Avec dix ans de recul, Samuel Bartholin revient sur le sommet du G8 qui s’est réuni à Gênes en juillet 2001. L’événement avait suscité de gigantesques manifestations altermondialistes auxquelles il prit une part active. En assumant la part de subjectivité qu’implique tout témoignage, nous avons décidé de publier son récit sous la forme d’un feuilleton estival en trois parties.

La rédaction

Il faisait très chaud ce premier été du vingt-et-unième siècle. Six mois plus tôt, le monde saluait le passage à l’an 2001, instant symbolique anticipé par Arthur Clarke, Stanley Kubrick (L’Odyssée) et Pierre Bachelet (Quand tu auras vingt ans…). J’étais dans ma vingt-troisième année d’existence et je revenais à Gênes après y avoir vécu un an auparavant, au prétexte d’études de philo dans le cadre d’un échange Erasmus.

Ce mois de juillet, les chefs d’Etat des huit pays les plus puissants du monde avaient pris l’initiative de s’y retrouver pour leur pince-fesses annuel. Leur présence avait quelque chose embarrassant. L’atmosphère compassée d’une station balnéaire ringarde aurait mieux convenu a cette réception empesée. Diable, quel cerveau de communiquant avait donc eu l’idée de placer ce sommet – avec ses lourdeurs protocolaires et sécuritaires – dans cette ville portuaire de plusieurs centaines de milliers d’habitants ? Peut-être cherchait-on à doter ce conclave technocratique d’un peu de la pompe et du prestige de l’ancienne Cité des Doges. Gênes, ex-république marchande, ses circuits commerciaux entre Orient et Occident : l’ancêtre du capitalisme mondialisé, en somme, les palais de marbre et les prétentions artistiques en plus…

Question image et standing, Silvio Berlusconi accueillait les hôtes du G8 dans un des plus somptueux ensembles monumentaux de la cité, le Palais ducal. C’est-à-dire à l’endroit même où les oligarques de la République génoise se réunissaient autrefois en conseil pour se répartir pouvoirs et prébendes au sein de leur empire commercial. Ironiquement, prendre un tel symbole pour le G8 délivrait un message sans doute très éloigné de celui que voulaient mettre en avant les sherpas des huit potentats réunis en ces murs.

Le spleen de Gênes

S’installer au cœur du formidable amphithéâtre urbain génois, qui transpire de partout la Méditerranée, la rouille et le soleil, exposait le G8 au surgissement de l’imprévu. L’ennemi, l’événement pouvait jaillir de l’immensité du ciel et de la mer, ou au détour d’une ruelle obscure –les fameuses caruggi qui serpentent au cœur de la ville. Pour prévenir tout incident, il fut donc procédé à une de ces imposantes mises en scène militaro-policières, comme il s’en produit de plus en plus régulièrement sous nos latitudes. La vieille ville et ses sinueux passages médiévaux furent d’abord soumis à une batterie de contrôles policiers. Puis, une grille métallique de plusieurs mètres fut installée tout autour du centre-ville, désormais classé « zone rouge ». Seuls les habitants munis d’un laissez-passer pouvaient encore (difficilement) circuler au cœur de Gênes. Ce déploiement de force massif exerça un « coup de pression » sur les résidents les plus modestes d’une ville fragile et heurtée, déjà réputée pour son tempérament mélancolique.

Le sommet du G8 n’intervenait pas dans un lieu anodin. Derrière ses hautes demeures et sa richesse dormante, Gênes est aussi une ancienne cité de dockers et de métallos, mise knock out dans les années 80 par la désindustrialisation et le chômage de masse. Dans les venelles de la vieille ville, on peut observer le nouveau prolétariat venu des quatre horizons, petit peuple issu des bleds du Mezzogiorno, d’Afrique ou d’Amérique latine. Ainsi, dans le maquis de pierre du centro storico, marge et traditions, dealers et nobliaux, prostituées et étudiants, Sardes et Equatoriens se côtoient dans un temps suspendu. Cet enchevêtrement d’existences modestes achève sa course dans le port, juste sous l’autoroute.

Pourtant, comme l’a dit la journaliste Laura Gugliemi, on ne s’arrête jamais de vivre à Gênes. Les placettes de cette ville de spleen se prêtaient à nos beuveries nocturnes d’étudiants désargentés, les résidents tentant d’y mettre un terme en nous aspergeant d’eau glacée depuis leurs immeubles corsetés, comme dans une farce médiévale.

Sur les murs se lisaient de vagues slogans situationnistes et autres paroles de groupes punk hardcore bombés à la peinture, brouillons politisés d’une génération grandie à l’ombre de la statue du commandeur qu’était pour elle la génération des sixties et des seventies.


Ex-fan des nineties

En l’occurrence, il ne s’agissait que de l’humble génération des années 1990, celle des précaires fringués en parka militaire, le cheveu ras ou dreadlocké, arrivés après la grande glaciation du début des années 1980. Une jeunesse formée aux sons grisants de l’acid house, de la techno et du rock alternatif, dansant dans des hangars squattés, balbutiant les nouvelles utopies technologiques qu’étaient le hacking et l’internet libre. Le soir à Gênes, à part écluser sur les places, elle n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de fréquenter les concerts des centres sociaux autogérés – Zapata ou Inmensa. La figure de ces années-là n’était plus Che Guevara et ses convictions irradiantes- ou alors, réduit à son seul visage détourné, samplé et ramené au statut d’un tag- mais le sous-commandant Marcos. A la fois crâne et humble, avec sa dose d’humour à la Jarry, d’anarchisme à la papa et de sagesse amérindienne, le leader zapatiste au sourire cagoulé appelait à « changer le monde tout en se gardant du pouvoir ».

C’est dans la tambouille de cette époque qu’avait surgi le mouvement altermondialiste deux ans auparavant, lors du précédent sommet de l’OMC à Seattle. « Non, la contre-culture n’est pas morte », expliquait alors Libération, à propos de ce creuset contestataire réunissant syndicalistes, partisans de la taxe Tobin, défenseurs de la nature, anars et cathos de gauche. Ses détracteurs critiquaient son manque d’unité, ou encore son absence de priorités. A l’intérieur de ce conglomérat hétéroclite, on préférait au contraire parler convergence et constitution d’un « mouvement des mouvements » qui aurait surfé sur l’émulation des luttes singulières face au « tout est à vendre » de l’équation néo-libérale. On évoquait aussi les multitudes, selon la terminologie de Toni Negri, pour évoquer une idée du commun qui n’annihilerait pas les différences.

A y regarder de plus près, il était inévitable que la greffe prenne entre les altermondialistes et le courant radical, certes résiduel mais toujours vivant au cœur des métropoles italiennes. Le G8 de Gênes allait servir de catalyseur aux éprouvettes de l’éternel laboratoire politique transalpin. Pour les différentes tendances du mouvement, l’occasion de s’agglomérer et de défier le pouvoir dans un match au sommet était trop belle. Tous ceux qui connaissaient un peu le pays savaient qu’entre l’Italie tout fric et people de Berlusconi et celle de la gauche la plus folle et créative d’Europe, la rencontre promettait d’être électrique.

La suite au prochain épisode…

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