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Citoyen, non merci !

S’il y a un bien un mot démonétisé (pour reprendre l’expression d’Aragon), c’est « République ». En son nom prospèrent théories, anathèmes, revendications, péroraisons, invocations d’à peu près tout ce que ce pays compte d’esprits creux. « République » est le schmilblick de notre temps, joker universel qui permet de compléter n’importe quelle phrase un peu vague. Mais l’unanimité qu’il suscite justifie qu’on regarde un peu sous le tapis, rien que pour être désagréable.

Les politiciens qui se rengorgent à l’évocation des immortels principes de la République française seraient bien incapables d’en donner une définition intelligible : du reste, personne ne la leur demande. Elle semble aujourd’hui se limiter à une synthèse du fatras idéologique gauchiste ambiant, c’est-à-dire une niaiserie universaliste balbutiée par des gens qui semblent ne jamais avoir entendu parler de Karl Marx, lequel se serait aimablement décommandé à la vue de cette fausse générosité sans frontière.

Demeure en tout cas cette inconnue sémantique : la République française. Il semble que la meilleure définition soit la suivante : volonté de faire participer le peuple tout entier à la chose publique. Autrement dit, la République, c’est quand plus personne n’a le droit de se foutre éperdument de la politique.[access capability=”lire_inedits”] On peut dire que ce programme a été réalisé à partir des années 1880 et qu’il a connu un succès remarquable : la guerre de 1914-1918 et la disparition de l’Europe, dévastée par des nationalismes déments.

Cela avait été un peu préparé par les jacobins puis par les guerres napoléoniennes. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sous l’Ancien régime. Les guerres y concernaient peu de monde. Les souverains ne souhaitaient pas que leurs sujets aient un quelconque droit de regard sur leurs affaires. En contrepartie, l’idée même d’une mobilisation générale était inenvisageable. Cette vision rétrograde des droits du peuple a laissé la place à la glorieuse élévation républicaine des masses vers le savoir.
Il est permis de douter de l’intérêt de cette conception.

Outre le fait qu’elle a entraîné, comme susmentionné, la disparition, entre 1914 et 1918, de notre civilisation, on ne voit pas vraiment que les bénéficiaires de cette éducation de masse s’en félicitent. Quelles connaissances un adulte a-t-il retenu de sa vie scolaire ? Si on lui laissait d’ailleurs la possibilité de choisir entre le savoir et une petite augmentation, nul doute que cette dernière serait plébiscitée.
Cette idéologie de diffusion du savoir dans toutes les couches sociales et de la participation générale à la chose publique est certes séduisante. Comme la plupart des idées généreuses, elle est aussi fausse.

La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose

Pour ma part, je ne verrais aucun inconvénient à n’être pas instruit chaque jour des faits et gestes de mes gouvernants. De toute manière, je n’y peux rien : qu’on m’épargne le couplet infantile du « Mais présente-toi aux élections si tu comptes faire mieux ! » On a quand même le droit d’avoir d’autres rêves que celui de devenir ministre du Développement durable ou secrétaire d’État à la lutte contre le tabagisme passif.

Combien il serait agréable de pouvoir ignorer jusqu’aux noms des bureaucrates au pouvoir et de leurs misérables opposants : « Borloo » pourrait ainsi évoquer plutôt une table basse chez IKEA et « Kosciusko-Morizet » une charnière centrale du RC Lens. La hausse du taux d’abstention est en ce sens une excellente chose, qui témoigne de la déconnexion progressive des Français d’avec leurs dirigeants et peut-être de la disparition du nationalisme étriqué, cette invention républicaine. Nos dirigeants au pouvoir ont d’ailleurs beau glapir que la République française ne cèdera jamais sur aucun sujet, ils en ont bien supprimé un de ses fondements : la conscription, tant il est évident que plus personne ne s’estime lié à ce régime au point de lui donner sa vie pour des querelles absurdes de bornes-frontières comme par le passé.

On pourra peut-être bientôt revenir à des régimes plus sensés et plus durables : il suffit de puiser dans l’Histoire de l’Europe pour en trouver de bons exemples. Mais c’est surtout d’une cure de désintoxication de la politique dont aurait besoin ce pays gorgé d’idéologie depuis plus de deux siècles.[/access]

Juillet-août 2011 . N°37 38

Article extrait du Magazine Causeur


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François Marchand est écrivain. Il vient de publier <em>Plan social</em> (Cherche-Midi).

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