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DiCaprio, pas que beau

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leonardo dicaprio django

En février 2000, Leonardo DiCaprio déclare au Times : « Je n’ai rien à voir avec celui qu’on a identifié à moi pendant tout ce phénomène Titanic et avec ce que ce visage est devenu dans le monde »[1. « I have no connection with me during that whole Titanic phenomenon and what my face became around the world. » « What’s eating Leonardo DiCaprio ? », Times, 21/02/2000.] . Cette phrase n’est pas très originale venant d’Hollywood, mais la manière dont il tourne le propos a quelque chose de significatif : il est question d’un « moi » qui se serait perdu dans un visage trop reproduit. Il n’aura de cesse, par la suite, de remodeler ses traits, de contredire son côté poupon qui plaît tant aux midinettes. En 2002, il incarne Frank Abagnale Jr. dans Catch Me If You Can, un as de l’escroquerie qui détourne des millions de dollars en se faisant successivement passer pour un professeur d’université, un pilote de ligne et un médecin – personnage-caméléon à la recherche d’un foyer. Janvier 2013 : à l’affiche dans Django Unchained de Tarantino, Leonardo DiCaprio annonce vouloir faire une pause significative, se disant épuisé par ses derniers rôles. Que s’est-il passé de si fatigant pendant cette décennie ? A-t-il retrouvé son visage ?
Après la « Leo-mania » qui fit rage à la sortie de Roméo+Juliette puis de Titanic, l’acteur semblait destiné aux personnages de mélodrames et de comédies romantiques, comme un Rock Hudson en son temps. Mais son apparition ironique dans Celebrity, de Woody Allen, montre qu’il en a décidé autrement.[access capability= »lire_inedits »] Ses rôles suivants, il les choisit et les aborde avec un sérieux papal. Il ne met plus les pieds dans une comédie et s’applique à jouer avec les réalisateurs américains les plus réputés du moment : Spielberg, Eastwood, Nolan, Scorsese, Mendes et, aujourd’hui, Tarantino. Rien n’entache le tableau, aucun film alimentaire, aucun blockbuster qui ne soit signé d’un grand nom ou ne traite d’un grand sujet, les deux de préférence. Leo est un bon élève. Aurions-nous dégoté l’anti-Nicolas Cage ?
Les personnages joués par DiCaprio ne sont pas non plus des rigolos. Leur socle commun, c’est la névrose : la paranoïa dans Shutter Island ou dans Aviator, une forme de schizophrénie dans Catch Me If You Can et Inception. Le J. Edgar qu’il campe dans le film d’Eastwood est hanté par son enfance et la figure de sa mère, comme le Howard Hughes qu’il interprète dans le film de Scorsese. Le jeu de DiCaprio est influencé par ce travail sur la folie : un regard halluciné, toujours intense et interrogatif. Il ne sourit plus ou, s’il le fait, c’est sous les traits de Monsieur Candie, le Sudiste cruel et naïf de Django.
C’est probablement sous la direction de Scorsese que DiCaprio est allé le plus loin. Dans Shutter Island, il porte le poids d’une culpabilité invisible qui se reflète dans ses hallucinations. DiCaprio semble avoir trouvé un véritable mentor en Martin Scorsese, avec qui il tourne actuellement son cinquième film. Si son personnage dans Gangs Of New York a été quelque peu effacé par celui de Daniel Day-Lewis, il a donné la pleine mesure de son talent dans Aviator, où sa gueule d’ange colle étrangement avec les phobies d’un Howard Hughes obsédé par la pureté. Plus qu’un visage hollywoodien, il est devenu un corps-cinéma bourré de névroses, sur lequel chacun projette ce qu’il veut.
Pour le film de Scorsese, il a travaillé son allure et sa voix, devenue plus grave et plus rauque. Son Howard Hughes est frappé par une série de tics et porte, lors de ses crises, une barbe de Jésus. On note d’ailleurs plusieurs tentatives de barbes, pas toutes convaincantes, dans la filmographie de DiCaprio. De la barbichette de Gangs Of New York à celle, plus conséquente de Django Unchained, il y a aussi eu celle, transitive, de Mensonges d’État. Comme Orson Welles, Leo a longtemps eu un côté enfant qu’on essaie de dissimuler derrière des barbes et des faux-nez.
Eastwood a pris au mot ce désir enfantin de maturité en le grimant en vieillard dans J. Edgar. Une malléabilité adolescente : voilà en somme ce qu’aura apporté DiCaprio au cinéma américain des années 2000. Une sorte d’éternel fils, que de grands cinéastes ont adoubé pour jouer de grands personnages. Un visage partagé entre l’enfance et le vieillissement, entre la naissance et la mort.[/access]

ÉLYSEZ JUPPÉ !

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On a beaucoup commenté l’annonce faite par Alain Juppé, mercredi dernier sur LCP, d’un possible retour de Nicolas Sarkozy pour 2017. Pas totalement faux, ni totalement vrai : dans cette émission, l’ancien premier ministre a surtout évoqué en creux l’éventuelle candidature d’un certain… Juppé Alain.
Aux heures les plus fun de la guéguerre Copé-Fillon, « le meilleur d’entre eux » s’était pris à rêver d’une reconquête par défaut de l’UMP. Ce fol espoir désormais envolé, le maire de Bordeaux n’a plus qu’un choix : le rester toute sa vie, ou se mettre sur les rangs pour le Prix du président de la République. Bien sûr, cette course-là, prévue pour le printemps 2017, est déjà fort courue et notre champion – casaque Bordeaux, toque grise – y fait aujourd’hui figure d’outsider. Mais demain ? Rien n’est jamais joué d’avance, demandez à Balladur et DSK.
Alors en attendant, pourquoi ne pas s’entraîner à tout hasard pour cette ultime course – où « l’ami Alain » n’aura rien à perdre et tout à gagner ? Qui songerait à l’en blâmer ? Le pouvoir, le vrai, est une ivresse des cimes, une drogue plus dure que l’amour, l’héroïne et l’argent réunis. Pour y goûter enfin pleinement, Juppé devait à l’évidence s’assouplir dans ses bottes et changer ainsi, comme tout le monde, ses défauts d’homme d’État en qualités de candidat.
Eh bien, c’est en bonne voie ! Déjà Alain, remarquablement conseillé, a renoncé à ses lunettes de notaire – et il cultive désormais son nouveau look printemps-été 2017 : le sourire sérieux. Allez, Alain !

J’ai neuf ans et je ne veux pas mourir !

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esperance-vie-atlantico

La vraie vie, combien de temps ça dure, en fait ?
Quand on parle de la vraie vie, on veut dire celle qui est faite du temps libéré de toutes les aliénations, la vraie vie qui nous permet de tomber amoureux, de lire, de voyager, de jouer avec nos enfants et nos petits-enfants, de boire un coup entre copains, de traîner toute une soirée d’été dans une chaise longue à regarder le ciel changer de couleur. D’après une récente étude relayée par nos amis d’Atlantico, ça dure aux alentours de neuf ans, et en partant de l’hypothèse optimiste que vous ne mourrez pas avant 78 ans.
On y va pour le décompte ?
Déjà, le sommeil va vous prendre un tiers de votre existence. Bon, dormir, c’est agréable sauf, comme le disait le grand Louis Scutenaire, quand « on dort pour un patron », histoire de reconstituer sa force de travail. Il vous reste donc 49 ans de vie éveillée.
Ensuite, l’école et les études : entre les cours et les révisions, vous pouvez encore retirer 3 ans et demi. On en arrive à la louche à 46 ans. À ce moment-là, si vous avez un boulot, vous y laisserez 91 000 heures, soit  10 ans et demi. Vous suivez toujours ?
On en est, l’air de rien, réduit à 35 ans de vie.
Mais évidemment, il faut se déplacer pour aller faire des courses ou pour rejoindre sa maison de plus en plus loin des centres villes, à cause des prix de l’immobilier. Résultat : encore un an de perdu dans les bouchons, les métros ou les TER.
Pour éviter d’incommoder vos contemporains, en général vous vous lavez. Eh bien, même sans faire d’excès pour se pomponner, on en prend pour deux ans et demi sous la douche ! Tout d’un coup, on en est à 32 ans de vie restante. Être propre, c’est bien, mais il faut aussi se nourrir. En moyenne, toujours, ça nous prend 4 ans. Et voilà qu’on n’a plus que 28 ans. 28 ans à table, je n’ai rien contre quand il s’agit de plaisirs partagés autour d’un tablier de sapeur mais le plus souvent, il s’agit quand même plutôt d’une popote hâtive ou d’un sandwich hâtif dans une mangeoire contemporaine.
Comme il faut bien faire les courses, vous rajouterez deux ans et demi dans les supermarchés. N’oubliez pas six ans de travaux ménagers. Pour conduire les enfants à la crèche ou à l’école, vous  reprenez 18 mois ferme.
On en arrive à 18 ans de temps disponible. Mais vous vivez à l’époque du net, de facebook, des jeux vidéos et des télés qui ont des centaines de chaînes, ce qui fait que vous passez encore 9 ans devant des écrans alors que personne ne vous y oblige. Résultat : 9 petites années de temps réellement libre.
C’est inquiétant ? Déprimant ? Sans doute.
Mais c’est une raison de plus pour vouloir radicalement changer la société. Alors que le Medef se prépare à renégocier avec ses amis de la CFDT une nouvelle loi sur les retraites qui verrait la durée de cotisations passer à 46 ans, on pourra se rappeler cette enquête.
Il y a des choses bien sûr qui ne sont pas évitables, comme le sommeil ou l’hygiène (enfin j’espère). Mais pour le reste, n’est-ce pas juste une question d’organisation de la société ? Repenser le travail, l’urbanisme, les transports, les études, de façon à ce que tout cela soit plus juste et plus humain, c’est possible. Comment ? En renversant une bonne fois pour toute  le  système qui est le nôtre et qui non seulement veut nous faire travailler jusqu’à la mort mais veut aussi nous faire consommer et nous distraire comme il l’entend. En 1967, déjà, Guy Debord écrivait dans La Société du Spectacle : « Le projet révolutionnaire d’une société sans classes est le projet d’un dépérissement de la mesure sociale du temps, au profit d’un modèle ludique de temps irréversible des individus et des groupes. C’est le programme d’une réalisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime tout ce qui existe indépendamment des individus ».
Autrement dit, si vous ne voulez pas mourir à neuf ans, la solution, encore une fois, c’est le communisme.

*Photo : Keoki Seu.

Lettre ouverte à Valérie Pécresse

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valerie pecresse karoutchi

Madame la ministre,
Invitée de la matinale de Canal + hier, vous  avez tenu un propos qui, je dois vous le confier, m’a étonné de la part d’une personne ayant exercé des fonctions ministérielles fort importantes, tant il semblait manquer de discernement.
En premier lieu, je vous avoue avoir trouvé plutôt bienvenu votre solidarité avec Yamina Benguigui, victime d’un bizutage la veille dans l’hémicycle pendant les questions au gouvernement. Vos collègues de l’UMP ont singulièrement manqué de classe et de retenue à cette occasion, et je mets ces manifestations masculines sur le compte de la goujaterie voire de l’immaturité qu’on retrouve chez des hommes ayant passé la cinquantaine. Lorsque vous précisez que ce « bizutage est plus fort chez les femmes », je vous crois bien volontiers puisque vous avez davantage que moi l’expérience de l’hémicycle.
En revanche, et c’est l’objet de cette missive, je ne comprends pas votre accusation de machisme envers Roger Karoutchi. Ce dernier a en effet déclaré que votre collègue NKM avait « le look pour Paris ». « Pourquoi les femmes sont-elles jugées sur leur look ? Peut-être qu’un jour, on sera jugées sur nos compétences », protestez-vous. Et là, madame la ministre, les bras m’en tombent. Vous n’avez donc jamais entendu de tel propos sur le look de vos collègues masculins ? N’a-t-on jamais dit d’Arnaud Montebourg à ses débuts qu’il avait le look aristo, au point de lui attribuer une particule superfétatoire ? Ne dit-on pas de certains de vos collègues qu’ils ont une allure de gendre idéal ? Avons-nous le droit de trouver le physique d’une personnalité politique, féminine ou masculine, à notre goût sans être accusé de machisme pour les uns, d’être une croqueuse d’hommes pour les autres[1. J’ai quelques amies qui craquent sur Vincent Peillon, et je dois vous confier que votre style ne me déplaît point, surtout lorsque vous évitez le jean, comme dimanche dernier.] ? Nous avons le droit à la légèreté, tout de même. D’ailleurs, cette observation ne vaut pas que pour la politique. David Beckham doit-il se plaindre de misandrie lorsque, sur les plateaux de télévision, des dames n’évoquent que sa plastique avantageuse au lieu de s’extasier sur sa faculté à tirer de magnifiques coups francs ?
Vous me direz que la Politique, c’est sérieux. Cela devrait l’être, en effet. Mais Roger Karoutchi est bien obligé de convenir que les projets de l’UMP et du PS ne se différenciant qu’à la marge, le marketing et la communication à outrance ont envahi le champ électoral depuis une trentaine d’années. Ne me dites pas que vous n’aviez pas, dans les ministères que vous avez occupés, une ou plusieurs personnes chargées de la gestion de « l’image » de leur patronne,  un domaine n’ayant pas grand-chose à voir avec vos compétences. Je ne vous croirai pas[2. Ce malicieux papier de ma camarade Coralie Delaume ne me démentira pas.].
Votre collègue NKM ne déroge pas non plus à la règle. D’ailleurs, les convictions et elle, c’est une histoire tourmentée. Ne s’est-elle pas abstenue mardi sur un sujet que majorité et opposition estimaient « de civilisation » ? N’a-t-elle pas été la porte-parole d’une campagne pourtant inspirée par quelqu’un qu’elle jugeait « maurrassien », ce qui ne valait pas compliment dans sa bouche ? Le fait est, effectivement, qu’on imagine davantage NKM faire campagne dans les rues parisiennes que dans les campagnes creusoises. Comme on imaginait, à tort, Arnaud Montebourg solliciter les suffrages de Passy plutôt que ceux de Louhans, ou qu’on vous imagine vous-même très à votre aise sur le marché à Versailles.
David Abiker écrivait l’autre jour qu’il y avait « plus de féminisme dans 60 minutes d’ouverture d’un bureau du planning familial que dans 50 happenings post-modernes des Femen ». J’ajouterai qu’il y en a davantage dans ledit bureau que dans une centaine de plaintes « cul-cul-la-praline » dont vous avez donné l’exemple en tançant votre vieil ennemi Roger.
Cordialement.

Candidature de NKM, un sale coup pour la gauche parisienne !

La gauche parisienne vient d’apprendre une sale nouvelle. Tout semblait parfaitement organisé par Bertrand Delanoë qui avait assuré sa succession avec une dauphine incontestée, sa première adjointe depuis mars 2001, Anne Hidalgo. Largement dominante, la gauche parisienne qui représente si bien, on le sait, les couches populaires dans une ville où l’on loue des appartements de 9m2, a un magnifique bilan derrière elle et a su rendre à Paris la mixité sociale qui lui manquait tant. À la pointe de l’émancipation, on sait par exemple que le maire de Paris a pris des positions courageuses pour le mariage gay et contre l’homophobie, la faim dans le monde, la mort et les automobiles trop anciennes qui polluent. Il va même accepter une compétition interne dans son propre camp avec très probablement une candidature écologiste au premier tour qui espère surfer sur les scores de Cohn-Bendit aux européennes de 2009, lequel avait poussé des pointes à plus de 35% dans les zones défavorisées comme le XIe arrondissement où végètent dans une quasi-misère des intermittents du spectacle, des designers et des femmes violonistes épouses de ministres le l’Intérieur.
Hélas pour Delanoë, une nouvelle candidature sur sa gauche vient troubler cette belle harmonie. Il ne s’agit pas du PCF ou du FDG dont l’influence est profondément réduite dans la capitale car parfois, dans certains discours, ils utilisent le mot « ouvrier ». Non, la mauvaise surprise est l’annonce officielle de la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet. On se demande comment Anne Hidalgo va pouvoir éviter la surenchère face à cette candidate jeune, moderne, ouverte, qui connaît bien les vraies préoccupations des Parisiens cernés par la crise : twitter, l’économie numérique, les technologies vertes et l’éolien en mer.
On ne voit pas comment Bertrand Delanoë pourrait s’en tirer autrement qu’en organisant des primaires internes au sein de ses troupes pour savoir qui, d’Anne ou de Nathalie, représentera le mieux les aspirations progressistes et socialistes du peuple de Paris.
Dernier espoir, donc, pour cette gauche aux candidatures pléthoriques, une droite parisienne profondément divisée dont la ringardise ne fera pas le poids face aux figures lumineuses de la gauche, que ce soit façon Hidalgo ou façon NKM.

Mariage gay : les classes populaires trancheront

FRIGIDE BARJOT mariage

Marc Cohen. Frigide, quoi qu’il se passe désormais dans une des deux assemblées, c’est plié maintenant. Excuse-nous de te l’annoncer aussi sèchement, mais le mariage gay sera bientôt dans la loi. Crois-tu encore dans la réussite de ton combat et, si oui, par quel miracle?
Frigide Barjot. Même si la loi finit par être votée, les jeux ne seront pas faits : on peut très bien retirer une loi déjà votée, comme Jacques Chirac l’a fait avec le « contrat première embauche ». Je te rappelle qu’en 2006, non seulement le CPE a été adopté par le Parlement, mais qu’en plus la loi l’instituant a été promulguée et publiée dans le Journal officiel ! On sait ce qu’il advint de ce CPE quand le président Chirac est redescendu sur terre à force d’entendre le peuple gronder sous ses fenêtres, a cessé de n’écouter que les ultras de sa majorité et a enfin réalisé que même son électorat naturel était contre… Du coup, le chemin est tracé : mariage gay, CPE, même motif, même punition ! Pour qu’on nous entende, il faudra être encore plus à crier encore plus fort !
Jérôme Leroy. Imaginons que la droite revienne aux affaires dans quatre ans et abroge la loi. Peut-on revenir en arrière ? Que fera-t-on alors des couples déjà mariés ?
FB. Ils resteront mariés. La loi ne doit pas être rétroactive. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’une histoire de couples que de filiation. Pour ma part, je défends une union civile de droit privé, qu’on peut appeler « alliance pour le glamour », avec des droits patrimoniaux, fiscaux et sociaux égaux, qui serait bien plus légitime que l’absurde « mariage pour tous ». Et  je trouve tout à fait normal que le conjoint homosexuel ait droit à un congé d’accueil après la naissance de l’enfant. Il suffit d’une loi pour instaurer ces mesures d’égalité qui ont trait à la vie privée. Il existe d’ailleurs deux projets alternatifs d’union civile, un défendu par le franc-tireur UMP Daniel Fasquelle et un autre par l’UNAF (Union nationale des associations familiales).
JL. Ne pourriez-vous pas accepter une sortie de crise intermédiaire ? Par exemple, l’idée d’un mariage gay avec une adoption strictement encadrée…
FB. Non. Il faut comprendre que le projet du gouvernement est  très idéologique. Au lieu de créer un autre type de contrat entre vifs ou un dispositif légal négociable, on a décidé de bouleverser l’institution du mariage, qui est d’ordre public parce qu’elle est faite pour un homme et une femme en vue du renouvellement de la société sans la déséquilibrer. Au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, on fait sauter l’institution. Or la vraie égalité devrait respecter le cadre structurant au lieu de le dynamiter. Voilà ce qui n’est pas négociable.[access capability= »lire_inedits »]
JL. Mais l’égalité est au cœur de notre République, et même de sa devise !
FB. Et c’est très bien comme ça ! Mais là, on tord le bras des mots. On prétend vouloir atteindre l’égalité entre les couples, c’est absurde : deux couples ne peuvent pas être égaux si leur situation n’est pas égale. Les couples hétérosexuels et homosexuels sont peut-être égaux quant à leur amour, mais ne peuvent l’être face aux conséquences pour la société de leur union amoureuse. Ce sabordage du mariage retirera très concrètement à certains enfants le droit d’avoir un père et une mère. Le mariage vient du mot « mère », « qui prend mari », dans des liens matrimoniaux pour donner un père à son enfant. Mère + mari = mariage !
MC. Le mariage n’a quand même pas attendu Mme Taubira pour décliner en France. On se marie de moins en moins et de plus en plus tard, on divorce de plus en plus tôt, etc. Pourquoi diable une catholique, branchée de surcroît, défend-elle mordicus cette institution laïque et beauf qu’est le mariage civil ?
FB. Le mariage civil est une institution juridique de droit public qui institutionnalise la nature humaine incarnée par un homme et une femme. C’est sur cette base-là qu’on construit toutes les règles de droit de la société et qu’on juge des rapports sociaux. Il s’agit aujourd’hui de remplacer cette norme homme/femme donnée par la nature (ou la biologie) par la pure volonté humaine. Nous assistons donc à la prise de pouvoir idéologique de la « théorie du genre ». Et la ministre de la Famille, Mme Bertinotti, veut faire une règle publique de l’orientation sexuelle, qui est de l’ordre du privé.
MC. Tu m’amuses, avec ton Code civil brandi comme le Petit Livre rouge ou les Saintes Ecritures. Il n’y a pas si longtemps, ton même Code édictait que l’homme était « chef de famille » !
FB. Mais on n’est plus au XIXe siècle, et le mariage est heureusement paritaire. Sylviane Agacinski rappelle que la femme a un pouvoir supérieur fondamental : celui de donner la vie. D’après le Code civil, le mariage entraîne une présomption de paternité pour les enfants nés et transfère votre filiation du mariage à l’enfant que vous adoptez conjointement, si vous n’arrivez pas à faire d’enfant. Autrement dit, le mariage garantit la filiation.
JL. L’impact de votre mobilisation du 13 janvier n’aurait-il pas été beaucoup plus fort si vous n’aviez réuni que 300 000 manifestants, dont un tiers d’organisations politiques et de manifestants explicitement de gauche ? Vous n’avez pu rallier à votre cause ne serait-ce qu’une seule personnalité de gauche connue…
FB. Simone Veil, qui n’est pas de droite, a défilé avec nous, comme Georgina Dufoix, ministre de la Santé de François Mitterrand. Nous avons aussi avec nous le sénateur Jean-Jacques Rateau, du Parti radical de gauche. Patrick Hénault, ex-ambassadeur des droits de l’homme à l’ONU, nous prête main forte. Mais surtout, nous avons vu se lever dans l’Hémicycle une des figures les plus respectée de la gauche d’outre-mer, mon nouvel ami Bruno Nestor Azérot, député de la Martinique, qui s’est appuyé sur le passé esclavagiste des Antilles pour dire son fait à Mme Taubira. Et c’est cet homme de gauche, 100% marxiste, qui organise les « Manif pour tous » à Fort-de-France! Par ailleurs, quatre députés PS ont annoncé qu’ils voteraient contre le projet de loi, dont le propre petit-neveu de Mitterrand. Certains maires de gauche, comme à Vaulx-en-Velin, nous soutiennent de tout cœur mais ne peuvent pas manifester avec nous, pressions obligent ! Sylviane Agacinski n’est pas catholique, mais nous fournit une aide décisive en répétant à chaque fois qu’on l’interviewe qu’il ne faut pas toucher au vivant, et qu’elle viendra manifester s’il le faut ! Depuis le début, je répète à Georgina Dufoix − et à son mari, Antoine − que c’est un couple marié, celui de Sylviane Agacinski et de Lionel Jospin, qui fera basculer le rapport de force en notre faveur.
JL. En attendant, la présence d’élus UMP et FN a brouillé votre message apolitique, ou disons « politiquement œcuménique ».
FB. Nous avons demandé fermement à Jean-François Copé de venir sans sa grosse main bleue ni ses banderoles de l’UMP. On m’a beaucoup critiquée pour avoir imposé des slogans et trop encadré la manifestation. Je crois qu’il fallait au moins ça pour neutraliser toute velléité de récupération. Les banderoles de partis, c’est dans la manif officielle, quasi étatique, des LGBT du 27 janvier qu’il fallait les chercher !
MC. À propos de cette manif « anti-anti » du 27 janvier, beaucoup de slogans LGBT te prenaient personnellement et explicitement à partie. Tu en a souffert ?
FB. Je me suis assez moquée des personnages publics par le passé pour me poser en indignée. Et si tu veux tout savoir, Marco, j’ai rigolé de bon cœur en découvrant certaines pancartes comme celle où on pouvait lire : « Frigide, ta touffe m’étouffe ! » J’ai été aussi pliée en quatre par une autre pancarte qui faisait référence à ma pseudo carrière de chanteuse et à mon tube galactique, Fais-moi l’amour avec deux doigts, et qui disait : « Deux doigts pour nos anneaux, pas pour la chatte à Barjot ! ».
MC. À propos de ta manif, cette fois, et de tes amis de l’UMP : te rends-tu compte que tu as défilé aux côtés de responsables politiques qui ont imposé ou, au moins, entériné l’enseignement de la « théorie du genre » au lycée!
FB. Je déplore les méfaits de la « théorie du genre », mais les responsables de l’UMP bottent en touche lorsqu’on les interpelle sur le sujet. Au-delà de mon combat contre la remise en cause d’une institution républicaine qui protège le plus faible, je suis chrétienne : je pardonne donc à M. Copé les errements de son parti sur la « théorie du genre »… à condition qu’il ne recommence pas!
MC. À ton avis, quelle est la motivation profonde de ceux qui veulent imposer cette « théorie du genre » comme vérité scientifique?
FB. Certains veulent à tout prix être leur propre maître et refusent toute loi externe. Ils veulent devenir Dieu à la place de Dieu, et prétendent que la loi naturelle est fasciste. C’est un magnifique péché d’orgueil, un péché contre le sens de la vie. L’autre jour, à l’Elysée, avec Laurence Tcheng et Jean-Pier Delaume, nous nous sommes contentés de montrer l’amour de Dieu à César pour que César ne se prenne pas pour Dieu.
JL. J’ai rêvé, ou bien le projet de loi Taubira ne prévoit ni PMA ni GPA…
FB. Quand on remet en question le principe fondateur de l’engendrement humain, le reste suit logiquement. Sous l’influence de théoriciennes ultra-féministes comme Judith Butler, les femmes vont prendre le pouvoir. Les hommes, réduits au rôle de « donneur », n’existeront plus !
MC. Sans être favorable à la gestation pour autrui, j’estime, moi, qu’un enfant né de père français par GPA a parfaitement le droit d’être français. Cet enfant n’a commis aucun crime lui ôtant le droit à faire partie de la communauté nationale ! Pourquoi vous opposez-vous à la fameuse « circulaire Taubira » ?
FB. Elle ne concerne en théorie que 40 enfants, victimes d’une zone de non-droit juridique. Mais quand cette circulaire sera devenue un décret, les lobbies diront que c’est une jurisprudence et nous sommeront d’adopter la GPA. On me répète toute la journée que ces familles existent et qu’il faut légiférer en conséquence. Mais de ces quelques cas, nous allons faire la norme ! Il faut publier des décrets personnels, afin de ne pas remettre en cause le principe général.
JL. Revenons à nos manifs : la France de 2013 est laïque, voire largement athée. Comment construire une majorité d’opinion autour d’un noyau dur « catho tradi »…
FB. Les « cathos tradis », comme vous dites,  ont surtout défilé avec Civitas, et notre manif du 13 janvier dépassait déjà largement le cadre des catholiques tout court. Et le mouvement qui vient ressemblera de moins en moins à sa caricature en loden bleu et jupe plissée. Les ouvriers, les employés sont avec nous : c’est ce qui compte, ou plutôt qui comptera pour empêcher le pire. Ce sont les classes populaires qui feront basculer le Président. Marine Le Pen, soit dit en passant, a raté le coche lorsqu’elle a prétendu ne pas vouloir entrer dans un débat sociétal. Ce débat, ces exigences posées à la gauche sont autant sociétales que sociales. Un de nos nouveaux slogans, c’est : « On veut des emplois, pas de la loi Taubira ! » ou encore  « Nos ventres ne sont pas des caddies ! » Nous le mettrons de plus en plus en avant et nous obtiendrons le soutien des victimes de la crise. De tous côtés et de toutes origines, les gens viendront nous rallier, surtout lorsqu’ils comprendront que notre combat ne vise absolument pas les homosexuels, ce dont je suis la garante.
JL. Vous êtes peut-être la garante du respect de l’homosexualité. Mais il n’est pas facile d’éviter l’accusation d’homophobie…
FB. C’est vrai, mon combat n’est pas facile. Nous effectuons un gros travail de lutte contre l’homophobie au sein des classes sociologiquement catholiques et de droite, un peu crispées par l’homosexualité. Les plus crispés ne sont pas d’ailleurs les curés, mais des laïcs. D’ailleurs, mes intuitions viennent, d’une certaine façon, d’être validées par le Vatican en la personne de Mgr Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille. C’est peut-être le tournant de notre combat, qui nous fera triompher.
MC. Pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas abonnés aussi à L’Osservatore Romano, il a dit quoi, ce Monseigneur ?
FB. Mgr Paglia, après avoir rappelé la nature indéfectible du mariage homme/femme (H/F, comme sur les tracts de la « Manif pour tous » !), et dénoncé en même temps les pays où l’homosexualité est encore un délit, a expliqué que les unions hors mariage − comprendre donc, aussi, les unions homos − doivent se voir proposer par les gouvernants des « solutions de droit privé » et aménager des « perspectives patrimoniales » dans leur vie de couple. J’y vois moi un imprimatur de notre ligne « pour le seul mariage H/F et contre l’homophobie », et sans doute le tournant de notre combat en France.
JL. Et c’est dans le cadre de votre lutte contre l’homophobie qu’un des dirigeants de la « Manif pour tous », votre ami Tugdual Derville, a comparé les homosexuels aux trisomiques ?
FB. Il a dit que les handicapés mentaux, eux non plus, ne pouvaient pas se marier (ce dont je doute s’ils sont sous tutelle) et que la société devait savoir réguler les désirs individuels (ce dont je ne doute pas du tout). Je connais Tugdual : sous la pression de notre combat, il a eu une expression maladroite en accolant une phrase sur les homosexuels à une autre sur les handicapés. Mais il n’a pas l’once d’un gramme d’homophobie : il a d’ailleurs sympathisé – mais pas trop ! – avec Nicolas Gouguin. Il est le premier à répéter que les homos ne sont ni des malades ni des handicapés, ce sont des frères ! Ils sont donnés et aimés par Dieu comme vous et moi.
MC. Plus qu’une dérive homophobe dont je ne saurais te soupçonner, vu qu’on écume ensemble depuis vingt-cinq ans les boites gays, ne crains-tu pas une « gnangnantisation » de votre mouvement ?
FB. Je suis consciente du côté « gnangan » d’une partie des slogans « papa-maman » du début. C’est pour cela que je suis arrivée avec mon Code civil et la promesse irréductible que nous sommes « tous nés d’un homme et d’une femme » ! Les premiers happenings de Vita ont été détournés par les LGBT, qui rentraient facilement dans le public non averti avec leur provocation. Cela a surtout provoqué le célèbre « baiser de Marseille » où deux jeunes filles même pas homo se faisaient un smack devant des dames horrifiées. Depuis cet épisode malheureux, j’ai retenu la leçon de l’erreur de mes amis et ai développé toute une réflexion pour appeler les « cathos » à mettre les points sur les « i » et donc à défiler très explicitement contre l’homophobie. Je pense qu’à la « Manif pour tous », nous faisons plus dans la pédagogie sur l’homosexualité et contre l’homophobie que toutes les « Lignes Azur » de M. Peillon ! Le 17 novembre, nous avons levé la présomption d’homophobie qui terrorisait les Français ; le 13 janvier, 1,2 million d’entre eux, joyeux et déterminés à aimer mieux les homos en préservant le mariage républicain, se sont mis à marcher dans le froid et la pluie. Le 24 mars, jour des Rameaux, soutenus par une large frange du peuple de gauche et des homosexuels, nous ferons tomber à la face du monde, le mensonge du « mariage homo pour tous » !
MC. Un message personnel pour les gens de gauche, sans qui ta prochaine « Manif pour tous » du 24 mars n’en sera pas vraiment une ?
FB.
Nous sommes dans un combat idéologique contre le libertarisme individualiste, porté par les ultra-feministes du « genre ». Ce n’est pas une lutte politique ou frontale contre le gouvernement de mon cher François Hollande, et c’est pour cela que nous allons gagner : même si Caroline Fourest me diabolise volontiers, je débats avec elle dans l’amour, la vérité et la charité.
MC. Comme toi, le Premier ministre britannique, David Cameron, se dit attaché à la famille et aux traditions. Mais il se prononce pour le mariage gay parce qu’il souhaite élargir l’institution conservatrice du mariage. Pas con, non?      
FB. On peut dire tout et son contraire. Aujourd’hui, par exemple, il faudrait tuer les vieux au nom de la dignité. Au nom de l’égalité, on revient à l’inégalité première : ne pas connaître tous ses parents. C’est une inversion totale des valeurs, un comportement plus réactionnaire que conservateur.
JL. La logique voudrait que votre mouvement prenne un jour une dimension politique, par exemple sur le modèle italien du néo-populiste Beppe Grillo − qui est d’ailleurs une sorte de collègue à vous puisqu’il a commencé sa carrière dans la satire politique, avant de réunir des millions de citoyens en colère autour de son « Vaffanculo day »  (« Journée Va te faire foutre ! ») 
FB. Il faudra peut-être adapter le mot d’ordre ! Plus sérieusement, tout dépend de ce qu’on entend par « politique ». Si notre mouvement devient une force capable d’influencer les partis institutionnels, pourquoi pas ? Les Français en décideront. C’est ce qui s’est passé avec la « Manif pour tous » qui répondait à un vrai besoin du peuple. Et chez nous aussi, le peuple a horreur du vide.
MC. Toi ou d’autres leaders du mouvement, accepteriez-vous de vous présenter aux Européennes de 2014, par exemple avec l’UMP ?
FB. Ils ont bien Franck Riester, à l’UMP, pourquoi pas moi ? (rires) J’y mettrais juste une petite condition pour mes camarades et, le cas échéant, pour moi-même : un statut garantissant notre entière liberté de parole, genre « rattachée administrativement » ou « non-inscrite » ! Sur cette base, je pense que nous devrions examiner d’ailleurs aussi favorablement toutes propositions émanant de l’UDI, du MoDem, pourquoi pas, du PS… Mais faut pas rêver ! En tout cas, pas question pour moi de me laisser embrigader dans un parti : quelque chose de totalement nouveau s’est levé, qui ne se laissera pas diluer dans de vieux machins ! Venez et voyez : à Paris, le peuple pacifique vous le prouvera en masse le 24 mars ! C’est cette fois ou jamais ![/access]

Penser global, s’immoler local

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pole emploi immolation

Les sociétés réagissent comme des êtres humains et les êtres humains comme des sociétés selon la vieille théorie du macrocosme et du microcosme qui a séduit aussi bien les présocratiques qu’Aristote et la philosophie humaniste de la Renaissance. Chaque homme est univers en miniature, chaque corps reproduit en lui l’harmonie des sphères et le cas échéant en reproduit aussi les désordres, les catastrophes cosmiques.
C’est pour cela que Djamal Chaar, 43 ans, a fait s’écrouler l’univers en se suicidant mercredi 13 février devant une agence Pôle emploi de Nantes. On va s’en rendre compte. Pas tout de suite mais on va s’en rendre compte. Il l’a fait de la manière la plus définitive, la plus atroce et la plus spectaculaire : en s’immolant par le feu. Dans la mémoire collective, cette façon de se suicider renvoie aux images les plus fortes de la mort volontaire au vingtième siècle comme unique moyen de dire au monde qu’il s’écroule et qu’il faut témoigner quitte à en mourir : celle des bonzes s’opposant au gouvernement pro-américain du Sud-Vietnam ou à l’occupation chinoise au Tibet. Ou encore celle de Jan Palach au moment de l’invasion soviétique en 68. Plus proche de nous, on sait que c’est l’immolation par le feu d’’un vendeur ambulant qui a déclenché la révolution tunisienne.
Djamal Chaar s’est suicidé parce qu’il était chômeur en fin de droits mais son acte nous renvoie à une société française qui est elle-même tout entière en fin de droits. Les plans sociaux qui se succèdent, les menaces de plus en plus fortes que font peser sur le mode de vie des plus fragiles l’adaptation à marche forcée aux critères inhumains de l’économie mondialisée, la fin programmée d’un pacte social qui pouvait faire espérer une vie digne à tous est un changement de civilisation. Et celle qui vient n’aura pas le visage aimable de l’harmonie relative que le modèle français avait instauré depuis le CNR, quand les dirigeants issus de la Résistance, gaullistes ou communistes, avaient décidé que la France ne pourrait se reconstruire que dans la justice sociale et appelaient leur programme Les jours heureux.
On trouvera sans doute des explications au geste de Djamal Chaar, on en trouve déjà. Cela rassure, les explications, quand bien même Djamal Chaar a bien pris soin d’expliquer son geste. Mais on préférerait ne pas savoir, ne pas avoir à affronter ce qu’il nous a dit. On prétendra que Djamal Chaar avait des problèmes personnels. C’est à peu près aussi indigne de dire que Jan Palach se serait immolé devant les chars russes parce qu’il avait un chagrin d’amour. On accusera Pôle Emploi, en oubliant que Pôle Emploi, pour ses employés soumis comme les autres à la RGPP, est un lieu où le travail est devenu une souffrance aux noms de critères de rentabilité et que par la force des choses, il ne reste plus que quelques minutes à consacrer à des dossiers chaque jour plus nombreux et plus compliqués.
Il est beaucoup question de la violence dans la société française, d’une délinquance endémique, d’un choc de civilisation qui se profile dans nos banlieues, d’effrayants syndicalistes chez PSA qui décident de ne pas se laisser faire et qui se retrouvent traînés devant la justice. Et Manuel Valls dont on rappelle qu’il est ministre de l’Intérieur socialiste retrouve un discours qui n’est pas sans rappeler celui qui identifiait dès le XIXe siècle les classes laborieuses aux classes dangereuses : « Oui, il y a du désespoir depuis des années, souvent dans des bassins d’emploi qui ont déjà été en difficulté. Mais, comme ministre de l’Intérieur, je me dois d’assurer l’ordre. Il ne s’agit pas de criminaliser les syndicalistes. Le droit de manifester, de faire grève, le droit d’expression sont constitutionnels, j’y suis profondément attaché, mais le désordre n’est pas une bonne chose ». Monsieur est trop bon.
Il nous semble pourtant que le désordre n’est pas là. Le désordre est dans le fait que Djamal Chaar, et il y en a eu d’autres avant lui, ne trouve plus comme unique porte de sortie que de brûler vif. On comprend que ce geste nous renvoie à une vision bien gênante de la France de 2013. Il serait tellement plus confortable de penser que tous nos malheurs viennent du « fascisme islamique », toujours selon les mots de Manuel Valls, ou d’une France devenue la proie d’une jeunesse sans repères qui pille et qui viole, faisant régner la terreur. Non, ce qui fait régner la terreur, aujourd’hui, ce sont des politiques économiques qui ont accepté que la compétitivité, par exemple, puisse se faire avec comme unique levier des salaires toujours plus bas, du chantage à l’emploi, une précarité accrue. D’ailleurs, les sondages le disent jour après jour, malgré les gesticulations médiatiques : la première préoccupation des Français n’est pas l’insécurité, ni la panique identitaire, ni le mariage gay, mais la peur de perdre son boulot, et la dignité qui va avec.
Djamal Chaar est mort. Il a retourné cette violence contre lui. D’autres décideront peut-être qu’il vaudra mieux brûler les banques ou les usines. Quoi qu’en pense le ministre de l’Intérieur ou le Medef, il faudra avoir le courage de les regarder dans les yeux pour leur donner tort.
Parce qu’avec Djamal Chaar, ce n’est plus possible. Il n’a plus d’yeux.

*Photo : Black Stove.

Manuel Valls, l’homme qui fait la morale à la gauche morale

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J’ai dit maintes fois ici tout le bien que je pensais de Manuel Valls, l’homme qu’on adore siffler dans les congrès du PCF et les manifs du Parti de Gauche.
M’est avis que le ministre de l’Intérieur ne va pas améliorer sa cote d’amour chez les abonnés de Télérama avec l’interview qu’il a donnée ce matin au Parisien. Extraits choisis :
« Ce n’est pas en niant les problèmes que l’on combattra le Front national. La gauche et, d’une manière générale, les partis républicains ont laissé de côté l’amour de la France, de la patrie, la nation, la laïcité ».
« Il y a eu de très grands ministres de l’Intérieur de gauche : Georges Clemenceau, qui est pour moi une référence; Pierre Joxe, qui a modernisé la police; Jean-Pierre Chevènement, qui incarnait la République. Entre 2002 et 2004, comme ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d’une énergie et d’une volonté de s’attaquer aux problèmes. La comparaison avec lui ne m’agace pas, elle m’amuse à force ».
« Il faut que l’islam de France s’organise avec des imams français formés dans nos universités, qui parlent français, qui prêchent en français. Il faut aussi avoir une discussion sur le financement des lieux de culte : j’admets de moins en moins que ce soient des pays tiers, parfois amis, parfois non, qui financent les lieux de culte ».
Et pour tous ceux qui comme moi on failli manger leur chapeau à cause des bouchons provoqué par la toute récente fermeture par Bertrand Delanoë de la Voie express Rive Gauche, un petit dernier pour la route : « C’est une décision de la mairie de Paris, je la respecte, mais je vais vous donner mon sentiment. Très souvent, certaines mesures sont prises sans forcément tenir compte des difficultés qu’éprouvent les banlieusards. Eux sont obligés d’utiliser leur voiture ».
Houba houba ! Une gauche qui se soucie du peuple, c’est nouveau et intéressant comme concept. Faudrait creuser…

Natalie Nougayrède, une patronne qui ne fera pas la loi au Monde

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monde berge niel pigasse

Les capitalistes peuvent être de gauche mais ils sont d’abord des capitalistes : qui paie commande, et tout le reste n’est que littérature, et pas de la meilleure. Le trio d’actionnaires qui a pris le contrôle du groupe Le Monde en juillet 2010, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, en abrégé BNP, n’a rien d’un club de philanthropes. S’ils ont mis la main à la poche pour sauver de la faillite le quotidien du soir et s’ils continuent d’abonder de leurs deniers les caisses du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, c’est pour en tirer, à plus ou moins long terme, des bénéfices, financiers ou d’influence. Seul le plus âgé d’entre eux, Pierre Bergé, 82 ans, peut être crédité de ne pas développer de stratégie personnelle visant à devenir le capo dei tutti capi d’un paysage médiatique français remodelé par la révolution numérique.
Le patron d’Yves Saint Laurent se contente de la plus-value narcissique que lui vaut la copropriété du plus prestigieux quotidien hexagonal. Les deux autres,  quadragénaires ne devant leur fortune – considérable – qu’à leur talent, leur culot, et leur ambition sans rivage, considèrent Le Monde comme un élément du dispositif qu’ils mettent en place pour dominer l’univers des médias et de la communication dans les prochaines décennies. Niel et Pigasse sont pour l’instant alliés dans leur entreprise de mise au pli du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, mais rien ne dit que cette alliance soit destinée à durer, car les deux hommes, en matière de pouvoir, ne passent pas pour des partageux.
La brutale disparition d’Erik Izraelewicz, en novembre 2012, fait partie de ces événements fâcheux que même les capitalistes les plus rusés sont incapables de prévoir. Dans la stratégie de BNP, il présentait un profil idéal : respecté pour ses qualités professionnelles et morales à l’intérieur comme à l’extérieur du journal, philosophiquement libéral en économie, comme sur les questions dites sociétales, il incarnait bien la « marque » Le Monde, toute de compétence et de discrétion. Il parlait peu dans les médias, mais son verbe n’en avait que plus de poids. Pour le reste, c’est-à-dire la gestion quotidienne d’une entreprise en grande difficulté, comme la plupart des titres de la presse quotidienne nationale, les manettes étaient confiées à Louis Dreyfus, un proche de Mathieu Pigasse. Auparavant, Xavier Niel avait délégué son « cost-killer » préféré, Michaël Boukobza, boulevard Auguste Blanqui, pour resserrer les boulons, mettre sous clé les fournitures de bureau, et raboter à l’os ces notes de frais qui rendaient à peu près supportable ce métier de chien de journaliste.
Pour conserver à la désignation du directeur du Monde une apparence de continuité avec le glorieux passé, les actionnaires avaient accepté que ce dernier, choisi par eux, dût obtenir un vote favorable de 60% des membres de la société des rédacteurs. Cela a pour conséquence qu’il est quasiment impossible au trio BNP d’imposer à la rédaction un patron venu de l’extérieur, qui aurait toutes les chances d’être retoqué comme un corps étranger à la « culture du journal ». Cela, on peut s’en douter, ne fait pas l’affaire des deux requins du trio, qui ont pour habitude de mettre des hommes ou des femmes totalement à leur botte à la tête des entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui, d’ailleurs, ne les empêche pas de se tromper lourdement, comme dans la nomination d’Audrey Pulvar à la tête des Inrocks, propriété de Mathieu Pigasse.
La succession d’Erik Izraelewicz a donné lieu à d’intenses manœuvres et tractations de couloirs, car les actionnaires n’étaient pas d’accord entre eux. Pierre Bergé penchait fortement pour Frank Nouchi, 56 ans, médecin de formation, entré au Monde en 1985, qui a grimpé tous les échelons du journal jusqu’au poste de directeur adjoint de la rédaction du temps du tandem Colombani-Plenel. Bergé, sans connaître personnellement Nouchi, appréciait ce dernier pour sa couverture, à la fin des années 80, des affaires liées à l’épidémie du SIDA, une cause chère au cœur du compagnon de feu Yves Saint Laurent. Pour Niel, Pigasse et Louis Dreyfus, Nouchi était trop lié au « vieux  Monde », celui dans lequel un directeur de la rédaction avait un réel pouvoir, d’autant plus fort si le titulaire de ce poste est considéré comme légitime par une majorité de la rédaction. Faute de pouvoir imposer un candidat venu de l’extérieur (Laurent Joffrin et Renaud Dély du Nouvel Obs avaient été approchés), leur choix s’était fixé sur Arnaud Leparmentier, 45 ans, éditorialiste politique et ancien accrédité à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Non seulement Leparmentier est de la génération de Niel et Pigasse, mais il partage avec eux une ambition dévorante, et des convictions libérales qui le rendent parfaitement « droito-compatible » pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur. Bergé, qui a le cœur à gauche, ne voulait pas de Leparmentier et les deux autres faisaient barrage à Nouchi, qui aurait pu faire obstacle à leur stratégie de transformation d’un vénérable quotidien en une « marque » multisupports sur le marché des nouveaux médias.
La candidature surprise de Natalie Nougayrède, 46 ans, correspondante diplomatique du journal depuis 2003, a permis de mettre un terme à ce blocage. Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables, et lui ont valu les plus hautes distinctions décernées par les professionnels de la profession, son aptitude à diriger une équipe est un grand point d’interrogation, car elle n’a jamais exercé la moindre fonction hiérarchique au sein du journal dans lequel elle travaille depuis 1996. Cela n’est pas pour chagriner le duo Niel-Pigasse, bien au contraire ! Son inexpérience de l’administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d’un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à « faire tourner » une entreprise de presse alors que la « vedette » titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l’essentiel de son activité. Ce qu’il fait aujourd’hui sous Nicolas Demorand, il l’avait fait hier à France 24 sous la houlette de Christine Ockrent, avant d’être la victime collatérale de la disgrâce de l’épouse de Bernard Kouchner. Il dispose par ailleurs d’une bonne connaissance du journalisme web depuis son passage dans le groupe Lagardère à la tête du département multimédias.
La voie tracée par les actionnaires à Natalie Nougayrède la conduit tout droit au statut, bien rémunéré et permettant de voyager confortablement dans le vaste monde, d’ambassadrice de charme de la marque Le Monde. Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d’ignobles machos. Cette situation n’échappe pas à la rédaction du Monde, notamment à la société des rédacteurs.
Mais ces braves gens sont piégés : s’ils refusent leur confiance au tandem Nougayrède-Giret[1. Aux dernières nouvelles, la confirmation de Natalie Nougayrède par la SRM risquerait de se heurter au vote hostile des journalistes du monde.fr qui la jugent hostile au développement de la version numérique du journal.], ils déclenchent une crise de succession risquant d’être fatale à la (mauvaise) santé économique du titre. Et, comme dirait Bertolt Brecht, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! ».

*Photo : Drumaboy.

Et maintenant le prélèvement de vote obligatoire

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vote obligatoire liberte

« Je refuse d’être fiché, estampillé, numéroté, classé, déclassé… ». Ces paroles sont celles du numéro 6, le héros de la série Le Prisonnier. L’agent aux épaules carrées et à la veste en tweed se rebelle contre un Etat omnipotent et omniscient. Imiterons-nous son exemple ? Ou laisserons-nous nos libertés se faire rogner les unes après les autres ? « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ». Mussolini rêvait que le XXe siècle fût le siècle de l’Etat. Si cette tentative a donné lieu aux grands bains de sang que l’on connaît, il semblerait que le XXIe siècle soit plus docile : tout doucement, nous laissons l’Etat s’immiscer dans nos choix individuels et s’imposer à nous. Sa dernière proposition, faite par un aréopage de députés, consiste tout simplement à rendre le vote obligatoire.
Laissez-moi vous raconter une autre petite fiction. Imaginez une bande de voleurs et d’assassins qui parvient à mettre la main sur la totalité du stock d’armes disponible (en langage philosophique cela s’appelle “détenir le monopole de la violence légitime”, mais ce dernier adjectif est superflu puisque si vous possédez la totalité de la force armée, il n’y a plus personne pour contester votre légitimité). Imaginez maintenant cette bande de voleurs et d’assassins se disant : “Vraiment, c’est trop fatigant de toujours collecter l’argent par la force. Nous pourrait-on pas imaginer un système où les individus donneraient leur argent spontanément ? Ne peut-on pas mettre à plancher quelques philosophes, qui nous pondent une jolie petite théorie, telle que les gens se figurent une obligation morale à nous donner cet argent ? J’y pense ! Il y a mon ami Jean-Jacques, il habite en Suisse. Je vais lui passer un coup de fil ”. Ainsi naît la supercherie démocratique. Regardez les beaux candidats: vous pouvez voter pour qui vous voulez ! Vous avez même le droit de voter blanc, tellement on est sympa avec vous. Toutefois, à la fin du trimestre, il faut nous donner votre argent. Sinon, c’est la prison. Elle est pas belle la liberté ? Bien entendu, il s’agit d’une oeuvre de fiction, et toute ressemblance entre ladite bande de voleurs et d’assassins et l’organisation appelée « Etat » serait purement fortuite.
L’honorable représentant de l’Etat qui a déposé le projet de loi l’a soutenu par l’argument suivant : « Si le vote est un droit, dit-il, il doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». Je n’ai pas oublié la majuscule ? Non, elle y est. Donc si je comprends bien l’argument, nous nous trouvons liés par devoir moral envers des individus que nous n’avons pas connus et qui n’ont jamais sollicité notre avis sur le système politique qu’ils ont mis en place ? C’est-à-dire que n’importe quelle bande de voleurs et d’assassins a le pouvoir de lier toutes les générations à venir, son système politique fût-il le plus injuste jamais imaginé, pourvu qu’elle ait versé son sang ? C’est-à-dire que si moi-même, après avoir dessiné je ne sais quel schéma politique a l’aide d’un papier et d’un crayon, je me tue ou me fais tuer pour lui, toutes les générations qui me suivront auront l’indiscutable devoir moral de respecter scrupuleusement mon dessin ? Il est amusant de remarquer comme on peut avancer des arguments aussi aberrants sur un ton pétri de grandeur morale.
Au risque de passer pour un individu peu fréquentable, je vous avouerai que je ne me sens absolument pas lié à des individus qui ne m’ont pas demandé mon avis, fussent-ils morts en héros. Je préfère être un homme plutôt qu’un mouton.
On a dit faussement qu’aller voter c’est exercer sa liberté. C’est l’inverse qui est vrai : quand on vous prend, de force, votre argent, la liberté consiste à ne pas, par surcroît, aller acquiescer par un vote au vol dont vous avez été la victime. Pour le dire un peu plus vulgairement, il peut m’arriver de me faire voler, mais il ne faudrait pas en plus me demander de dire que j’aime ça. Même si j’en ai perdu l’habitude, je risquerais à la fin, tout de même, de me révolter un peu. On pourra me jeter en prison, on ne me forcera pas à aller voter : il reste au fond de moi un petit quelque chose de ce qu’on appelle l’amour-propre.

DiCaprio, pas que beau

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leonardo dicaprio django

leonardo dicaprio django

En février 2000, Leonardo DiCaprio déclare au Times : « Je n’ai rien à voir avec celui qu’on a identifié à moi pendant tout ce phénomène Titanic et avec ce que ce visage est devenu dans le monde »[1. « I have no connection with me during that whole Titanic phenomenon and what my face became around the world. » « What’s eating Leonardo DiCaprio ? », Times, 21/02/2000.] . Cette phrase n’est pas très originale venant d’Hollywood, mais la manière dont il tourne le propos a quelque chose de significatif : il est question d’un « moi » qui se serait perdu dans un visage trop reproduit. Il n’aura de cesse, par la suite, de remodeler ses traits, de contredire son côté poupon qui plaît tant aux midinettes. En 2002, il incarne Frank Abagnale Jr. dans Catch Me If You Can, un as de l’escroquerie qui détourne des millions de dollars en se faisant successivement passer pour un professeur d’université, un pilote de ligne et un médecin – personnage-caméléon à la recherche d’un foyer. Janvier 2013 : à l’affiche dans Django Unchained de Tarantino, Leonardo DiCaprio annonce vouloir faire une pause significative, se disant épuisé par ses derniers rôles. Que s’est-il passé de si fatigant pendant cette décennie ? A-t-il retrouvé son visage ?
Après la « Leo-mania » qui fit rage à la sortie de Roméo+Juliette puis de Titanic, l’acteur semblait destiné aux personnages de mélodrames et de comédies romantiques, comme un Rock Hudson en son temps. Mais son apparition ironique dans Celebrity, de Woody Allen, montre qu’il en a décidé autrement.[access capability= »lire_inedits »] Ses rôles suivants, il les choisit et les aborde avec un sérieux papal. Il ne met plus les pieds dans une comédie et s’applique à jouer avec les réalisateurs américains les plus réputés du moment : Spielberg, Eastwood, Nolan, Scorsese, Mendes et, aujourd’hui, Tarantino. Rien n’entache le tableau, aucun film alimentaire, aucun blockbuster qui ne soit signé d’un grand nom ou ne traite d’un grand sujet, les deux de préférence. Leo est un bon élève. Aurions-nous dégoté l’anti-Nicolas Cage ?
Les personnages joués par DiCaprio ne sont pas non plus des rigolos. Leur socle commun, c’est la névrose : la paranoïa dans Shutter Island ou dans Aviator, une forme de schizophrénie dans Catch Me If You Can et Inception. Le J. Edgar qu’il campe dans le film d’Eastwood est hanté par son enfance et la figure de sa mère, comme le Howard Hughes qu’il interprète dans le film de Scorsese. Le jeu de DiCaprio est influencé par ce travail sur la folie : un regard halluciné, toujours intense et interrogatif. Il ne sourit plus ou, s’il le fait, c’est sous les traits de Monsieur Candie, le Sudiste cruel et naïf de Django.
C’est probablement sous la direction de Scorsese que DiCaprio est allé le plus loin. Dans Shutter Island, il porte le poids d’une culpabilité invisible qui se reflète dans ses hallucinations. DiCaprio semble avoir trouvé un véritable mentor en Martin Scorsese, avec qui il tourne actuellement son cinquième film. Si son personnage dans Gangs Of New York a été quelque peu effacé par celui de Daniel Day-Lewis, il a donné la pleine mesure de son talent dans Aviator, où sa gueule d’ange colle étrangement avec les phobies d’un Howard Hughes obsédé par la pureté. Plus qu’un visage hollywoodien, il est devenu un corps-cinéma bourré de névroses, sur lequel chacun projette ce qu’il veut.
Pour le film de Scorsese, il a travaillé son allure et sa voix, devenue plus grave et plus rauque. Son Howard Hughes est frappé par une série de tics et porte, lors de ses crises, une barbe de Jésus. On note d’ailleurs plusieurs tentatives de barbes, pas toutes convaincantes, dans la filmographie de DiCaprio. De la barbichette de Gangs Of New York à celle, plus conséquente de Django Unchained, il y a aussi eu celle, transitive, de Mensonges d’État. Comme Orson Welles, Leo a longtemps eu un côté enfant qu’on essaie de dissimuler derrière des barbes et des faux-nez.
Eastwood a pris au mot ce désir enfantin de maturité en le grimant en vieillard dans J. Edgar. Une malléabilité adolescente : voilà en somme ce qu’aura apporté DiCaprio au cinéma américain des années 2000. Une sorte d’éternel fils, que de grands cinéastes ont adoubé pour jouer de grands personnages. Un visage partagé entre l’enfance et le vieillissement, entre la naissance et la mort.[/access]

ÉLYSEZ JUPPÉ !

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On a beaucoup commenté l’annonce faite par Alain Juppé, mercredi dernier sur LCP, d’un possible retour de Nicolas Sarkozy pour 2017. Pas totalement faux, ni totalement vrai : dans cette émission, l’ancien premier ministre a surtout évoqué en creux l’éventuelle candidature d’un certain… Juppé Alain.
Aux heures les plus fun de la guéguerre Copé-Fillon, « le meilleur d’entre eux » s’était pris à rêver d’une reconquête par défaut de l’UMP. Ce fol espoir désormais envolé, le maire de Bordeaux n’a plus qu’un choix : le rester toute sa vie, ou se mettre sur les rangs pour le Prix du président de la République. Bien sûr, cette course-là, prévue pour le printemps 2017, est déjà fort courue et notre champion – casaque Bordeaux, toque grise – y fait aujourd’hui figure d’outsider. Mais demain ? Rien n’est jamais joué d’avance, demandez à Balladur et DSK.
Alors en attendant, pourquoi ne pas s’entraîner à tout hasard pour cette ultime course – où « l’ami Alain » n’aura rien à perdre et tout à gagner ? Qui songerait à l’en blâmer ? Le pouvoir, le vrai, est une ivresse des cimes, une drogue plus dure que l’amour, l’héroïne et l’argent réunis. Pour y goûter enfin pleinement, Juppé devait à l’évidence s’assouplir dans ses bottes et changer ainsi, comme tout le monde, ses défauts d’homme d’État en qualités de candidat.
Eh bien, c’est en bonne voie ! Déjà Alain, remarquablement conseillé, a renoncé à ses lunettes de notaire – et il cultive désormais son nouveau look printemps-été 2017 : le sourire sérieux. Allez, Alain !

J’ai neuf ans et je ne veux pas mourir !

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esperance-vie-atlantico

esperance-vie-atlantico

La vraie vie, combien de temps ça dure, en fait ?
Quand on parle de la vraie vie, on veut dire celle qui est faite du temps libéré de toutes les aliénations, la vraie vie qui nous permet de tomber amoureux, de lire, de voyager, de jouer avec nos enfants et nos petits-enfants, de boire un coup entre copains, de traîner toute une soirée d’été dans une chaise longue à regarder le ciel changer de couleur. D’après une récente étude relayée par nos amis d’Atlantico, ça dure aux alentours de neuf ans, et en partant de l’hypothèse optimiste que vous ne mourrez pas avant 78 ans.
On y va pour le décompte ?
Déjà, le sommeil va vous prendre un tiers de votre existence. Bon, dormir, c’est agréable sauf, comme le disait le grand Louis Scutenaire, quand « on dort pour un patron », histoire de reconstituer sa force de travail. Il vous reste donc 49 ans de vie éveillée.
Ensuite, l’école et les études : entre les cours et les révisions, vous pouvez encore retirer 3 ans et demi. On en arrive à la louche à 46 ans. À ce moment-là, si vous avez un boulot, vous y laisserez 91 000 heures, soit  10 ans et demi. Vous suivez toujours ?
On en est, l’air de rien, réduit à 35 ans de vie.
Mais évidemment, il faut se déplacer pour aller faire des courses ou pour rejoindre sa maison de plus en plus loin des centres villes, à cause des prix de l’immobilier. Résultat : encore un an de perdu dans les bouchons, les métros ou les TER.
Pour éviter d’incommoder vos contemporains, en général vous vous lavez. Eh bien, même sans faire d’excès pour se pomponner, on en prend pour deux ans et demi sous la douche ! Tout d’un coup, on en est à 32 ans de vie restante. Être propre, c’est bien, mais il faut aussi se nourrir. En moyenne, toujours, ça nous prend 4 ans. Et voilà qu’on n’a plus que 28 ans. 28 ans à table, je n’ai rien contre quand il s’agit de plaisirs partagés autour d’un tablier de sapeur mais le plus souvent, il s’agit quand même plutôt d’une popote hâtive ou d’un sandwich hâtif dans une mangeoire contemporaine.
Comme il faut bien faire les courses, vous rajouterez deux ans et demi dans les supermarchés. N’oubliez pas six ans de travaux ménagers. Pour conduire les enfants à la crèche ou à l’école, vous  reprenez 18 mois ferme.
On en arrive à 18 ans de temps disponible. Mais vous vivez à l’époque du net, de facebook, des jeux vidéos et des télés qui ont des centaines de chaînes, ce qui fait que vous passez encore 9 ans devant des écrans alors que personne ne vous y oblige. Résultat : 9 petites années de temps réellement libre.
C’est inquiétant ? Déprimant ? Sans doute.
Mais c’est une raison de plus pour vouloir radicalement changer la société. Alors que le Medef se prépare à renégocier avec ses amis de la CFDT une nouvelle loi sur les retraites qui verrait la durée de cotisations passer à 46 ans, on pourra se rappeler cette enquête.
Il y a des choses bien sûr qui ne sont pas évitables, comme le sommeil ou l’hygiène (enfin j’espère). Mais pour le reste, n’est-ce pas juste une question d’organisation de la société ? Repenser le travail, l’urbanisme, les transports, les études, de façon à ce que tout cela soit plus juste et plus humain, c’est possible. Comment ? En renversant une bonne fois pour toute  le  système qui est le nôtre et qui non seulement veut nous faire travailler jusqu’à la mort mais veut aussi nous faire consommer et nous distraire comme il l’entend. En 1967, déjà, Guy Debord écrivait dans La Société du Spectacle : « Le projet révolutionnaire d’une société sans classes est le projet d’un dépérissement de la mesure sociale du temps, au profit d’un modèle ludique de temps irréversible des individus et des groupes. C’est le programme d’une réalisation totale, dans le milieu du temps, du communisme qui supprime tout ce qui existe indépendamment des individus ».
Autrement dit, si vous ne voulez pas mourir à neuf ans, la solution, encore une fois, c’est le communisme.

*Photo : Keoki Seu.

Lettre ouverte à Valérie Pécresse

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valerie pecresse karoutchi

valerie pecresse karoutchi

Madame la ministre,
Invitée de la matinale de Canal + hier, vous  avez tenu un propos qui, je dois vous le confier, m’a étonné de la part d’une personne ayant exercé des fonctions ministérielles fort importantes, tant il semblait manquer de discernement.
En premier lieu, je vous avoue avoir trouvé plutôt bienvenu votre solidarité avec Yamina Benguigui, victime d’un bizutage la veille dans l’hémicycle pendant les questions au gouvernement. Vos collègues de l’UMP ont singulièrement manqué de classe et de retenue à cette occasion, et je mets ces manifestations masculines sur le compte de la goujaterie voire de l’immaturité qu’on retrouve chez des hommes ayant passé la cinquantaine. Lorsque vous précisez que ce « bizutage est plus fort chez les femmes », je vous crois bien volontiers puisque vous avez davantage que moi l’expérience de l’hémicycle.
En revanche, et c’est l’objet de cette missive, je ne comprends pas votre accusation de machisme envers Roger Karoutchi. Ce dernier a en effet déclaré que votre collègue NKM avait « le look pour Paris ». « Pourquoi les femmes sont-elles jugées sur leur look ? Peut-être qu’un jour, on sera jugées sur nos compétences », protestez-vous. Et là, madame la ministre, les bras m’en tombent. Vous n’avez donc jamais entendu de tel propos sur le look de vos collègues masculins ? N’a-t-on jamais dit d’Arnaud Montebourg à ses débuts qu’il avait le look aristo, au point de lui attribuer une particule superfétatoire ? Ne dit-on pas de certains de vos collègues qu’ils ont une allure de gendre idéal ? Avons-nous le droit de trouver le physique d’une personnalité politique, féminine ou masculine, à notre goût sans être accusé de machisme pour les uns, d’être une croqueuse d’hommes pour les autres[1. J’ai quelques amies qui craquent sur Vincent Peillon, et je dois vous confier que votre style ne me déplaît point, surtout lorsque vous évitez le jean, comme dimanche dernier.] ? Nous avons le droit à la légèreté, tout de même. D’ailleurs, cette observation ne vaut pas que pour la politique. David Beckham doit-il se plaindre de misandrie lorsque, sur les plateaux de télévision, des dames n’évoquent que sa plastique avantageuse au lieu de s’extasier sur sa faculté à tirer de magnifiques coups francs ?
Vous me direz que la Politique, c’est sérieux. Cela devrait l’être, en effet. Mais Roger Karoutchi est bien obligé de convenir que les projets de l’UMP et du PS ne se différenciant qu’à la marge, le marketing et la communication à outrance ont envahi le champ électoral depuis une trentaine d’années. Ne me dites pas que vous n’aviez pas, dans les ministères que vous avez occupés, une ou plusieurs personnes chargées de la gestion de « l’image » de leur patronne,  un domaine n’ayant pas grand-chose à voir avec vos compétences. Je ne vous croirai pas[2. Ce malicieux papier de ma camarade Coralie Delaume ne me démentira pas.].
Votre collègue NKM ne déroge pas non plus à la règle. D’ailleurs, les convictions et elle, c’est une histoire tourmentée. Ne s’est-elle pas abstenue mardi sur un sujet que majorité et opposition estimaient « de civilisation » ? N’a-t-elle pas été la porte-parole d’une campagne pourtant inspirée par quelqu’un qu’elle jugeait « maurrassien », ce qui ne valait pas compliment dans sa bouche ? Le fait est, effectivement, qu’on imagine davantage NKM faire campagne dans les rues parisiennes que dans les campagnes creusoises. Comme on imaginait, à tort, Arnaud Montebourg solliciter les suffrages de Passy plutôt que ceux de Louhans, ou qu’on vous imagine vous-même très à votre aise sur le marché à Versailles.
David Abiker écrivait l’autre jour qu’il y avait « plus de féminisme dans 60 minutes d’ouverture d’un bureau du planning familial que dans 50 happenings post-modernes des Femen ». J’ajouterai qu’il y en a davantage dans ledit bureau que dans une centaine de plaintes « cul-cul-la-praline » dont vous avez donné l’exemple en tançant votre vieil ennemi Roger.
Cordialement.

Candidature de NKM, un sale coup pour la gauche parisienne !

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La gauche parisienne vient d’apprendre une sale nouvelle. Tout semblait parfaitement organisé par Bertrand Delanoë qui avait assuré sa succession avec une dauphine incontestée, sa première adjointe depuis mars 2001, Anne Hidalgo. Largement dominante, la gauche parisienne qui représente si bien, on le sait, les couches populaires dans une ville où l’on loue des appartements de 9m2, a un magnifique bilan derrière elle et a su rendre à Paris la mixité sociale qui lui manquait tant. À la pointe de l’émancipation, on sait par exemple que le maire de Paris a pris des positions courageuses pour le mariage gay et contre l’homophobie, la faim dans le monde, la mort et les automobiles trop anciennes qui polluent. Il va même accepter une compétition interne dans son propre camp avec très probablement une candidature écologiste au premier tour qui espère surfer sur les scores de Cohn-Bendit aux européennes de 2009, lequel avait poussé des pointes à plus de 35% dans les zones défavorisées comme le XIe arrondissement où végètent dans une quasi-misère des intermittents du spectacle, des designers et des femmes violonistes épouses de ministres le l’Intérieur.
Hélas pour Delanoë, une nouvelle candidature sur sa gauche vient troubler cette belle harmonie. Il ne s’agit pas du PCF ou du FDG dont l’influence est profondément réduite dans la capitale car parfois, dans certains discours, ils utilisent le mot « ouvrier ». Non, la mauvaise surprise est l’annonce officielle de la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet. On se demande comment Anne Hidalgo va pouvoir éviter la surenchère face à cette candidate jeune, moderne, ouverte, qui connaît bien les vraies préoccupations des Parisiens cernés par la crise : twitter, l’économie numérique, les technologies vertes et l’éolien en mer.
On ne voit pas comment Bertrand Delanoë pourrait s’en tirer autrement qu’en organisant des primaires internes au sein de ses troupes pour savoir qui, d’Anne ou de Nathalie, représentera le mieux les aspirations progressistes et socialistes du peuple de Paris.
Dernier espoir, donc, pour cette gauche aux candidatures pléthoriques, une droite parisienne profondément divisée dont la ringardise ne fera pas le poids face aux figures lumineuses de la gauche, que ce soit façon Hidalgo ou façon NKM.

Mariage gay : les classes populaires trancheront

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FRIGIDE BARJOT mariage

FRIGIDE BARJOT mariage

Marc Cohen. Frigide, quoi qu’il se passe désormais dans une des deux assemblées, c’est plié maintenant. Excuse-nous de te l’annoncer aussi sèchement, mais le mariage gay sera bientôt dans la loi. Crois-tu encore dans la réussite de ton combat et, si oui, par quel miracle?
Frigide Barjot. Même si la loi finit par être votée, les jeux ne seront pas faits : on peut très bien retirer une loi déjà votée, comme Jacques Chirac l’a fait avec le « contrat première embauche ». Je te rappelle qu’en 2006, non seulement le CPE a été adopté par le Parlement, mais qu’en plus la loi l’instituant a été promulguée et publiée dans le Journal officiel ! On sait ce qu’il advint de ce CPE quand le président Chirac est redescendu sur terre à force d’entendre le peuple gronder sous ses fenêtres, a cessé de n’écouter que les ultras de sa majorité et a enfin réalisé que même son électorat naturel était contre… Du coup, le chemin est tracé : mariage gay, CPE, même motif, même punition ! Pour qu’on nous entende, il faudra être encore plus à crier encore plus fort !
Jérôme Leroy. Imaginons que la droite revienne aux affaires dans quatre ans et abroge la loi. Peut-on revenir en arrière ? Que fera-t-on alors des couples déjà mariés ?
FB. Ils resteront mariés. La loi ne doit pas être rétroactive. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’une histoire de couples que de filiation. Pour ma part, je défends une union civile de droit privé, qu’on peut appeler « alliance pour le glamour », avec des droits patrimoniaux, fiscaux et sociaux égaux, qui serait bien plus légitime que l’absurde « mariage pour tous ». Et  je trouve tout à fait normal que le conjoint homosexuel ait droit à un congé d’accueil après la naissance de l’enfant. Il suffit d’une loi pour instaurer ces mesures d’égalité qui ont trait à la vie privée. Il existe d’ailleurs deux projets alternatifs d’union civile, un défendu par le franc-tireur UMP Daniel Fasquelle et un autre par l’UNAF (Union nationale des associations familiales).
JL. Ne pourriez-vous pas accepter une sortie de crise intermédiaire ? Par exemple, l’idée d’un mariage gay avec une adoption strictement encadrée…
FB. Non. Il faut comprendre que le projet du gouvernement est  très idéologique. Au lieu de créer un autre type de contrat entre vifs ou un dispositif légal négociable, on a décidé de bouleverser l’institution du mariage, qui est d’ordre public parce qu’elle est faite pour un homme et une femme en vue du renouvellement de la société sans la déséquilibrer. Au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, on fait sauter l’institution. Or la vraie égalité devrait respecter le cadre structurant au lieu de le dynamiter. Voilà ce qui n’est pas négociable.[access capability= »lire_inedits »]
JL. Mais l’égalité est au cœur de notre République, et même de sa devise !
FB. Et c’est très bien comme ça ! Mais là, on tord le bras des mots. On prétend vouloir atteindre l’égalité entre les couples, c’est absurde : deux couples ne peuvent pas être égaux si leur situation n’est pas égale. Les couples hétérosexuels et homosexuels sont peut-être égaux quant à leur amour, mais ne peuvent l’être face aux conséquences pour la société de leur union amoureuse. Ce sabordage du mariage retirera très concrètement à certains enfants le droit d’avoir un père et une mère. Le mariage vient du mot « mère », « qui prend mari », dans des liens matrimoniaux pour donner un père à son enfant. Mère + mari = mariage !
MC. Le mariage n’a quand même pas attendu Mme Taubira pour décliner en France. On se marie de moins en moins et de plus en plus tard, on divorce de plus en plus tôt, etc. Pourquoi diable une catholique, branchée de surcroît, défend-elle mordicus cette institution laïque et beauf qu’est le mariage civil ?
FB. Le mariage civil est une institution juridique de droit public qui institutionnalise la nature humaine incarnée par un homme et une femme. C’est sur cette base-là qu’on construit toutes les règles de droit de la société et qu’on juge des rapports sociaux. Il s’agit aujourd’hui de remplacer cette norme homme/femme donnée par la nature (ou la biologie) par la pure volonté humaine. Nous assistons donc à la prise de pouvoir idéologique de la « théorie du genre ». Et la ministre de la Famille, Mme Bertinotti, veut faire une règle publique de l’orientation sexuelle, qui est de l’ordre du privé.
MC. Tu m’amuses, avec ton Code civil brandi comme le Petit Livre rouge ou les Saintes Ecritures. Il n’y a pas si longtemps, ton même Code édictait que l’homme était « chef de famille » !
FB. Mais on n’est plus au XIXe siècle, et le mariage est heureusement paritaire. Sylviane Agacinski rappelle que la femme a un pouvoir supérieur fondamental : celui de donner la vie. D’après le Code civil, le mariage entraîne une présomption de paternité pour les enfants nés et transfère votre filiation du mariage à l’enfant que vous adoptez conjointement, si vous n’arrivez pas à faire d’enfant. Autrement dit, le mariage garantit la filiation.
JL. L’impact de votre mobilisation du 13 janvier n’aurait-il pas été beaucoup plus fort si vous n’aviez réuni que 300 000 manifestants, dont un tiers d’organisations politiques et de manifestants explicitement de gauche ? Vous n’avez pu rallier à votre cause ne serait-ce qu’une seule personnalité de gauche connue…
FB. Simone Veil, qui n’est pas de droite, a défilé avec nous, comme Georgina Dufoix, ministre de la Santé de François Mitterrand. Nous avons aussi avec nous le sénateur Jean-Jacques Rateau, du Parti radical de gauche. Patrick Hénault, ex-ambassadeur des droits de l’homme à l’ONU, nous prête main forte. Mais surtout, nous avons vu se lever dans l’Hémicycle une des figures les plus respectée de la gauche d’outre-mer, mon nouvel ami Bruno Nestor Azérot, député de la Martinique, qui s’est appuyé sur le passé esclavagiste des Antilles pour dire son fait à Mme Taubira. Et c’est cet homme de gauche, 100% marxiste, qui organise les « Manif pour tous » à Fort-de-France! Par ailleurs, quatre députés PS ont annoncé qu’ils voteraient contre le projet de loi, dont le propre petit-neveu de Mitterrand. Certains maires de gauche, comme à Vaulx-en-Velin, nous soutiennent de tout cœur mais ne peuvent pas manifester avec nous, pressions obligent ! Sylviane Agacinski n’est pas catholique, mais nous fournit une aide décisive en répétant à chaque fois qu’on l’interviewe qu’il ne faut pas toucher au vivant, et qu’elle viendra manifester s’il le faut ! Depuis le début, je répète à Georgina Dufoix − et à son mari, Antoine − que c’est un couple marié, celui de Sylviane Agacinski et de Lionel Jospin, qui fera basculer le rapport de force en notre faveur.
JL. En attendant, la présence d’élus UMP et FN a brouillé votre message apolitique, ou disons « politiquement œcuménique ».
FB. Nous avons demandé fermement à Jean-François Copé de venir sans sa grosse main bleue ni ses banderoles de l’UMP. On m’a beaucoup critiquée pour avoir imposé des slogans et trop encadré la manifestation. Je crois qu’il fallait au moins ça pour neutraliser toute velléité de récupération. Les banderoles de partis, c’est dans la manif officielle, quasi étatique, des LGBT du 27 janvier qu’il fallait les chercher !
MC. À propos de cette manif « anti-anti » du 27 janvier, beaucoup de slogans LGBT te prenaient personnellement et explicitement à partie. Tu en a souffert ?
FB. Je me suis assez moquée des personnages publics par le passé pour me poser en indignée. Et si tu veux tout savoir, Marco, j’ai rigolé de bon cœur en découvrant certaines pancartes comme celle où on pouvait lire : « Frigide, ta touffe m’étouffe ! » J’ai été aussi pliée en quatre par une autre pancarte qui faisait référence à ma pseudo carrière de chanteuse et à mon tube galactique, Fais-moi l’amour avec deux doigts, et qui disait : « Deux doigts pour nos anneaux, pas pour la chatte à Barjot ! ».
MC. À propos de ta manif, cette fois, et de tes amis de l’UMP : te rends-tu compte que tu as défilé aux côtés de responsables politiques qui ont imposé ou, au moins, entériné l’enseignement de la « théorie du genre » au lycée!
FB. Je déplore les méfaits de la « théorie du genre », mais les responsables de l’UMP bottent en touche lorsqu’on les interpelle sur le sujet. Au-delà de mon combat contre la remise en cause d’une institution républicaine qui protège le plus faible, je suis chrétienne : je pardonne donc à M. Copé les errements de son parti sur la « théorie du genre »… à condition qu’il ne recommence pas!
MC. À ton avis, quelle est la motivation profonde de ceux qui veulent imposer cette « théorie du genre » comme vérité scientifique?
FB. Certains veulent à tout prix être leur propre maître et refusent toute loi externe. Ils veulent devenir Dieu à la place de Dieu, et prétendent que la loi naturelle est fasciste. C’est un magnifique péché d’orgueil, un péché contre le sens de la vie. L’autre jour, à l’Elysée, avec Laurence Tcheng et Jean-Pier Delaume, nous nous sommes contentés de montrer l’amour de Dieu à César pour que César ne se prenne pas pour Dieu.
JL. J’ai rêvé, ou bien le projet de loi Taubira ne prévoit ni PMA ni GPA…
FB. Quand on remet en question le principe fondateur de l’engendrement humain, le reste suit logiquement. Sous l’influence de théoriciennes ultra-féministes comme Judith Butler, les femmes vont prendre le pouvoir. Les hommes, réduits au rôle de « donneur », n’existeront plus !
MC. Sans être favorable à la gestation pour autrui, j’estime, moi, qu’un enfant né de père français par GPA a parfaitement le droit d’être français. Cet enfant n’a commis aucun crime lui ôtant le droit à faire partie de la communauté nationale ! Pourquoi vous opposez-vous à la fameuse « circulaire Taubira » ?
FB. Elle ne concerne en théorie que 40 enfants, victimes d’une zone de non-droit juridique. Mais quand cette circulaire sera devenue un décret, les lobbies diront que c’est une jurisprudence et nous sommeront d’adopter la GPA. On me répète toute la journée que ces familles existent et qu’il faut légiférer en conséquence. Mais de ces quelques cas, nous allons faire la norme ! Il faut publier des décrets personnels, afin de ne pas remettre en cause le principe général.
JL. Revenons à nos manifs : la France de 2013 est laïque, voire largement athée. Comment construire une majorité d’opinion autour d’un noyau dur « catho tradi »…
FB. Les « cathos tradis », comme vous dites,  ont surtout défilé avec Civitas, et notre manif du 13 janvier dépassait déjà largement le cadre des catholiques tout court. Et le mouvement qui vient ressemblera de moins en moins à sa caricature en loden bleu et jupe plissée. Les ouvriers, les employés sont avec nous : c’est ce qui compte, ou plutôt qui comptera pour empêcher le pire. Ce sont les classes populaires qui feront basculer le Président. Marine Le Pen, soit dit en passant, a raté le coche lorsqu’elle a prétendu ne pas vouloir entrer dans un débat sociétal. Ce débat, ces exigences posées à la gauche sont autant sociétales que sociales. Un de nos nouveaux slogans, c’est : « On veut des emplois, pas de la loi Taubira ! » ou encore  « Nos ventres ne sont pas des caddies ! » Nous le mettrons de plus en plus en avant et nous obtiendrons le soutien des victimes de la crise. De tous côtés et de toutes origines, les gens viendront nous rallier, surtout lorsqu’ils comprendront que notre combat ne vise absolument pas les homosexuels, ce dont je suis la garante.
JL. Vous êtes peut-être la garante du respect de l’homosexualité. Mais il n’est pas facile d’éviter l’accusation d’homophobie…
FB. C’est vrai, mon combat n’est pas facile. Nous effectuons un gros travail de lutte contre l’homophobie au sein des classes sociologiquement catholiques et de droite, un peu crispées par l’homosexualité. Les plus crispés ne sont pas d’ailleurs les curés, mais des laïcs. D’ailleurs, mes intuitions viennent, d’une certaine façon, d’être validées par le Vatican en la personne de Mgr Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille. C’est peut-être le tournant de notre combat, qui nous fera triompher.
MC. Pour ceux de nos lecteurs qui ne sont pas abonnés aussi à L’Osservatore Romano, il a dit quoi, ce Monseigneur ?
FB. Mgr Paglia, après avoir rappelé la nature indéfectible du mariage homme/femme (H/F, comme sur les tracts de la « Manif pour tous » !), et dénoncé en même temps les pays où l’homosexualité est encore un délit, a expliqué que les unions hors mariage − comprendre donc, aussi, les unions homos − doivent se voir proposer par les gouvernants des « solutions de droit privé » et aménager des « perspectives patrimoniales » dans leur vie de couple. J’y vois moi un imprimatur de notre ligne « pour le seul mariage H/F et contre l’homophobie », et sans doute le tournant de notre combat en France.
JL. Et c’est dans le cadre de votre lutte contre l’homophobie qu’un des dirigeants de la « Manif pour tous », votre ami Tugdual Derville, a comparé les homosexuels aux trisomiques ?
FB. Il a dit que les handicapés mentaux, eux non plus, ne pouvaient pas se marier (ce dont je doute s’ils sont sous tutelle) et que la société devait savoir réguler les désirs individuels (ce dont je ne doute pas du tout). Je connais Tugdual : sous la pression de notre combat, il a eu une expression maladroite en accolant une phrase sur les homosexuels à une autre sur les handicapés. Mais il n’a pas l’once d’un gramme d’homophobie : il a d’ailleurs sympathisé – mais pas trop ! – avec Nicolas Gouguin. Il est le premier à répéter que les homos ne sont ni des malades ni des handicapés, ce sont des frères ! Ils sont donnés et aimés par Dieu comme vous et moi.
MC. Plus qu’une dérive homophobe dont je ne saurais te soupçonner, vu qu’on écume ensemble depuis vingt-cinq ans les boites gays, ne crains-tu pas une « gnangnantisation » de votre mouvement ?
FB. Je suis consciente du côté « gnangan » d’une partie des slogans « papa-maman » du début. C’est pour cela que je suis arrivée avec mon Code civil et la promesse irréductible que nous sommes « tous nés d’un homme et d’une femme » ! Les premiers happenings de Vita ont été détournés par les LGBT, qui rentraient facilement dans le public non averti avec leur provocation. Cela a surtout provoqué le célèbre « baiser de Marseille » où deux jeunes filles même pas homo se faisaient un smack devant des dames horrifiées. Depuis cet épisode malheureux, j’ai retenu la leçon de l’erreur de mes amis et ai développé toute une réflexion pour appeler les « cathos » à mettre les points sur les « i » et donc à défiler très explicitement contre l’homophobie. Je pense qu’à la « Manif pour tous », nous faisons plus dans la pédagogie sur l’homosexualité et contre l’homophobie que toutes les « Lignes Azur » de M. Peillon ! Le 17 novembre, nous avons levé la présomption d’homophobie qui terrorisait les Français ; le 13 janvier, 1,2 million d’entre eux, joyeux et déterminés à aimer mieux les homos en préservant le mariage républicain, se sont mis à marcher dans le froid et la pluie. Le 24 mars, jour des Rameaux, soutenus par une large frange du peuple de gauche et des homosexuels, nous ferons tomber à la face du monde, le mensonge du « mariage homo pour tous » !
MC. Un message personnel pour les gens de gauche, sans qui ta prochaine « Manif pour tous » du 24 mars n’en sera pas vraiment une ?
FB.
Nous sommes dans un combat idéologique contre le libertarisme individualiste, porté par les ultra-feministes du « genre ». Ce n’est pas une lutte politique ou frontale contre le gouvernement de mon cher François Hollande, et c’est pour cela que nous allons gagner : même si Caroline Fourest me diabolise volontiers, je débats avec elle dans l’amour, la vérité et la charité.
MC. Comme toi, le Premier ministre britannique, David Cameron, se dit attaché à la famille et aux traditions. Mais il se prononce pour le mariage gay parce qu’il souhaite élargir l’institution conservatrice du mariage. Pas con, non?      
FB. On peut dire tout et son contraire. Aujourd’hui, par exemple, il faudrait tuer les vieux au nom de la dignité. Au nom de l’égalité, on revient à l’inégalité première : ne pas connaître tous ses parents. C’est une inversion totale des valeurs, un comportement plus réactionnaire que conservateur.
JL. La logique voudrait que votre mouvement prenne un jour une dimension politique, par exemple sur le modèle italien du néo-populiste Beppe Grillo − qui est d’ailleurs une sorte de collègue à vous puisqu’il a commencé sa carrière dans la satire politique, avant de réunir des millions de citoyens en colère autour de son « Vaffanculo day »  (« Journée Va te faire foutre ! ») 
FB. Il faudra peut-être adapter le mot d’ordre ! Plus sérieusement, tout dépend de ce qu’on entend par « politique ». Si notre mouvement devient une force capable d’influencer les partis institutionnels, pourquoi pas ? Les Français en décideront. C’est ce qui s’est passé avec la « Manif pour tous » qui répondait à un vrai besoin du peuple. Et chez nous aussi, le peuple a horreur du vide.
MC. Toi ou d’autres leaders du mouvement, accepteriez-vous de vous présenter aux Européennes de 2014, par exemple avec l’UMP ?
FB. Ils ont bien Franck Riester, à l’UMP, pourquoi pas moi ? (rires) J’y mettrais juste une petite condition pour mes camarades et, le cas échéant, pour moi-même : un statut garantissant notre entière liberté de parole, genre « rattachée administrativement » ou « non-inscrite » ! Sur cette base, je pense que nous devrions examiner d’ailleurs aussi favorablement toutes propositions émanant de l’UDI, du MoDem, pourquoi pas, du PS… Mais faut pas rêver ! En tout cas, pas question pour moi de me laisser embrigader dans un parti : quelque chose de totalement nouveau s’est levé, qui ne se laissera pas diluer dans de vieux machins ! Venez et voyez : à Paris, le peuple pacifique vous le prouvera en masse le 24 mars ! C’est cette fois ou jamais ![/access]

Penser global, s’immoler local

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pole emploi immolation

pole emploi immolation

Les sociétés réagissent comme des êtres humains et les êtres humains comme des sociétés selon la vieille théorie du macrocosme et du microcosme qui a séduit aussi bien les présocratiques qu’Aristote et la philosophie humaniste de la Renaissance. Chaque homme est univers en miniature, chaque corps reproduit en lui l’harmonie des sphères et le cas échéant en reproduit aussi les désordres, les catastrophes cosmiques.
C’est pour cela que Djamal Chaar, 43 ans, a fait s’écrouler l’univers en se suicidant mercredi 13 février devant une agence Pôle emploi de Nantes. On va s’en rendre compte. Pas tout de suite mais on va s’en rendre compte. Il l’a fait de la manière la plus définitive, la plus atroce et la plus spectaculaire : en s’immolant par le feu. Dans la mémoire collective, cette façon de se suicider renvoie aux images les plus fortes de la mort volontaire au vingtième siècle comme unique moyen de dire au monde qu’il s’écroule et qu’il faut témoigner quitte à en mourir : celle des bonzes s’opposant au gouvernement pro-américain du Sud-Vietnam ou à l’occupation chinoise au Tibet. Ou encore celle de Jan Palach au moment de l’invasion soviétique en 68. Plus proche de nous, on sait que c’est l’immolation par le feu d’’un vendeur ambulant qui a déclenché la révolution tunisienne.
Djamal Chaar s’est suicidé parce qu’il était chômeur en fin de droits mais son acte nous renvoie à une société française qui est elle-même tout entière en fin de droits. Les plans sociaux qui se succèdent, les menaces de plus en plus fortes que font peser sur le mode de vie des plus fragiles l’adaptation à marche forcée aux critères inhumains de l’économie mondialisée, la fin programmée d’un pacte social qui pouvait faire espérer une vie digne à tous est un changement de civilisation. Et celle qui vient n’aura pas le visage aimable de l’harmonie relative que le modèle français avait instauré depuis le CNR, quand les dirigeants issus de la Résistance, gaullistes ou communistes, avaient décidé que la France ne pourrait se reconstruire que dans la justice sociale et appelaient leur programme Les jours heureux.
On trouvera sans doute des explications au geste de Djamal Chaar, on en trouve déjà. Cela rassure, les explications, quand bien même Djamal Chaar a bien pris soin d’expliquer son geste. Mais on préférerait ne pas savoir, ne pas avoir à affronter ce qu’il nous a dit. On prétendra que Djamal Chaar avait des problèmes personnels. C’est à peu près aussi indigne de dire que Jan Palach se serait immolé devant les chars russes parce qu’il avait un chagrin d’amour. On accusera Pôle Emploi, en oubliant que Pôle Emploi, pour ses employés soumis comme les autres à la RGPP, est un lieu où le travail est devenu une souffrance aux noms de critères de rentabilité et que par la force des choses, il ne reste plus que quelques minutes à consacrer à des dossiers chaque jour plus nombreux et plus compliqués.
Il est beaucoup question de la violence dans la société française, d’une délinquance endémique, d’un choc de civilisation qui se profile dans nos banlieues, d’effrayants syndicalistes chez PSA qui décident de ne pas se laisser faire et qui se retrouvent traînés devant la justice. Et Manuel Valls dont on rappelle qu’il est ministre de l’Intérieur socialiste retrouve un discours qui n’est pas sans rappeler celui qui identifiait dès le XIXe siècle les classes laborieuses aux classes dangereuses : « Oui, il y a du désespoir depuis des années, souvent dans des bassins d’emploi qui ont déjà été en difficulté. Mais, comme ministre de l’Intérieur, je me dois d’assurer l’ordre. Il ne s’agit pas de criminaliser les syndicalistes. Le droit de manifester, de faire grève, le droit d’expression sont constitutionnels, j’y suis profondément attaché, mais le désordre n’est pas une bonne chose ». Monsieur est trop bon.
Il nous semble pourtant que le désordre n’est pas là. Le désordre est dans le fait que Djamal Chaar, et il y en a eu d’autres avant lui, ne trouve plus comme unique porte de sortie que de brûler vif. On comprend que ce geste nous renvoie à une vision bien gênante de la France de 2013. Il serait tellement plus confortable de penser que tous nos malheurs viennent du « fascisme islamique », toujours selon les mots de Manuel Valls, ou d’une France devenue la proie d’une jeunesse sans repères qui pille et qui viole, faisant régner la terreur. Non, ce qui fait régner la terreur, aujourd’hui, ce sont des politiques économiques qui ont accepté que la compétitivité, par exemple, puisse se faire avec comme unique levier des salaires toujours plus bas, du chantage à l’emploi, une précarité accrue. D’ailleurs, les sondages le disent jour après jour, malgré les gesticulations médiatiques : la première préoccupation des Français n’est pas l’insécurité, ni la panique identitaire, ni le mariage gay, mais la peur de perdre son boulot, et la dignité qui va avec.
Djamal Chaar est mort. Il a retourné cette violence contre lui. D’autres décideront peut-être qu’il vaudra mieux brûler les banques ou les usines. Quoi qu’en pense le ministre de l’Intérieur ou le Medef, il faudra avoir le courage de les regarder dans les yeux pour leur donner tort.
Parce qu’avec Djamal Chaar, ce n’est plus possible. Il n’a plus d’yeux.

*Photo : Black Stove.

Manuel Valls, l’homme qui fait la morale à la gauche morale

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J’ai dit maintes fois ici tout le bien que je pensais de Manuel Valls, l’homme qu’on adore siffler dans les congrès du PCF et les manifs du Parti de Gauche.
M’est avis que le ministre de l’Intérieur ne va pas améliorer sa cote d’amour chez les abonnés de Télérama avec l’interview qu’il a donnée ce matin au Parisien. Extraits choisis :
« Ce n’est pas en niant les problèmes que l’on combattra le Front national. La gauche et, d’une manière générale, les partis républicains ont laissé de côté l’amour de la France, de la patrie, la nation, la laïcité ».
« Il y a eu de très grands ministres de l’Intérieur de gauche : Georges Clemenceau, qui est pour moi une référence; Pierre Joxe, qui a modernisé la police; Jean-Pierre Chevènement, qui incarnait la République. Entre 2002 et 2004, comme ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d’une énergie et d’une volonté de s’attaquer aux problèmes. La comparaison avec lui ne m’agace pas, elle m’amuse à force ».
« Il faut que l’islam de France s’organise avec des imams français formés dans nos universités, qui parlent français, qui prêchent en français. Il faut aussi avoir une discussion sur le financement des lieux de culte : j’admets de moins en moins que ce soient des pays tiers, parfois amis, parfois non, qui financent les lieux de culte ».
Et pour tous ceux qui comme moi on failli manger leur chapeau à cause des bouchons provoqué par la toute récente fermeture par Bertrand Delanoë de la Voie express Rive Gauche, un petit dernier pour la route : « C’est une décision de la mairie de Paris, je la respecte, mais je vais vous donner mon sentiment. Très souvent, certaines mesures sont prises sans forcément tenir compte des difficultés qu’éprouvent les banlieusards. Eux sont obligés d’utiliser leur voiture ».
Houba houba ! Une gauche qui se soucie du peuple, c’est nouveau et intéressant comme concept. Faudrait creuser…

Natalie Nougayrède, une patronne qui ne fera pas la loi au Monde

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monde berge niel pigasse

monde berge niel pigasse

Les capitalistes peuvent être de gauche mais ils sont d’abord des capitalistes : qui paie commande, et tout le reste n’est que littérature, et pas de la meilleure. Le trio d’actionnaires qui a pris le contrôle du groupe Le Monde en juillet 2010, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, en abrégé BNP, n’a rien d’un club de philanthropes. S’ils ont mis la main à la poche pour sauver de la faillite le quotidien du soir et s’ils continuent d’abonder de leurs deniers les caisses du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, c’est pour en tirer, à plus ou moins long terme, des bénéfices, financiers ou d’influence. Seul le plus âgé d’entre eux, Pierre Bergé, 82 ans, peut être crédité de ne pas développer de stratégie personnelle visant à devenir le capo dei tutti capi d’un paysage médiatique français remodelé par la révolution numérique.
Le patron d’Yves Saint Laurent se contente de la plus-value narcissique que lui vaut la copropriété du plus prestigieux quotidien hexagonal. Les deux autres,  quadragénaires ne devant leur fortune – considérable – qu’à leur talent, leur culot, et leur ambition sans rivage, considèrent Le Monde comme un élément du dispositif qu’ils mettent en place pour dominer l’univers des médias et de la communication dans les prochaines décennies. Niel et Pigasse sont pour l’instant alliés dans leur entreprise de mise au pli du quotidien du boulevard Auguste Blanqui, mais rien ne dit que cette alliance soit destinée à durer, car les deux hommes, en matière de pouvoir, ne passent pas pour des partageux.
La brutale disparition d’Erik Izraelewicz, en novembre 2012, fait partie de ces événements fâcheux que même les capitalistes les plus rusés sont incapables de prévoir. Dans la stratégie de BNP, il présentait un profil idéal : respecté pour ses qualités professionnelles et morales à l’intérieur comme à l’extérieur du journal, philosophiquement libéral en économie, comme sur les questions dites sociétales, il incarnait bien la « marque » Le Monde, toute de compétence et de discrétion. Il parlait peu dans les médias, mais son verbe n’en avait que plus de poids. Pour le reste, c’est-à-dire la gestion quotidienne d’une entreprise en grande difficulté, comme la plupart des titres de la presse quotidienne nationale, les manettes étaient confiées à Louis Dreyfus, un proche de Mathieu Pigasse. Auparavant, Xavier Niel avait délégué son « cost-killer » préféré, Michaël Boukobza, boulevard Auguste Blanqui, pour resserrer les boulons, mettre sous clé les fournitures de bureau, et raboter à l’os ces notes de frais qui rendaient à peu près supportable ce métier de chien de journaliste.
Pour conserver à la désignation du directeur du Monde une apparence de continuité avec le glorieux passé, les actionnaires avaient accepté que ce dernier, choisi par eux, dût obtenir un vote favorable de 60% des membres de la société des rédacteurs. Cela a pour conséquence qu’il est quasiment impossible au trio BNP d’imposer à la rédaction un patron venu de l’extérieur, qui aurait toutes les chances d’être retoqué comme un corps étranger à la « culture du journal ». Cela, on peut s’en douter, ne fait pas l’affaire des deux requins du trio, qui ont pour habitude de mettre des hommes ou des femmes totalement à leur botte à la tête des entreprises qu’ils contrôlent. Ce qui, d’ailleurs, ne les empêche pas de se tromper lourdement, comme dans la nomination d’Audrey Pulvar à la tête des Inrocks, propriété de Mathieu Pigasse.
La succession d’Erik Izraelewicz a donné lieu à d’intenses manœuvres et tractations de couloirs, car les actionnaires n’étaient pas d’accord entre eux. Pierre Bergé penchait fortement pour Frank Nouchi, 56 ans, médecin de formation, entré au Monde en 1985, qui a grimpé tous les échelons du journal jusqu’au poste de directeur adjoint de la rédaction du temps du tandem Colombani-Plenel. Bergé, sans connaître personnellement Nouchi, appréciait ce dernier pour sa couverture, à la fin des années 80, des affaires liées à l’épidémie du SIDA, une cause chère au cœur du compagnon de feu Yves Saint Laurent. Pour Niel, Pigasse et Louis Dreyfus, Nouchi était trop lié au « vieux  Monde », celui dans lequel un directeur de la rédaction avait un réel pouvoir, d’autant plus fort si le titulaire de ce poste est considéré comme légitime par une majorité de la rédaction. Faute de pouvoir imposer un candidat venu de l’extérieur (Laurent Joffrin et Renaud Dély du Nouvel Obs avaient été approchés), leur choix s’était fixé sur Arnaud Leparmentier, 45 ans, éditorialiste politique et ancien accrédité à l’Elysée du temps de Nicolas Sarkozy. Non seulement Leparmentier est de la génération de Niel et Pigasse, mais il partage avec eux une ambition dévorante, et des convictions libérales qui le rendent parfaitement « droito-compatible » pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur. Bergé, qui a le cœur à gauche, ne voulait pas de Leparmentier et les deux autres faisaient barrage à Nouchi, qui aurait pu faire obstacle à leur stratégie de transformation d’un vénérable quotidien en une « marque » multisupports sur le marché des nouveaux médias.
La candidature surprise de Natalie Nougayrède, 46 ans, correspondante diplomatique du journal depuis 2003, a permis de mettre un terme à ce blocage. Si les qualités professionnelles de Mme Nougayrède sont indéniables, et lui ont valu les plus hautes distinctions décernées par les professionnels de la profession, son aptitude à diriger une équipe est un grand point d’interrogation, car elle n’a jamais exercé la moindre fonction hiérarchique au sein du journal dans lequel elle travaille depuis 1996. Cela n’est pas pour chagriner le duo Niel-Pigasse, bien au contraire ! Son inexpérience de l’administration des choses et de la gestion des hommes permet aux actionnaires de la flanquer d’un homme à eux, Vincent Giret, actuellement directeur délégué de la rédaction de Libération. Vincent Giret est habitué à « faire tourner » une entreprise de presse alors que la « vedette » titulaire du chapeau à plume consacre aux mondanités médiatiques l’essentiel de son activité. Ce qu’il fait aujourd’hui sous Nicolas Demorand, il l’avait fait hier à France 24 sous la houlette de Christine Ockrent, avant d’être la victime collatérale de la disgrâce de l’épouse de Bernard Kouchner. Il dispose par ailleurs d’une bonne connaissance du journalisme web depuis son passage dans le groupe Lagardère à la tête du département multimédias.
La voie tracée par les actionnaires à Natalie Nougayrède la conduit tout droit au statut, bien rémunéré et permettant de voyager confortablement dans le vaste monde, d’ambassadrice de charme de la marque Le Monde. Ceux qui oseraient parler de potiche ne seraient, bien entendu, que d’ignobles machos. Cette situation n’échappe pas à la rédaction du Monde, notamment à la société des rédacteurs.
Mais ces braves gens sont piégés : s’ils refusent leur confiance au tandem Nougayrède-Giret[1. Aux dernières nouvelles, la confirmation de Natalie Nougayrède par la SRM risquerait de se heurter au vote hostile des journalistes du monde.fr qui la jugent hostile au développement de la version numérique du journal.], ils déclenchent une crise de succession risquant d’être fatale à la (mauvaise) santé économique du titre. Et, comme dirait Bertolt Brecht, « Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral ! ».

*Photo : Drumaboy.

Et maintenant le prélèvement de vote obligatoire

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vote obligatoire liberte

vote obligatoire liberte

« Je refuse d’être fiché, estampillé, numéroté, classé, déclassé… ». Ces paroles sont celles du numéro 6, le héros de la série Le Prisonnier. L’agent aux épaules carrées et à la veste en tweed se rebelle contre un Etat omnipotent et omniscient. Imiterons-nous son exemple ? Ou laisserons-nous nos libertés se faire rogner les unes après les autres ? « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ». Mussolini rêvait que le XXe siècle fût le siècle de l’Etat. Si cette tentative a donné lieu aux grands bains de sang que l’on connaît, il semblerait que le XXIe siècle soit plus docile : tout doucement, nous laissons l’Etat s’immiscer dans nos choix individuels et s’imposer à nous. Sa dernière proposition, faite par un aréopage de députés, consiste tout simplement à rendre le vote obligatoire.
Laissez-moi vous raconter une autre petite fiction. Imaginez une bande de voleurs et d’assassins qui parvient à mettre la main sur la totalité du stock d’armes disponible (en langage philosophique cela s’appelle “détenir le monopole de la violence légitime”, mais ce dernier adjectif est superflu puisque si vous possédez la totalité de la force armée, il n’y a plus personne pour contester votre légitimité). Imaginez maintenant cette bande de voleurs et d’assassins se disant : “Vraiment, c’est trop fatigant de toujours collecter l’argent par la force. Nous pourrait-on pas imaginer un système où les individus donneraient leur argent spontanément ? Ne peut-on pas mettre à plancher quelques philosophes, qui nous pondent une jolie petite théorie, telle que les gens se figurent une obligation morale à nous donner cet argent ? J’y pense ! Il y a mon ami Jean-Jacques, il habite en Suisse. Je vais lui passer un coup de fil ”. Ainsi naît la supercherie démocratique. Regardez les beaux candidats: vous pouvez voter pour qui vous voulez ! Vous avez même le droit de voter blanc, tellement on est sympa avec vous. Toutefois, à la fin du trimestre, il faut nous donner votre argent. Sinon, c’est la prison. Elle est pas belle la liberté ? Bien entendu, il s’agit d’une oeuvre de fiction, et toute ressemblance entre ladite bande de voleurs et d’assassins et l’organisation appelée « Etat » serait purement fortuite.
L’honorable représentant de l’Etat qui a déposé le projet de loi l’a soutenu par l’argument suivant : « Si le vote est un droit, dit-il, il doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». Je n’ai pas oublié la majuscule ? Non, elle y est. Donc si je comprends bien l’argument, nous nous trouvons liés par devoir moral envers des individus que nous n’avons pas connus et qui n’ont jamais sollicité notre avis sur le système politique qu’ils ont mis en place ? C’est-à-dire que n’importe quelle bande de voleurs et d’assassins a le pouvoir de lier toutes les générations à venir, son système politique fût-il le plus injuste jamais imaginé, pourvu qu’elle ait versé son sang ? C’est-à-dire que si moi-même, après avoir dessiné je ne sais quel schéma politique a l’aide d’un papier et d’un crayon, je me tue ou me fais tuer pour lui, toutes les générations qui me suivront auront l’indiscutable devoir moral de respecter scrupuleusement mon dessin ? Il est amusant de remarquer comme on peut avancer des arguments aussi aberrants sur un ton pétri de grandeur morale.
Au risque de passer pour un individu peu fréquentable, je vous avouerai que je ne me sens absolument pas lié à des individus qui ne m’ont pas demandé mon avis, fussent-ils morts en héros. Je préfère être un homme plutôt qu’un mouton.
On a dit faussement qu’aller voter c’est exercer sa liberté. C’est l’inverse qui est vrai : quand on vous prend, de force, votre argent, la liberté consiste à ne pas, par surcroît, aller acquiescer par un vote au vol dont vous avez été la victime. Pour le dire un peu plus vulgairement, il peut m’arriver de me faire voler, mais il ne faudrait pas en plus me demander de dire que j’aime ça. Même si j’en ai perdu l’habitude, je risquerais à la fin, tout de même, de me révolter un peu. On pourra me jeter en prison, on ne me forcera pas à aller voter : il reste au fond de moi un petit quelque chose de ce qu’on appelle l’amour-propre.