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Après le Sarkozy-Pétain du PC, voilà le Sarkozy-Breivik du PS

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Vous avez aimé la Une de l’Huma assimilant Nicolas Sarkozy à l’ex-maréchal Pétain ? Alors vous allez adorer ce tweet publié hier soir par Paul Meyer, élu socialiste de Strasbourg et ancien secrétaire national du MJS :  » Combien de Anders Breivik dans les voitures, les bus, les cars, les trains qui arrivent aux meeting de Sarkozy ? »

On s’en doute, ce trait d’humour délicat n’a pas fait l’unanimité, même chez les initiés qui passent leur vie sur Twitter, en pensant que le victoire à la présidentielle se jouera sur des banalités en 140 signes, a tel point que l’auteur a du retirer prestement son tweet du circuit.

Pour sa défense, le camarade Meyer a bien sûr expliqué qu’il faisait là référence à la fameuse petite phrase nantaise de Marine Le Pen : lors de son discours du 25 mars, juste après la mort du tueur de Toulouse et Montauban, elle avait déclaré : « Combien de Mohamed Merah dans les bateaux, les avions, qui chaque jour arrivent en France remplis d’immigrés? »

La formule lepeniste, si vous voulez mon avis , était consternante, ne serait-ce parce qu’elle conforte tous ceux qui veulent criminaliser toute régulation de l’immigration.

N’empêche, il s’est trouvé un responsable socialiste pour penser qu’on pouvait, à froid, un mois après Marine, faire encore pire qu’elle, sûr qu’on est d’appartenir au Parti du Bien.

J’attends avec impatience la Une indignée de Libé demain matin…

L’islam belge peine à exister

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Photo : L’Organisation de la jeunesse islamique de Belgique et la Commission européenne des affaires islamiques vous présentent les conférences du cheikh Mahmoud al-Masri à Bruxelles

L’épineuse question des relations entre l’Etat et la religion a été réglée en Belgique par un arrangement plus proche de celui de nos voisins allemands que du nôtre. Au lieu d’une rupture claire et nette reléguant les cultes dans la sphère privée, l’Etat les prend en charge au nom de l’intérêt général. Selon la loi sur « le temporel du culte » votée en 1870, l’Etat belge paie les salaires des clercs, assure l’entretien des lieux de culte – d’ailleurs exonérés d’impôts-, finance les écoles du réseau d’enseignement libre confessionnel ainsi que l’enseignement des différentes confessions officiellement reconnues. Ce régime concerne aujourd’hui le catholicisme, le protestantisme, l’anglicanisme, le judaïsme, le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme et même la laïcité, qui a le statut de mouvement philosophique.

Chaque religion reconnue dispose d’un organe représentatif, interlocuteur officiel de l’Etat, chargé de gérer l’argent public alloué au fonctionnement de la communauté. Depuis sa reconnaissance en 1974, l’islam – deuxième religion de Belgique par le nombre de ses croyants – bénéficie d’un financement public au même titre que les autres cultes, mais peine pourtant à se fondre dans le moule institutionnel de la loi de 1870.

A sa création il y a presque quarante ans, l’organe communautaire musulman officiel fut d’abord confié au Centre islamique et culturel de Belgique, la Grande Mosquée du Cinquantenaire, institution financée et dirigée par l’Arabie Saoudite. Cette décision politique peut sembler maladroite, sachant que les musulmans de Belgique, disséminés dans 295 mosquées, sont majoritairement d’origine marocaine et turque. Effectivement, ces derniers ont mal vécu la tutelle saoudienne sur leur organe représentatif, véhiculant par ailleurs une interprétation wahhabite plutôt radicale de l’islam. De surcroît, en confiant l’organisation institutionnelle des Musulmans à un pays tiers, la Belgique a fait entrer en son sein un véritable cheval de Troie. Avec l’émergence, depuis une vingtaine d’années, de l’islamisme politique sur la scène internationale, phénomène nourri essentiellement par le wahhabisme saoudien, l’Etat belge a pris conscience de son singulier manque de prévoyance. Pour résoudre le problème, le gouvernement belge a décidé en 1996 de créer une nouvelle institution, « l’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB), avec l’idée de confier des responsabilités aux Musulmans nés et éduqués en Belgique. Quelques décennies après l’arrivée de vagues migratoires massives, il était tout à fait raisonnable de construire une communauté musulmane enracinée en Belgique afin d’imposer un nouveau rapport de forces au sein des institutions religieuses. Il aurait ainsi été judicieux de briser la gangue des « pays d’origine » pour que les fils et petits-fils d’immigrés s’émancipent de leurs racines familiales. Ce n’est pourtant pas ce qui s’est passé.

Quoique rappelant le « Conseil français du culte musulman », l’EMB dispose de compétences plus larges que son homologue français. On imagine aisément l’étendue du pouvoir des responsables de la reconnaissance des mosquées, de la création et la gestion des parcelles islamiques dans les cimetières ainsi que des budgets – et surtout des postes – liés à la nomination des imams, à l’inspection des enseignants de religion islamique, à l’aumônerie dans les prisons et hôpitaux, sans parler de la mine d’or de la gestion de l’abattage rituel. Le contrôle de tels leviers ont été l’enjeu d’âpres luttes qui ont déchiré la nouvelle instance. A ces problèmes d’ordre temporel, s’ajoutent d’autres difficultés comme le débat sur le port du voile islamique dans les écoles. Paralysées par des luttes intestines, les institutions musulmanes n’ont pas été en mesure de relever ces défis et de plus en plus de croyants, notamment les plus jeunes, se sont tournés vers d’autres sources d’inspiration.

En Flandre par exemple, le manque de maîtrise du flamand par les imams a incité de plus en plus de jeunes coupés de la langue de leurs ancêtres à se tourner vers Internet et les programmes TV islamiques, lesquels constituent de réels vecteurs de radicalisation. Et pour compléter le tableau, les ingérences permanentes du Maroc et de la Turquie par le biais de leurs ambassades respectives n’ont fait qu’empêcher la stabilisation de l’Exécutif communautaire. La situation s’est tellement dégradée au sein de l’EMB qu’en 2005, Laurette Onkelinx, ministre socialiste de la Justice, a dû organiser de nouvelles élections communautaires. Celles-ci ont été remportées par Coskun Beyazgül, un fonctionnaire du ministère turc des affaires religieuses. Au lieu d’accepter le résultat du scrutin, les responsables sortants, d’origine marocaine, ont savamment organisé le boycott de l’institution. Désormais, la communauté musulmane belge se scindait en deux parties adverses : « Marocains » contre « Turcs »[1. Communautés qui représentent à elles deux près de 85 % des 400 000 Musulmans belges]. Pour ne rien arranger, le quotidien de l’Exécutif Coskun a été émaillé de scandales : perquisitions, inculpations pour mauvaise gestion, démissions en bloc qui ont délégitimé et discrédité l’institution. Confronté à une gestion aussi calamiteuse, le gouvernement belge a décidé en 2008 de réduire au strict minimum sa coopération avec le nouvel Exécutif jusqu’à ce qu’un nouveau président, également d’origine turque[2. Notons que le nouveau président Ugurlu Semsettin, est un opposant actif à la reconnaissance du génocide arménien, sans doute très lié à Ankara.], ne présente un projet cohérent permettant aux autorités de lui confier provisoirement la responsabilité des affaires courantes, en attendant l’élection d’un nouvel exécutif.
Dans ces conditions, rien de surprenant à ce qu’un rapport de la sûreté dénonce la prise de contrôle de l’Exécutif musulman par des
individus au service d’Etats étrangers et pointe l’émergence d’un certain radicalisme islamique.

Et si le seul remède à cet « islam des ambassades » était justement un islam « à la belge » ? Selon différentes sources, les équilibres traditionnels de la communauté musulmane belge se trouveraient bouleversés par le nombre de belges convertis à l’islam (entre 15 000 et 40 000, soit presque 10% des Musulmans du pays). Certains, au sein de l’Exécutif musulman, ont tenté de promouvoir un islam couleur local, libre de toute influence extérieure, incluant également une forte présence féminine. Dès 2010, la vice-présidente de l’Exécutif, Isabelle Soumaya-Praile, ainsi que Zehra Gunaydin et Mohamed Fatha-Allah créent ainsi un nouveau courant réformiste : l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » (ADMB). Ce nouveau courant n’a pas hésité à mettre le doigt sur des problèmes sensibles. Ainsi, dans un communiqué de presse diffusé le 15 janvier dernier, l’ADMB constate sans tourner autour du pot que « Les instances musulmanes belges sont définitivement sous le contrôle des Etats étrangers (…). L’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB) n’est désormais plus dirigé que par des individus qui feront primer les intérêts de leur Etat d’origine sur ceux des musulmans de Belgique ». Aux dires même de cette association islamique, il y aurait donc des états (musulmans) dans l’Etat (belge).

Expiré le 31 décembre 2011, le mandat de l’Exécutif musulman n’a pu être renouvelé, faute d’accord entre les courants musulmans représentés. Ainsi, pour ceux qui espéraient voir l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » jouer un rôle plus important, la déception a été grande, car l’assemblée générale, avec seulement 11 membres présents en séance sur 44, a inopinément éjecté les trois trublions rénovateurs ! Isabelle Soumaya-Praile et ses camarades peuvent donc s’égosiller à promouvoir « un islam de transparence, citoyen, démocratique et surtout débarrassé de toute ingérence étatique », cela n’empêche pas les institutions musulmanes belges de se retrouver dans l’impasse. Cette situation devient de plus en plus intenable face à la forte poussée démographique de la communauté musulmane belge, notamment à Bruxelles, et à la montée de revendications communautaires de plus en plus radicales.

Pour le moment, on constate un triste paradoxe : les dirigeants de l’Exécutif s’acharnent à prôner un islam de tradition alors que dans leurs pays d’origine, certains risquent leur vie pour défendre une lecture du Coran plus moderne. L’Exécutif « turco-marocain » a par exemple refusé la nomination d’une femme « imame », dans la ville de Verviers (sud de la Belgique) alors que les instances locales y étaient favorables. Au lieu de servir de laboratoire pour un islam européen adapté à la laïcité et aux cadres de la démocratie libérale, les institutions musulmanes belges sembles engagées sur une voie rétrograde fort populaire parmi des populations mal intégrées, peu instruites et en quête d’identité.

Au-delà des différences de situation, l’institutionnalisation des musulmans belges et français pose des difficultés semblables : on observe les mêmes tendances à la parcellisation, au service d’intérêts claniques, des pays d’origine et de certains courants religieux. Des difficultés similaires à celles qu’éprouvent certaines sociétés maghrébines et moyen-orientales pour construire une nation. Ici comme là-bas on attend toujours un printemps, un vrai.

Monsieur le Président

Monsieur le Président,

Vous ne me connaissez pas mais moi, je vous connais très bien. J’étais là lorsque vous fîtes vos débuts en politique – il y a 38 ans déjà ! – et j’ai suivi pas à pas votre longue carrière sous les ors de la République. J’ai été témoin de votre ascension au sein du parti qui a fait de vous son candidat. J’ai écouté vos discours publics comme vos conversations privées. J’ai observé chacun de vos actes, patiemment, sans rien dire. Mais maintenant que votre élection et la date de notre première rencontre approche, je crois utile de vous écrire quelques mots.

On a décrit cette campagne présidentielle comme l’affrontement de Hobbes et de Rousseau. Vous et moi savons pertinemment qu’il n’en est rien ; vous et moi savons que nous assistons au duel de Machiavel contre Machiavel. Comme votre adversaire, votre carrière toute entière, vos prises de positions et chacun de vos actes n’ont été guidées que par un seul et unique impératif : accéder au pouvoir et vous y maintenir. Au-delà des postures et des faux-semblants, c’est l’exercice du pouvoir qui vous a toujours motivé et qui reste, encore aujourd’hui, votre seul véritable moteur. Pour y parvenir, vous vous êtes compromis mille fois, vous avez renié vos idées, trahi vos amis et êtes même allé jusqu’à accepter de faire de votre vie privée un mensonge – comme lors de cette séparation d’avec votre épouse d’alors, intervenue comme par hasard au lendemain des élections présidentielles de 2007.

J’étais là, lorsque sous prétexte d’améliorer la vie de vos concitoyens, vous avez ruiné les comptes publics de la collectivité dont vous aviez la charge. Vous et moi savons précisément pourquoi vous l’avez fait. Il n’y avait là ni urgence, ni « justice sociale », ni théorie économique mais seulement du clientélisme politique. D’une main, vous avez distribué des subsides publics pour mieux acheter le soutien de vos électeurs tandis que de l’autre, vous preniez soin de les taxer le plus discrètement possible tout en épargnant vos amis, vos bailleurs de fonds et – bien sûr – vous-même. Vous vous êtes toujours montré si généreux avec l’argent des autres ! Le résultat, vous le saviez comme moi, ne pouvait être qu’un endettement intenable et toutes les conséquences économiques et politiques que cela implique. Mais après tout, pensiez-vous en votre for intérieur, « après moi, le déluge. »
C’est lorsque les conséquences de votre incurie son devenue trop visibles et que l’état des finances est devenu un sujet d’inquiétude que vous m’avez ignorée une première fois. Jusque là, vous aviez toujours vécu dans le monde rassurant et confortable qui vous avait été décrit lors de votre bref passage à Sciences Po. Un monde déterminé et bien rangé où le droit positif, la parole politique et l’appareil des partis se suffisent à eux-mêmes. Un monde où un homme tel que vous, qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise autrement qu’accompagné d’une nuée de journaliste, peut se permettre de donner des leçons de bonne gestion et se faire passer pour un investisseur visionnaire. Mais cette fois-ci, je me suis manifesté.

Vous avez accusé les banquiers, les traders, les paradis fiscaux, les marchés financiers – qui d’autre encore ? – des conséquences de votre gestion calamiteuse. Mais vous le savez très bien, tous n’étaient que des boucs émissaires qui, comme tout bon bouc émissaire, présentaient le triple avantage de n’avoir aucun poids électoral, de ne pas avoir de visage et de ne pas susciter la sympathie de ceux à qui on les jette en pâture. Vous m’avez appelé « mondialisation ultralibérale » et « capitalisme financier » ; vous m’avez accusé d’attaquer la France, de vouloir nuire à son peuple, de vouloir détruire ce fameux modèle social que vous défendez avec acharnement alors que vous le savez condamné. Vous avez poussé le vice jusqu’à prétendre me « moraliser » alors même que la corruption de vos amis politiques s’étalait sur la place publique. À mal me nommer, en ne sachant pas me reconnaître, vous m’avez ignorée.

Vous avez préféré continuer à mentir et à faire semblant. Comme votre adversaire, vous avez donné dans la surenchère démagogique et avez tenté de séduire les électeurs les plus radicaux de votre famille politique ; ceux qui ont cédé aux sirènes des idéologies totalitaires, ceux qui cherchent un maître, ceux qui ont déjà oublié la leçon sanglante que notre humanité s’est infligée à elle-même au XXème siècle. Taxation des transactions financières, créations de banques publiques, augmentation ex nihilo des bas salaires, encadrement des loyers, réglementations et subsides publics comme s’il en pleuvait et voilà maintenant que, sans le dire, vous nous promettez du protectionnisme… Peu importe que chacune de vos propositions, sous une forme ou une autre, ait déjà été tentée mille fois et ait été mille fois un échec ; votre objectif, nous l’avons déjà dit plus haut, c’est le pouvoir : après le 6 mai, croyez-vous, vous trouverez bien un moyen de vous en sortir.

Vous avez cru, comme votre concurrent, que votre salut résidait dans la récupération des votes extrêmes. Là encore, vous avez eu recours à vos boucs émissaires habituels ; l’un accusant les étrangers de nous « submerger » et de menacer notre modèle social – oubliant, par la même occasion, d’où vient sa propre famille – et l’autre déclarant sa haine des « riches » et son intention de mieux les tondre – commettant ainsi la même faute que son adversaire. Et voilà que les extrêmes que vous avez si bien flattés renaissent de leurs cendres. Voilà qu’à force de mensonge et de lâcheté vous avez réveillé les plus bas instincts de ceux qui ne demandent qu’à vous croire. Voilà que votre stratégie se retourne contre vous. Vous n’avez désormais plus le choix : vous dédire ou tenir vos promesses jusqu’à la catastrophe.

Encore une fois, vous m’avez ignorée. Vous avez balayé mes avertissements d’un revers de la main et avez préféré écouter vos stratèges, vos conseillers et vos communicants. Mais je suis de ceux, Monsieur le Président, que l’on n’ignore pas sans avoir un jour à en subir les conséquences. Vous crierez au complot, à l’ennemi intérieur et au danger extérieur mais vous savez que tout cela n’est que le nuage de fumée derrière lequel vous essayez de vous cacher. Je n’ai rien à faire, pas un geste, pas une parole : il me suffit d’exister. Il est inutile de me chercher : je suis déjà là, partout autour de vous et depuis toujours. Il est vain d’essayer de me faire disparaitre, je suis ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparait pas.

Monsieur le Président, mon nom est Réalité. Vous allez bientôt être élu et nous allons enfin nous rencontrer. Je dois vous prévenir : je crois que vous n’allez pas apprécier.

Sarkozy et le « vrai » travail ? Vrai ou faux ?

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Mercredi soir, Nicolas Sarkozy a donc nié avoir prononcé l’expression « vrai travail ». Cette dernière avait semé le trouble y compris dans son premier cercle. Un rétropédalage de choc a donc été effectué en direct live sur TF1 au plus grand étonnement de ses interlocuteurs François Bachy et Laurence Ferrari, qui auraient pourtant juré d’avoir entendu le candidat évoquer ce concept. Effectivement, lundi, Nicolas Sarkozy avait bien inauguré la formule, devant son siège de campagne :

Jusque là, on pourrait plaider un mot qui lui échappe et auquel il ne fait pas lui-même attention, ce qui pourrait se comprendre dans le stress d’une campagne électorale. Sauf que le même jour à Saint-Cyr-sur-Loire, il a prononcé un long discours. Le lecteur peut se rendre directement à la 57e minute et pourra écouter Nicolas Sarkozy expliquer en détail, pour ne pas dire théoriser le concept de vrai travail.

Nos confrères des chaînes d’info, malheureusement, ont davantage utilisé la première vidéo que la seconde, afin de pointer l’incohérence du président-sortant. Dommage… Eux qui ont l’air si heureux à chaque fois qu’ils peuvent coincer le président sortant, ils y seraient arrivés bien plus efficacement si au lieu de rediffuser les images pas si parlantes déjà vues partout, ils avaient « vraiment » travaillé…

L’énigme de l’euro fort dans une Europe faible

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Pour tenter de comprendre quelque chose à la force de l’euro sur le marché des changes, il nous faut abandonner ce qui nous reste de cartésianisme.

Cette anomalie saute aux yeux quand on rapproche deux chiffres : lors de son lancement, le 1er janvier 1999, la monnaie unique cotait 1,18 dollar dans un contexte économique des plus favorables qui voyait toutes les économies concernées enregistrer une croissance supérieure à 3 % assortie de la création de plus d’un million et demi d’emplois par an sur l’ensemble de la zone ; aujourd’hui, après deux années de crises violentes des dettes publiques, dans une conjoncture de marasme général qui entraîne une contraction incessante du nombre global des emplois, l’euro continue de caracoler au-dessus de 1,30 dollar.

La comparaison avec la situation britannique fournit une première piste. Le Royaume-Uni, qui reste frappé par la récession (moins 4 % en 2011 par rapport à 2008) et la destruction d’emplois (un gros million depuis le début de la crise), a vu sa monnaie se déprécier de plus de 20 % vis-à-vis de la moyenne de ses partenaires commerciaux. Tout se passe donc comme si le marché des changes entérinait le déclin anglais par une dépréciation monétaire mais se refusait à sanctionner la crise européenne par une dévaluation. Vérité au-delà de la Manche, erreur en deçà ?[access capability= »lire_inedits »]

Autant dire en effet que ce ne sont pas les perspectives favorables, pour les économies de la zone ou les budgets des États membres, qui expliquent la force de l’euro. En ce printemps 2012, nous savons que les trompettes de la reprise ont résonné trop tôt. Après le rebond de l’activité de 2009 et 2010, soit les économies ont rechuté, et pas seulement en Grèce, mais aussi en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et au Portugal, soit elles connaissent une croissance insignifiante, comme en France, ou faible, comme en Allemagne – seul pays qui ne détruise pas d’emplois. Et la réduction des déficits publics engagée en conjuguant réductions de dépenses et nouvelles taxations ne laisse pas augurer un retour à l’équilibre. Le marasme économique mine les efforts des gouvernements et rend inutiles les sacrifices des populations.

L’énigme s’obscurcit encore quand on projette son regard vers les États-Unis. La reprise économique, décevante dans un premier temps, s’y est affirmée au point qu’ils recréent des emplois, environ 200 000 par mois. De surcroît, l’économie américaine jouit d’une confiance, méritée ou non, peu importe, qui confère au Trésor la faculté d’émettre ses emprunts aux taux les plus bas de l’après-guerre, malgré un déficit des comptes publics qui surpasse la moyenne des déficits européens. Pourtant, le crédit accordé à l’emprunteur public américain ne s’accompagne pas, ainsi qu’on pourrait l’imaginer, d’un renforcement du dollar sur le marché des changes. Les États-Unis bénéficient d’une monnaie relativement faible comparativement à celle de trois de leurs partenaires majeurs : le Japon, la zone euro et le Canada.

Deux séries d’explications restent à la disposition du malheureux qui s’obstinerait à percer l’énigme de l’euro fort dans une Europe faible.

La première réside dans les politiques menées par les gouvernements, autrement dit à la volonté et à l’action forcenées des autorités publiques de la zone pour prolonger l’agonie de la monnaie unique. Les deux années écoulées depuis le surgissement de la crise grecque ont vu se multiplier, au rythme des sommets européens, les décisions tendant à empêcher une contagion mortelle de la défiance à partir des pays de la périphérie. Si on cumule les remises de dettes des banques, les prêts et garanties accordés par les autres gouvernements, la Commission européenne, la BCE et le FMI, les sommes dépensées pour éviter la faillite de la Grèce se montent à 350 milliards d’euros. Remarquant « qu’une telle solidarité financière est sans précédent dans l’histoire financière mondiale », Jean-Pierre Robin, chroniqueur du Figaro, porte un jugement qui laisse perplexe : « Le sauvetage de la Grèce est exorbitant, mais il en va de la survie de l’euro. » Raisonnement hautement performatif qu’il souligne du propos suivant : « La facture financière des Européens pourrait être aussi lourde que la guerre d’Irak pour les Américains. Le jeu en vaut la chandelle ». Le lecteur appréciera.

À cet effort inouï consenti pour maintenir dans l’euro un pays de 11 millions d’habitants, s’ajoutent deux innovations majeures qui font encore valser les chiffres devant les observateurs médusés.

Premièrement, un mécanisme de solidarité financière doté de quelque 500 milliards d’euros a été mis en place pour parer à de nouvelles difficultés de financement des États. Ce mécanisme prend en anglais le nom de « firewall » que chacun peut traduire. Mais qu’on ne croie pas que ce sont des réserves, par exemple les réserves de changes colossales de l’Allemagne, qui ont été déclarées disponibles pour éteindre les incendies à venir. Il repose sur une capacité d’emprunt présumée. Conception révélatrice de l’option choisie depuis mai 2010 pour traiter la crise des dettes publiques européennes : une fuite en avant ajoutant de la dette à la dette. Le dernier plan de sauvetage de la Grèce a pourtant démontré, conformément à tout ce qu’enseigne l’histoire financière, qu’il n’existe pas de remède à une dette excessive sans réduction préalable de la dette.

Deuxièmement, la BCE a, en deux adjudications historiques, fin décembre 2011 et fin février 2012, injecté plus de 1000 milliards d’euros de liquidités, sur une période de trois ans, au bénéfice de quelque 800 banques de la zone. Qu’il s’agisse des montants prêtés, de la durée de remboursement, du nombre des adjudicataires, ces opérations sont sans précédent. En privé, les destinataires de ces fonds en reconnaissent la signification ultime : la BCE et les banquiers se sont rendus complices d’une action de « cavalerie » qui permet de faire apparaître dans les comptes des banques des valeurs artificielles, leur permettant de faire face à leurs échéances des trois prochaines années. Le système bancaire de la zone euro a ainsi « acheté du temps ».

Le plus grave est que ces actions conjuguées, aussi aventureuses soient-elles, empêchent la chute de l’euro sur le marché des changes. Ceci est fort bien illustré par le fait que chaque décision engageant l’Europe sur la voie d’une solidarité financière forcée ou d’une création monétaire nouvelle est immédiatement suivie d’une hausse de sa monnaie. Mais, et c’est la deuxième explication, pour résoudre l’énigme, il faut faire intervenir un postulat discret qui n’est jamais formulé explicitement. En effet, l’action désespérée des autorités publiques européennes serait largement dénuée d’effet si l’euro ne reposait pas en dernier ressort sur la capacité économique de l’Allemagne. Grâce au test imposé par la crise, l’industrie germanique a montré toute sa force durant ces quatre dernières années. Le gage ultime de la monnaie se dissimule dans les centres de recherche et les usines qui maintiennent l’Allemagne à flot pendant que beaucoup de ses voisins s’enfoncent peu à peu.

Il faut encore attendre quelque temps pour connaître le verdict de l’Histoire sur le destin final d’une monnaie qui, après avoir tant promis, a exigé des sacrifices et provoqué le désenchantement afférent. Quand sera-t-il rendu ? Nous l’ignorons bien sûr. Il suffit de garder à l’esprit que deux facteurs seront décisifs dans la chute définitive de l’euro ou son improbable survie. Le premier tient à la récession qui mine les budgets et gonfle les stocks de chômeurs : la récession s’est installée, elle devrait s’accentuer encore, faisant apparaître les gouvernements qui répondent par l’austérité comme les lévriers qui poursuivent sans le rejoindre jamais le lapin mécanique. Le deuxième dépend de la force exportatrice de l’industrie allemande. Se maintiendra-t-elle alors que les pays émergents, après une période historique de croissance, connaissent un ralentissement qui pourrait se traduire par une réduction de leurs investissements ? Que mes bienveillants lecteurs m’autorisent un conseil : suivez les chiffres, fastidieux mais significatifs, des déficits et des dettes en Europe, et intéressez-vous aux carnets de commande de l’industrie allemande. Si les premiers se maintiennent ou s’accroissent, d’une part, ou si les seconds baissent, d’autre part, il n’y aura plus d’espoir pour l’euro.[/access]

Marine Le Pen fait tanguer l’UMP

Je souscris bien trop aux sages propos du professeur Rouvillois pour oser les amender de quelque manière que ce soit. Mais puisque Goethe nous rappelle que tout ce qui est sage a déjà été pensé et qu’il faut seulement essayer de le penser encore une fois, je m’y essaie avec la colère de voir la droite s’engluer dans sa propre bêtise.

Ils sont nombreux, au lendemain du premier tour, ceux qui ont fusillé avant l’heure l’éminence grise de Nicolas Sarkozy : Patrick Buisson. Cet homme à la droite de la droite (entendue ici comme la droite patriote, populaire et souverainiste), ancien directeur de Minute, est aussi celui qui fit accéder à la magistrature suprême le Président actuel, l’enjoignant de rester à droite (contrairement à son prédécesseur) et de reprendre à son compte certaines idées du Front National. Ses fossoyeurs lui reprochent d’avoir choisi la même stratégie en 2012, au risque de décomplexer une fois pour toutes les électeurs; la preuve en est, 18% ont apporté leur suffrage à Marine Le Pen et ce chiffre annonce avec quasi-certitude la débâcle de l’UMP. La vérité, c’est qu’en menant une vraie politique de droite, il y aurait eu 18% d’électeurs à récupérer.

Ils sont nombreux, aussi, ceux qui ont d’ores et déjà pris leurs distances avec le Front National. Au lieu de tirer à gauche toute, Nathalie Kosciusko-Morizet a préfé écrire un livre contre le parti de Marine Le Pen tandis que le député Etienne Pinte jurait que le FN n’était pas très catholique. Chantal Jouanno a jugé lundi que, face à la montée du FN, la réponse n’était pas « dans la droitisation », annonçant qu’en cas de duel PS-FN aux législatives, elle voterait socialiste. Mardi matin, Claude Guéant lui a emboité le pas en affirmant qu’il ne voterait pas pour le FN en cas de second tour PS-FN. François Fillon, sur Canal +, a brillé par ses contradictions. Tout en qualifiant de stupides les propos de l’ancienne ministre des sports, il n’en a pas moins assuré qu’il ne donnerait pas sa voix au FN, si l’UMP n’était pas au second tour des législatives. Clou du spectacle, le Président Sarkozy a promis qu’il n’y aurait ni accord avec le Front National, ni ministre issu de cette formation politique. Après cela, qui ira dire que l’UMPS n’est qu’une grossière caricature ?

Ils sont nombreux aussi, au bureau et dans les cafés du commerce, à arborer une mine contrite, comme si le fascisme était aux portes de Paris. Certains se bouchent le nez et observent leurs voisins : une personne sur cinq a voté pour la blonde… Si tous ces gens étaient de gauche, on les comprendrait. Mais ces inquisiteurs situés à droite voudraient maintenant être de gauche. Car la gauche ne tolère pas l’intolérance. Et pour preuve, elle accepte avec un plaisir non dissimulé le ralliement de Jean-Luc Mélenchon à la candidature de François Hollande. Célébrer l’histoire du communisme ou de la Terreur, c’est tout de même bien plus tolérant que de refuser l’entrée du territoire à un étranger qui ne s’est pas conformé à la loi.

Et voilà maintenant que François Hollande, en une de Libération, en appelle aux électeurs du Front National, au nez et à la barbe de Nathalie, Chantal et consorts. Lui, il est free et il a tout compris. Il a épargné l’extrême gauche et accepte l’extrême droite quand la droite a célébré l’extrême-gauche et condamne l’extrême-droite… On croit rêver.

Alors, oui, l’échec de la droite est peut-être le meilleur moyen de lui faire prendre conscience qu’elle a fait le lit de la gauche ; que les 18% de gens qui ont accordé leur suffrage à Marine Le Pen ne sont pas d’affreux extrémistes, couteaux entre les dents à la recherche d’un arabe ou d’un noir à tabasser; que certains ministres auraient bien raison de basculer à gauche et qu’il faudrait qu’ils y restent pour de bon ; que dans la grande famille de droite, il y a peut-être une place pour la droite de la droite, surtout quand elle est aussi représentative et qu’il s’agit non seulement de battre la gauche mais aussi d’incarner la représentation nationale ! « Il y a plusieurs façons d’être con mais le con, choisit toujours la pire » disait Frédéric Dard.

Enfin à tous ceux qui hurleront au racisme et à l’antisémitisme – on les entend déjà – pour refuser toute alliance avec le Front National et qui se draperont dans la soie virginale gaulliste, qu’ils se souviennent que Marine Le Pen n’a jamais osé parler « du bruit et des odeurs » ou de ce « peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Serge Gainsbourg et la mystérieuse Mademoiselle Le Pen

Le 7 juin 1985 Serge Gainsbourg est l’invité-vedette de l’émission Le jeu de la vérité de l’irritant Patrick Sabatier, sur TF1. C’est un immense succès d’audience, et Gainsbourg – d’une sobriété éclatante – crève l’écran. Il est à deux doigts – de bourbon – d’être le gendre idéal. Le poète racontera plus tard, par hasard et pas rasé, cette croustillante péripétie à son biographe Gilles Verlant : « Je sors dans les boîtes. Arrive une jeune fille assez jolie qui se met à ma table et se colle à moi en m’accablant de compliments. Elle me raconte que son père a adoré l’émission, en particulier l’histoire du petit immigré que j’ai raconté à la première personne : ‘Je vais voir Mitterrand et je lui demande Combien vous me donnez pour que je me casse ? Il me répond 10 briques, je vais voir Raymond Barre, même question, il me propose 50 briques, puis je vais voir Le Pen, même question Combien vous m’donnez pour que je m’tire ? – Cinq minutes !’. La fille me dit ‘Mon père était plié en deux’. Je finis par lui demander : ‘Mais qui c’est votre père ?’ Eh bien c’était la fille de Le Pen… Je l’ai sortie toute la nuit, jusqu’aux aurores… » .

Difficile de savoir si cette savoureuse histoire est véridique, ou relève du sens éprouvé de la provocation de l’homme à la tête de chou. Délicat aussi de savoir si l’éruptif Serge songeait ici à Marie-Caroline Le Pen, qui avait alors 25 ans, à sa sœur cadette Yann, 21 ans en 1988, ou bien alors à Marine, qui n’avait alors que 17 printemps… Reste qu’au-delà de l’anecdote plaisante – celle de la fille du leader d’extrême droite provoc tombant sous le charme anar-chic du trublion subversif, bien que commercial, de la chanson française – se dégage une forme d’allégorie de la séduction insidieuse… Un vertige qui s’exprime en ces termes : devons-nous laisser, Mlle. Le Pen s’asseoir à notre table et se « coller à nous » ?

François Hollande, l’homme qui n’aime pas les passions

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A un journaliste qui l’interrogeait sur le peu de ferveur suscitée dans les foules par sa candidature, François Hollande a répondu « Je préfère être élu sans ferveur que battu avec !». Certains ont vu dans cette boutade une pique adressée à son ex-compagne qui avait, elle, mobilisé les affects des militants et sympathisants de gauche lors de son duel avec Nicolas Sarkozy en 2007, avec le résultat que l’on connaît. Cette interprétation est un peu réductrice, car la flèche visait également Nicolas Sarkozy, qui ne manque pas une occasion de faire de sa personne le réceptacle des sentiments, positifs ou négatifs, qui animent les électrices et les électeurs.

Lorsque l’on est pas le meilleur dans un registre, on se trouve face à une alternative : soit l’on s’efforce de se hisser au niveau de ses concurrents, soit l’on décide d’abandonner ce terrain pour jouer une partition qui vous convient mieux. C’est cette dernière solution que François Hollande a choisie, avec l’aide, sans doute, de communicants moins faisandés que Jacques Séguéla. Fade je suis, fade je resterai, car l’époque n’est plus à la flamboyance baroque de dirigeants se conduisant comme de vulgaires pipoles, brisant tous les tabous de la bienséance bourgeoise, comme Silvio Berlusconi ou, dans une moindre mesure, Nicolas Sarkozy. Mario Monti ou Mariano Rajoy ont le charisme d’une huître, ce qui ne les empêche pas de bénéficier, pour l’instant, du soutien de la majorité de leurs concitoyens. Voilà pour le message. Pour la tactique, François Hollande se sert des inévitables passions émergeant à l’occasion de la « mère de toutes les élections » comme un judoka du poids de son adversaire, qui peut être fatal à ce dernier s’il n’est pas utilisé à bon escient. En dramatisant les enjeux, Nicolas Sarkozy galvanise ses partisans, mais aussi ses adversaires, dont l’antisarkozysme viscéral défie toutes les lois de la raison. Durant la campagne du premier tour, Mélenchon, Joly[1. La candidate écologiste, véritable Rantanplan de la campagne du premier tour, en a même fait un peu trop dans ce registre, avec l’effet inverse de celui escompté.] et Marine Le Pen se sont livrés au Sarko-bashing sans retenue, dispensant ainsi le candidat socialiste de se vautrer dans la basse polémique.

Jean-François Copé accusait, au lendemain du premier tour, François Hollande de se comporter comme une anguille, un poisson qui, comme chacun sait, vous file entre les doigts dès qu’on cherche à le saisir. C’est une forme d’aveu : on a beau le chercher, le pousser à la faute, il est quasi impossible de transformer ce quinquagénaire sympathique pour les deux tiers des Français en épouvantail à bourgeois. Son implantation en Corrèze l’a instruit de l’expérience des deux grands hommes politiques du terroir : Henri Queuille, pour qui « il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » et Jacques Chirac, qui avait l’art de susciter la sympathie pour sa personne, sinon pour ses idées… Qui va se lever pour faire barrage à une anguille ? D’autant plus que le bonhomme a l’air franc du collier, ne promet pas la lune et le reste, et cultive une discrétion de bon aloi sur sa vie privée[2. La médiatisation familiale antérieure était le fait de Ségolène Royal. Il est à craindre que Valérie Trierweiler, qui n’a pas peur de la lumière, assure le rond de serviette du couple présidentiel dans les magazines people. Mais il n’est pas indifférent de choisir ce genre de compagne…].
Ce candidat « antipassionnel » pourra-t-il, en cas de victoire, exercer le pouvoir comme il fit campagne, sans bruit ni fureur, avec juste ce qu’il faut de fougue rhétorique pour éviter aux auditoires de s’ennuyer ?

Constatons d’abord qu’au seuil de la soixantaine, il est très rare que les traits de caractère fondamentaux d’un individu se modifient radicalement. Le « J’ai changé ! » de Sarkozy ne convainc personne, ni ses amis qui l’aiment comme il est, ni ses adversaires qui adorent le détester comme tel. Le pouvoir ne transfigure pas ceux qui sont amenés à l’exercer, sinon tous les présidents de la République finiraient par se ressembler, ce qui est loin d’être le cas. Les sobriquets dont on a affublé Hollande (Flanby, Culbuto) sont, certes, désobligeants et pour une part injuste, mais ils pointent des traits de caractère qui ont émergé de sa longue carrière politique. Son aversion pour les conflits a fait de lui l’homme de la synthèse qui surgit au bout de la longue nuit de la commission des résolutions du congrès du PS. Qui peut imaginer qu’il se comportera d’une manière totalement différente une fois installé à l’Elysée ? Il rassemblera autour de lui les ducs, comtes et barons du PS, primus inter pares d’une aristocratie des féodaux des pouvoirs locaux et régionaux. Il veillera, à l’inverse de Lionel Jospin, à ce que la possession des leviers du pouvoir central ne mette pas en danger la solidité des fiefs électoraux de ses plus fermes soutiens. Il sera l’arbitre de leurs différends et de leurs querelles de préséance, ce qui n’est pas une mince affaire. En bon disciple de Mitterrand, il enverra son premier ministre au feu de l’impopularité en lui faisant porter le poids des inévitables décisions douloureuses exigées par la situation économique. Il sera l’artisan des motions de synthèse bruxelloises qui remettront au surlendemain ce qu’il était urgent de faire l’avant-veille, s’attirant ainsi les bonnes grâces d’Angela Merkel qui va apprécier en lui l’homme prévisible, qui n’aime ni les « coups », ni les tables renversées.

Cela fera-t-il un bon président ? Rien n’est moins sûr, mais rien n’est exclu non plus, car l’Histoire est rusée. On n’est pas un bon, ou un grand homme d’Etat du fait de ses seules qualités personnelles. Il faut que celles-ci soient adaptées aux situations qui se présentent. Churchill, on s’en souvient, fut un calamiteux ministre des finances en temps de paix…
Denis Jeambar, l’ancien directeur de L’Express, qui vient de passer plusieurs mois dans la proximité de François Hollande pour les besoins d’un documentaire, le compare à un galet « lisse à l’extérieur, mais dur à l’intérieur ». Fort bien. Mais n’oublions pas que le destin des galets est d’être emportés par le courant.

Pourquoi je vote Sarkozy

Le 6 mai prochains, je glisserai dans l’urne un bulletin au nom de Nicolas Sarkozy. C’est ce que j’aurais fait il y a cinq ans si j’avais eu l’âge requis. Je n’ai jamais eu l’occasion de m’en expliquer ailleurs que dans des débats houleux avec mon entourage bobo, qui a toujours vu là au mieux une provocation, au pire la manifestation d’une sombre profondeur fasciste.

Je vote Sarkozy parce que la République des arts, des lettres et des médias le déteste, le conspue, l’insulte et, c’est un comble, le méprise. Un comble, car il me semble que le chef de l’État tient en général des propos plus intelligents, plus construits et plus sportifs que la plupart de ces alcooliques illettrés qui ne tiendraient pas un quart d’heure face à lui, si l’occasion leur était donnée de débattre (mais ils n’aiment pas tellement le débat, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude).

Je vote Sarkozy, c’est parce que je n’ai pas envie de voter comme Le Monde, comme les dealers, comme Gérard Miller, comme les fonctionnaires territoriaux ; parce que je préfère soutenir le candidat de Nadine Morano, qui a au moins un peu de courage, que celui de Yannick Noah.[access capability= »lire_inedits »]

Je vote Sarkozy parce qu’il a du punch. Je vote Sarkozy parce qu’il est positif, parce qu’il promet et promeut l’effort, parce qu’il angoisse tout le monde quand il entre dans une salle de réunion, parce qu’il gravit des côtes, parce qu’il sait négocier avec ses homologues en préservant l’intérêt de la France.

Tant pis si j’aggrave mon cas, car ce n’est pas tout. Je vote Sarkozy parce que le seul pays européen où le pouvoir d’achat des ménages ait augmenté depuis cinq ans, c’est la France (statistiques de l’Insee, de l’OCDE et du FMI) ; parce que le chômage a explosé au Portugal, en Espagne, en Italie, en Grèce, au Royaume-Uni et aux États-Unis dans des proportions sans commune mesure avec la hausse française ; parce que la « question prioritaire de constitutionnalité[1. La question prioritaire de constitutionnalité (QPC) est le droit reconnu à toute personne qui est partie à un procès ou une instance de soutenir qu’une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit. Si les conditions de recevabilité de la question sont réunies, il appartient au Conseil constitutionnel, saisi sur renvoi par le Conseil d’État et la Cour de cassation de se prononcer et, le cas échéant, d’abroger la disposition législative. La question prioritaire de constitutionnalité a été instaurée par la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008.] » est une avancée majeure pour notre droit ; parce que le statut d’auto-entrepreneur est une avancée majeure pour notre économie ; parce que l’autonomie des universités est une avancée majeure pour notre enseignement ; parce que les internats d’excellence sont une avancée majeure pour nos banlieues.

Je vote Sarkozy parce que son premier Garde des Sceaux s’appelait Rachida, et qu’une Rachida à la chancellerie, c’était un missile d’espoir pour toutes les Rachida de France. Parce que, contrairement à ce que prétendent Joseph Macé-Scaron et tous les autres, le débat sur l’identité nationale n’était nullement indigne et que, sans la mauvaise foi abyssale qu’on lui a opposée, il aurait permis de soulever une question fondamentale. Parce que demander à des citoyens de siéger dans les tribunaux correctionnels, c’est humaniser la répression, regarder la misère ou l’horreur en face, et faire progresser la justice. Parce que défiscaliser les heures supplémentaires, c’est réhabiliter la sueur et tordre le cou à la flemme. Parce que ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux, c’est avoir le courage de s’ouvrir sur le reste de la planète.

Je vote Sarkozy parce que le pouvoir de l’argent, qui est le pouvoir tout court, passe aux mains du Brésil, de l’Inde et de la Chine, qui n’auront que faire de nos vieilles lunes égalitaristes. Parce qu’il faudra opposer une réponse ferme à l’islamisme qui se répand, corrompant les âmes fragiles. Parce que les classes moyennes ne résisteront pas aux hausses d’impôts des socialistes. Parce que les entreprises, surtout les petites, qui n’ont pas de conseillers fiscaux mais créent des emplois, se noient déjà dans les taxes et les règles et que la gauche ne sait inventer que des taxes et des règles. Parce que les banlieues ont trop souffert du discours victimaire et que Sarkozy les invite à retrousser leurs manches quand Hollande les écrase de sa sociologie muchiello-wieviorkienne.

Je vote Sarkozy parce qu’il faut arrêter de faire croire aux étudiants qu’ils trouveront du travail avec un bac + 5 en anthropologie ; aux sexagénaires que l’heure de la retraite a sonné ; à toute la misère du monde que la France l’attend les poches pleines ; aux millionnaires qu’ils peuvent s’installer en Belgique ou en Suisse sans devenir apatrides ; aux descendants des peuples colonisés qu’ils sont à jamais esclaves de l’esclavage qui déshumanisa leurs pères ; aux collectivités locales qu’elles peuvent recruter autant d’agents que les groupes du CAC 40 ; aux fonctionnaires qu’on peut aller au bureau vingt heures par semaine ; aux fumeurs d’herbe qu’ils sont sur la bonne voie ; à Audrey Pulvar qu’elle est une résistante ; et aux socialistes qu’ils peuvent échapper à un travail sur eux-mêmes.

Je vote Sarkozy parce que les Français sont un grand peuple, héritier d’une histoire encore plus grande que lui, et qu’il faudra être à la hauteur de cette histoire ; à la hauteur de nos rois, de nos généraux, de nos empereurs, de nos peintres, de nos musiciens et de nos poètes ; à la hauteur des soldats tombés pour la France, de nos veuves, de nos orphelins, de nos pupilles.

Sarkozy a de la gueule. Il se tient mal, prend des libertés avec la syntaxe (« Si y’en a que ça démange de licencier… »), a épousé Marie-Antoinette et nommé Frédéric Lefebvre ministre, mais il a de la gueule. De plus, il porte des mocassins à glands, preuve s’il en faut encore une, de son goût pour la transgression.

Je préfère voter comme Fabrice Luchini que comme Pascale Clark. Je préfère voter pour un ancien avocat que pour un homme qui n’a jamais mis les pieds dans une SARL. Je préfère voter pour celui qui cite Péguy que pour celui qui ne cesse d’invoquer cette vieille canaille de Mitterrand, lequel était beaucoup plus à droite que Chirac. Je préfère voter pour celui qui veut moins de pauvres que pour celui qui fera tout pour qu’il y ait moins de riches. Je ne veux pas voir Harlem Désir au gouvernement, ni Olivier Poivre d’Arvor rue de Valois[2. Il se dit qu’Olivier Poivre d’Arvor, actuel directeur de France Culture, se verrait bien au ministère de la Culture, sis rue de Valois à Paris.]. Je ne veux pas que la dame des 35 heures récidive.

J’aimerais bien qu’on laisse les gens qui ont sué toute leur vie transmettre quelque chose à leurs enfants. J’aimerais bien que les familles de vieille noblesse désargentée conservent leurs anciennes bâtisses, même si c’est pour y avoir froid l’hiver et devoir y passer tous leurs étés. J’aimerais bien qu’on continue à fabriquer des voitures, des avions, des trains et des services en porcelaine. J’aimerais bien qu’on puisse encore rêver de devenir milliardaire, capitaine d’industrie, richissime patron de presse ou rock-star défoncée de chagrin. J’aimerais bien qu’on n’oublie pas que la France est la fille aînée de l’Église, qu’elle n’a pas commencé à la Révolution et que Versailles est autre chose qu’un musée où on peut impunément accrocher des homards en plastique.

Je vote Sarkozy parce que j’aime la France ; parce que je veux qu’elle garde son âme et reste cette patrie conquérante et fière qui met les pieds dans le plat, la « République une et indivisible, notre royaume de France » ; je veux la France forte, je vote Sarkozy et toutes les larmes de tous les inrockuptibles réunis n’y pourront rien changer.[/access]

« Peuple de droite » : l’UMP se mord la queue

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Jusqu’à ces derniers jours, je pensais que l’expression « peuple de gauche », attachée à « la France qu’on aime » de Martine Aubry, n’avait pas son pareil pour m’agacer. C’était sans compter sur l’UMP, cette machine à broyer les conservatismes au nom de l’adaptation à la modernité. De la place de la Concorde à la Mutualité, voilà que fleurissent non pas mille colombes avec Mireille Mathieu mais bien les exhortations à réveiller le « peuple de droite ». Ce dernier serait endormi depuis les manifs pour l’école libre de 1984 comme l’Empereur Frédéric II enfoui dans sa caverne.

« Peuple de droite » : le mot et l’idée sont lâchés ! Le concept fait florès chez les tenants de la « France forte » une et indivisible, qui traquent le communautarisme partout et se rêvent en avant-garde futuriste de la nation. Seulement, en découpant en tranches l’unanimisme cocardier qui lui tient lieu de socle électoral, l’UMP se mord la queue : défend-elle une classe, un camp ou la nation entière ? Je veux bien que le mythe ait une fonction d’idée galvanisante depuis Georges Sorel, mais la mythologie sied décidément mal à un courant politique en quête de « réalisme », de « pragmatisme » et d’unité nationale-libérale.

Réveillez-vous braves gens : un communautarisme monte, monte, monte. Il ne sort ni des minarets ni des synagogues ni d’églises occupés par je-ne-sais-quelle fraternité intégriste. Cette vague de fond est tantôt matérialiste, tantôt laïque, tantôt catholique quand ça l’arrange. Ses promoteurs l’appellent « peuple de droite » ou « majorité silencieuse » suivant leur humeur du moment.

Le 6 mai, nous saurons enfin si son champion Nicolas Sarkomonti aura triomphé du rouge François Hollandreou pour appliquer les sages recommandations budgétaires de Bruxelles. Quel suspense insoutenable !

Après le Sarkozy-Pétain du PC, voilà le Sarkozy-Breivik du PS

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Vous avez aimé la Une de l’Huma assimilant Nicolas Sarkozy à l’ex-maréchal Pétain ? Alors vous allez adorer ce tweet publié hier soir par Paul Meyer, élu socialiste de Strasbourg et ancien secrétaire national du MJS :  » Combien de Anders Breivik dans les voitures, les bus, les cars, les trains qui arrivent aux meeting de Sarkozy ? »

On s’en doute, ce trait d’humour délicat n’a pas fait l’unanimité, même chez les initiés qui passent leur vie sur Twitter, en pensant que le victoire à la présidentielle se jouera sur des banalités en 140 signes, a tel point que l’auteur a du retirer prestement son tweet du circuit.

Pour sa défense, le camarade Meyer a bien sûr expliqué qu’il faisait là référence à la fameuse petite phrase nantaise de Marine Le Pen : lors de son discours du 25 mars, juste après la mort du tueur de Toulouse et Montauban, elle avait déclaré : « Combien de Mohamed Merah dans les bateaux, les avions, qui chaque jour arrivent en France remplis d’immigrés? »

La formule lepeniste, si vous voulez mon avis , était consternante, ne serait-ce parce qu’elle conforte tous ceux qui veulent criminaliser toute régulation de l’immigration.

N’empêche, il s’est trouvé un responsable socialiste pour penser qu’on pouvait, à froid, un mois après Marine, faire encore pire qu’elle, sûr qu’on est d’appartenir au Parti du Bien.

J’attends avec impatience la Une indignée de Libé demain matin…

L’islam belge peine à exister

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Photo : L’Organisation de la jeunesse islamique de Belgique et la Commission européenne des affaires islamiques vous présentent les conférences du cheikh Mahmoud al-Masri à Bruxelles

L’épineuse question des relations entre l’Etat et la religion a été réglée en Belgique par un arrangement plus proche de celui de nos voisins allemands que du nôtre. Au lieu d’une rupture claire et nette reléguant les cultes dans la sphère privée, l’Etat les prend en charge au nom de l’intérêt général. Selon la loi sur « le temporel du culte » votée en 1870, l’Etat belge paie les salaires des clercs, assure l’entretien des lieux de culte – d’ailleurs exonérés d’impôts-, finance les écoles du réseau d’enseignement libre confessionnel ainsi que l’enseignement des différentes confessions officiellement reconnues. Ce régime concerne aujourd’hui le catholicisme, le protestantisme, l’anglicanisme, le judaïsme, le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme et même la laïcité, qui a le statut de mouvement philosophique.

Chaque religion reconnue dispose d’un organe représentatif, interlocuteur officiel de l’Etat, chargé de gérer l’argent public alloué au fonctionnement de la communauté. Depuis sa reconnaissance en 1974, l’islam – deuxième religion de Belgique par le nombre de ses croyants – bénéficie d’un financement public au même titre que les autres cultes, mais peine pourtant à se fondre dans le moule institutionnel de la loi de 1870.

A sa création il y a presque quarante ans, l’organe communautaire musulman officiel fut d’abord confié au Centre islamique et culturel de Belgique, la Grande Mosquée du Cinquantenaire, institution financée et dirigée par l’Arabie Saoudite. Cette décision politique peut sembler maladroite, sachant que les musulmans de Belgique, disséminés dans 295 mosquées, sont majoritairement d’origine marocaine et turque. Effectivement, ces derniers ont mal vécu la tutelle saoudienne sur leur organe représentatif, véhiculant par ailleurs une interprétation wahhabite plutôt radicale de l’islam. De surcroît, en confiant l’organisation institutionnelle des Musulmans à un pays tiers, la Belgique a fait entrer en son sein un véritable cheval de Troie. Avec l’émergence, depuis une vingtaine d’années, de l’islamisme politique sur la scène internationale, phénomène nourri essentiellement par le wahhabisme saoudien, l’Etat belge a pris conscience de son singulier manque de prévoyance. Pour résoudre le problème, le gouvernement belge a décidé en 1996 de créer une nouvelle institution, « l’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB), avec l’idée de confier des responsabilités aux Musulmans nés et éduqués en Belgique. Quelques décennies après l’arrivée de vagues migratoires massives, il était tout à fait raisonnable de construire une communauté musulmane enracinée en Belgique afin d’imposer un nouveau rapport de forces au sein des institutions religieuses. Il aurait ainsi été judicieux de briser la gangue des « pays d’origine » pour que les fils et petits-fils d’immigrés s’émancipent de leurs racines familiales. Ce n’est pourtant pas ce qui s’est passé.

Quoique rappelant le « Conseil français du culte musulman », l’EMB dispose de compétences plus larges que son homologue français. On imagine aisément l’étendue du pouvoir des responsables de la reconnaissance des mosquées, de la création et la gestion des parcelles islamiques dans les cimetières ainsi que des budgets – et surtout des postes – liés à la nomination des imams, à l’inspection des enseignants de religion islamique, à l’aumônerie dans les prisons et hôpitaux, sans parler de la mine d’or de la gestion de l’abattage rituel. Le contrôle de tels leviers ont été l’enjeu d’âpres luttes qui ont déchiré la nouvelle instance. A ces problèmes d’ordre temporel, s’ajoutent d’autres difficultés comme le débat sur le port du voile islamique dans les écoles. Paralysées par des luttes intestines, les institutions musulmanes n’ont pas été en mesure de relever ces défis et de plus en plus de croyants, notamment les plus jeunes, se sont tournés vers d’autres sources d’inspiration.

En Flandre par exemple, le manque de maîtrise du flamand par les imams a incité de plus en plus de jeunes coupés de la langue de leurs ancêtres à se tourner vers Internet et les programmes TV islamiques, lesquels constituent de réels vecteurs de radicalisation. Et pour compléter le tableau, les ingérences permanentes du Maroc et de la Turquie par le biais de leurs ambassades respectives n’ont fait qu’empêcher la stabilisation de l’Exécutif communautaire. La situation s’est tellement dégradée au sein de l’EMB qu’en 2005, Laurette Onkelinx, ministre socialiste de la Justice, a dû organiser de nouvelles élections communautaires. Celles-ci ont été remportées par Coskun Beyazgül, un fonctionnaire du ministère turc des affaires religieuses. Au lieu d’accepter le résultat du scrutin, les responsables sortants, d’origine marocaine, ont savamment organisé le boycott de l’institution. Désormais, la communauté musulmane belge se scindait en deux parties adverses : « Marocains » contre « Turcs »[1. Communautés qui représentent à elles deux près de 85 % des 400 000 Musulmans belges]. Pour ne rien arranger, le quotidien de l’Exécutif Coskun a été émaillé de scandales : perquisitions, inculpations pour mauvaise gestion, démissions en bloc qui ont délégitimé et discrédité l’institution. Confronté à une gestion aussi calamiteuse, le gouvernement belge a décidé en 2008 de réduire au strict minimum sa coopération avec le nouvel Exécutif jusqu’à ce qu’un nouveau président, également d’origine turque[2. Notons que le nouveau président Ugurlu Semsettin, est un opposant actif à la reconnaissance du génocide arménien, sans doute très lié à Ankara.], ne présente un projet cohérent permettant aux autorités de lui confier provisoirement la responsabilité des affaires courantes, en attendant l’élection d’un nouvel exécutif.
Dans ces conditions, rien de surprenant à ce qu’un rapport de la sûreté dénonce la prise de contrôle de l’Exécutif musulman par des
individus au service d’Etats étrangers et pointe l’émergence d’un certain radicalisme islamique.

Et si le seul remède à cet « islam des ambassades » était justement un islam « à la belge » ? Selon différentes sources, les équilibres traditionnels de la communauté musulmane belge se trouveraient bouleversés par le nombre de belges convertis à l’islam (entre 15 000 et 40 000, soit presque 10% des Musulmans du pays). Certains, au sein de l’Exécutif musulman, ont tenté de promouvoir un islam couleur local, libre de toute influence extérieure, incluant également une forte présence féminine. Dès 2010, la vice-présidente de l’Exécutif, Isabelle Soumaya-Praile, ainsi que Zehra Gunaydin et Mohamed Fatha-Allah créent ainsi un nouveau courant réformiste : l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » (ADMB). Ce nouveau courant n’a pas hésité à mettre le doigt sur des problèmes sensibles. Ainsi, dans un communiqué de presse diffusé le 15 janvier dernier, l’ADMB constate sans tourner autour du pot que « Les instances musulmanes belges sont définitivement sous le contrôle des Etats étrangers (…). L’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB) n’est désormais plus dirigé que par des individus qui feront primer les intérêts de leur Etat d’origine sur ceux des musulmans de Belgique ». Aux dires même de cette association islamique, il y aurait donc des états (musulmans) dans l’Etat (belge).

Expiré le 31 décembre 2011, le mandat de l’Exécutif musulman n’a pu être renouvelé, faute d’accord entre les courants musulmans représentés. Ainsi, pour ceux qui espéraient voir l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » jouer un rôle plus important, la déception a été grande, car l’assemblée générale, avec seulement 11 membres présents en séance sur 44, a inopinément éjecté les trois trublions rénovateurs ! Isabelle Soumaya-Praile et ses camarades peuvent donc s’égosiller à promouvoir « un islam de transparence, citoyen, démocratique et surtout débarrassé de toute ingérence étatique », cela n’empêche pas les institutions musulmanes belges de se retrouver dans l’impasse. Cette situation devient de plus en plus intenable face à la forte poussée démographique de la communauté musulmane belge, notamment à Bruxelles, et à la montée de revendications communautaires de plus en plus radicales.

Pour le moment, on constate un triste paradoxe : les dirigeants de l’Exécutif s’acharnent à prôner un islam de tradition alors que dans leurs pays d’origine, certains risquent leur vie pour défendre une lecture du Coran plus moderne. L’Exécutif « turco-marocain » a par exemple refusé la nomination d’une femme « imame », dans la ville de Verviers (sud de la Belgique) alors que les instances locales y étaient favorables. Au lieu de servir de laboratoire pour un islam européen adapté à la laïcité et aux cadres de la démocratie libérale, les institutions musulmanes belges sembles engagées sur une voie rétrograde fort populaire parmi des populations mal intégrées, peu instruites et en quête d’identité.

Au-delà des différences de situation, l’institutionnalisation des musulmans belges et français pose des difficultés semblables : on observe les mêmes tendances à la parcellisation, au service d’intérêts claniques, des pays d’origine et de certains courants religieux. Des difficultés similaires à celles qu’éprouvent certaines sociétés maghrébines et moyen-orientales pour construire une nation. Ici comme là-bas on attend toujours un printemps, un vrai.

Monsieur le Président

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Monsieur le Président,

Vous ne me connaissez pas mais moi, je vous connais très bien. J’étais là lorsque vous fîtes vos débuts en politique – il y a 38 ans déjà ! – et j’ai suivi pas à pas votre longue carrière sous les ors de la République. J’ai été témoin de votre ascension au sein du parti qui a fait de vous son candidat. J’ai écouté vos discours publics comme vos conversations privées. J’ai observé chacun de vos actes, patiemment, sans rien dire. Mais maintenant que votre élection et la date de notre première rencontre approche, je crois utile de vous écrire quelques mots.

On a décrit cette campagne présidentielle comme l’affrontement de Hobbes et de Rousseau. Vous et moi savons pertinemment qu’il n’en est rien ; vous et moi savons que nous assistons au duel de Machiavel contre Machiavel. Comme votre adversaire, votre carrière toute entière, vos prises de positions et chacun de vos actes n’ont été guidées que par un seul et unique impératif : accéder au pouvoir et vous y maintenir. Au-delà des postures et des faux-semblants, c’est l’exercice du pouvoir qui vous a toujours motivé et qui reste, encore aujourd’hui, votre seul véritable moteur. Pour y parvenir, vous vous êtes compromis mille fois, vous avez renié vos idées, trahi vos amis et êtes même allé jusqu’à accepter de faire de votre vie privée un mensonge – comme lors de cette séparation d’avec votre épouse d’alors, intervenue comme par hasard au lendemain des élections présidentielles de 2007.

J’étais là, lorsque sous prétexte d’améliorer la vie de vos concitoyens, vous avez ruiné les comptes publics de la collectivité dont vous aviez la charge. Vous et moi savons précisément pourquoi vous l’avez fait. Il n’y avait là ni urgence, ni « justice sociale », ni théorie économique mais seulement du clientélisme politique. D’une main, vous avez distribué des subsides publics pour mieux acheter le soutien de vos électeurs tandis que de l’autre, vous preniez soin de les taxer le plus discrètement possible tout en épargnant vos amis, vos bailleurs de fonds et – bien sûr – vous-même. Vous vous êtes toujours montré si généreux avec l’argent des autres ! Le résultat, vous le saviez comme moi, ne pouvait être qu’un endettement intenable et toutes les conséquences économiques et politiques que cela implique. Mais après tout, pensiez-vous en votre for intérieur, « après moi, le déluge. »
C’est lorsque les conséquences de votre incurie son devenue trop visibles et que l’état des finances est devenu un sujet d’inquiétude que vous m’avez ignorée une première fois. Jusque là, vous aviez toujours vécu dans le monde rassurant et confortable qui vous avait été décrit lors de votre bref passage à Sciences Po. Un monde déterminé et bien rangé où le droit positif, la parole politique et l’appareil des partis se suffisent à eux-mêmes. Un monde où un homme tel que vous, qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise autrement qu’accompagné d’une nuée de journaliste, peut se permettre de donner des leçons de bonne gestion et se faire passer pour un investisseur visionnaire. Mais cette fois-ci, je me suis manifesté.

Vous avez accusé les banquiers, les traders, les paradis fiscaux, les marchés financiers – qui d’autre encore ? – des conséquences de votre gestion calamiteuse. Mais vous le savez très bien, tous n’étaient que des boucs émissaires qui, comme tout bon bouc émissaire, présentaient le triple avantage de n’avoir aucun poids électoral, de ne pas avoir de visage et de ne pas susciter la sympathie de ceux à qui on les jette en pâture. Vous m’avez appelé « mondialisation ultralibérale » et « capitalisme financier » ; vous m’avez accusé d’attaquer la France, de vouloir nuire à son peuple, de vouloir détruire ce fameux modèle social que vous défendez avec acharnement alors que vous le savez condamné. Vous avez poussé le vice jusqu’à prétendre me « moraliser » alors même que la corruption de vos amis politiques s’étalait sur la place publique. À mal me nommer, en ne sachant pas me reconnaître, vous m’avez ignorée.

Vous avez préféré continuer à mentir et à faire semblant. Comme votre adversaire, vous avez donné dans la surenchère démagogique et avez tenté de séduire les électeurs les plus radicaux de votre famille politique ; ceux qui ont cédé aux sirènes des idéologies totalitaires, ceux qui cherchent un maître, ceux qui ont déjà oublié la leçon sanglante que notre humanité s’est infligée à elle-même au XXème siècle. Taxation des transactions financières, créations de banques publiques, augmentation ex nihilo des bas salaires, encadrement des loyers, réglementations et subsides publics comme s’il en pleuvait et voilà maintenant que, sans le dire, vous nous promettez du protectionnisme… Peu importe que chacune de vos propositions, sous une forme ou une autre, ait déjà été tentée mille fois et ait été mille fois un échec ; votre objectif, nous l’avons déjà dit plus haut, c’est le pouvoir : après le 6 mai, croyez-vous, vous trouverez bien un moyen de vous en sortir.

Vous avez cru, comme votre concurrent, que votre salut résidait dans la récupération des votes extrêmes. Là encore, vous avez eu recours à vos boucs émissaires habituels ; l’un accusant les étrangers de nous « submerger » et de menacer notre modèle social – oubliant, par la même occasion, d’où vient sa propre famille – et l’autre déclarant sa haine des « riches » et son intention de mieux les tondre – commettant ainsi la même faute que son adversaire. Et voilà que les extrêmes que vous avez si bien flattés renaissent de leurs cendres. Voilà qu’à force de mensonge et de lâcheté vous avez réveillé les plus bas instincts de ceux qui ne demandent qu’à vous croire. Voilà que votre stratégie se retourne contre vous. Vous n’avez désormais plus le choix : vous dédire ou tenir vos promesses jusqu’à la catastrophe.

Encore une fois, vous m’avez ignorée. Vous avez balayé mes avertissements d’un revers de la main et avez préféré écouter vos stratèges, vos conseillers et vos communicants. Mais je suis de ceux, Monsieur le Président, que l’on n’ignore pas sans avoir un jour à en subir les conséquences. Vous crierez au complot, à l’ennemi intérieur et au danger extérieur mais vous savez que tout cela n’est que le nuage de fumée derrière lequel vous essayez de vous cacher. Je n’ai rien à faire, pas un geste, pas une parole : il me suffit d’exister. Il est inutile de me chercher : je suis déjà là, partout autour de vous et depuis toujours. Il est vain d’essayer de me faire disparaitre, je suis ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparait pas.

Monsieur le Président, mon nom est Réalité. Vous allez bientôt être élu et nous allons enfin nous rencontrer. Je dois vous prévenir : je crois que vous n’allez pas apprécier.

Sarkozy et le « vrai » travail ? Vrai ou faux ?

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Mercredi soir, Nicolas Sarkozy a donc nié avoir prononcé l’expression « vrai travail ». Cette dernière avait semé le trouble y compris dans son premier cercle. Un rétropédalage de choc a donc été effectué en direct live sur TF1 au plus grand étonnement de ses interlocuteurs François Bachy et Laurence Ferrari, qui auraient pourtant juré d’avoir entendu le candidat évoquer ce concept. Effectivement, lundi, Nicolas Sarkozy avait bien inauguré la formule, devant son siège de campagne :

Jusque là, on pourrait plaider un mot qui lui échappe et auquel il ne fait pas lui-même attention, ce qui pourrait se comprendre dans le stress d’une campagne électorale. Sauf que le même jour à Saint-Cyr-sur-Loire, il a prononcé un long discours. Le lecteur peut se rendre directement à la 57e minute et pourra écouter Nicolas Sarkozy expliquer en détail, pour ne pas dire théoriser le concept de vrai travail.

Nos confrères des chaînes d’info, malheureusement, ont davantage utilisé la première vidéo que la seconde, afin de pointer l’incohérence du président-sortant. Dommage… Eux qui ont l’air si heureux à chaque fois qu’ils peuvent coincer le président sortant, ils y seraient arrivés bien plus efficacement si au lieu de rediffuser les images pas si parlantes déjà vues partout, ils avaient « vraiment » travaillé…

L’énigme de l’euro fort dans une Europe faible

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Pour tenter de comprendre quelque chose à la force de l’euro sur le marché des changes, il nous faut abandonner ce qui nous reste de cartésianisme.

Cette anomalie saute aux yeux quand on rapproche deux chiffres : lors de son lancement, le 1er janvier 1999, la monnaie unique cotait 1,18 dollar dans un contexte économique des plus favorables qui voyait toutes les économies concernées enregistrer une croissance supérieure à 3 % assortie de la création de plus d’un million et demi d’emplois par an sur l’ensemble de la zone ; aujourd’hui, après deux années de crises violentes des dettes publiques, dans une conjoncture de marasme général qui entraîne une contraction incessante du nombre global des emplois, l’euro continue de caracoler au-dessus de 1,30 dollar.

La comparaison avec la situation britannique fournit une première piste. Le Royaume-Uni, qui reste frappé par la récession (moins 4 % en 2011 par rapport à 2008) et la destruction d’emplois (un gros million depuis le début de la crise), a vu sa monnaie se déprécier de plus de 20 % vis-à-vis de la moyenne de ses partenaires commerciaux. Tout se passe donc comme si le marché des changes entérinait le déclin anglais par une dépréciation monétaire mais se refusait à sanctionner la crise européenne par une dévaluation. Vérité au-delà de la Manche, erreur en deçà ?[access capability= »lire_inedits »]

Autant dire en effet que ce ne sont pas les perspectives favorables, pour les économies de la zone ou les budgets des États membres, qui expliquent la force de l’euro. En ce printemps 2012, nous savons que les trompettes de la reprise ont résonné trop tôt. Après le rebond de l’activité de 2009 et 2010, soit les économies ont rechuté, et pas seulement en Grèce, mais aussi en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et au Portugal, soit elles connaissent une croissance insignifiante, comme en France, ou faible, comme en Allemagne – seul pays qui ne détruise pas d’emplois. Et la réduction des déficits publics engagée en conjuguant réductions de dépenses et nouvelles taxations ne laisse pas augurer un retour à l’équilibre. Le marasme économique mine les efforts des gouvernements et rend inutiles les sacrifices des populations.

L’énigme s’obscurcit encore quand on projette son regard vers les États-Unis. La reprise économique, décevante dans un premier temps, s’y est affirmée au point qu’ils recréent des emplois, environ 200 000 par mois. De surcroît, l’économie américaine jouit d’une confiance, méritée ou non, peu importe, qui confère au Trésor la faculté d’émettre ses emprunts aux taux les plus bas de l’après-guerre, malgré un déficit des comptes publics qui surpasse la moyenne des déficits européens. Pourtant, le crédit accordé à l’emprunteur public américain ne s’accompagne pas, ainsi qu’on pourrait l’imaginer, d’un renforcement du dollar sur le marché des changes. Les États-Unis bénéficient d’une monnaie relativement faible comparativement à celle de trois de leurs partenaires majeurs : le Japon, la zone euro et le Canada.

Deux séries d’explications restent à la disposition du malheureux qui s’obstinerait à percer l’énigme de l’euro fort dans une Europe faible.

La première réside dans les politiques menées par les gouvernements, autrement dit à la volonté et à l’action forcenées des autorités publiques de la zone pour prolonger l’agonie de la monnaie unique. Les deux années écoulées depuis le surgissement de la crise grecque ont vu se multiplier, au rythme des sommets européens, les décisions tendant à empêcher une contagion mortelle de la défiance à partir des pays de la périphérie. Si on cumule les remises de dettes des banques, les prêts et garanties accordés par les autres gouvernements, la Commission européenne, la BCE et le FMI, les sommes dépensées pour éviter la faillite de la Grèce se montent à 350 milliards d’euros. Remarquant « qu’une telle solidarité financière est sans précédent dans l’histoire financière mondiale », Jean-Pierre Robin, chroniqueur du Figaro, porte un jugement qui laisse perplexe : « Le sauvetage de la Grèce est exorbitant, mais il en va de la survie de l’euro. » Raisonnement hautement performatif qu’il souligne du propos suivant : « La facture financière des Européens pourrait être aussi lourde que la guerre d’Irak pour les Américains. Le jeu en vaut la chandelle ». Le lecteur appréciera.

À cet effort inouï consenti pour maintenir dans l’euro un pays de 11 millions d’habitants, s’ajoutent deux innovations majeures qui font encore valser les chiffres devant les observateurs médusés.

Premièrement, un mécanisme de solidarité financière doté de quelque 500 milliards d’euros a été mis en place pour parer à de nouvelles difficultés de financement des États. Ce mécanisme prend en anglais le nom de « firewall » que chacun peut traduire. Mais qu’on ne croie pas que ce sont des réserves, par exemple les réserves de changes colossales de l’Allemagne, qui ont été déclarées disponibles pour éteindre les incendies à venir. Il repose sur une capacité d’emprunt présumée. Conception révélatrice de l’option choisie depuis mai 2010 pour traiter la crise des dettes publiques européennes : une fuite en avant ajoutant de la dette à la dette. Le dernier plan de sauvetage de la Grèce a pourtant démontré, conformément à tout ce qu’enseigne l’histoire financière, qu’il n’existe pas de remède à une dette excessive sans réduction préalable de la dette.

Deuxièmement, la BCE a, en deux adjudications historiques, fin décembre 2011 et fin février 2012, injecté plus de 1000 milliards d’euros de liquidités, sur une période de trois ans, au bénéfice de quelque 800 banques de la zone. Qu’il s’agisse des montants prêtés, de la durée de remboursement, du nombre des adjudicataires, ces opérations sont sans précédent. En privé, les destinataires de ces fonds en reconnaissent la signification ultime : la BCE et les banquiers se sont rendus complices d’une action de « cavalerie » qui permet de faire apparaître dans les comptes des banques des valeurs artificielles, leur permettant de faire face à leurs échéances des trois prochaines années. Le système bancaire de la zone euro a ainsi « acheté du temps ».

Le plus grave est que ces actions conjuguées, aussi aventureuses soient-elles, empêchent la chute de l’euro sur le marché des changes. Ceci est fort bien illustré par le fait que chaque décision engageant l’Europe sur la voie d’une solidarité financière forcée ou d’une création monétaire nouvelle est immédiatement suivie d’une hausse de sa monnaie. Mais, et c’est la deuxième explication, pour résoudre l’énigme, il faut faire intervenir un postulat discret qui n’est jamais formulé explicitement. En effet, l’action désespérée des autorités publiques européennes serait largement dénuée d’effet si l’euro ne reposait pas en dernier ressort sur la capacité économique de l’Allemagne. Grâce au test imposé par la crise, l’industrie germanique a montré toute sa force durant ces quatre dernières années. Le gage ultime de la monnaie se dissimule dans les centres de recherche et les usines qui maintiennent l’Allemagne à flot pendant que beaucoup de ses voisins s’enfoncent peu à peu.

Il faut encore attendre quelque temps pour connaître le verdict de l’Histoire sur le destin final d’une monnaie qui, après avoir tant promis, a exigé des sacrifices et provoqué le désenchantement afférent. Quand sera-t-il rendu ? Nous l’ignorons bien sûr. Il suffit de garder à l’esprit que deux facteurs seront décisifs dans la chute définitive de l’euro ou son improbable survie. Le premier tient à la récession qui mine les budgets et gonfle les stocks de chômeurs : la récession s’est installée, elle devrait s’accentuer encore, faisant apparaître les gouvernements qui répondent par l’austérité comme les lévriers qui poursuivent sans le rejoindre jamais le lapin mécanique. Le deuxième dépend de la force exportatrice de l’industrie allemande. Se maintiendra-t-elle alors que les pays émergents, après une période historique de croissance, connaissent un ralentissement qui pourrait se traduire par une réduction de leurs investissements ? Que mes bienveillants lecteurs m’autorisent un conseil : suivez les chiffres, fastidieux mais significatifs, des déficits et des dettes en Europe, et intéressez-vous aux carnets de commande de l’industrie allemande. Si les premiers se maintiennent ou s’accroissent, d’une part, ou si les seconds baissent, d’autre part, il n’y aura plus d’espoir pour l’euro.[/access]

Marine Le Pen fait tanguer l’UMP

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Je souscris bien trop aux sages propos du professeur Rouvillois pour oser les amender de quelque manière que ce soit. Mais puisque Goethe nous rappelle que tout ce qui est sage a déjà été pensé et qu’il faut seulement essayer de le penser encore une fois, je m’y essaie avec la colère de voir la droite s’engluer dans sa propre bêtise.

Ils sont nombreux, au lendemain du premier tour, ceux qui ont fusillé avant l’heure l’éminence grise de Nicolas Sarkozy : Patrick Buisson. Cet homme à la droite de la droite (entendue ici comme la droite patriote, populaire et souverainiste), ancien directeur de Minute, est aussi celui qui fit accéder à la magistrature suprême le Président actuel, l’enjoignant de rester à droite (contrairement à son prédécesseur) et de reprendre à son compte certaines idées du Front National. Ses fossoyeurs lui reprochent d’avoir choisi la même stratégie en 2012, au risque de décomplexer une fois pour toutes les électeurs; la preuve en est, 18% ont apporté leur suffrage à Marine Le Pen et ce chiffre annonce avec quasi-certitude la débâcle de l’UMP. La vérité, c’est qu’en menant une vraie politique de droite, il y aurait eu 18% d’électeurs à récupérer.

Ils sont nombreux, aussi, ceux qui ont d’ores et déjà pris leurs distances avec le Front National. Au lieu de tirer à gauche toute, Nathalie Kosciusko-Morizet a préfé écrire un livre contre le parti de Marine Le Pen tandis que le député Etienne Pinte jurait que le FN n’était pas très catholique. Chantal Jouanno a jugé lundi que, face à la montée du FN, la réponse n’était pas « dans la droitisation », annonçant qu’en cas de duel PS-FN aux législatives, elle voterait socialiste. Mardi matin, Claude Guéant lui a emboité le pas en affirmant qu’il ne voterait pas pour le FN en cas de second tour PS-FN. François Fillon, sur Canal +, a brillé par ses contradictions. Tout en qualifiant de stupides les propos de l’ancienne ministre des sports, il n’en a pas moins assuré qu’il ne donnerait pas sa voix au FN, si l’UMP n’était pas au second tour des législatives. Clou du spectacle, le Président Sarkozy a promis qu’il n’y aurait ni accord avec le Front National, ni ministre issu de cette formation politique. Après cela, qui ira dire que l’UMPS n’est qu’une grossière caricature ?

Ils sont nombreux aussi, au bureau et dans les cafés du commerce, à arborer une mine contrite, comme si le fascisme était aux portes de Paris. Certains se bouchent le nez et observent leurs voisins : une personne sur cinq a voté pour la blonde… Si tous ces gens étaient de gauche, on les comprendrait. Mais ces inquisiteurs situés à droite voudraient maintenant être de gauche. Car la gauche ne tolère pas l’intolérance. Et pour preuve, elle accepte avec un plaisir non dissimulé le ralliement de Jean-Luc Mélenchon à la candidature de François Hollande. Célébrer l’histoire du communisme ou de la Terreur, c’est tout de même bien plus tolérant que de refuser l’entrée du territoire à un étranger qui ne s’est pas conformé à la loi.

Et voilà maintenant que François Hollande, en une de Libération, en appelle aux électeurs du Front National, au nez et à la barbe de Nathalie, Chantal et consorts. Lui, il est free et il a tout compris. Il a épargné l’extrême gauche et accepte l’extrême droite quand la droite a célébré l’extrême-gauche et condamne l’extrême-droite… On croit rêver.

Alors, oui, l’échec de la droite est peut-être le meilleur moyen de lui faire prendre conscience qu’elle a fait le lit de la gauche ; que les 18% de gens qui ont accordé leur suffrage à Marine Le Pen ne sont pas d’affreux extrémistes, couteaux entre les dents à la recherche d’un arabe ou d’un noir à tabasser; que certains ministres auraient bien raison de basculer à gauche et qu’il faudrait qu’ils y restent pour de bon ; que dans la grande famille de droite, il y a peut-être une place pour la droite de la droite, surtout quand elle est aussi représentative et qu’il s’agit non seulement de battre la gauche mais aussi d’incarner la représentation nationale ! « Il y a plusieurs façons d’être con mais le con, choisit toujours la pire » disait Frédéric Dard.

Enfin à tous ceux qui hurleront au racisme et à l’antisémitisme – on les entend déjà – pour refuser toute alliance avec le Front National et qui se draperont dans la soie virginale gaulliste, qu’ils se souviennent que Marine Le Pen n’a jamais osé parler « du bruit et des odeurs » ou de ce « peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Serge Gainsbourg et la mystérieuse Mademoiselle Le Pen

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Le 7 juin 1985 Serge Gainsbourg est l’invité-vedette de l’émission Le jeu de la vérité de l’irritant Patrick Sabatier, sur TF1. C’est un immense succès d’audience, et Gainsbourg – d’une sobriété éclatante – crève l’écran. Il est à deux doigts – de bourbon – d’être le gendre idéal. Le poète racontera plus tard, par hasard et pas rasé, cette croustillante péripétie à son biographe Gilles Verlant : « Je sors dans les boîtes. Arrive une jeune fille assez jolie qui se met à ma table et se colle à moi en m’accablant de compliments. Elle me raconte que son père a adoré l’émission, en particulier l’histoire du petit immigré que j’ai raconté à la première personne : ‘Je vais voir Mitterrand et je lui demande Combien vous me donnez pour que je me casse ? Il me répond 10 briques, je vais voir Raymond Barre, même question, il me propose 50 briques, puis je vais voir Le Pen, même question Combien vous m’donnez pour que je m’tire ? – Cinq minutes !’. La fille me dit ‘Mon père était plié en deux’. Je finis par lui demander : ‘Mais qui c’est votre père ?’ Eh bien c’était la fille de Le Pen… Je l’ai sortie toute la nuit, jusqu’aux aurores… » .

Difficile de savoir si cette savoureuse histoire est véridique, ou relève du sens éprouvé de la provocation de l’homme à la tête de chou. Délicat aussi de savoir si l’éruptif Serge songeait ici à Marie-Caroline Le Pen, qui avait alors 25 ans, à sa sœur cadette Yann, 21 ans en 1988, ou bien alors à Marine, qui n’avait alors que 17 printemps… Reste qu’au-delà de l’anecdote plaisante – celle de la fille du leader d’extrême droite provoc tombant sous le charme anar-chic du trublion subversif, bien que commercial, de la chanson française – se dégage une forme d’allégorie de la séduction insidieuse… Un vertige qui s’exprime en ces termes : devons-nous laisser, Mlle. Le Pen s’asseoir à notre table et se « coller à nous » ?

François Hollande, l’homme qui n’aime pas les passions

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A un journaliste qui l’interrogeait sur le peu de ferveur suscitée dans les foules par sa candidature, François Hollande a répondu « Je préfère être élu sans ferveur que battu avec !». Certains ont vu dans cette boutade une pique adressée à son ex-compagne qui avait, elle, mobilisé les affects des militants et sympathisants de gauche lors de son duel avec Nicolas Sarkozy en 2007, avec le résultat que l’on connaît. Cette interprétation est un peu réductrice, car la flèche visait également Nicolas Sarkozy, qui ne manque pas une occasion de faire de sa personne le réceptacle des sentiments, positifs ou négatifs, qui animent les électrices et les électeurs.

Lorsque l’on est pas le meilleur dans un registre, on se trouve face à une alternative : soit l’on s’efforce de se hisser au niveau de ses concurrents, soit l’on décide d’abandonner ce terrain pour jouer une partition qui vous convient mieux. C’est cette dernière solution que François Hollande a choisie, avec l’aide, sans doute, de communicants moins faisandés que Jacques Séguéla. Fade je suis, fade je resterai, car l’époque n’est plus à la flamboyance baroque de dirigeants se conduisant comme de vulgaires pipoles, brisant tous les tabous de la bienséance bourgeoise, comme Silvio Berlusconi ou, dans une moindre mesure, Nicolas Sarkozy. Mario Monti ou Mariano Rajoy ont le charisme d’une huître, ce qui ne les empêche pas de bénéficier, pour l’instant, du soutien de la majorité de leurs concitoyens. Voilà pour le message. Pour la tactique, François Hollande se sert des inévitables passions émergeant à l’occasion de la « mère de toutes les élections » comme un judoka du poids de son adversaire, qui peut être fatal à ce dernier s’il n’est pas utilisé à bon escient. En dramatisant les enjeux, Nicolas Sarkozy galvanise ses partisans, mais aussi ses adversaires, dont l’antisarkozysme viscéral défie toutes les lois de la raison. Durant la campagne du premier tour, Mélenchon, Joly[1. La candidate écologiste, véritable Rantanplan de la campagne du premier tour, en a même fait un peu trop dans ce registre, avec l’effet inverse de celui escompté.] et Marine Le Pen se sont livrés au Sarko-bashing sans retenue, dispensant ainsi le candidat socialiste de se vautrer dans la basse polémique.

Jean-François Copé accusait, au lendemain du premier tour, François Hollande de se comporter comme une anguille, un poisson qui, comme chacun sait, vous file entre les doigts dès qu’on cherche à le saisir. C’est une forme d’aveu : on a beau le chercher, le pousser à la faute, il est quasi impossible de transformer ce quinquagénaire sympathique pour les deux tiers des Français en épouvantail à bourgeois. Son implantation en Corrèze l’a instruit de l’expérience des deux grands hommes politiques du terroir : Henri Queuille, pour qui « il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » et Jacques Chirac, qui avait l’art de susciter la sympathie pour sa personne, sinon pour ses idées… Qui va se lever pour faire barrage à une anguille ? D’autant plus que le bonhomme a l’air franc du collier, ne promet pas la lune et le reste, et cultive une discrétion de bon aloi sur sa vie privée[2. La médiatisation familiale antérieure était le fait de Ségolène Royal. Il est à craindre que Valérie Trierweiler, qui n’a pas peur de la lumière, assure le rond de serviette du couple présidentiel dans les magazines people. Mais il n’est pas indifférent de choisir ce genre de compagne…].
Ce candidat « antipassionnel » pourra-t-il, en cas de victoire, exercer le pouvoir comme il fit campagne, sans bruit ni fureur, avec juste ce qu’il faut de fougue rhétorique pour éviter aux auditoires de s’ennuyer ?

Constatons d’abord qu’au seuil de la soixantaine, il est très rare que les traits de caractère fondamentaux d’un individu se modifient radicalement. Le « J’ai changé ! » de Sarkozy ne convainc personne, ni ses amis qui l’aiment comme il est, ni ses adversaires qui adorent le détester comme tel. Le pouvoir ne transfigure pas ceux qui sont amenés à l’exercer, sinon tous les présidents de la République finiraient par se ressembler, ce qui est loin d’être le cas. Les sobriquets dont on a affublé Hollande (Flanby, Culbuto) sont, certes, désobligeants et pour une part injuste, mais ils pointent des traits de caractère qui ont émergé de sa longue carrière politique. Son aversion pour les conflits a fait de lui l’homme de la synthèse qui surgit au bout de la longue nuit de la commission des résolutions du congrès du PS. Qui peut imaginer qu’il se comportera d’une manière totalement différente une fois installé à l’Elysée ? Il rassemblera autour de lui les ducs, comtes et barons du PS, primus inter pares d’une aristocratie des féodaux des pouvoirs locaux et régionaux. Il veillera, à l’inverse de Lionel Jospin, à ce que la possession des leviers du pouvoir central ne mette pas en danger la solidité des fiefs électoraux de ses plus fermes soutiens. Il sera l’arbitre de leurs différends et de leurs querelles de préséance, ce qui n’est pas une mince affaire. En bon disciple de Mitterrand, il enverra son premier ministre au feu de l’impopularité en lui faisant porter le poids des inévitables décisions douloureuses exigées par la situation économique. Il sera l’artisan des motions de synthèse bruxelloises qui remettront au surlendemain ce qu’il était urgent de faire l’avant-veille, s’attirant ainsi les bonnes grâces d’Angela Merkel qui va apprécier en lui l’homme prévisible, qui n’aime ni les « coups », ni les tables renversées.

Cela fera-t-il un bon président ? Rien n’est moins sûr, mais rien n’est exclu non plus, car l’Histoire est rusée. On n’est pas un bon, ou un grand homme d’Etat du fait de ses seules qualités personnelles. Il faut que celles-ci soient adaptées aux situations qui se présentent. Churchill, on s’en souvient, fut un calamiteux ministre des finances en temps de paix…
Denis Jeambar, l’ancien directeur de L’Express, qui vient de passer plusieurs mois dans la proximité de François Hollande pour les besoins d’un documentaire, le compare à un galet « lisse à l’extérieur, mais dur à l’intérieur ». Fort bien. Mais n’oublions pas que le destin des galets est d’être emportés par le courant.

Pourquoi je vote Sarkozy

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Le 6 mai prochains, je glisserai dans l’urne un bulletin au nom de Nicolas Sarkozy. C’est ce que j’aurais fait il y a cinq ans si j’avais eu l’âge requis. Je n’ai jamais eu l’occasion de m’en expliquer ailleurs que dans des débats houleux avec mon entourage bobo, qui a toujours vu là au mieux une provocation, au pire la manifestation d’une sombre profondeur fasciste.

Je vote Sarkozy parce que la République des arts, des lettres et des médias le déteste, le conspue, l’insulte et, c’est un comble, le méprise. Un comble, car il me semble que le chef de l’État tient en général des propos plus intelligents, plus construits et plus sportifs que la plupart de ces alcooliques illettrés qui ne tiendraient pas un quart d’heure face à lui, si l’occasion leur était donnée de débattre (mais ils n’aiment pas tellement le débat, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude).

Je vote Sarkozy, c’est parce que je n’ai pas envie de voter comme Le Monde, comme les dealers, comme Gérard Miller, comme les fonctionnaires territoriaux ; parce que je préfère soutenir le candidat de Nadine Morano, qui a au moins un peu de courage, que celui de Yannick Noah.[access capability= »lire_inedits »]

Je vote Sarkozy parce qu’il a du punch. Je vote Sarkozy parce qu’il est positif, parce qu’il promet et promeut l’effort, parce qu’il angoisse tout le monde quand il entre dans une salle de réunion, parce qu’il gravit des côtes, parce qu’il sait négocier avec ses homologues en préservant l’intérêt de la France.

Tant pis si j’aggrave mon cas, car ce n’est pas tout. Je vote Sarkozy parce que le seul pays européen où le pouvoir d’achat des ménages ait augmenté depuis cinq ans, c’est la France (statistiques de l’Insee, de l’OCDE et du FMI) ; parce que le chômage a explosé au Portugal, en Espagne, en Italie, en Grèce, au Royaume-Uni et aux États-Unis dans des proportions sans commune mesure avec la hausse française ; parce que la « question prioritaire de constitutionnalité[1. La question prioritaire de constitutionnalité (QPC) est le droit reconnu à toute personne qui est partie à un procès ou une instance de soutenir qu’une disposition législative porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit. Si les conditions de recevabilité de la question sont réunies, il appartient au Conseil constitutionnel, saisi sur renvoi par le Conseil d’État et la Cour de cassation de se prononcer et, le cas échéant, d’abroger la disposition législative. La question prioritaire de constitutionnalité a été instaurée par la réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008.] » est une avancée majeure pour notre droit ; parce que le statut d’auto-entrepreneur est une avancée majeure pour notre économie ; parce que l’autonomie des universités est une avancée majeure pour notre enseignement ; parce que les internats d’excellence sont une avancée majeure pour nos banlieues.

Je vote Sarkozy parce que son premier Garde des Sceaux s’appelait Rachida, et qu’une Rachida à la chancellerie, c’était un missile d’espoir pour toutes les Rachida de France. Parce que, contrairement à ce que prétendent Joseph Macé-Scaron et tous les autres, le débat sur l’identité nationale n’était nullement indigne et que, sans la mauvaise foi abyssale qu’on lui a opposée, il aurait permis de soulever une question fondamentale. Parce que demander à des citoyens de siéger dans les tribunaux correctionnels, c’est humaniser la répression, regarder la misère ou l’horreur en face, et faire progresser la justice. Parce que défiscaliser les heures supplémentaires, c’est réhabiliter la sueur et tordre le cou à la flemme. Parce que ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux, c’est avoir le courage de s’ouvrir sur le reste de la planète.

Je vote Sarkozy parce que le pouvoir de l’argent, qui est le pouvoir tout court, passe aux mains du Brésil, de l’Inde et de la Chine, qui n’auront que faire de nos vieilles lunes égalitaristes. Parce qu’il faudra opposer une réponse ferme à l’islamisme qui se répand, corrompant les âmes fragiles. Parce que les classes moyennes ne résisteront pas aux hausses d’impôts des socialistes. Parce que les entreprises, surtout les petites, qui n’ont pas de conseillers fiscaux mais créent des emplois, se noient déjà dans les taxes et les règles et que la gauche ne sait inventer que des taxes et des règles. Parce que les banlieues ont trop souffert du discours victimaire et que Sarkozy les invite à retrousser leurs manches quand Hollande les écrase de sa sociologie muchiello-wieviorkienne.

Je vote Sarkozy parce qu’il faut arrêter de faire croire aux étudiants qu’ils trouveront du travail avec un bac + 5 en anthropologie ; aux sexagénaires que l’heure de la retraite a sonné ; à toute la misère du monde que la France l’attend les poches pleines ; aux millionnaires qu’ils peuvent s’installer en Belgique ou en Suisse sans devenir apatrides ; aux descendants des peuples colonisés qu’ils sont à jamais esclaves de l’esclavage qui déshumanisa leurs pères ; aux collectivités locales qu’elles peuvent recruter autant d’agents que les groupes du CAC 40 ; aux fonctionnaires qu’on peut aller au bureau vingt heures par semaine ; aux fumeurs d’herbe qu’ils sont sur la bonne voie ; à Audrey Pulvar qu’elle est une résistante ; et aux socialistes qu’ils peuvent échapper à un travail sur eux-mêmes.

Je vote Sarkozy parce que les Français sont un grand peuple, héritier d’une histoire encore plus grande que lui, et qu’il faudra être à la hauteur de cette histoire ; à la hauteur de nos rois, de nos généraux, de nos empereurs, de nos peintres, de nos musiciens et de nos poètes ; à la hauteur des soldats tombés pour la France, de nos veuves, de nos orphelins, de nos pupilles.

Sarkozy a de la gueule. Il se tient mal, prend des libertés avec la syntaxe (« Si y’en a que ça démange de licencier… »), a épousé Marie-Antoinette et nommé Frédéric Lefebvre ministre, mais il a de la gueule. De plus, il porte des mocassins à glands, preuve s’il en faut encore une, de son goût pour la transgression.

Je préfère voter comme Fabrice Luchini que comme Pascale Clark. Je préfère voter pour un ancien avocat que pour un homme qui n’a jamais mis les pieds dans une SARL. Je préfère voter pour celui qui cite Péguy que pour celui qui ne cesse d’invoquer cette vieille canaille de Mitterrand, lequel était beaucoup plus à droite que Chirac. Je préfère voter pour celui qui veut moins de pauvres que pour celui qui fera tout pour qu’il y ait moins de riches. Je ne veux pas voir Harlem Désir au gouvernement, ni Olivier Poivre d’Arvor rue de Valois[2. Il se dit qu’Olivier Poivre d’Arvor, actuel directeur de France Culture, se verrait bien au ministère de la Culture, sis rue de Valois à Paris.]. Je ne veux pas que la dame des 35 heures récidive.

J’aimerais bien qu’on laisse les gens qui ont sué toute leur vie transmettre quelque chose à leurs enfants. J’aimerais bien que les familles de vieille noblesse désargentée conservent leurs anciennes bâtisses, même si c’est pour y avoir froid l’hiver et devoir y passer tous leurs étés. J’aimerais bien qu’on continue à fabriquer des voitures, des avions, des trains et des services en porcelaine. J’aimerais bien qu’on puisse encore rêver de devenir milliardaire, capitaine d’industrie, richissime patron de presse ou rock-star défoncée de chagrin. J’aimerais bien qu’on n’oublie pas que la France est la fille aînée de l’Église, qu’elle n’a pas commencé à la Révolution et que Versailles est autre chose qu’un musée où on peut impunément accrocher des homards en plastique.

Je vote Sarkozy parce que j’aime la France ; parce que je veux qu’elle garde son âme et reste cette patrie conquérante et fière qui met les pieds dans le plat, la « République une et indivisible, notre royaume de France » ; je veux la France forte, je vote Sarkozy et toutes les larmes de tous les inrockuptibles réunis n’y pourront rien changer.[/access]

« Peuple de droite » : l’UMP se mord la queue

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Jusqu’à ces derniers jours, je pensais que l’expression « peuple de gauche », attachée à « la France qu’on aime » de Martine Aubry, n’avait pas son pareil pour m’agacer. C’était sans compter sur l’UMP, cette machine à broyer les conservatismes au nom de l’adaptation à la modernité. De la place de la Concorde à la Mutualité, voilà que fleurissent non pas mille colombes avec Mireille Mathieu mais bien les exhortations à réveiller le « peuple de droite ». Ce dernier serait endormi depuis les manifs pour l’école libre de 1984 comme l’Empereur Frédéric II enfoui dans sa caverne.

« Peuple de droite » : le mot et l’idée sont lâchés ! Le concept fait florès chez les tenants de la « France forte » une et indivisible, qui traquent le communautarisme partout et se rêvent en avant-garde futuriste de la nation. Seulement, en découpant en tranches l’unanimisme cocardier qui lui tient lieu de socle électoral, l’UMP se mord la queue : défend-elle une classe, un camp ou la nation entière ? Je veux bien que le mythe ait une fonction d’idée galvanisante depuis Georges Sorel, mais la mythologie sied décidément mal à un courant politique en quête de « réalisme », de « pragmatisme » et d’unité nationale-libérale.

Réveillez-vous braves gens : un communautarisme monte, monte, monte. Il ne sort ni des minarets ni des synagogues ni d’églises occupés par je-ne-sais-quelle fraternité intégriste. Cette vague de fond est tantôt matérialiste, tantôt laïque, tantôt catholique quand ça l’arrange. Ses promoteurs l’appellent « peuple de droite » ou « majorité silencieuse » suivant leur humeur du moment.

Le 6 mai, nous saurons enfin si son champion Nicolas Sarkomonti aura triomphé du rouge François Hollandreou pour appliquer les sages recommandations budgétaires de Bruxelles. Quel suspense insoutenable !