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Bravo, Mademoiselle !

En ces jours de gloire où nous n’en finissons pas de passer de l’ombre à la lumière, il y a tant de bonnes nouvelles que certaines ont pu vous échapper. Je tiens donc à vous annoncer, chers lecteurs et surtout chères lecteures, que pour les femmes, l’avenir radieux c’est maintenant.
Tout d’abord, le président de la République a ressuscité le ministère des Droits des femmes créé par François Ier, dit Mitterrand – puis réduit à un secrétariat d’Etat par le même lors de son second mandat. Alleluiah ! Il faut dire que François Hollande n’avait pas vraiment le choix: il s’y était engagé et, il faut lui rendre cette justice, il semble décidé à vouloir tenir ses promesses, même les plus incongrues. Ainsi le gouvernement est-il strictement paritaire, enfin, si on ne compte pas le Premier ministre, mais ne soyons pas chiens – ni chiennes. La malicieuse Fleur Pellerin, qui ne manque visiblement ni de cran ni de neurones, a innocemment remarqué que si elle avait été un homme blanc et sexagénaire, elle n’aurait sans doute pas été recrutée. Nul n’a relevé cette insolence, sans doute parce qu’on pardonne tout à une jolie femme.

De fait, si on cumule les critères « femmes et diversité », le casting de François Hollande est encore plus réussi que celui de Nicolas Sarkozy. Christiane Taubira sera probablement moins performante que Rachida Dati comme ambassadrice de la mode française, mais à en juger par ses débuts, elle a des chances de l’égaler comme gaffeuse de compétition. Peut-être est-elle déjà coupable d’avoir aggravé la calvitie présidentielle : le Président a dû s’arracher les cheveux en entendant sa garde des Sceaux sortir du tiroir où il aurait dû rester son vague engagement de supprimer les tribunaux correctionnels pour les mineurs récidivistes âgés de 16 à 18 ans. Alors que la gauche doit prouver qu’elle a rompu avec le laxisme et l’angélisme des temps anciens, l’idée de renvoyer des gaillards qui pourrissent la vie de leurs concitoyens devant le tribunal pour enfants (qui leur infligera des « rappels à la loi » qui feraient rigoler un nourrisson) relève soit de l’inconscience, soit du sabotage. Passons. Après tout, les femmes ont aussi le droit de faire des conneries.

Quoi qu’il en soit, François Hollande a fait comme il avait dit : nous avons notre quota de ministres en jeans, enfin en jupons – je sais, c’est sexiste. Qu’il ne s’estime pas quitte pour autant. Comme disait ma grand-mère, il n’a fait que la moitié de son devoir. Et comme dit Alain Resnais, vous n’avez encore rien vu. Dans un manifeste publié quelques jours avant l’élection et intitulé « les droits des femmes passent par la gauche », une théorie de personnalités des deux sexes lui rappelait ses engagements. « La gauche, pouvait-on y lire, est une alliée intrinsèque de la lutte des femmes pour leur libération parce qu’elle a pour but l’émancipation de chaque individu. » La droite ayant pour objectif l’oppression des faibles et l’exploitation des pauvres, on comprend que les cinq années écoulées aient été un enfer pour les femmes qui ont, paraît-il, « payé le prix fort des mesures libérales mises en œuvre par Nicolas Sarkozy ». Heureusement, les signataires seront là pour aider François Hollande à « lutter contre le patriarcat, et le bousculer si les vieux démons reprennent le dessus ». À mon avis, si le Président avait des rêves de patriarcat, sa « girl-friend » les lui ferait passer vite fait, mais pardon, ça c’est la vie privée.

L’important, c’est que cette bonne volonté ait été récompensée. J’apprends donc avec ravissement, grâce au camarade David Desgouilles, que l’autrice de ce manifeste, Caroline de Haas, fait partie du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem[1. Mais non, ce n’est pas grâce à David Desgouilles que notre copine Caroline officie désormais pour la République, c’est grâce à lui que je le sais !]. Pour les distraits, Caroline de Haas dirigeait jusque-là un groupuscule appelé « Osez le Féminisme ». Outre le grand progrès que constitue la suppression de la charmante appellation « Mademoiselle », « Osez le Féminisme » a été particulièrement en pointe sur trois fronts: le partage des tâches ménagères, le lynchage de DSK et la réhabilitation du clitoris. Comme il est peu probable que le prochain parlement vote une « loi clito » et que la justice et les médias se débrouillent très bien pour imputer à DSK les crimes les plus abominables, il faut s’attendre à ce que nos députés votent très vite une « loi plumeau » assortie de peines-planchers pour les mâles un peu mollassons du balai. Chers amis hommes, il ne faudra pas en vouloir au Président. Tenir tête à Angela Merkel, c’est fastoche. Mais des hommes capables d’affronter une fille qui placarde des clitoris géants sur les murs de nos villes, moi je n’en connais pas.

*Photo : Caroline de Haas, Parti socialiste

Il était une fois la loi Taubira

Lundi, Le Monde nous rapporte que Christiane Taubira, depuis qu’elle a été nommée garde des Sceaux, est « l’une des cibles privilégiées de la droite et de l’extrême droite sur le Web ». Une rumeur, étayée par de vieilles photos de drapeaux français brûlés à Toulouse en 2007, lui prêterait même des propos qu’elle n’a en fait jamais tenus.

L’auteur de l’article, Samuel Laurent, dénonce alors, tweets à l’appui, les attaques dont la ministre de la Justice est victime : l’occasion, pour lui, de confondre droite et extrême droite, mais surtout, de mettre sur un même plan une rumeur imbécile et les critiques légitimes suscitées par la loi Taubira de 2001 sur la traite négrière. La réacosphère reprocherait ainsi à Christiane Taubira de vouloir “étouffer la traite arabo-musulmane” pour accuser les seuls “Blancs”. Le journaliste du Monde semble oublier que de nombreux historiens, indépendamment de leurs opinions politiques, ont dénoncé cette même loi. Il préfère incriminer la réacosphère : une façon de discréditer tous les contradicteurs de Christiane Taubira en les faisant passer pour d’immondes racistes. C’est une explication facile, qui revient à dire que Christiane Taubira, à cause de sa couleur de peau ou de ses revendications communautaires, est intouchable. Or, n’est-il pas légitime de questionner sa nomination place Vendôme ? Et pourquoi cette nomination suscite-t-elle justement tant de controverses ?

Christiane Taubira a donné son nom à la loi du 21 mai 2001 qui condamne la traite négrière et l’esclavage. C’est un texte mémoriel qui stipule dans son article 1er : “La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité“.

Une telle loi pose problème, notamment parce qu’elle remonte loin dans le temps et qu’elle est rétroactive. D’abord, l’esclavage ayant été aboli en 1848 et la traite condamnée depuis plus de deux cents ans, leurs victimes sont mortes depuis longtemps et leurs descendants appartiennent au moins à la sixième génération. Ensuite, le crime contre l’humanité est une notion contemporaine, inconnue de ceux qui, à l’époque, pratiquaient la traite ou l’esclavage. Ainsi, l’anachronisme s’ajoute à la rétroactivité. Or, parce qu’elle est anachronique, la loi Taubira apparaît comme une manipulation intolérable de l’histoire. Passons sur son occultation des traites inter-africaines et arabo-musulmanes, du Maroc à l’Inde.
L’élément-clé est qu’il n’appartient pas au législateur de dire l’histoire. L’objectif de la loi Taubira était de reconnaître aux descendants d’esclaves le droit de défendre la mémoire de leurs ancêtres et, éventuellement, d’engager des poursuites contre ceux qui nieraient ou minimiseraient ce fait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a étudié le trafic d’esclaves dans toute sa complexité, sans le limiter à la traite atlantique, mais en le replaçant dans un contexte plus global[1. Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Folio Histoire, 2006, 733 pages.], en a fait les frais. En 2005, un collectif d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais l’accusa en effet de négationnisme parce qu’il avait déclaré dans un entretien au Journal du Dimanche que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». Il reçut alors le soutien de 19 historiens, parmi lesquels René Rémond et Pierre Nora, qui fondèrent l’association Liberté pour l’Histoire. Dans un excellent petit livre publié en 2006[2. René Rémond, Quand l’État se mêle de l’histoire, Paris, Stock, 2006, 109 pages.], le regretté René Rémond est revenu sur cette histoire, en précisant que la traite ne pouvait pas être un génocide, quoiqu’en dise Christiane Taubira : les négriers, qui avaient des objectifs mercantiles, ne pouvaient pas avoir l’intention d’exterminer les esclaves puisqu’ils en tiraient profit. De la même façon, selon René Rémond, la loi Taubira fait implicitement le procès de la colonisation en oubliant que celle-ci a, au XIXème siècle, entraîné l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a révélé à quel point une loi mémorielle menace la connaissance historique. Désormais, les historiens savent qu’ils peuvent se retrouver sur le banc des accusés. De surcroît, en stipulant dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », la loi Taubira impose aux enseignants et aux chercheurs des objectifs quantitatifs sans que l’on sache vraiment ce qu’est une « place conséquente ». Cette ingérence du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, qui suppose une judiciarisation de l’histoire, n’existe habituellement que dans les régimes totalitaires. Enfin, en introduisant la notion de « crime contre l’humanité », la loi renvoie implicitement à la Shoah, ce qui inaugure une forme de surenchère victimaire. D’ailleurs, quitte à remonter dans le passé, pourquoi s’arrêter à la traite ? Puisque je suis protestant, pourquoi ne demanderais-je pas, moi aussi, réparation pour les persécutions que mes ancêtres ont subies après la révocation de l’édit de Nantes ?

En 2008, Pierre Nora dénonçait en ces termes le communautarisme de la loi Taubira : « ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés ». On ne saurait mieux dire. C’est comme si des mémoires particulières se développaient, entraient en concurrence les unes avec les autres et menaçaient, finalement, de désagréger la mémoire nationale. Il est inquiétant que l’auteur d’une telle loi devienne garde des Sceaux, a fortiori lorsque ladite femme politique milite encore à Walwari, un mouvement guyanais vaguement indépendantiste. Autant dire que Christiane Taubira est un symbole du communautarisme qui gangrène l’identité de la France.

*Photo : Parti Socialiste

Egypte : En campagne avec Morsi

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Aujourd’hui et demain se déroule en Egypte la première élection présidentielle libre du monde arabe. Les Frères Musulmans, indéniables vainqueurs du scrutin parlementaire, sont représentés par Mohamed Morsi, ingénieur et vétéran de la confrérie. Mercredi dernier, il battait campagne à Fayoum, capitale d’un gouvernorat situé à 70 km du Caire.

Le rassemblement revêt une allure triomphale pour une organisation réprimée depuis la création de la République égyptienne. Les gradins du stade à l’architecture d’arène sont combles. Autant de personnes sont massées sur la piste d’athlétisme. Au centre de la pelouse trône une balance, symbole du Parti de la Justice et de la Liberté, l’organe politique de la confrérie. Des adolescents courent en brandissant de longues bannières rouges ornées du visage du candidat Morsi. Malgré la foule rassemblée (20 000 personnes) dans une enceinte aussi vétuste, l’organisation fonctionne à merveille, grâce à une cohorte de jeunes militants souriants, serviables et disciplinés. Dans la tribune jouxtant l’estrade siègent les notables locaux. Costumes-cravates et sourires ravis, ils se saluent en s’étreignant. Notons que le Fayoum, à l’instar de la majorité des zones rurales, constitue un bastion de la confrérie, qui y a récolté 45% des votes aux législatives.

Dans le reste du pays, la situation paraît différente. Le candidat Morsi peine dans les sondages, où il est immanquablement devancé par l’ancien ministre des Affaires Etrangères Amr Moussa et Aboul Fotouh, un physicien exclu de la confrérie. Il faut dire que la popularité des Frères Musulmans s’est érodée depuis leur victoire aux législatives. D’incessantes querelles avec le Conseil Militaire, chargé d’assurer la transition démocratique, paralysent le Parlement. La Confrérie est accusée de se préoccuper de sa trajectoire au lieu d’œuvrer à la reconstruction du pays. On lui reproche aussi d’avoir présenté un candidat, alors qu’elle avait promis de s’abstenir. Quant à Mohamed Morsi, il fait figure de pis-aller. Ses opposants le surnomment le « pneu Michelin ». Le Parti de la Justice et de la Liberté avait initialement investi Khairat el-Shater, mais le stratège et financier de la Confrérie a été disqualifié par la Commission électorale, en raison d’une condamnation pour malversations financières.

Pour compenser son déficit de crédibilité, la confrérie s’appuie sur une robuste assise financière. Si les autres candidats axent leurs efforts sur les médias, les Frères mènent en effet une campagne de terrain impressionnante. Les maisons bordant la route du stade sont tapissées de posters exhibant un Morsi au sourire serein. A l’entrée de l’enceinte, les tee-shirts et gadgets à l’effigie du candidat s’arrachent. Les discours des invités sont ponctués de feux d’artifice. Un chant de campagne a même été composé, entonné par les occupants de l’estrade, mains empoignées et bras entortillés.

Ces outils de marketing politique véhiculent un message limpide : notre candidat est Coran compatible. Le slogan à trois volets « l’islam est la solution, le Coran notre Constitution et le Jihad (effort) notre moyen » est martelé. Derrière l’habillage religieux se cachent bien sûr des intentions politiques. L’enjeu est l’électorat du parti salafiste Nour, second du scrutin parlementaire, qui soutient le banni Aboul Fotouh. Morsi ne désespère pas de convaincre ses sympathisants, et les deux intervenants du meeting sont d’ailleurs des théologiens connus pour leurs positions radicales : Ragheb Sargani et Mohamed Abdel Maksoud. Or, dans le match des drapeaux et des références, l’étendard de l’Egypte (noir, blanc, rouge) domine le vert de l’islam, et c’est aussi de tricolore que se parent les affiches du candidat. On joue même l’hymne national avant qu’un chanteur débarque sur l’estrade pour crier son amour du pays.

La performance divertit la foule qui attend son héros en retard. Les quatre premières heures du meeting sont meublées par des slogans incantatoires : « Si Dieu le veut, Morsi sera gagnant, Si Dieu le veut, au premier tour ». Beuglés par un animateur aux robustes cordes vocales, ils sont repris d’une seule voix par l’assistance. Le conditionnement opère. Lorsque Mohamed Morsi apparaît enfin, au son d’une musique de péplum, la foule jubile. On découvre un homme engoncé, hybride d’un Bisounours et de Patrick Balkany. Pourtant, il entre en communion avec le public, et chacune de ses tirades, déclamée d’une voie chaude et rocailleuse, se conclut par un vacarme d’applaudissements.

Nul besoin de développer un programme, Morsi affirme qu’il est le meilleur pour toutes les composantes de la société. « Les Enfants, les Femmes, les Etudiants, les Chrétiens … » alimentent sa litanie. Un autre concept-clé est celui de « Nahda » : la Renaissance. Renvoyant à un âge d’or de la civilisation musulmane, il implique de puiser dans le Coran les solutions aux problèmes contemporains. « On nous parle de droits de l’homme, mais ça fait 1400 ans qu’on connaît les droits de l’homme, ils sont dans le Coran ! » s’exclame-t-il.

A la fin de la soirée, aucune idée précise des droits de l’homme version Morsi ni des modalités d’exécution du projet islamique n’émerge, mais les habitants du Fayoum quittent le stade en arborant une mine réjouie. C’est ce qu’on appelle un meeting électoral réussi.

Soixante millions d’hypocrites

Il faut croire que l’homme ne vit pas seulement de pain. Même le Français. Voilà des mois que les sondages et ceux qui les commentent nous serinent que la première préoccupation des Français, c’est le chômage – et la deuxième, le pouvoir d’achat. Or, ces mêmes sondages confirment ce que le faible écart entre les deux finalistes pouvait laisser penser[1. Non seulement Sarkozy n’a perdu « que » 2 millions de voix entre 2007 et 2012, mais il a fait un meilleur score que Ségolène Royal il y a cinq ans (16 865 340 contre 16 790 440).]. Ainsi, à en croire une enquête Harris sur les motivations du vote, seuls 48 % des électeurs de Hollande l’ont choisi par adhésion à l’homme et à ses 60 propositions, tandis que 49 % entendaient punir Sarkozy ; plus intéressant encore, 44 %, toujours parmi les électeurs du candidat de la gauche, pensent qu’avec lui, la situation économique sera encore pire. En clair, une petite dizaine de millions de Français ont délibérément choisi d’envoyer à l’Élysée un candidat dont ils pensent, avant qu’il ait bougé le petit doigt, qu’il ne fera pas mieux, et sans doute moins bien, que son prédécesseur sur le plan du chômage et de la réduction des déficits.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ces conditions, il faut se demander ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour créer « la plus grosse surprise de l’histoire de la Ve République ». Pourquoi, après avoir « retourné » tant de ceux qu’il avait déçus, a-t-il échoué à réduire le dernier carré ? À l’évidence, ce n’est pas son bilan, quoique qualifié de « désastreux » par ses adversaires, qui est en cause : si c’était le cas, les électeurs n’affirmeraient pas qu’ils ont voulu sortir le sortant, mais se diraient convaincus par le programme de François Hollande. L’hypothèse que je tenterai d’étayer ici est que ce sont la forme, le comportement, les manières que les électeurs ont sanctionnés. Le rejet de sa personne suggère en effet qu’il a commis une grave transgression et même, osons le mot, un véritable sacrilège. Cela signifie que le 6 mai 2012 n’a pas scellé l’échec de la politique de Nicolas Sarkozy, mais celui du sarkozysme. C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, et même d’un gâchis. En 2007, Sarkozy promet d’en finir avec le chiraco-mitterrandisme (1981-2007), un quart de siècle d’immobilisme maquillé par la rhétorique du rassemblement. Il pense, et à raison, que la France est disponible pour la « rupture ».
Mitterrand et Chirac parlaient comme de Gaulle et agissaient comme Queuille (qui disait, paraît-il, qu’il n’existait pas de problème qu’une absence de solution ne pût résoudre). Ils avaient compris qu’ils pouvaient ne rien faire à condition de le faire avec panache. En somme, ils prenaient de grands airs pour s’incliner devant l’ordre des choses. Sarkozy veut faire bouger les lignes, mettre la société en mouvement.

À la hussarde s’il le faut. Résultat : pendant cinq ans, la gauche rassembleuse (qui exclut uniquement ceux qui ne pensent pas comme elle) accusera le Président de « diviser ». Seulement, si l’on ne prend pas le risque de diviser, on fait roi-fainéant. Le Général n’a pas hésité, quand il le jugeait nécessaire, à « cliver », voire à dresser des Français les uns contre les autres. Certes, il a autant manqué de flair en 1968 que Juppé en 1995 avec la réforme des retraites ou Villepin en 2006 avec le CPE. Mais la rue ne pouvait se mesurer à lui en termes de légitimité. On ne saurait, bien sûr,
reprocher à ses successeurs d’avoir gouverné par temps de paix. Reste qu’aucun d’eux n’a été capable d’affronter durablement une partie de la société française pour mener à bien une réforme qu’il jugeait nécessaire (à bon escient ou pas, ce n’est pas la question).
La quasi-faillite actuelle de l’État s’explique largement par cette façon rassembleuse de gouverner qui dicte de ne jamais remettre à demain ce qu’on peut remettre à après-demain. La faute de Sarkozy n’est pas d’avoir divisé, mais d’avoir cru que la politique pouvait congédier le symbolique au profit du pragmatique. Il prétendait se libérer de l’étiquette monarchique et du costume rigide taillé pour le Général. Il voulait le pouvoir sans la comédie. La devise du quinquennat sera : on ne nous cache rien, on nous dit tout. Or, quand on est bien élevé, il y a des sujets dont on ne parle pas – en tout cas, pas pour dire la vérité : le sexe, l’argent et la politique. Bien sûr, chaque société a ses préférences et ses tolérances.

Aux États-Unis, il n’y a rien d’inconvenant à afficher sa richesse ou son ambition. Le pouvoir est un objectif parfaitement avouable. Par ailleurs, malgré l’ombre de la Guerre civile, ou peut-être à cause d’elle, les clivages politiques et idéologiques sont assumés et la liberté d’expression presque consternante. Les conflits politiques s’accompagnent parfois d’un degré de violence qui nous semblerait insupportable – la lutte des « pro-life » contre l’avortement en est un bon exemple. Pourtant, la classe politique n’est pas hantée par le spectre de la division. Même la contestation des règles du jeu fait partie des règles du jeu. Il est vrai, cependant, que cette tolérance s’arrête à la porte de la chambre à coucher. À l’inverse, jusqu’au séisme DSK, la France était assez libérale en matière de sexe, et plutôt coincée quand il était question d’argent et de politique – on ne brigue pas le pouvoir parce qu’on aime ça mais pour faire avancer ses idées. Sarkozy n’a que faire de ces faux-semblants et pesanteurs de langage. Son mot d’ordre est : « Décomplexez-vous ! » Bref, il nous a pris pour des Américains. Il faut reconnaître à sa décharge que, nous aussi, nous nous sommes pris pour des Américains. Seulement, on ne se débarrasse pas de son inconscient comme ça. Si encore il s’était contenté de discours ! Mais cette révolution, il ne l’a pas théorisée, il l’a incarnée, ne cachant ni ses goûts ni ses fréquentations. Trois heures au Fouquet’s et deux jours sur le Paloma lui vaudront l’indélébile et imbécile étiquette de « président des riches ». Son tort n’est pas d’être obsédé par l’argent, mais d’être désinvolte avec lui. À la différence d’un grand nombre de Français, cela ne le gêne aucunement d’en parler, tout comme il parle de sa vie amoureuse. Le même refus de convenances jugées hypocrites inspire sa pratique du pouvoir : il ne la joue pas « président de tous les Français » mais chef de la majorité. Et puisqu’il a été élu, c’est son programme qui définira l’intérêt général. Cessons de nous raconter des histoires, affirme-t-il en substance. Or, la France veut se raconter des histoires, même si elle ne sait pas lesquelles.

En voulant montrer qu’il était un homme comme les autres, Sarkozy a agi en monarque commettant un crime de lèse-majesté. C’est cet attentat à la sacralité républicaine qui a suscité l’incroyable déchaînement de haine dont les médias ont été la caisse de résonance durant cinq ans. Que des électeurs par ailleurs acquis à ses propositions plus qu’à celles de son adversaire aient choisi de le congédier montre bien l’irrationalité de cette détestation. On pense au proverbe anglais : « To cut off the nose to spite the face » (« Se couper le nez pour se venger du visage »). L’ironie de l’histoire est que c’est lui, finalement, qui aura été un président normal. C’est la raison de son échec.[/access]

Tourisme à la Puerta del Sol

Madrid, Puerta del Sol

Ma quête effrénée de chupitos gratis por favor se heurte à une cohorte immense. Ils sont fatiguant ces espagnols avec leurs fêtes patronales permanentes. Il faut que j’attende que revienne la conscience de mon ignorance abyssale de l’actualité espagnole, les seuls imprimés retenant mon attention depuis le début du séjour étant les flyers distribués par ces chers Relaciones Publicas. On me jette un journal que je ne rattrape pas, Liberate. Je percute. Les voilà, ces indignés espagnols, ces autochtones qui ferment leur commerce entre 14h et 15h et qui ont encore la générosité d’inviter Belena Estaban et ses seins sur leurs plateaux télévisés.

Alors comme ça, ils s’indignent. Contre la corruption, contre la prime à risque, l’omnipotence des banques et le chorizo (qui signifie aussi « voleur », ne jamais oublier d’être drôle en plus d’être indigné). C’est en vain qu’on essaye de les contourner pour réhydrater nos gosiers comme il se doit. Parce que s’indigner c’est bien mais comme dit mon copain Freysinger ça fait du bien l’indignation, quand elle est arrosée au pastis.
« Francès ? » « Yes,oui, si » « Viva la revolucion ! » me hurle d’allégresse un chef indien dans son tipi Quechua sur lequel on peut admirer la parfaite reproduction au feutre du drapeau français sous lequel se lit « 1789 Ahora ! ». Tandis que mon ami déjà bien épris de Bacchus se fait interviewer par TVE, l’absurdité du moment se dissipe rapidement, je me sens envahie d’une énergie nouvelle.
Dans les prémices de mon hallucination, je perçois avec une fraiche ardeur la pertinence de mon ami plus imbibé que je ne l’aurais cru : « Je suis indigné. Toi, moi, tout le monde ! L’indignation est à son comble. Je m’indigne, tu t’indignes, il s’indigne, nous nous … » Le journaliste nous quitte.

Indignons-nous ! Des ailes me poussent, la rage sous toutes ses formes gratouille mon bas ventre, ma prise d’inconscience est totale. Cette masse, ces corps hurlants, ces pancartes multicolores, ces slogans jetés sur les tee-shirts : Indignez-moi ! Ce soir, je suis l’Histoire, je veux être indignée, la plus indignée des indignés. Plus que tout autre, je veux brandir dans la lourdeur de l’air le drapeau pirate. Pays imaginaire me voilà !
Je veux sentir vibrer ma glotte des mots si parfumés de Revolucion, Libertad y basta ! Devant l’excitant guindage de mon milieu social je veux que claque l’arc-en-ciel des homosexuels. Je suis contre l’impérialisme des banques allemandes, contre la Grande Alliance, je m’élève et je bois : UE=Alemania, NO !

Bras tatoués, crêtes et écarteurs, vous êtes mes seules valeurs ! Anarchie, prends-moi. Quel visionnaire ce diplomate de Hessel ! Alors il faudrait une voix mielleuse, un passé de résistant et une canne pour réveiller une planète anesthésiée par tout ce qui fait mal. L’homme a été déporté ; l’œuvre, elle, s’est exportée comme des petits pains (pas de brioche ce coup-ci, on n’est pas sous le règne de l’autrichienne) pour rassasier le peuple du monde affamé par l’histoire de sa propre souffrance. Et sans violence s’il vous plait. Car le vieillard est un pacifiste. Tout juste trouvera-t-on quelques représentations de l’invention du docteur Guillotin mais rien qui ne fasse appel à l’obscurantisme car ces instruments de tortures sont républicains et ce qui est républicain est bien (en plus ça rime). « Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point» disait le bon Joseph Ignace. La souffrance, on y est, il faut l’éradiquer cette putain.
Plus indigné qu’indigné, excité comme après une première corrida, je veux que la Reina Sofia présente Froilán de Todos los Santos de Marichalar y Borbón au balcon du Palacio Real. Democracia Real, Ya ! Ma tête me trahit et cette masse grouillante me rappelle la scène finale du Parfum. Je veux l’amour. Je nique la police et me sens d’une liberté nouvelle et infinie. Je veux redéfinir l’humain. Je veux cracher l’hymne espagnol, je veux voir les 20 000 mayores espagnoles avaler du cyanure, je suis pour la dignité, je transpire d’indignation.

Certains de mes frères (parce qu’on est tous frères dans la souffrance) commencent à poser sur moi des yeux condescendants. Je me fais traiter de « ninato ». L’indignation serait réservée aux adultes ? Horreur. Pas vous! Mes frères ?
Je ramasse mon pote par terre : « Viens, on part, c’est des fachos en fait ! » Comme dit Oskar (toujours lui) : « Les Fachos, on sait qu’ils ne sont pas vraiment fachos, mais on les appelle fachos quand-même, parce que ça les énerve »

*Photo : calafellvalo

Il n’y aura pas de Gay Pride en Azerbaïdjan…

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Après la crise de l’euro, la crise de l’Eurovision… Rien ne va plus entre l’Azerbaïdjan, pays hôte de l’édition 2012 du concours, et l’Iran, son aimable voisin, qui l’accuse de profiter de l’occasion pour collaborer honteusement avec Israël.

La tension, déjà vive, vient d’être attisée par certaines rumeurs, véhiculées par des sites internet iraniens, affirmant qu’à l’occasion de l’Eurovision, Bakou allait organiser une Gay Pride !

A peine arrivée aux oreilles des autorités azerbaïdjanaises, cette accusation a été prise très au sérieux. Lors d’une conférence de presse spécialement consacrée à cette question, Ali Hasanov, un haut responsable de l’administration présidentielle, a formellement accusé l’Iran de calomnie. « Ils font des déclarations sur quelque chose qui n’existe pas. Nous accueillons l’Eurovision, pas une marche gay » a précisé l’officiel azerbaïdjanais, ajoutant comme preuve irréfutable de la bonne foi de son gouvernement, que, contrairement au persan, il n’existe pas en langue azerbaïdjanaise de mot pour dire « marche gay ».

M. Hasanov a conclu ainsi son analyse géostratégique : « Les Iraniens cherchent à ternir l’image du pays à l’approche du concours, parce qu’ils sont jaloux de notre succès économique ». Rien à dire, même Borat n’aurait pas trouvé mieux ! 


Cécile Duflot, chlorophyllienne à maroquin

Ah le parti des Verts (EELV) ! Passés maîtres dans les parades d’ambition et les médiocres contorsions politiciennes, ses principaux représentants affectent en public un laisser-aller vestimentaire de baba-cool post-modernes. Dans les couloirs, ils manifestent l’âpreté, la ruse agressive, le goût des alliances et des combinaisons retorses, augmenté d’un appétit de pouvoir, qui les placent à égalité avec les ambitieux banals et les politiciens bedonnants à veste croisée de la IVe république, heureusement défunte.

Prenons Mme Duflot, par exemple : enfin, elle est ministre ! Au cours de la récente campagne électorale, elle demeura prudemment dans la coulisse, abandonnant l’infortunée Eva Joly à son sort de figurante pathétique. Jeune éléphant de son parti, elle a trouvé en Mme Voynet un cornac attentionné, auquel ses épaules donne un aspect impressionnant, presque menaçant, souligné encore par ses propos : « J’ai souhaité qu’elle devienne ministre […], J’ai mordu ceux qui pensaient qu’une femme si jeune, qui portait des jeans et qui élevait ses quatre enfants tambour battant, ne pouvait pas accéder à [ce poste] ». Quelqu’un se serait dressé contre la nomination de Cécile Duflot, sous le prétexte qu’elle était jeune et mère de famille ?

Cécile Duflot, sa voix, son assurance inébranlable, sa diction de mitrailleuse, sa conviction d’être indispensable à la marche du monde, sa bonne conscience démonstrative de dame du catéchisme, dispersant à la volée des postillons d’eau bénite mêlés de chlorophylle ! Elle traîne après elle un cortège tintinnabulant de clochettes désaccordées, revenues à la hâte de Rome, afin de prendre les meilleures places à la grand-messe. Avec cela, femme « concernée-intransigeante-copine-mère », furieusement moralisatrice : une cheftaine rompue à l’exercice de la communication. Cécile voulait un ministère, elle l’exigeait presque, sans doute au nom des superbes résultats électoraux de sa formation (2,31 %). Il n’est pas interdit d’avoir de l’ambition, mais il est recommandé d’en dissimuler l’excès. Faibles dans les urnes, prompts à la plainte et à la récrimination, toujours entre la pose et le fromage, les Verts, qui ne sont rien, veulent tout, et cela n’est jamais trop !

Leur puissant allié socialiste, qui les fait princes, alors qu’ils ne l’ont jamais fait roi, paraît ignorer les menaces et les anathèmes dont ils l’accablent pourtant (hors période de nomination aux honneurs ministériels évidemment). Cécile Duflot elle-même, dans un entretien télévisé, après avoir prétendu « qu’il fallait arrêter avec l’expression France, patrie des droit de l’homme », se risqua naguère à un développement politique d’une grande sérénité : « Une alliance avec le Parti Socialiste, c’est pas automatique, mais ça pourrait être, pendant cinq ans, sur une mandature, sur un certain nombre de points très clairs, pour dire : « Voilà ! avec des députés socialistes, avec des députés communistes, avec des députés écologistes, on pourrait s’engager pour travailler à un projet commun qui réparerait les erreurs commises par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, mais surtout qui se positionnerait pour répondre à la crise, et pour anticiper avec de nouvelles solutions, sans reproduire les erreurs du passé »..

Quelle projection volontariste, quel ton d’autorité pour la réactivation de la gauche plurielle ! Cette femme-là, à n’en pas douter, ne s’en laisserait pas compter, assumerait ses choix et ceux de ses amis ! Justement, voici ce que disait l’un d’eux, Philippe Meirieu, célèbre pour ses initiatives pédagogiques en faveur des crétins, des cancres et des paresseux, accueillant à Lyon le congrès d’Europe Ecologie : « Nous ne croyons pas que la social-démocratie ait fait ses preuves. Nous ne croyons pas qu’elle ait fait la preuve de sa capacité à reconstruire le politique autour du bien commun ! ». Se gardant bien de revenir sur ses verbeuses lubies pédagogistes (« l’apprenant, muni d’un outil scripteur, est au centre du système éducatif »), frais, rose, cossu et glabre, M. Meirieu, démontrant une véhémence tribunicienne digne d’un Lénine rhodanien, vitupérait le système et tous ceux qui n’aspiraient qu’à le réformer.

Or, M. Hollande ne se présente-t-il pas comme l’incarnation la plus aboutie de la social-démocratie, et Mme Duflot n’est-elle pas l’un de ses ministres ? Certes, mais, depuis cet épisode « révolutionnaire », elle n’est plus un élément perturbateur, erratique, en quête de soutiens et de suffrages. Voici donc ce qu’elle récitait dans le jardin du ministère de l’Égalité des territoires et du logement : « Je veux dire ici que je ne suis pas une ministre écologiste. Je suis une femme, écologiste, convaincue, devenue ministre de la République, pour agir pour le plus grand nombre, en essayant de mettre ses convictions et son expérience propre au service d’une certaine idée du bien commun. ». Le bien commun, vous dit-on !

La fausse bourde de Vincent Peillon

Et si certains socialistes avaient retenu les bonnes leçons du sarkozysme, en matière de communication et d’annonces gouvernementales ? Prenez Vincent Peillon, look de prof Troisième République dit la grande presse, air modeste, travailleur, prof de philo, promis à la rue de Grenelle depuis qu’il s’est engagé auprès de François Hollande : eh bien, à mon humble avis, on le crédite un peu vite de la première bourde gouvernementale.

Tout à sa hâte d’être ministre, il a annoncé que la semaine des enfants du primaire allait passer de 4 à 5 jours dès la rentrée 2013. Annoncé comme si c’était fait, hop, réglé évident ! Et aussi sec, l’élève Peillon s’est fait recadrer non par son Premier ministre mais par Ségolène Royal, expliquant que un ça ne se faisait pas comme ça, sans « concertation ». Et surtout que c’est le Premier ministre qui arbitre, tranche et annonce une mesure d’une telle importance, qui va foutre en l’air les grasses mat ‘de week-end de millions de Français qui si ça trouve, sont appelés à voter dans trois semaines. Ségolène qui se voit bien présidente de l’Assemblée a clairement fait comprendre à ses amis socialistes qu’elle a déjà été ministre, et qu’elle sait, elle, comment on se comporte dans un gouvernement. Mais passons sur ses méthodes de maitresse d’école.

Et surtout demandons nous si Peillon a simplement commis une bourde ou bien tenté un coup à la Sarkozy-Guéant-Dati. Du genre, j’annonce du lourd (une loi contre ceci, la sévérité contre cela, une réflexion et des actions contre ce truc) je regarde comment ça réagit et éventuellement, si ça ne produit rien dans les sondages ou chez les syndicats je retire, j’embourbe ou j’agis. Une méthode d’agit-prop qui a fait courir la presse pendant 5 ans derrière des annonces plus ou moins bidons, occupait le terrain du débat et coinçait l’opposition sur des thèmes qu’elle ne maitrisait pas. Sans oublier, pour parfaire le tableau, un François Fillon qui ne tranchait à la fin rien du tout, n’avait jamais son mot à dire et y trouvait parfaitement son compte.

Revenons à nos jours supplémentaires de classe. C’est un fait : la mesure fait partie des 60 propositions de François Hollande. La gauche, Martine Aubry en tête, considère que les gosses doivent travailler plus pour s’en sortir mieux, surtout les plus mal lotis. Et que du coup, les profs aussi doivent faire des efforts.

Or, même si tout le monde a l’air officiellement d’accord là-dessus, du côté des syndicats, on commence à traîner un peu la patte. Depuis quand on travaille plus sans gagner plus ? Alors on minaude, oui ça serait super, mais si ça se trouve les besoins ne sont pas les mêmes partout. Les collectivités locales, elles aussi, trainent un peu la patte: si les gosses sortent de l’école tous les jours à 15h30 au lieu de 16h30 il faudra bien les occuper. On ne va pas demander aux mères de sortir plus tôt pour récupérer les mioches alors qu’on nous vend la parité et l’émancipation de la femme à tour de bras. Alors les mairies vont devoir trouver des locaux, des animateurs, des gymnases des activités, tout ça pour pas trop cher, histoire d’occuper les enfants au moins jusqu’à 16 h30, voire 18h. Je ne parle pas de la corporation des hôteliers et des stations de ski qui hurle au sabotage dans la mesure où les week end des bobos seraient sacrifiés et leur chiffre d’affaires avec.
Autant dire que sur le papier, travailler plus pour être plus intelligent c’est chouette. Dans la vraie vie, c’est une autre affaire.

Alors Peillon tente. J’annonce que je fais. Je mets les gens sérieux et les parents qui flippent trouvant que les mioches ne bossent pas assez de mon côté, je mesure les résistances, la force des opposants. Et si ça ne va pas, j’annonce qu’on le fera en 2019. En expliquant que les profs et la FCPE sont des vilains. Les affaiblir c’est toujours ça de pris, mais il faut dire que Luc Chatel lui a bien mâché le travail de ce côté-là. Je prends même le pari que l’habile ministre de l’Education remettra le couvert à d’autres reprises. Sur d’autres sujets sur lesquels de toutes façons il n’y a jamais de consensus.

Tous les Français, qu’ils aient un enfant à l’école ou pas ont un avis sur la question, alors la concertation… L’opposition montera au créneau, les journalistes aussi, et on passera d’un sujet à l’autre en occupant le terrain médiatique. Vu les difficultés qui s’annoncent je la jouerai comme ça. Le sarkozysme n’a pas eu que du mauvais, somme toute.

*Photo : Parti socialiste

On n’arrête pas la régression

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De notre envoyé à Londres

Cette fois, c’est officiel. La dépêche est tombée ce matin. L’entreprenant David Cameron vient de l’annoncer en personne : l’Etat s’occupera désormais d’enseigner aux parents comment changer les couches (nappies). L’Etat les aidera également à mieux interpréter le babil souvent incompréhensible des tout-petits (agheu agheu, en français). La mesure porte un nom : « The Can Parent initiative ». Les mères ont l’air ravies, mais les politologues s’étonnent.

Enfin voyons, David Cameron n’est-il pas de droite ? N’est-il pas un farouche partisan du moins d’Etat et de la responsabilité individuelle ? A quoi bon investir dans ce secteur-là ? Si les avocats de l’austérité refusent de creuser les déficits publics, s’ils ne craignent pas de jeter les pauvres dans la rue et de ruiner l’Europe au nom de la réduction des dépenses, ils font tout de même une exception devant les couches Pampers. Et pourquoi ça ? Parce que les moutards sont la richesse de demain. « Les parents sont des bâtisseurs de la nation, apprend-on de source officielle. C’est avec des gestes d’amour que l’on élèvera la prochaine génération ». La mesure prévoit donc de montrer aux parents comment choisir la bonne tétine.

Nous savions, grâce à Michel Foucault, que le pouvoir n’interdit pas. Il fait bien autre chose : il vous assiste dans la réalisation supposée de votre désir. L’affaire a commencé au XVIIIème siècle, mais ce que nous ignorions jusqu’à aujourd’hui, c’est qu’il irait jusqu’à vous conseiller la bonne tétine.

G8, mon amour

Je regarde une photo de famille, comme on dit, du dernier G8 à Camp David. François Hollande, encore une chose à mettre au passif de son bilan catastrophique, forcément catastrophique, a commis une énorme faute de goût. Cette année, le protocole avait demandé que les chefs d’état soient habillés « casual ». Evidemment, il est arrivé en costume et a dû retirer en catastrophe sa cravate. Il se croyait où, ce ballot ? Encore sur le marché de Tulle à distribuer des tracts socialistes ? Décidément, il n’est pas rompu aux exercices d’hypocrisie, notre nouveau président. Quand le gouvernement mondial s’apprête à accroître la pression sur les peuples, quand il va mener une politique encore plus dure, il doit se montrer résolument et définitivement cool. L’équivalent sur le plan vestimentaire, si vous voulez, de cette figure rhétorique que l’on appelle l’antiphrase.

J’espère que Hollande n’a pas oublié de tutoyer ses homologues, en plus. Il ne manquerait plus qu’il ait voulu la jouer solennel, mettre des formes comme dans les sommets internationaux du monde d’avant. Non, un G8, c’est comme une start-up, une entreprise jeune et sympathique où tout le monde se dit tu, se passe la main dans le dos, est super-pote, où l’on adopte là aussi le casual friday, où l’on se souhaite de manière sympatoche les anniversaires. Ce coup-ci, d’après ce que j’ai compris, c’était celui du premier ministre japonais, Yoshihiko Noda. Il a eu le droit à un beau gâteau au chocolat garanti non irradié et comme il a vite eu la bouche pleine, il n’a pas pu répondre au véritable bilan humain et écologique de Fukushima. D’ailleurs, personne n’aurait eu le mauvais goût de lui poser la question. Il y avait des sujets autrement plus urgents à débattre. Une vraie ligne de fracture idéologique entre croissance et austérité, plus exactement entre austérité libérale et croissance libérale.

La différence ? Ah, mais elle est essentielle, la différence… Par exemple, une politique d’austérité libérale vise à l’équilibre budgétaire, restreint le crédit, augmente la durée du travail et les impôts tout en baissant les salaires. En revanche, une politique de croissance libérale, celle souhaitée par Hollande, le SPD allemand ou même par Obama qui angoisse légèrement à l’idée de voir l’Europe devenir un marché atone pour ses exportations et des pays comme la Grèce ou l’Espagne menacer de faire imploser le système en se clochardisant, c’est tout le contraire.
La croissance libérale utilise les fonds publics, comme les fonds de stabilité de l’UE ou ceux de la Banque Européenne d’investissement, pour doper l’investissement privé et améliorer la compétitivité. Evidemment, cela suppose que l’on baisse les salaires et que l’on augmente les impôts.

Si vous ne voyez pas de différence, c’est que vous êtes un salarié. Un salarié de mauvaise foi, probablement syndiqué de surcroît. Ou alors, par un regrettable malentendu, vous avez cru que la croissance libérale correspondait à un genre de néo-New-Deal rooseveltien. Auquel cas, on vous répondra qu’il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des keynésiens sauvages et que l’espoir de voir la génération suivante vivre mieux que vous, ou même simplement moins mal que vous, est terminé. Et ce ne sont pas les petits voyous d’étudiants québécois auxquels on répond par des lois d’exception, les indignés espagnols qui font leur retour sur les plaza, le terrorisme de la « jambisation » qui reprend en Italie ou les manifestations endémiques en Grèce qui vont changer quoi que ce soit à la saine gestion du capitalisme planétaire.

Je regarde encore la photo du G8. Quelque chose me gêne, mais quoi ? Ah, ça y est j’y suis. Autour de la tablée des chouettes copains, il y en a de moins en moins qui tiennent leur pouvoir d’une quelconque légitimité populaire alors que je pensais naïvement que le libéralisme économique supposait le libéralisme politique. Par exemple, Barroso, pour la Commission Européenne, cet ancien maoïste de la révolution des Œillets qui ferait désormais passer Alain Madelin pour Lénine, il est élu par qui, en fait ? Et Mario Monti, l’ancien employé du mois de Goldman Sachs, l’éminent membre du groupe Bilderberg, à la tête de son gouvernement technique, il a gagné quoi comme élections ?

Mélenchon, avec sa sale tête, a parlé du G8 comme d’ « une institution détestable ». Je trouve aussi. Mais je me rends bien compte de la stérilité de mon attitude. Et je sais qu’un jour, après un long travail, on pourra dire de moi ce qu’Orwell dit de Winston à la fin de 1984 : « Il aimait Big Brother. » Euh, pardon, « Il aimait le G8. »

Bravo, Mademoiselle !

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En ces jours de gloire où nous n’en finissons pas de passer de l’ombre à la lumière, il y a tant de bonnes nouvelles que certaines ont pu vous échapper. Je tiens donc à vous annoncer, chers lecteurs et surtout chères lecteures, que pour les femmes, l’avenir radieux c’est maintenant.
Tout d’abord, le président de la République a ressuscité le ministère des Droits des femmes créé par François Ier, dit Mitterrand – puis réduit à un secrétariat d’Etat par le même lors de son second mandat. Alleluiah ! Il faut dire que François Hollande n’avait pas vraiment le choix: il s’y était engagé et, il faut lui rendre cette justice, il semble décidé à vouloir tenir ses promesses, même les plus incongrues. Ainsi le gouvernement est-il strictement paritaire, enfin, si on ne compte pas le Premier ministre, mais ne soyons pas chiens – ni chiennes. La malicieuse Fleur Pellerin, qui ne manque visiblement ni de cran ni de neurones, a innocemment remarqué que si elle avait été un homme blanc et sexagénaire, elle n’aurait sans doute pas été recrutée. Nul n’a relevé cette insolence, sans doute parce qu’on pardonne tout à une jolie femme.

De fait, si on cumule les critères « femmes et diversité », le casting de François Hollande est encore plus réussi que celui de Nicolas Sarkozy. Christiane Taubira sera probablement moins performante que Rachida Dati comme ambassadrice de la mode française, mais à en juger par ses débuts, elle a des chances de l’égaler comme gaffeuse de compétition. Peut-être est-elle déjà coupable d’avoir aggravé la calvitie présidentielle : le Président a dû s’arracher les cheveux en entendant sa garde des Sceaux sortir du tiroir où il aurait dû rester son vague engagement de supprimer les tribunaux correctionnels pour les mineurs récidivistes âgés de 16 à 18 ans. Alors que la gauche doit prouver qu’elle a rompu avec le laxisme et l’angélisme des temps anciens, l’idée de renvoyer des gaillards qui pourrissent la vie de leurs concitoyens devant le tribunal pour enfants (qui leur infligera des « rappels à la loi » qui feraient rigoler un nourrisson) relève soit de l’inconscience, soit du sabotage. Passons. Après tout, les femmes ont aussi le droit de faire des conneries.

Quoi qu’il en soit, François Hollande a fait comme il avait dit : nous avons notre quota de ministres en jeans, enfin en jupons – je sais, c’est sexiste. Qu’il ne s’estime pas quitte pour autant. Comme disait ma grand-mère, il n’a fait que la moitié de son devoir. Et comme dit Alain Resnais, vous n’avez encore rien vu. Dans un manifeste publié quelques jours avant l’élection et intitulé « les droits des femmes passent par la gauche », une théorie de personnalités des deux sexes lui rappelait ses engagements. « La gauche, pouvait-on y lire, est une alliée intrinsèque de la lutte des femmes pour leur libération parce qu’elle a pour but l’émancipation de chaque individu. » La droite ayant pour objectif l’oppression des faibles et l’exploitation des pauvres, on comprend que les cinq années écoulées aient été un enfer pour les femmes qui ont, paraît-il, « payé le prix fort des mesures libérales mises en œuvre par Nicolas Sarkozy ». Heureusement, les signataires seront là pour aider François Hollande à « lutter contre le patriarcat, et le bousculer si les vieux démons reprennent le dessus ». À mon avis, si le Président avait des rêves de patriarcat, sa « girl-friend » les lui ferait passer vite fait, mais pardon, ça c’est la vie privée.

L’important, c’est que cette bonne volonté ait été récompensée. J’apprends donc avec ravissement, grâce au camarade David Desgouilles, que l’autrice de ce manifeste, Caroline de Haas, fait partie du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem[1. Mais non, ce n’est pas grâce à David Desgouilles que notre copine Caroline officie désormais pour la République, c’est grâce à lui que je le sais !]. Pour les distraits, Caroline de Haas dirigeait jusque-là un groupuscule appelé « Osez le Féminisme ». Outre le grand progrès que constitue la suppression de la charmante appellation « Mademoiselle », « Osez le Féminisme » a été particulièrement en pointe sur trois fronts: le partage des tâches ménagères, le lynchage de DSK et la réhabilitation du clitoris. Comme il est peu probable que le prochain parlement vote une « loi clito » et que la justice et les médias se débrouillent très bien pour imputer à DSK les crimes les plus abominables, il faut s’attendre à ce que nos députés votent très vite une « loi plumeau » assortie de peines-planchers pour les mâles un peu mollassons du balai. Chers amis hommes, il ne faudra pas en vouloir au Président. Tenir tête à Angela Merkel, c’est fastoche. Mais des hommes capables d’affronter une fille qui placarde des clitoris géants sur les murs de nos villes, moi je n’en connais pas.

*Photo : Caroline de Haas, Parti socialiste

Il était une fois la loi Taubira

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Lundi, Le Monde nous rapporte que Christiane Taubira, depuis qu’elle a été nommée garde des Sceaux, est « l’une des cibles privilégiées de la droite et de l’extrême droite sur le Web ». Une rumeur, étayée par de vieilles photos de drapeaux français brûlés à Toulouse en 2007, lui prêterait même des propos qu’elle n’a en fait jamais tenus.

L’auteur de l’article, Samuel Laurent, dénonce alors, tweets à l’appui, les attaques dont la ministre de la Justice est victime : l’occasion, pour lui, de confondre droite et extrême droite, mais surtout, de mettre sur un même plan une rumeur imbécile et les critiques légitimes suscitées par la loi Taubira de 2001 sur la traite négrière. La réacosphère reprocherait ainsi à Christiane Taubira de vouloir “étouffer la traite arabo-musulmane” pour accuser les seuls “Blancs”. Le journaliste du Monde semble oublier que de nombreux historiens, indépendamment de leurs opinions politiques, ont dénoncé cette même loi. Il préfère incriminer la réacosphère : une façon de discréditer tous les contradicteurs de Christiane Taubira en les faisant passer pour d’immondes racistes. C’est une explication facile, qui revient à dire que Christiane Taubira, à cause de sa couleur de peau ou de ses revendications communautaires, est intouchable. Or, n’est-il pas légitime de questionner sa nomination place Vendôme ? Et pourquoi cette nomination suscite-t-elle justement tant de controverses ?

Christiane Taubira a donné son nom à la loi du 21 mai 2001 qui condamne la traite négrière et l’esclavage. C’est un texte mémoriel qui stipule dans son article 1er : “La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité“.

Une telle loi pose problème, notamment parce qu’elle remonte loin dans le temps et qu’elle est rétroactive. D’abord, l’esclavage ayant été aboli en 1848 et la traite condamnée depuis plus de deux cents ans, leurs victimes sont mortes depuis longtemps et leurs descendants appartiennent au moins à la sixième génération. Ensuite, le crime contre l’humanité est une notion contemporaine, inconnue de ceux qui, à l’époque, pratiquaient la traite ou l’esclavage. Ainsi, l’anachronisme s’ajoute à la rétroactivité. Or, parce qu’elle est anachronique, la loi Taubira apparaît comme une manipulation intolérable de l’histoire. Passons sur son occultation des traites inter-africaines et arabo-musulmanes, du Maroc à l’Inde.
L’élément-clé est qu’il n’appartient pas au législateur de dire l’histoire. L’objectif de la loi Taubira était de reconnaître aux descendants d’esclaves le droit de défendre la mémoire de leurs ancêtres et, éventuellement, d’engager des poursuites contre ceux qui nieraient ou minimiseraient ce fait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a étudié le trafic d’esclaves dans toute sa complexité, sans le limiter à la traite atlantique, mais en le replaçant dans un contexte plus global[1. Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Folio Histoire, 2006, 733 pages.], en a fait les frais. En 2005, un collectif d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais l’accusa en effet de négationnisme parce qu’il avait déclaré dans un entretien au Journal du Dimanche que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». Il reçut alors le soutien de 19 historiens, parmi lesquels René Rémond et Pierre Nora, qui fondèrent l’association Liberté pour l’Histoire. Dans un excellent petit livre publié en 2006[2. René Rémond, Quand l’État se mêle de l’histoire, Paris, Stock, 2006, 109 pages.], le regretté René Rémond est revenu sur cette histoire, en précisant que la traite ne pouvait pas être un génocide, quoiqu’en dise Christiane Taubira : les négriers, qui avaient des objectifs mercantiles, ne pouvaient pas avoir l’intention d’exterminer les esclaves puisqu’ils en tiraient profit. De la même façon, selon René Rémond, la loi Taubira fait implicitement le procès de la colonisation en oubliant que celle-ci a, au XIXème siècle, entraîné l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a révélé à quel point une loi mémorielle menace la connaissance historique. Désormais, les historiens savent qu’ils peuvent se retrouver sur le banc des accusés. De surcroît, en stipulant dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », la loi Taubira impose aux enseignants et aux chercheurs des objectifs quantitatifs sans que l’on sache vraiment ce qu’est une « place conséquente ». Cette ingérence du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, qui suppose une judiciarisation de l’histoire, n’existe habituellement que dans les régimes totalitaires. Enfin, en introduisant la notion de « crime contre l’humanité », la loi renvoie implicitement à la Shoah, ce qui inaugure une forme de surenchère victimaire. D’ailleurs, quitte à remonter dans le passé, pourquoi s’arrêter à la traite ? Puisque je suis protestant, pourquoi ne demanderais-je pas, moi aussi, réparation pour les persécutions que mes ancêtres ont subies après la révocation de l’édit de Nantes ?

En 2008, Pierre Nora dénonçait en ces termes le communautarisme de la loi Taubira : « ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés ». On ne saurait mieux dire. C’est comme si des mémoires particulières se développaient, entraient en concurrence les unes avec les autres et menaçaient, finalement, de désagréger la mémoire nationale. Il est inquiétant que l’auteur d’une telle loi devienne garde des Sceaux, a fortiori lorsque ladite femme politique milite encore à Walwari, un mouvement guyanais vaguement indépendantiste. Autant dire que Christiane Taubira est un symbole du communautarisme qui gangrène l’identité de la France.

*Photo : Parti Socialiste

Egypte : En campagne avec Morsi

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Aujourd’hui et demain se déroule en Egypte la première élection présidentielle libre du monde arabe. Les Frères Musulmans, indéniables vainqueurs du scrutin parlementaire, sont représentés par Mohamed Morsi, ingénieur et vétéran de la confrérie. Mercredi dernier, il battait campagne à Fayoum, capitale d’un gouvernorat situé à 70 km du Caire.

Le rassemblement revêt une allure triomphale pour une organisation réprimée depuis la création de la République égyptienne. Les gradins du stade à l’architecture d’arène sont combles. Autant de personnes sont massées sur la piste d’athlétisme. Au centre de la pelouse trône une balance, symbole du Parti de la Justice et de la Liberté, l’organe politique de la confrérie. Des adolescents courent en brandissant de longues bannières rouges ornées du visage du candidat Morsi. Malgré la foule rassemblée (20 000 personnes) dans une enceinte aussi vétuste, l’organisation fonctionne à merveille, grâce à une cohorte de jeunes militants souriants, serviables et disciplinés. Dans la tribune jouxtant l’estrade siègent les notables locaux. Costumes-cravates et sourires ravis, ils se saluent en s’étreignant. Notons que le Fayoum, à l’instar de la majorité des zones rurales, constitue un bastion de la confrérie, qui y a récolté 45% des votes aux législatives.

Dans le reste du pays, la situation paraît différente. Le candidat Morsi peine dans les sondages, où il est immanquablement devancé par l’ancien ministre des Affaires Etrangères Amr Moussa et Aboul Fotouh, un physicien exclu de la confrérie. Il faut dire que la popularité des Frères Musulmans s’est érodée depuis leur victoire aux législatives. D’incessantes querelles avec le Conseil Militaire, chargé d’assurer la transition démocratique, paralysent le Parlement. La Confrérie est accusée de se préoccuper de sa trajectoire au lieu d’œuvrer à la reconstruction du pays. On lui reproche aussi d’avoir présenté un candidat, alors qu’elle avait promis de s’abstenir. Quant à Mohamed Morsi, il fait figure de pis-aller. Ses opposants le surnomment le « pneu Michelin ». Le Parti de la Justice et de la Liberté avait initialement investi Khairat el-Shater, mais le stratège et financier de la Confrérie a été disqualifié par la Commission électorale, en raison d’une condamnation pour malversations financières.

Pour compenser son déficit de crédibilité, la confrérie s’appuie sur une robuste assise financière. Si les autres candidats axent leurs efforts sur les médias, les Frères mènent en effet une campagne de terrain impressionnante. Les maisons bordant la route du stade sont tapissées de posters exhibant un Morsi au sourire serein. A l’entrée de l’enceinte, les tee-shirts et gadgets à l’effigie du candidat s’arrachent. Les discours des invités sont ponctués de feux d’artifice. Un chant de campagne a même été composé, entonné par les occupants de l’estrade, mains empoignées et bras entortillés.

Ces outils de marketing politique véhiculent un message limpide : notre candidat est Coran compatible. Le slogan à trois volets « l’islam est la solution, le Coran notre Constitution et le Jihad (effort) notre moyen » est martelé. Derrière l’habillage religieux se cachent bien sûr des intentions politiques. L’enjeu est l’électorat du parti salafiste Nour, second du scrutin parlementaire, qui soutient le banni Aboul Fotouh. Morsi ne désespère pas de convaincre ses sympathisants, et les deux intervenants du meeting sont d’ailleurs des théologiens connus pour leurs positions radicales : Ragheb Sargani et Mohamed Abdel Maksoud. Or, dans le match des drapeaux et des références, l’étendard de l’Egypte (noir, blanc, rouge) domine le vert de l’islam, et c’est aussi de tricolore que se parent les affiches du candidat. On joue même l’hymne national avant qu’un chanteur débarque sur l’estrade pour crier son amour du pays.

La performance divertit la foule qui attend son héros en retard. Les quatre premières heures du meeting sont meublées par des slogans incantatoires : « Si Dieu le veut, Morsi sera gagnant, Si Dieu le veut, au premier tour ». Beuglés par un animateur aux robustes cordes vocales, ils sont repris d’une seule voix par l’assistance. Le conditionnement opère. Lorsque Mohamed Morsi apparaît enfin, au son d’une musique de péplum, la foule jubile. On découvre un homme engoncé, hybride d’un Bisounours et de Patrick Balkany. Pourtant, il entre en communion avec le public, et chacune de ses tirades, déclamée d’une voie chaude et rocailleuse, se conclut par un vacarme d’applaudissements.

Nul besoin de développer un programme, Morsi affirme qu’il est le meilleur pour toutes les composantes de la société. « Les Enfants, les Femmes, les Etudiants, les Chrétiens … » alimentent sa litanie. Un autre concept-clé est celui de « Nahda » : la Renaissance. Renvoyant à un âge d’or de la civilisation musulmane, il implique de puiser dans le Coran les solutions aux problèmes contemporains. « On nous parle de droits de l’homme, mais ça fait 1400 ans qu’on connaît les droits de l’homme, ils sont dans le Coran ! » s’exclame-t-il.

A la fin de la soirée, aucune idée précise des droits de l’homme version Morsi ni des modalités d’exécution du projet islamique n’émerge, mais les habitants du Fayoum quittent le stade en arborant une mine réjouie. C’est ce qu’on appelle un meeting électoral réussi.

Soixante millions d’hypocrites

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Il faut croire que l’homme ne vit pas seulement de pain. Même le Français. Voilà des mois que les sondages et ceux qui les commentent nous serinent que la première préoccupation des Français, c’est le chômage – et la deuxième, le pouvoir d’achat. Or, ces mêmes sondages confirment ce que le faible écart entre les deux finalistes pouvait laisser penser[1. Non seulement Sarkozy n’a perdu « que » 2 millions de voix entre 2007 et 2012, mais il a fait un meilleur score que Ségolène Royal il y a cinq ans (16 865 340 contre 16 790 440).]. Ainsi, à en croire une enquête Harris sur les motivations du vote, seuls 48 % des électeurs de Hollande l’ont choisi par adhésion à l’homme et à ses 60 propositions, tandis que 49 % entendaient punir Sarkozy ; plus intéressant encore, 44 %, toujours parmi les électeurs du candidat de la gauche, pensent qu’avec lui, la situation économique sera encore pire. En clair, une petite dizaine de millions de Français ont délibérément choisi d’envoyer à l’Élysée un candidat dont ils pensent, avant qu’il ait bougé le petit doigt, qu’il ne fera pas mieux, et sans doute moins bien, que son prédécesseur sur le plan du chômage et de la réduction des déficits.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ces conditions, il faut se demander ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour créer « la plus grosse surprise de l’histoire de la Ve République ». Pourquoi, après avoir « retourné » tant de ceux qu’il avait déçus, a-t-il échoué à réduire le dernier carré ? À l’évidence, ce n’est pas son bilan, quoique qualifié de « désastreux » par ses adversaires, qui est en cause : si c’était le cas, les électeurs n’affirmeraient pas qu’ils ont voulu sortir le sortant, mais se diraient convaincus par le programme de François Hollande. L’hypothèse que je tenterai d’étayer ici est que ce sont la forme, le comportement, les manières que les électeurs ont sanctionnés. Le rejet de sa personne suggère en effet qu’il a commis une grave transgression et même, osons le mot, un véritable sacrilège. Cela signifie que le 6 mai 2012 n’a pas scellé l’échec de la politique de Nicolas Sarkozy, mais celui du sarkozysme. C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, et même d’un gâchis. En 2007, Sarkozy promet d’en finir avec le chiraco-mitterrandisme (1981-2007), un quart de siècle d’immobilisme maquillé par la rhétorique du rassemblement. Il pense, et à raison, que la France est disponible pour la « rupture ».
Mitterrand et Chirac parlaient comme de Gaulle et agissaient comme Queuille (qui disait, paraît-il, qu’il n’existait pas de problème qu’une absence de solution ne pût résoudre). Ils avaient compris qu’ils pouvaient ne rien faire à condition de le faire avec panache. En somme, ils prenaient de grands airs pour s’incliner devant l’ordre des choses. Sarkozy veut faire bouger les lignes, mettre la société en mouvement.

À la hussarde s’il le faut. Résultat : pendant cinq ans, la gauche rassembleuse (qui exclut uniquement ceux qui ne pensent pas comme elle) accusera le Président de « diviser ». Seulement, si l’on ne prend pas le risque de diviser, on fait roi-fainéant. Le Général n’a pas hésité, quand il le jugeait nécessaire, à « cliver », voire à dresser des Français les uns contre les autres. Certes, il a autant manqué de flair en 1968 que Juppé en 1995 avec la réforme des retraites ou Villepin en 2006 avec le CPE. Mais la rue ne pouvait se mesurer à lui en termes de légitimité. On ne saurait, bien sûr,
reprocher à ses successeurs d’avoir gouverné par temps de paix. Reste qu’aucun d’eux n’a été capable d’affronter durablement une partie de la société française pour mener à bien une réforme qu’il jugeait nécessaire (à bon escient ou pas, ce n’est pas la question).
La quasi-faillite actuelle de l’État s’explique largement par cette façon rassembleuse de gouverner qui dicte de ne jamais remettre à demain ce qu’on peut remettre à après-demain. La faute de Sarkozy n’est pas d’avoir divisé, mais d’avoir cru que la politique pouvait congédier le symbolique au profit du pragmatique. Il prétendait se libérer de l’étiquette monarchique et du costume rigide taillé pour le Général. Il voulait le pouvoir sans la comédie. La devise du quinquennat sera : on ne nous cache rien, on nous dit tout. Or, quand on est bien élevé, il y a des sujets dont on ne parle pas – en tout cas, pas pour dire la vérité : le sexe, l’argent et la politique. Bien sûr, chaque société a ses préférences et ses tolérances.

Aux États-Unis, il n’y a rien d’inconvenant à afficher sa richesse ou son ambition. Le pouvoir est un objectif parfaitement avouable. Par ailleurs, malgré l’ombre de la Guerre civile, ou peut-être à cause d’elle, les clivages politiques et idéologiques sont assumés et la liberté d’expression presque consternante. Les conflits politiques s’accompagnent parfois d’un degré de violence qui nous semblerait insupportable – la lutte des « pro-life » contre l’avortement en est un bon exemple. Pourtant, la classe politique n’est pas hantée par le spectre de la division. Même la contestation des règles du jeu fait partie des règles du jeu. Il est vrai, cependant, que cette tolérance s’arrête à la porte de la chambre à coucher. À l’inverse, jusqu’au séisme DSK, la France était assez libérale en matière de sexe, et plutôt coincée quand il était question d’argent et de politique – on ne brigue pas le pouvoir parce qu’on aime ça mais pour faire avancer ses idées. Sarkozy n’a que faire de ces faux-semblants et pesanteurs de langage. Son mot d’ordre est : « Décomplexez-vous ! » Bref, il nous a pris pour des Américains. Il faut reconnaître à sa décharge que, nous aussi, nous nous sommes pris pour des Américains. Seulement, on ne se débarrasse pas de son inconscient comme ça. Si encore il s’était contenté de discours ! Mais cette révolution, il ne l’a pas théorisée, il l’a incarnée, ne cachant ni ses goûts ni ses fréquentations. Trois heures au Fouquet’s et deux jours sur le Paloma lui vaudront l’indélébile et imbécile étiquette de « président des riches ». Son tort n’est pas d’être obsédé par l’argent, mais d’être désinvolte avec lui. À la différence d’un grand nombre de Français, cela ne le gêne aucunement d’en parler, tout comme il parle de sa vie amoureuse. Le même refus de convenances jugées hypocrites inspire sa pratique du pouvoir : il ne la joue pas « président de tous les Français » mais chef de la majorité. Et puisqu’il a été élu, c’est son programme qui définira l’intérêt général. Cessons de nous raconter des histoires, affirme-t-il en substance. Or, la France veut se raconter des histoires, même si elle ne sait pas lesquelles.

En voulant montrer qu’il était un homme comme les autres, Sarkozy a agi en monarque commettant un crime de lèse-majesté. C’est cet attentat à la sacralité républicaine qui a suscité l’incroyable déchaînement de haine dont les médias ont été la caisse de résonance durant cinq ans. Que des électeurs par ailleurs acquis à ses propositions plus qu’à celles de son adversaire aient choisi de le congédier montre bien l’irrationalité de cette détestation. On pense au proverbe anglais : « To cut off the nose to spite the face » (« Se couper le nez pour se venger du visage »). L’ironie de l’histoire est que c’est lui, finalement, qui aura été un président normal. C’est la raison de son échec.[/access]

Tourisme à la Puerta del Sol

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Madrid, Puerta del Sol

Ma quête effrénée de chupitos gratis por favor se heurte à une cohorte immense. Ils sont fatiguant ces espagnols avec leurs fêtes patronales permanentes. Il faut que j’attende que revienne la conscience de mon ignorance abyssale de l’actualité espagnole, les seuls imprimés retenant mon attention depuis le début du séjour étant les flyers distribués par ces chers Relaciones Publicas. On me jette un journal que je ne rattrape pas, Liberate. Je percute. Les voilà, ces indignés espagnols, ces autochtones qui ferment leur commerce entre 14h et 15h et qui ont encore la générosité d’inviter Belena Estaban et ses seins sur leurs plateaux télévisés.

Alors comme ça, ils s’indignent. Contre la corruption, contre la prime à risque, l’omnipotence des banques et le chorizo (qui signifie aussi « voleur », ne jamais oublier d’être drôle en plus d’être indigné). C’est en vain qu’on essaye de les contourner pour réhydrater nos gosiers comme il se doit. Parce que s’indigner c’est bien mais comme dit mon copain Freysinger ça fait du bien l’indignation, quand elle est arrosée au pastis.
« Francès ? » « Yes,oui, si » « Viva la revolucion ! » me hurle d’allégresse un chef indien dans son tipi Quechua sur lequel on peut admirer la parfaite reproduction au feutre du drapeau français sous lequel se lit « 1789 Ahora ! ». Tandis que mon ami déjà bien épris de Bacchus se fait interviewer par TVE, l’absurdité du moment se dissipe rapidement, je me sens envahie d’une énergie nouvelle.
Dans les prémices de mon hallucination, je perçois avec une fraiche ardeur la pertinence de mon ami plus imbibé que je ne l’aurais cru : « Je suis indigné. Toi, moi, tout le monde ! L’indignation est à son comble. Je m’indigne, tu t’indignes, il s’indigne, nous nous … » Le journaliste nous quitte.

Indignons-nous ! Des ailes me poussent, la rage sous toutes ses formes gratouille mon bas ventre, ma prise d’inconscience est totale. Cette masse, ces corps hurlants, ces pancartes multicolores, ces slogans jetés sur les tee-shirts : Indignez-moi ! Ce soir, je suis l’Histoire, je veux être indignée, la plus indignée des indignés. Plus que tout autre, je veux brandir dans la lourdeur de l’air le drapeau pirate. Pays imaginaire me voilà !
Je veux sentir vibrer ma glotte des mots si parfumés de Revolucion, Libertad y basta ! Devant l’excitant guindage de mon milieu social je veux que claque l’arc-en-ciel des homosexuels. Je suis contre l’impérialisme des banques allemandes, contre la Grande Alliance, je m’élève et je bois : UE=Alemania, NO !

Bras tatoués, crêtes et écarteurs, vous êtes mes seules valeurs ! Anarchie, prends-moi. Quel visionnaire ce diplomate de Hessel ! Alors il faudrait une voix mielleuse, un passé de résistant et une canne pour réveiller une planète anesthésiée par tout ce qui fait mal. L’homme a été déporté ; l’œuvre, elle, s’est exportée comme des petits pains (pas de brioche ce coup-ci, on n’est pas sous le règne de l’autrichienne) pour rassasier le peuple du monde affamé par l’histoire de sa propre souffrance. Et sans violence s’il vous plait. Car le vieillard est un pacifiste. Tout juste trouvera-t-on quelques représentations de l’invention du docteur Guillotin mais rien qui ne fasse appel à l’obscurantisme car ces instruments de tortures sont républicains et ce qui est républicain est bien (en plus ça rime). « Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point» disait le bon Joseph Ignace. La souffrance, on y est, il faut l’éradiquer cette putain.
Plus indigné qu’indigné, excité comme après une première corrida, je veux que la Reina Sofia présente Froilán de Todos los Santos de Marichalar y Borbón au balcon du Palacio Real. Democracia Real, Ya ! Ma tête me trahit et cette masse grouillante me rappelle la scène finale du Parfum. Je veux l’amour. Je nique la police et me sens d’une liberté nouvelle et infinie. Je veux redéfinir l’humain. Je veux cracher l’hymne espagnol, je veux voir les 20 000 mayores espagnoles avaler du cyanure, je suis pour la dignité, je transpire d’indignation.

Certains de mes frères (parce qu’on est tous frères dans la souffrance) commencent à poser sur moi des yeux condescendants. Je me fais traiter de « ninato ». L’indignation serait réservée aux adultes ? Horreur. Pas vous! Mes frères ?
Je ramasse mon pote par terre : « Viens, on part, c’est des fachos en fait ! » Comme dit Oskar (toujours lui) : « Les Fachos, on sait qu’ils ne sont pas vraiment fachos, mais on les appelle fachos quand-même, parce que ça les énerve »

*Photo : calafellvalo

Il n’y aura pas de Gay Pride en Azerbaïdjan…

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Après la crise de l’euro, la crise de l’Eurovision… Rien ne va plus entre l’Azerbaïdjan, pays hôte de l’édition 2012 du concours, et l’Iran, son aimable voisin, qui l’accuse de profiter de l’occasion pour collaborer honteusement avec Israël.

La tension, déjà vive, vient d’être attisée par certaines rumeurs, véhiculées par des sites internet iraniens, affirmant qu’à l’occasion de l’Eurovision, Bakou allait organiser une Gay Pride !

A peine arrivée aux oreilles des autorités azerbaïdjanaises, cette accusation a été prise très au sérieux. Lors d’une conférence de presse spécialement consacrée à cette question, Ali Hasanov, un haut responsable de l’administration présidentielle, a formellement accusé l’Iran de calomnie. « Ils font des déclarations sur quelque chose qui n’existe pas. Nous accueillons l’Eurovision, pas une marche gay » a précisé l’officiel azerbaïdjanais, ajoutant comme preuve irréfutable de la bonne foi de son gouvernement, que, contrairement au persan, il n’existe pas en langue azerbaïdjanaise de mot pour dire « marche gay ».

M. Hasanov a conclu ainsi son analyse géostratégique : « Les Iraniens cherchent à ternir l’image du pays à l’approche du concours, parce qu’ils sont jaloux de notre succès économique ». Rien à dire, même Borat n’aurait pas trouvé mieux ! 


Cécile Duflot, chlorophyllienne à maroquin

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Ah le parti des Verts (EELV) ! Passés maîtres dans les parades d’ambition et les médiocres contorsions politiciennes, ses principaux représentants affectent en public un laisser-aller vestimentaire de baba-cool post-modernes. Dans les couloirs, ils manifestent l’âpreté, la ruse agressive, le goût des alliances et des combinaisons retorses, augmenté d’un appétit de pouvoir, qui les placent à égalité avec les ambitieux banals et les politiciens bedonnants à veste croisée de la IVe république, heureusement défunte.

Prenons Mme Duflot, par exemple : enfin, elle est ministre ! Au cours de la récente campagne électorale, elle demeura prudemment dans la coulisse, abandonnant l’infortunée Eva Joly à son sort de figurante pathétique. Jeune éléphant de son parti, elle a trouvé en Mme Voynet un cornac attentionné, auquel ses épaules donne un aspect impressionnant, presque menaçant, souligné encore par ses propos : « J’ai souhaité qu’elle devienne ministre […], J’ai mordu ceux qui pensaient qu’une femme si jeune, qui portait des jeans et qui élevait ses quatre enfants tambour battant, ne pouvait pas accéder à [ce poste] ». Quelqu’un se serait dressé contre la nomination de Cécile Duflot, sous le prétexte qu’elle était jeune et mère de famille ?

Cécile Duflot, sa voix, son assurance inébranlable, sa diction de mitrailleuse, sa conviction d’être indispensable à la marche du monde, sa bonne conscience démonstrative de dame du catéchisme, dispersant à la volée des postillons d’eau bénite mêlés de chlorophylle ! Elle traîne après elle un cortège tintinnabulant de clochettes désaccordées, revenues à la hâte de Rome, afin de prendre les meilleures places à la grand-messe. Avec cela, femme « concernée-intransigeante-copine-mère », furieusement moralisatrice : une cheftaine rompue à l’exercice de la communication. Cécile voulait un ministère, elle l’exigeait presque, sans doute au nom des superbes résultats électoraux de sa formation (2,31 %). Il n’est pas interdit d’avoir de l’ambition, mais il est recommandé d’en dissimuler l’excès. Faibles dans les urnes, prompts à la plainte et à la récrimination, toujours entre la pose et le fromage, les Verts, qui ne sont rien, veulent tout, et cela n’est jamais trop !

Leur puissant allié socialiste, qui les fait princes, alors qu’ils ne l’ont jamais fait roi, paraît ignorer les menaces et les anathèmes dont ils l’accablent pourtant (hors période de nomination aux honneurs ministériels évidemment). Cécile Duflot elle-même, dans un entretien télévisé, après avoir prétendu « qu’il fallait arrêter avec l’expression France, patrie des droit de l’homme », se risqua naguère à un développement politique d’une grande sérénité : « Une alliance avec le Parti Socialiste, c’est pas automatique, mais ça pourrait être, pendant cinq ans, sur une mandature, sur un certain nombre de points très clairs, pour dire : « Voilà ! avec des députés socialistes, avec des députés communistes, avec des députés écologistes, on pourrait s’engager pour travailler à un projet commun qui réparerait les erreurs commises par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, mais surtout qui se positionnerait pour répondre à la crise, et pour anticiper avec de nouvelles solutions, sans reproduire les erreurs du passé »..

Quelle projection volontariste, quel ton d’autorité pour la réactivation de la gauche plurielle ! Cette femme-là, à n’en pas douter, ne s’en laisserait pas compter, assumerait ses choix et ceux de ses amis ! Justement, voici ce que disait l’un d’eux, Philippe Meirieu, célèbre pour ses initiatives pédagogiques en faveur des crétins, des cancres et des paresseux, accueillant à Lyon le congrès d’Europe Ecologie : « Nous ne croyons pas que la social-démocratie ait fait ses preuves. Nous ne croyons pas qu’elle ait fait la preuve de sa capacité à reconstruire le politique autour du bien commun ! ». Se gardant bien de revenir sur ses verbeuses lubies pédagogistes (« l’apprenant, muni d’un outil scripteur, est au centre du système éducatif »), frais, rose, cossu et glabre, M. Meirieu, démontrant une véhémence tribunicienne digne d’un Lénine rhodanien, vitupérait le système et tous ceux qui n’aspiraient qu’à le réformer.

Or, M. Hollande ne se présente-t-il pas comme l’incarnation la plus aboutie de la social-démocratie, et Mme Duflot n’est-elle pas l’un de ses ministres ? Certes, mais, depuis cet épisode « révolutionnaire », elle n’est plus un élément perturbateur, erratique, en quête de soutiens et de suffrages. Voici donc ce qu’elle récitait dans le jardin du ministère de l’Égalité des territoires et du logement : « Je veux dire ici que je ne suis pas une ministre écologiste. Je suis une femme, écologiste, convaincue, devenue ministre de la République, pour agir pour le plus grand nombre, en essayant de mettre ses convictions et son expérience propre au service d’une certaine idée du bien commun. ». Le bien commun, vous dit-on !

La fausse bourde de Vincent Peillon

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Et si certains socialistes avaient retenu les bonnes leçons du sarkozysme, en matière de communication et d’annonces gouvernementales ? Prenez Vincent Peillon, look de prof Troisième République dit la grande presse, air modeste, travailleur, prof de philo, promis à la rue de Grenelle depuis qu’il s’est engagé auprès de François Hollande : eh bien, à mon humble avis, on le crédite un peu vite de la première bourde gouvernementale.

Tout à sa hâte d’être ministre, il a annoncé que la semaine des enfants du primaire allait passer de 4 à 5 jours dès la rentrée 2013. Annoncé comme si c’était fait, hop, réglé évident ! Et aussi sec, l’élève Peillon s’est fait recadrer non par son Premier ministre mais par Ségolène Royal, expliquant que un ça ne se faisait pas comme ça, sans « concertation ». Et surtout que c’est le Premier ministre qui arbitre, tranche et annonce une mesure d’une telle importance, qui va foutre en l’air les grasses mat ‘de week-end de millions de Français qui si ça trouve, sont appelés à voter dans trois semaines. Ségolène qui se voit bien présidente de l’Assemblée a clairement fait comprendre à ses amis socialistes qu’elle a déjà été ministre, et qu’elle sait, elle, comment on se comporte dans un gouvernement. Mais passons sur ses méthodes de maitresse d’école.

Et surtout demandons nous si Peillon a simplement commis une bourde ou bien tenté un coup à la Sarkozy-Guéant-Dati. Du genre, j’annonce du lourd (une loi contre ceci, la sévérité contre cela, une réflexion et des actions contre ce truc) je regarde comment ça réagit et éventuellement, si ça ne produit rien dans les sondages ou chez les syndicats je retire, j’embourbe ou j’agis. Une méthode d’agit-prop qui a fait courir la presse pendant 5 ans derrière des annonces plus ou moins bidons, occupait le terrain du débat et coinçait l’opposition sur des thèmes qu’elle ne maitrisait pas. Sans oublier, pour parfaire le tableau, un François Fillon qui ne tranchait à la fin rien du tout, n’avait jamais son mot à dire et y trouvait parfaitement son compte.

Revenons à nos jours supplémentaires de classe. C’est un fait : la mesure fait partie des 60 propositions de François Hollande. La gauche, Martine Aubry en tête, considère que les gosses doivent travailler plus pour s’en sortir mieux, surtout les plus mal lotis. Et que du coup, les profs aussi doivent faire des efforts.

Or, même si tout le monde a l’air officiellement d’accord là-dessus, du côté des syndicats, on commence à traîner un peu la patte. Depuis quand on travaille plus sans gagner plus ? Alors on minaude, oui ça serait super, mais si ça se trouve les besoins ne sont pas les mêmes partout. Les collectivités locales, elles aussi, trainent un peu la patte: si les gosses sortent de l’école tous les jours à 15h30 au lieu de 16h30 il faudra bien les occuper. On ne va pas demander aux mères de sortir plus tôt pour récupérer les mioches alors qu’on nous vend la parité et l’émancipation de la femme à tour de bras. Alors les mairies vont devoir trouver des locaux, des animateurs, des gymnases des activités, tout ça pour pas trop cher, histoire d’occuper les enfants au moins jusqu’à 16 h30, voire 18h. Je ne parle pas de la corporation des hôteliers et des stations de ski qui hurle au sabotage dans la mesure où les week end des bobos seraient sacrifiés et leur chiffre d’affaires avec.
Autant dire que sur le papier, travailler plus pour être plus intelligent c’est chouette. Dans la vraie vie, c’est une autre affaire.

Alors Peillon tente. J’annonce que je fais. Je mets les gens sérieux et les parents qui flippent trouvant que les mioches ne bossent pas assez de mon côté, je mesure les résistances, la force des opposants. Et si ça ne va pas, j’annonce qu’on le fera en 2019. En expliquant que les profs et la FCPE sont des vilains. Les affaiblir c’est toujours ça de pris, mais il faut dire que Luc Chatel lui a bien mâché le travail de ce côté-là. Je prends même le pari que l’habile ministre de l’Education remettra le couvert à d’autres reprises. Sur d’autres sujets sur lesquels de toutes façons il n’y a jamais de consensus.

Tous les Français, qu’ils aient un enfant à l’école ou pas ont un avis sur la question, alors la concertation… L’opposition montera au créneau, les journalistes aussi, et on passera d’un sujet à l’autre en occupant le terrain médiatique. Vu les difficultés qui s’annoncent je la jouerai comme ça. Le sarkozysme n’a pas eu que du mauvais, somme toute.

*Photo : Parti socialiste

On n’arrête pas la régression

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De notre envoyé à Londres

Cette fois, c’est officiel. La dépêche est tombée ce matin. L’entreprenant David Cameron vient de l’annoncer en personne : l’Etat s’occupera désormais d’enseigner aux parents comment changer les couches (nappies). L’Etat les aidera également à mieux interpréter le babil souvent incompréhensible des tout-petits (agheu agheu, en français). La mesure porte un nom : « The Can Parent initiative ». Les mères ont l’air ravies, mais les politologues s’étonnent.

Enfin voyons, David Cameron n’est-il pas de droite ? N’est-il pas un farouche partisan du moins d’Etat et de la responsabilité individuelle ? A quoi bon investir dans ce secteur-là ? Si les avocats de l’austérité refusent de creuser les déficits publics, s’ils ne craignent pas de jeter les pauvres dans la rue et de ruiner l’Europe au nom de la réduction des dépenses, ils font tout de même une exception devant les couches Pampers. Et pourquoi ça ? Parce que les moutards sont la richesse de demain. « Les parents sont des bâtisseurs de la nation, apprend-on de source officielle. C’est avec des gestes d’amour que l’on élèvera la prochaine génération ». La mesure prévoit donc de montrer aux parents comment choisir la bonne tétine.

Nous savions, grâce à Michel Foucault, que le pouvoir n’interdit pas. Il fait bien autre chose : il vous assiste dans la réalisation supposée de votre désir. L’affaire a commencé au XVIIIème siècle, mais ce que nous ignorions jusqu’à aujourd’hui, c’est qu’il irait jusqu’à vous conseiller la bonne tétine.

G8, mon amour

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Je regarde une photo de famille, comme on dit, du dernier G8 à Camp David. François Hollande, encore une chose à mettre au passif de son bilan catastrophique, forcément catastrophique, a commis une énorme faute de goût. Cette année, le protocole avait demandé que les chefs d’état soient habillés « casual ». Evidemment, il est arrivé en costume et a dû retirer en catastrophe sa cravate. Il se croyait où, ce ballot ? Encore sur le marché de Tulle à distribuer des tracts socialistes ? Décidément, il n’est pas rompu aux exercices d’hypocrisie, notre nouveau président. Quand le gouvernement mondial s’apprête à accroître la pression sur les peuples, quand il va mener une politique encore plus dure, il doit se montrer résolument et définitivement cool. L’équivalent sur le plan vestimentaire, si vous voulez, de cette figure rhétorique que l’on appelle l’antiphrase.

J’espère que Hollande n’a pas oublié de tutoyer ses homologues, en plus. Il ne manquerait plus qu’il ait voulu la jouer solennel, mettre des formes comme dans les sommets internationaux du monde d’avant. Non, un G8, c’est comme une start-up, une entreprise jeune et sympathique où tout le monde se dit tu, se passe la main dans le dos, est super-pote, où l’on adopte là aussi le casual friday, où l’on se souhaite de manière sympatoche les anniversaires. Ce coup-ci, d’après ce que j’ai compris, c’était celui du premier ministre japonais, Yoshihiko Noda. Il a eu le droit à un beau gâteau au chocolat garanti non irradié et comme il a vite eu la bouche pleine, il n’a pas pu répondre au véritable bilan humain et écologique de Fukushima. D’ailleurs, personne n’aurait eu le mauvais goût de lui poser la question. Il y avait des sujets autrement plus urgents à débattre. Une vraie ligne de fracture idéologique entre croissance et austérité, plus exactement entre austérité libérale et croissance libérale.

La différence ? Ah, mais elle est essentielle, la différence… Par exemple, une politique d’austérité libérale vise à l’équilibre budgétaire, restreint le crédit, augmente la durée du travail et les impôts tout en baissant les salaires. En revanche, une politique de croissance libérale, celle souhaitée par Hollande, le SPD allemand ou même par Obama qui angoisse légèrement à l’idée de voir l’Europe devenir un marché atone pour ses exportations et des pays comme la Grèce ou l’Espagne menacer de faire imploser le système en se clochardisant, c’est tout le contraire.
La croissance libérale utilise les fonds publics, comme les fonds de stabilité de l’UE ou ceux de la Banque Européenne d’investissement, pour doper l’investissement privé et améliorer la compétitivité. Evidemment, cela suppose que l’on baisse les salaires et que l’on augmente les impôts.

Si vous ne voyez pas de différence, c’est que vous êtes un salarié. Un salarié de mauvaise foi, probablement syndiqué de surcroît. Ou alors, par un regrettable malentendu, vous avez cru que la croissance libérale correspondait à un genre de néo-New-Deal rooseveltien. Auquel cas, on vous répondra qu’il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des keynésiens sauvages et que l’espoir de voir la génération suivante vivre mieux que vous, ou même simplement moins mal que vous, est terminé. Et ce ne sont pas les petits voyous d’étudiants québécois auxquels on répond par des lois d’exception, les indignés espagnols qui font leur retour sur les plaza, le terrorisme de la « jambisation » qui reprend en Italie ou les manifestations endémiques en Grèce qui vont changer quoi que ce soit à la saine gestion du capitalisme planétaire.

Je regarde encore la photo du G8. Quelque chose me gêne, mais quoi ? Ah, ça y est j’y suis. Autour de la tablée des chouettes copains, il y en a de moins en moins qui tiennent leur pouvoir d’une quelconque légitimité populaire alors que je pensais naïvement que le libéralisme économique supposait le libéralisme politique. Par exemple, Barroso, pour la Commission Européenne, cet ancien maoïste de la révolution des Œillets qui ferait désormais passer Alain Madelin pour Lénine, il est élu par qui, en fait ? Et Mario Monti, l’ancien employé du mois de Goldman Sachs, l’éminent membre du groupe Bilderberg, à la tête de son gouvernement technique, il a gagné quoi comme élections ?

Mélenchon, avec sa sale tête, a parlé du G8 comme d’ « une institution détestable ». Je trouve aussi. Mais je me rends bien compte de la stérilité de mon attitude. Et je sais qu’un jour, après un long travail, on pourra dire de moi ce qu’Orwell dit de Winston à la fin de 1984 : « Il aimait Big Brother. » Euh, pardon, « Il aimait le G8. »