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« Bons » et « mauvais » terroristes

Qu’est-ce qui a bien pu pousser un trentenaire norvégien aux allures de gendre idéal à commettre un carnage ? Seraient-ce les jeux vidéo, les films pornographiques, la télévision, Internet, ou la musique rock ? A chaque fois que le nihilisme prend corps dans le sang d’un meurtrier, la bien-pensance convoque tous ces éléments- sans doute pour s’éviter de douloureux examens de conscience.

Non, cette fois-ci, pas la peine de chercher quelques chansons obscures pour comprendre les raisons de la boucherie. Par la rédaction d’un mémoire fleuve chargé d’une idéologie de bazar, le tueur a fourni une réponse clé en mains. Ainsi, Breivik serait fasciste. Et on vous l’a assez répété : le fascisme c’est mal, « le fascisme c’est le meurtre » ! Loin de moi l’idée de réhabiliter l’extrême droite mais nous devrions tout de même nous demander si ce tireur fou est véritablement fasciste.

A l’époque, on ne s’était pas enquis de savoir si Richard Durn était un authentique écologiste et Audry Maupin un militant d’extrême gauche sincère ! Pour le premier, on avança la thèse de la folie. Quant aux crimes du second, on en imputa la responsabilité au cinéma, pour la bonne et simple raison qu’il affichait dans sa chambre le poster du film Tueurs nés d’Oliver Stone. Pour ces deux assassins étiquetés à gauche, l’affaire était entendue : aucun rapport entre leur engagement politique et leur dérive criminelle !

Or, dans le double carnage norvégien, tout est politique. Certes, pas de la manière dont le conçoivent l’écrasante majorité des média et des analystes : le déséquilibré a probablement plus été victime de son époque que de ses vilaines lectures. Autrement dit, le fascisme n’a pas armé son fusil ! N’oublions pas que l’extrême droite n’a jamais eu l’exclusive de l’incitation au meurtre. Souvenons-nous qu’en France, au soir du 21 avril 2002, certains jeunes, alors encensés par les équivalents politiques hexagonaux des victimes du massacre d’Oslo, scandaient sur des airs reggae : « Pour Le Pen une balle ! Pour le FN une rafale ! ». Remémorons-nous encore cet antifascisme de carnaval, comme le qualifie aujourd’hui un ancien premier ministre socialiste, qui comparait, sur des tracts distribués par Ras le Front, les manifestants anti Le Pen aux résistants du Vercors. Que d’appels aux meurtres, que de références à la guerre !

Évidemment, il est impossible de juger des motifs secrets d’un tel acte, ni de savoir quoi de sa propre personnalité ou de son environnement global a poussé à l’assassinat massif ce jeune habitant d’une des démocraties les plus enviées du monde, qui a fait de l’asepsie le modus vivendi de sa politique. Quoiqu’il soit tout de même bon de rappeler qu’avant la télévision, Internet et les jeux vidéo, ce sont les mots qui tuent. A force de dire guerre et meurtre au nom du souverain Bien, il n’est pas illogique qu’un malade, au nom d’un bien qui n’est pas le nôtre, en viennent à transformer ses paroles en actes, puis ses actes en meurtres !

Mais revenons sur terre et rassurons-nous : ce pourrait bel et bien être la lecture de je ne sais quel auteur très méchant qui aurait convaincu un jeune norvégien de massacrer près de cent personnes. En revanche, si l’on accepte cette hypothèse, en nous rappelant les affaires Maupin et Durn, nous ne considérerons plus jamais Olivier Besancenot et Eva Joly de la même manière…

Curriculum mortae

16

2046 : D’un naturel inquiet et tourmenté, David di Nota meurt à Torcy (Seine et Marne) d’une quinte de toux mal soignée. Le médecin, lui, ne sera jamais inquiété.

2047 : Déterminé à ne pas rester inactif après sa mort, il profite de son temps libre pour s’inscrire en Deug d’Economie, matière qu’il n’a jamais eu le temps d’étudier de près.

2048 : Licence à Paris I.

2050 : Master I.

2051 : Master II.

2054 : Il soutient sa thèse : « Dynamique monétaire et inflation. Pour une approche expérimentale relativiste ». Ému, Maurice Allais le félicite en sortant.

2055 : Désespéré de s’apercevoir que ses diplômes sont aussi inutiles au Paradis que sur terre, il abandonne l’économie, puis il se met à lire tout ce qui lui tombe sous la main.

2056 : David di Nota meurt une deuxième fois en lisant Et si c’était vrai de Marc Lévy.

Et si c'était vrai...

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Délit conjugal

« Nous sommes toutes des femmes de chambres abusées ! », bramait une poignée de féministes il y a peu. « Nous sommes tous des Nafissatou Diallo ! », lisait-on sur le site du comité de défense d’« Ophelia » (son pseudonyme dans son job). Depuis, si l’on croit les dernières révélations venues d’Amérique, la mère de famille noire, prolétaire et méritante s’est révélée prostituée occasionnelle en relation avec un escroc. On peut supposer que les associations « négrophiles » (après tout, puisqu’elles passent leur temps à dénoncer la « négrophobie », on doit pouvoir parler de « négrophilie ») continueront de la soutenir, car, en étant pute, on n’en reste pas moins noire, et le combat d’une pauvre immigrée africaine contre un riche Blanc devrait suffire à leur colère.

En revanche, j’ai l’impression que, sur ce coup-là, les féministes vont nous lâcher la grappe. La nouvelle donne va beaucoup moins intéresser les Chiennes de garde qui aboient après les mâles dès qu’elles reniflent un peu de braquemart dans le discours et ne veulent voir que des victimes. La malheureuse traumatisée était en fait une prostituée manipulatrice, autrement dit une femme qui use de ses appâts pour en tirer des avantages sans trop le dire, autrement dit une femme.[access capability= »lire_inedits »] Le personnage d’une femme dans toute la maîtrise de sa nature, qui plaît aux hommes et qui en profite, mobilisera peut-être moins le féminisme militant que la caricature victimisée à outrance du début de la série.

Nous rêvons tous de liberté et de conquêtes

Dans les derniers épisodes, le rôle de DSK aussi a changé. S’il n’y a pas viol, le mâle dominant infidèle, lubrique, priapique, entreprenant et violent n’est plus qu’un banal mâle dominant infidèle, lubrique, priapique et entreprenant. Si cela aussi est un crime pour les féministes, tant pis pour elles. Pour moi, tant qu’il n’y a pas violence, la morale est sauve. Nous allons pouvoir leur répondre que « nous sommes tous des Dominique Strauss-Kahn ». Nous rêvons tous de liberté et de conquêtes. Sauf quand nos sexualités sont bien gardées par les cerbères « goupillon » et « qu’en dira-t-on », nous sommes prêts à risquer de perdre ce que nous aimons pour une aventure. Tels Marius, nous préférons à l’occasion l’appel du grand large, ses ports, ses femmes, au grand amour et à ses responsabilités familiales. Soumis à la tentation, nous lâchons la proie qui règne sans partage sur le lit conjugal pour l’ombre entre les jambes d’une inconnue.

Évidemment, ces traits de caractère masculin ou féminin s’avouent peu, et les arrangements que les couples trouvent tant bien que mal pour concilier les élans du cœur et les troubles du sexe ou vice versa et pour boucler la quadrature du sexe apparaissent peu dans les sondages. C’est d’ailleurs une bonne chose car les raffinements de la civilisation se nichent dans ces non-dits. La transparence que les prêcheurs de vertu réclament un peu partout serait ici un cauchemar grossier et brutal. Si les femmes pouvaient entendre la vérité sur la nature des hommes et inversement, on ne serait pas obligés de mentir tout le temps. Ce compromis, cet échange, ce troc entre les cœurs et les sexes pour que les hommes restent relativement libres et les femmes exclusivement aimées exige des amants une promesse de fidélité qu’ils tiennent rarement. Mais sommes-nous égaux dans cet effort, dans cet engagement et dans notre résistance aux tentations ?

La fidélité absolue dans un couple est une utopie que les femmes entretiennent et cherchent à réaliser et un dogme qu’elles parviennent à imposer à leurs hommes : y déroger, c’est fauter. Le Monde a récemment publié un article sur deux enquêtes posant les mêmes questions à 27 années d’intervalle : on y découvre que les Français sont de plus en plus hostiles à l’infidélité dans le couple. Alors qu’en 1981, 26 % des sondés déclaraient ne trouver « jamais justifié » que des hommes et des femmes mariés aient une aventure extraconjugale, en 2008, ils étaient 40 % à défendre cette opinion.

La première explication de ces chiffres, c’est l’hypocrisie. Certains couples ont rempli le questionnaire ensemble ou à tour de rôle mais sous surveillance. Peut-on rester entier en présence de sa moitié ? D’autres, comme pour leur vote FN ou leur goût prétendu pour Arte, tiennent à apparaître comme il faut dans les sondages et font ce qu’ils veulent ou ce qu’ils peuvent dans la vie.

La chair est forte et finit toujours par terrasser l’esprit

Toutefois, si les résultats méritent sans doute les correctifs usuels, la tendance exprimée est claire. En un quart de siècle, la tolérance à l’infidélité a régressé. Est-ce le monde ambiant, précaire et dur qui pousse les cœurs affamés à resserrer les liens du couple et les âmes esseulées à se rassurer dans des appartenances exclusives ? Est-ce une génération d’enfants de divorcés qui regardent d’un autre œil les dommages causés aux familles par une liberté sans entraves et qui espèrent éteindre le feu du dragon intérieur dans un sacerdoce ? Est-ce une avancée de l’idéal d’un couple chrétien, monogame, romantique et responsable qui fait reculer l’amour libre et la libération sexuelle? Sans doute un peu de tout ça et d’autres choses. Mais la conclusion, c’est que le goût pour les prisons dorées triomphe du besoin d’aventure. Voilà ce qui domine dans les esprits et, on peut le regretter ou s’en féliciter, dans les pratiques. Si c’est un progrès, je ne suis pas sûr qu’il soit partagé par tous.

Heureusement, la chair est forte et elle finit toujours par terrasser l’esprit. Si l’on revient aux fondamentaux anthropologiques qui distinguent les hommes des femmes, aux programmes génétiques qui commandent nos sexualités et poussent les mâles à répandre leur semence à volonté, et même au-delà de leur volonté, comme ils conditionnent les femelles à capturer le meilleur reproducteur et à le garder pour protéger leur descendance, on constate que l’infidélité est au fond de la nature de l’homme comme il est dans la culture de tous. L’adultère est une distraction ou une vengeance pour les femmes, il est un impératif irrépressible pour les hommes, la condition de leur épanouissement. Pour devenir ce qu’il est, le mâle doit rester un peu chasseur. Et pour garder sa saveur, la vie amoureuse doit garder quelque chose de la guerre. Or, dans cette parité étendue à l’intime des rapports et des comportements amoureux qui confine à vie dans la chambre nuptiale le mari comme sa femme, l’homme perd ce que la femme gagne. Dans le nouveau couple aux mœurs égalitaires et aux liens serrés jusqu’à étouffement, on ne sait plus qui est le chasseur et qui est le gibier. Par les temps qui courent, je crains que nous, les hommes, soyons un peu d’la baise.

Restons des hommes, contre vents et furies

Il faut s’y résoudre, avec l’avènement du couple-roi, les femmes ont gagné du terrain dans la (tendre) guerre des sexes. Lentement mais inexorablement, les temps et les mœurs se féminisent. Les curés en ont rêvé, les petits-enfants de 68 l’ont fait. Les valeurs féminines forgent la norme des relations conjugales. La femme devait être l’avenir de l’homme, elle en est l’extincteur quand les hommes ont des rêves de femme et conforment leur désir à la nouvelle norme. La dénonciation de la domination masculine et du machisme ambiant est une escroquerie : le recours au statut et à la statue de la victime ne devrait pas impressionner ceux qui ont vécu une scène de ménage.

Si les femmes combattent avec des armes de femmes, comment pourrions-nous leur en vouloir ? Il s’agit simplement de ne pas être dupes et de rester des hommes contre vents et furies. Dans cette tendre guerre qui oppose les amoureux et œuvre au rapprochement plus qu’au déchirement, à l’équilibre plus qu’à une victoire de l’un sur l’autre qui annoncerait une triste défaite pour les deux, il faut tenir son rang et défendre les positions de son sexe. Chacun dans son rôle, chacun pour soi et que nous gagnions tous ![/access]

Ni tout noir, ni tout blanc

Jeudi 19 juillet, se déroula la première manifestation de soutien aux travailleurs migrants. Une vaste foule arpentait les quartiers neufs, dans l’Est, passant les tunnels qui crèvent les montagnes ceinturant la ville en scandant : « Nous sommes tous des clandestins ! ». Même si aucun incident n’était encore à déplorer, la tension se faisait palpable et croissante. Gênes devenait une ville en état de siège, avec des pelotons de policiers et de carabiniers se déployant dans les rues, et ces grues vertigineuses portant des containers pour barrer le front de mer.

Le lendemain, plusieurs cortèges se mirent en place, suivant la norme altermondialiste du « libre choix ». Certains rassemblements essayaient de s’approcher de la zone rouge, pour y faire entendre leurs revendications liées aux questions de développement, tandis que d’autres dénonçaient carrément l’existence de cette zone interdite en tentant d’y pénétrer. Avec mon ami de longue date Stefano, j’avais rejoint le cortège dit « de la désobéissance civile » emmené par une mouvance peu connue hors d’Italie, celle des Tute Bianche. Signifiant « tuniques blanches », son nom provient des combinaisons type « nettoyage industriel » enfilées par ses militants issus des centres sociaux. Originale, leur tactique reposait sur une sorte de défense active, ces activistes prenant le risque d’aller au contact de la police sans armes mais en résistant aux coups de matraques par différents biais (bouées, casques, matelas scotchés au corps, etc.). Ils pouvaient ainsi faire preuve d’audace sans jamais porter le premier coup, ce qui requérait cependant une bonne dose de sang froid pour ne pas laisser la situation dégénérer.

Au printemps 2001, les Tute Bianche avaient défié le G8 dans une Déclaration de guerre aux puissances de l’injustice et de la misère que son style provocateur et imagé rendait inimitable. Hissant la « zone rouge » au rang de symbole d’un monde ghettoïsé et militarisé, ils annonçaient haut et fort leur intention d’effectuer une incursion symbolique dans la partie interdite de la ville. Ce 20 juillet, ils avaient exceptionnellement délaissé leur tunique blanche- estimant avoir franchi un nouveau cap avec le développement du mouvement- pour se dissoudre dans le nombre des manifestants. Ils conservaient néanmoins leur stratégie habituelle en formant un cortège compact, façon légion romaine, que protégeaient sur ces flancs d’immenses panneaux de plexiglas. Chacun de nous s’ensevelissait sous des protections dérisoires mais baroques (armures en mousse, en plastique, en caoutchouc), formant une armada étrange mais déterminée de milliers de personnes au style détonnant, quelque part entre Mad Max et les grandes compagnies médiévales.

En début d’après-midi, alors que la manifestation progressait lentement, un type lança dans un porte-voix : « Nous sommes une armée de pauvres, de rêveurs et d’enfants, et pour cela, nous sommes invincibles ! ». Qu’il fût tiré des écrits zapatistes ou de Saint François d’Assise, le mot d’ordre était beau et galvanisant. Mais la présence d’un hélicoptère au-dessus des têtes rendait l’atmosphère plus pesante à chaque nouveau mètre.

Soudain, alors qu’elle se trouvait à plus de trois cent mètres du cordon de sécurité – lui-même fort éloigné de la zone interdite – la foule des manifestants subit l’assaut d’une pluie de grenades lacrymogènes bientôt suivie de charges violentes des carabiniers.

Coincée dans le goulet de l’avenue qui se rétrécissait à cet endroit, la manifestation se débanda. Contrainte à l’immobilité, la tête du cortège dut encaisser la violence du choc. Certains trouvèrent refuge dans les immeubles environnants, d’autres s’efforcèrent de faire demi-tour dans la panique générale. Malgré la volonté de contrôle des chefs des Tute Bianche, des masses de manifestants réussirent à fuir par quelques ruelles adjacentes, se regroupèrent et vinrent se heurter aux forces de police. S’ensuivirent trois heures de violents affrontements, qui firent plusieurs centaines de blessés et un mort.

Noir désir

Comment en était-on arrivé là? Le matin même, d’autres rassemblements s’étaient tenus à proximité de la zone rouge, ne provoquant que quelques échauffourées sans grande importance. Quelques heures plus tard, seul un groupe minoritaire se désintéressait totalement de la manifestation. Composé de gens plutôt jeunes, pour la plupart masqués et habillés de vêtements sombres, ce court cortège arpentait les grands axes vidés de toute population, s’en prenant aux devantures de certaines enseignes et brisant le dallage pour en faire des projectiles.

En Italie, les adeptes de ce type de défilés musclés sont surnommés les Tute Nere (tuniques noires), peut-être par opposition avec les Tute Bianche. Ailleurs, on les désigne par l’anglicisme Black Blocs. Formée de l’addition de petits groupes affinitaires, cette « messe noire », en rupture avec la liturgie classique de la manif’, s’attaque à divers symboles du capitalisme, privilégiant tout particulièrement les banques et les fast-foods. A en croire leur rhétorique téléchargeable sur internet, ces ultras souhaitaient dresser une « zone libérée » le temps de quelques heures. Certes, l’exercice pouvait sembler vain.

Au fond, il s’agissait avant tout d’une célébration ludique et destructrice : la pierre, la bouteille remplie d’essence et la bombe de peinture adressaient une fin de non recevoir au système. L’incendie d’une agence bancaire barrée du slogan martial « Dieu pardonne, pas le prolétariat » se voulait une allégorie de la guerre sociale à venir. Mais lorsque l’excitation dérive en hooliganisme laborieux dirigé contre le mobilier urbain et les automobiles de tous standings, l’opération perd de son symbole.

Aussi farouche puisse-t-elle paraître, la pratique des Black Blocs s’inscrit dans la filiation des « autonomes » des années 1970 et 1980, des squats, de l’écologie radicale, des affrontements rituels avec la police le premier mai à Berlin-Ouest… Cette généalogie qui comporte une saveur très punk et charrie avec rage le rejet de toute représentation : cela donne le « Do It Yourself », très prisé par une certaine gauche sauvage. S’y agrègent des énervés de tout bord, dont quelques léninistes restés nostalgiques du coup de poing à l’ancienne. Leur tenue noire peut faire songer à une mise en scène vaguement totalitaire. Elle évoque surtout l’étendard sombre symbole de l’anarchisme, qui domine dans les rangs des Black Blocs.

Ce jour-là, la ville presque déserte permettait au Black Bloc de s’en donner à cœur joie. Rétrospectivement, certains ont jugé curieux que la police lui ait laissé une telle marge de manœuvre alors qu’elle dispersait des rassemblements plus pacifiques, frappant impitoyablement leurs membres.

Les escadrons de police étant initialement affectés à la surveillance de la zone rouge, un certain flottement sembla entourer leur conduite lorsqu’ils durent intervenir à l’extérieur de celle-ci. Une fois lancée, la répression fut menée tellement à contretemps qu’on ne put s’empêcher de penser à une manipulation. Les forces de l’ordre s’acharnèrent ostensiblement contre ceux qui paraissaient le moins désignés pour subir leurs foudres. Très vite, fleurirent les discussions sur un complot dont les jeunes anars vindicatifs auraient été le jouet plus ou moins conscient. Par sa seule présence, le Bloc faisait monter la tension en rentrant dans l’orbite des autres groupes, provoquant presque instantanément l’entrée en scène de la police, qui matraquait les manifestants les plus paisibles.

L’idée d’une manipulation gagna une certaine résonance en Italie, hantée par le souvenir des « années de plomb » durant lesquelles certains actes terroristes attribués aux gauchistes révolutionnaires s’avérèrent être le fait d’officines étatiques complices de groupes d’extrême droite. S’agissant des événements de Gênes, seules quelques photographies et bouts de film montrant un ou deux individus cagoulés s’entretenant avec la police entretinrent le doute, sans toutefois pouvoir apporter de démonstration complète. Dans ce genre de situations, il est du reste toujours difficile de tirer au clair la composition de groupes qui se font et se défont au cours de la manifestation.

Comme si cela allait de soi, les commentaires médiatiques les plus superficiels associèrent les destructions de biens génois aux violences policières. Il y eut pourtant clairement disjonction entre les deux : les auteurs des unes et les victimes des autres ne se recoupaient en réalité que fort peu.

Suite et fin au prochain épisode

Paris (VIIème) au mois d’août

6

Lorsque l’on baguenaude ces jours-ci dans les rues de la capitale, qu’on écume les glaciers de l’île de la Cité, ou qu’on s’esbaudit quelques instants devant l’immense pâté de sable édifié au pied du pont Notre-Dame à la gloire de Mickey Mouse et de Bertrand Delanoë, une évidence s’impose : tous les autochtones ont quitté ce Luna Park-ci pour un autre.

Tous les autochtones…enfin presque. Car à bien y regarder, on croisera ça et là, à des heures improbables, quelques CSP+ à l’œil chassieux et au teint hâve serrant contre eux une mallette de cuir brun. Ces êtres graves et pâles qui se pressent dans le métro, ces encravatés matinaux privés depuis la mi-juillet de leur Direct Matin sont bien plus typiques de notre Douce France que n’importe quelle Edith Piaf de place publique. Ce sont les petits télégraphistes de la RGPP.

Ces jours-ci, pendant que d’autres bronzent, ils se lèvent à l’aube pour aller parfaire leur JPE (justification au premier euro). Car les mois de juillet et d’août sont pour eux primordiaux. C’est là que s’élabore le PLF (projet de loi de finances) de leur Ministère. C’est là que ces braves commis, sourds à l’appel du sable fin et du Monoï, rédigent en silence le PAP (projet annuel de performance) qui préludera à la construction hivernale du RAP (rapport annuel de performance) exigé par la LOLF (loi organique relative aux lois de finances). Cette loi organique est une belle invention. Son objet est de redonner le pouvoir budgétaire aux élus de la Nation sans renier ni Maastricht ni Lisbonne. Elle garantit à chaque parlementaire une présentation plus claire et une lecture plus facile du budget de l’Etat. Grâce à cette transparence accrue, le pouvoir législatif retrouve enfin l’aptitude décisionnelle qui lui échoit légitimement en démocratie.

Ainsi, à l’heure du grand chassé-croisé des juillettistes et des aoûtiens, une armada de fonctionnaires pédale dans l’ombre pour remplir d’impressionnants volumes regorgeant de tableaux, graphiques et autres diagrammes en bâtons. C’est ainsi qu’à la rentrée, l’administration mettra une batterie de « PAP » de 500 pages chacun à disposition de tous nos députés et sénateurs, qui liront tout, bien évidemment. Tout ça pour plus de transparence, d’efficacité et surtout, d’efficience.

Une question demeure cependant : lorsque l’escadrille des faiseurs de « PAP » fera place à l’escouade des spécialistes du « RAP », des contrôleurs de gestion, des mesureurs d’écarts et des préposés à la tenue des indicateurs-qualité, combien toute cette « performance » nous aura-t-elle coûté ?

Laissez vos mains sur mes hanches

– « Vous dansez ? »

Une main s’offre, une autre se donne. Il a proposé, elle a accepté. Et maintenant, ces deux êtres, jusqu’alors étrangers, s’élancent sur la piste pour danser un rock endiablé. Il la guide, elle le suit. Elle s’échappe, il la ramène vers lui. Elle s’enroule, il la déroule. Léger chancellement, premier ravissement. Peu à peu, l’assurance prend le pas sur les passes hésitantes du début. Il la fait tourner dans un sens puis dans l’autre, la pression de sa main, qu’elle ne quitte plus, impulse le mouvement ; l’autre, laissée libre, enlace délicatement sa taille ou bien l’emporte frénétiquement dans une série de figures incroyables. Les pas s’allègent, les mains se serrent, les bras s’effleurent et les corps se pressent. Ils se sont trouvés, ils se sont compris. Dans l’espace-temps de la danse, ces deux corps inconnus sont devenus complices. Un pas, un geste, un regard suffisent pour que le désir commence à naître.[access capability= »lire_inedits »]

Le morceau s’achève, et en attendant qu’un autre commence, les couples qui ne se sont pas entendus se quittent et ceux qui se sont plu se rapprochent. Chacun s’est soigneusement observé et la quête du partenaire idéal est lancée. Les filles restées sur le carreau prient le ciel pour qu’un garçon vienne les inviter. Les garçons, peu sûrs d’eux, s’arment de courage pour surmonter leur peur d’essuyer un refus et risquent ce premier pas si difficile mais pourtant si précieux pour engager ce dialogue charnel, subtil et touchant que la danse favorise. Entre-temps, dans l’atmosphère un peu enfumée, les lumières se sont adoucies. Le moment tellement attendu de la soirée est arrivé. Les jambes vont enfin pouvoir se reposer et les mains se rejoindre. Le sulfureux Whole Lotta Shakin’ Going On de Jerry Lee Lewis cède la place au langoureux A White Shade Of Pale de Procol Harum.

Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser

C’est le quart d’heure du slow où les corps se rapprochent progressivement et s’enlacent, où des mots doux sont susurrés dans les cous parfumés des jeunes filles, de sorte que ces quelques minutes magiques, pleinement vécues, resteront ancrées au plus profond des cœurs encore innocents.

C’était l’époque où les filles avaient la taille aussi fine que BB et où les garçons étaient aussi séducteurs que Sami Frey. C’était le temps de la drague dans le monde d’avant. Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser.
L’éducation sentimentale des jeunes gens se faisait alors sur le rythme déchaîné d’Elvis et sur les airs voluptueux des Platters parce que ce n’était que dans le mouvement de la danse que le garçon savait jusqu’où il pouvait aller dans la relation qui naissait avec sa partenaire. Il proposait, elle disposait. Il exposait son désir, elle répondait à son appel, ou bien choisissait de l’ignorer. Et s’il s’autorisait à franchir la limite fixée par les conventions sociales, c’était parce qu’elle lui avait donné son accord pour aller plus loin.

Et les dérapages ?

Ils étaient rares. Le couple dansait en société avec d’autres couples : le comportement individuel était donc encadré par la structure sociale du bal.
Cette époque où la danse à deux mettait en scène socialement la séduction, où les désirs se régulaient non seulement dans l’intimité d’une écoute mutuelle mais aussi à travers le respect des règles de savoir-vivre et de la codification des pas de danse, est malheureusement révolue.

Rock, tango, slow ne se dansent plus que dans des cours particuliers, lors des mariages (si par miracle celui qui anime est un bon connaisseur des sixties, et croyez-moi ça ne court pas les rues !), ou bien encore dans les rallyes guindés des jeunes filles de bonne famille.

Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations

Parmi toutes les danses à deux, c’est bien le slow qui a le plus souffert de cet ostracisme culturel. Sa forme et sa symbolique l’ont rendu intolérable. Trop lent pour l’immédiateté du numérique. Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations pour le dogme de la sexualité débridée du « Chopez-vous les uns les autres et zappez les préliminaires inutiles, bons pour les midinettes effarouchées que nous sommes plus ». En même temps, le slow, c’est aussi trop de contact charnel pour le cybersexe. Trop d’insouciantes joies pour une société ankylosée par la morosité ambiante.Trop d’enchantement pour un monde désabusé. Ou encore trop de charme pour la violence vulgaire du déballage pornographique.

Alors à qui la faute si les danses de couples ont été écartées des dance-floors, privant les garçons et les filles d’un espace social codifiant une séduction esthétisée ?

Aux libéraux-libertaires de 68 offusqués par cette ritualisation bourgeoise ? Aux féministes hystériques révoltées par tant de sexisme ? Difficile en effet d’imaginer Caroline de Haas danser un rock ou un slow sans proclamer que de se laisser conduire par un homme représente une honteuse régression pour l’égalité et qu’un homme qui laisse ses mains sur les hanches d’une femme est une manifestation scandaleuse de l’oppression du machisme phallocrate.
Ces soi-disant stakhanovistes de l’orgasme sont sans doute plus à l’aise pour exhiber leurs atouts sexuels sur la vibration électrique de la musique techno mondialisée. Ils doivent très certainement se réjouir devant le spectacle des individus indifférenciés et atomisés qui s’éclatent dans un éparpillement de gestes anarchiques sans aucun autre partenaire que leur propre désir narcissique reflété dans les miroirs qui tapissent les murs des boîtes de nuit branchées.

Sur le mix des Black Eyed Peas, les corps ne se touchent plus, ils se digitalisent, l’iPhone étant toujours à portée de main. Ils ne dansent pas mais sautent en groupe en cherchant à atteindre, à travers une fusion extatique avec le DJ, ce grand manitou du beat, une sorte de point G d’une transe collective. C’est la solitude fébrile et désolante des jeunes gens d’aujourd’hui.

Vous l’avez compris, j’ai la nostalgie de ces plaisirs démodés et la scène de bal, où rocks et slows s’enchaînent sans interruption, ne cesse de hanter mon imaginaire. Oui, cette scène, je la rêve souvent et souhaite qu’elle redevienne réalité, y compris dans des lieux aussi incongrus que dans le métro à l’heure de pointe où, contrainte de tolérer la proximité forcée avec un corps étranger, je me surprends à penser qu’il suffirait de transformer cette rame en piste de danse et de mettre Rock Around The Clock pour que les gens apprennent à nouveau à se regarder, à se toucher et à se séduire. Un rock, ou mieux un slow, et l’autre cesse d’être un corps indésirable ou réduit à sa fonction sexuelle pour devenir un partenaire qu’il faut apprivoiser avec art et finesse, le temps d’une danse.[/access]

Au fait, c’est quoi la dette ?

De sommets de marchands de tapis en martiales déclarations sur la Grèce « sauvée », on voudrait rire des diagnostics et remèdes de nos docteurs Knock chargés de veiller sur la dette des États. Entre le renflouement des banques, de l’Irlande et de la Grèce tous les ans, le sauvetage du capitalisme est devenu un phénomène de saison, au même titre que les incendies de forêt ou l’alternative canicule/été pourri. À chaque fois, on passe au bord du gouffre avant que nos glorieux gouvernants nous rassurent par une solution sortie de leur chapeau. Autant dire que depuis 2008, leur mandature aura consisté à creuser des trous pour en boucher d’autres.

Depuis le début de la « crise des dettes souveraines », nous assistons à une formidable reconquista des possédants qui prétendent décider du destin des nations, priant leurs dirigeants de marcher au pas des agences de notations, sans que ceux-ci s’insurgent contre cette négation de la souveraineté des peuples. Dans un rapport publié le 27 juillet, le FMI de Christine Lagarde explique doctement que la France (donc son prochain président) devra mener une politique d’austérité, relever encore l’âge légal de départ à la retraite et même veiller à réduire ses dépenses de santé. Hein, pourquoi pas ? Réactions ? Aucune… Ah si, Marine Le Pen, qui s’est fendue d’un courrier à Madame Lagarde.

Cela va de soi, lors de l’élection présidentielle, chacun brassera beaucoup d’air et apportera de l’eau au moulin de la régulation. Régulation mondiale, Europe sociale, Europe du développement durable, tous ces masques de clown du libéralisme autoritaire seront convoqués avec des trémolos dans la voix. Pendant ce temps-là, la Chine achètera des milliards de dettes de tous les pays possibles et imaginables tandis que les États-Unis joueront au libre-échange avec les faibles et au protectionnisme pour eux-mêmes. Comme si de rien n’était, l’Europe conservera son Commissariat à la concurrence et sa Banque centrale « indépendante » de tout contrôle démocratique, fonçant dans le mur en klaxonnant.

L’an prochain, comme l’an dernier, il faudra certainement « re-sauver » la Grèce, à moins qu’on ne la sorte d’autorité de la zone euro, le temps qu’elle s’effondre seule ou se requinque sans nous. Gageons que l’autisme actuel des dirigeants européens ravira probablement les futurs historiens de la décadence. En attendant, de New York où j’écris ces lignes, j’ai l’impression que cette curiosité de l’époque commence à fatiguer les Français.

Les « économistes atterrés » ne notaient-ils pas déjà l’an dernier que « la crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers » ?

Dans ce contexte délétère, l’extrême droite progresse partout en Europe. Ses représentants se laissent porter par des inquiétudes populaires – fort légitimes – qui sont les conséquences d’une mondialisation peu contrôlée dont les peuples mesurent les effets néfastes. Ainsi, selon l’enquête menée par le collectif d’économistes réunis sous la bannière du Manifeste pour un débat sur le libre échange, 80% des Français se disent favorable à un protectionnisme européen ! Les audacieuses propositions d’un Hollande ou d’une Aubry sur la nécessité d’être « responsable devant la dette sans renoncer à nos engagements européens », risquent de s’avérer un peu courtes.

Quant aux questions soulevées par l’impact des immigrations sur nos sociétés, elles vont exiger autre chose que la rhétorique incantatoire de « La France qu’on aime », aussi généreuse qu’inopérante.

Une punition divine ?

La dette des États n’a rien d’une punition divine, elle résulte d’un rapport de force idéologique et social. Elle n’est que la face visible – et très problématique – de la victoire des riches dans la lutte des classes. Petit rappel historique.

Lorsque les conditions qui présidèrent à la naissance du régime keyneso-fordien issu de la crise de 1929 se furent suffisamment éloignées, au carrefour des eighties, les riches Américains décidèrent d’entamer une guerre de tranchée contre les prélèvements de l’Etat sur les biens et les sociétés. Le reagano-thatcherisme s’illustra par la défiscalisation des riches et la dérégulation économique, dans un processus assez unique que certains ont appelé a roll-back agenda (un rembobinage de l’histoire). La « malédiction rooseveltienne » devenait une parenthèse historique et le cauchemar du taux marginal de l’impôt sur le revenu – culminant à 90 % – imposé par le président du New Deal un mauvais souvenir. Pourtant, ce que Paul Krugman, dans L’Amérique que nous voulons, nomme « la Grande Modération » a certainement évité aux États-Unis des années 1930 de connaître la montée du fascisme, à la différence de l’Europe.

En France, le processus de défiscalisation fut un peu plus long à s’imposer, mais c’est bien lui qui grève nos comptes, bien plus que « les effets de la crise ». La Cour des Comptes ne dit pas autre chose lorsque sous le prude vocable de « dépenses fiscales », elle pointe du doigt le coût exorbitant de la défiscalisation de nos belles fortunes. Ces cadeaux aux nantis représentent 70 milliards par an, auxquels s’ajoutent les « dépenses fiscales occultées » (antérieures à 2006) par les parlementaires lors des Projets de loi de finance 2009 et 2010…, soit 145 milliards au total : on est à plus de 10 points de PIB ! Pour être tout à fait honnête, précisons que le taux d’imposition global est resté à peu près le même, car de nombreux secteurs de l’État et de la société résistent. Du coup, la colonne « dépenses » des comptes publics peine à maigrir aussi vite que les libéraux le voudraient.

Or, si la valeur relative globale des prélèvements obligatoires n’a pas baissé, sa structure, en particulier sa répartition entre les groupes sociaux, s’est considérablement modifiée. Contrairement à ce que racontent Sarkozy ou Hollande, nous avons donc le choix entre plusieurs politiques économiques et budgétaires. Soit nous réduisons les déficits en annulant les « dépenses fiscales » déraisonnables, soit nous sacrifions des pans entiers de l’État et de la protection sociale dans un scénario-catastrophe à la grecque. In fine, ces choix relèvent du niveau d’indépendance et de courage des politiques à l’égard du « mur de l’argent ».

Aujourd’hui, alors que l’Union Européenne fut créée pour protéger notre continent contre sa fâcheuse tendance à se mettre à feu et à sang, les gouvernements européens ne font rien pour ramener nos sociétés à plus de concorde et d’égalité. Ils regardent Rome brûler. Est-ce cela, la décadence ? On peut en tout cas se demander si ce siècle, comme le précédent, n’est pas en train de prendre la tangente des guerres et des révolutions.

L'Amérique que nous voulons

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J’ai fait un rêve

Après le drame d’Oslo, Harlem Désir a demandé au Président de la République la dissolution du collectif de la Droite Populaire. On peut saluer le sens de la responsabilité du Premier Secrétaire intérimaire du Parti Socialiste qui n’a écouté que son devoir pour demander l’expurgation du Mal.

Assez de tous ces députés hargneux, affreux, bêtes et méchants, qui n’ont que les mots insécurité, nationalité et immigration à la bouche. Assez de ces haineux, teigneux de la droite de la droite sans lesquels la vie serait et tellement plus belle et –pourquoi le nier ?- beaucoup moins coûteuse en vies humaines.

De 1793 à Katyn, de Cronstadt à Sabra et Chatila, on a vu les méfaits de l’idéologie sur des phalanges fanatisées. Au nom du principe de précaution, éliminons-donc tout ce qui, a de près ou de loin, un rapport avec la moindre virgule du mémoire délirant rédigé par Anders Breivik.

Aussi, devraient être dissous par décret gouvernemental :

– Les héritiers politiques de Giscard, qui avait parlé d’immigration « invasion » : Modem, Parti Radical, centristes de l’UMP : ne lésinons pas, rasons gratis !

– Les gaullistes, dont le père spirituel avait eu l’outrecuidance de noter la dominante blanche, catholique et romaine de la population française, redoutant que son village se transforme un jour en « Colombey-les-deux-Mosquées ». Adieu UMP et Debout la République !

– Les communistes, qui, jusqu’à l’aube des années 1990, exigeaient l’arrêt des vannes l’immigration pour ne plus grossir les armées de réserve du patronat. Héritiers, même renégats, de Thorez et Marchais, dégagez !

– Enfin, pour parachever cette grande œuvre de purification, les derniers mitterrandistes devraient payer pour la phrase assassine de Tonton sur le fameux « seuil de tolérance », arguant que la capacité d’accueil de la France ne serait pas sans limites. A la demande d’Harlem, dans un très beau geste de hara-kiri politique, bye bye le PS.

Dans cette République rénovée, débarrassée de tous ces empêcheurs de batifoler en rond, on pourra enfin tous fraterniser autour du nouvel hymne national, ce chant d’amour et de fraternité signé Didier Super :

http://youtu.be/r3wIbP8XdwU

L’amour, l’opium des femmes

26

À l’évidence, toutes les femmes doivent quelque chose au féminisme : le droit d’étudier, le droit de vote, le droit de travailler sans l’accord de qui que ce soit, père ou mari, le droit à la contraception et à l’avortement… Ces gains de liberté ont façonné nos vies. Cette situation produit une difficulté pour qui veut tenir une position critique. La dette étant évidente, toute dissidence a l’air d’une ingratitude.

Les prolétaires qui n’étaient pas communistes rencontraient la même difficulté à l’égard des membres du Parti chaque fois qu’ils bénéficiaient des augmentations, des réformes ou des conventions collectives que les communistes, actifs au sein du syndicalisme ouvrier, arrachaient au patronat. Jouir de telles avancées sans pour autant se rallier, engranger des avantages en résistant à la doctrine, cela donne l’air douteux des passagers clandestins : ceux qui profitent sans payer les frais.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut le savoir, et passer outre. Quand on réfléchit, on ne doit pas se préoccuper d’avoir l’air honnête. Il faut oublier l’image qu’on donne, et ne se soucier que du vrai et du faux – c’est-à-dire, nul n’étant infaillible, de ce qu’on croit vrai ou faux.

Le féminisme se résume au combat pour l’égalité. Il y a deux domaines, au moins, où l’on peut soutenir cette exigence d’égalité : le pouvoir et le sexe. Les femmes peuvent revendiquer un partage plus égal des biens matériels – en gros, du pouvoir économique et politique. Ce premier volet est vaste. Il comprend la demande simple et décisive des humbles : à travail égal, salaire égal. Il comprend aussi les demandes sophistiquées des femmes à hauts revenus s’insurgeant contre le « plafond de verre ».

Pourquoi les hommes ont-il le droit d’être infidèles ?

Revendiquer l’égalité dans le domaine érotique est un autre motif. C’est souvent par là que les jeunes entrent en féminisme. Pourquoi les hommes ont-il le droit d’être infidèles ? Pourquoi ce panache donjuanesque attaché aux frasques des uns, la honte et la réprobation pour les autres ? L’exaspération contre le double standard n’est pas nouvelle : je l’ai trouvée exprimée dans un texte du XVIe siècle, elle doit sûrement préexister. Derrière le sentiment d’injustice se profile une demande explosive – jouir autant que les hommes et vivre à leur manière. Cette demande n’avait aucune vraisemblance avant le développement d’une contraception fiable. Aujourd’hui, elle a cessé d’être absurde. Elle est sous-jacente à la contestation du rôle féminin traditionnel : une jeune féministe refuse d’être la dupe des partages anciens qu’elle estime à son préjudice. Elle veut jouir pleinement de l’existence, contrairement aux femmes opprimées des âges obscurs (à commencer par sa mère).

Souvent, elle s’imagine être la première.

La revendication d’égalité dans les choses de l’amour – qu’il s’agisse des plaisirs éphémères ou de l’engagement durable – est un des alcools forts du féminisme. Cette revendication me paraît à la fois irrésistible et déplacée. Elle est irrésistible parce que l’égalité est notre credo démocratique. Qu’est-ce qu’un individu qui accepterait de ne pas être égal aux autres ? C’est un esclave, un inférieur, un untermensch. Cependant ce désir d’égalité, si irrésistible soit-il, est déplacé. Il n’a rien à faire dans ce domaine parce que le désir tout court se moque entièrement de l’égalité. Rituellement, les modernes appellent « une nouvelle expérience de l’amour dans les conditions de l’égalité des sexes ». À la fin du siècle dernier, Michel Feher et Éric Fassin y ont consacré bien des discussions et des séances de séminaire. Beaucoup de recherches, et quelles découvertes ? Éric Fassin ne se laisse pas décourager : « Ne nous appartient-il pas de penser une érotique féministe ? », demande-t-il aujourd’hui. Va-t-en voir s’ils viennent… Avant eux, dès les années 1920, il était courant d’exalter, dans les mouvements communistes, l’amour pour la camarade, la sœur de lutte, l’égale. On rêvait déjà d’un amour tout nouveau, assorti à l’âge moderne. Bien que ces vœux pieux n’aient pas été couronnés de succès, les générations nouvelles s’y engouffrent avec une ardeur renouvelée. C’est une messe pour le temps présent, elle est assourdissante. Comme toutes les messes, elle est faite pour se répéter.

Cependant, rien ne change. Sommé d’être égal, voire égalisateur, l’amour continue d’être ce qu’il a toujours été : le maître des métamorphoses, le grand créateur des disproportions. La vie d’une femme amoureuse ressemble à celle d’Alice qui rapetisse et qui grandit. Elle est tantôt rehaussée, transportée, mise sur un trône ; de cette extraordinaire élévation, elle se précipite elle-même dans la soumission et dans l’approbation de la soumission. Car l’amour fait approuver ce qui offusque le bon sens : par là, il marque sa puissance.

Aimer, c’est servir un dieu qui se moque de la justice

Marivaux a écrit une pièce qui a pour argument la révolte et la sécession des femmes. Lina est amoureuse ; sa mère, Madame Sorbin, est une féministe radicale qui veut abolir le mariage parce que le mariage est une « pure servitude ». Cela ne fait pas les affaires de Lina, qui tente de plaider sa cause :
Madame Sorbin : « Je te défends l’amour.
Lina : Quand il y est, comment l’ôter ? Je ne l’ai pas pris ; c’est lui qui m’a prise, et puis je ne refuse pas la soumission.
Madame Sorbin: Comment, « soumise », petite âme de servante, jour de Dieu ! « Soumise », cela peut-il sortir de la bouche d’une femme ? Que je ne vous entende plus proférer cette horreur-là… ».

Revendiquer la soumission, dans le cas de Lina, est bien un acte de courage, puisqu’elle doit affirmer sa soumission contre une autorité qui prêche la révolte. Est-ce d’ailleurs exactement de soumission qu’il s’agit ? Est-ce un abaissement de vouloir complaire à celui qu’on aime ? D’un point de vue érotique, rien de plus élémentaire que ces soumissions mobiles, réversibles, renversantes, tantôt minuscules et tantôt vertigineuses. Aimer, c’est tantôt surestimer l’autre, tantôt être porté au-dessus de soi, et toujours servir un dieu qui se moque de la justice. Peut-on pétrifier ces mouvements d’une extraordinaire fluidité pour les incriminer d’un point de vue politique ? Y a-t-il un dehors de l’amour d’où l’on pourrait le saisir, l’arrêter, le dénoncer comme un manquement – non plus un manquement à la vertu des filles, comme jadis, mais un manquement à la cause des femmes ? La soumission de Lina est-elle une démission ? Un reniement, une trahison de la liberté individuelle ? Est-ce un mouvement comparable à celui d’une croyante qui déciderait – contre l’autorité de la République – de porter la burqa ? Comparable à la folie de l’adepte d’une secte qui déciderait d’y consacrer, contre l’avis de son entourage, son temps et ses économies ? Bref, l’amour est-il une de ces pathologies de la liberté, comme on en voit tant en démocratie – ces situations où la liberté se retourne contre elle-même, puisque la volonté du sujet consiste à en finir avec sa liberté ?

Les féministes radicales soutiennent que c’est le cas : l’amour serait l’opium des femmes : une habitude et un poison. Il serait à la fois le voile empêchant les femmes de voir leur subordination et la chaîne qui les y maintient : une illusion couvrant une sujétion. L’amour hétérosexuel s’entend : l’autre est indemne de ces accusations, puisqu’il n’est pas l’agent de la domination. Il demeure privé, et ne vaut pas mention.

À moins de quitter son foyer pour la Cause, on n’en aura jamais fait assez

Un tel diagnostic criminalise l’amour le plus répandu, et ne laisse le loisir d’une vie érotique qu’aux homosexuels des deux sexes – aux femmes, tout d’abord, dont le statut d’opprimé vaut brevet de bonne conduite, et dont les pratiques érotiques sont censées renforcer les liens, aux hommes ensuite parce que, se tournant vers d’autres hommes, ils cessent d’opprimer les femmes. Du point de vue radical, un homosexuel de plus, c’est toujours un homme de moins, c’est-à-dire une bonne nouvelle. Derrière le verbiage socio-historique – appelant à une réforme à laquelle les deux sexes auraient à gagner – se repère une sourde mise en cause des hommes en tant que tels, pesants et prédateurs par nature. Même à supposer que ces malheureux, dans un futur lointain, soient parfaitement rééduqués, et qu’ils perdent enfin toute idée de supériorité sur les femmes, le problème de leur sexualité resterait entier : l’individualité des hommes pourrait devenir supportable, on voit mal la place qui serait faite à la virilité des hommes.

La conséquence de cette vision extravagante est la marginalisation des femmes ordinaires dans les mouvements féministes. Je pense qu’elle a toujours lieu, et qu’elle est inévitable. Les femmes ordinaires sont l’objet d’un soupçon constant. Les affections où elles sont prises, comme amante ou comme mère, sont censées fausser leurs positions et modérer leur véhémence. « Mariées ou maquées », elles sont solidaires de l’ordre qu’elles dénoncent, car on ne fait pas exprès d’être fille ou sœur d’un homme, mais épouse et mère, il faut le vouloir ou l’avoir voulu. Inversement, les célibataires endurcies et les lesbiennes épanouies peuvent se consacrer sans relâche à la dénonciation des torts faits aux femmes. Rien en effet ne les retient. Elles estiment donc avoir un droit sur la conduite du mouvement – n’étant pas entravées dans leur radicalisme par de douteuses accointances. Le féminisme est leur bastion. La vie dans ce genre d’ambiance subit un processus de radicalisation qui est partout le même, les réunions empiétant sur le temps de la vie de famille, à la satisfaction des unes, au déchirement des autres : les pures et dures demandent au commun des femmes toujours plus de sacrifices pour être seulement « crédibles ». Mieux vaut résister à ce type d’injonction, ou s’y engager les yeux ouverts : en comprenant dès le départ qu’à moins de quitter son foyer pour la Cause, on n’en aura jamais fait assez.

Le plus grand prestige du féminisme vient de ce qu’il promet, ou paraît promettre un juste règlement de la division des sexes. C’est notamment dans le domaine amoureux que cet horizon de justice attire, et c’est là surtout qu’il égare. S’il n’y avait pas une composante d’attente ou de souffrance sexuelle dans l’engagement, le féminisme serait un mouvement réformateur comme un autre, avec le côté terne mais souhaitable des mouvements réformateurs. Il ressemblerait à un syndicat. Il serait gris. Il perdrait sa stridence et son pouvoir d’enchantement. Tel qu’il est, il joue comme un mirage en se présentant comme la solution (toujours différée) du problème sexuel ; il fait croire que, la domination cessant, cesseraient aussi les pénibles expériences de l’isolement et de la brutalité, de l’humiliation, du rejet. Il fait luire l’espoir d’en finir avec le malheur amoureux ou sexuel, qui est la chose la plus répandue. Et parce qu’il fait croire à une autre vie, il empêche ou du moins diffère les accommodements que chacun doit trouver avec la nature et la réalité.[/access]

Les vieux habits de l’autoritarisme algérien

"Une Algérie forte et sûre. Abdel-Aziz Bouteflika"

Après la grogne sociale de l’hiver dernier, dans l’espoir de tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2014, les dirigeants algériens restent plus que jamais fidèles à la rhétorique démocratique dont ils ont l’habitude de parer leurs discours. Mais le pluralisme de façade instauré dans les années 1990 sur les décombres de l’ex-parti unique FLN a davantage restructuré l’autoritarisme qu’ouvert le pays à une transition démocratique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, cela n’a jamais été aussi vrai. En 2008, avant même l’éclatement de la bulle autocratique arabe, il annonçait déjà une révision « partielle et limitée de la Constitution » dans un esprit de « stabilité, d’efficacité et de continuité ». L’année suivante, pour mieux aider ceux que ces mots abstraits désarçonnent, Bouteflika lançait une révision constitutionnelle lui permettant d’entamer un troisième mandat présidentiel. En conséquence de quoi, il se faisait réélire dans un fauteuil.

Dernier symptôme de cette mécanique implacable, la Haute Instance sur les réformes politiques vient d’accoucher d’une souris. Créé en mai 2011, ce comité Théodule était chargé de consulter les partis politiques, ainsi que les représentants de la société civile et les grandes figures de la nation pour concocter des réformes maison. Boycotté par l’opposition, totalement inféodé au pouvoir politique, il a servi de chausse-pied à Bouteflika pour introduire une apparence d’utopie participative en Algérie.

Bouteflika remixe M6

Printemps arabe ou pas, le chef de l’Etat algérien s’oppose imperturbablement aux velléités révolutionnaires de certains. Sur le fond, il reste inflexible : pas de dissolution du parlement ni d’élection d’une Assemblée Constituante. Croyant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Bouteflika voudrait imiter l’immobilisme bonhomme de Mohammed VI qui parvient à maintenir son joug autoritaire sur la monarchie chérifienne[1. Dont le statut supra-constitutionnel de Commandeur des Croyants assied le pouvoir politique] tout en s’attirant les félicitations de ses partenaires occidentaux- France et Etats-Unis en tête.

De l’autre côté de l’Atlas, le souverain marocain a en effet eu droit au satisfecit de la communauté internationale pour avoir remporté haut la main le référendum sur son projet de nouvelle Constitution, approuvé à plus de 97% ! Mais ce score soviétique cache un amas de maigrelettes réformes incapables de répondre à l’immense attente démocratique que son annonce avait suscitée.

Jouant la carte de la rivalité mimétique avec le Maroc, Bouteflika essaie tant bien que mal de calquer le scénario marocain: « en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine », a-t-il déclaré.

Alors que la société algérienne multiplie les signes évidents de ras-le-bol (contestation pacifique, émeutes contre les pannes d’électricité ; affrontements violents dans certains villages), ses responsables politiques tentent de donner le change en lançant une pseudo-révolution pilotée par le haut. Après des décennies d’illusions de changement, l’oligarchie au pouvoir s’en tient encore et toujours à un pur exercice de forme destiné à se forger l’image de décideurs rassurants et volontaristes, dans l’unique but de rassurer ses alliés occidentaux obsédés par le formalisme démocratique.

Rhabiller n’est pas réformer

Comme nous le rappelle cet article fort instructif, en politique, il est plus facile d’innover radicalement que de réparer une vieille machine encrassée. Or, depuis l’indépendance de 1962, l’exploitation de la rente gazo-pétrolière a assuré la perpétuation du système de domination politico-économique algérien[2. A long terme, l’épuisement des ressources énergétiques et le faible développement du secteur privé pourraient néanmoins condamner le régime algérien]. Dans le même temps, comme pour contrebalancer la mainmise de l’armée sur le sommet du pouvoir, le régime a préservé une certaine liberté d’expression médiatique- si rare dans le monde arabe. En revanche, il ne s’est nullement soucié des maux de la société algérienne (corruption endémique, inefficacité des services publics, défiance du peuple).

Partant, Bouteflika et les généraux qui contrôlent l’Algérie proposent de faire du vieux avec du vieux. Usant d’un autoritarisme « sage » – au moins en comparaison de la répression sanglante à la syrienne, l’Algérie peut ainsi donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré » relativement soutenu, ou du moins toléré, par sa population. Son combat contre les groupes islamistes radicaux lui vaut en outre l’étiquette enviée de bon élève de la lutte contre le terrorisme.

Entre l’Algérie et la Syrie, ces deux pays héritiers de la colonisation française, les points communs ne manquent pas : disqualification idéologique du socialisme arabe naguère hégémonique, islamisation de la société, pluralisme ethnolinguistique (minorités kurdes et berbères) combattu par le pouvoir central, etc.

On peut aussi comparer la timide « infitah » (ouverture) impulsée par Bouteflika avec la voie empruntée par la dynastie Assad une décennie plus tôt. À la mort de son père Hafez, Bachar Al-Assad paraissait épouser les grands idéaux démocratiques de son temps (lutte contre la corruption, ouverture économique, libération d’opposants, promesse d’une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963). Autant d’engagements qui n’ont pas été tenus, en dépit d’une parenthèse enchantée de quelques mois durant laquelle les Syriens purent faire l’inventaire des années Assad dans les nombreux forums de discussions qui essaimaient dans tout le pays.
Dès que l’image d’un Bachar moderne et réformateur fut installée dans toutes les têtes occidentales, cette apparence de libéralisation devint inutile et superflue. Le mythe de la « vieille garde » contrecarrant dans l’ombre les initiatives du jeune président syrien fournit ensuite le parfait prétexte à la glaciation des réformes politiques et économiques.

Rétrospectivement, l’explosion syrienne actuelle nous montre que les réformes démocratiques avortées ne peuvent mener qu’à une impasse violente. En regardant les images des manifestations de masse à Alep et Hama, Alger devrait donc se faire du souci.
D’autant que le système politique algérien se rapproche d’une autre dictature arabe, quant à elle déchue depuis quelques mois : l’Egypte. Mené par une gérontocratie à parti unique, l’ancien régime de Moubarak irriguait toutes les structures du pays par le triangle Parti-Armée-Sûreté d’Etat qui contrôlait jusqu’à la politique locale des petites bourgades égyptiennes. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes despotiques crée entre l’élite politique au pouvoir et les généraux des tensions qui ne se dénouent qu’à la faveur de crises de grande ampleur. Au quotidien, ce modèle autocratique s’appuie sur la mise sous surveillance de la société et la dépolitisation de l’espace public, l’exercice du pouvoir se réduisant le plus souvent à une gestion technocratique paravent d’un népotisme d’Etat.

Enfin, en Egypte comme en Algérie, on a connu les affres du terrorisme et le regain de popularité des islamistes (Frères Musulmans ; Front islamique du salut et ses alliés) dans des sociétés gangrénées par le chômage et la pauvreté. Cette dynamique politique a posé la question – restée irrésolue- de l’intégration de cet acteur dans le jeu politique.

Autant dire que Bouteflika ne pourra pas indéfiniment miser sur la com’ pour maintenir le statu quo. S’il peut encore se targuer du soutien de l’appareil sécuritaire, le président algérien néglige la précarité d’un modèle moribond qui ne survit que par d’incessants bricolages.

L’ère des printemps sans lendemain pourrait bien être révolue.

Une première version de cet article a été publiée le 20 juillet 2011 sur le site ArabsThink.com

« Bons » et « mauvais » terroristes

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Qu’est-ce qui a bien pu pousser un trentenaire norvégien aux allures de gendre idéal à commettre un carnage ? Seraient-ce les jeux vidéo, les films pornographiques, la télévision, Internet, ou la musique rock ? A chaque fois que le nihilisme prend corps dans le sang d’un meurtrier, la bien-pensance convoque tous ces éléments- sans doute pour s’éviter de douloureux examens de conscience.

Non, cette fois-ci, pas la peine de chercher quelques chansons obscures pour comprendre les raisons de la boucherie. Par la rédaction d’un mémoire fleuve chargé d’une idéologie de bazar, le tueur a fourni une réponse clé en mains. Ainsi, Breivik serait fasciste. Et on vous l’a assez répété : le fascisme c’est mal, « le fascisme c’est le meurtre » ! Loin de moi l’idée de réhabiliter l’extrême droite mais nous devrions tout de même nous demander si ce tireur fou est véritablement fasciste.

A l’époque, on ne s’était pas enquis de savoir si Richard Durn était un authentique écologiste et Audry Maupin un militant d’extrême gauche sincère ! Pour le premier, on avança la thèse de la folie. Quant aux crimes du second, on en imputa la responsabilité au cinéma, pour la bonne et simple raison qu’il affichait dans sa chambre le poster du film Tueurs nés d’Oliver Stone. Pour ces deux assassins étiquetés à gauche, l’affaire était entendue : aucun rapport entre leur engagement politique et leur dérive criminelle !

Or, dans le double carnage norvégien, tout est politique. Certes, pas de la manière dont le conçoivent l’écrasante majorité des média et des analystes : le déséquilibré a probablement plus été victime de son époque que de ses vilaines lectures. Autrement dit, le fascisme n’a pas armé son fusil ! N’oublions pas que l’extrême droite n’a jamais eu l’exclusive de l’incitation au meurtre. Souvenons-nous qu’en France, au soir du 21 avril 2002, certains jeunes, alors encensés par les équivalents politiques hexagonaux des victimes du massacre d’Oslo, scandaient sur des airs reggae : « Pour Le Pen une balle ! Pour le FN une rafale ! ». Remémorons-nous encore cet antifascisme de carnaval, comme le qualifie aujourd’hui un ancien premier ministre socialiste, qui comparait, sur des tracts distribués par Ras le Front, les manifestants anti Le Pen aux résistants du Vercors. Que d’appels aux meurtres, que de références à la guerre !

Évidemment, il est impossible de juger des motifs secrets d’un tel acte, ni de savoir quoi de sa propre personnalité ou de son environnement global a poussé à l’assassinat massif ce jeune habitant d’une des démocraties les plus enviées du monde, qui a fait de l’asepsie le modus vivendi de sa politique. Quoiqu’il soit tout de même bon de rappeler qu’avant la télévision, Internet et les jeux vidéo, ce sont les mots qui tuent. A force de dire guerre et meurtre au nom du souverain Bien, il n’est pas illogique qu’un malade, au nom d’un bien qui n’est pas le nôtre, en viennent à transformer ses paroles en actes, puis ses actes en meurtres !

Mais revenons sur terre et rassurons-nous : ce pourrait bel et bien être la lecture de je ne sais quel auteur très méchant qui aurait convaincu un jeune norvégien de massacrer près de cent personnes. En revanche, si l’on accepte cette hypothèse, en nous rappelant les affaires Maupin et Durn, nous ne considérerons plus jamais Olivier Besancenot et Eva Joly de la même manière…

Curriculum mortae

16

2046 : D’un naturel inquiet et tourmenté, David di Nota meurt à Torcy (Seine et Marne) d’une quinte de toux mal soignée. Le médecin, lui, ne sera jamais inquiété.

2047 : Déterminé à ne pas rester inactif après sa mort, il profite de son temps libre pour s’inscrire en Deug d’Economie, matière qu’il n’a jamais eu le temps d’étudier de près.

2048 : Licence à Paris I.

2050 : Master I.

2051 : Master II.

2054 : Il soutient sa thèse : « Dynamique monétaire et inflation. Pour une approche expérimentale relativiste ». Ému, Maurice Allais le félicite en sortant.

2055 : Désespéré de s’apercevoir que ses diplômes sont aussi inutiles au Paradis que sur terre, il abandonne l’économie, puis il se met à lire tout ce qui lui tombe sous la main.

2056 : David di Nota meurt une deuxième fois en lisant Et si c’était vrai de Marc Lévy.

Et si c'était vrai...

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Délit conjugal

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« Nous sommes toutes des femmes de chambres abusées ! », bramait une poignée de féministes il y a peu. « Nous sommes tous des Nafissatou Diallo ! », lisait-on sur le site du comité de défense d’« Ophelia » (son pseudonyme dans son job). Depuis, si l’on croit les dernières révélations venues d’Amérique, la mère de famille noire, prolétaire et méritante s’est révélée prostituée occasionnelle en relation avec un escroc. On peut supposer que les associations « négrophiles » (après tout, puisqu’elles passent leur temps à dénoncer la « négrophobie », on doit pouvoir parler de « négrophilie ») continueront de la soutenir, car, en étant pute, on n’en reste pas moins noire, et le combat d’une pauvre immigrée africaine contre un riche Blanc devrait suffire à leur colère.

En revanche, j’ai l’impression que, sur ce coup-là, les féministes vont nous lâcher la grappe. La nouvelle donne va beaucoup moins intéresser les Chiennes de garde qui aboient après les mâles dès qu’elles reniflent un peu de braquemart dans le discours et ne veulent voir que des victimes. La malheureuse traumatisée était en fait une prostituée manipulatrice, autrement dit une femme qui use de ses appâts pour en tirer des avantages sans trop le dire, autrement dit une femme.[access capability= »lire_inedits »] Le personnage d’une femme dans toute la maîtrise de sa nature, qui plaît aux hommes et qui en profite, mobilisera peut-être moins le féminisme militant que la caricature victimisée à outrance du début de la série.

Nous rêvons tous de liberté et de conquêtes

Dans les derniers épisodes, le rôle de DSK aussi a changé. S’il n’y a pas viol, le mâle dominant infidèle, lubrique, priapique, entreprenant et violent n’est plus qu’un banal mâle dominant infidèle, lubrique, priapique et entreprenant. Si cela aussi est un crime pour les féministes, tant pis pour elles. Pour moi, tant qu’il n’y a pas violence, la morale est sauve. Nous allons pouvoir leur répondre que « nous sommes tous des Dominique Strauss-Kahn ». Nous rêvons tous de liberté et de conquêtes. Sauf quand nos sexualités sont bien gardées par les cerbères « goupillon » et « qu’en dira-t-on », nous sommes prêts à risquer de perdre ce que nous aimons pour une aventure. Tels Marius, nous préférons à l’occasion l’appel du grand large, ses ports, ses femmes, au grand amour et à ses responsabilités familiales. Soumis à la tentation, nous lâchons la proie qui règne sans partage sur le lit conjugal pour l’ombre entre les jambes d’une inconnue.

Évidemment, ces traits de caractère masculin ou féminin s’avouent peu, et les arrangements que les couples trouvent tant bien que mal pour concilier les élans du cœur et les troubles du sexe ou vice versa et pour boucler la quadrature du sexe apparaissent peu dans les sondages. C’est d’ailleurs une bonne chose car les raffinements de la civilisation se nichent dans ces non-dits. La transparence que les prêcheurs de vertu réclament un peu partout serait ici un cauchemar grossier et brutal. Si les femmes pouvaient entendre la vérité sur la nature des hommes et inversement, on ne serait pas obligés de mentir tout le temps. Ce compromis, cet échange, ce troc entre les cœurs et les sexes pour que les hommes restent relativement libres et les femmes exclusivement aimées exige des amants une promesse de fidélité qu’ils tiennent rarement. Mais sommes-nous égaux dans cet effort, dans cet engagement et dans notre résistance aux tentations ?

La fidélité absolue dans un couple est une utopie que les femmes entretiennent et cherchent à réaliser et un dogme qu’elles parviennent à imposer à leurs hommes : y déroger, c’est fauter. Le Monde a récemment publié un article sur deux enquêtes posant les mêmes questions à 27 années d’intervalle : on y découvre que les Français sont de plus en plus hostiles à l’infidélité dans le couple. Alors qu’en 1981, 26 % des sondés déclaraient ne trouver « jamais justifié » que des hommes et des femmes mariés aient une aventure extraconjugale, en 2008, ils étaient 40 % à défendre cette opinion.

La première explication de ces chiffres, c’est l’hypocrisie. Certains couples ont rempli le questionnaire ensemble ou à tour de rôle mais sous surveillance. Peut-on rester entier en présence de sa moitié ? D’autres, comme pour leur vote FN ou leur goût prétendu pour Arte, tiennent à apparaître comme il faut dans les sondages et font ce qu’ils veulent ou ce qu’ils peuvent dans la vie.

La chair est forte et finit toujours par terrasser l’esprit

Toutefois, si les résultats méritent sans doute les correctifs usuels, la tendance exprimée est claire. En un quart de siècle, la tolérance à l’infidélité a régressé. Est-ce le monde ambiant, précaire et dur qui pousse les cœurs affamés à resserrer les liens du couple et les âmes esseulées à se rassurer dans des appartenances exclusives ? Est-ce une génération d’enfants de divorcés qui regardent d’un autre œil les dommages causés aux familles par une liberté sans entraves et qui espèrent éteindre le feu du dragon intérieur dans un sacerdoce ? Est-ce une avancée de l’idéal d’un couple chrétien, monogame, romantique et responsable qui fait reculer l’amour libre et la libération sexuelle? Sans doute un peu de tout ça et d’autres choses. Mais la conclusion, c’est que le goût pour les prisons dorées triomphe du besoin d’aventure. Voilà ce qui domine dans les esprits et, on peut le regretter ou s’en féliciter, dans les pratiques. Si c’est un progrès, je ne suis pas sûr qu’il soit partagé par tous.

Heureusement, la chair est forte et elle finit toujours par terrasser l’esprit. Si l’on revient aux fondamentaux anthropologiques qui distinguent les hommes des femmes, aux programmes génétiques qui commandent nos sexualités et poussent les mâles à répandre leur semence à volonté, et même au-delà de leur volonté, comme ils conditionnent les femelles à capturer le meilleur reproducteur et à le garder pour protéger leur descendance, on constate que l’infidélité est au fond de la nature de l’homme comme il est dans la culture de tous. L’adultère est une distraction ou une vengeance pour les femmes, il est un impératif irrépressible pour les hommes, la condition de leur épanouissement. Pour devenir ce qu’il est, le mâle doit rester un peu chasseur. Et pour garder sa saveur, la vie amoureuse doit garder quelque chose de la guerre. Or, dans cette parité étendue à l’intime des rapports et des comportements amoureux qui confine à vie dans la chambre nuptiale le mari comme sa femme, l’homme perd ce que la femme gagne. Dans le nouveau couple aux mœurs égalitaires et aux liens serrés jusqu’à étouffement, on ne sait plus qui est le chasseur et qui est le gibier. Par les temps qui courent, je crains que nous, les hommes, soyons un peu d’la baise.

Restons des hommes, contre vents et furies

Il faut s’y résoudre, avec l’avènement du couple-roi, les femmes ont gagné du terrain dans la (tendre) guerre des sexes. Lentement mais inexorablement, les temps et les mœurs se féminisent. Les curés en ont rêvé, les petits-enfants de 68 l’ont fait. Les valeurs féminines forgent la norme des relations conjugales. La femme devait être l’avenir de l’homme, elle en est l’extincteur quand les hommes ont des rêves de femme et conforment leur désir à la nouvelle norme. La dénonciation de la domination masculine et du machisme ambiant est une escroquerie : le recours au statut et à la statue de la victime ne devrait pas impressionner ceux qui ont vécu une scène de ménage.

Si les femmes combattent avec des armes de femmes, comment pourrions-nous leur en vouloir ? Il s’agit simplement de ne pas être dupes et de rester des hommes contre vents et furies. Dans cette tendre guerre qui oppose les amoureux et œuvre au rapprochement plus qu’au déchirement, à l’équilibre plus qu’à une victoire de l’un sur l’autre qui annoncerait une triste défaite pour les deux, il faut tenir son rang et défendre les positions de son sexe. Chacun dans son rôle, chacun pour soi et que nous gagnions tous ![/access]

Ni tout noir, ni tout blanc

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Jeudi 19 juillet, se déroula la première manifestation de soutien aux travailleurs migrants. Une vaste foule arpentait les quartiers neufs, dans l’Est, passant les tunnels qui crèvent les montagnes ceinturant la ville en scandant : « Nous sommes tous des clandestins ! ». Même si aucun incident n’était encore à déplorer, la tension se faisait palpable et croissante. Gênes devenait une ville en état de siège, avec des pelotons de policiers et de carabiniers se déployant dans les rues, et ces grues vertigineuses portant des containers pour barrer le front de mer.

Le lendemain, plusieurs cortèges se mirent en place, suivant la norme altermondialiste du « libre choix ». Certains rassemblements essayaient de s’approcher de la zone rouge, pour y faire entendre leurs revendications liées aux questions de développement, tandis que d’autres dénonçaient carrément l’existence de cette zone interdite en tentant d’y pénétrer. Avec mon ami de longue date Stefano, j’avais rejoint le cortège dit « de la désobéissance civile » emmené par une mouvance peu connue hors d’Italie, celle des Tute Bianche. Signifiant « tuniques blanches », son nom provient des combinaisons type « nettoyage industriel » enfilées par ses militants issus des centres sociaux. Originale, leur tactique reposait sur une sorte de défense active, ces activistes prenant le risque d’aller au contact de la police sans armes mais en résistant aux coups de matraques par différents biais (bouées, casques, matelas scotchés au corps, etc.). Ils pouvaient ainsi faire preuve d’audace sans jamais porter le premier coup, ce qui requérait cependant une bonne dose de sang froid pour ne pas laisser la situation dégénérer.

Au printemps 2001, les Tute Bianche avaient défié le G8 dans une Déclaration de guerre aux puissances de l’injustice et de la misère que son style provocateur et imagé rendait inimitable. Hissant la « zone rouge » au rang de symbole d’un monde ghettoïsé et militarisé, ils annonçaient haut et fort leur intention d’effectuer une incursion symbolique dans la partie interdite de la ville. Ce 20 juillet, ils avaient exceptionnellement délaissé leur tunique blanche- estimant avoir franchi un nouveau cap avec le développement du mouvement- pour se dissoudre dans le nombre des manifestants. Ils conservaient néanmoins leur stratégie habituelle en formant un cortège compact, façon légion romaine, que protégeaient sur ces flancs d’immenses panneaux de plexiglas. Chacun de nous s’ensevelissait sous des protections dérisoires mais baroques (armures en mousse, en plastique, en caoutchouc), formant une armada étrange mais déterminée de milliers de personnes au style détonnant, quelque part entre Mad Max et les grandes compagnies médiévales.

En début d’après-midi, alors que la manifestation progressait lentement, un type lança dans un porte-voix : « Nous sommes une armée de pauvres, de rêveurs et d’enfants, et pour cela, nous sommes invincibles ! ». Qu’il fût tiré des écrits zapatistes ou de Saint François d’Assise, le mot d’ordre était beau et galvanisant. Mais la présence d’un hélicoptère au-dessus des têtes rendait l’atmosphère plus pesante à chaque nouveau mètre.

Soudain, alors qu’elle se trouvait à plus de trois cent mètres du cordon de sécurité – lui-même fort éloigné de la zone interdite – la foule des manifestants subit l’assaut d’une pluie de grenades lacrymogènes bientôt suivie de charges violentes des carabiniers.

Coincée dans le goulet de l’avenue qui se rétrécissait à cet endroit, la manifestation se débanda. Contrainte à l’immobilité, la tête du cortège dut encaisser la violence du choc. Certains trouvèrent refuge dans les immeubles environnants, d’autres s’efforcèrent de faire demi-tour dans la panique générale. Malgré la volonté de contrôle des chefs des Tute Bianche, des masses de manifestants réussirent à fuir par quelques ruelles adjacentes, se regroupèrent et vinrent se heurter aux forces de police. S’ensuivirent trois heures de violents affrontements, qui firent plusieurs centaines de blessés et un mort.

Noir désir

Comment en était-on arrivé là? Le matin même, d’autres rassemblements s’étaient tenus à proximité de la zone rouge, ne provoquant que quelques échauffourées sans grande importance. Quelques heures plus tard, seul un groupe minoritaire se désintéressait totalement de la manifestation. Composé de gens plutôt jeunes, pour la plupart masqués et habillés de vêtements sombres, ce court cortège arpentait les grands axes vidés de toute population, s’en prenant aux devantures de certaines enseignes et brisant le dallage pour en faire des projectiles.

En Italie, les adeptes de ce type de défilés musclés sont surnommés les Tute Nere (tuniques noires), peut-être par opposition avec les Tute Bianche. Ailleurs, on les désigne par l’anglicisme Black Blocs. Formée de l’addition de petits groupes affinitaires, cette « messe noire », en rupture avec la liturgie classique de la manif’, s’attaque à divers symboles du capitalisme, privilégiant tout particulièrement les banques et les fast-foods. A en croire leur rhétorique téléchargeable sur internet, ces ultras souhaitaient dresser une « zone libérée » le temps de quelques heures. Certes, l’exercice pouvait sembler vain.

Au fond, il s’agissait avant tout d’une célébration ludique et destructrice : la pierre, la bouteille remplie d’essence et la bombe de peinture adressaient une fin de non recevoir au système. L’incendie d’une agence bancaire barrée du slogan martial « Dieu pardonne, pas le prolétariat » se voulait une allégorie de la guerre sociale à venir. Mais lorsque l’excitation dérive en hooliganisme laborieux dirigé contre le mobilier urbain et les automobiles de tous standings, l’opération perd de son symbole.

Aussi farouche puisse-t-elle paraître, la pratique des Black Blocs s’inscrit dans la filiation des « autonomes » des années 1970 et 1980, des squats, de l’écologie radicale, des affrontements rituels avec la police le premier mai à Berlin-Ouest… Cette généalogie qui comporte une saveur très punk et charrie avec rage le rejet de toute représentation : cela donne le « Do It Yourself », très prisé par une certaine gauche sauvage. S’y agrègent des énervés de tout bord, dont quelques léninistes restés nostalgiques du coup de poing à l’ancienne. Leur tenue noire peut faire songer à une mise en scène vaguement totalitaire. Elle évoque surtout l’étendard sombre symbole de l’anarchisme, qui domine dans les rangs des Black Blocs.

Ce jour-là, la ville presque déserte permettait au Black Bloc de s’en donner à cœur joie. Rétrospectivement, certains ont jugé curieux que la police lui ait laissé une telle marge de manœuvre alors qu’elle dispersait des rassemblements plus pacifiques, frappant impitoyablement leurs membres.

Les escadrons de police étant initialement affectés à la surveillance de la zone rouge, un certain flottement sembla entourer leur conduite lorsqu’ils durent intervenir à l’extérieur de celle-ci. Une fois lancée, la répression fut menée tellement à contretemps qu’on ne put s’empêcher de penser à une manipulation. Les forces de l’ordre s’acharnèrent ostensiblement contre ceux qui paraissaient le moins désignés pour subir leurs foudres. Très vite, fleurirent les discussions sur un complot dont les jeunes anars vindicatifs auraient été le jouet plus ou moins conscient. Par sa seule présence, le Bloc faisait monter la tension en rentrant dans l’orbite des autres groupes, provoquant presque instantanément l’entrée en scène de la police, qui matraquait les manifestants les plus paisibles.

L’idée d’une manipulation gagna une certaine résonance en Italie, hantée par le souvenir des « années de plomb » durant lesquelles certains actes terroristes attribués aux gauchistes révolutionnaires s’avérèrent être le fait d’officines étatiques complices de groupes d’extrême droite. S’agissant des événements de Gênes, seules quelques photographies et bouts de film montrant un ou deux individus cagoulés s’entretenant avec la police entretinrent le doute, sans toutefois pouvoir apporter de démonstration complète. Dans ce genre de situations, il est du reste toujours difficile de tirer au clair la composition de groupes qui se font et se défont au cours de la manifestation.

Comme si cela allait de soi, les commentaires médiatiques les plus superficiels associèrent les destructions de biens génois aux violences policières. Il y eut pourtant clairement disjonction entre les deux : les auteurs des unes et les victimes des autres ne se recoupaient en réalité que fort peu.

Suite et fin au prochain épisode

Paris (VIIème) au mois d’août

6

Lorsque l’on baguenaude ces jours-ci dans les rues de la capitale, qu’on écume les glaciers de l’île de la Cité, ou qu’on s’esbaudit quelques instants devant l’immense pâté de sable édifié au pied du pont Notre-Dame à la gloire de Mickey Mouse et de Bertrand Delanoë, une évidence s’impose : tous les autochtones ont quitté ce Luna Park-ci pour un autre.

Tous les autochtones…enfin presque. Car à bien y regarder, on croisera ça et là, à des heures improbables, quelques CSP+ à l’œil chassieux et au teint hâve serrant contre eux une mallette de cuir brun. Ces êtres graves et pâles qui se pressent dans le métro, ces encravatés matinaux privés depuis la mi-juillet de leur Direct Matin sont bien plus typiques de notre Douce France que n’importe quelle Edith Piaf de place publique. Ce sont les petits télégraphistes de la RGPP.

Ces jours-ci, pendant que d’autres bronzent, ils se lèvent à l’aube pour aller parfaire leur JPE (justification au premier euro). Car les mois de juillet et d’août sont pour eux primordiaux. C’est là que s’élabore le PLF (projet de loi de finances) de leur Ministère. C’est là que ces braves commis, sourds à l’appel du sable fin et du Monoï, rédigent en silence le PAP (projet annuel de performance) qui préludera à la construction hivernale du RAP (rapport annuel de performance) exigé par la LOLF (loi organique relative aux lois de finances). Cette loi organique est une belle invention. Son objet est de redonner le pouvoir budgétaire aux élus de la Nation sans renier ni Maastricht ni Lisbonne. Elle garantit à chaque parlementaire une présentation plus claire et une lecture plus facile du budget de l’Etat. Grâce à cette transparence accrue, le pouvoir législatif retrouve enfin l’aptitude décisionnelle qui lui échoit légitimement en démocratie.

Ainsi, à l’heure du grand chassé-croisé des juillettistes et des aoûtiens, une armada de fonctionnaires pédale dans l’ombre pour remplir d’impressionnants volumes regorgeant de tableaux, graphiques et autres diagrammes en bâtons. C’est ainsi qu’à la rentrée, l’administration mettra une batterie de « PAP » de 500 pages chacun à disposition de tous nos députés et sénateurs, qui liront tout, bien évidemment. Tout ça pour plus de transparence, d’efficacité et surtout, d’efficience.

Une question demeure cependant : lorsque l’escadrille des faiseurs de « PAP » fera place à l’escouade des spécialistes du « RAP », des contrôleurs de gestion, des mesureurs d’écarts et des préposés à la tenue des indicateurs-qualité, combien toute cette « performance » nous aura-t-elle coûté ?

Laissez vos mains sur mes hanches

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– « Vous dansez ? »

Une main s’offre, une autre se donne. Il a proposé, elle a accepté. Et maintenant, ces deux êtres, jusqu’alors étrangers, s’élancent sur la piste pour danser un rock endiablé. Il la guide, elle le suit. Elle s’échappe, il la ramène vers lui. Elle s’enroule, il la déroule. Léger chancellement, premier ravissement. Peu à peu, l’assurance prend le pas sur les passes hésitantes du début. Il la fait tourner dans un sens puis dans l’autre, la pression de sa main, qu’elle ne quitte plus, impulse le mouvement ; l’autre, laissée libre, enlace délicatement sa taille ou bien l’emporte frénétiquement dans une série de figures incroyables. Les pas s’allègent, les mains se serrent, les bras s’effleurent et les corps se pressent. Ils se sont trouvés, ils se sont compris. Dans l’espace-temps de la danse, ces deux corps inconnus sont devenus complices. Un pas, un geste, un regard suffisent pour que le désir commence à naître.[access capability= »lire_inedits »]

Le morceau s’achève, et en attendant qu’un autre commence, les couples qui ne se sont pas entendus se quittent et ceux qui se sont plu se rapprochent. Chacun s’est soigneusement observé et la quête du partenaire idéal est lancée. Les filles restées sur le carreau prient le ciel pour qu’un garçon vienne les inviter. Les garçons, peu sûrs d’eux, s’arment de courage pour surmonter leur peur d’essuyer un refus et risquent ce premier pas si difficile mais pourtant si précieux pour engager ce dialogue charnel, subtil et touchant que la danse favorise. Entre-temps, dans l’atmosphère un peu enfumée, les lumières se sont adoucies. Le moment tellement attendu de la soirée est arrivé. Les jambes vont enfin pouvoir se reposer et les mains se rejoindre. Le sulfureux Whole Lotta Shakin’ Going On de Jerry Lee Lewis cède la place au langoureux A White Shade Of Pale de Procol Harum.

Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser

C’est le quart d’heure du slow où les corps se rapprochent progressivement et s’enlacent, où des mots doux sont susurrés dans les cous parfumés des jeunes filles, de sorte que ces quelques minutes magiques, pleinement vécues, resteront ancrées au plus profond des cœurs encore innocents.

C’était l’époque où les filles avaient la taille aussi fine que BB et où les garçons étaient aussi séducteurs que Sami Frey. C’était le temps de la drague dans le monde d’avant. Pour séduire, il fallait inventer. Pour se connaître, il fallait danser.
L’éducation sentimentale des jeunes gens se faisait alors sur le rythme déchaîné d’Elvis et sur les airs voluptueux des Platters parce que ce n’était que dans le mouvement de la danse que le garçon savait jusqu’où il pouvait aller dans la relation qui naissait avec sa partenaire. Il proposait, elle disposait. Il exposait son désir, elle répondait à son appel, ou bien choisissait de l’ignorer. Et s’il s’autorisait à franchir la limite fixée par les conventions sociales, c’était parce qu’elle lui avait donné son accord pour aller plus loin.

Et les dérapages ?

Ils étaient rares. Le couple dansait en société avec d’autres couples : le comportement individuel était donc encadré par la structure sociale du bal.
Cette époque où la danse à deux mettait en scène socialement la séduction, où les désirs se régulaient non seulement dans l’intimité d’une écoute mutuelle mais aussi à travers le respect des règles de savoir-vivre et de la codification des pas de danse, est malheureusement révolue.

Rock, tango, slow ne se dansent plus que dans des cours particuliers, lors des mariages (si par miracle celui qui anime est un bon connaisseur des sixties, et croyez-moi ça ne court pas les rues !), ou bien encore dans les rallyes guindés des jeunes filles de bonne famille.

Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations

Parmi toutes les danses à deux, c’est bien le slow qui a le plus souffert de cet ostracisme culturel. Sa forme et sa symbolique l’ont rendu intolérable. Trop lent pour l’immédiateté du numérique. Trop d’attente, de pudeur, d’étapes, de négociations pour le dogme de la sexualité débridée du « Chopez-vous les uns les autres et zappez les préliminaires inutiles, bons pour les midinettes effarouchées que nous sommes plus ». En même temps, le slow, c’est aussi trop de contact charnel pour le cybersexe. Trop d’insouciantes joies pour une société ankylosée par la morosité ambiante.Trop d’enchantement pour un monde désabusé. Ou encore trop de charme pour la violence vulgaire du déballage pornographique.

Alors à qui la faute si les danses de couples ont été écartées des dance-floors, privant les garçons et les filles d’un espace social codifiant une séduction esthétisée ?

Aux libéraux-libertaires de 68 offusqués par cette ritualisation bourgeoise ? Aux féministes hystériques révoltées par tant de sexisme ? Difficile en effet d’imaginer Caroline de Haas danser un rock ou un slow sans proclamer que de se laisser conduire par un homme représente une honteuse régression pour l’égalité et qu’un homme qui laisse ses mains sur les hanches d’une femme est une manifestation scandaleuse de l’oppression du machisme phallocrate.
Ces soi-disant stakhanovistes de l’orgasme sont sans doute plus à l’aise pour exhiber leurs atouts sexuels sur la vibration électrique de la musique techno mondialisée. Ils doivent très certainement se réjouir devant le spectacle des individus indifférenciés et atomisés qui s’éclatent dans un éparpillement de gestes anarchiques sans aucun autre partenaire que leur propre désir narcissique reflété dans les miroirs qui tapissent les murs des boîtes de nuit branchées.

Sur le mix des Black Eyed Peas, les corps ne se touchent plus, ils se digitalisent, l’iPhone étant toujours à portée de main. Ils ne dansent pas mais sautent en groupe en cherchant à atteindre, à travers une fusion extatique avec le DJ, ce grand manitou du beat, une sorte de point G d’une transe collective. C’est la solitude fébrile et désolante des jeunes gens d’aujourd’hui.

Vous l’avez compris, j’ai la nostalgie de ces plaisirs démodés et la scène de bal, où rocks et slows s’enchaînent sans interruption, ne cesse de hanter mon imaginaire. Oui, cette scène, je la rêve souvent et souhaite qu’elle redevienne réalité, y compris dans des lieux aussi incongrus que dans le métro à l’heure de pointe où, contrainte de tolérer la proximité forcée avec un corps étranger, je me surprends à penser qu’il suffirait de transformer cette rame en piste de danse et de mettre Rock Around The Clock pour que les gens apprennent à nouveau à se regarder, à se toucher et à se séduire. Un rock, ou mieux un slow, et l’autre cesse d’être un corps indésirable ou réduit à sa fonction sexuelle pour devenir un partenaire qu’il faut apprivoiser avec art et finesse, le temps d’une danse.[/access]

Au fait, c’est quoi la dette ?

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De sommets de marchands de tapis en martiales déclarations sur la Grèce « sauvée », on voudrait rire des diagnostics et remèdes de nos docteurs Knock chargés de veiller sur la dette des États. Entre le renflouement des banques, de l’Irlande et de la Grèce tous les ans, le sauvetage du capitalisme est devenu un phénomène de saison, au même titre que les incendies de forêt ou l’alternative canicule/été pourri. À chaque fois, on passe au bord du gouffre avant que nos glorieux gouvernants nous rassurent par une solution sortie de leur chapeau. Autant dire que depuis 2008, leur mandature aura consisté à creuser des trous pour en boucher d’autres.

Depuis le début de la « crise des dettes souveraines », nous assistons à une formidable reconquista des possédants qui prétendent décider du destin des nations, priant leurs dirigeants de marcher au pas des agences de notations, sans que ceux-ci s’insurgent contre cette négation de la souveraineté des peuples. Dans un rapport publié le 27 juillet, le FMI de Christine Lagarde explique doctement que la France (donc son prochain président) devra mener une politique d’austérité, relever encore l’âge légal de départ à la retraite et même veiller à réduire ses dépenses de santé. Hein, pourquoi pas ? Réactions ? Aucune… Ah si, Marine Le Pen, qui s’est fendue d’un courrier à Madame Lagarde.

Cela va de soi, lors de l’élection présidentielle, chacun brassera beaucoup d’air et apportera de l’eau au moulin de la régulation. Régulation mondiale, Europe sociale, Europe du développement durable, tous ces masques de clown du libéralisme autoritaire seront convoqués avec des trémolos dans la voix. Pendant ce temps-là, la Chine achètera des milliards de dettes de tous les pays possibles et imaginables tandis que les États-Unis joueront au libre-échange avec les faibles et au protectionnisme pour eux-mêmes. Comme si de rien n’était, l’Europe conservera son Commissariat à la concurrence et sa Banque centrale « indépendante » de tout contrôle démocratique, fonçant dans le mur en klaxonnant.

L’an prochain, comme l’an dernier, il faudra certainement « re-sauver » la Grèce, à moins qu’on ne la sorte d’autorité de la zone euro, le temps qu’elle s’effondre seule ou se requinque sans nous. Gageons que l’autisme actuel des dirigeants européens ravira probablement les futurs historiens de la décadence. En attendant, de New York où j’écris ces lignes, j’ai l’impression que cette curiosité de l’époque commence à fatiguer les Français.

Les « économistes atterrés » ne notaient-ils pas déjà l’an dernier que « la crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers » ?

Dans ce contexte délétère, l’extrême droite progresse partout en Europe. Ses représentants se laissent porter par des inquiétudes populaires – fort légitimes – qui sont les conséquences d’une mondialisation peu contrôlée dont les peuples mesurent les effets néfastes. Ainsi, selon l’enquête menée par le collectif d’économistes réunis sous la bannière du Manifeste pour un débat sur le libre échange, 80% des Français se disent favorable à un protectionnisme européen ! Les audacieuses propositions d’un Hollande ou d’une Aubry sur la nécessité d’être « responsable devant la dette sans renoncer à nos engagements européens », risquent de s’avérer un peu courtes.

Quant aux questions soulevées par l’impact des immigrations sur nos sociétés, elles vont exiger autre chose que la rhétorique incantatoire de « La France qu’on aime », aussi généreuse qu’inopérante.

Une punition divine ?

La dette des États n’a rien d’une punition divine, elle résulte d’un rapport de force idéologique et social. Elle n’est que la face visible – et très problématique – de la victoire des riches dans la lutte des classes. Petit rappel historique.

Lorsque les conditions qui présidèrent à la naissance du régime keyneso-fordien issu de la crise de 1929 se furent suffisamment éloignées, au carrefour des eighties, les riches Américains décidèrent d’entamer une guerre de tranchée contre les prélèvements de l’Etat sur les biens et les sociétés. Le reagano-thatcherisme s’illustra par la défiscalisation des riches et la dérégulation économique, dans un processus assez unique que certains ont appelé a roll-back agenda (un rembobinage de l’histoire). La « malédiction rooseveltienne » devenait une parenthèse historique et le cauchemar du taux marginal de l’impôt sur le revenu – culminant à 90 % – imposé par le président du New Deal un mauvais souvenir. Pourtant, ce que Paul Krugman, dans L’Amérique que nous voulons, nomme « la Grande Modération » a certainement évité aux États-Unis des années 1930 de connaître la montée du fascisme, à la différence de l’Europe.

En France, le processus de défiscalisation fut un peu plus long à s’imposer, mais c’est bien lui qui grève nos comptes, bien plus que « les effets de la crise ». La Cour des Comptes ne dit pas autre chose lorsque sous le prude vocable de « dépenses fiscales », elle pointe du doigt le coût exorbitant de la défiscalisation de nos belles fortunes. Ces cadeaux aux nantis représentent 70 milliards par an, auxquels s’ajoutent les « dépenses fiscales occultées » (antérieures à 2006) par les parlementaires lors des Projets de loi de finance 2009 et 2010…, soit 145 milliards au total : on est à plus de 10 points de PIB ! Pour être tout à fait honnête, précisons que le taux d’imposition global est resté à peu près le même, car de nombreux secteurs de l’État et de la société résistent. Du coup, la colonne « dépenses » des comptes publics peine à maigrir aussi vite que les libéraux le voudraient.

Or, si la valeur relative globale des prélèvements obligatoires n’a pas baissé, sa structure, en particulier sa répartition entre les groupes sociaux, s’est considérablement modifiée. Contrairement à ce que racontent Sarkozy ou Hollande, nous avons donc le choix entre plusieurs politiques économiques et budgétaires. Soit nous réduisons les déficits en annulant les « dépenses fiscales » déraisonnables, soit nous sacrifions des pans entiers de l’État et de la protection sociale dans un scénario-catastrophe à la grecque. In fine, ces choix relèvent du niveau d’indépendance et de courage des politiques à l’égard du « mur de l’argent ».

Aujourd’hui, alors que l’Union Européenne fut créée pour protéger notre continent contre sa fâcheuse tendance à se mettre à feu et à sang, les gouvernements européens ne font rien pour ramener nos sociétés à plus de concorde et d’égalité. Ils regardent Rome brûler. Est-ce cela, la décadence ? On peut en tout cas se demander si ce siècle, comme le précédent, n’est pas en train de prendre la tangente des guerres et des révolutions.

L'Amérique que nous voulons

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J’ai fait un rêve

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Après le drame d’Oslo, Harlem Désir a demandé au Président de la République la dissolution du collectif de la Droite Populaire. On peut saluer le sens de la responsabilité du Premier Secrétaire intérimaire du Parti Socialiste qui n’a écouté que son devoir pour demander l’expurgation du Mal.

Assez de tous ces députés hargneux, affreux, bêtes et méchants, qui n’ont que les mots insécurité, nationalité et immigration à la bouche. Assez de ces haineux, teigneux de la droite de la droite sans lesquels la vie serait et tellement plus belle et –pourquoi le nier ?- beaucoup moins coûteuse en vies humaines.

De 1793 à Katyn, de Cronstadt à Sabra et Chatila, on a vu les méfaits de l’idéologie sur des phalanges fanatisées. Au nom du principe de précaution, éliminons-donc tout ce qui, a de près ou de loin, un rapport avec la moindre virgule du mémoire délirant rédigé par Anders Breivik.

Aussi, devraient être dissous par décret gouvernemental :

– Les héritiers politiques de Giscard, qui avait parlé d’immigration « invasion » : Modem, Parti Radical, centristes de l’UMP : ne lésinons pas, rasons gratis !

– Les gaullistes, dont le père spirituel avait eu l’outrecuidance de noter la dominante blanche, catholique et romaine de la population française, redoutant que son village se transforme un jour en « Colombey-les-deux-Mosquées ». Adieu UMP et Debout la République !

– Les communistes, qui, jusqu’à l’aube des années 1990, exigeaient l’arrêt des vannes l’immigration pour ne plus grossir les armées de réserve du patronat. Héritiers, même renégats, de Thorez et Marchais, dégagez !

– Enfin, pour parachever cette grande œuvre de purification, les derniers mitterrandistes devraient payer pour la phrase assassine de Tonton sur le fameux « seuil de tolérance », arguant que la capacité d’accueil de la France ne serait pas sans limites. A la demande d’Harlem, dans un très beau geste de hara-kiri politique, bye bye le PS.

Dans cette République rénovée, débarrassée de tous ces empêcheurs de batifoler en rond, on pourra enfin tous fraterniser autour du nouvel hymne national, ce chant d’amour et de fraternité signé Didier Super :

http://youtu.be/r3wIbP8XdwU

L’amour, l’opium des femmes

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À l’évidence, toutes les femmes doivent quelque chose au féminisme : le droit d’étudier, le droit de vote, le droit de travailler sans l’accord de qui que ce soit, père ou mari, le droit à la contraception et à l’avortement… Ces gains de liberté ont façonné nos vies. Cette situation produit une difficulté pour qui veut tenir une position critique. La dette étant évidente, toute dissidence a l’air d’une ingratitude.

Les prolétaires qui n’étaient pas communistes rencontraient la même difficulté à l’égard des membres du Parti chaque fois qu’ils bénéficiaient des augmentations, des réformes ou des conventions collectives que les communistes, actifs au sein du syndicalisme ouvrier, arrachaient au patronat. Jouir de telles avancées sans pour autant se rallier, engranger des avantages en résistant à la doctrine, cela donne l’air douteux des passagers clandestins : ceux qui profitent sans payer les frais.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut le savoir, et passer outre. Quand on réfléchit, on ne doit pas se préoccuper d’avoir l’air honnête. Il faut oublier l’image qu’on donne, et ne se soucier que du vrai et du faux – c’est-à-dire, nul n’étant infaillible, de ce qu’on croit vrai ou faux.

Le féminisme se résume au combat pour l’égalité. Il y a deux domaines, au moins, où l’on peut soutenir cette exigence d’égalité : le pouvoir et le sexe. Les femmes peuvent revendiquer un partage plus égal des biens matériels – en gros, du pouvoir économique et politique. Ce premier volet est vaste. Il comprend la demande simple et décisive des humbles : à travail égal, salaire égal. Il comprend aussi les demandes sophistiquées des femmes à hauts revenus s’insurgeant contre le « plafond de verre ».

Pourquoi les hommes ont-il le droit d’être infidèles ?

Revendiquer l’égalité dans le domaine érotique est un autre motif. C’est souvent par là que les jeunes entrent en féminisme. Pourquoi les hommes ont-il le droit d’être infidèles ? Pourquoi ce panache donjuanesque attaché aux frasques des uns, la honte et la réprobation pour les autres ? L’exaspération contre le double standard n’est pas nouvelle : je l’ai trouvée exprimée dans un texte du XVIe siècle, elle doit sûrement préexister. Derrière le sentiment d’injustice se profile une demande explosive – jouir autant que les hommes et vivre à leur manière. Cette demande n’avait aucune vraisemblance avant le développement d’une contraception fiable. Aujourd’hui, elle a cessé d’être absurde. Elle est sous-jacente à la contestation du rôle féminin traditionnel : une jeune féministe refuse d’être la dupe des partages anciens qu’elle estime à son préjudice. Elle veut jouir pleinement de l’existence, contrairement aux femmes opprimées des âges obscurs (à commencer par sa mère).

Souvent, elle s’imagine être la première.

La revendication d’égalité dans les choses de l’amour – qu’il s’agisse des plaisirs éphémères ou de l’engagement durable – est un des alcools forts du féminisme. Cette revendication me paraît à la fois irrésistible et déplacée. Elle est irrésistible parce que l’égalité est notre credo démocratique. Qu’est-ce qu’un individu qui accepterait de ne pas être égal aux autres ? C’est un esclave, un inférieur, un untermensch. Cependant ce désir d’égalité, si irrésistible soit-il, est déplacé. Il n’a rien à faire dans ce domaine parce que le désir tout court se moque entièrement de l’égalité. Rituellement, les modernes appellent « une nouvelle expérience de l’amour dans les conditions de l’égalité des sexes ». À la fin du siècle dernier, Michel Feher et Éric Fassin y ont consacré bien des discussions et des séances de séminaire. Beaucoup de recherches, et quelles découvertes ? Éric Fassin ne se laisse pas décourager : « Ne nous appartient-il pas de penser une érotique féministe ? », demande-t-il aujourd’hui. Va-t-en voir s’ils viennent… Avant eux, dès les années 1920, il était courant d’exalter, dans les mouvements communistes, l’amour pour la camarade, la sœur de lutte, l’égale. On rêvait déjà d’un amour tout nouveau, assorti à l’âge moderne. Bien que ces vœux pieux n’aient pas été couronnés de succès, les générations nouvelles s’y engouffrent avec une ardeur renouvelée. C’est une messe pour le temps présent, elle est assourdissante. Comme toutes les messes, elle est faite pour se répéter.

Cependant, rien ne change. Sommé d’être égal, voire égalisateur, l’amour continue d’être ce qu’il a toujours été : le maître des métamorphoses, le grand créateur des disproportions. La vie d’une femme amoureuse ressemble à celle d’Alice qui rapetisse et qui grandit. Elle est tantôt rehaussée, transportée, mise sur un trône ; de cette extraordinaire élévation, elle se précipite elle-même dans la soumission et dans l’approbation de la soumission. Car l’amour fait approuver ce qui offusque le bon sens : par là, il marque sa puissance.

Aimer, c’est servir un dieu qui se moque de la justice

Marivaux a écrit une pièce qui a pour argument la révolte et la sécession des femmes. Lina est amoureuse ; sa mère, Madame Sorbin, est une féministe radicale qui veut abolir le mariage parce que le mariage est une « pure servitude ». Cela ne fait pas les affaires de Lina, qui tente de plaider sa cause :
Madame Sorbin : « Je te défends l’amour.
Lina : Quand il y est, comment l’ôter ? Je ne l’ai pas pris ; c’est lui qui m’a prise, et puis je ne refuse pas la soumission.
Madame Sorbin: Comment, « soumise », petite âme de servante, jour de Dieu ! « Soumise », cela peut-il sortir de la bouche d’une femme ? Que je ne vous entende plus proférer cette horreur-là… ».

Revendiquer la soumission, dans le cas de Lina, est bien un acte de courage, puisqu’elle doit affirmer sa soumission contre une autorité qui prêche la révolte. Est-ce d’ailleurs exactement de soumission qu’il s’agit ? Est-ce un abaissement de vouloir complaire à celui qu’on aime ? D’un point de vue érotique, rien de plus élémentaire que ces soumissions mobiles, réversibles, renversantes, tantôt minuscules et tantôt vertigineuses. Aimer, c’est tantôt surestimer l’autre, tantôt être porté au-dessus de soi, et toujours servir un dieu qui se moque de la justice. Peut-on pétrifier ces mouvements d’une extraordinaire fluidité pour les incriminer d’un point de vue politique ? Y a-t-il un dehors de l’amour d’où l’on pourrait le saisir, l’arrêter, le dénoncer comme un manquement – non plus un manquement à la vertu des filles, comme jadis, mais un manquement à la cause des femmes ? La soumission de Lina est-elle une démission ? Un reniement, une trahison de la liberté individuelle ? Est-ce un mouvement comparable à celui d’une croyante qui déciderait – contre l’autorité de la République – de porter la burqa ? Comparable à la folie de l’adepte d’une secte qui déciderait d’y consacrer, contre l’avis de son entourage, son temps et ses économies ? Bref, l’amour est-il une de ces pathologies de la liberté, comme on en voit tant en démocratie – ces situations où la liberté se retourne contre elle-même, puisque la volonté du sujet consiste à en finir avec sa liberté ?

Les féministes radicales soutiennent que c’est le cas : l’amour serait l’opium des femmes : une habitude et un poison. Il serait à la fois le voile empêchant les femmes de voir leur subordination et la chaîne qui les y maintient : une illusion couvrant une sujétion. L’amour hétérosexuel s’entend : l’autre est indemne de ces accusations, puisqu’il n’est pas l’agent de la domination. Il demeure privé, et ne vaut pas mention.

À moins de quitter son foyer pour la Cause, on n’en aura jamais fait assez

Un tel diagnostic criminalise l’amour le plus répandu, et ne laisse le loisir d’une vie érotique qu’aux homosexuels des deux sexes – aux femmes, tout d’abord, dont le statut d’opprimé vaut brevet de bonne conduite, et dont les pratiques érotiques sont censées renforcer les liens, aux hommes ensuite parce que, se tournant vers d’autres hommes, ils cessent d’opprimer les femmes. Du point de vue radical, un homosexuel de plus, c’est toujours un homme de moins, c’est-à-dire une bonne nouvelle. Derrière le verbiage socio-historique – appelant à une réforme à laquelle les deux sexes auraient à gagner – se repère une sourde mise en cause des hommes en tant que tels, pesants et prédateurs par nature. Même à supposer que ces malheureux, dans un futur lointain, soient parfaitement rééduqués, et qu’ils perdent enfin toute idée de supériorité sur les femmes, le problème de leur sexualité resterait entier : l’individualité des hommes pourrait devenir supportable, on voit mal la place qui serait faite à la virilité des hommes.

La conséquence de cette vision extravagante est la marginalisation des femmes ordinaires dans les mouvements féministes. Je pense qu’elle a toujours lieu, et qu’elle est inévitable. Les femmes ordinaires sont l’objet d’un soupçon constant. Les affections où elles sont prises, comme amante ou comme mère, sont censées fausser leurs positions et modérer leur véhémence. « Mariées ou maquées », elles sont solidaires de l’ordre qu’elles dénoncent, car on ne fait pas exprès d’être fille ou sœur d’un homme, mais épouse et mère, il faut le vouloir ou l’avoir voulu. Inversement, les célibataires endurcies et les lesbiennes épanouies peuvent se consacrer sans relâche à la dénonciation des torts faits aux femmes. Rien en effet ne les retient. Elles estiment donc avoir un droit sur la conduite du mouvement – n’étant pas entravées dans leur radicalisme par de douteuses accointances. Le féminisme est leur bastion. La vie dans ce genre d’ambiance subit un processus de radicalisation qui est partout le même, les réunions empiétant sur le temps de la vie de famille, à la satisfaction des unes, au déchirement des autres : les pures et dures demandent au commun des femmes toujours plus de sacrifices pour être seulement « crédibles ». Mieux vaut résister à ce type d’injonction, ou s’y engager les yeux ouverts : en comprenant dès le départ qu’à moins de quitter son foyer pour la Cause, on n’en aura jamais fait assez.

Le plus grand prestige du féminisme vient de ce qu’il promet, ou paraît promettre un juste règlement de la division des sexes. C’est notamment dans le domaine amoureux que cet horizon de justice attire, et c’est là surtout qu’il égare. S’il n’y avait pas une composante d’attente ou de souffrance sexuelle dans l’engagement, le féminisme serait un mouvement réformateur comme un autre, avec le côté terne mais souhaitable des mouvements réformateurs. Il ressemblerait à un syndicat. Il serait gris. Il perdrait sa stridence et son pouvoir d’enchantement. Tel qu’il est, il joue comme un mirage en se présentant comme la solution (toujours différée) du problème sexuel ; il fait croire que, la domination cessant, cesseraient aussi les pénibles expériences de l’isolement et de la brutalité, de l’humiliation, du rejet. Il fait luire l’espoir d’en finir avec le malheur amoureux ou sexuel, qui est la chose la plus répandue. Et parce qu’il fait croire à une autre vie, il empêche ou du moins diffère les accommodements que chacun doit trouver avec la nature et la réalité.[/access]

Les vieux habits de l’autoritarisme algérien

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"Une Algérie forte et sûre. Abdel-Aziz Bouteflika"

Après la grogne sociale de l’hiver dernier, dans l’espoir de tenir jusqu’à l’échéance présidentielle de 2014, les dirigeants algériens restent plus que jamais fidèles à la rhétorique démocratique dont ils ont l’habitude de parer leurs discours. Mais le pluralisme de façade instauré dans les années 1990 sur les décombres de l’ex-parti unique FLN a davantage restructuré l’autoritarisme qu’ouvert le pays à une transition démocratique.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, cela n’a jamais été aussi vrai. En 2008, avant même l’éclatement de la bulle autocratique arabe, il annonçait déjà une révision « partielle et limitée de la Constitution » dans un esprit de « stabilité, d’efficacité et de continuité ». L’année suivante, pour mieux aider ceux que ces mots abstraits désarçonnent, Bouteflika lançait une révision constitutionnelle lui permettant d’entamer un troisième mandat présidentiel. En conséquence de quoi, il se faisait réélire dans un fauteuil.

Dernier symptôme de cette mécanique implacable, la Haute Instance sur les réformes politiques vient d’accoucher d’une souris. Créé en mai 2011, ce comité Théodule était chargé de consulter les partis politiques, ainsi que les représentants de la société civile et les grandes figures de la nation pour concocter des réformes maison. Boycotté par l’opposition, totalement inféodé au pouvoir politique, il a servi de chausse-pied à Bouteflika pour introduire une apparence d’utopie participative en Algérie.

Bouteflika remixe M6

Printemps arabe ou pas, le chef de l’Etat algérien s’oppose imperturbablement aux velléités révolutionnaires de certains. Sur le fond, il reste inflexible : pas de dissolution du parlement ni d’élection d’une Assemblée Constituante. Croyant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, Bouteflika voudrait imiter l’immobilisme bonhomme de Mohammed VI qui parvient à maintenir son joug autoritaire sur la monarchie chérifienne[1. Dont le statut supra-constitutionnel de Commandeur des Croyants assied le pouvoir politique] tout en s’attirant les félicitations de ses partenaires occidentaux- France et Etats-Unis en tête.

De l’autre côté de l’Atlas, le souverain marocain a en effet eu droit au satisfecit de la communauté internationale pour avoir remporté haut la main le référendum sur son projet de nouvelle Constitution, approuvé à plus de 97% ! Mais ce score soviétique cache un amas de maigrelettes réformes incapables de répondre à l’immense attente démocratique que son annonce avait suscitée.

Jouant la carte de la rivalité mimétique avec le Maroc, Bouteflika essaie tant bien que mal de calquer le scénario marocain: « en ultime étape, le peuple souverain aura à se prononcer sur la consolidation de l’Etat de droit et de la démocratie dont il est la source et en a été l’artisan depuis la libération du pays au fil des différentes étapes de notre histoire contemporaine », a-t-il déclaré.

Alors que la société algérienne multiplie les signes évidents de ras-le-bol (contestation pacifique, émeutes contre les pannes d’électricité ; affrontements violents dans certains villages), ses responsables politiques tentent de donner le change en lançant une pseudo-révolution pilotée par le haut. Après des décennies d’illusions de changement, l’oligarchie au pouvoir s’en tient encore et toujours à un pur exercice de forme destiné à se forger l’image de décideurs rassurants et volontaristes, dans l’unique but de rassurer ses alliés occidentaux obsédés par le formalisme démocratique.

Rhabiller n’est pas réformer

Comme nous le rappelle cet article fort instructif, en politique, il est plus facile d’innover radicalement que de réparer une vieille machine encrassée. Or, depuis l’indépendance de 1962, l’exploitation de la rente gazo-pétrolière a assuré la perpétuation du système de domination politico-économique algérien[2. A long terme, l’épuisement des ressources énergétiques et le faible développement du secteur privé pourraient néanmoins condamner le régime algérien]. Dans le même temps, comme pour contrebalancer la mainmise de l’armée sur le sommet du pouvoir, le régime a préservé une certaine liberté d’expression médiatique- si rare dans le monde arabe. En revanche, il ne s’est nullement soucié des maux de la société algérienne (corruption endémique, inefficacité des services publics, défiance du peuple).

Partant, Bouteflika et les généraux qui contrôlent l’Algérie proposent de faire du vieux avec du vieux. Usant d’un autoritarisme « sage » – au moins en comparaison de la répression sanglante à la syrienne, l’Algérie peut ainsi donner à l’extérieur l’image d’un régime arabe « modéré » relativement soutenu, ou du moins toléré, par sa population. Son combat contre les groupes islamistes radicaux lui vaut en outre l’étiquette enviée de bon élève de la lutte contre le terrorisme.

Entre l’Algérie et la Syrie, ces deux pays héritiers de la colonisation française, les points communs ne manquent pas : disqualification idéologique du socialisme arabe naguère hégémonique, islamisation de la société, pluralisme ethnolinguistique (minorités kurdes et berbères) combattu par le pouvoir central, etc.

On peut aussi comparer la timide « infitah » (ouverture) impulsée par Bouteflika avec la voie empruntée par la dynastie Assad une décennie plus tôt. À la mort de son père Hafez, Bachar Al-Assad paraissait épouser les grands idéaux démocratiques de son temps (lutte contre la corruption, ouverture économique, libération d’opposants, promesse d’une levée de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963). Autant d’engagements qui n’ont pas été tenus, en dépit d’une parenthèse enchantée de quelques mois durant laquelle les Syriens purent faire l’inventaire des années Assad dans les nombreux forums de discussions qui essaimaient dans tout le pays.
Dès que l’image d’un Bachar moderne et réformateur fut installée dans toutes les têtes occidentales, cette apparence de libéralisation devint inutile et superflue. Le mythe de la « vieille garde » contrecarrant dans l’ombre les initiatives du jeune président syrien fournit ensuite le parfait prétexte à la glaciation des réformes politiques et économiques.

Rétrospectivement, l’explosion syrienne actuelle nous montre que les réformes démocratiques avortées ne peuvent mener qu’à une impasse violente. En regardant les images des manifestations de masse à Alep et Hama, Alger devrait donc se faire du souci.
D’autant que le système politique algérien se rapproche d’une autre dictature arabe, quant à elle déchue depuis quelques mois : l’Egypte. Mené par une gérontocratie à parti unique, l’ancien régime de Moubarak irriguait toutes les structures du pays par le triangle Parti-Armée-Sûreté d’Etat qui contrôlait jusqu’à la politique locale des petites bourgades égyptiennes. Cette structure triangulaire que l’on retrouve dans plusieurs régimes despotiques crée entre l’élite politique au pouvoir et les généraux des tensions qui ne se dénouent qu’à la faveur de crises de grande ampleur. Au quotidien, ce modèle autocratique s’appuie sur la mise sous surveillance de la société et la dépolitisation de l’espace public, l’exercice du pouvoir se réduisant le plus souvent à une gestion technocratique paravent d’un népotisme d’Etat.

Enfin, en Egypte comme en Algérie, on a connu les affres du terrorisme et le regain de popularité des islamistes (Frères Musulmans ; Front islamique du salut et ses alliés) dans des sociétés gangrénées par le chômage et la pauvreté. Cette dynamique politique a posé la question – restée irrésolue- de l’intégration de cet acteur dans le jeu politique.

Autant dire que Bouteflika ne pourra pas indéfiniment miser sur la com’ pour maintenir le statu quo. S’il peut encore se targuer du soutien de l’appareil sécuritaire, le président algérien néglige la précarité d’un modèle moribond qui ne survit que par d’incessants bricolages.

L’ère des printemps sans lendemain pourrait bien être révolue.

Une première version de cet article a été publiée le 20 juillet 2011 sur le site ArabsThink.com