C’est en 1925 qu’Henri Roorda écrivit Le rire et les rieurs et Mon suicide, deux textes singuliers opportunément réédités par Mille et une nuits. Avant que cet opuscule ne tombe entre mes mains, j’ignorais tout de l’existence de son auteur né en 1870 à Bruxelles. J’avais certes entendu parler de sa mère, la Roorda sensible et de son arrière-grand-mère, la Roorda primitive – cher Gil, on me signale deux mille demandes immédiates de désabonnement, tu es sûr que je continue cet article ? –, mais j’ignorais tout de son père, aristocrate anarchiste et anticolonialiste, ami d’Elisée Reclus, parti avec sa famille trouver refuge à Lausanne – où son fils enseigna la pédagogie anarchiste et les mathématiques –, portant enfin ce nom splendide et digne de rivaliser avec nos plus irréductibles volcans islandais : Sikko Ernst Willem Roorda van Eysinga.

Le rire et les rieurs constitue un étrange objet hybride de facture philosophico-humoristique. Henri Roorda part du louable principe que le rire est un sujet trop sérieux pour être laissé entre les mains des philosophes – ces êtres trop souvent atrophiés du risorius. Tournant en dérision le besoin enfantin des philosophes de comprendre et de définir le rire, il passe brièvement en revue les principales divagations philosophiques sur le rire. Avec panache et humour, il botte successivement les culs de Hobbes, de Kant, de Schopenhauer, d’Herbert Spencer et du rirologue chevronné James Sully. Plus respectueusement, il croise pour finir les fers avec Bergson. Il reproche aux philosophes leur obstination enfantine à vouloir ramener l’inépuisable richesse des phénomènes, leur indomptable multiplicité, à un principe unique. Il moque, en l’occurrence, leur volonté farouche de ramener les innombrables rires à un rire unique, en oubliant en sus leur incarnation concrète, les mille visages hilares et charnels des rieurs.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus touché dans Le rire et les rieurs, ce n’est pas tant l’efficacité de l’humour d’Henri Roorda que le charme de son humour et l’authentique singularité de sa pensée. Ses réfutations des différentes définitions du rire révèlent une étonnante habileté philosophique et une pensée d’une grande agilité. Sous ses abords frivoles, Le rire et les rieurs constitue un apport philosophique réel et non négligeable à la pensée sur le rire. Roorda réfute ses adversaires en leur opposant humblement mais sûrement une multitude de simples exemples concrets dont leurs définitions du rire sont incapables de rendre compte. C’est là que réside à mes yeux la plus grande virtuosité de Roorda : dans son art des contre-exemples imaginaires, dans la poésie, la variété et l’inventivité des situations imaginaires qu’il conçoit, qui évoquent de manière inattendue la poésie fêlée de Wittgenstein.

En voici deux exemples qu’Henri Roorda sert à Bergson pour contrarier sa théorie selon laquelle le rire naît lorsque ce qui est vivant prend un tour mécanique et pour lui démontrer que l’inverse arrive quelquefois. Un homme marche dans la rue sans y penser et sans éveiller le rire de quiconque. Mais voici que cet homme refuse de continuer à marcher machinalement et concentre maintenant toute son attention et toutes ses forces à sa marche. Cette bizarrerie déclenchera le rire. Roorda imagine ensuite un disciple de Bergson déjeunant tous les jours à côté de la même voisine de table. Il doit chaque jour lui réclamer la moutarde, mais se refuse à le faire en répétant la même phrase mécanique, car son maître enseigne qu’il se couvrirait ainsi de ridicule. Il s’épuise donc en inventant chaque jour une formulation nouvelle, toujours plus biscornue, jusqu’à celle-ci : « L’homme des cavernes, Madame, se passait de moutarde. Mais c’était une brute… ».

Les grands humoristes, selon Roorda, outre leur penchant à regarder la réalité de trop près ou de trop loin, sont des êtres handicapés par « l’extrême mobilité qu’il y a dans leurs pensées et dans leurs états d’âme ». Ils sont privés de la saine « raideur » du fanatique, « qui l’oblige à regarder longtemps le même aspect de la vérité. […] Le pauvre humoriste, ondoyant, divers et trop mobile, ne peut pas fixer longtemps son attention sur un même aspect des phénomènes. ».

Le 7 novembre 1925, longtemps avant Guy Debord mais parvenu déjà au même âge et hélas aux mêmes conclusions, Henri Roorda se tira une balle dans le cœur.

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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