alors pendant ce séjour américain, la normalité hollandaise s’est enflée de son exceptionnelle perfection. On aurait eu besoin d’un La Fontaine pour la faire dégonfler.

Apocalypse 2.0, le retour de la vengeance

Souvenez-vous, c’était en 1972. Donnella Meadows, Jorgen Randers et Dennis Meadows, trois analystes du Massachussetts Institute of Technonoly soutenus par le Club de Rome publiaient The Limits to Growth (Halte à la croissance, en français), probablement l’étude néo-malthusienne la plus célèbre de tous les temps. The Limits to Growth, c’était l’Apocalypse 1.0 : si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l’époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.

Retour sur Apocalypse 1.0

L’idée clé de The Limits to Growth tient en deux constats : nous vivons dans un monde fini où la plupart des ressources qui permettent la survie de l’espèce humaine – terres arables, énergies fossiles etc… – existent en quantité limité et, surtout depuis la révolution industrielle, la population humaine ne cesse de s’accroître. Évidemment, l’idée selon laquelle les ressources naturelles à notre disposition sont limitées par la nature ne date pas de 1972 mais ce que le Club de Rome apporte de nouveau dans ses simulations, c’est l’idée d’une croissance exponentielle de notre consommation desdites ressources.
Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003[1. Le calcul n’a rien de sorcier ; c’est une simple division : 583 divisés par 18,8.].
Or, nous expliquent les auteurs du rapport, ne serait-ce que parce que la population mondiale augmente, il est tout à fait ridicule d’imaginer que nous puissions nous satisfaire de 18,8 milliards de barils indéfiniment. L’apport du Club de Rome consiste donc à introduire des estimations de croissance de notre consommation dans ses modélisations et à en déduire que l’épuisement des réserves aura lieu beaucoup plus tôt que prévu. Typiquement, avec une croissance annuelle de la consommation de 3,9% – hypothèse retenue dans The Limits to Growth – ce n’est pas en 2003 que les puits de pétrole seront à sec mais au bout de 20 ans, soit en 1992.

Il ne vous aura pas échappé que la prédiction ne s’est pas avérée exacte. Mieux encore : non seulement nous n’avons toujours pas pompé cette fameuse dernière goutte de pétrole mais, sur la base des dernières données disponibles[2. J’utilise dans cet article les données collectées par BP.], il semble qu’avec une hypothèse de consommation constante il nous reste du pétrole pour un peu plus de 43 ans. Oui, vous avez bien lu : alors que la population mondiale a augmenté de 83% et que nous avons consommé la bagatelle de 958 milliards de barils depuis 1972, les réserves prouvées actuelles devraient, si nous conservons le même rythme de consommation, nous permettre de tenir non pas 31 ans, comme on le croyait en 1972, mais 43 ans. Le Club de Rome s’est donc magistralement planté ; et pas qu’un peu.

Oh, bien sûr on nous explique que les simulations de The Limits to Growth n’étaient pas des prédictions, que les chiffres du rapport n’étaient que des illustrations, que dans le cas du pétrole, les auteurs avaient prévu la possibilité que les réserves se révèlent finalement plus importantes que prévues, que le technologie progresse etc… Il n’en reste pas moins que les résultats des simulations ne collent pas à la réalité observée. Ainsi, leurs modélisations ignorent le principal mécanisme de régulation de nos sociétés : le marché et le mécanisme des prix.

La main invisible a encore frappé…

Si les auteurs de The Limits to Growth ont certainement de nombreuses qualités, ils n’en sont pas moins de piètres économistes. À vrai dire, ils ont totalement évacué le phénomène économique et extrapolent des tendances comme si la rareté n’avait aucune incidence sur la consommation ni la production. Ce que n’importe quel étudiant en première année d’économie sait, et que les auteurs du Club de Rome ont superbement ignoré, c’est que quand une ressource recherchée se fait rare, son prix augmente et que cette augmentation du prix, sans qu’aucune planification centralisée ne soit nécessaire, va déclencher deux types de réactions. Là encore, l’exemple du pétrole est tout à fait symptomatique des failles de des approches malthusiennes en général.

En effet, dès l’année qui suit la publication du rapport, le premier « choc pétrolier » va propulser pour la première fois le baril de brut au-delà des 40 dollars[3. Les prix sont exprimés en dollars actuels – c’est-à-dire qu’ils sont corrigés de l’inflation. Pour information, les deux pics historiques du prix du baril sont de presque 112 dollars actuels en décembre 1979 et de 130 dollars actuels en juin 2008.] et c’est alors que joue le premier effet : la croissance de notre consommation, presque immédiatement, a ralenti. C’est la première réaction possible : quand le prix d’un bien augmente, sa consommation baisse ou, du moins, croît moins vite. De fait, cela fait maintenant quatre décennies que nous économisons cette ressource.
Prenez nos voitures par exemple : nous avons complètement changé nos habitudes de consommation pour intégrer cette contrainte de prix. La capacité d’une voiture à consommer peu est aujourd’hui un élément déterminant de nos actes d’achat et nous sommes même prêts à investir des montants conséquents dans l’acquisition des technologies les plus économes : moteurs plus performants, carburants plus efficaces, voitures hybrides, dispositifs start and go… La consommation moyenne des voitures vendues en France est passée de 8,55 litres en 1988 à moins de 7 litres actuellement. Du coup, là où le Club de Rome tablait sur une augmentation de 3,9% par an, le rythme de progression de notre consommation de pétrole depuis 1972 n’a été que de 1,4% par an – deux fois moins vite que prévu. En quatre décennies, l’économie mondiale a réagi aux chocs pétroliers en organisant la gestion de cette ressource rare mieux que n’importe quel organisme de planification.

Mais ce n’est pas tout. Une erreur commune consiste à penser que les réserves prouvées constituent le stock de pétrole disponible sur terre. Par réserves prouvées, il faut entendre la quantité de pétrole qui pourrait raisonnablement être extraite des gisements connus si les conditions économiques et techniques restent inchangées. Et voici la seconde règle : quand le prix d’une ressource augmente, les producteurs ont tout l’intérêt du monde à investir dans la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement, de nouvelles méthodes d’exploitation ou de ressources alternatives. Et ce, d’autant plus qu’un régime de prix élevé leur en donne les moyens. « À 200 dollars le baril de pétrole, disait un de mes professeurs, on en trouvera sous votre salon. »

Repassez-vous le film des quatre décennies en question : des gisements à bas coût du moyen orient, nous sommes passés aux forages en haute mer, à la prospection en milieux extrêmes, puis aux sables bitumeux canadiens, aux pétroles de schiste et il existe même aujourd’hui quelques projets très sérieux de pétrole de synthèse[4. Voir, par exemple, le BFS Blue Petroleum.] ! Résultat : en quarante ans, les réserves prouvées mondiales sont passées d’environ 583 milliards de barils en 1972 à plus de 1 383 milliards de barils au dernier pointage – c’est-à-dire qu’elles ont largement plus que doublé en quarante ans.

Et maintenant ? Apocalypse 2.0 !

On aurait pu penser que les prophètes de l’apocalypse avaient profité de ces quatre décennies pour comprendre leur erreur. Eh bien non : figurez-vous que le Club de Rome a décidé de remettre le couvert pour les quatre décennies qui viennent en publiant ce mois-ci 2052 : A Global Forecast for the Next Forty Years. Mêmes causes, mêmes effets : les auteurs n’ont manifestement toujours pas compris qu’ignorer les forces du marché revient tout simplement à ignorer les êtres humains, comme si nous pouvions être comparés à des branches de bois mort portées par le courant. Une fois encore, on verra des mathématiciens aux barbes vénérables nous expliquer ce que signifie une croissance exponentielle et nous rappeler que nous vivons sur le troisième caillou en partant du soleil. Une fois encore, les thèses malthusiennes vont faire la une des médias et constituer le cœur du discours politique. Et dans quarante ans – ô surprise – on réalisera qu’ils se sont encore une fois trompés.

Au nord , c’était la Corée…

Les parcs d’attractions sont des endroits industriels sinistres, dans lesquels il est permis d’entrer après s’être acquitté d’un ticket au prix exorbitant ; et où des enfants tristes, aux parents sans imagination, rêvent d’aller chaque week-end. Vous connaissez leurs noms… Euro Schtroumpf, CosmObélix, Walibide – le kangourou cauchemardesque – et le vaste parking international Disney Park. On trouve, au sein de ces établissements interchangeables, un certain type de divertissements mécaniques en métal, tels des manèges ou des montagnes russes – qui n’ont de « russes » que le nom, car on s’y fait peur sans même y mourir.

L’homme, qui ne vit pas que de pain, aime se divertir. C’est pourquoi on a, depuis la nuit des temps, veillé à organiser son divertissement. On connaît l’expression latine Panem et circenses… Plus près de nous, en 1944, Yves Montand fredonnait les paroles faussement innocentes de la chanson Luna Park : « Dès que j’ai ma petite heure de liberté / Hidlele hidlele hideledele / Je vais tout droit à Luna Park / Dans le jour cru des lampes à arcs / Sur la chenille / Je vois des filles… » Le héros, travaillant à la chaîne dans une « usine de Puteaux » (il y en avait là bas à l’époque !) oublie tout le poids de son dur labeur sous les lumières artificielles des attractions foraines : « Partout ailleurs je n’suis rien / A Luna Park je suis quelqu’un / Vive Luna Park et vive la joie ». On pensait que ce type de lieux vides et impersonnels ne pouvait être que le triste apanage d’un Occident mondialisé, nivelé par le pire et bouffi de temps libre et de fast-food…

Que nenni ! Le Monde a publié la semaine dernière un très intéressant papier de Philippe Pons, son correspondant à Tokyo, sous le titre mystérieux : « La passion de Kim Jong-un pour les parcs d’attractions ». On savait que son papa – qui lui a transmis par les gènes sordides des grosses lunettes bouffonnes – était un drogué de cinéma, et aurait donné tout son empire, sa collection de bouteilles de Cognac et ses multiples femmes pour être Steven Spielberg juste une heure ; on ignorait que le fiston avait un atavisme pour les néo-loisirs parqués. « Le jeune dirigeant Kim Jong-un a sévèrement réprimandé les responsables du parc d’attractions de Mangyongdae à Pyongyang en raison de l’état des lieux. D’ « un ton irrité », il a déclaré n’avoir  » jamais imaginé que le parc ait pu être dans un aussi mauvais état « , écrit l’agence officielle KCNA. Une négligence qui reflète une « conscience du service du peuple en dessous de zéro », a-t-il fulminé en montrant la peinture écaillée et le pavement endommagé des installations. Il a donné instruction de faire en sorte que le parc « réponde aux demandes de notre époque ». » Le papier du Monde ne précise pas si les fonctionnaires chargés de l’animation du lieu ont été pendus haut et court, mais souligne que ce courroux politique savamment scénarisé vise à polir une image de dirigeant « proche du peuple et préoccupé de son bien être ». Un bien-être sous lampes à arc, et à l’ombre de la liberté cela va de soi. Le parc de Mangyongdae a été construit il y a une trentaine d’années, non loin du vénéré lieu de naissance du grand Kim Il-sung, « Père de la patrie » (1912-1994) ; il rivalise avec deux autres temples joyeux de l’oubli de soi par les Grand-Huit, dont l’un à Pyongyang même, qui est équipé par d’inattendues attractions d’origine italienne…

Les loisirs tendent partout à la mondialisation, et la Corée du Nord – au nord du nord de n’importe quoi – ne fait pas exception à la tendance… C’est bon et rassurant.

Vous pouvez désormais – après ce tour de manège- régurgiter votre en-cas, détacher votre harnais de sécurité avec agacement et dégout, reprendre pieds sur la planète Terre avec toute la délicatesse de votre morgue habituelle, et marcher dans la ville avec hauteur. Mais sachez que des communistes d’Asie le font aussi…

Après l’ombre, la lumière, c’est maintenant

Dolorisme et indignation : la campagne présidentielle 2012 aura été une longue suite de variations sur ces deux registres – le dolorisme pour câliner le citoyen, l’indignation pour gagner le concours de la plus belle âme. En d’autres termes, on n’a pas franchement rigolé – Cheminade et Mars, il n’y avait tout de même pas de quoi se rouler par terre. Les dix candidats en quête d’électeurs n’ont pas chanté la même chanson, mais ils ont tous sorti les violons, s’adressant presque exclusivement à notre désir d’être plaints – en clair, à nos pulsions infantiles. Comme vous êtes malheureux ! Comme vous êtes maltraités ! Comme vous êtes méprisés ! La compassion appelant la consolation, tous ont juré qu’eux, ils n’étaient pas comme les autres, menteurs et volages, et promis de nous aimer pour toujours. C’est gentil, mais je me demande si je ne préférerais pas être traitée en adulte. D’égal à égal. Une mère, j’en ai déjà une et elle me convient parfaitement.

Il faut croire que nous aimons qu’on s’apitoie sur notre sort. De fait, il est délicieux de récriminer auprès de ses amis parce qu’on travaille trop, qu’on entend trop de bêtises à la télé, qu’on a perdu deux points de permis, que c’est toujours les mêmes qui se crèvent à bosser et que l’État leur prend tout – ça c’est mon marchand de journaux. En même temps, à la longue, ça peut agacer. Après le premier tour, beaucoup d’électeurs de Marine Le Pen enrageaient d’être décrits comme des malheureux, déboussolés par le changement, égarés par l’angoisse et abêtis par la pauvreté.
Admettons qu’il nous arrive à tous de penser que les autres ont trop (d’argent, de pouvoir, de bonheur, de robes) et nous pas assez. D’ailleurs, c’est souvent vrai. Reste qu’entendre répéter chaque jour qu’on n’a pas le moral, ça finit par casser le moral. À force d’apprendre par voie de sondages que les Français sont pessimistes, on le devient presque par solidarité. De temps à autre, au lieu de flatter ces penchants victimaires, les princes qui nous gouvernent pourraient tenter de stimuler les affects héroïques ou ce qu’il en reste chez des Occidentaux désenchantés.

Alors, à tout prendre, le messianisme kitsch inscrit dans les appellations ministérielles de l’ère nouvelle est plus attirant que la communion dans la lamentation de ces derniers mois : ministère du « Redressement productif » ou de la « Réussite scolaire », cela évoque des joyeuses cohortes de prolétaires marchant vers l’usine où ils gagnent dignement leur pain, ou encore des théories de collégiens impatients de contribuer à l’édification d’un monde plus juste – et tout ça sans le moindre goulag en vue. Fernand Léger sans Staline.

J’en vois qui bondissent de colère. Et les huit millions de pauvres, et les jeunes condamnés à des stages à répétition, et les cités ravagées par le chômage, et les banlieusards dont le train est en rade pour la vingtième fois de l’année, et les agriculteurs qui se suicident, et les SDF qui meurent – tout ça pendant que quelques-uns se goinfrent de profits mal acquis ? Et les Grecs écrasés par le « fascisme » des marchés (ça s’est entendu), et les Palestiniens humiliés par la férule israélienne, et les Syriens massacrés – avez-vous remarqué que, depuis quelques années, on invoque beaucoup moins les petits Indiens et Chinois ?

Tout cela est vrai. Mais la terre ne se résume pas à ses damnés, et l’existence de la majorité des gens ne se réduit pas à leurs difficultés – en France en tout cas. Ou alors, vous ne regarderiez pas les images du Festival de Cannes à la télévision. Même les plus pauvres ont une vie en dehors de la pauvreté. D’accord, nous souffrons. Mais nous ne faisons pas que ça. C’est pourtant la seule chose qui fasse consensus, le seul constat partagé de l’extrême droite à l’extrême gauche. Ce qui change, d’un locuteur à l’autre, c’est le « nous » – donc le « eux », c’est-à-dire les coupables.
La rhétorique de l’indignation, déclinée en disqualification morale de l’adversaire, sert précisément à faire le partage entre les uns et les autres. Dans ce domaine, on pensait avoir tout entendu ces cinq dernières années, inutile d’y revenir. L’entre-deux-tours a été un feu d’artifice, le même message ayant été martelé sur tous les tons : « Nous sommes les bons, ils sont les salauds ». En fin de campagne, c’est devenu plus lapidaire : « Ils puent. » Cette gauche-là (que j’ai appelée « gauche olfactive ») a les narines délicates et elle trouve souvent que ceux qui ne pensent pas comme elles sentent mauvais. Qui aurait pu hésiter un instant entre un sortant cupide, raciste, sans foi ni loi, bref une sorte de Néron, et un type qui dit bonjour à sa boulangère et respecte les feux rouges – 48,3 % des électeurs, pardi !

Enfin, ça, c’est fait. Nous avons voté pour la lumière contre l’ombre. Le premier discours du « président rassembleur » était vaguement inquiétant. Après avoir insulté son prédécesseur, il a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ére de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar. Mieux vaut s’amuser de cette rhétorique comme de la désopilante propagande sur la moralisation/normalisation du pouvoir. Le Président a été formel : finis les frasques, les impairs, les manquements aux bonnes manières, les coups de gueule. Qu’on se le dise : sous le nouveau régime – car c’est bien ainsi que se pensent les dirigeants du pays –, l’Élysée sera la maison des bisounours. Seulement, on risque de découvrir très vite que la normalitude, en plus d’être forcément mensonger, c’est très ennuyeux. Le Président déjeunant d’un steak dans un restaurant de quartier, le Président respectant les feux rouges, le Président qui aime les gens et pas l’argent, on ne va pas tenir cinq ans. Si les Français attendaient de leurs gouvernants qu’ils aient les mains blanches, ils ne supporteraient pas une seconde les niaiseries sentimentales débitées au sujet de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Et s’ils voulaient qu’ils n’aient pas de mains, ils adoreraient Lionel Jospin.

Nicolas Sarkozy a quitté – définitivement ou pas, je l’ignore – la scène politique, mais l’anti-sarkozysme semble avoir un bel avenir. Il était devenu si habituel de l’injurier et de lui imputer les pires turpitudes que beaucoup semblent déjà orphelins. La politique et le comportement de l’ex-Président ont été souvent critiquables, parfois condamnables. Ce que les Français lui reprochaient n’était pas d’être monstrueux, comme on se le racontait à gauche, mais d’être comme eux. Narcissique, superficiel, présentiste, toujours prêt à reprocher aux autres ses propres insuffisances, épaté par le fric plus que par le savoir, instinctivement sensible aux hiérarchies médiatico-sociales : Sarko, c’était moi. Et même vous et moi. Notre face cachée. Notre part non pas maudite mais honteuse. Gil Mihaely explicite les ressorts de ce sacrilège dans un texte pénétrant.
Il faudra s’y faire : Sarkozy, c’est fini ! Nous savons qui gouvernera la France dans les cinq années qui viennent. Ce que nous ne savons pas vraiment, c’est ce qu’est la France. Ou plutôt, chacun a sa petite idée sur la question et chacun est convaincu que la sienne est la bonne. Assurément, on a agité des drapeaux tricolores à foison et chanté La Marseillaise à tue-tête, mais à l’évidence les trois couleurs et le chant de guerre des révolutionnaires n’ont pas le même sens pour tous.

Il faut dire que l’Histoire a l’humour vache. Pendant tout le quinquennat, la gauche brailleuse s’est déchaînée contre la discussion sur l’identité nationale. Un débat nauséabond, grognait-elle. La question elle-même était indigne, disait-elle. Or, cette question indigne d’être posée a surgi métaphoriquement le soir même de l’élection de François Hollande avec la polémique sur les drapeaux de la Bastille. Ce que personne n’a vu, dans l’euphorie (ou dans la tristesse) du moment, c’est que cette affaire d’identité était déjà l’enjeu d’une bataille idéologique interne à la gauche : elle n’oppose pas d’aimables partisans de l’ouverture à de sinistres défenseurs de la fermeture, mais ceux qui croient qu’une nation doit avoir des frontières à ceux qui n’y croient pas. Les électeurs, eux, ont compris qu’il n’y avait pas une mondialisation heureuse qui serait celle de la circulation des hommes et une mondialisation affreuse qui ferait migrer les usines et les emplois, mais un phénomène à deux dimensions, économique et culturelle.

Ce clivage s’est en quelque sorte incarné au soir du 6 mai : au moment où, place de la Bastille, les uns brandissaient des drapeaux occitans ou tunisiens, communistes ou homosexuels (ce qui est étrange quand on y pense), rue de Solferino, une marée tricolore saluait la victoire. Le symbole vaut ce qu’il vaut. Mais il montre que, même à gauche, il y a au moins deux façons (en fait beaucoup plus) de se sentir français, donc de concilier l’universel et le particulier – problème particulièrement compliqué pour la France et plus encore pour la gauche qui doit tenir ensemble l’amour de l’égalité et le respect de la différence, deux préoccupations hautement légitimes. Deux façons, cela ne signifie pas une bonne et une mauvaise, une vraie et une fausse – et pas non plus une de droite et une de gauche, cher Laurent Bouvet. Il devrait cependant être permis de se demander pourquoi un gamin né en France et instruit en France, célèbre l’élection du Président de la République française en agitant le drapeau d’un pays où, au mieux, il se rend une fois par an. (Je me poserais la même question à propos de juifs arborant le drapeau israélien). Tous ont chanté La Marseillaise et tous se sont proclamés, au moins pour un soir, fiers d’être français. Mais ils ne disaient pas tous la même chose. Pour les uns la définition de la France est d’être accueillante à toutes les identités, pour les autres l’appartenance nationale doit primer sur les appartenances particulières. Chacun a sa préférence. Mais personne ne devrait se boucher le nez devant les idées des autres.

En réalité, tout est affaire de dosage entre l’Histoire et le code, le sang et la loi. Le véritable enjeu de cette bataille, c’est l’héritage, ou plus précisément sa place dans ce qui fait de nous un « nous ». Dans un appel publié la veille de l’élection sur le site du Monde, des « Français d’origine étrangère » proclamaient: « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Pour eux, le passé n’existe pas : notre seul code, c’est l’égalité devant la loi – que bien sûr nul ne conteste. À l’autre extrémité, on pense que la France est contenue tout entière dans ses racines – chrétiennes – et qu’être français, c’est adopter intégralement le passé commun en laissant le sien à la porte. Pour les uns, il n’y a pas d’héritage, pour les autres il n’y a que de l’héritage. Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ». On lui rendra cette justice qu’en théorie, elle accorde à tout individu la possibilité d’intégrer pleinement la communauté nationale. Mais les exigences qu’elle pose à cette intégration, qu’elle compare à une adoption, sont telles qu’il est presque impossible d’y satisfaire, sauf à changer radicalement ce qu’on est. Cette conception radicale de l’assimilation n’est pas raciste, elle est irréaliste.

Entre les Indigènes de la République et le Front national, il y a tous ceux – notamment à Causeur – qui croient que le monde commun ne peut résulter que d’une négociation, d’un compromis, entre ce qui demeure et ce qui change, entre la « vieille France » et le sang neuf, et qu’il s’agit de décider où on place le curseur.
Depuis cinq ans, nous avons été condamnés à un dialogue de sourds. La bonne nouvelle, donc, est que le débat traverse désormais la gauche. Le nouveau Président devra arbitrer entre deux pôles : d’un côté, la « gauche Terra Nova » – le think tank qui expliquait il y a un an que la gauche devait définitivement renoncer aux catégories populaires, franchouillardes et lepénisées, au profit d’une coalition arc-en-ciel des femmes, des jeunes et des minorités ethniques ou sexuelles ; de l’autre, la « gauche populaire », nom d’un groupe d’intellectuels et de militants proches d’Arnaud Montebourg, ou point trop éloignés de lui, qui plaident à la fois pour que la gauche renoue avec les prolos et pour qu’elle en finisse avec le mythe d’une Europe fédérale permettant de dépasser les nations.

François Hollande le sait : s’il a gagné, ce n’est pas parce que la France est devenue socialiste, mais parce qu’une proportion inattendue des électeurs de Marine Le Pen ont fait les pieds au mur. C’est bien à ceux-là qu’il pensait, à Tulle, en évoquant « les banlieues et les zones rurales » – ce qui signifie peu ou prou les « issus de » et les « de souche ». La question du droit de vote des étrangers – dont lui-même ne semble pas être un partisan acharné – sera un test de sa volonté de « rassembler » : s’il veut parler à tous, il doit comprendre que tenir cette promesse serait une erreur plus grave que de l’avoir faite.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 47 de Causeur magazine consacré aux élections présidentielle et législatives. Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Romance sans romantisme

Quand l’air du temps se fait lourd, lire François Weyergans est une échappée. Sa réputation n’est plus à faire : paresseux, dilettante, adepte de Jean-Luc Delarue, toujours en retard. Sept ans après Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005, Royal Romance, une histoire d’amour triste, de flâneries, de spleen et d’humour léger comme un entrechat de ballerine, vient pourtant d’arriver.[access capability= »lire_inedits »]

Royal Romance devait s’appeler Mémoire pleine, clin d’œil aux smartphones qui renferment les messages des amants, les rendez-vous clandestins, les désirs, les peurs. Sur le dernier jeu d’épreuves, Weyergans a finalement choisi, comme titre, le nom du coquetèle préféré de son héroïne, Justine : moitié gin, un quart grand-marnier, un quart fruits de la passion, un soupçon de grenadine. Justine, qui n’aime boire que ce délicat breuvage, le fait découvrir à Daniel Flamm, double parfait de Weyergans. Justine est une jeune actrice en quête de rôles ; Daniel, un écrivain vagabond et élégant, amateur de beaux papiers, obsédé des femmes fugitives. Justine dit : « Tu m’appelleras ta petite garce, ça ira très bien avec ma robe rouge » ; Daniel répond à côté : « Parfois, je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie, en ayant la prétention de croire – laissez-moi leur parler – qu’elles seraient d’accord. »

Ils se sont rencontrés dans une librairie de Montréal. Ils se retrouvent au Reine Elisabeth, un hôtel de luxe. Ils se baladent au cœur des montagnes dans des voitures de location. Il y a d’autres hommes dans la vie de Justine, d’autres femmes dans celle de Daniel, des enfants également. Entre le Québec et la France, Berlin et l’Alsace, ils mêlent leurs corps et leurs sentiments, s’envoient des milliers de SMS et des cassettes enregistrées, font monter l’excitation en regardant des films pornos, jusqu’à la lassitude des années et de la proximité. Tout cela risque de mal finir : l’amour, on le sait, est un chien de l’enfer.

Les romans de Weyergans témoignent de son art de la digression. Dans Royal Romance, il y a Justine, bien sûr, mais aussi la joie ambiguë de la lecture des journaux, la Neuvième Symphonie de Beethoven, des théories sur le sel et les emplois fictifs, Arcane 17 d’André Breton, des films russes et des fulgurances sculptées avec détachement : « Raconter un drame aide-t-il à vous en libérer ? Bien sûr que non, bien qu’on nous fasse miroiter le contraire. On aimerait que ce soit comme ça, on aimerait être délivré, mais se souvenir est une horreur. Même quand la mémoire vous rend heureux, elle vous rend triste […] On a beau revenir en arrière, on ne peut plus rien changer. On y voit sans doute un peu plus clair, mais à quoi bon y voir plus clair quand c’est trop tard ? » À l’heure du formatage généralisé des mots, l’un de nos derniers plaisirs est de noter, dans un carnet, chacune des phrases de Weyergans.[/access]

François Weyergans, Royal Romance, Julliard, 2012.

Simon Leys, l’intempestif

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En ce temps-là, tout anticommuniste était un chien. Achat obligé en Chine sous peine de travaux forcés, le Petit Livre Rouge se vendait comme des petits pains à Saint-Germain-des-Prés. Philippe Sollers s’exaltait à traduire les poèmes du Grand Timonier dans Tel Quel. Et parce qu’il avait osé le premier un essai critique sur la Révolution culturelle avec Les Habits neufs du président Mao (1971), la sinologue maoïste Michelle Loi ne trouvait rien de plus honnête que de révéler le véritable patronyme de Simon Leys dès le titre de son libelle contre lui Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys), espérant ainsi que celui-ci devienne persona non grata en Chine. Il est vrai que l’on ne s’en prenait pas comme ça à la « Révo. Cul. » et à ses laudateurs dont Jean-François Revel dirait plus tard que s’ils n’avaient pas de sang sur les mains, ils en avaient sur la plume.

Autant le négationnisme nazi arriva après le nazisme, autant le négationnisme stalinien et maoïste commença tout de suite, et non par le biais de quelques extrémistes délirants et isolés, du reste immédiatement exclus des thébaïdes intellectuelles mais bien par celui de l’ensemble des maîtres-censeurs du Flore et dont certains sont toujours honorés sur les plateaux de télévision, tel l’inoxydable Alain Badiou qui se donne encore le droit, comme le rappelle, mi-consterné mi-amusé, Leys, d’écrire à propos de Lénine, Staline, Mao, Guevara et autres bienfaiteurs du XXème siècle qu’ « il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. » Rien que pour cette piqûre de rappel, d’autant plus nécessaire que l’amnésie historique, partie intégrante du programme totalitaire, continue, comme l’a bien vu Frédéric Rouvillois, à être la règle auprès d’un grand nombre d’intellectuels, la lecture de ce Studio de l’inutilité devrait être déclarée d’utilité publique. En vérité, ce Belge qui résista aux tanks de l’intelligentsia des années 70 et suivantes, fut notre homme de Tian’anmen à nous.

Pour autant, l’intérêt de ce Studio n’est pas seulement d’ordre purgatif. Intempestif en politique, Simon Leys l’est tout autant en littérature – et c’est là que le plaisir commence. Esprit curieux, érudit toujours plaisant, il n’est jamais là où on l’attend. Peut-être est-ce dû à cette « belgitude » qui, comme chez Henri Michaux sur lequel s’ouvre ce recueil d’essais, est la marque d’une carence originelle, d’une « conscience diffuse d’un manque » que l’auteur de L’ange et le Cachalot va tenter de compenser par la singularité et le paradoxe – l’inadaptation étant toujours la chance de l’esprit libre. Et l’adaptation trop grande provoque la malchance de l’artiste – celle qui finira par toucher Michaux lui-même qui, en voulant, à la fin de sa vie, corriger son œuvre de sa spontanéité originelle, la gâchera en lui donnant un tour bien trop culturel pour être artistique. C’est qu’entre temps, Michaux sera pour sa gloire et son malheur devenu français – c’est-à-dire à l’époque un intellectuel de gauche se rangeant à l’opinion la plus avantageuse et la plus dépravée, au fond la plus utile, celle qui permet, écrit Simon Leys, de « délivrer des brevets de bonne conduite et des médailles récompensant l’effort méritant, qu’il s’agisse de la Chine de Mao ou du Japon d’après guerre » et qu’il se serait sans doute bien gardé de faire s’il était resté belge.

Se garder de tous les clichés de la « francitude », au risque de perdre les pouvoirs qu’elle donne, telle sera la probité de Simon Leys qui, à l’instar de Simone Weil qu’il admire, choisira toujours la justice plutôt que son camp. En plus de rester fidèle à ses goûts, ce qui dans notre pays où tout le monde aime ou déteste la même chose est aussi une preuve d’héroïsme. Ainsi, lorsqu’Antoine Gallimard et Jean Rouaud le contactent pour savoir quel est pour lui « le roman du XX ème siècle », il ne propose pas, comme tout un chacun, l’énième chef-d’œuvre de Céline, Proust ou Kafka, mais remet à l’honneur d’autres titres moins côtés quoique tout aussi importants, tels Le nommé Jeudi de Chesterton et L’agent secret de Conrad, deux romans qui mettent en scène terroristes et contre-terroristes et qui à leur manière parlent de cette possession révolutionnaire qui fut la marque abominable du XX ème siècle et qu’un Dostoïevski avait déjà anticipée dans ses Possédés. Paradoxe personnel de Leys dont on connaît l’amour de la mer mais qui choisit de Conrad, l’un des plus grands écrivains maritimes s’il en est, le roman le plus urbain, le moins épique, et qui en guise d’eau ne parle que de la pluie londonienne. Mais cohérence métaphysique de Leys qui voit dans cet Agent secret la volonté de Conrad, apatride comme lui, de décrire la terrifiante réalité européenne du début du siècle avec ses conspirations prométhéennes, son nihilisme délirant, sa future violence continentale.

A l’instar de René Girard et de Conrad, Leys est un romantique qui connaît mieux que personne les mensonges du romantisme que seul l’art romanesque peut dévoiler. Y compris ceux qui se mêlent justement de mer et de navigation, sa passion-répulsion. Car la mer réelle n’est pas celle qu’ont fantasmée nombre d’auteurs (et parmi les plus grands comme Baudelaire), en faisant une sorte d’évasion du quotidien, d’horizon paradisiaque, d’aventure féérique comme la rêvait le pauvre Marius dans la trilogie de Pagnol. Non, la vérité que seuls les marins savent mais taisent est que « la mer est invivable ». La mer est stupide, plate, monotone, stérile, cruelle. La mer rappelle que la Nature n’est pas cette bonne maman accueillante sur laquelle se sont pâmés Charles Trenet et Renaud mais bien cette marâtre qui traite sans pitié les hommes et les marins de surcroît. Le « rêve nautique » est plein de noyade, de scorbut, de discipline inhumaine – aussi faux et aussi mortifère que le rêve maoïste. Mais l’amnésie poétique a la vie aussi dure que l’amnésie idéologique. Que sait-on exactement de Magellan et de son voyage aussi héroïque qu’infernal (et qu’il ne termina pas, se faisant tuer à mi-route par des indigènes philippins) ? Au-delà de la performance, indiscutable pour l’époque, de ce premier tour du monde et qui allait changer la donne du monde, « ce que l’expédition démontra – faisant de Magellan l’involontaire ancêtre idéologique de la globalisation, c’est la circumnavigabilité du globe : tous les océans communiquent. »

A partir de Magellan, le monde ne sera en effet plus qu’une affaire de communication, commercialisation, médiatisation, aliénation – et mal de mer. Alors, certes, on peut toujours rêver d’une cité parfaite, comme celle qu’organisèrent pour un temps sur leur île les fameux « naufragés des Auckland » en 1865 (et qui inspirera à Jules Verne quelques années plus tard son Ile mystérieuse), on peut toujours rêver, à l’instar de Simon Leys lui-même, d’une université castalienne où professeurs et étudiants se retrouveraient pour la seule quête de la connaissance pure et de la vérité désintéressée (quoique, rajoute malicieusement l’auteur, « les étudiants constituent un élément important, mais pas toujours indispensable » !), l’on peut toujours imaginer une tour d’ivoire aristocratique dans laquelle se protéger du monde, le problème est que, comme le disait Flaubert, l’on ne pourra jamais éviter cette « marée de merde [qui] en bat les murs, à les faire crouler. » La merde de l’utile, évidemment.

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

*Photo : pileface.com

CDH au cabinet !

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Nous savions déjà, suite à l’affaire Mademoiselle, que le joyeux collectif « Osez le féminisme », avait quelque influence sur le précédent gouvernement. Nous nous doutions aussi que sa fondatrice pourrait en avoir encore davantage sur la nouvelle équipe, puisqu’elle était salariée par le Parti Socialiste, auprès de Benoît Hamon. Nous ne sommes pas déçus. Ce matin, Caroline de Haas a appris à ses facebook friends qu’elle entrait au cabinet de madame la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

Voilà donc « Osez le féminisme » aux affaires et non plus seulement confiné au simple statut de groupe de pression. Nul doute que CDH, qui était apparue à la lumière médiatique au moment de l’affaire DSK, saura se mettre à l’ouvrage pour lutter contre toutes les inégalités fondées sur le sexe…. Euh, pardon, sur le genre. Mais nous sommes bien plus impatients, à vrai dire, de connaître les termes du prochain projet de loi instituant l’égalité devant les tâches domestiques et encore davantage de découvrir la grande campagne nationale d’incitation au stimulus clitoridien !

Comme dirait une copine amatrice de ballon ovale et admiratrice de Laurent Fabius : « Champagne ! Osez le Cliquot ! »

Sherlock Holmes au mont Sinaï

Par son attention aux petits faits anodins, aux détails inhabituels, aux rebuts, Freud tenait du détective privé. À Jung, son élève suisse, il écrit : « Tel Sherlock Holmes, c’est en prenant en compte les plus petits indices que j’ai finalement réussi à éclaircir la situation. » Quant à nous, tel le Dr Watson, nous marcherons sur ses traces et considérerons un détail de la vie de Moïse dont l’importance a peut-être été sous-estimée (Moïse qui, soit dit en passant, hantait Freud, au point qu’il baptisa ses premiers enfants de prénoms dont les premières lettres, mises en série, constituent le nom du fondateur de la religion juive : MOSE, soit Mathilde, Oliver, Sophie, Ernest).[access capability= »lire_inedits »]

Rappel : un oracle alerta le pharaon. Un enfant juif venait de naître qui, plus tard, l’assassinerait. Afin de prévenir cette menace, le pharaon mit à mort tous les nouveau-nés. Pour protéger son fils, la mère du futur Moïse l’abandonna sur le Nil. Le garçon fut recueilli par une illustre baigneuse, la fille du pharaon. Encore enfant, Moïse (qui signifie « sauvé des eaux ») joua à proximité du pharaon et lui déroba sa couronne. Perçu comme un affront, le comportement de l’enfant fut puni. Moïse subit une mutilation qui le rendra bègue. Devenu adulte, il fut sensible aux injustices qui frappaient les esclaves juifs. Il assassinera un Égyptien ayant maltraité un esclave, puis s’exilera à Madian. Là-bas, Dieu lui fit signe, l’appelant depuis le « buisson ardent » – qui brûlait sans se consumer. Sa mission consistera à affranchir les juifs. Il retourna alors en Égypte, délivra son peuple, le conduisit au mont Sinaï, au sommet duquel lui-même reçut la loi divine – les Dix Commandements. À son retour, il constata que son peuple adorait un veau d’or. À ce stade de l’histoire, il nous faut relever une bizarrerie de la traduction.

Moïse, rappelons-le, vient d’être en contact avec Dieu. Lorsqu’un lecteur hébraïsant est plongé dans le texte original de l’Exode, il lit : « Moïse resplendissait, rayonnait. » Dans la vulgate latine, ou une traduction dérivée, le passage devient : « Moïse avait des cornes » !

S’agit-il d’une grossière erreur de saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin ? S’agit-il d’une interprétation tendancieuse, d’un lapsus visant à diaboliser le fondateur du judaïsme (les versions grecque et syriaque parlent, elles aussi, du visage « rayonnant » de Moïse) ? En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, « corne ».

Bref, il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un lapsus, ou d’une interprétation tendancieuse, mais d’une potentialité de la langue hébraïque activée par la traduction latine qui complexifie la figure de Moïse, et donnera lieu à toute une tradition artistique (avec, par exemple, la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, réalisée par Michel-Ange).

Les mots, en effet, peuvent abriter en contrebande des significations surprenantes, voire inconscientes. Lorsque le héros de Proust, Swann, par exemple, déplore avoir perdu sa vie avec « une femme qui n’était pas son genre », le mot « genre » ne doit-il pas être entendu au double sens du style et du genre grammatical ? À savoir : il aurait perdu sa vie pour « une femme avec laquelle il n’avait pas d’affinité » et « une femme qui n’était pas un homme » ! Ce qui pose la question de son narcissisme, de son homophilie, etc.

Bref, en réveillant une signification latente du mot hébreu qaran, non directement perceptible en hébreu, la traduction de saint Jérôme produit un effet de surprise et de révélation. Soutenir que Moïse ne se contente pas de rayonner, mais qu’il porte des cornes ouvre un champ miné dont il nous faut dire quelques mots.

Dans le texte, en l’absence de Moïse, les juifs idolâtrent un veau d’or, plus précisément, un « petit taureau » d’or, passant outre l’interdit de produire une image de Dieu. En présentant Moïse affublé de cornes, du même attribut que le petit taureau d’or, le texte place Moïse dans une position voisine, audacieuse et transgressive, à l’image d’une idole surhumaine qui appelle la dévotion.

Dans la lignée de cette transgression, les cornes de Moïse n’ont-elles pas aussi une coloration plus trouble, plus maligne ? À l’origine, les cornes, symbole de puissance, étaient déjà associées à la figure du fils d’Hermès, le dieu Pan, une figure du mal, avant d’apparaître, dans une tradition iconographique plus tardive, comme un attribut diabolique.

Ici, la figure du prophète se complexifie, condense la pulsion et la répulsion, le désir et la loi. Un peu à l’image de certains surmoi qui puisent leur force dans des sources agressives retournées sur les sujets eux-mêmes : des sujets devenus enclume et marteau, ange parce que démon. Avec une tension indépassable, source de grandeur et de tourments. « Il en est de l’homme comme de l’arbre, disait Nietzsche. Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal. » Au sujet des sources immorales de la morale, Freud complète : « C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point « qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. »

Dans un article de 1914 consacré à la statue de Moïse de Michel-Ange, en vrai détective, Freud commente la position du bras du prophète, le retournement des Tables de la loi et d’autres indices. Selon lui, l’effet saisissant produit par cette sculpture tient à la fureur domptée de Moïse, à sa passion maîtrisée et à son renoncement à la vengeance. La force de cette statue naîtrait de la tension entre le feu interne du prophète et son calme apparent. Nous voulons donc ajouter ici une nouvelle pièce au dossier, en complétant l’enquête freudienne par un indice décisif : les cornes du prophète. Avec ce signe, l’effet de contraste est encore amplifié : dans cette sculpture, un courant souterrain, maléfique, sauvage est coulé dans une forme classique qui le dépasse et l’illumine. Chimère improbable née du mariage de Kant avec Sade, la statue de Michel-Ange condense et illustre l’immoralité qui travaille secrètement toute morale. Voilà peut-être l’un des ressorts de sa puissance de fascination.[/access]

« Hollande sera un Sarkozy de gauche »

Élisabeth Lévy. Hollande élu, Sarkozy battu : vous êtes satisfaite ?

Marine Le Pen. Je n’ai pas à être satisfaite. Mais Hollande devrait remercier Sarkozy, car il n’a été élu que par défaut.

ÉL. Il a été élu parce qu’une partie de vos électeurs ont fait les pieds au mur !

MLP. Nicolas Sarkozy n’a cessé de s’en prendre au Front national qu’il appelle la « PME familiale ». Il a répété sur tous les tons qu’il écartait tout accord avec nous. S’il avait voulu que mes électeurs le renvoient dans ses buts, il n’aurait pas agi autrement. Il est le seul responsable de sa défaite, qui s’explique autant par ses promesses non tenues et sa personnalité que par sa politique. Les électeurs ont compris que l’UMP était incapable de mener le combat contre la mondialisation, l’ultra-libéralisme et la gauche. Je rappelle que pas une seule fois au cours de la campagne, Sarkozy n’a été donné gagnant.

ÉL. En Europe, aucun gouvernement sortant n’est donné gagnant !

MLP. Sauf que la France n’est pas dans la situation de l’Espagne et de l’Italie… pour l’instant.[access capability= »lire_inedits »] Les 10 milliards d’économies réalisées sont une goutte d’eau par rapport aux efforts demandés à d’autres pays. On va voir arriver les plans sociaux d’Areva, de la FNAC, d’Air France, qui ont été repoussés pour la campagne. En clair, la crise a été mise entre parenthèses à coups de milliards.

ÉL. Faites-vous plus confiance à François Hollande pour la gérer ?

MLP. Ça ne changera rien. Les Français comprendront vite que Hollande est un Sarkozy de gauche. Ils ont les mêmes amis, les mêmes conseillers, partagent les mêmes fondamentaux économiques et mettent en oeuvre la même stratégie électoraliste. Là où Sarkozy faisait les yeux doux à mes électeurs en leur parlant d’immigration, la gauche défend le droit de vote des étrangers pour compenser par le vote immigré son déficit chez les ouvriers.

ÉL. Elle est notablement remontée sur ce terrain, mais passons. Et maintenant, feu sur le quartier général ? Vous ne cachez pas que votre prochain objectif est de faire exploser l’UMP et d’avaler son aile droite. François Bayrou se verrait bien prendre la tête du pôle libéral-centriste. Un allié objectif ?

MLP. Disons que nos stratégies ont en commun de placer l’UMP face à ses divergences idéologiques.

ÉL. On reviendra sur votre stratégie. Mais parlons « valeurs ». Vos adversaires, de droite et degauche, disent que votre France n’est pas la leur. Alors, essayons de comprendre ce qu’est la France de Marine Le Pen. À la fin de la campagne, on a entendu vos partisans scander : « On est chez nous ! » Qui est ce « on » ? Qui est ce « nous » ?

MLP. Ce slogan est une variation, en plus sympathique, de la vieille formule « Les Français d’abord ! » C’est une profession de foi nationale qui signifie que, si les Français sont accueillants et hospitaliers, on doit respecter leurs valeurs, justement, et leur mode de vie. Quand on invite des gens à dîner, on n’a pas envie qu’ils réclament un autre menu, qu’ils refassent la décoration et que certains partent avec votre portefeuille.

ÉL. « Qu’ils partent avec votre portefeuille » ? C’est comme ça que vous voyez les immigrés qui espèrent – à raison ou à tort, c’est une autre affaire – trouver une vie meilleure en France ? Comme des voleurs ?

MLP. Curieusement, vous avez omis le mot « certains »avant « partent avec votre portefeuille ». Je ne fais aucun amalgame, mais il faut être conscient que se glissent dans le flux migratoire des voyous qui, après avoir été condamnés, devraient être illico renvoyés dans leur pays. Ce qui serait le cas si Nicolas Sarkozy n’avait pas supprimé la double peine.

ÉL. Si on vous suit, ce « On est chez nous ! » signifie : « Respectez-nous ! » Reste une ambiguïté : à qui s’adresse-t-il ? Aux étrangers ou aux Français d’origine étrangère récente ? Le fils ou le petitfils d’immigré algérien est aussi français que vous et moi, même s’il n’a pas la même idée que vous sur la décoration ou le menu. Lui aussi pourrait crier : « On est chez nous ! »

MLP. Certes, mais ce pays où il est chez lui existait avant qu’il arrive et n’a pas à changer pour lui faire plaisir. Ce slogan exprime une fidélité à une culture, à un mode de vie, à des moeurs et à des codes immuables, qui ne se laisseront pas altérer par les revendications des uns et des autres. Il est une déclaration d’amour à ce beau et merveilleux pays de France. Notre civilisation a engendré un certain type de sociabilité dont beaucoup de gens ont aujourd’hui l’impression qu’elle régresse. Et ils en souffrent. Il ne s’agit pas seulement de la laïcité. Les succès de films comme Les Choristes, Les Chtis, Amélie Poulain, témoignent d’une nostalgie pour une France joyeuse et fraternelle.

ÉL. Une France blanche ?

MLP. Cela n’a rien à voir avec l’origine ou la couleur de la peau. Ce qui est en jeu, c’est la disparition de valeurs comme la droiture, le respect, le courage ou l’honnêteté, qui ne sont plus reconnues ni valorisées comme utiles à la société, parce que les élites ont tendance à les mépriser. Mais le peuple, lui, continue à y croire.

Gil Mihaely. Celui qui reçoit ne doit-il pas faire un pas vers celui qui arrive ? Autrement dit, ne doit-il pas y avoir un compromis entre la culture d’accueil et la culture d’origine ?

MLP. Non ! Je l’ai déjà dit dans vos colonnes : je suis favorable à l’assimilation, qui n’a rien à voir avec l’intégration. L’assimilation exige d’abandonner une partie de soi pour être adopté par une famille, une nation, un peuple, différents des siens. En échange du sacrifice consenti pour l’accueillir, l’étranger doit accepter de se fondre dans le moule majoritaire. Encore faut-il qu’il ait conscience de ce sacrifice. Cela dit, je conçois très bien que l’assimilation soit vécue comme une violence. Quitter son pays n’est jamais simple. On a tendance à mythifier les premières vagues d’immigration en oubliant qu’elles ont aussi généré beaucoup de difficultés. Mais pendant des années, le système a fonctionné tant bien que mal. En une génération, les « Polacks », « Ritals » et autres étaient assimilés. On n’a jamais parlé de « Français d’origine italienne ».

ÉL. Ce qui nous amène à la question de l’islam. De fait, nombre des débats que vous avez lancés concernent les musulmans de France : ne devriez vous pas leur parler, à eux, au lieu de parler d’eux ?

MLP. Voulez-vous dire que j’aurais dû me faire inviter au rassemblement de l’UOIF ? En tout cas, ça aurait fait du buzz. Blague à part, je refuse de pratiquer le communautarisme politique.

ÉL. Très bien, mais quand vous rappelez les exigences de la République, c’est bien aux musulmans que vous pensez, non ?

MLP. Je ne voudrais pas être désobligeante, mais là, c’est vous qui faites du communautarisme ! En tout cas, vous confondez les musulmans et les fondamentalistes qui n’ont pas une démarche politique, mais religieuse. Ceci étant, je refuse de réduire les musulmans à leur religion. Un Français musulman se plaint de l’augmentation des prix, râle contre l’essence trop chère, doit économiser toute l’année pour partir en vacances l’été et en a assez de l’insécurité, exactement comme un Français païen, catholique, juif, protestant, bouddhiste, agnostique…

ÉL. N’empêche qu’à force de vous entendre évoquer ces problèmes, beaucoup de nos concitoyens musulmans vous considèrent comme leur ennemie. Croyez-vous que, dans votre discours, la distinction entre la critique de pratiques et de comportements et la détestation des individus est assez claire ?

MLP. Je n’éprouve aucune animosité envers les musulmans et, si certains se sentent stigmatisés par mes propos, je le regrette sincèrement. Si hostilité il y a, elle concerne des comportements, pas des gens. Et elle n’est pas plus répandue dans mon parti que dans les autres. La seule façon de la combattre, c’est que tout le monde se plie à la règle commune : « À Rome, fais comme les Romains ! » Seul le rouleau compresseur républicain peut faire triompher l’islam laïque sur l’islam radical.

ÉL. En clair, ce ne sont pas les musulmans qui vous posent un problème, mais l’islam ?

MLP. Oui, à condition de préciser que l’islam comme pratique religieuse ne me gêne nullement. Quand l’islam véhicule une démarche politique visant à donner la primauté aux règles religieuses sur les lois de la République française, alors oui, il pose un problème.

ÉL. Au cours de cette campagne, vous avez beaucoup parlé de la France et du peuple français. Pourquoi ne rappelez-vous pas explicitement que ce peuple, chacun peut en faire partie indépendamment de son origine ou de sa religion ?

MLP. Je ne vois pas pourquoi je rappellerais cela. En tant que républicaine, je n’ai pas à faire de différence entre les hommes et les femmes, ni entre les Français de souche et les Français d’origine étrangère. Le peuple français est le peuple français. Je ne vous cache pas que si j’avais été au pouvoir il y a trente ans, des millions de Français n’auraient pas la nationalité française. Aujourd’hui, ils l’ont. Il faut faire avec.

ÉL. En somme, vous vous y résignez. Mais en affirmant qu’ils n’auraient pas dû devenir français, vous créez chez beaucoup d’entre eux un sentiment d’insécurité. La République peut-elle remettre en cause la citoyenneté qu’elle a accordée ?

MLP. Quand m’avez-vous entendue dire une chose pareille ? La loi prévoit la déchéance de la nationalité pour les actes de terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État. Si j’arrive au pouvoir, j’étendrai cette possibilité à certains crimes. Et ceux qui ont commis des délits ne deviendront jamais français. En dehors de ces cas, les Français n’ont aucune raison de croire qu’on va les priver de leur nationalité. Ceux qui aiment la France n’ont rien à craindre de nous.

ÉL. Mais la loi ne peut pas obliger les Français à aimer la France ! Et je ne veux pas vous faire de peine, mais je connais pas mal de Français tout ce qu’il y a plus « de souche » qui se fichent de la France, voire qui la détestent ! L’amour de la patrie ne relève pas du droit !

MLP. Ne vous emballez pas ! Il existe deux cas de figure : certains sont français par héritage, d’autres parce qu’ils ont demandé à l’être. Je ne vois pas ce qu’il y a de choquant à exiger d’eux qu’ils respectent nos lois, nos valeurs et nos moeurs. Je trouve étonnant que l’on s’en étonne ! Il faut refuser la nationalité à tous ceux qui ont commis des délits. Ce sera un excellent moyen de choisir, parmi les candidats à l’immigration, ceux qui ont quelque chose à apporter à la France. C’est une question de bon sens et je m’étonne qu’on s’en étonne.

ÉL. Être français par héritage est une chance, pas un mérite…

MLP. Ah bon ?

ÉL. Qu’avez-vous fait pour mériter d’être née là où vous êtes née ?

MLP. J’ai un père, un grand-père, un arrière-grand-père qui ont labouré la terre, bravé la mer et se sont battus pour défendre la liberté et l’honneur de la France. Oui, le peuple français a le mérite d’avoir fait de la France ce qu’elle est.

ÉL. Vous confondez mérite collectif et mérite individuel ! Et à l’inverse, vous imputez aux individus les dynamiques collectives dans lesquelles ils sont pris. De même qu’on peut critiquer un certain islam sans éprouver la moindre hostilité envers les musulmans, on peut souhaiter l’arrêt ou la réduction de l’immigration sans s’en prendre aux immigrés. Quand vous vous demandez « combien de Mohamed Merah » se trouvent dans les bateaux arrivant en France, vous jetez le discrédit sur des millions de malheureux fuyant la misère, la guerre ou la dictature. Peut-être ne pouvons-nous pas accueillir le Malien qui rêve de la France… Mais en quoi serait-il moralement fautif ?

MLP. Élisabeth Lévy en militante de SOS Racisme, il faut le voir pour le croire ! Après l’affaire Merah, j’ai été la première à rejeter tout amalgame entre les musulmans et les fondamentalistes. Mais si on laisse les musulmans laïques seuls face à l’islamisme, on ne fera qu’accroître la confusion. Je ne céderai pas au terrorisme intellectuel qui prétend m’interdire de voir la réalité. Je vous rappelle que parmi les personnes expulsées après l’affaire Merah, figurait un terroriste qui a commis des attentats sur le sol marocain. Que faisait-il sur le territoire français ? Combien de gens profitent de l’absence totale de contrôle à nos frontières pour venir frapper sur notre sol ? Terroristes, réseaux de prostitution, de trafic d’armes, de drogues et de contrebande, tout cela passe avec votre Malien ! Chaque année, 200 000 immigrés légaux, auxquels il faut ajouter probablement autant d’illégaux, rentrent en France. On le voit à chaque rentrée scolaire : le nombre d’étrangers dans notre pays est bien supérieur à ce que disent les statistiques. Parmi eux, il y a des prédicateurs qui recrutent dans les banlieues de jeunes désoeuvrés qui ont exactement le profil de Merah. Et ce n’est pas Marine Le Pen qui le dit, mais le ministère de l’Intérieur ! Dire que l’ouverture des frontières met notre pays en danger, ce n’est pas porter un jugement moral, mais faire preuve de responsabilité. Je comprends qu’un clandestin préfère venir vivre en France et gagner, parfois sans travailler, cent fois ce qu’il gagnerait s’il travaillait chez lui. C’est humain. Mais est-ce humain de leur laisser croire que c’est possible ?

ÉL. Mais plus personne ne le laisse croire ! Les socialistes reprochent à Sarkozy de ne pas avoir réduit l’immigration. Et lors du débat d’entre deux-tours, c’est François Hollande qui a soulevé la question du halal en disant qu’il l’interdirait à la cantine. En cinq ans, les lignes ont bougé…

MLP. Si vous tentez de me convaincre que je ne suis pas totalement inutile, j’en suis d’accord ! Reste que, si le débat n’est pas censuré, il est au minimum biaisé par la vulgate angélique. Il suffit de critiquer l’immigration pour être accusé de racisme, de dénoncer le fondamentalisme islamique pour être traité d’islamophobe. Le résultat, c’est que les musulmans croient que le Front national est leur ennemi alors qu’il lutte pour le droit de ne pas porter le voile, de s’habiller ou non en jupe, de se marier ou non avec un musulman. S’ils sont victimes, c’est des belles âmes donneuses de leçons. Moi, je veux les protéger des fondamentalistes. Il est vrai qu’aujourd’hui, on parle des problèmes à l’hôpital ou à l’École et on oublie les entreprises où les conflits se multiplient. Les patrons sont quotidiennement confrontés à des revendications religieuses, mais ils n’ont pas de loi sur laquelle s’appuyer pour répondre. C’est pourquoi je veux inscrire dans la Constitution que la République ne reconnaît aucune communauté.

GM. Qu’est-ce qui constitue pour vous le socle intangible de la nation ? Quelles sont les composantes de l’identité française qui ne sont pas négociables, même par des procédures démocratiques ?

MLP. Ni la loi ni la négociation ne peuvent modifier ce que nous sommes. Qu’on le veuille ou pas, la France est un pays imprégné de culture chrétienne. Cette dimension est tellement ancrée que nous n’avons même pas conscience de son poids, alors qu’elle structure notre vie sociale, du calendrier à la langue, mais aussi à travers l’idée d’un homme doté d’un libre arbitre, alors que le musulman est déterminé par un tout qui le dépasse. Ce passé chrétien nous est si familier que nous n’avons jamais pris la peine de le défendre.

GM. Nous avons quand même dû assigner des limites à son influence : la laïcité fait aussi partie de notre héritage, non ? Et avant d’être une valeur, elle a été le fruit d’un compromis politique. Est-il inconcevable, selon vous, de le renégocier ?

MLP. À mon sens, cela fait partie du non-négociable. Pourtant, je ne dirais pas que la laïcité est une valeur. Elle est un principe de fonctionnement de notre société. Et si nous touchons à ce principe, la France deviendra un pays musulman. Il serait temps que tout le monde comprenne que l’expansionnisme du fondamentalisme islamiste est une menace sérieuse.

GM. Peut-être. Quoi qu’il en soit, aussi importantes soient les racines chrétiennes de la France, elles ne suffisent pas plus aujourd’hui qu’hier à la définir. Par exemple, l’homme doté d’un libre arbitre est, au minimum une coproduction du judéo-christianisme (de la Bible, si vous voulez) et des Lumières… Bref, n’avez-vous pas de l’identité française une vision trop simple et trop figée ?

MLP. Les valeurs chrétiennes laïcisées par les Lumières, nous y sommes car la France n’est pas morte en 1789, mais elle ne pas née non plus en 1789. Défendre la République sans reconnaître nos racines chrétiennes, c’est être hémiplégique.

ÉL. Quoi qu’il en soit, que pouvez-vous faire contre le séparatisme qui est à l’oeuvre dans l’ensemble de la société ?

MLP. C’est bien la preuve que la société multiculturelle ne fonctionne pas !

ÉL. Peut-être, mais que faire ? La France est multi-ethnique et multiconfessionnelle, c’est un fait. Et il ne suffit pas de prononcer le mot « assimilation » pour que les difficultés disparaissent.

MLP. En ce cas, où est la solution ? Faut-il accepter la balkanisation de nos quartiers ?

ÉL. Si les Chinois veulent vivre entre eux, prétendez-vous les en empêcher ?

MLP. Cet exemple est intéressant, car il montre les différences de démarches. Dans la communauté chinoise, les enfants portent des prénoms français et sont souvent d’excellents élèves parce que leurs parents accordent une grande importance à la réussite scolaire. Autrement dit, l’assimilation républicaine fonctionne dès la deuxième génération. Du coup, le regroupement ethnique pose moins de problèmes. Que les gens arrivés récemment aient tendance à se regrouper, c’est compréhensible. Encore une fois, ce qui est inacceptable, c’est de céder à la pression de groupes politico-religieux. Or, on ne combattra pas cette pression communautaire en laissant rentrer 400 000 nouvelles personnes par an.

GM. Même si elles viennent d’Argentine ?

MLP. Avez-vous entendu parler des déficits de nos comptes publics ?

GM. D’accord, mais imaginez que la France connaisse une croissance annuelle de 4 %. Faudrait-il, selon vous, privilégier une immigration non musulmane ?

MLP. Mettre en place une politique nataliste française est donc la seule option dont on ne parle jamais ! Et puis, croyez-vous que c’est le moment de faire de la politique-fiction avec un taux de chômage qui ne cesse de croître depuis quarante ans ? Je ne m’oppose pas par principe à une immigration musulmane, même si je pense qu’elle est plus problématique qu’une immigration catholique pour les raisons de mode de vie et de rites que j’ai évoquées plus haut. Reste qu’avec 8 millions de pauvres, 6 millions de chômeurs et 1,2 million de foyers en attente d’un logement social, il serait absurde de stopper l’immigration musulmane pour autoriser l’immigration polonaise. Accueillir des gens en sachant que les conditions de vie que nous pouvons leur offrir favorisent le repli et la délinquance est suicidaire.

ÉL. Qui est responsable de cette situation ? Les étrangers eux-mêmes, la société raciste, le laxisme des dirigeants ?

MLP. Le problème, c’est le nombre. Je vous assure qu’un enfant du Sahel qui se retrouve dans une classe de 25 petits Français est un Français comme vous et moi en quelques mois. S’il arrive dans une classe où il y a quinze nationalités, on se demande qui va s’assimiler à qui. L’immigration massive rend impossible l’assimilation. Elle crée le désordre, donc le ressentiment.

ÉL. À en croire les sondages, les Français sont avant tout préoccupés par le chômage et le pouvoir d’achat et beaucoup moins par les questions identitaires et culturelles qui sont les principaux ressorts du vote en votre faveur. Comment expliquez-vous ce décalage ?

MLP. Ce qui fausse les résultats, c’est la culpabilisation permanente de toute inquiétude liée à l’immigration. Or, l’immigration est au carrefour de problématiques très diverses qui touchent à la sécurité, àla défense de la culture et de l’identité françaises,
mais aussi aux problèmes économiques et sociaux. Les gens comprennent bien qu’en période de stagnation ou de récession, notre système de protection sociale n’est pas extensible. Pour accueillir chaque année 300 000 personnes de plus, soit une fois et demi la population de Rennes, il faut plus d’hôpitaux, plus d’écoles… et plus d’impôts. Dans tous les pays européens, mais aussi aux États-Unis ou en Russie, on s’interroge sur l’utilité ou sur l’absurdité de la poursuite de l’immigration alors que le chômage explose. Il est vrai que, pour certains, elle est très utile puisqu’elle est instrumentalisée pour peser sur les salaires.

ÉL. L’« armée de réserve »… Vous voilà farouchement marxiste !

MLP. En tout cas, sur ce point, Marx avait vu juste.

ÉL. Vous déplorez que, pendant trente ans, toute discussion sur la politique migratoire ait été presque impossible. Mais peut-être en êtes-vous en partie responsable, dans la mesure où c’était votre sujet et que, je le répète, votre discours – en tout cas celui de vos militants – ne distinguait pas fermement entre la critique d’un phénomène et l’hostilité aux personnes. En clair, n’avez-vous pas contribué à instaurer l’idée d’une équivalence entre refus de l’immigration et racisme ?

MLP. Celle-là, elle est excellente ! C’est de la faute du Front, maintenant ! Les responsables ne se trouvent-ils pas plutôt au sein notre classe politique ? Pourquoi nos dirigeants ont-ils refusé de traiter cette question ? Parce que leur laxisme habillé de considérations pseudo-morales cachait leur soumission aux puissances de l’argent. Dans une vidéo qui a fait un tabac sur You Tube, Francis Bouygues explique très bien la position du patronat dans les années 1970. Le père de Laurence Parisot, qui faisait venir des Marocains par charters pour travailler dans son entreprise de fabrication de meubles, et les autres grands patrons, ont utilisé cette main-d’œuvre immigrée non syndiquée pour peser à la baisse sur les salaires. Quant au prétendu
« racisme » du Front, je suis étonnée que vous gobiez cette légende bien commode. Mon père et moi n’avons cessé de le répéter : nous n’en voulons pas aux étrangers mais aux responsables politiques qui les ont fait venir.

ÉL. Admettons, mais ne faites pas la naïve ! Ne nous dites pas qu’on n’a jamais entendu de propos déplaisants dans les réunions du Front. Vous savez bien qu’il y a parmi vos partisans des gens qui « n’aiment pas les Arabes »…

MLP. Ce que je sais, c’est que les gens ne sont pas tous des bobos ou des journalistes distingués qui vivent dans des endroits chics et donnent des leçons de morale à la Terre entière. Les Français qui vivent dans des quartiers où se déploie une délinquance souvent issue de l’immigration ont peur. Et cette peur n’a rien à voir avec la couleur de la peau ou la religion et tout à voir avec le climat d’insécurité. Si demain, des blondes en blouson de cuir sèment la terreur dans votre quartier, vous aurez peur à chaque fois que vous en croiserez une. Qui sera responsable, la blonde en cuir ou les élus qui n’auront pas su faire respecter la loi et protéger leurs concitoyens du comportement violent de petits voyous ?
Ce n’est pas un problème de racisme. Le peuple français est le moins raciste du monde. Pas un seul pays ne tolérerait ce que nous acceptons dans certains quartiers, y compris le racisme anti-français : essayez de traverser la cité des « 4000 » avec un
drapeau tricolore, et vous comprendrez ce qu’est la vraie vie de certains Français.

ÉL. Après le premier tour, les médias ont interrogé certains de vos électeurs, notamment dans les fameuses zones rurales soudainement revenues dans les écrans-radars. Beaucoup expliquaient leur vote en disant : « Il n’y en a que pour les étrangers ! » Que vous inspire cette réaction ?

MLP. Mettez-vous deux secondes à leur place : ces jeunes qui subissent le chômage de plein fouet voient que la classe politique est sans cesse au chevet des banlieues à qui l’on promet je ne sais quel « plan Marshall ». Alors, quand ils entendent qu’un bus a été brûlé alors que, chez eux, les bus ne passent plus, que des maternités et des postes ferment, ils se sentent abandonnés. Voilà les effets de l’idéologie antiraciste : le montant des aides publiques par habitant est cent fois plus élevé dans les banlieues que dans les départements ruraux. N’est-ce pas profondément injuste ?

ÉL. Comment expliquez-vous que Jean-Luc Mélenchon ait cru vous piquer une partie de votre électorat ouvrier en prônant la régularisation de tous les sans-papiers ?

MLP. J’avoue que sa stratégie m’échappe, encore qu’elle révèle son incapacité à sortir du système. L’européisme et l’immigrationnisme sont les deux critères qui permettent de savoir si un responsable politique est « dans le système » ou pas. S’il refuse la pensée dominante au moins sur l’un des deux, il est sur la bonne voie. Mélenchon a tout faux sur les deux. Il peut jouer les révolutionnaires, il est complètement « dans le système ».

ÉL. À en juger par la mine impatiente de la personne qui vient de passer sa tête dans le bureau pour la troisième fois, nous n’aurons pas le temps de discuter cette notion de « système » que, pour ma part, je ne trouve guère opérante. En tout cas, s’il se définit par l’adhésion enthousiaste à l’Europe et à l’immigration, vous risquez de perdre votre spécificité idéologique. Nous avons déjà évoqué le déplacement des lignes sur les flux migratoires ; quant à l’Europe, elle a cessé d’être un horizon glorieux. La religion européiste est morte.

MLP. Vous croyez ça ! Amusez-vous à dire qu’il faut sortir de l’euro sur un plateau de télévision et regardez la tête du journaliste ! L’euro est une religion et le critiquer est aussi grave que de critiquer Mahomet. Il est vrai que le système est sur le point d’imploser. Mais ses défenseurs sont toujours aussi acharnés. Regardez la CGT et le patronat, ce sont les meilleurs ennemis du monde. Au-delà de leurs divergences, par exemple sur la BCE et les eurobonds, ils sont tous les deux favorables à l’immigration et au fédéralisme européen parce qu’ils pensent que la nation est dépassée. Ils ne croient plus en la France.

ÉL. Revenons à votre meilleur ennemi à vous : Mélenchon et vous êtes en passe de devenir un vieux couple puisqu’il vient vous défier à Hénin-Beaumont. Est-ce un duel ou un duo ?

MLP. Je n’ai jamais désigné Jean-Luc Mélenchon comme un ennemi, mais l’inverse est vrai. Il s’agit là d’une vieille méthode trotskiste : se présenter comme le meilleur ennemi de celui qui a le vent en poupe afin de tenter de profiter de son ascension.
Il va tomber de haut en découvrant qu’il n’a pas été parachuté dans un bassin minier mais dans un bassin miné où socialistes, communistes et verts l’attendent la dague à la main.

GM. Et vous avec un bouquet de fleurs… Vous aimez l’odeur de la poudre, ce qui n’est nullement répréhensible. Ne craignez-vous pas une embuscade ? Même si vous faites un meilleur score que lui au premier tour, la logique du « front républicain » (renforcée par le tam-tam médiatique) jouera à fond pour lui au second. Et s’il vous bat, c’est cela que les gens retiendront.

MLP. Mon adversaire n’est pas Monsieur Mélenchon. Désolé, Jean-Luc, mais c’est une circonscription socialo-communiste depuis 80 ans et mon adversaire est le candidat socialiste ! Ce sont les socialistes que je combats, eux, leurs méthodes, leur corruption, leur clientélisme, leur féodalité et leurs idées folles. Et c’est leur système mafieux que je vais faire tomber.

GM. Votre bon score au premier tour n’est-il pas une victoire sans lendemain, dans un paysage bipolaire qui, faute d’alliances, vous interdit d’accéder au pouvoir ?

MLP. Je suis convaincue que cette fausse bipolarité jette ses derniers feux, parce que de plus en plus de gens comprennent que la droite et la gauche sont les deux têtes d’un même corps, et que c’est pour défendre leur pouvoir qu’elles s’accrochent à un
clivage qui n’a plus aucun sens. Le véritable combat politique oppose les défenseurs de la nation, qui pensent qu’elle seule peut assurer la survie des peuples et la prospérité, aux partisans du mondialisme, ce totalitarisme du tout-commerce qui encourage l’effacement des frontières, le lissage universel des modes de consommation et la domination de la loi du marché. Cette fracture traverse aujourd’hui toute l’Europe, et les commentateurs n’ont pas changé de ritournelle : tout europhobe est renvoyé à l’extrême droite. Affirmer que Geert Wilders est d’extrême droite est une aberration. C’est un patriote libertaire.

GM. On peut donc être contre l’Europe et pour l’IVG. Qu’en est-il au sein du Front ?

MLP. Sur ces questions sociétales, les avis sont partagés car ce qui nous importe, c’est plus la souveraineté, l’indépendance de la nation, l’État fort. C’est l’adhésion à cette ligne nationale qui fait notre cohérence idéologique.

GM. Comment comptez-vous transformer cette cohérence idéologique en victoire politique ? À la veille de législatives difficiles pour la droite, vous avez commencé à faire subir à l’UMP un supplice chinois, maniant le froid un jour et le chaud le lendemain… Avez-vous en tête un scénario pour faire advenir la fameuse recomposition annoncée de toutes parts ?

MLP. Je n’ai pas besoin d’un scénario, elle se fera toute seule par la base. L’UMP implosera parce qu’il lui est devenu impossible de cacher qu’elle n’est qu’un syndicat d’intérêts électoraux. Les chevènementistes, les patriotes de gauche, et les villiéristes nous rejoindront dans un vaste pôle des nationaux. Au sein de l’UMP, beaucoup sont plus proches de nous que de Nathalie Kosciusko-Morizet. Ils ont compris que les Juppé, Gueant et autre Bertrand sont les dignes héritiers de Chirac. Le résultat, c’est que 68 % des électeurs de l’UMP souhaitent un accord avec le FN.

ÉL. En attendant, plus de 51 % des Français ont voté pour François Hollande, qui a notamment recueilli une proportion notable du vote ouvrier…

MLP. Une élection par défaut, sans élan, sans envie, essentiellement fondée sur l’anti-sarkozysme. Mais ils découvriront vite que le PS n’est qu’une autre version de l’UMP. La gauche qui croit à la nation ne tardera pas à déchanter quand François Hollande déroulera le tapis rouge aux marchés financiers exactement comme l’a fait Nicolas Sarkozy. Les mots seront différents, la politique sera la même, et la désillusion encore plus cruelle. C’est alors que l’autre moitié du peuple, dont j’ai besoin pour mener mon oeuvre de redressement, me rejoindra.

ÉL. Pensez-vous que la gauche renoncera si facilement à la diabolisation qui, depuis des années, a eu pour conséquence de désactiver une partie des voix de la droite ?

MLP. La diabolisation a déjà échoué. Sous Chirac, seuls 30 % des électeurs de l’UMP voulaient un accord avec le Front ; aujourd’hui, je vous l’ai dit, ils sont 68 %. L’intimidation ne marche plus. D’après le dernier sondage sur « l’imprégnation des idées du FN », 37 % des Français sont peu ou prou d’accord avec nos propositions. Cela montre bien que le FN est considéré comme faisant partie intégralement de la vie politique française. Un certain nombre de socialistes hurleurs ont eu beau se scandaliser du score du premier tour et appeler au « cordon sanitaire », il n’y a pas eu de « quinzaine anti-Le Pen ». Les invectives et calomnies qui nous décrivent comme d’affreux fascistes n’ont pas disparu, mais elles visent moins ma personne et mon parti que Sarkozy et l’UMP.

ÉL. Apparemment, cela n’a pas suscité une solidarité de réprouvés. Puisque, selon vous, c’est le souhait des électeurs, êtes-vous prête à faire des alliances ?

MLP. Non. Pas avec des appareils politiques qui sont responsables et coupables. C’est à la base que le rassemblement se fera.

ÉL. En cas de triangulaires, si des candidats UMP arrivés en tête se fendent de gracieusetés à votre endroit – puisqu’ils n’auront rien d’autre à vous offrir –, accepterez-vous ces mains tendues en retirant vos candidats contre cet apport en légitimité ?

MLP Je verrai en fonction de la sincérité de ces candidats, et ceux-ci ne seront crédibles que s’ils prennent leurs distances avec l’UMP.

ÉL. En clair, vous pariez sur le ralliement d’élus UMP avec armes et bagages ?

MLP. Évidemment ! Si Jean-François Copé n’avait pas anticipé la défaite de Sarkozy et la débâcle du parti, il n’aurait pas, dès avant le second tour, déclaré que l’UMP avait vocation à être un groupe de divers mouvements politiques.

ÉL. Reste qu’à l’intérieur de l’UMP, les plus proches de vous idéologiquement sont aussi les plus hostiles. Avez-vous des contacts avec la Droite populaire ?

MLP Certainement pas ! La Droite populaire a déclaré elle-même qu’elle n’était pas « un pont vers le Front national mais une digue » ! De toute façon, on ne discute pas avec une brouette, on la pousse ![/access]

Un ministre doit-il être député ?

5

La question du statut des ministres était de celles auxquelles le général De Gaulle tenait le plus. A ses yeux, membres du gouvernement et parlementaires relevaient de logiques opposées, les premiers étant voués à l’intérêt général, les autres ayant à défendre des intérêts particuliers, ceux de leur parti, de leurs électeurs ou de leur circonscription. C’est pourquoi De Gaulle considérait comme essentielle la stricte séparation organique entre ministres et parlementaires qu’il avait fait inscrire dans la constitution de 1958, et qui mettait fin à la confusion des genres qui caractérisait les républiques précédentes.

Sur ce point, François Fillon n’hésita pourtant pas à rompre, dès le mois de mai 2007, avec l’esprit de la Vème république. A peine arrivé à Matignon, il déclare, d’abord, que tout ministre devra se présenter aux élections législatives, et ensuite, qu’il devra l’emporter sous peine de se voir chassé du gouvernement. Pourquoi cette exigence inédite ? Tout simplement, explique-t-il lors d’un déplacement électoral dans la Sarthe, parce que l’ « on ne peut pas avoir la responsabilité de conduire un ministère, et ne pas avoir la confiance des habitants de son territoire ». Voilà pourquoi les membres du gouvernement, devant avoir « la légitimité non seulement de la nomination, mais de l’élection », « doivent être des élus du peuple ». Et voilà aussi pourquoi il faut exclure du gouvernement ceux qui, n’ayant pas réussi à se faire élire, ne bénéficient point, par conséquent, de la légitimité nécessaire. « En démocratie, on choisit des hommes et des femmes, on les envoie siéger au parlement pour représenter le peuple, et parmi ceux qui siègent au parlement, on choisit des ministres ».

A l’époque, cette « jurisprudence Fillon » suscita, chez les observateurs attachés à la logique de la Ve république, quelques toussotements dubitatifs. Une telle déclaration se rattache en effet à une certaine vision du régime parlementaire, celle qui prévalait en France sous les IIIème et IVème républiques. En revanche, elle jette aux orties l’une des principales innovations de la constitution de 1958, dans laquelle, on l’a dit, le ministre est l’homme de l’Etat et pas celui de « son territoire », le serviteur de l’intérêt général et non le représentant de son parti au sein du gouvernement. La simple idée que l’on soit ministre en vertu de la légitimité démocratique conférée par l’élection, et non en vertu de la décision du Premier ministre ratifiée par le Président de la République, suffit à dynamiter la vision gaullienne de gouvernement. Du reste, le seul fait qu’il puisse y avoir des exceptions (comme ce fut cas en juin 2007, notamment pour Madame Dati) invalide le principe – dès lors que cela implique que certains ministres (ceux qui n’ont pas bénéficié d’une élection) pourraient être moins légitimes que les autres… Et ne parlons pas de ceux qui siègent au Sénat, ou ont été élus sur des circonscriptions gagnées d’avance, ou nommés en dehors des périodes électorales. Sous la IIIème et la IVème république, il n’y avait d’ailleurs pas d’exception à la règle, et il ne pouvait y en avoir. Dans le système Fillon, en revanche, tout était possible – sauf peut-être le respect du principe de non contradiction.

Voilà pourquoi son successeur était attendu au tournant, les observateurs précités ayant commencé par craindre qu’il ne se coule, en tant qu’ancien député et partisan affiché d’une tradition nettement parlementariste, dans la fameuse « jurisprudence » : certains ne le présentaient-ils pas comme un « Fillon de gauche » ? Et voilà pourquoi ils ont été soulagés après son intervention télévisée sur France 2, le 16 mai. Soulagés, et tout étonnés de constater que contrairement à ce qu’ils pensaient, le pire n’est pas toujours sûr.

Qu’a donc dit le nouveau premier ministre ? Qu’un membre du gouvernement qui choisirait de se présenter aux élections législatives, et qui serait battu, aurait par conséquent l’obligation de démissionner. « Il y a l’esprit de responsabilité, c’est-à-dire que tout ministre qui se présente aux élections législatives et qui ne sera pas élu ne pourra pas rester au gouvernement ». Ce qui, on en conviendra, n’est pas du tout la même chose, les ministres ayant en effet toute liberté pour se présenter ou non aux élections, sans qu’on puisse leur reprocher de ne pas y aller. Et sans qu’ils aient besoin pour cela de s’inventer des alibis invraisemblables, comme le fit pourtant Madame Vallaud-Belkacem, plissant de toutes ses forces son front virginal devant les caméras pour prendre un air grave, et expliquer que l’énorme masse de travail qui s’abattait sur elle en tant que ministre des droits de la femme, l’urgente préparation d’une loi sur le harcèlement sexuel, le « porte-parolat » (sic) du gouvernement, etc., etc., l’empêchait, hélas, trois fois hélas, de se présenter dans la terrible « Quatrième du Rhône », alors qu’elle aurait tant aimé en découdre. Il est vrai qu’il serait un peu râlant de ne rester ministre que quelques semaines. Madame Taubira n’aura pas de ces pudeurs de jeune fille, à raison, d’ailleurs. Elle connait la vie, et sait que ni Robert Badinter, son plus illustre prédécesseur, ni Françoise Giroud, celle de Madame Vallaud-Belkacem, ne se présentèrent aux élections pour obtenir leurs maroquins.

Et c’est ainsi que ceux dont on pouvait tout attendre, sauf cela, se montrent, volontairement ou non, plus fidèles à l’esprit de la Ve république que ceux qui, il y a cinq ans, s’empressèrent de brûler ce qu’ils avaient promis de défendre.

Hollande, Obama et Jean de La Fontaine

69

Si fausse note il y a eu, aucun risque qu’elle vienne du fond puisque la règle d’or de ce G8 était de ne pas aborder les questions qui fâchent.

En effet, ce ne sont pas des divergences sur le sens du mot « croissance » qui ont entaché la première grande séquence diplomatique de l’ère hollandaise, mais des bourdes bien regrettables sur la forme. Le numéro 2 du gouvernement, celui dont on a vanté l’expérience ministérielle, Laurent Fabius, n’a pas été le coach parfait pour son normal de président.

Outre l’impair protocolaire commis par le port de la cravate le seul soir où il ne fallait pas, – à croire que la fiche détaillée sur le dress code du vendredi soir a été un peu bâclée et que le proberbe diplomatique « A Rome, fais comme les Romains » a été un peu oublié – François Hollande a été pris en flagrant délit d’orgueil confortant ainsi l’opinion des étrangers sur l’arrogance imbuvable des frenchies tout en démythifiant sa normalité lumineuse par d’ombrageux défauts. « Quand on est président de la France on n’est impressionné par rien. » telle est en effet la déclaration bien méprisante prononcée par François Hollande, à l’issue du tête-à-tête avec Barack Obama.

Au lieu d’exprimer de l’estime et de la reconnaissance pour son homologue américain qui lui a témoigné intérêt et prestige en lui accordant un entretien plus long que les rencontres bilatérales ordinaires, notre Président s’est comporté comme n’importe quel Français moyen gonflé d’une irrespirable suffisance. On suppose aisément qu’il visait à couper l’herbe sous le pied de l’opposition umpiste qui, toute fulminante d’impatience, n’aurait pas raté une occasion pour se livrer à un florilège de sarcasmes sur la mollesse ou l’inexpérience diplomatique de François Hollande.

Mais en voulant à tout prix prouver que le soufflé hollandais ne s’effondre pas devant l’aigle américain, il s’est défini non plus comme le président normal d’un pays normal mais comme un président exceptionnel d’un pays exceptionnel parce que seuls un être et un pays d’exception restent de marbre devant le pays qui reste, en dépit des tempêtes économiques, la plus grande puissance mondiale.

Alors pendant ce séjour américain, la normalité hollandaise s’est enflée de son exceptionnelle perfection. On aurait eu besoin d’un La Fontaine pour la faire dégonfler.

Apocalypse 2.0, le retour de la vengeance

38

Souvenez-vous, c’était en 1972. Donnella Meadows, Jorgen Randers et Dennis Meadows, trois analystes du Massachussetts Institute of Technonoly soutenus par le Club de Rome publiaient The Limits to Growth (Halte à la croissance, en français), probablement l’étude néo-malthusienne la plus célèbre de tous les temps. The Limits to Growth, c’était l’Apocalypse 1.0 : si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l’époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.

Retour sur Apocalypse 1.0

L’idée clé de The Limits to Growth tient en deux constats : nous vivons dans un monde fini où la plupart des ressources qui permettent la survie de l’espèce humaine – terres arables, énergies fossiles etc… – existent en quantité limité et, surtout depuis la révolution industrielle, la population humaine ne cesse de s’accroître. Évidemment, l’idée selon laquelle les ressources naturelles à notre disposition sont limitées par la nature ne date pas de 1972 mais ce que le Club de Rome apporte de nouveau dans ses simulations, c’est l’idée d’une croissance exponentielle de notre consommation desdites ressources.
Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003[1. Le calcul n’a rien de sorcier ; c’est une simple division : 583 divisés par 18,8.].
Or, nous expliquent les auteurs du rapport, ne serait-ce que parce que la population mondiale augmente, il est tout à fait ridicule d’imaginer que nous puissions nous satisfaire de 18,8 milliards de barils indéfiniment. L’apport du Club de Rome consiste donc à introduire des estimations de croissance de notre consommation dans ses modélisations et à en déduire que l’épuisement des réserves aura lieu beaucoup plus tôt que prévu. Typiquement, avec une croissance annuelle de la consommation de 3,9% – hypothèse retenue dans The Limits to Growth – ce n’est pas en 2003 que les puits de pétrole seront à sec mais au bout de 20 ans, soit en 1992.

Il ne vous aura pas échappé que la prédiction ne s’est pas avérée exacte. Mieux encore : non seulement nous n’avons toujours pas pompé cette fameuse dernière goutte de pétrole mais, sur la base des dernières données disponibles[2. J’utilise dans cet article les données collectées par BP.], il semble qu’avec une hypothèse de consommation constante il nous reste du pétrole pour un peu plus de 43 ans. Oui, vous avez bien lu : alors que la population mondiale a augmenté de 83% et que nous avons consommé la bagatelle de 958 milliards de barils depuis 1972, les réserves prouvées actuelles devraient, si nous conservons le même rythme de consommation, nous permettre de tenir non pas 31 ans, comme on le croyait en 1972, mais 43 ans. Le Club de Rome s’est donc magistralement planté ; et pas qu’un peu.

Oh, bien sûr on nous explique que les simulations de The Limits to Growth n’étaient pas des prédictions, que les chiffres du rapport n’étaient que des illustrations, que dans le cas du pétrole, les auteurs avaient prévu la possibilité que les réserves se révèlent finalement plus importantes que prévues, que le technologie progresse etc… Il n’en reste pas moins que les résultats des simulations ne collent pas à la réalité observée. Ainsi, leurs modélisations ignorent le principal mécanisme de régulation de nos sociétés : le marché et le mécanisme des prix.

La main invisible a encore frappé…

Si les auteurs de The Limits to Growth ont certainement de nombreuses qualités, ils n’en sont pas moins de piètres économistes. À vrai dire, ils ont totalement évacué le phénomène économique et extrapolent des tendances comme si la rareté n’avait aucune incidence sur la consommation ni la production. Ce que n’importe quel étudiant en première année d’économie sait, et que les auteurs du Club de Rome ont superbement ignoré, c’est que quand une ressource recherchée se fait rare, son prix augmente et que cette augmentation du prix, sans qu’aucune planification centralisée ne soit nécessaire, va déclencher deux types de réactions. Là encore, l’exemple du pétrole est tout à fait symptomatique des failles de des approches malthusiennes en général.

En effet, dès l’année qui suit la publication du rapport, le premier « choc pétrolier » va propulser pour la première fois le baril de brut au-delà des 40 dollars[3. Les prix sont exprimés en dollars actuels – c’est-à-dire qu’ils sont corrigés de l’inflation. Pour information, les deux pics historiques du prix du baril sont de presque 112 dollars actuels en décembre 1979 et de 130 dollars actuels en juin 2008.] et c’est alors que joue le premier effet : la croissance de notre consommation, presque immédiatement, a ralenti. C’est la première réaction possible : quand le prix d’un bien augmente, sa consommation baisse ou, du moins, croît moins vite. De fait, cela fait maintenant quatre décennies que nous économisons cette ressource.
Prenez nos voitures par exemple : nous avons complètement changé nos habitudes de consommation pour intégrer cette contrainte de prix. La capacité d’une voiture à consommer peu est aujourd’hui un élément déterminant de nos actes d’achat et nous sommes même prêts à investir des montants conséquents dans l’acquisition des technologies les plus économes : moteurs plus performants, carburants plus efficaces, voitures hybrides, dispositifs start and go… La consommation moyenne des voitures vendues en France est passée de 8,55 litres en 1988 à moins de 7 litres actuellement. Du coup, là où le Club de Rome tablait sur une augmentation de 3,9% par an, le rythme de progression de notre consommation de pétrole depuis 1972 n’a été que de 1,4% par an – deux fois moins vite que prévu. En quatre décennies, l’économie mondiale a réagi aux chocs pétroliers en organisant la gestion de cette ressource rare mieux que n’importe quel organisme de planification.

Mais ce n’est pas tout. Une erreur commune consiste à penser que les réserves prouvées constituent le stock de pétrole disponible sur terre. Par réserves prouvées, il faut entendre la quantité de pétrole qui pourrait raisonnablement être extraite des gisements connus si les conditions économiques et techniques restent inchangées. Et voici la seconde règle : quand le prix d’une ressource augmente, les producteurs ont tout l’intérêt du monde à investir dans la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement, de nouvelles méthodes d’exploitation ou de ressources alternatives. Et ce, d’autant plus qu’un régime de prix élevé leur en donne les moyens. « À 200 dollars le baril de pétrole, disait un de mes professeurs, on en trouvera sous votre salon. »

Repassez-vous le film des quatre décennies en question : des gisements à bas coût du moyen orient, nous sommes passés aux forages en haute mer, à la prospection en milieux extrêmes, puis aux sables bitumeux canadiens, aux pétroles de schiste et il existe même aujourd’hui quelques projets très sérieux de pétrole de synthèse[4. Voir, par exemple, le BFS Blue Petroleum.] ! Résultat : en quarante ans, les réserves prouvées mondiales sont passées d’environ 583 milliards de barils en 1972 à plus de 1 383 milliards de barils au dernier pointage – c’est-à-dire qu’elles ont largement plus que doublé en quarante ans.

Et maintenant ? Apocalypse 2.0 !

On aurait pu penser que les prophètes de l’apocalypse avaient profité de ces quatre décennies pour comprendre leur erreur. Eh bien non : figurez-vous que le Club de Rome a décidé de remettre le couvert pour les quatre décennies qui viennent en publiant ce mois-ci 2052 : A Global Forecast for the Next Forty Years. Mêmes causes, mêmes effets : les auteurs n’ont manifestement toujours pas compris qu’ignorer les forces du marché revient tout simplement à ignorer les êtres humains, comme si nous pouvions être comparés à des branches de bois mort portées par le courant. Une fois encore, on verra des mathématiciens aux barbes vénérables nous expliquer ce que signifie une croissance exponentielle et nous rappeler que nous vivons sur le troisième caillou en partant du soleil. Une fois encore, les thèses malthusiennes vont faire la une des médias et constituer le cœur du discours politique. Et dans quarante ans – ô surprise – on réalisera qu’ils se sont encore une fois trompés.

Au nord , c’était la Corée…

4

Les parcs d’attractions sont des endroits industriels sinistres, dans lesquels il est permis d’entrer après s’être acquitté d’un ticket au prix exorbitant ; et où des enfants tristes, aux parents sans imagination, rêvent d’aller chaque week-end. Vous connaissez leurs noms… Euro Schtroumpf, CosmObélix, Walibide – le kangourou cauchemardesque – et le vaste parking international Disney Park. On trouve, au sein de ces établissements interchangeables, un certain type de divertissements mécaniques en métal, tels des manèges ou des montagnes russes – qui n’ont de « russes » que le nom, car on s’y fait peur sans même y mourir.

L’homme, qui ne vit pas que de pain, aime se divertir. C’est pourquoi on a, depuis la nuit des temps, veillé à organiser son divertissement. On connaît l’expression latine Panem et circenses… Plus près de nous, en 1944, Yves Montand fredonnait les paroles faussement innocentes de la chanson Luna Park : « Dès que j’ai ma petite heure de liberté / Hidlele hidlele hideledele / Je vais tout droit à Luna Park / Dans le jour cru des lampes à arcs / Sur la chenille / Je vois des filles… » Le héros, travaillant à la chaîne dans une « usine de Puteaux » (il y en avait là bas à l’époque !) oublie tout le poids de son dur labeur sous les lumières artificielles des attractions foraines : « Partout ailleurs je n’suis rien / A Luna Park je suis quelqu’un / Vive Luna Park et vive la joie ». On pensait que ce type de lieux vides et impersonnels ne pouvait être que le triste apanage d’un Occident mondialisé, nivelé par le pire et bouffi de temps libre et de fast-food…

Que nenni ! Le Monde a publié la semaine dernière un très intéressant papier de Philippe Pons, son correspondant à Tokyo, sous le titre mystérieux : « La passion de Kim Jong-un pour les parcs d’attractions ». On savait que son papa – qui lui a transmis par les gènes sordides des grosses lunettes bouffonnes – était un drogué de cinéma, et aurait donné tout son empire, sa collection de bouteilles de Cognac et ses multiples femmes pour être Steven Spielberg juste une heure ; on ignorait que le fiston avait un atavisme pour les néo-loisirs parqués. « Le jeune dirigeant Kim Jong-un a sévèrement réprimandé les responsables du parc d’attractions de Mangyongdae à Pyongyang en raison de l’état des lieux. D’ « un ton irrité », il a déclaré n’avoir  » jamais imaginé que le parc ait pu être dans un aussi mauvais état « , écrit l’agence officielle KCNA. Une négligence qui reflète une « conscience du service du peuple en dessous de zéro », a-t-il fulminé en montrant la peinture écaillée et le pavement endommagé des installations. Il a donné instruction de faire en sorte que le parc « réponde aux demandes de notre époque ». » Le papier du Monde ne précise pas si les fonctionnaires chargés de l’animation du lieu ont été pendus haut et court, mais souligne que ce courroux politique savamment scénarisé vise à polir une image de dirigeant « proche du peuple et préoccupé de son bien être ». Un bien-être sous lampes à arc, et à l’ombre de la liberté cela va de soi. Le parc de Mangyongdae a été construit il y a une trentaine d’années, non loin du vénéré lieu de naissance du grand Kim Il-sung, « Père de la patrie » (1912-1994) ; il rivalise avec deux autres temples joyeux de l’oubli de soi par les Grand-Huit, dont l’un à Pyongyang même, qui est équipé par d’inattendues attractions d’origine italienne…

Les loisirs tendent partout à la mondialisation, et la Corée du Nord – au nord du nord de n’importe quoi – ne fait pas exception à la tendance… C’est bon et rassurant.

Vous pouvez désormais – après ce tour de manège- régurgiter votre en-cas, détacher votre harnais de sécurité avec agacement et dégout, reprendre pieds sur la planète Terre avec toute la délicatesse de votre morgue habituelle, et marcher dans la ville avec hauteur. Mais sachez que des communistes d’Asie le font aussi…

Après l’ombre, la lumière, c’est maintenant

68

Dolorisme et indignation : la campagne présidentielle 2012 aura été une longue suite de variations sur ces deux registres – le dolorisme pour câliner le citoyen, l’indignation pour gagner le concours de la plus belle âme. En d’autres termes, on n’a pas franchement rigolé – Cheminade et Mars, il n’y avait tout de même pas de quoi se rouler par terre. Les dix candidats en quête d’électeurs n’ont pas chanté la même chanson, mais ils ont tous sorti les violons, s’adressant presque exclusivement à notre désir d’être plaints – en clair, à nos pulsions infantiles. Comme vous êtes malheureux ! Comme vous êtes maltraités ! Comme vous êtes méprisés ! La compassion appelant la consolation, tous ont juré qu’eux, ils n’étaient pas comme les autres, menteurs et volages, et promis de nous aimer pour toujours. C’est gentil, mais je me demande si je ne préférerais pas être traitée en adulte. D’égal à égal. Une mère, j’en ai déjà une et elle me convient parfaitement.

Il faut croire que nous aimons qu’on s’apitoie sur notre sort. De fait, il est délicieux de récriminer auprès de ses amis parce qu’on travaille trop, qu’on entend trop de bêtises à la télé, qu’on a perdu deux points de permis, que c’est toujours les mêmes qui se crèvent à bosser et que l’État leur prend tout – ça c’est mon marchand de journaux. En même temps, à la longue, ça peut agacer. Après le premier tour, beaucoup d’électeurs de Marine Le Pen enrageaient d’être décrits comme des malheureux, déboussolés par le changement, égarés par l’angoisse et abêtis par la pauvreté.
Admettons qu’il nous arrive à tous de penser que les autres ont trop (d’argent, de pouvoir, de bonheur, de robes) et nous pas assez. D’ailleurs, c’est souvent vrai. Reste qu’entendre répéter chaque jour qu’on n’a pas le moral, ça finit par casser le moral. À force d’apprendre par voie de sondages que les Français sont pessimistes, on le devient presque par solidarité. De temps à autre, au lieu de flatter ces penchants victimaires, les princes qui nous gouvernent pourraient tenter de stimuler les affects héroïques ou ce qu’il en reste chez des Occidentaux désenchantés.

Alors, à tout prendre, le messianisme kitsch inscrit dans les appellations ministérielles de l’ère nouvelle est plus attirant que la communion dans la lamentation de ces derniers mois : ministère du « Redressement productif » ou de la « Réussite scolaire », cela évoque des joyeuses cohortes de prolétaires marchant vers l’usine où ils gagnent dignement leur pain, ou encore des théories de collégiens impatients de contribuer à l’édification d’un monde plus juste – et tout ça sans le moindre goulag en vue. Fernand Léger sans Staline.

J’en vois qui bondissent de colère. Et les huit millions de pauvres, et les jeunes condamnés à des stages à répétition, et les cités ravagées par le chômage, et les banlieusards dont le train est en rade pour la vingtième fois de l’année, et les agriculteurs qui se suicident, et les SDF qui meurent – tout ça pendant que quelques-uns se goinfrent de profits mal acquis ? Et les Grecs écrasés par le « fascisme » des marchés (ça s’est entendu), et les Palestiniens humiliés par la férule israélienne, et les Syriens massacrés – avez-vous remarqué que, depuis quelques années, on invoque beaucoup moins les petits Indiens et Chinois ?

Tout cela est vrai. Mais la terre ne se résume pas à ses damnés, et l’existence de la majorité des gens ne se réduit pas à leurs difficultés – en France en tout cas. Ou alors, vous ne regarderiez pas les images du Festival de Cannes à la télévision. Même les plus pauvres ont une vie en dehors de la pauvreté. D’accord, nous souffrons. Mais nous ne faisons pas que ça. C’est pourtant la seule chose qui fasse consensus, le seul constat partagé de l’extrême droite à l’extrême gauche. Ce qui change, d’un locuteur à l’autre, c’est le « nous » – donc le « eux », c’est-à-dire les coupables.
La rhétorique de l’indignation, déclinée en disqualification morale de l’adversaire, sert précisément à faire le partage entre les uns et les autres. Dans ce domaine, on pensait avoir tout entendu ces cinq dernières années, inutile d’y revenir. L’entre-deux-tours a été un feu d’artifice, le même message ayant été martelé sur tous les tons : « Nous sommes les bons, ils sont les salauds ». En fin de campagne, c’est devenu plus lapidaire : « Ils puent. » Cette gauche-là (que j’ai appelée « gauche olfactive ») a les narines délicates et elle trouve souvent que ceux qui ne pensent pas comme elles sentent mauvais. Qui aurait pu hésiter un instant entre un sortant cupide, raciste, sans foi ni loi, bref une sorte de Néron, et un type qui dit bonjour à sa boulangère et respecte les feux rouges – 48,3 % des électeurs, pardi !

Enfin, ça, c’est fait. Nous avons voté pour la lumière contre l’ombre. Le premier discours du « président rassembleur » était vaguement inquiétant. Après avoir insulté son prédécesseur, il a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ére de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar. Mieux vaut s’amuser de cette rhétorique comme de la désopilante propagande sur la moralisation/normalisation du pouvoir. Le Président a été formel : finis les frasques, les impairs, les manquements aux bonnes manières, les coups de gueule. Qu’on se le dise : sous le nouveau régime – car c’est bien ainsi que se pensent les dirigeants du pays –, l’Élysée sera la maison des bisounours. Seulement, on risque de découvrir très vite que la normalitude, en plus d’être forcément mensonger, c’est très ennuyeux. Le Président déjeunant d’un steak dans un restaurant de quartier, le Président respectant les feux rouges, le Président qui aime les gens et pas l’argent, on ne va pas tenir cinq ans. Si les Français attendaient de leurs gouvernants qu’ils aient les mains blanches, ils ne supporteraient pas une seconde les niaiseries sentimentales débitées au sujet de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Et s’ils voulaient qu’ils n’aient pas de mains, ils adoreraient Lionel Jospin.

Nicolas Sarkozy a quitté – définitivement ou pas, je l’ignore – la scène politique, mais l’anti-sarkozysme semble avoir un bel avenir. Il était devenu si habituel de l’injurier et de lui imputer les pires turpitudes que beaucoup semblent déjà orphelins. La politique et le comportement de l’ex-Président ont été souvent critiquables, parfois condamnables. Ce que les Français lui reprochaient n’était pas d’être monstrueux, comme on se le racontait à gauche, mais d’être comme eux. Narcissique, superficiel, présentiste, toujours prêt à reprocher aux autres ses propres insuffisances, épaté par le fric plus que par le savoir, instinctivement sensible aux hiérarchies médiatico-sociales : Sarko, c’était moi. Et même vous et moi. Notre face cachée. Notre part non pas maudite mais honteuse. Gil Mihaely explicite les ressorts de ce sacrilège dans un texte pénétrant.
Il faudra s’y faire : Sarkozy, c’est fini ! Nous savons qui gouvernera la France dans les cinq années qui viennent. Ce que nous ne savons pas vraiment, c’est ce qu’est la France. Ou plutôt, chacun a sa petite idée sur la question et chacun est convaincu que la sienne est la bonne. Assurément, on a agité des drapeaux tricolores à foison et chanté La Marseillaise à tue-tête, mais à l’évidence les trois couleurs et le chant de guerre des révolutionnaires n’ont pas le même sens pour tous.

Il faut dire que l’Histoire a l’humour vache. Pendant tout le quinquennat, la gauche brailleuse s’est déchaînée contre la discussion sur l’identité nationale. Un débat nauséabond, grognait-elle. La question elle-même était indigne, disait-elle. Or, cette question indigne d’être posée a surgi métaphoriquement le soir même de l’élection de François Hollande avec la polémique sur les drapeaux de la Bastille. Ce que personne n’a vu, dans l’euphorie (ou dans la tristesse) du moment, c’est que cette affaire d’identité était déjà l’enjeu d’une bataille idéologique interne à la gauche : elle n’oppose pas d’aimables partisans de l’ouverture à de sinistres défenseurs de la fermeture, mais ceux qui croient qu’une nation doit avoir des frontières à ceux qui n’y croient pas. Les électeurs, eux, ont compris qu’il n’y avait pas une mondialisation heureuse qui serait celle de la circulation des hommes et une mondialisation affreuse qui ferait migrer les usines et les emplois, mais un phénomène à deux dimensions, économique et culturelle.

Ce clivage s’est en quelque sorte incarné au soir du 6 mai : au moment où, place de la Bastille, les uns brandissaient des drapeaux occitans ou tunisiens, communistes ou homosexuels (ce qui est étrange quand on y pense), rue de Solferino, une marée tricolore saluait la victoire. Le symbole vaut ce qu’il vaut. Mais il montre que, même à gauche, il y a au moins deux façons (en fait beaucoup plus) de se sentir français, donc de concilier l’universel et le particulier – problème particulièrement compliqué pour la France et plus encore pour la gauche qui doit tenir ensemble l’amour de l’égalité et le respect de la différence, deux préoccupations hautement légitimes. Deux façons, cela ne signifie pas une bonne et une mauvaise, une vraie et une fausse – et pas non plus une de droite et une de gauche, cher Laurent Bouvet. Il devrait cependant être permis de se demander pourquoi un gamin né en France et instruit en France, célèbre l’élection du Président de la République française en agitant le drapeau d’un pays où, au mieux, il se rend une fois par an. (Je me poserais la même question à propos de juifs arborant le drapeau israélien). Tous ont chanté La Marseillaise et tous se sont proclamés, au moins pour un soir, fiers d’être français. Mais ils ne disaient pas tous la même chose. Pour les uns la définition de la France est d’être accueillante à toutes les identités, pour les autres l’appartenance nationale doit primer sur les appartenances particulières. Chacun a sa préférence. Mais personne ne devrait se boucher le nez devant les idées des autres.

En réalité, tout est affaire de dosage entre l’Histoire et le code, le sang et la loi. Le véritable enjeu de cette bataille, c’est l’héritage, ou plus précisément sa place dans ce qui fait de nous un « nous ». Dans un appel publié la veille de l’élection sur le site du Monde, des « Français d’origine étrangère » proclamaient: « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Pour eux, le passé n’existe pas : notre seul code, c’est l’égalité devant la loi – que bien sûr nul ne conteste. À l’autre extrémité, on pense que la France est contenue tout entière dans ses racines – chrétiennes – et qu’être français, c’est adopter intégralement le passé commun en laissant le sien à la porte. Pour les uns, il n’y a pas d’héritage, pour les autres il n’y a que de l’héritage. Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ». On lui rendra cette justice qu’en théorie, elle accorde à tout individu la possibilité d’intégrer pleinement la communauté nationale. Mais les exigences qu’elle pose à cette intégration, qu’elle compare à une adoption, sont telles qu’il est presque impossible d’y satisfaire, sauf à changer radicalement ce qu’on est. Cette conception radicale de l’assimilation n’est pas raciste, elle est irréaliste.

Entre les Indigènes de la République et le Front national, il y a tous ceux – notamment à Causeur – qui croient que le monde commun ne peut résulter que d’une négociation, d’un compromis, entre ce qui demeure et ce qui change, entre la « vieille France » et le sang neuf, et qu’il s’agit de décider où on place le curseur.
Depuis cinq ans, nous avons été condamnés à un dialogue de sourds. La bonne nouvelle, donc, est que le débat traverse désormais la gauche. Le nouveau Président devra arbitrer entre deux pôles : d’un côté, la « gauche Terra Nova » – le think tank qui expliquait il y a un an que la gauche devait définitivement renoncer aux catégories populaires, franchouillardes et lepénisées, au profit d’une coalition arc-en-ciel des femmes, des jeunes et des minorités ethniques ou sexuelles ; de l’autre, la « gauche populaire », nom d’un groupe d’intellectuels et de militants proches d’Arnaud Montebourg, ou point trop éloignés de lui, qui plaident à la fois pour que la gauche renoue avec les prolos et pour qu’elle en finisse avec le mythe d’une Europe fédérale permettant de dépasser les nations.

François Hollande le sait : s’il a gagné, ce n’est pas parce que la France est devenue socialiste, mais parce qu’une proportion inattendue des électeurs de Marine Le Pen ont fait les pieds au mur. C’est bien à ceux-là qu’il pensait, à Tulle, en évoquant « les banlieues et les zones rurales » – ce qui signifie peu ou prou les « issus de » et les « de souche ». La question du droit de vote des étrangers – dont lui-même ne semble pas être un partisan acharné – sera un test de sa volonté de « rassembler » : s’il veut parler à tous, il doit comprendre que tenir cette promesse serait une erreur plus grave que de l’avoir faite.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 47 de Causeur magazine consacré aux élections présidentielle et législatives. Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Romance sans romantisme

3

Quand l’air du temps se fait lourd, lire François Weyergans est une échappée. Sa réputation n’est plus à faire : paresseux, dilettante, adepte de Jean-Luc Delarue, toujours en retard. Sept ans après Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005, Royal Romance, une histoire d’amour triste, de flâneries, de spleen et d’humour léger comme un entrechat de ballerine, vient pourtant d’arriver.[access capability= »lire_inedits »]

Royal Romance devait s’appeler Mémoire pleine, clin d’œil aux smartphones qui renferment les messages des amants, les rendez-vous clandestins, les désirs, les peurs. Sur le dernier jeu d’épreuves, Weyergans a finalement choisi, comme titre, le nom du coquetèle préféré de son héroïne, Justine : moitié gin, un quart grand-marnier, un quart fruits de la passion, un soupçon de grenadine. Justine, qui n’aime boire que ce délicat breuvage, le fait découvrir à Daniel Flamm, double parfait de Weyergans. Justine est une jeune actrice en quête de rôles ; Daniel, un écrivain vagabond et élégant, amateur de beaux papiers, obsédé des femmes fugitives. Justine dit : « Tu m’appelleras ta petite garce, ça ira très bien avec ma robe rouge » ; Daniel répond à côté : « Parfois, je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie, en ayant la prétention de croire – laissez-moi leur parler – qu’elles seraient d’accord. »

Ils se sont rencontrés dans une librairie de Montréal. Ils se retrouvent au Reine Elisabeth, un hôtel de luxe. Ils se baladent au cœur des montagnes dans des voitures de location. Il y a d’autres hommes dans la vie de Justine, d’autres femmes dans celle de Daniel, des enfants également. Entre le Québec et la France, Berlin et l’Alsace, ils mêlent leurs corps et leurs sentiments, s’envoient des milliers de SMS et des cassettes enregistrées, font monter l’excitation en regardant des films pornos, jusqu’à la lassitude des années et de la proximité. Tout cela risque de mal finir : l’amour, on le sait, est un chien de l’enfer.

Les romans de Weyergans témoignent de son art de la digression. Dans Royal Romance, il y a Justine, bien sûr, mais aussi la joie ambiguë de la lecture des journaux, la Neuvième Symphonie de Beethoven, des théories sur le sel et les emplois fictifs, Arcane 17 d’André Breton, des films russes et des fulgurances sculptées avec détachement : « Raconter un drame aide-t-il à vous en libérer ? Bien sûr que non, bien qu’on nous fasse miroiter le contraire. On aimerait que ce soit comme ça, on aimerait être délivré, mais se souvenir est une horreur. Même quand la mémoire vous rend heureux, elle vous rend triste […] On a beau revenir en arrière, on ne peut plus rien changer. On y voit sans doute un peu plus clair, mais à quoi bon y voir plus clair quand c’est trop tard ? » À l’heure du formatage généralisé des mots, l’un de nos derniers plaisirs est de noter, dans un carnet, chacune des phrases de Weyergans.[/access]

François Weyergans, Royal Romance, Julliard, 2012.

Simon Leys, l’intempestif

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En ce temps-là, tout anticommuniste était un chien. Achat obligé en Chine sous peine de travaux forcés, le Petit Livre Rouge se vendait comme des petits pains à Saint-Germain-des-Prés. Philippe Sollers s’exaltait à traduire les poèmes du Grand Timonier dans Tel Quel. Et parce qu’il avait osé le premier un essai critique sur la Révolution culturelle avec Les Habits neufs du président Mao (1971), la sinologue maoïste Michelle Loi ne trouvait rien de plus honnête que de révéler le véritable patronyme de Simon Leys dès le titre de son libelle contre lui Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys), espérant ainsi que celui-ci devienne persona non grata en Chine. Il est vrai que l’on ne s’en prenait pas comme ça à la « Révo. Cul. » et à ses laudateurs dont Jean-François Revel dirait plus tard que s’ils n’avaient pas de sang sur les mains, ils en avaient sur la plume.

Autant le négationnisme nazi arriva après le nazisme, autant le négationnisme stalinien et maoïste commença tout de suite, et non par le biais de quelques extrémistes délirants et isolés, du reste immédiatement exclus des thébaïdes intellectuelles mais bien par celui de l’ensemble des maîtres-censeurs du Flore et dont certains sont toujours honorés sur les plateaux de télévision, tel l’inoxydable Alain Badiou qui se donne encore le droit, comme le rappelle, mi-consterné mi-amusé, Leys, d’écrire à propos de Lénine, Staline, Mao, Guevara et autres bienfaiteurs du XXème siècle qu’ « il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. » Rien que pour cette piqûre de rappel, d’autant plus nécessaire que l’amnésie historique, partie intégrante du programme totalitaire, continue, comme l’a bien vu Frédéric Rouvillois, à être la règle auprès d’un grand nombre d’intellectuels, la lecture de ce Studio de l’inutilité devrait être déclarée d’utilité publique. En vérité, ce Belge qui résista aux tanks de l’intelligentsia des années 70 et suivantes, fut notre homme de Tian’anmen à nous.

Pour autant, l’intérêt de ce Studio n’est pas seulement d’ordre purgatif. Intempestif en politique, Simon Leys l’est tout autant en littérature – et c’est là que le plaisir commence. Esprit curieux, érudit toujours plaisant, il n’est jamais là où on l’attend. Peut-être est-ce dû à cette « belgitude » qui, comme chez Henri Michaux sur lequel s’ouvre ce recueil d’essais, est la marque d’une carence originelle, d’une « conscience diffuse d’un manque » que l’auteur de L’ange et le Cachalot va tenter de compenser par la singularité et le paradoxe – l’inadaptation étant toujours la chance de l’esprit libre. Et l’adaptation trop grande provoque la malchance de l’artiste – celle qui finira par toucher Michaux lui-même qui, en voulant, à la fin de sa vie, corriger son œuvre de sa spontanéité originelle, la gâchera en lui donnant un tour bien trop culturel pour être artistique. C’est qu’entre temps, Michaux sera pour sa gloire et son malheur devenu français – c’est-à-dire à l’époque un intellectuel de gauche se rangeant à l’opinion la plus avantageuse et la plus dépravée, au fond la plus utile, celle qui permet, écrit Simon Leys, de « délivrer des brevets de bonne conduite et des médailles récompensant l’effort méritant, qu’il s’agisse de la Chine de Mao ou du Japon d’après guerre » et qu’il se serait sans doute bien gardé de faire s’il était resté belge.

Se garder de tous les clichés de la « francitude », au risque de perdre les pouvoirs qu’elle donne, telle sera la probité de Simon Leys qui, à l’instar de Simone Weil qu’il admire, choisira toujours la justice plutôt que son camp. En plus de rester fidèle à ses goûts, ce qui dans notre pays où tout le monde aime ou déteste la même chose est aussi une preuve d’héroïsme. Ainsi, lorsqu’Antoine Gallimard et Jean Rouaud le contactent pour savoir quel est pour lui « le roman du XX ème siècle », il ne propose pas, comme tout un chacun, l’énième chef-d’œuvre de Céline, Proust ou Kafka, mais remet à l’honneur d’autres titres moins côtés quoique tout aussi importants, tels Le nommé Jeudi de Chesterton et L’agent secret de Conrad, deux romans qui mettent en scène terroristes et contre-terroristes et qui à leur manière parlent de cette possession révolutionnaire qui fut la marque abominable du XX ème siècle et qu’un Dostoïevski avait déjà anticipée dans ses Possédés. Paradoxe personnel de Leys dont on connaît l’amour de la mer mais qui choisit de Conrad, l’un des plus grands écrivains maritimes s’il en est, le roman le plus urbain, le moins épique, et qui en guise d’eau ne parle que de la pluie londonienne. Mais cohérence métaphysique de Leys qui voit dans cet Agent secret la volonté de Conrad, apatride comme lui, de décrire la terrifiante réalité européenne du début du siècle avec ses conspirations prométhéennes, son nihilisme délirant, sa future violence continentale.

A l’instar de René Girard et de Conrad, Leys est un romantique qui connaît mieux que personne les mensonges du romantisme que seul l’art romanesque peut dévoiler. Y compris ceux qui se mêlent justement de mer et de navigation, sa passion-répulsion. Car la mer réelle n’est pas celle qu’ont fantasmée nombre d’auteurs (et parmi les plus grands comme Baudelaire), en faisant une sorte d’évasion du quotidien, d’horizon paradisiaque, d’aventure féérique comme la rêvait le pauvre Marius dans la trilogie de Pagnol. Non, la vérité que seuls les marins savent mais taisent est que « la mer est invivable ». La mer est stupide, plate, monotone, stérile, cruelle. La mer rappelle que la Nature n’est pas cette bonne maman accueillante sur laquelle se sont pâmés Charles Trenet et Renaud mais bien cette marâtre qui traite sans pitié les hommes et les marins de surcroît. Le « rêve nautique » est plein de noyade, de scorbut, de discipline inhumaine – aussi faux et aussi mortifère que le rêve maoïste. Mais l’amnésie poétique a la vie aussi dure que l’amnésie idéologique. Que sait-on exactement de Magellan et de son voyage aussi héroïque qu’infernal (et qu’il ne termina pas, se faisant tuer à mi-route par des indigènes philippins) ? Au-delà de la performance, indiscutable pour l’époque, de ce premier tour du monde et qui allait changer la donne du monde, « ce que l’expédition démontra – faisant de Magellan l’involontaire ancêtre idéologique de la globalisation, c’est la circumnavigabilité du globe : tous les océans communiquent. »

A partir de Magellan, le monde ne sera en effet plus qu’une affaire de communication, commercialisation, médiatisation, aliénation – et mal de mer. Alors, certes, on peut toujours rêver d’une cité parfaite, comme celle qu’organisèrent pour un temps sur leur île les fameux « naufragés des Auckland » en 1865 (et qui inspirera à Jules Verne quelques années plus tard son Ile mystérieuse), on peut toujours rêver, à l’instar de Simon Leys lui-même, d’une université castalienne où professeurs et étudiants se retrouveraient pour la seule quête de la connaissance pure et de la vérité désintéressée (quoique, rajoute malicieusement l’auteur, « les étudiants constituent un élément important, mais pas toujours indispensable » !), l’on peut toujours imaginer une tour d’ivoire aristocratique dans laquelle se protéger du monde, le problème est que, comme le disait Flaubert, l’on ne pourra jamais éviter cette « marée de merde [qui] en bat les murs, à les faire crouler. » La merde de l’utile, évidemment.

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

*Photo : pileface.com

CDH au cabinet !

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Nous savions déjà, suite à l’affaire Mademoiselle, que le joyeux collectif « Osez le féminisme », avait quelque influence sur le précédent gouvernement. Nous nous doutions aussi que sa fondatrice pourrait en avoir encore davantage sur la nouvelle équipe, puisqu’elle était salariée par le Parti Socialiste, auprès de Benoît Hamon. Nous ne sommes pas déçus. Ce matin, Caroline de Haas a appris à ses facebook friends qu’elle entrait au cabinet de madame la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

Voilà donc « Osez le féminisme » aux affaires et non plus seulement confiné au simple statut de groupe de pression. Nul doute que CDH, qui était apparue à la lumière médiatique au moment de l’affaire DSK, saura se mettre à l’ouvrage pour lutter contre toutes les inégalités fondées sur le sexe…. Euh, pardon, sur le genre. Mais nous sommes bien plus impatients, à vrai dire, de connaître les termes du prochain projet de loi instituant l’égalité devant les tâches domestiques et encore davantage de découvrir la grande campagne nationale d’incitation au stimulus clitoridien !

Comme dirait une copine amatrice de ballon ovale et admiratrice de Laurent Fabius : « Champagne ! Osez le Cliquot ! »

Sherlock Holmes au mont Sinaï

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Par son attention aux petits faits anodins, aux détails inhabituels, aux rebuts, Freud tenait du détective privé. À Jung, son élève suisse, il écrit : « Tel Sherlock Holmes, c’est en prenant en compte les plus petits indices que j’ai finalement réussi à éclaircir la situation. » Quant à nous, tel le Dr Watson, nous marcherons sur ses traces et considérerons un détail de la vie de Moïse dont l’importance a peut-être été sous-estimée (Moïse qui, soit dit en passant, hantait Freud, au point qu’il baptisa ses premiers enfants de prénoms dont les premières lettres, mises en série, constituent le nom du fondateur de la religion juive : MOSE, soit Mathilde, Oliver, Sophie, Ernest).[access capability= »lire_inedits »]

Rappel : un oracle alerta le pharaon. Un enfant juif venait de naître qui, plus tard, l’assassinerait. Afin de prévenir cette menace, le pharaon mit à mort tous les nouveau-nés. Pour protéger son fils, la mère du futur Moïse l’abandonna sur le Nil. Le garçon fut recueilli par une illustre baigneuse, la fille du pharaon. Encore enfant, Moïse (qui signifie « sauvé des eaux ») joua à proximité du pharaon et lui déroba sa couronne. Perçu comme un affront, le comportement de l’enfant fut puni. Moïse subit une mutilation qui le rendra bègue. Devenu adulte, il fut sensible aux injustices qui frappaient les esclaves juifs. Il assassinera un Égyptien ayant maltraité un esclave, puis s’exilera à Madian. Là-bas, Dieu lui fit signe, l’appelant depuis le « buisson ardent » – qui brûlait sans se consumer. Sa mission consistera à affranchir les juifs. Il retourna alors en Égypte, délivra son peuple, le conduisit au mont Sinaï, au sommet duquel lui-même reçut la loi divine – les Dix Commandements. À son retour, il constata que son peuple adorait un veau d’or. À ce stade de l’histoire, il nous faut relever une bizarrerie de la traduction.

Moïse, rappelons-le, vient d’être en contact avec Dieu. Lorsqu’un lecteur hébraïsant est plongé dans le texte original de l’Exode, il lit : « Moïse resplendissait, rayonnait. » Dans la vulgate latine, ou une traduction dérivée, le passage devient : « Moïse avait des cornes » !

S’agit-il d’une grossière erreur de saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin ? S’agit-il d’une interprétation tendancieuse, d’un lapsus visant à diaboliser le fondateur du judaïsme (les versions grecque et syriaque parlent, elles aussi, du visage « rayonnant » de Moïse) ? En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, « corne ».

Bref, il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un lapsus, ou d’une interprétation tendancieuse, mais d’une potentialité de la langue hébraïque activée par la traduction latine qui complexifie la figure de Moïse, et donnera lieu à toute une tradition artistique (avec, par exemple, la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, réalisée par Michel-Ange).

Les mots, en effet, peuvent abriter en contrebande des significations surprenantes, voire inconscientes. Lorsque le héros de Proust, Swann, par exemple, déplore avoir perdu sa vie avec « une femme qui n’était pas son genre », le mot « genre » ne doit-il pas être entendu au double sens du style et du genre grammatical ? À savoir : il aurait perdu sa vie pour « une femme avec laquelle il n’avait pas d’affinité » et « une femme qui n’était pas un homme » ! Ce qui pose la question de son narcissisme, de son homophilie, etc.

Bref, en réveillant une signification latente du mot hébreu qaran, non directement perceptible en hébreu, la traduction de saint Jérôme produit un effet de surprise et de révélation. Soutenir que Moïse ne se contente pas de rayonner, mais qu’il porte des cornes ouvre un champ miné dont il nous faut dire quelques mots.

Dans le texte, en l’absence de Moïse, les juifs idolâtrent un veau d’or, plus précisément, un « petit taureau » d’or, passant outre l’interdit de produire une image de Dieu. En présentant Moïse affublé de cornes, du même attribut que le petit taureau d’or, le texte place Moïse dans une position voisine, audacieuse et transgressive, à l’image d’une idole surhumaine qui appelle la dévotion.

Dans la lignée de cette transgression, les cornes de Moïse n’ont-elles pas aussi une coloration plus trouble, plus maligne ? À l’origine, les cornes, symbole de puissance, étaient déjà associées à la figure du fils d’Hermès, le dieu Pan, une figure du mal, avant d’apparaître, dans une tradition iconographique plus tardive, comme un attribut diabolique.

Ici, la figure du prophète se complexifie, condense la pulsion et la répulsion, le désir et la loi. Un peu à l’image de certains surmoi qui puisent leur force dans des sources agressives retournées sur les sujets eux-mêmes : des sujets devenus enclume et marteau, ange parce que démon. Avec une tension indépassable, source de grandeur et de tourments. « Il en est de l’homme comme de l’arbre, disait Nietzsche. Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal. » Au sujet des sources immorales de la morale, Freud complète : « C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point « qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. »

Dans un article de 1914 consacré à la statue de Moïse de Michel-Ange, en vrai détective, Freud commente la position du bras du prophète, le retournement des Tables de la loi et d’autres indices. Selon lui, l’effet saisissant produit par cette sculpture tient à la fureur domptée de Moïse, à sa passion maîtrisée et à son renoncement à la vengeance. La force de cette statue naîtrait de la tension entre le feu interne du prophète et son calme apparent. Nous voulons donc ajouter ici une nouvelle pièce au dossier, en complétant l’enquête freudienne par un indice décisif : les cornes du prophète. Avec ce signe, l’effet de contraste est encore amplifié : dans cette sculpture, un courant souterrain, maléfique, sauvage est coulé dans une forme classique qui le dépasse et l’illumine. Chimère improbable née du mariage de Kant avec Sade, la statue de Michel-Ange condense et illustre l’immoralité qui travaille secrètement toute morale. Voilà peut-être l’un des ressorts de sa puissance de fascination.[/access]