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Coup de panique identitaire

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Anders Behring Breivik

Anders Behring Breivik est fou. La cause est entendue. Seul un fou peut tuer une centaine de personnes froidement, se faire photographier sur Facebook dans les tenues les plus extravagantes et exposer sur 1500 pages une vision du monde où le paranoïaque et le psychotique le disputent à l’obsidional. Mais alors c’est un fou tel que le définissait Chesterton : « Celui qui a tout perdu, sauf la raison. ». Car tout cela a été minutieusement pensé et organisé. De la ferme achetée pour masquer l’engrais qui servira à fabriquer la bombe jusqu’aux séances de musculation en passant par la vente de la Breitling, tout a été programmé pour le jour J de ce « loup solitaire » qui est allé puiser son modus operandi du côté des milices survivalistes américaines dont l’idole, Timothy Mc Veigh tua, le 19 avril 1995, 168 personnes à Oklahoma City dans l’explosion de sa camionnette au pied d’un immeuble fédéral incarnant l’Etat qui, c’est bien connu, est responsable de tous les maux.

Panique morale

Anders Behring Breivik a remarquablement choisi ses cibles : le quartier d’Oslo où se concentrent les principaux ministères et cette île d’Utoya où chaque année depuis 1950 se tient l’université d’été des jeunes travaillistes, c’est-à-dire peu ou prou ceux qui sont appelés à former la relève du parti de gauche actuellement au pouvoir. Il aurait voulu éliminer méthodiquement toute une génération de futurs cadres ou dirigeants dont les orientations ne lui convenaient pas, il ne s’y serait pas pris autrement.

De fait, Anders Behring Breivik est bien de son époque et, comme le remarquait déjà Baltasar Gracian dans l’Espagne du Siècle d’Or, « Les hommes, hélas, ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». Quel est donc le temps d’Anders Behring Breivik ? Le nôtre. Celui de la panique morale, et au bout du compte identitaire, telle que l’ont remarquablement définie Gaël Brustier et Jean Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite : « Une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées déviantes ou dangereuses pour la société ».

Ces paniques, toute une série de partis, avec des fortunes diverses, s’en est emparé sans vergogne depuis une trentaine d’années partout en Europe, depuis que la crise interminable du capitalisme n’a cessé de plomber les économies occidentales avec le chômage de masse, le creusement délirant des inégalités et l’absence totale de perspectives pour la jeunesse. Or, si on peut moquer l’« indignation » candide de cette dernière et critiquer son absence de colonne vertébrale idéologique, on ne peut pas pour autant cette révolte infiniment moins mortifère que ce qui vient d’avoir lieu à Oslo. En fait, cette crise a pratiquement l’âge de Anders Behring Breivik. C’est très long. On m’objectera que la Norvège avec son pétrole, son PIB à 64 000 euros par tête de pipe et son fonds souverain, le plus élevé du monde, qui se monte à 400 milliards, n’est pas franchement frappée par ce dérèglement systémique.

La peur de la peur

Et alors ? On sait très bien que l’on craint davantage ce qu’on ne connaît pas. Ainsi, il y a pire que la peur : c’est la peur de la peur. Sinon, comment expliquerait-on que les scores du FN en France atteignent des sommets dans des villages alsaciens qui n’ont jamais vu l’ombre d’un Turc mais où la rumeur dit qu’à Strasbourg le drapeau vert de l’Islam flotte déjà sur la cathédrale.

C’est ce que croyait également Anders Behring Breivik, persuadé qu’Oslo en 2011, c’était Poitiers en 732. Il passait beaucoup de temps sur Internet qui est devenu la piste de jeu préférée d’une certaine parole « libérée », celle qui explique que tous nos maux ne viennent pas des dysfonctionnements de plus en plus flagrants du marché mais de l’islamisation rampante de nos sociétés. Sur fond d’auto-intoxication constante, des responsables politiques aussi pondérés qu’Angela Merkel annoncent en se couvrant la tête de cendres, l’échec du multiculturalisme. On a aussi vu cette idée relayée, au plus haut niveau de l’Etat, en France. Le problème, c’est que la France et la Norvège ne sont pas des sociétés multiculturelles. Ces craintes-là servent, comme on dit au poker, à amuser le tapis en se chauffant à blanc dans l’attente que l’économie et l’intégration repartent.

Le problème, c’est qu’Andreas Behring Breivik a perpétré son carnage explicitement au nom d’une lutte contre « le multiculturalisme pourri » et « l’islamisation de l’Europe ». Pour avoir paniqué, il a paniqué.

Est-ce à dire que toute personne critiquant le multiculturalisme et l’immigration se verra désormais opposer la figure de celui qui se qualifie lui-même fièrement de « monstre ». Faire un tel raccourci serait évidemment absurde et intellectuellement malhonnête , comme il est absurde et outrancier d’instrumentaliser le moindre fait-divers dans le 9-3 impliquant des noms africains ou maghrébins et de le transformer en prodromes de l’invasion islamique sans voir que la carte de la misère sociale a tendance à se confondre avec la carte des minorités ethniques.
D’ailleurs, hormis quelques agités du bocal identitaire, les partis qui relaient, incarnent et suscitent cette angoisse y croient-ils vraiment eux-mêmes ?

Le Parti du Progrès, mouvement d’extrême droite norvégienne dont Andreas Behring Breivik fut longtemps adhérent, a radicalement changé de ligne politique. Au fil des ans, il est passé d’un libéralisme conservateur à une défense acharnée d’un Etat Providence qui serait réservé aux Norvégiens de souche. Bien évidemment, toute coïncidence avec l’évolution du FN, passé avec armes et bagages du reaganisme à l’ouvriérisme social, ne serait pas fortuite.

Andreas Behring Breivik, qui a là aussi fait preuve de l’intelligence propre aux grands psychopathes, s’est rendu aux premières sommations. Il y aura donc un procès. On y rappellera sans doute, pour qu’il n’y ait pas eu près de cent morts pour rien, que selon le mot de Milton Friedman, « les idées ont des conséquences ».

Voyage au bout de la droite

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Anders Breivik plus fort que Ben Laden ?

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Par la voix de son ineffable président Mouloud Aounit, le MRAP a dénoncé la responsabilité du Front National, et dans une moindre mesure du collectif de députés UMP de la Droite Populaire, dans l’abominable tuerie norvégienne. Le refrain est connu : il y aurait des idées qui puent, les mêmes que celles qui tuent.

D’après l’association antiraciste, certaines positions politiques « nauséabondes », « populistes », voire- horresco referens- réacs fourniraient le carburant idéologique des tueurs xénophobes ordinaires. Étayant cette thèse psychologisante, lemonde.fr se fend même d’un panorama de la « fachosphère » montrant l’indignation et la colère des islamophobes furieux d’être comparés à un assassin de sang froid.

On les comprend. L’émotion collective consécutive au massacre d’Utoya rappelle la vague d’islamoscepticisme apparue après les attentats du 11 septembre 2001. Une époque pas si lointaine où notre brave Mouloud Aounit, jamais en retard d’un combat, dénonçait les amalgames hâtifs entre islam, islamisme et terrorisme. Après tout, certains barbus intolérants, hélas de plus en plus rares, maudissent leurs ennemis « impies » en secret, sans jamais sombrer dans le jihadisme armé.

Si Al-Qaida n’a pas réussi à entièrement discréditer l’islam aux yeux de l’opinion publique, le tueur dément d’Oslo, lui, a déclenché une vague de défiance sans précédent contre l’extrême droite xénophobe à ferment islamophobe.

Dans le club très fermé des épouvantails médiatiques, là où Richard Durn n’avait pu disqualifier les Verts, Anders Breivik bat aujourd’hui Ben Laden à plates coutures. A qui le tour ?

Un colloque new-look

Marine et Jean-Marie Le Pen

Quelques badauds, des familles venues avec leurs enfants, des jeunes en nombre, style bobo ou, plus inattendu, des éphèbes en habits moulants : malgré la présence de militants au style « crâne rasé », on avait du mal à reconnaître le traditionnel public du Front national dans ce melting-pot de looks. Ce petit monde hétéroclite s’est pourtant retrouvé un jeudi après-midi de juin pour écouter les proches de Marine Le Pen plancher sur « La République et les zones de non-droit ». Organisé par le Club Idées Nation du frontiste Louis Aliot, ce premier colloque devait valider la nouvelle identité politique « mariniste » du Front national.

Guest-star annoncée, Gilbert Collard est accueilli par une foule de journalistes qui le photographient frénétiquement aux côtés de la présidente du Front. L’ex-pasquaïen déclare solennellement, en tant que « mariniste », que la présidente n’est « ni raciste, ni antisémite, ni xénophobe ». Fort disert, l’avocat use de sa faconde toute marseillaise pour renverser la classique et « perverse » rhétorique anti-lepéniste : les stigmatisés, c’est nous ![access capability= »lire_inedits »]

Après cette vive introduction du ténor du barreau, les discussions oscillent entre une analyse technique et plutôt soporifique des questions sécuritaires et une suite ininterrompue de déclarations de bonnes intentions. Autant dire que, jusqu’au discours de clôture de Marine Le Pen, le colloque a plus d’intérêt par sa forme que par son contenu assez attendu. Tout au long de la première table ronde, le message martelé est on ne peut plus simple : la sécurité est le premier des droits mais aussi la première des injustices car les habitants des banlieues sont les premières victimes de la faillite de l’État. Après les interventions de syndicalistes policiers, le témoignage poignant d’une mère de famille d’origine algérienne qui a perdu son fils Adrien dans un crime commis de sang-froid bouleverse l’assistance. Suivent de longs développements autour des travaux du criminologue Xavier Raufer, ancien du mouvement Occident.
On évoque 700 zones de non-droit dans lesquelles la police ne pénètre (presque) plus, des remises de peine fantaisistes sapant le travail des forces de l’ordre, une infinité d’États dans l’État qui font de la nation France un doux souvenir à ressasser. À force de vouloir convaincre, l’affliction indignée des intervenants n’est pas sans rappeler l’énergie déployée par le candidat Sarkozy en 2007, ce « Mister Kärcher » qui douche aujourd’hui les espoirs de son électorat populaire.

Contestataire, mais pas hors-jeu

Surprise : contrairement à Nicolas Sarkozy, dénoncé pour avoir labouré les terres de l’extrême droite en ethnicisant les crimes et délits dans son désormais célèbre « discours de Grenoble », la flopée d’experts et de témoins ne fait aucun lien entre insécurité et immigration. Seules de brèves allusions au rapport malaisé entre islam et égalité des sexes nourrissent les applaudissements d’un public paradoxalement uni dans sa diversité.

Le déroulement de la journée confirme que Marine Le Pen est sérieuse dans sa volonté de normalisation politique relative du Front. Relative, car si elle entend clairement exercer le pouvoir, elle doit veiller à ne pas dissoudre son capital contestataire. Pousser le bouchon normalisateur trop loin, c’est prendre le risque d’être assimilée aux partis de gouvernement, à cet « établissement », que le Front vitupère depuis quarante ans ! Pour conjurer le sort et couper court aux rumeurs d’alliance avec la droite, les cadres frontistes conspuent donc avec détermination l’« UMPS » − efficace appellation qui n’a pas été inventée par le FN, mais que celui-ci utilise intelligemment.

Contestataire, mais pas hors-jeu. Pour réaliser cette subtile alchimie entre intégration politicienne et opposition au « système », Marine Le Pen a fait de la République l’unique rempart à l’effondrement de la France. On la comprend : quoi de plus révolutionnaire et immémorial que l’idée républicaine ? Dans un parti qui cultivait jadis de sérieux penchants régionalistes antijacobins – voire, chez certains, la vielle détestation de la « Gueuse » −, la référence aux valeurs de la République fait penser à cette phrase de Cioran : « Une religion est finie quand seuls ses adversaires s’efforcent d’en préserver l’intégrité. » Que la présidente du FN ait choisi d’investir un terrain largement déserté par la gauche (différentialiste) comme par la droite (libérale) est peut-être un signe de l’état de délabrement de l’idéal républicain.

Contre la gestion communautaire des banlieues, Marine clame urbi et orbi qu’elle va « faire hurler les élus de gauche » par ses propositions. Et quand elle propose, non sans malice, de supprimer les ZEP et d’imposer la méthode syllabique pour mettre sur un pied d’égalité « Français d’origine française » et « Français d’origine étrangère » dans l’apprentissage de la lecture ou qu’elle offre aux parents un « cours républicain et citoyen de langue française » afin de rétablir l’égalité territoriale « parce qu’on est peut-être en train de tuer des petits Mozart tous les jours dans ces quartiers », on a l’impression d’entendre un élu socialiste des années 1970 passé au chevènementisme au début de la décennie 2000.

Marine Le Pen, héritière et passeuse

On peut donc se demander comment le FN a remplacé sa conception charnelle de la nation par l’idéal égalitaire d’un parlementarisme à la Jaurès. Couramment véhiculé par Marine et ses proches, le mythe de la transmutation républicaine quasi miraculeuse du Front national s’oppose à la thèse du simple maquillage rhétorique défendue par Caroline Fourest et la plupart des républicains désarçonnés par le verbe mariniste.

Sans jouer les Normands, convenons que chacune de ces deux interprétations contient une part de vérité. Elles alimentent néanmoins un débat sans fin et, à bien y réfléchir, sans grand intérêt sur la part de sincérité et/ou d’hérédité de la fille de Jean-Marie Le Pen.

Comprendre le virage stratégique du Front national ne va pas de soi. Compte tenu des circonstances idéologiques et historiques, Marine se veut à la fois héritière et passeuse. La présidente du FN passe ainsi, avec une grande habileté, d’un ethno-biologisme plus ou moins assumé à un républicanisme de fermeture allégé des outrances verbales de son père. À bien y regarder, jusque dans leurs plus petits détails républicains, tous les discours marinistes fleurent bon le nationalisme hexagonal d’un Barrès, l’affrontement avec l’Allemagne en moins. D’où la disparition des remugles xénophobes du vieux Front, remisés dans les poubelles de l’Histoire au profit de l’appel à la culture majoritaire d’une France traditionnelle, désormais menacée par l’immigration de peuplement, ce célèbre ennemi de l’intérieur. Or, la plasticité du logiciel républicain permet de recycler les antiennes éculées en slogans strictement assimilationnistes.

Du rejet de l’immigration à la défense de l’assimilation

Dans les faits, n’ayant presque rien changé à l’organigramme du parti, Marine et ses conseillers se sont inspirés des stratégies métapolitiques mises en place au sein même du Front par les transfuges de la Nouvelle droite des années 1980. Leur but : entrer dans l’arène politique par la conquête de l’hégémonie culturelle en épousant les formes de l’idéologie dominante tout en les subvertissant à leur guise. Dans les coulisses du meeting, les militants les plus radicaux pestent ainsi contre les « Français de papier » musulmans qui ne se fondent pas dans le creuset culturel national.
Sans renier vraiment son anti-immigrationnisme fondateur, le Front agit encore une fois par retournement : ce n’est plus à la France d’expulser des charters entiers de fils d’immigrés mais à ces derniers de s’assimiler au corps français traditionnel, pour peu que la patrie s’en donne les moyens. C’est dans cette conditionnalité républicaine que résident l’originalité et la force du marinisme : tout le monde peut devenir français à condition de le vouloir. S’élevant contre les « politiques de discrimination », elle oppose fermement l’unité nationale républicaine au foisonnement des « revendications citoyennes » dont droite et gauche confondues se font l’écho. De ce fait, contrairement à ce qu’en disent ses exégètes, Marine Le Pen est peut-être en train de parachever le processus qui aura fait passer le nationalisme républicain de gauche à droite. Les moyens idéologiques changent, la fin nationale demeure.

Dans ce contexte, la participation d’une féministe au colloque pouvait surprendre. Mais Béatrice Baudry Fischer n’est pas une féministe comme les autres. Allemande, cette ancienne Verte aux cheveux rouges, militante formée à l’avant-garde des luttes de gauche depuis les années 1970, atteste de la mue partielle du FN. À la tribune, face à un public traditionnellement familialiste, Baudry Fischer tente un brin d’humour au sujet de l’affaire DSK. La reprise souriante du titre du Canard enchaîné (« Érection piège à cons ! ») laisse la salle de marbre. C’était néanmoins bien essayé : nouant une alliance improbable entre Poujade et les Chiennes de garde, Mme Baudry-Fisher exprime ainsi son double rejet du parlementarisme et du machisme en politique. Las, les applaudissements seront pour une autre fois. La féministe écolo-mariniste s’en prend alors à la bi-nationalité qui favoriserait l’extension de l’islamisme et mettrait en danger les valeurs républicaines d’égalité des sexes. La sémillante quinquagénaire souhaite simplement « libérer les quartiers des intégristes religieux ». « La Française est un Français comme les autres » : résumé par Marine dans une formule qui fait mouche, le propos de la féministe revient dans le giron des droits républicains. La boucle est bouclée: la République est bien devenue le centre du dispositif électoral du FN.

Après plusieurs heures de débat, l’allocution de Marine touche à sa fin lorsque l’attention des spectateurs s’émousse : l’arrivée tardive de Jean-Marie Le Pen provoque une cascade d’émotion dans la foule. Elle ravit jusqu’aux nouveaux militants qui agitent leurs boucles rebelles dans un tonnerre d’applaudissements. En cette période d’interrègne, le Front national n’a pas encore remisé le Vieux au vestiaire.[/access]

Oslo, tuerie au paradis

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Visage du tueur d'Oslo incrusté dans le drapeau norvégien

Le massacre d’Oslo nous laisse stupéfaits. Jusqu’à ces derniers jours, la Norvège était une seconde Suisse qui décernait paisiblement les prix Nobel de la paix. Dans pareil havre de paix, difficile d’imaginer qu’un homme soit capable de traquer et d’abattre froidement des dizaines des jeunes dans une horrible partie de chasse de presque deux heures. Or, si appuyer sur la détente est le fait d’un individu isolé, à la psychologie et au parcours singuliers, le choix de telle ou telle cible exprime un malaise collectif.

Ainsi, Anders Behring Breivik a mis sa folie au service d’une cause populaire en Norvège : la peur de l’immigration qui entraîne un sentiment d’insécurité identitaire. A première vue, on peut s’étonner que ces questions touchent une terre de plein emploi aussi prospère que la Norvège. Certes, l’économie norvégienne a connu un faible niveau de croissance depuis 2009, mais le pays affiche un taux de chômage inférieur à 4% et un excédent commercial annuel oscillant entre deux et trois milliards d’euros. Serions-nous donc face à un « paradoxe norvégien » : un rejet de l’immigration sans crise économique en arrière-plan ?

Quatre semaines avant l’abominable tuerie, le quotidien norvégien Aftenposten publiait les résultats d’une enquête menée par l’Agence nationale de l’immigration. Ils étaient sans appel : plus de la moitié des personnes interrogées (53.7%) ne voulaient plus d’immigrés tandis que 80% des sondés souhaitaient l’obtention de la nationalité norvégienne à la maîtrise de la langue nationale. Dans le même temps, 48% exprimaient leur doute quant à l’efficacité de la politique d’intégration, estimant que ses résultats n’étaient pas satisfaisants. Selon les chiffres officiels de l’État norvégien, les immigrés formeraient 10% de la population (500 000 sur cinq millions de personnes), pour la plupart venus de Pologne ou d’autres pays de l’Union Européenne, et massivement attirés par la perspective de trouver facilement un emploi bien payé.

Dans la capitale Oslo, les immigrés constituent 27% de la population. Parmi eux, les migrants venus d’Afrique et d’Asie y sont surreprésentés (rassemblant 40% des immigrés de la capitale contre moins de 20% de la population immigrée à l’échelle du pays), principalement en raison de la générosité norvégienne en matière de droit d’asile. Avec 10 000 demandeurs en transit en 2010 (ils étaient 17 000 en 2009), la Norvège est en effet le pays au monde qui connaît le plus haut taux de demandeurs d’asile par habitant.

Seul problème, mais de taille : les Norvégiens « de souche » ne partagent pas la philanthropie de leur gouvernement, chose qui, en démocratie, ne va pas sans effets pervers. En toute logique, les inquiétudes des Norvégiens se traduisent par l’émergence d’un mouvement politique qui entend restreindre de l’immigration. Le Parti du Progrès, deuxième force politique du pays (qui a rassemblé 23% des suffrages aux législatives de 2009), a ainsi fait campagne en promouvant la double peine, c’est-à-dire l’expulsion des criminels étrangers dès la fin de leur séjour en prison, arguant que la majorité des détenus ne sont pas norvégiens. Face au succès du parti du Progrès, la gauche au pouvoir depuis plusieurs années a commencé à durcir sa politique migratoire mais, comme le démontre le sondage publié par Aftenposten, n’arrive toujours pas à convaincre une majorité de Norvégiens.

Au-delà son caractère exceptionnellement dramatique, cette tragédie nous pousse à nous interroger sur l’extraordinaire défi culturel, voire anthropologique -plus encore qu’économique- que nous pose la mondialisation. Dans notre monde globalisé, chacun devrait se demander comment l’individu peut encore s’articuler avec le collectif pour faire société.

Avec madame Joly, osons le remplacement

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Les instances diligentes du Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (MVAB) s’indignent des indignations manifestées par la classe politique française à la suite de la juste proposition de madame Joly de remplacer le défilé militaire du 14 juillet par un trekking urbain qui réunirait les « enfants des écoles », les étudiants excités par le gisement d’emploi offerts par la libéralisation du commerce de cannabis ainsi que des seniors à pied sur leurs vélibs. Une population simplement heureuse du bonheur d’être ensemble.

La classe politique de ce pays s’est refusée à remplacer une tradition réactionnaire par une déambulation citoyenne de bébés sympas promenés dans un souci d’égalité aux côtés de grabataires enjoués.

Avec madame Joly, notre camarade, nous demandons la quille, oui, la quille d’un vieux monde arque-bouté sur des traditions archéo-républicaines.

Remplaçons les traditions d’un autre âge par un autre âge des traditions.

Remplaçons la Fête nationale par une Fête des Voisins destinée à célébrer la proximité du lointain. Départ chez nos frères gazaouis, parcours sympa dans les quartiers, arrivée aux riads de Marrakech.

Remplaçons La Marseillaise par un mixe de David Guetta interprété au biniou par l’Orchestre National de Barbès.

Remplaçons l’examen du Bac par une balade en bateau qui se fera, pour l’ensemble de la classe d’âge sans exceptions, sur un bac à lauréats.

Remplaçons Noël, discriminatoire pour les non–Chrétiens.

Remplaçons la France, discriminatoire pour les non-Français.

Remplaçons la circoncision de l’enfant israélite ou assimilé par le don citoyen d’un préservatif bio-dégradable en forme d’éolienne afin de sécuriser son premier rapport avec lui-même, voire – à défaut – avec un ou une partenaire.

Remplaçons le Jeu des Sept Familles par le jeu de Kahn et de Banon. « Dans la famille Banon, je demande la mère. Ensuite, donnez-moi la fille. ».

Rencontre avec Personne

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J’ai souvent entendu dire que la règle absolue, pour un rédacteur en chef, était de faire confiance à « ses » journalistes sur le terrain. C’est ainsi que la presse mondiale a publié d’émouvants reportages sur le massacre de Timisoara ou le génocide au Kosovo. Je ne crois donc nullement que le fait d’être sur place rende qui que ce soit plus intelligent. Ce n’est donc pas parce que Paulina Dalmayer est à Kaboul que je lui fais confiance mais parce que cette talentueuse jeune femme n’est pas née de la dernière pluie et qu’elle dispose de contacts privilégiés. Aussi ai-je tendance à croire que la personne qu’elle a rencontrée est réellement l’homme qui a négocié la libération de nos otages. Reste que ni elle ni moi ne pouvons êtres sûres à 100 % qu’elle n’a pas été manipulée. Nous vous livrons donc ce reportage tout en sachant qu’il est affecté d’un coefficient d’incertitude incompressible.

Elisabeth Lévy

J’ai rendez-vous avec Personne. L’artère principale de Taimani, un quartier situé à l’ouest de Kaboul, est lourdement encombrée. Des camionnettes équipées de haut-parleurs avancent lentement dans la direction opposée à la nôtre. Un ami me conduit en moto. Il s’est passé quelque chose mais nous ignorons quoi. Depuis plusieurs jours nous ne captons plus ni RFI ni aucune radio anglo-saxonne à la maison. Des banderoles couvertes d’inscriptions en dari pendent sur les côtés des véhicules.

Personne, avec qui j’ai rendez-vous, est celui qui a risqué sa vie ainsi que celle de sa famille, en négociant la libération des deux otages français, Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, pendant les huit derniers mois de leur détention. Le lieu de notre rencontre est fixé en centre-ville, dans un restaurant connu et apprécié du personnel des ambassades étrangères, des fonctionnaires de l’ONU et plus encore de leurs femmes. Un vague parfum de Sex and the City flotte autour de quelques tables disposées à l’ombre de pommiers : hauts talons, jeans moulants et décolletés. À l’entrée, un commando de gardes du corps exhibe des muscles capables de supporter avec aisance le poids des gilets pare-balles sous le soleil de plomb.

Le restaurant fait office de bureau de presse officieux de quelques instances officielles, dont l’Ambassade de France. Entre deux bouchées d’un gâteau au chocolat « à la française », on peut y apprendre beaucoup, à condition de savoir gagner la confiance de ceux qui détiennent l’information. C’est ici que le chef du protocole du Président afghan m’avait annoncé l’imminente libération des deux journalistes français. Nous étions alors le 22 juin. « Est-ce un scoop ? », avais-je demandé sans prêter trop d’attention à son propos. En octobre dernier, lors de mon précédent séjour en Afghanistan, le même bruit courrait déjà à Kaboul.

Sept mois plus tard, le sort des deux Français préoccupe moins, sinon peu, les esprits. L’approche du ramadan avec les risques d’attentats qu’il sous-entend et le transfert du pouvoir de l’OTAN aux forces afghanes constituent désormais les sujets majeurs de discussions et de spéculations. « Juillet sera très chaud », entend-on par-ci par-là, venant de personnes habituellement très bien informées. L’attaque de l’hôtel Intercontinental par les taliban le 29 juin dernier, figera la communauté des expatriés dans la conviction que la sécurité de la capitale afghane n’est qu’une fiction vaporeuse. Depuis les toits de nos maisons entourées de barbelés, nous observons Kaboul aux allures de Beyrouth du début des années 1980, pour constater, mi-inquiets, mi-rassurés, que la guerre continuera, voire regagnera du terrain. Et avec la guerre, la présence des étrangers en Afghanistan paraît inéluctable, qu’ils soient journalistes, trafiquants, humanitaires ou employés des sociétés de sécurité privées. C’est dans ce climat que tombe la dépêche de la libération de Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière.

Personne parle.

La veille de ma rencontre avec Personne, un coup de téléphone d’un contact à la fois proche du Palais présidentiel et des services de renseignements français me prévient que mon interlocuteur devra rester anonyme. J’ignore jusqu’à sa nationalité. Je ne sais pas s’il est français ou afghan. Tout ce que je sais c’est qu’il est allé récupérer les deux journalistes de France 3 au dernier endroit de leur captivité pour ensuite les remettre aux mains des autorités françaises. « Une fois ton papier publié, je t’en dirai plus sur le parcours de ce gars et, bien évidemment, ça restera entre nous. » Je tiens toutefois à savoir si Personne, que je dois rencontrer, est susceptible de parler avec d’autres journalistes. « T’inquiète. Quelqu’un qui n’existe pas ne peut pas parler. » J’attends donc Personne en compagnie de ce représentant officieux de l’amitié franco-afghane.

Je ne le vois même pas arriver. Il apparaît brusquement à notre table et donne une accolade à mon accompagnateur. « Je vous laisse », dit ce dernier. « Comment aimeriez-vous être présenté aux lecteurs français ? », demandé-je à un homme d’une quarantaine d’années au physique un peu lourd. « Comme la personne qui a été mandatée par le Président Karzai pour mener les pourparlers avec les taliban en vue de la libération des deux otages français. » C’est la seule phrase de notre conversation que j’enregistre pour l’effacer aussitôt à sa demande. « Je parlerai lentement », me dit-il en commandant un jus de pastèque. Il s’exprime en bon anglais. Le silence s’installe, dû à mon incrédulité.

Cet homme que l’on prendrait aisément pour un cadre dans une banque aurait-il partagé les dernières heures sur le sol afghan des deux journalistes français ? « Plusieurs fois, j’ai douté de pouvoir m’en sortir. J’arrive dans un village… Je dois rencontrer le chef des taliban mais au final je me retrouve entouré de 250 hommes armés. Je leur parle des valeurs afghanes d’hospitalité et eux me parlent de leurs combattants tués, de champs détruits, de manque d’eau et de nourriture. Alors, je leur fais des promesses, toutes sortes de promesses… Je leur dis qu’ils auront une route goudronnée, un hôpital et une école. Je ne sais plus quoi dire… Je montre du doigt les jeunes qui se tiennent à la porte de la pièce où nous discutons et parle du fait qu’ils devraient faire autre chose que combattre et mourir. Ils ne veulent rien entendre. Je n’ai plus d’arguments. Je me sauve in extremis, en m’engageant à faire en sorte que cessent les accrochages avec les soldats de l’ISAF présents dans la province. » La longueur des négociations et leur difficulté auraient en très grande partie résulté de l’obstination de l’armée française à opérer dans la région de Tagab. « Combien de fois il m’a fallu intervenir auprès de l’Ambassade de France pour demander que les troupes françaises se calment un peu sur le terrain où nous essayons de faire au mieux notre boulot », me confie l’homme.

À aucun moment toutefois, il ne met en cause la communication, pourtant à l’évidence défaillante, entre les ministères de l’Intérieur et de la Défense d’une part, et l’ambassade de France de l’autre. Or, qui dit « ambassade de France » dit « services secrets français » même si le rôle joué par ces derniers est officieusement « inconnu ». En sirotant son jus de pastèque, l’homme affirme sereinement « avoir aidé d’autres forces que militaires » et précise que « les sources militaires françaises n’étaient pas très fiables ».

Quel a été le moment le plus difficile des négociations ? Sans doute le début de la couverture médiatique de la prise d’otages. « Dès l’instant où les médias français ont commencé à afficher le nombre de jours passés en détention par les deux otages, la pression est devenue insupportable. D’une part, il fallait accélérer les pourparlers et d’autre part ces pourparlers étaient au point mort, les taliban étant convaincus qu’ils détenaient des espions. Des chefs taliban me téléphonaient du Pakistan pour me dire que si les deux otages n’avaient été que des journalistes, ils n’auraient jamais bénéficié d’un tel soutien. Selon eux, si on en parlait sans cesse à la télé, c’est parce qu’ils étaient très importants. De mon point de vue, cette mobilisation était totalement contre-productive. Si je me fais kidnapper, mes enfants n’ont pas besoin d’afficher sur la maison le nombre des jours de mon absence. Ils le connaissent par cœur… ». L’importance présumée des deux otages aurait-elle augmenté le montant de la contrepartie financière exigée par les ravisseurs et tous les intermédiaires ayant une information à vendre ? L’homme nie trop fermement pour qu’on ne le pense pas. Inutile d’insister, il ne lâchera rien sur le coût de l’opération, par ailleurs divulgué officieusement par des « sources proches de l’Ambassade » : 5 millions d’euros pour la libération des otages, auxquels il faut ajouter 2 millions dépensés au cours des négociations.

Personne n’a rien à dire.

Le téléphone de l’homme sonne à deux reprises, me rappelant que le temps nous est compté. Je veux qu’il me raconte la phase ultime de l’opération, telle qu’il l’a vécue après l’avoir organisée. « Tout s’est passé assez vite mais j’ai eu terriblement peur que les huit mois qu’avait duré ma mission soient anéantis par une erreur de dernière minute. Nous sommes allés les chercher à deux voitures, l’une dans laquelle devaient monter les journalistes et l’autre prévue pour emmener leur traducteur. Ils sont venus vers la voiture vêtus de blanc, dans les tenues traditionnelles offertes par les taliban. Ils ne savaient pas si j’étais l’un des ravisseurs. Les taliban ont pris une photo de nous trois, moi au milieu encadré par les deux journalistes. C’était une garantie supplémentaire pour eux. Si la suite des événements ne se passait pas comme prévue, ils disposaient de mon portrait. En clair, j’aurais payé un éventuel changement de programme de ma vie. Ensuite nous sommes montés dans la voiture où j’ai remis aux ex-otages une lettre rédigée en français dans laquelle il était écrit qu’ils n’avaient plus à avoir peur. Mais c’est seulement au moment où j’ai appelé l’Ambassade de France et que je leur ai passé le téléphone qu’ils ont vraiment compris qu’ils étaient désormais libres. Ils étaient très heureux. Ils ont pleuré aussi. Je les ai conduits jusqu’à la base militaire de Warehouse où ils ont été accueillis par les autorités françaises. Puis je suis rentré chez moi. J’ai dormi douze heures. » L’homme termine son jus de pastèque et jette un regard absent sur le jardin désormais plongé dans une semi-obscurité. Difficile de deviner ce qu’il pense de sa mission. Il se peut qu’il n’en pense rien, se contentant de l’avoir accomplie.

Encore une question. « Étiez-vous au courant du propos du Président français imputant aux deux journalistes une imprudence coupable dans l’exercice de leur métier ? ». Il confirme d’un hochement de tête. « Tous les deux méritent une bonne fessée… ». Autre chose à leur dire ? Un message à leur transmettre ? « J’aurai peut-être quelque chose à leur dire en tête à tête, à l’occasion, quand je serai à Paris… Sinon, rien. Je ne suis personne dans cette histoire. » L’homme se lève et disparaît.

Jamais nous ne verrons le reportage de Stéphane Taponier et d’Hervé Ghesquière qui a coûté aux contribuables français sept millions d’euros (sous réserve de la fiabilité des sources proches de l’Ambassade). Jamais non plus, j’en fais le pari, nous ne lirons dans les livres qu’ils publieront sans doute sur leur dix-huit mois de captivité, un remerciement autre que « collectif » à tous ceux qui ont contribué à leur libération. L’abnégation et l’incorruptibilité de l’homme à qui ils doivent la liberté, sinon la vie, ne seront ni récompensées ni même reconnues. C’est comme ça. Certes, Hervé Ghesquière a entièrement raison quand il dit qu’il faut que nous ayons, nous les Occidentaux, « un autre point de vue » sur certains faits ou conflits et qu’il est du devoir des journalistes de le présenter au public. Reste que nous devons quand même nous efforcer d’y parvenir de façon à ne jamais emmerder Personne.

Peu de temps après ce rendez-vous, je revois l’informateur qui m’a présenté Personne dans le restaurant où nous avons pris nos habitudes. « Il y a un souci avec mon texte, lui dis-je. Ma rédaction me demande, ce que j’arrive à comprendre sans problème, des éléments supplémentaires pour appuyer la crédibilité de notre ami… ». L’homme que j’ai en face de moi me regarde, impassible. « Je t’ai dit qu’en t’aidant à le rencontrer, je te faisais un cadeau empoisonné. Mais tu peux dire à tes collègues à Paris que personnellement, j’en ai rien à foutre et plus rien à perdre. S’il le faut, je suis prêt à faire tous les plateaux de télé pour dire que la France a été pour peu de choses dans la libération des deux gars. Il paraît que plusieurs jours après la fin de la mission, l’Ambassadeur n’a même pas remercié officiellement les Afghans pour leur aide. Si c’est vrai, c’est dégueulasse. » Nous nous quittons sur ces mots. Lui, cachant mal son amertume, moi essayant de m’accoutumer à un sentiment nouveau. Le sentiment d’impuissance du journaliste qui ne peut dévoiler le nom d’une source fiable et sincère parce que sa sécurité et sa confiance l’exigent.

Mekhissi-Baala, ça ne nous regarde pas !

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Vendredi soir à Monaco, deux champions français se sont livrés à un extraordinaire match de boxe. Le problème, c’est que Mehdi Baala et Mahiedine Mekhissi -tous deux médaillés olympiques à Pékin- ne sont pas boxeurs mais coureurs de fond. Ils ont échangé coups de poings et coups de tête au terme du 1500 mètres du meeting d’Herculis, sous les yeux de milliers de spectateurs avant d’être séparés par le service d’ordre.

Bilan : pas mort d’homme, pas de quoi fouetter un chat et des excuses immédiates des champions- par ailleurs immédiatement suspendus par la Fédération- qui expliquent tous deux que l’altercation fait suite à un quiproquo survenu dans un contexte d’extrême tension nerveuse. « Je suis quelqu’un d’impulsif. Je me suis approché pour discuter, il a pensé que j’allais le frapper. Il m’a mis un petit coup de tête. J’ai répliqué c’est normal », a expliqué Mekhissi sur RMC. Quant à Baala, il a été on ne peut plus clair : « Je souhaite réitérer mes excuses auprès des organisateurs du meeting, des spectateurs du stade Louis II, des téléspectateurs, de l’ensemble des passionnés d’athlétisme et notamment des jeunes athlètes qui ont pu assister à cette scène inexcusable sur un stade. Je m’excuse également auprès de Mahiedine pour ce malentendu qui a malheureusement dégénéré». On aurait pu en rester là – ou pas.

La question est : fallait-il ou non montrer les images , ou plutôt les remontrer, puisque tous les passionnés d’athlé les avaient déjà vues en direct sur Canal? Le débat est ouvert, et si j’avais été en charge de la rédaction d’une chaine d’info continue, je ne sais pas quelle décision j’aurais prise… Certes, les images sont hors du commun, ce qui plaide pour leur diffusion. D’un autre côté, ces deux athlètes d’exception ne méritent pas de trainer toute leur vie le boulet de ce moment d’égarement. Non décidément, diffuser ou pas, je ne sais pas …

Ce que je sais en revanche, c’est que j’aurais salement tiré les oreilles au chroniqueur sportif d’iTélé, qui a diffusé goulument ce pugilat en boucle pendant 48 heures en les assortissant d’un commentaire monstrueusement hypocrite : « Le genre d’images qu’on ne voudrait plus jamais voir », avant justement de les rediffuser avec le même commentaire quinze minutes plus tard.

Tout le monde se souvient du fabuleux sketch des Inconnus où deux commentateurs sportifs ne cessaient de débiter les pires horreurs sur les athlètes en présence, en concluant chacune de leurs sorties d’un faux-culissime « Ça ne nous regarde pas ». Eh bien, c’est un peu le même genre de sport qu’on a pratiqué tout ce week-end sur iTélé.

Ségolène et ses faux ennemis

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Décidément, Ségolène Royal est bien la meilleure des candidats à la primaire du PS, dans la catégorie « qui ose tout et que c’est à ça qu’on la reconnaît ». Dernière royalitude en date, une tribune dans Le Monde qui consiste pour lessentiel à la reproduction d’une lettre envoyée à elle en 2007 par feu Jean-Marcel Jeanneney. L’ancien ministre du général de Gaulle et heureux père, entre autres, d’un brillant historien, ne tarissait pas d’éloge sur Ségolène, en qui il voyait une réincarnation de l’esprit, sinon du corps du fondateur de la Vème République.

Décédé en 2010, tout juste avant de fêter son centième anniversaire, Jean-Marcel Jeanneney n’est plus là pour confirmer si la cuvée Royal 2011 est encore digne de ces compliments. Là où Ségolène pousse tout de même le bouchon un peu loin, c’est en affirmant que cet admirateur illustre « n’était pas de son bord politique ». Lors de l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marcel Jeanneney avait pris publiquement position en faveur de François Mitterrand. Depuis lors, il n’a jamais soutenu de personnalités politiques qui ne soient pas de gauche. Mais on n’a pas grand chose à perdre en pariant le manque de mémoire des Français en général, et des lecteurs du Monde en particulier.

DSK : le crime était presque parfait

Si Dieu existe, je lui remets l’Oscar du meilleur scénariste du monde. Quel talent ! Le plus audacieux des faiseurs de succès hollywoodiens n’aurait jamais osé inventer les derniers rebondissements de l’affaire DSK. D’ailleurs, dans un film, on aurait trouvé à la fois incroyable et de mauvais goût qu’une telle tragédie s’achevât par un happy end.

En attendant, je me plais à imaginer le héros injustement diffamé savourant l’honneur et la liberté retrouvés comme il a enduré l’opprobre et s’amusant, tel Edmond Dantès concoctant le plan parfait de la vengeance, des visages blêmes de ceux et surtout de celles qui l’avaient enterré vivant – plus confortablement qu’au château d’If mais dans une solitude tout aussi effroyable. Peut-être est-il en train de visionner les prestations de ses camarades socialistes dans les heures qui ont suivi son arrestation, scrutant les visages graves de Martine Aubry et de François Hollande pour détecter, derrière les paroles de solidarité, des miasmes de joie mauvaise.

À vrai dire, en supposant même qu’ils aient éprouvé quelques secondes de satisfaction en apprenant la chute de DSK – ce que rien ne permet d’affirmer – on ne saurait les en blâmer. Enfin pas trop. Si j’avais des rivales et qu’elles fussent embastillées sans que j’aie eu à lever le petit doigt, il n’est pas sûr que je me torturerais avec des questions morales.[access capability= »lire_inedits »]

Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée !

Quant à la victime présumée, elle a changé de tête : j’avoue que la nouvelle Nafissatou, celle qui se fait appeler « Ophelia », fréquente des trafiquants de drogue, paye cinq abonnements de téléphone, perçoit des sommes improbables sur son compte en banque et s’est peut-être montrée assez maligne et cynique pour tirer parti de l’opportunité qui s’offrait, voire pour la provoquer, me paraît plus amusante que la pieuse musulmane illettrée que nous décrivaient les journaux. Et si, par-dessus le marché, elle faisait commerce de ses charmes, il faut lui réserver une place de choix au Panthéon des salopes magnifiques. Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée ! Parce que camoufler un tel démon derrière le personnage de la « victime totale » − femme, noire, pauvre, exilée, exploitée, qui dit mieux ? – c’est fort.

Bien sûr, il est aussi hasardeux aujourd’hui d’affirmer que DSK est innocent qu’il était hier imprudent de le décréter coupable. Mais on peut déjà tirer quelques enseignements du coup de théâtre. Car même en supposant que la scène ait eu lieu telle qu’elle a été rapportée, l’éclairage nouveau jeté sur l’un des personnages lui donne un tout autre sens.

Tout d’abord, reconnaissons-le, nous y avons tous cru. Amis, ennemis, adversaires politiques, citoyens médusés et journalistes, nous étions tous convaincus que l’ex-patron du FMI était coupable. Tous sauf l’épouse, dont l’inébranlable confiance ressemblait fort à de l’aveuglement. Du coup, des informations, rumeurs et supputations qui déferlaient à jet continu, nous n’avons retenu que celles qui confirmaient nos certitudes. Tout accusait DSK : son passé et les fantômes qui en surgissaient, mais aussi la police et la justice américaines – ce n’est pas rien. Nous ferions mieux de nous rappeler qu’il y a parfois de la fumée sans feu.

Deuxième leçon, tout est possible, même l’incroyable. De même que les paranoïaques ont des ennemis, les théories du complot cachent parfois de véritables complots. On n’en est pas là. Reste que l’imagination peut désormais échafauder les hypothèses les plus délirantes : la vengeance d’un mari trompé ou d’une femme, non pas molestée mais délaissée, un coup fomenté par des gauchistes grecs, des services secrets chinois, voire par des banquiers en colère, une peau de banane glissée par une quelconque officine française. Dans la version que je préfère, on apprend que François Hollande était à la manœuvre. Certes, c’est la plus invraisemblable, c’est pour ça qu’elle me plaît.

Les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Au passage, on a le droit de rigoler de la débâcle du journalisme. Il faut croire que, contrairement à la terre, le terrain peut mentir et même sacrément : dans la horde de reporters qui, du Bronx à la Guinée en passant par le Sénégal, s’est lancée à la recherche des secrets de la femme de ménage, pas un n’a été fichu de trouver le moindre détail susceptible d’entacher l’image pieuse forgée pour les besoins d’un récit irénique et allégorique. Il ne s’agissait plus de deux êtres humains, mais de deux archétypes. Or, par définition, les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Plus que tout, cette affaire devrait donc nous conduire à en finir avec la religion de la victime. Elle rappelle qu’on n’est pas victime par essence ni même par naissance mais en fonction de circonstances. Les péronnelles qui ont cru bon de tirer le fil DSK pour prouver que le machisme le plus abject sévissait dans nos contrées ont beau proclamer partout et sans la moindre vergogne qu’elles ont eu raison d’avoir tort, on doit bien admettre que le faible n’est pas toujours la victime du fort, que le pauvre n’a pas toujours raison contre le riche et que l’exclu n’est pas toujours moralement supérieur au maître du monde. La réalité n’est pas un film en noir et blanc destiné à l’éducation des jeunes filles. Heureusement.[/access]

Amy Winehouse, princesse du négatif

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Même les îles ne protègent pas des mauvaises nouvelles. On a beau se mettre à l’abri d’internet et se trouver dans une vallée où les portables passent de manière aléatoire, deux sms simultanés, puis trois, quatre, cinq, six nous ont annoncé l’événement : Amy Winehouse venait de mourir, au cœur de l’été, à vingt sept ans, dans son appartement londonien. Ceux qui nous ont prévenus nous connaissent bien. La mort d’Amy Winehouse nous est ce que la chute de Constantinople était à la princesse Bibesco : un deuil personnel.

Trajectoire météorique

Depuis 2006, elle était notre paysage sonore favori et elle revenait en boucle quand nous écrivions ou buvions, ce qui revient souvent au même puisqu’il s’agit dans les deux cas de s’absenter momentanément des assignations constantes et des petites tyrannies sociales.
Amy Winehouse était une princesse juive et prolote de Southgate, fille d’un chauffeur de taxi qui aimait le jazz. Elle nous avait définitivement bouleversés dès que l’on avait entendu Rehab, le morceau phare de son deuxième album, Back To Black. Il faudrait se souvenir des circonstances exactes de la première écoute parce que ce fut, au bout du compte, aussi important que la première fois avec une fille ou la première lecture de Proust. Le même genre de révolution copernicienne du cœur, la même blessure heureuse dont on espère qu’elle ne cicatrisera jamais.
Il est vrai que nous ne sommes pas une référence en matière de musique. On a toujours eu l’impression que tout s’était arrêté avec la mort d’Otis Redding en 1967. Depuis, on a énormément de mal à supporter le rap des pauvres et la techno des riches sans compter les chanteurs trentenaires revenant tous les cinq ans avec des filets de voix et des textes identiques pour pleurnicher sur des problèmes personnels qui ne se posent que dans les quartiers parisiens où Europe-Ecologie-Les-Verts fait des pointes à 25 %.
Amy, elle, par sa gouaille glamour, brutale et évidente, profondément sexuelle dans une époque qui n’aime plus ça, renouait avec la tradition des girls groups des années 1960, avec le groove du son de la Tamla-Motown. Elle le faisait jusque dans son look hyperbolique, sa choucroute démesurée, ses jupes à jupons et ses pantalons corsaires qu’aurait pu porter Brigitte Bardot dans Le Mépris ou Et dieu créa la femme, deux titres qui iraient bien, d’ailleurs, pour sous-titrer une biographie de notre grande brûlée à la trajectoire météorique.

Diva rimbaldienne

Mais la limiter à un simple revival sixties serait une belle erreur. Si vous voulez des clones de cette époque-là, allez voir du côté des autres filles qui ont tenté de prendre le relais quand Amy Winehouse s’est retrouvée dévastée par les substances : les Pipettes sont une caricature pure est simple quant à Duffy, la jolie galloise blonde, il y a pour le coup quelque chose d’aseptisé et de muséal, même dans ses meilleurs morceaux, qui est bien loin du soleil noir gorgé d’antimatière vous absorbant comme un vaisseau spatial en perdition dès qu’Amy commence à chanter. Ce soleil noir qui s’appelle, entre autre, la soul.
C’est qu’Amy Winehouse n’était pas seulement une chanteuse, c’était une diva rimbaldienne qui va laisser derrière elle une œuvre aussi mince qu’essentielle après avoir pratiqué un dérèglement méthodique de tous les sens. On aurait dû se douter, dès Rehab, de la suite des opérations, c’est-à-dire des concerts annulés (le dernier en date il y a quelques semaines à Belgrade), des amours tumultueuses, des addictions destructrices et des gardes à vue sur fond de harcèlement méthodique des paparazzi qui l’ont photographiée comme on bombarde un pays rebelle au nouvel ordre mondial : en utilisant des tapis de bombes pour détruire des infrastructures déjà tellement fragiles. Oui, il suffisait d’écouter les paroles de Rehab pour comprendre : « They tried to make me go to rehab and I said : no, no, no » (Ils ont essayé de m’envoyer en cure mais j’ai dit : « non, non, non »).

Amy Winehouse allait être la chanteuse de la défonce et du beau travail du négatif. On aurait pu penser, avec Hegel, que ce dernier point était plutôt du ressort des philosophes. Mais les philosophes ne nient plus rien aujourd’hui, ils sont au contraire là pour relayer un message d’acceptation généralisée de ce qui est. Ce n’est pas non, c’est oui, tout le temps. Oui au marché, oui à l’Europe, à l’Euro, à la rigueur, aux diktats des agences de notation.

En France, de toute façon, plus personne ne dit non à personne depuis De Gaulle. Il faut se souvenir que la grande année du punk, et il y avait de l’icône punk chez Amy Winehouse, fut la même que celle de l’émergence médiatique des nouveaux philosophes. C’était en 1977. A Apostrophes les nouveaux philosophes condamnaient toute remise en question de la société au nom du risque totalitaire. Quand la philosophie démissionne à ce point là, il ne faut pas s’étonner que ce soit Johnny Rotten ou The Clash qui fassent office de grands négateurs et proclament que c’est No Future et Anarchy in the UK. C’est aussi cet héritage là, cette croix trop lourde qu’a portée Amy Winehouse, esquintée en plus par cette fragilité inquiète propre aux enfants nés après deux chocs pétroliers. Cette même fragilité qui la faisait reprendre a capella et titubante, son verre de vodka orange à la main, à la fin d’un concert au Zénith en décembre 2007, Will you still love me tomorrow un vieux standard des Shirelles qu’elle revisitait avec une force qui vous mettait les larmes aux yeux, dans une salle pourtant trop grande pour une chanteuse de club comme elle.

Parce que, selon le mot de Georges Bataille, Amy, avec son nom prédestiné, (littéralement Winehouse, c’est le caviste), c’était « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Avec son corps amaigri par l’anorexie, ravagé par la cocaïne, l’héroïne, le crack, la kétamine et bien sûr l’alcool, elle racontait l’ambiguïté d’un parcours proprement dionysiaque, c’est à dire profondément double, qui crée en se détruisant dans la provocation constante.
Et, comme dans les cérémonies antiques consacrées au dieu deux fois né, ce qu’Amy Winehouse a rencontré au fond de la coupe sacrée vidée de son vin, ce sont deux yeux grands ouverts peints tout au fond, deux yeux dont le buveur ne sait plus si ce sont les siens ou ceux de la divinité qui le regarde.

Amy Winehouse est morte, un mythe est né et nous avons brûlé une sainte.

Coup de panique identitaire

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Anders Behring Breivik

Anders Behring Breivik est fou. La cause est entendue. Seul un fou peut tuer une centaine de personnes froidement, se faire photographier sur Facebook dans les tenues les plus extravagantes et exposer sur 1500 pages une vision du monde où le paranoïaque et le psychotique le disputent à l’obsidional. Mais alors c’est un fou tel que le définissait Chesterton : « Celui qui a tout perdu, sauf la raison. ». Car tout cela a été minutieusement pensé et organisé. De la ferme achetée pour masquer l’engrais qui servira à fabriquer la bombe jusqu’aux séances de musculation en passant par la vente de la Breitling, tout a été programmé pour le jour J de ce « loup solitaire » qui est allé puiser son modus operandi du côté des milices survivalistes américaines dont l’idole, Timothy Mc Veigh tua, le 19 avril 1995, 168 personnes à Oklahoma City dans l’explosion de sa camionnette au pied d’un immeuble fédéral incarnant l’Etat qui, c’est bien connu, est responsable de tous les maux.

Panique morale

Anders Behring Breivik a remarquablement choisi ses cibles : le quartier d’Oslo où se concentrent les principaux ministères et cette île d’Utoya où chaque année depuis 1950 se tient l’université d’été des jeunes travaillistes, c’est-à-dire peu ou prou ceux qui sont appelés à former la relève du parti de gauche actuellement au pouvoir. Il aurait voulu éliminer méthodiquement toute une génération de futurs cadres ou dirigeants dont les orientations ne lui convenaient pas, il ne s’y serait pas pris autrement.

De fait, Anders Behring Breivik est bien de son époque et, comme le remarquait déjà Baltasar Gracian dans l’Espagne du Siècle d’Or, « Les hommes, hélas, ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». Quel est donc le temps d’Anders Behring Breivik ? Le nôtre. Celui de la panique morale, et au bout du compte identitaire, telle que l’ont remarquablement définie Gaël Brustier et Jean Philippe Huelin dans Voyage au bout de la droite : « Une réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles, souvent minoritaires, jugées déviantes ou dangereuses pour la société ».

Ces paniques, toute une série de partis, avec des fortunes diverses, s’en est emparé sans vergogne depuis une trentaine d’années partout en Europe, depuis que la crise interminable du capitalisme n’a cessé de plomber les économies occidentales avec le chômage de masse, le creusement délirant des inégalités et l’absence totale de perspectives pour la jeunesse. Or, si on peut moquer l’« indignation » candide de cette dernière et critiquer son absence de colonne vertébrale idéologique, on ne peut pas pour autant cette révolte infiniment moins mortifère que ce qui vient d’avoir lieu à Oslo. En fait, cette crise a pratiquement l’âge de Anders Behring Breivik. C’est très long. On m’objectera que la Norvège avec son pétrole, son PIB à 64 000 euros par tête de pipe et son fonds souverain, le plus élevé du monde, qui se monte à 400 milliards, n’est pas franchement frappée par ce dérèglement systémique.

La peur de la peur

Et alors ? On sait très bien que l’on craint davantage ce qu’on ne connaît pas. Ainsi, il y a pire que la peur : c’est la peur de la peur. Sinon, comment expliquerait-on que les scores du FN en France atteignent des sommets dans des villages alsaciens qui n’ont jamais vu l’ombre d’un Turc mais où la rumeur dit qu’à Strasbourg le drapeau vert de l’Islam flotte déjà sur la cathédrale.

C’est ce que croyait également Anders Behring Breivik, persuadé qu’Oslo en 2011, c’était Poitiers en 732. Il passait beaucoup de temps sur Internet qui est devenu la piste de jeu préférée d’une certaine parole « libérée », celle qui explique que tous nos maux ne viennent pas des dysfonctionnements de plus en plus flagrants du marché mais de l’islamisation rampante de nos sociétés. Sur fond d’auto-intoxication constante, des responsables politiques aussi pondérés qu’Angela Merkel annoncent en se couvrant la tête de cendres, l’échec du multiculturalisme. On a aussi vu cette idée relayée, au plus haut niveau de l’Etat, en France. Le problème, c’est que la France et la Norvège ne sont pas des sociétés multiculturelles. Ces craintes-là servent, comme on dit au poker, à amuser le tapis en se chauffant à blanc dans l’attente que l’économie et l’intégration repartent.

Le problème, c’est qu’Andreas Behring Breivik a perpétré son carnage explicitement au nom d’une lutte contre « le multiculturalisme pourri » et « l’islamisation de l’Europe ». Pour avoir paniqué, il a paniqué.

Est-ce à dire que toute personne critiquant le multiculturalisme et l’immigration se verra désormais opposer la figure de celui qui se qualifie lui-même fièrement de « monstre ». Faire un tel raccourci serait évidemment absurde et intellectuellement malhonnête , comme il est absurde et outrancier d’instrumentaliser le moindre fait-divers dans le 9-3 impliquant des noms africains ou maghrébins et de le transformer en prodromes de l’invasion islamique sans voir que la carte de la misère sociale a tendance à se confondre avec la carte des minorités ethniques.
D’ailleurs, hormis quelques agités du bocal identitaire, les partis qui relaient, incarnent et suscitent cette angoisse y croient-ils vraiment eux-mêmes ?

Le Parti du Progrès, mouvement d’extrême droite norvégienne dont Andreas Behring Breivik fut longtemps adhérent, a radicalement changé de ligne politique. Au fil des ans, il est passé d’un libéralisme conservateur à une défense acharnée d’un Etat Providence qui serait réservé aux Norvégiens de souche. Bien évidemment, toute coïncidence avec l’évolution du FN, passé avec armes et bagages du reaganisme à l’ouvriérisme social, ne serait pas fortuite.

Andreas Behring Breivik, qui a là aussi fait preuve de l’intelligence propre aux grands psychopathes, s’est rendu aux premières sommations. Il y aura donc un procès. On y rappellera sans doute, pour qu’il n’y ait pas eu près de cent morts pour rien, que selon le mot de Milton Friedman, « les idées ont des conséquences ».

Voyage au bout de la droite

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Anders Breivik plus fort que Ben Laden ?

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Par la voix de son ineffable président Mouloud Aounit, le MRAP a dénoncé la responsabilité du Front National, et dans une moindre mesure du collectif de députés UMP de la Droite Populaire, dans l’abominable tuerie norvégienne. Le refrain est connu : il y aurait des idées qui puent, les mêmes que celles qui tuent.

D’après l’association antiraciste, certaines positions politiques « nauséabondes », « populistes », voire- horresco referens- réacs fourniraient le carburant idéologique des tueurs xénophobes ordinaires. Étayant cette thèse psychologisante, lemonde.fr se fend même d’un panorama de la « fachosphère » montrant l’indignation et la colère des islamophobes furieux d’être comparés à un assassin de sang froid.

On les comprend. L’émotion collective consécutive au massacre d’Utoya rappelle la vague d’islamoscepticisme apparue après les attentats du 11 septembre 2001. Une époque pas si lointaine où notre brave Mouloud Aounit, jamais en retard d’un combat, dénonçait les amalgames hâtifs entre islam, islamisme et terrorisme. Après tout, certains barbus intolérants, hélas de plus en plus rares, maudissent leurs ennemis « impies » en secret, sans jamais sombrer dans le jihadisme armé.

Si Al-Qaida n’a pas réussi à entièrement discréditer l’islam aux yeux de l’opinion publique, le tueur dément d’Oslo, lui, a déclenché une vague de défiance sans précédent contre l’extrême droite xénophobe à ferment islamophobe.

Dans le club très fermé des épouvantails médiatiques, là où Richard Durn n’avait pu disqualifier les Verts, Anders Breivik bat aujourd’hui Ben Laden à plates coutures. A qui le tour ?

Un colloque new-look

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Marine et Jean-Marie Le Pen

Quelques badauds, des familles venues avec leurs enfants, des jeunes en nombre, style bobo ou, plus inattendu, des éphèbes en habits moulants : malgré la présence de militants au style « crâne rasé », on avait du mal à reconnaître le traditionnel public du Front national dans ce melting-pot de looks. Ce petit monde hétéroclite s’est pourtant retrouvé un jeudi après-midi de juin pour écouter les proches de Marine Le Pen plancher sur « La République et les zones de non-droit ». Organisé par le Club Idées Nation du frontiste Louis Aliot, ce premier colloque devait valider la nouvelle identité politique « mariniste » du Front national.

Guest-star annoncée, Gilbert Collard est accueilli par une foule de journalistes qui le photographient frénétiquement aux côtés de la présidente du Front. L’ex-pasquaïen déclare solennellement, en tant que « mariniste », que la présidente n’est « ni raciste, ni antisémite, ni xénophobe ». Fort disert, l’avocat use de sa faconde toute marseillaise pour renverser la classique et « perverse » rhétorique anti-lepéniste : les stigmatisés, c’est nous ![access capability= »lire_inedits »]

Après cette vive introduction du ténor du barreau, les discussions oscillent entre une analyse technique et plutôt soporifique des questions sécuritaires et une suite ininterrompue de déclarations de bonnes intentions. Autant dire que, jusqu’au discours de clôture de Marine Le Pen, le colloque a plus d’intérêt par sa forme que par son contenu assez attendu. Tout au long de la première table ronde, le message martelé est on ne peut plus simple : la sécurité est le premier des droits mais aussi la première des injustices car les habitants des banlieues sont les premières victimes de la faillite de l’État. Après les interventions de syndicalistes policiers, le témoignage poignant d’une mère de famille d’origine algérienne qui a perdu son fils Adrien dans un crime commis de sang-froid bouleverse l’assistance. Suivent de longs développements autour des travaux du criminologue Xavier Raufer, ancien du mouvement Occident.
On évoque 700 zones de non-droit dans lesquelles la police ne pénètre (presque) plus, des remises de peine fantaisistes sapant le travail des forces de l’ordre, une infinité d’États dans l’État qui font de la nation France un doux souvenir à ressasser. À force de vouloir convaincre, l’affliction indignée des intervenants n’est pas sans rappeler l’énergie déployée par le candidat Sarkozy en 2007, ce « Mister Kärcher » qui douche aujourd’hui les espoirs de son électorat populaire.

Contestataire, mais pas hors-jeu

Surprise : contrairement à Nicolas Sarkozy, dénoncé pour avoir labouré les terres de l’extrême droite en ethnicisant les crimes et délits dans son désormais célèbre « discours de Grenoble », la flopée d’experts et de témoins ne fait aucun lien entre insécurité et immigration. Seules de brèves allusions au rapport malaisé entre islam et égalité des sexes nourrissent les applaudissements d’un public paradoxalement uni dans sa diversité.

Le déroulement de la journée confirme que Marine Le Pen est sérieuse dans sa volonté de normalisation politique relative du Front. Relative, car si elle entend clairement exercer le pouvoir, elle doit veiller à ne pas dissoudre son capital contestataire. Pousser le bouchon normalisateur trop loin, c’est prendre le risque d’être assimilée aux partis de gouvernement, à cet « établissement », que le Front vitupère depuis quarante ans ! Pour conjurer le sort et couper court aux rumeurs d’alliance avec la droite, les cadres frontistes conspuent donc avec détermination l’« UMPS » − efficace appellation qui n’a pas été inventée par le FN, mais que celui-ci utilise intelligemment.

Contestataire, mais pas hors-jeu. Pour réaliser cette subtile alchimie entre intégration politicienne et opposition au « système », Marine Le Pen a fait de la République l’unique rempart à l’effondrement de la France. On la comprend : quoi de plus révolutionnaire et immémorial que l’idée républicaine ? Dans un parti qui cultivait jadis de sérieux penchants régionalistes antijacobins – voire, chez certains, la vielle détestation de la « Gueuse » −, la référence aux valeurs de la République fait penser à cette phrase de Cioran : « Une religion est finie quand seuls ses adversaires s’efforcent d’en préserver l’intégrité. » Que la présidente du FN ait choisi d’investir un terrain largement déserté par la gauche (différentialiste) comme par la droite (libérale) est peut-être un signe de l’état de délabrement de l’idéal républicain.

Contre la gestion communautaire des banlieues, Marine clame urbi et orbi qu’elle va « faire hurler les élus de gauche » par ses propositions. Et quand elle propose, non sans malice, de supprimer les ZEP et d’imposer la méthode syllabique pour mettre sur un pied d’égalité « Français d’origine française » et « Français d’origine étrangère » dans l’apprentissage de la lecture ou qu’elle offre aux parents un « cours républicain et citoyen de langue française » afin de rétablir l’égalité territoriale « parce qu’on est peut-être en train de tuer des petits Mozart tous les jours dans ces quartiers », on a l’impression d’entendre un élu socialiste des années 1970 passé au chevènementisme au début de la décennie 2000.

Marine Le Pen, héritière et passeuse

On peut donc se demander comment le FN a remplacé sa conception charnelle de la nation par l’idéal égalitaire d’un parlementarisme à la Jaurès. Couramment véhiculé par Marine et ses proches, le mythe de la transmutation républicaine quasi miraculeuse du Front national s’oppose à la thèse du simple maquillage rhétorique défendue par Caroline Fourest et la plupart des républicains désarçonnés par le verbe mariniste.

Sans jouer les Normands, convenons que chacune de ces deux interprétations contient une part de vérité. Elles alimentent néanmoins un débat sans fin et, à bien y réfléchir, sans grand intérêt sur la part de sincérité et/ou d’hérédité de la fille de Jean-Marie Le Pen.

Comprendre le virage stratégique du Front national ne va pas de soi. Compte tenu des circonstances idéologiques et historiques, Marine se veut à la fois héritière et passeuse. La présidente du FN passe ainsi, avec une grande habileté, d’un ethno-biologisme plus ou moins assumé à un républicanisme de fermeture allégé des outrances verbales de son père. À bien y regarder, jusque dans leurs plus petits détails républicains, tous les discours marinistes fleurent bon le nationalisme hexagonal d’un Barrès, l’affrontement avec l’Allemagne en moins. D’où la disparition des remugles xénophobes du vieux Front, remisés dans les poubelles de l’Histoire au profit de l’appel à la culture majoritaire d’une France traditionnelle, désormais menacée par l’immigration de peuplement, ce célèbre ennemi de l’intérieur. Or, la plasticité du logiciel républicain permet de recycler les antiennes éculées en slogans strictement assimilationnistes.

Du rejet de l’immigration à la défense de l’assimilation

Dans les faits, n’ayant presque rien changé à l’organigramme du parti, Marine et ses conseillers se sont inspirés des stratégies métapolitiques mises en place au sein même du Front par les transfuges de la Nouvelle droite des années 1980. Leur but : entrer dans l’arène politique par la conquête de l’hégémonie culturelle en épousant les formes de l’idéologie dominante tout en les subvertissant à leur guise. Dans les coulisses du meeting, les militants les plus radicaux pestent ainsi contre les « Français de papier » musulmans qui ne se fondent pas dans le creuset culturel national.
Sans renier vraiment son anti-immigrationnisme fondateur, le Front agit encore une fois par retournement : ce n’est plus à la France d’expulser des charters entiers de fils d’immigrés mais à ces derniers de s’assimiler au corps français traditionnel, pour peu que la patrie s’en donne les moyens. C’est dans cette conditionnalité républicaine que résident l’originalité et la force du marinisme : tout le monde peut devenir français à condition de le vouloir. S’élevant contre les « politiques de discrimination », elle oppose fermement l’unité nationale républicaine au foisonnement des « revendications citoyennes » dont droite et gauche confondues se font l’écho. De ce fait, contrairement à ce qu’en disent ses exégètes, Marine Le Pen est peut-être en train de parachever le processus qui aura fait passer le nationalisme républicain de gauche à droite. Les moyens idéologiques changent, la fin nationale demeure.

Dans ce contexte, la participation d’une féministe au colloque pouvait surprendre. Mais Béatrice Baudry Fischer n’est pas une féministe comme les autres. Allemande, cette ancienne Verte aux cheveux rouges, militante formée à l’avant-garde des luttes de gauche depuis les années 1970, atteste de la mue partielle du FN. À la tribune, face à un public traditionnellement familialiste, Baudry Fischer tente un brin d’humour au sujet de l’affaire DSK. La reprise souriante du titre du Canard enchaîné (« Érection piège à cons ! ») laisse la salle de marbre. C’était néanmoins bien essayé : nouant une alliance improbable entre Poujade et les Chiennes de garde, Mme Baudry-Fisher exprime ainsi son double rejet du parlementarisme et du machisme en politique. Las, les applaudissements seront pour une autre fois. La féministe écolo-mariniste s’en prend alors à la bi-nationalité qui favoriserait l’extension de l’islamisme et mettrait en danger les valeurs républicaines d’égalité des sexes. La sémillante quinquagénaire souhaite simplement « libérer les quartiers des intégristes religieux ». « La Française est un Français comme les autres » : résumé par Marine dans une formule qui fait mouche, le propos de la féministe revient dans le giron des droits républicains. La boucle est bouclée: la République est bien devenue le centre du dispositif électoral du FN.

Après plusieurs heures de débat, l’allocution de Marine touche à sa fin lorsque l’attention des spectateurs s’émousse : l’arrivée tardive de Jean-Marie Le Pen provoque une cascade d’émotion dans la foule. Elle ravit jusqu’aux nouveaux militants qui agitent leurs boucles rebelles dans un tonnerre d’applaudissements. En cette période d’interrègne, le Front national n’a pas encore remisé le Vieux au vestiaire.[/access]

Oslo, tuerie au paradis

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Visage du tueur d'Oslo incrusté dans le drapeau norvégien

Le massacre d’Oslo nous laisse stupéfaits. Jusqu’à ces derniers jours, la Norvège était une seconde Suisse qui décernait paisiblement les prix Nobel de la paix. Dans pareil havre de paix, difficile d’imaginer qu’un homme soit capable de traquer et d’abattre froidement des dizaines des jeunes dans une horrible partie de chasse de presque deux heures. Or, si appuyer sur la détente est le fait d’un individu isolé, à la psychologie et au parcours singuliers, le choix de telle ou telle cible exprime un malaise collectif.

Ainsi, Anders Behring Breivik a mis sa folie au service d’une cause populaire en Norvège : la peur de l’immigration qui entraîne un sentiment d’insécurité identitaire. A première vue, on peut s’étonner que ces questions touchent une terre de plein emploi aussi prospère que la Norvège. Certes, l’économie norvégienne a connu un faible niveau de croissance depuis 2009, mais le pays affiche un taux de chômage inférieur à 4% et un excédent commercial annuel oscillant entre deux et trois milliards d’euros. Serions-nous donc face à un « paradoxe norvégien » : un rejet de l’immigration sans crise économique en arrière-plan ?

Quatre semaines avant l’abominable tuerie, le quotidien norvégien Aftenposten publiait les résultats d’une enquête menée par l’Agence nationale de l’immigration. Ils étaient sans appel : plus de la moitié des personnes interrogées (53.7%) ne voulaient plus d’immigrés tandis que 80% des sondés souhaitaient l’obtention de la nationalité norvégienne à la maîtrise de la langue nationale. Dans le même temps, 48% exprimaient leur doute quant à l’efficacité de la politique d’intégration, estimant que ses résultats n’étaient pas satisfaisants. Selon les chiffres officiels de l’État norvégien, les immigrés formeraient 10% de la population (500 000 sur cinq millions de personnes), pour la plupart venus de Pologne ou d’autres pays de l’Union Européenne, et massivement attirés par la perspective de trouver facilement un emploi bien payé.

Dans la capitale Oslo, les immigrés constituent 27% de la population. Parmi eux, les migrants venus d’Afrique et d’Asie y sont surreprésentés (rassemblant 40% des immigrés de la capitale contre moins de 20% de la population immigrée à l’échelle du pays), principalement en raison de la générosité norvégienne en matière de droit d’asile. Avec 10 000 demandeurs en transit en 2010 (ils étaient 17 000 en 2009), la Norvège est en effet le pays au monde qui connaît le plus haut taux de demandeurs d’asile par habitant.

Seul problème, mais de taille : les Norvégiens « de souche » ne partagent pas la philanthropie de leur gouvernement, chose qui, en démocratie, ne va pas sans effets pervers. En toute logique, les inquiétudes des Norvégiens se traduisent par l’émergence d’un mouvement politique qui entend restreindre de l’immigration. Le Parti du Progrès, deuxième force politique du pays (qui a rassemblé 23% des suffrages aux législatives de 2009), a ainsi fait campagne en promouvant la double peine, c’est-à-dire l’expulsion des criminels étrangers dès la fin de leur séjour en prison, arguant que la majorité des détenus ne sont pas norvégiens. Face au succès du parti du Progrès, la gauche au pouvoir depuis plusieurs années a commencé à durcir sa politique migratoire mais, comme le démontre le sondage publié par Aftenposten, n’arrive toujours pas à convaincre une majorité de Norvégiens.

Au-delà son caractère exceptionnellement dramatique, cette tragédie nous pousse à nous interroger sur l’extraordinaire défi culturel, voire anthropologique -plus encore qu’économique- que nous pose la mondialisation. Dans notre monde globalisé, chacun devrait se demander comment l’individu peut encore s’articuler avec le collectif pour faire société.

Avec madame Joly, osons le remplacement

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Les instances diligentes du Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (MVAB) s’indignent des indignations manifestées par la classe politique française à la suite de la juste proposition de madame Joly de remplacer le défilé militaire du 14 juillet par un trekking urbain qui réunirait les « enfants des écoles », les étudiants excités par le gisement d’emploi offerts par la libéralisation du commerce de cannabis ainsi que des seniors à pied sur leurs vélibs. Une population simplement heureuse du bonheur d’être ensemble.

La classe politique de ce pays s’est refusée à remplacer une tradition réactionnaire par une déambulation citoyenne de bébés sympas promenés dans un souci d’égalité aux côtés de grabataires enjoués.

Avec madame Joly, notre camarade, nous demandons la quille, oui, la quille d’un vieux monde arque-bouté sur des traditions archéo-républicaines.

Remplaçons les traditions d’un autre âge par un autre âge des traditions.

Remplaçons la Fête nationale par une Fête des Voisins destinée à célébrer la proximité du lointain. Départ chez nos frères gazaouis, parcours sympa dans les quartiers, arrivée aux riads de Marrakech.

Remplaçons La Marseillaise par un mixe de David Guetta interprété au biniou par l’Orchestre National de Barbès.

Remplaçons l’examen du Bac par une balade en bateau qui se fera, pour l’ensemble de la classe d’âge sans exceptions, sur un bac à lauréats.

Remplaçons Noël, discriminatoire pour les non–Chrétiens.

Remplaçons la France, discriminatoire pour les non-Français.

Remplaçons la circoncision de l’enfant israélite ou assimilé par le don citoyen d’un préservatif bio-dégradable en forme d’éolienne afin de sécuriser son premier rapport avec lui-même, voire – à défaut – avec un ou une partenaire.

Remplaçons le Jeu des Sept Familles par le jeu de Kahn et de Banon. « Dans la famille Banon, je demande la mère. Ensuite, donnez-moi la fille. ».

Rencontre avec Personne

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J’ai souvent entendu dire que la règle absolue, pour un rédacteur en chef, était de faire confiance à « ses » journalistes sur le terrain. C’est ainsi que la presse mondiale a publié d’émouvants reportages sur le massacre de Timisoara ou le génocide au Kosovo. Je ne crois donc nullement que le fait d’être sur place rende qui que ce soit plus intelligent. Ce n’est donc pas parce que Paulina Dalmayer est à Kaboul que je lui fais confiance mais parce que cette talentueuse jeune femme n’est pas née de la dernière pluie et qu’elle dispose de contacts privilégiés. Aussi ai-je tendance à croire que la personne qu’elle a rencontrée est réellement l’homme qui a négocié la libération de nos otages. Reste que ni elle ni moi ne pouvons êtres sûres à 100 % qu’elle n’a pas été manipulée. Nous vous livrons donc ce reportage tout en sachant qu’il est affecté d’un coefficient d’incertitude incompressible.

Elisabeth Lévy

J’ai rendez-vous avec Personne. L’artère principale de Taimani, un quartier situé à l’ouest de Kaboul, est lourdement encombrée. Des camionnettes équipées de haut-parleurs avancent lentement dans la direction opposée à la nôtre. Un ami me conduit en moto. Il s’est passé quelque chose mais nous ignorons quoi. Depuis plusieurs jours nous ne captons plus ni RFI ni aucune radio anglo-saxonne à la maison. Des banderoles couvertes d’inscriptions en dari pendent sur les côtés des véhicules.

Personne, avec qui j’ai rendez-vous, est celui qui a risqué sa vie ainsi que celle de sa famille, en négociant la libération des deux otages français, Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, pendant les huit derniers mois de leur détention. Le lieu de notre rencontre est fixé en centre-ville, dans un restaurant connu et apprécié du personnel des ambassades étrangères, des fonctionnaires de l’ONU et plus encore de leurs femmes. Un vague parfum de Sex and the City flotte autour de quelques tables disposées à l’ombre de pommiers : hauts talons, jeans moulants et décolletés. À l’entrée, un commando de gardes du corps exhibe des muscles capables de supporter avec aisance le poids des gilets pare-balles sous le soleil de plomb.

Le restaurant fait office de bureau de presse officieux de quelques instances officielles, dont l’Ambassade de France. Entre deux bouchées d’un gâteau au chocolat « à la française », on peut y apprendre beaucoup, à condition de savoir gagner la confiance de ceux qui détiennent l’information. C’est ici que le chef du protocole du Président afghan m’avait annoncé l’imminente libération des deux journalistes français. Nous étions alors le 22 juin. « Est-ce un scoop ? », avais-je demandé sans prêter trop d’attention à son propos. En octobre dernier, lors de mon précédent séjour en Afghanistan, le même bruit courrait déjà à Kaboul.

Sept mois plus tard, le sort des deux Français préoccupe moins, sinon peu, les esprits. L’approche du ramadan avec les risques d’attentats qu’il sous-entend et le transfert du pouvoir de l’OTAN aux forces afghanes constituent désormais les sujets majeurs de discussions et de spéculations. « Juillet sera très chaud », entend-on par-ci par-là, venant de personnes habituellement très bien informées. L’attaque de l’hôtel Intercontinental par les taliban le 29 juin dernier, figera la communauté des expatriés dans la conviction que la sécurité de la capitale afghane n’est qu’une fiction vaporeuse. Depuis les toits de nos maisons entourées de barbelés, nous observons Kaboul aux allures de Beyrouth du début des années 1980, pour constater, mi-inquiets, mi-rassurés, que la guerre continuera, voire regagnera du terrain. Et avec la guerre, la présence des étrangers en Afghanistan paraît inéluctable, qu’ils soient journalistes, trafiquants, humanitaires ou employés des sociétés de sécurité privées. C’est dans ce climat que tombe la dépêche de la libération de Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière.

Personne parle.

La veille de ma rencontre avec Personne, un coup de téléphone d’un contact à la fois proche du Palais présidentiel et des services de renseignements français me prévient que mon interlocuteur devra rester anonyme. J’ignore jusqu’à sa nationalité. Je ne sais pas s’il est français ou afghan. Tout ce que je sais c’est qu’il est allé récupérer les deux journalistes de France 3 au dernier endroit de leur captivité pour ensuite les remettre aux mains des autorités françaises. « Une fois ton papier publié, je t’en dirai plus sur le parcours de ce gars et, bien évidemment, ça restera entre nous. » Je tiens toutefois à savoir si Personne, que je dois rencontrer, est susceptible de parler avec d’autres journalistes. « T’inquiète. Quelqu’un qui n’existe pas ne peut pas parler. » J’attends donc Personne en compagnie de ce représentant officieux de l’amitié franco-afghane.

Je ne le vois même pas arriver. Il apparaît brusquement à notre table et donne une accolade à mon accompagnateur. « Je vous laisse », dit ce dernier. « Comment aimeriez-vous être présenté aux lecteurs français ? », demandé-je à un homme d’une quarantaine d’années au physique un peu lourd. « Comme la personne qui a été mandatée par le Président Karzai pour mener les pourparlers avec les taliban en vue de la libération des deux otages français. » C’est la seule phrase de notre conversation que j’enregistre pour l’effacer aussitôt à sa demande. « Je parlerai lentement », me dit-il en commandant un jus de pastèque. Il s’exprime en bon anglais. Le silence s’installe, dû à mon incrédulité.

Cet homme que l’on prendrait aisément pour un cadre dans une banque aurait-il partagé les dernières heures sur le sol afghan des deux journalistes français ? « Plusieurs fois, j’ai douté de pouvoir m’en sortir. J’arrive dans un village… Je dois rencontrer le chef des taliban mais au final je me retrouve entouré de 250 hommes armés. Je leur parle des valeurs afghanes d’hospitalité et eux me parlent de leurs combattants tués, de champs détruits, de manque d’eau et de nourriture. Alors, je leur fais des promesses, toutes sortes de promesses… Je leur dis qu’ils auront une route goudronnée, un hôpital et une école. Je ne sais plus quoi dire… Je montre du doigt les jeunes qui se tiennent à la porte de la pièce où nous discutons et parle du fait qu’ils devraient faire autre chose que combattre et mourir. Ils ne veulent rien entendre. Je n’ai plus d’arguments. Je me sauve in extremis, en m’engageant à faire en sorte que cessent les accrochages avec les soldats de l’ISAF présents dans la province. » La longueur des négociations et leur difficulté auraient en très grande partie résulté de l’obstination de l’armée française à opérer dans la région de Tagab. « Combien de fois il m’a fallu intervenir auprès de l’Ambassade de France pour demander que les troupes françaises se calment un peu sur le terrain où nous essayons de faire au mieux notre boulot », me confie l’homme.

À aucun moment toutefois, il ne met en cause la communication, pourtant à l’évidence défaillante, entre les ministères de l’Intérieur et de la Défense d’une part, et l’ambassade de France de l’autre. Or, qui dit « ambassade de France » dit « services secrets français » même si le rôle joué par ces derniers est officieusement « inconnu ». En sirotant son jus de pastèque, l’homme affirme sereinement « avoir aidé d’autres forces que militaires » et précise que « les sources militaires françaises n’étaient pas très fiables ».

Quel a été le moment le plus difficile des négociations ? Sans doute le début de la couverture médiatique de la prise d’otages. « Dès l’instant où les médias français ont commencé à afficher le nombre de jours passés en détention par les deux otages, la pression est devenue insupportable. D’une part, il fallait accélérer les pourparlers et d’autre part ces pourparlers étaient au point mort, les taliban étant convaincus qu’ils détenaient des espions. Des chefs taliban me téléphonaient du Pakistan pour me dire que si les deux otages n’avaient été que des journalistes, ils n’auraient jamais bénéficié d’un tel soutien. Selon eux, si on en parlait sans cesse à la télé, c’est parce qu’ils étaient très importants. De mon point de vue, cette mobilisation était totalement contre-productive. Si je me fais kidnapper, mes enfants n’ont pas besoin d’afficher sur la maison le nombre des jours de mon absence. Ils le connaissent par cœur… ». L’importance présumée des deux otages aurait-elle augmenté le montant de la contrepartie financière exigée par les ravisseurs et tous les intermédiaires ayant une information à vendre ? L’homme nie trop fermement pour qu’on ne le pense pas. Inutile d’insister, il ne lâchera rien sur le coût de l’opération, par ailleurs divulgué officieusement par des « sources proches de l’Ambassade » : 5 millions d’euros pour la libération des otages, auxquels il faut ajouter 2 millions dépensés au cours des négociations.

Personne n’a rien à dire.

Le téléphone de l’homme sonne à deux reprises, me rappelant que le temps nous est compté. Je veux qu’il me raconte la phase ultime de l’opération, telle qu’il l’a vécue après l’avoir organisée. « Tout s’est passé assez vite mais j’ai eu terriblement peur que les huit mois qu’avait duré ma mission soient anéantis par une erreur de dernière minute. Nous sommes allés les chercher à deux voitures, l’une dans laquelle devaient monter les journalistes et l’autre prévue pour emmener leur traducteur. Ils sont venus vers la voiture vêtus de blanc, dans les tenues traditionnelles offertes par les taliban. Ils ne savaient pas si j’étais l’un des ravisseurs. Les taliban ont pris une photo de nous trois, moi au milieu encadré par les deux journalistes. C’était une garantie supplémentaire pour eux. Si la suite des événements ne se passait pas comme prévue, ils disposaient de mon portrait. En clair, j’aurais payé un éventuel changement de programme de ma vie. Ensuite nous sommes montés dans la voiture où j’ai remis aux ex-otages une lettre rédigée en français dans laquelle il était écrit qu’ils n’avaient plus à avoir peur. Mais c’est seulement au moment où j’ai appelé l’Ambassade de France et que je leur ai passé le téléphone qu’ils ont vraiment compris qu’ils étaient désormais libres. Ils étaient très heureux. Ils ont pleuré aussi. Je les ai conduits jusqu’à la base militaire de Warehouse où ils ont été accueillis par les autorités françaises. Puis je suis rentré chez moi. J’ai dormi douze heures. » L’homme termine son jus de pastèque et jette un regard absent sur le jardin désormais plongé dans une semi-obscurité. Difficile de deviner ce qu’il pense de sa mission. Il se peut qu’il n’en pense rien, se contentant de l’avoir accomplie.

Encore une question. « Étiez-vous au courant du propos du Président français imputant aux deux journalistes une imprudence coupable dans l’exercice de leur métier ? ». Il confirme d’un hochement de tête. « Tous les deux méritent une bonne fessée… ». Autre chose à leur dire ? Un message à leur transmettre ? « J’aurai peut-être quelque chose à leur dire en tête à tête, à l’occasion, quand je serai à Paris… Sinon, rien. Je ne suis personne dans cette histoire. » L’homme se lève et disparaît.

Jamais nous ne verrons le reportage de Stéphane Taponier et d’Hervé Ghesquière qui a coûté aux contribuables français sept millions d’euros (sous réserve de la fiabilité des sources proches de l’Ambassade). Jamais non plus, j’en fais le pari, nous ne lirons dans les livres qu’ils publieront sans doute sur leur dix-huit mois de captivité, un remerciement autre que « collectif » à tous ceux qui ont contribué à leur libération. L’abnégation et l’incorruptibilité de l’homme à qui ils doivent la liberté, sinon la vie, ne seront ni récompensées ni même reconnues. C’est comme ça. Certes, Hervé Ghesquière a entièrement raison quand il dit qu’il faut que nous ayons, nous les Occidentaux, « un autre point de vue » sur certains faits ou conflits et qu’il est du devoir des journalistes de le présenter au public. Reste que nous devons quand même nous efforcer d’y parvenir de façon à ne jamais emmerder Personne.

Peu de temps après ce rendez-vous, je revois l’informateur qui m’a présenté Personne dans le restaurant où nous avons pris nos habitudes. « Il y a un souci avec mon texte, lui dis-je. Ma rédaction me demande, ce que j’arrive à comprendre sans problème, des éléments supplémentaires pour appuyer la crédibilité de notre ami… ». L’homme que j’ai en face de moi me regarde, impassible. « Je t’ai dit qu’en t’aidant à le rencontrer, je te faisais un cadeau empoisonné. Mais tu peux dire à tes collègues à Paris que personnellement, j’en ai rien à foutre et plus rien à perdre. S’il le faut, je suis prêt à faire tous les plateaux de télé pour dire que la France a été pour peu de choses dans la libération des deux gars. Il paraît que plusieurs jours après la fin de la mission, l’Ambassadeur n’a même pas remercié officiellement les Afghans pour leur aide. Si c’est vrai, c’est dégueulasse. » Nous nous quittons sur ces mots. Lui, cachant mal son amertume, moi essayant de m’accoutumer à un sentiment nouveau. Le sentiment d’impuissance du journaliste qui ne peut dévoiler le nom d’une source fiable et sincère parce que sa sécurité et sa confiance l’exigent.

Mekhissi-Baala, ça ne nous regarde pas !

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Vendredi soir à Monaco, deux champions français se sont livrés à un extraordinaire match de boxe. Le problème, c’est que Mehdi Baala et Mahiedine Mekhissi -tous deux médaillés olympiques à Pékin- ne sont pas boxeurs mais coureurs de fond. Ils ont échangé coups de poings et coups de tête au terme du 1500 mètres du meeting d’Herculis, sous les yeux de milliers de spectateurs avant d’être séparés par le service d’ordre.

Bilan : pas mort d’homme, pas de quoi fouetter un chat et des excuses immédiates des champions- par ailleurs immédiatement suspendus par la Fédération- qui expliquent tous deux que l’altercation fait suite à un quiproquo survenu dans un contexte d’extrême tension nerveuse. « Je suis quelqu’un d’impulsif. Je me suis approché pour discuter, il a pensé que j’allais le frapper. Il m’a mis un petit coup de tête. J’ai répliqué c’est normal », a expliqué Mekhissi sur RMC. Quant à Baala, il a été on ne peut plus clair : « Je souhaite réitérer mes excuses auprès des organisateurs du meeting, des spectateurs du stade Louis II, des téléspectateurs, de l’ensemble des passionnés d’athlétisme et notamment des jeunes athlètes qui ont pu assister à cette scène inexcusable sur un stade. Je m’excuse également auprès de Mahiedine pour ce malentendu qui a malheureusement dégénéré». On aurait pu en rester là – ou pas.

La question est : fallait-il ou non montrer les images , ou plutôt les remontrer, puisque tous les passionnés d’athlé les avaient déjà vues en direct sur Canal? Le débat est ouvert, et si j’avais été en charge de la rédaction d’une chaine d’info continue, je ne sais pas quelle décision j’aurais prise… Certes, les images sont hors du commun, ce qui plaide pour leur diffusion. D’un autre côté, ces deux athlètes d’exception ne méritent pas de trainer toute leur vie le boulet de ce moment d’égarement. Non décidément, diffuser ou pas, je ne sais pas …

Ce que je sais en revanche, c’est que j’aurais salement tiré les oreilles au chroniqueur sportif d’iTélé, qui a diffusé goulument ce pugilat en boucle pendant 48 heures en les assortissant d’un commentaire monstrueusement hypocrite : « Le genre d’images qu’on ne voudrait plus jamais voir », avant justement de les rediffuser avec le même commentaire quinze minutes plus tard.

Tout le monde se souvient du fabuleux sketch des Inconnus où deux commentateurs sportifs ne cessaient de débiter les pires horreurs sur les athlètes en présence, en concluant chacune de leurs sorties d’un faux-culissime « Ça ne nous regarde pas ». Eh bien, c’est un peu le même genre de sport qu’on a pratiqué tout ce week-end sur iTélé.

Ségolène et ses faux ennemis

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Décidément, Ségolène Royal est bien la meilleure des candidats à la primaire du PS, dans la catégorie « qui ose tout et que c’est à ça qu’on la reconnaît ». Dernière royalitude en date, une tribune dans Le Monde qui consiste pour lessentiel à la reproduction d’une lettre envoyée à elle en 2007 par feu Jean-Marcel Jeanneney. L’ancien ministre du général de Gaulle et heureux père, entre autres, d’un brillant historien, ne tarissait pas d’éloge sur Ségolène, en qui il voyait une réincarnation de l’esprit, sinon du corps du fondateur de la Vème République.

Décédé en 2010, tout juste avant de fêter son centième anniversaire, Jean-Marcel Jeanneney n’est plus là pour confirmer si la cuvée Royal 2011 est encore digne de ces compliments. Là où Ségolène pousse tout de même le bouchon un peu loin, c’est en affirmant que cet admirateur illustre « n’était pas de son bord politique ». Lors de l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marcel Jeanneney avait pris publiquement position en faveur de François Mitterrand. Depuis lors, il n’a jamais soutenu de personnalités politiques qui ne soient pas de gauche. Mais on n’a pas grand chose à perdre en pariant le manque de mémoire des Français en général, et des lecteurs du Monde en particulier.

DSK : le crime était presque parfait

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Si Dieu existe, je lui remets l’Oscar du meilleur scénariste du monde. Quel talent ! Le plus audacieux des faiseurs de succès hollywoodiens n’aurait jamais osé inventer les derniers rebondissements de l’affaire DSK. D’ailleurs, dans un film, on aurait trouvé à la fois incroyable et de mauvais goût qu’une telle tragédie s’achevât par un happy end.

En attendant, je me plais à imaginer le héros injustement diffamé savourant l’honneur et la liberté retrouvés comme il a enduré l’opprobre et s’amusant, tel Edmond Dantès concoctant le plan parfait de la vengeance, des visages blêmes de ceux et surtout de celles qui l’avaient enterré vivant – plus confortablement qu’au château d’If mais dans une solitude tout aussi effroyable. Peut-être est-il en train de visionner les prestations de ses camarades socialistes dans les heures qui ont suivi son arrestation, scrutant les visages graves de Martine Aubry et de François Hollande pour détecter, derrière les paroles de solidarité, des miasmes de joie mauvaise.

À vrai dire, en supposant même qu’ils aient éprouvé quelques secondes de satisfaction en apprenant la chute de DSK – ce que rien ne permet d’affirmer – on ne saurait les en blâmer. Enfin pas trop. Si j’avais des rivales et qu’elles fussent embastillées sans que j’aie eu à lever le petit doigt, il n’est pas sûr que je me torturerais avec des questions morales.[access capability= »lire_inedits »]

Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée !

Quant à la victime présumée, elle a changé de tête : j’avoue que la nouvelle Nafissatou, celle qui se fait appeler « Ophelia », fréquente des trafiquants de drogue, paye cinq abonnements de téléphone, perçoit des sommes improbables sur son compte en banque et s’est peut-être montrée assez maligne et cynique pour tirer parti de l’opportunité qui s’offrait, voire pour la provoquer, me paraît plus amusante que la pieuse musulmane illettrée que nous décrivaient les journaux. Et si, par-dessus le marché, elle faisait commerce de ses charmes, il faut lui réserver une place de choix au Panthéon des salopes magnifiques. Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée ! Parce que camoufler un tel démon derrière le personnage de la « victime totale » − femme, noire, pauvre, exilée, exploitée, qui dit mieux ? – c’est fort.

Bien sûr, il est aussi hasardeux aujourd’hui d’affirmer que DSK est innocent qu’il était hier imprudent de le décréter coupable. Mais on peut déjà tirer quelques enseignements du coup de théâtre. Car même en supposant que la scène ait eu lieu telle qu’elle a été rapportée, l’éclairage nouveau jeté sur l’un des personnages lui donne un tout autre sens.

Tout d’abord, reconnaissons-le, nous y avons tous cru. Amis, ennemis, adversaires politiques, citoyens médusés et journalistes, nous étions tous convaincus que l’ex-patron du FMI était coupable. Tous sauf l’épouse, dont l’inébranlable confiance ressemblait fort à de l’aveuglement. Du coup, des informations, rumeurs et supputations qui déferlaient à jet continu, nous n’avons retenu que celles qui confirmaient nos certitudes. Tout accusait DSK : son passé et les fantômes qui en surgissaient, mais aussi la police et la justice américaines – ce n’est pas rien. Nous ferions mieux de nous rappeler qu’il y a parfois de la fumée sans feu.

Deuxième leçon, tout est possible, même l’incroyable. De même que les paranoïaques ont des ennemis, les théories du complot cachent parfois de véritables complots. On n’en est pas là. Reste que l’imagination peut désormais échafauder les hypothèses les plus délirantes : la vengeance d’un mari trompé ou d’une femme, non pas molestée mais délaissée, un coup fomenté par des gauchistes grecs, des services secrets chinois, voire par des banquiers en colère, une peau de banane glissée par une quelconque officine française. Dans la version que je préfère, on apprend que François Hollande était à la manœuvre. Certes, c’est la plus invraisemblable, c’est pour ça qu’elle me plaît.

Les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Au passage, on a le droit de rigoler de la débâcle du journalisme. Il faut croire que, contrairement à la terre, le terrain peut mentir et même sacrément : dans la horde de reporters qui, du Bronx à la Guinée en passant par le Sénégal, s’est lancée à la recherche des secrets de la femme de ménage, pas un n’a été fichu de trouver le moindre détail susceptible d’entacher l’image pieuse forgée pour les besoins d’un récit irénique et allégorique. Il ne s’agissait plus de deux êtres humains, mais de deux archétypes. Or, par définition, les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Plus que tout, cette affaire devrait donc nous conduire à en finir avec la religion de la victime. Elle rappelle qu’on n’est pas victime par essence ni même par naissance mais en fonction de circonstances. Les péronnelles qui ont cru bon de tirer le fil DSK pour prouver que le machisme le plus abject sévissait dans nos contrées ont beau proclamer partout et sans la moindre vergogne qu’elles ont eu raison d’avoir tort, on doit bien admettre que le faible n’est pas toujours la victime du fort, que le pauvre n’a pas toujours raison contre le riche et que l’exclu n’est pas toujours moralement supérieur au maître du monde. La réalité n’est pas un film en noir et blanc destiné à l’éducation des jeunes filles. Heureusement.[/access]

Amy Winehouse, princesse du négatif

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Même les îles ne protègent pas des mauvaises nouvelles. On a beau se mettre à l’abri d’internet et se trouver dans une vallée où les portables passent de manière aléatoire, deux sms simultanés, puis trois, quatre, cinq, six nous ont annoncé l’événement : Amy Winehouse venait de mourir, au cœur de l’été, à vingt sept ans, dans son appartement londonien. Ceux qui nous ont prévenus nous connaissent bien. La mort d’Amy Winehouse nous est ce que la chute de Constantinople était à la princesse Bibesco : un deuil personnel.

Trajectoire météorique

Depuis 2006, elle était notre paysage sonore favori et elle revenait en boucle quand nous écrivions ou buvions, ce qui revient souvent au même puisqu’il s’agit dans les deux cas de s’absenter momentanément des assignations constantes et des petites tyrannies sociales.
Amy Winehouse était une princesse juive et prolote de Southgate, fille d’un chauffeur de taxi qui aimait le jazz. Elle nous avait définitivement bouleversés dès que l’on avait entendu Rehab, le morceau phare de son deuxième album, Back To Black. Il faudrait se souvenir des circonstances exactes de la première écoute parce que ce fut, au bout du compte, aussi important que la première fois avec une fille ou la première lecture de Proust. Le même genre de révolution copernicienne du cœur, la même blessure heureuse dont on espère qu’elle ne cicatrisera jamais.
Il est vrai que nous ne sommes pas une référence en matière de musique. On a toujours eu l’impression que tout s’était arrêté avec la mort d’Otis Redding en 1967. Depuis, on a énormément de mal à supporter le rap des pauvres et la techno des riches sans compter les chanteurs trentenaires revenant tous les cinq ans avec des filets de voix et des textes identiques pour pleurnicher sur des problèmes personnels qui ne se posent que dans les quartiers parisiens où Europe-Ecologie-Les-Verts fait des pointes à 25 %.
Amy, elle, par sa gouaille glamour, brutale et évidente, profondément sexuelle dans une époque qui n’aime plus ça, renouait avec la tradition des girls groups des années 1960, avec le groove du son de la Tamla-Motown. Elle le faisait jusque dans son look hyperbolique, sa choucroute démesurée, ses jupes à jupons et ses pantalons corsaires qu’aurait pu porter Brigitte Bardot dans Le Mépris ou Et dieu créa la femme, deux titres qui iraient bien, d’ailleurs, pour sous-titrer une biographie de notre grande brûlée à la trajectoire météorique.

Diva rimbaldienne

Mais la limiter à un simple revival sixties serait une belle erreur. Si vous voulez des clones de cette époque-là, allez voir du côté des autres filles qui ont tenté de prendre le relais quand Amy Winehouse s’est retrouvée dévastée par les substances : les Pipettes sont une caricature pure est simple quant à Duffy, la jolie galloise blonde, il y a pour le coup quelque chose d’aseptisé et de muséal, même dans ses meilleurs morceaux, qui est bien loin du soleil noir gorgé d’antimatière vous absorbant comme un vaisseau spatial en perdition dès qu’Amy commence à chanter. Ce soleil noir qui s’appelle, entre autre, la soul.
C’est qu’Amy Winehouse n’était pas seulement une chanteuse, c’était une diva rimbaldienne qui va laisser derrière elle une œuvre aussi mince qu’essentielle après avoir pratiqué un dérèglement méthodique de tous les sens. On aurait dû se douter, dès Rehab, de la suite des opérations, c’est-à-dire des concerts annulés (le dernier en date il y a quelques semaines à Belgrade), des amours tumultueuses, des addictions destructrices et des gardes à vue sur fond de harcèlement méthodique des paparazzi qui l’ont photographiée comme on bombarde un pays rebelle au nouvel ordre mondial : en utilisant des tapis de bombes pour détruire des infrastructures déjà tellement fragiles. Oui, il suffisait d’écouter les paroles de Rehab pour comprendre : « They tried to make me go to rehab and I said : no, no, no » (Ils ont essayé de m’envoyer en cure mais j’ai dit : « non, non, non »).

Amy Winehouse allait être la chanteuse de la défonce et du beau travail du négatif. On aurait pu penser, avec Hegel, que ce dernier point était plutôt du ressort des philosophes. Mais les philosophes ne nient plus rien aujourd’hui, ils sont au contraire là pour relayer un message d’acceptation généralisée de ce qui est. Ce n’est pas non, c’est oui, tout le temps. Oui au marché, oui à l’Europe, à l’Euro, à la rigueur, aux diktats des agences de notation.

En France, de toute façon, plus personne ne dit non à personne depuis De Gaulle. Il faut se souvenir que la grande année du punk, et il y avait de l’icône punk chez Amy Winehouse, fut la même que celle de l’émergence médiatique des nouveaux philosophes. C’était en 1977. A Apostrophes les nouveaux philosophes condamnaient toute remise en question de la société au nom du risque totalitaire. Quand la philosophie démissionne à ce point là, il ne faut pas s’étonner que ce soit Johnny Rotten ou The Clash qui fassent office de grands négateurs et proclament que c’est No Future et Anarchy in the UK. C’est aussi cet héritage là, cette croix trop lourde qu’a portée Amy Winehouse, esquintée en plus par cette fragilité inquiète propre aux enfants nés après deux chocs pétroliers. Cette même fragilité qui la faisait reprendre a capella et titubante, son verre de vodka orange à la main, à la fin d’un concert au Zénith en décembre 2007, Will you still love me tomorrow un vieux standard des Shirelles qu’elle revisitait avec une force qui vous mettait les larmes aux yeux, dans une salle pourtant trop grande pour une chanteuse de club comme elle.

Parce que, selon le mot de Georges Bataille, Amy, avec son nom prédestiné, (littéralement Winehouse, c’est le caviste), c’était « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Avec son corps amaigri par l’anorexie, ravagé par la cocaïne, l’héroïne, le crack, la kétamine et bien sûr l’alcool, elle racontait l’ambiguïté d’un parcours proprement dionysiaque, c’est à dire profondément double, qui crée en se détruisant dans la provocation constante.
Et, comme dans les cérémonies antiques consacrées au dieu deux fois né, ce qu’Amy Winehouse a rencontré au fond de la coupe sacrée vidée de son vin, ce sont deux yeux grands ouverts peints tout au fond, deux yeux dont le buveur ne sait plus si ce sont les siens ou ceux de la divinité qui le regarde.

Amy Winehouse est morte, un mythe est né et nous avons brûlé une sainte.