J’ai connu ma première extase mystique dans un supermarché il y a quinze ans à Tübingen. Semblable à un personnage hagard de David Lynch aux pupilles hallucinées par l’inquiétante étrangeté, j’errais interminablement entre les rayonnages, m’adonnant à la contemplation de la marchandise dans une sorte d’hommage expérimental à Michel Houellebecq, écoutant dans mon walkman l’explosion triomphale des chœurs sublimes de Guillaume de Machaut mettant souverainement à nu le néant de la marchandise.

Dans le quartier de Ménilmontant, une lèpre effrayante de luxueux sacs plastique vert pomme poussée soudain au bout des mains de presque tous les passants ainsi que deux ou trois carrioles publicitaires, hideusement vert pomme elles aussi, m’ont appris il y a quelques jours la sinistre implantation dans ce lieu aimé et aimable d’un supermarché Auchan « A 2 pas ».

Pénétrant dans ce sanctuaire irréparablement sympathique, j’ai pu découvrir avec effroi les derniers pas du Capital dans la captation toujours plus resserrée des désirs humains. L’approfondissement de cette captation s’y accomplit simultanément sur un plan horizontal et sur un plan vertical, atteignant ainsi ce point d’horreur terminale dont seule l’expression de « supermarché à visage humain » peut rendre compte. Ce point de violence si inouï que toute perception de violence est absorbée par la puissance de neutralisation du dispositif. En fait, ce supermarché m’a presque plu : et c’est bien en cela qu’il m’a horrifié.

Extension sur le plan horizontal : « A 2 pas » est le supermarché le plus égalitaire qui soit, il offre une gamme bariolée de produits à prix extrêmement réduits. C’est un supermarché pour tous (et en aucun cas pour personne !). Le Capital y a corrigé une erreur de jeunesse : ses employés ne sont plus de jeunes banlieusards sous-payés emplissant en contrepartie la sonosphère du supermarché de leurs conversations privées tonitruantes sans daigner accorder le moindre regard à la clientèle. Les nouveaux employés sont désormais des banlieusards neutralisés, conjuguant vitalité, naturel et bienveillance. Cette transformation ne signifie pas pour autant un retour au paradigme désuet du « service ». Ces employés, conçus semble-t-il sur le modèle des serveurs fraternels des cafés bobos, n’offrent pas leurs services mais leur connivence et leur amitié. Ils sont le miroir égalitaire des clients, ils incarnent l’abolition de la distinction entre clients et employés. Tout suggère qu’ils pourraient parfaitement demander à chaque seconde à n’importe quel client, avec une accolade enjouée : « Tu peux prendre ma caisse cinq minutes ? Je vais fumer ma clope ! »

Extension sur le plan vertical : simultanément, quiconque pénètre ce lieu est un élu. « A 2 pas » lui prodigue non seulement une profusion et une variété presque divine de marchandises, mais aussi des signes de luxe à foison. Un luxe à la portée de tous. Il invente le luxe ordinaire, le luxe égalitaire, dont le prestigieux vert pomme est indiscutablement la couleur. Il affranchit le consommateur – devenu vieux pote et voisin – de tout sentiment d’écrasement et d’oppression en lui ouvrant ses couloirs aussi luxueusement spacieux que ceux d’un appartement royal ou d’un Monoprix.

Mais je n’ai encore rien dit du véritable coup de génie d’ « A 2 pas », par lequel le plan horizontal (égalitaire) et le plan vertical (élévation vers la transcendance de la Marchandise) se trouvent miraculeusement noués : cet espace sacré est parsemé des photographies en grand format et de bonne qualité de la totalité de ses employés, assorties du prénom de chacun de ces vendeurs-stars. Ces prestigieuses photographies transmuent ainsi les employés en prêtres télégéniques, en interface charnelle entre le monde humain et l’Olympe de la Marchandise. A leur contact si simple et si humain, nous franchissons sans même nous en apercevoir le porche sacré et pénétrons à notre tour derrière l’écran, à l’intérieur de la sphère transcendante et glorieuse de l’Image et de la Marchandise. La promesse est enfin accomplie : « Nectar à 1 euro 32 ! », « Ambroisie à 2 euros 21 ! »

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Bruno Maillé
est un paria timide.Ecrivain fantôme en voie de matérialisation, il gravite depuis quinze ans entre diverses revues antimodernes, notamment  L’Atelier du roman.Depuis qu’il écrit à rebrousse-poil dans Causeur, sa conscience politique vient enfin de dépasser d’une courte tête celle de la limace ordinaire. 
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