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La Terreur ? Quelle horreur ! Réponse à Isabelle Marchandier

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En rapprochant « Onfray », « Mélenchon » et « Terreur » dans sa brève du 11 avril, Isabelle Marchandier ne pouvait manquer d’attiser ma curiosité historienne et de flatter mon goût pour la pique politique bien sentie dont seul Causeur a le secret. Hélas, je n’ai pas réussi à me réjouir avec elle de l’horreur de la Terreur éprouvée par Michel Onfray.

La Terreur étant un sujet clivant et, pour cette raison, un sujet politique, je serais bien mal avisé de reprocher à Isabelle Marchandier d’avoir joué son rôle de polémiste. Mais j’ai scrupules à ne pas jouer mon modeste rôle d’historien.
Certes, on peut apprécier que Michel Onfray se découvre une âme girondine. Au passage, sa métamorphose n’est pas si récente puisqu’on peut la lire dans son Eloge de Charlotte Corday, publié en 2009. On peut aussi louer qu’il se soit converti à la modération et à la démocratie représentative. Au passage, son Eloge de Charlotte Corday, laisse subsister certains doutes. Soit ! On peut enfin apprécier qu’il dénonce la différence de traitement médiatique réservé aux références culturelles des extrêmes.

Mais que devient la Terreur dans cette histoire ? Un sempiternel topique ! Robespierre et Saint-Just ? « Avec raison », des « massacreurs ». Carrier ? Rien de moins que le « Eichmann de la Révolution ». Ces quelques lignes ne purgerons pas le sujet, mais essayons. La Terreur est un épisode qui relève autant des faits que d’une construction historique liée à des luttes de partis : dès 1794, les Thermidoriens brossent le portrait en noir de Robespierre et de ses amis afin de s’exonérer d’avoir participé à la Terreur. La Convention, dans un contexte particulièrement compliqué, a cherché, autant que faire se pouvait, à canaliser les revendications radicales des sans-culottes et la violence, sans pour autant les maîtriser. La Terreur n’a été théorisée à aucun moment tel qu’on l’entend du terrorisme totalitaire. Ce n’est pas là nier l’existence des victimes ni nier la violence ou la minimiser. C’est simplement tenter de redonner un peu plus de complexité au passé – qui n’est jamais moins complexe que le présent.

A comparer Carrier à Eichmann, on ne comprendra bientôt plus, ni Carrier, ni Eichmann, non plus que la spécificité des événements auxquels ces acteurs renvoient. En creux, l’on devine que Robespierre – puisque, comme de bien entendu, il donnait tous les ordres – sera bientôt notre Hitler national. Que gagnerons-nous à relativiser ainsi sur le même plan des formes si différentes de violence et de pratiques politiques ? Une bonne joute politique peut-être, un peu moins d’intelligibilité sans doute.

Il n’y a pas de Coppola mineur

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A quoi reconnaît-on un génie, que ce soit en peinture, en littérature ou au cinéma ? Sans doute au fait qu’aucune de ses œuvres ne puisse être qualifiée de mineure. Il n’y a pas de petit Monet, de petit Balzac ou de petit Godard. On peut sans doute trouver de petits Chabrol, de petits Simenon ou de petits Balthus. C’est que l’on a affaire à de grands maîtres, pas à des génies.

C’est donc à l’aune d’un film comme Twixt, présenté comme un Coppola mineur, voire un Coppola de transition que l’on pourra interroger le statut de Coppola. Coppola, on le connaît d’abord et surtout comme l’auteur de quelques grands opéras baroques du cinéma hollywoodien dont le souffle impressionnant d’italo-américain dopé à l’outrance somptueuse et à l’hyperbole maniériste ne trouve d’équivalent que chez un Brian De Palma. Même le moins cinéphile des spectateurs a été transporté durablement par Apocalypse Now, Le Parrain ou Dracula, lequel a paradoxalement renouvelé le mythe en collant au roman de Bram Stoker car Coppola sait, comme tout grand créateur, que seule la tradition est révolutionnaire.

Il est parfois arrivé à Coppola de connaître de monumentaux échecs commerciaux. Dans ces cas-là, il accepte des films de commande qui se révèlent tout aussi poignants, subtils et élégants, jusque dans leur économie de moyen. Que l’on songe au délicieux Peggy Sue s’est mariée où Kathleen Turner, trentenaire désabusée des années 80 se retrouve, par on ne sait quel sortilège, projetée dans sa jeunesse au cœur des années 60, quand l’Amérique était encore innocente et que la vie semblait remplie de grandes espérances dansant au rythme du rock, du twist et du doo wop.
Twixt n’est pas un film de commande, c’est pourtant le film tourné par un homme à qui Hollywood ne donne plus les moyens d’antan. Et alors, quelle importance ? Puisqu’au bout du compte on retrouve sa poésie visuelle, la même que celle de Rusty James alliée à une réflexion sur la culpabilité et le deuil, le tout servi sous les allures d’un film gothique d’épouvante qui joue sur tous les codes du cinéma bis et même du « giallo », ces polars horrifiques qui furent une spécialité italienne des années 60 et 70.

L’histoire simple, belle et déchirante de Twixt nous est racontée dès les premiers plans par la voix merveilleusement éraillée de Tom Waits. On commence par une série de clichés transcendés par l’utilisation du numérique que Francis Ford Coppola sait parfaitement dompter.
Nous sommes dans une petite ville américaine perdue, avec son sheriff et son hôtel abandonné où eut lieu un affreux massacre. Un loser à bout de course y arrive un peu par hasard. Ce n’est pas un flic paumé ou un truand en cavale, mais un écrivain alcoolique qui ne vend plus, un spécialiste du récit d’épouvante, un Stephen King à la ramasse qui en est réduit à dédicacer ses livres dans des magasins de bricolage. Il est incarné par un Val Kilmer épaissi et dépressif qui promène sa lourdeur candide entre deux dimensions qui se mélangent dès le début, présent et passé, rêve et réalité, symbolisées par la seule curiosité touristique du lieu : un beffroi à sept faces avec sept horloges dont aucune, évidemment, n’indique la même heure.

Quand le sheriff, qui lui aussi se pique de littérature, lui propose une coopération flicardo-littéraire pour écrire un roman sur des meurtres d’enfants non élucidés, il accepte mollement, défoncé au bourbon et aux médocs. C’est alors à une enquête hypnagogique d’une incroyable beauté plastique que nous convie Coppola. Dans cet hinterland mental et onirique, l’écrivain aura pour guides Edgar Allan Poe lui-même (Ben Chaplin) et une jeune vampire en robe de dentelles blanches avec trop de rouge sur les joues et un appareil dentaire d’adolescente poussée en graine (Ellie Fanning).

Il ne s’agira pas pour l’écrivain, bien entendu, d’élucider autre chose que les raisons de l’immense chagrin qu’il porte en lui : la mort de sa fille décapitée par un filin alors qu’elle faisait du ski nautique, ce qui est arrivé au propre fils de Coppola, exactement dans les mêmes circonstances.
Non, décidément, il n’y a pas de Coppola mineur et Twixt en apporte une preuve à la fois éblouissante et sombre, comme le clair de lune argenté qui baigne ce film mouvant, à la poésie désespérée.

Nos amis les guérilleros

« Le jour où les mots n’auront plus de sens, nous aurons gagné. » : c’est par cette citation glaçante de Goebbels, ministre de la Propagande d’Hitler, que s’ouvre l’Antimanuel de guérilla politique. Co-auteur du livre avec Jean-Laurent Lastelle, Renaud Chenu batifole dans la rédaction de Causeur. Mais c’est en tant qu’animateur du mouvement Gauche avenir, aux côtés de Marie-Noëlle Lienemann, Paul Quilès et d’une flopée d’élus chevènementistes, Verts ou mélenchonistes, qu’il fourbit des « idées de gauche » destinées à torpiller les « mots de droite ». Le but affiché de nos amis guérilleros est en effet de réarmer intellectuellement une gauche qui peine à trouver une alternative à la « social-médiocratie », comme l’appelait cruellement le Ceres.[access capability= »lire_inedits »]

Réenchanter le lexique culturel de la gauche pour partir au combat idéologique, voilà un noble dessein. Soit. Mais nombre d’antilibéraux de droite se retrouveront dans leur programme : « Prendre le parti idéologique du peuple contre l’idée simpliste et autoritaire qu’il n’y aurait qu’une voie possible pour l’humanité : la gloutonnerie capitaliste. » On adhérera sans mal au constat de l’impéritie du politique, qui se fait le petit télégraphiste de la banque et des agences de notation partout en Europe, à tel point que l’élection confine au choix entre deux paquets de lessive : « Qu’ils soient de gauche ou de droite, les impétrants de tous bords partagent une responsabilité commune dans l’abandon progressif de la capacité des États à engager des politiques publiques qui ne soient pas qu’un simple accompagnement des bourrasques financières, bancaires et autres éclatements de bulles. »

Il est plus difficile, en revanche, d’adhérer au mythe d’un peuple pur, dont les élans émancipateurs seraient bridés par l’action subversive de l’oligarchie politico-financière. Comment ignorer que « le malaise est dans l’homme » (Pierre Le Vigan), de plus en plus dégradé anthropologiquement par son immersion consentie dans le grand bain de la modernité industrielle et progressiste ?

Ces socialistes républicains ont le grand mérite de rétablir des vérités occultées, par exemple sur l’imposture du « modèle exportateur allemand », fondé sur la captation des autres marchés européens ou sur l’usage politicien du mot « pragmatisme ». Le lecteur en quête d’alternative à la société lyophilisée attend avec impatience un second tome qui sera l’occasion de dresser le bilan de la gauche au pouvoir, pour peu que la rose de 1981 refleurisse cette année.

Avant que Chenu, Lastelle et leur escouade de jeunes intellectuels prennent le Palais d’Hiver du faubourg Saint-Honoré, on méditera l’une de leurs sentences les mieux aiguisées : « Qui a renoncé au conflit, au langage dur et aux risques qu’il pointe ne peut que se faire piétiner par les puissants. » Ce n’est pas ici qu’on prétendra le contraire ![/access]

Antimanuel de guérilla politique, Jean-Laurent Lastelle et Renaud Chenu (éditions JC Gawséwitch)

Feu sur l’ambulance !

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S’il serait parfaitement absurde d’en nier l’incomparable utilité, il faut bien avouer que les ambulances agacent. Vous êtes à une terrasse de café, absorbé dans la lecture d’une grande œuvre, évoluant dans un univers parallèle, et voilà que l’atroce stridence vous rappelle à la trivialité des ennuis de circulation. La décharge de stress qu’induit la sirène peut soudainement envenimer une controverse jusque là courtoise, et sa prévalence sonore vous ruiner une déclaration d’amour. Il y aurait bien moyen de remédier à ces inconvénients mais l’épaisseur et la vulgarité de notre époque est telle qu’il est à peu près certain que nos suggestions resteraient lettres mortes.

Pourtant, au vu de notre puissance technologique, il ne serait tout de même pas très complexe de substituer, à ce chromatisme exaspérant, de beaux cuivres solennels et grandioses, une complainte de Verdi ou un remix electro-hardcore de Carmina Burana. Et non moins réalisable de commuter la musique d’alarme en Requiem, si le patient venait à rendre l’âme durant son transport, les voitures voisines décélérant alors en signe d’hommage, les piétons se signant ou soulevant leurs couvre-chefs au passage, tandis que les pires porcs consuméristes seraient judicieusement amenés à une méditation sur la fragilité de l’existence.

En attendant, comme ces subtils aménagements ont peu de chance d’être réalisés, on peut comprendre qu’on soit parfois saisi par la pulsion de tirer sur une ambulance. Je m’autoriserai donc à évoquer Stéphane Hessel. L’odieux vieillard, en effet, n’en finit pas de radoter. À cet âge qu’on qualifiât autrefois de « vénérable », on serait censé, à mon avis, s’être un rien détaché des affaires du monde et se préoccuper surtout de préparer sa mort. Mais non, papi Hessel n’en finit pas de gesticuler dans la lumière pour venir postillonner ses navrantes sommations.

Après Indignez-vous ! (qui promouvait donc une attitude habituellement réservée aux vieilles dames), parce que son éditeur espère sans doute refaire le coup du best-seller réalisé sur vingt pages de lieux communs, Hessel titre à présent : Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme. Non, mais ! Je vis, si je veux !

On imagine déjà les prochains articles de ce catéchisme autoritaire post-moderne ; « Luttez ! », « Mélangez-vous ! », « Souriez ! », ou n’importe quel autre ânonnement simpliste destiné aux masses abruties de slogans. Il le rentabilise à mort, en tout cas, Hessel, son quart d’heure warholien, il l’étire dans tous les sens. C’est qu’on a eu droit à ses poèmes préférés, à ses entretiens et même, puisqu’il n’y a plus aucune limite au grotesque : Stéphane Hessel et le Dalaï Lama… Si, si… Le maître ès indignations avec le pape des bouddhistes, ces gens qui justement ne s’indignent jamais mais conservent au contraire un imperturbable sourire ironique devant un monde tenu pour essentiellement illusoire. Il arrive seulement, parfois, qu’ils protestent, les bouddhistes. Auquel cas ils s’immolent.

« Immolez-vous ! » aurait écrit un Stéphane Hessel bouddhiste, et c’eût été autrement plus cocasse. Mais la seule dimension bouddhiste que notre Hessel à nous possède, c’est cette invraisemblable propension à rejoindre la vacuité. Et il faut qu’il la rejoigne avec l’envahissant chahut d’un gyrophare.
Feu sur l’ambulance !

Au bonheur des bibliophiles

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Dans son prologue à la première édition d’Histoire de l’infamie, le prolixe et polymorphe Jorge Luis Borges écrivit que l’acte de lire est « plus résigné, plus courtois, plus intellectuel » que celui d’écrire.

Bibliophiles, collectionneurs et simples curieux pourront profiter de ce week-end qui s’annonce maussade pour déambuler sous les verrières splendides du Grand Palais où se tient le XVIe Salon international du livre ancien. Le Syndicat national de la librairie y expose au long de deux nefs de précieux témoignages du monde de l’imprimé, tandis que la troisième est consacrée à l’estampe et au dessin, par la grâce de la Chambre du même nom.
Avant de se pencher sur les lignes manuscrites, les alphabets gothiques et les prouesses des typographes au temps du plomb, on s’enivre des formats fabuleux d’in folio des XVIIe et XVIIIe siècle, de l’ouvrage soigné d’écrins de cuivre, de couvertures dont la façon et l’ornementation valent à la perle de papier qu’elles protègent des outrages du temps le quolibet d’« objet livre ».

On y découvrira entre autres, au stand Tenschert, plus de trente manuscrits médiévaux enluminés. Au stand de la galerie Saphir, le dessin d’Alfred de Musset représentant la princesse Belgiojoso, célèbre patriote italienne vivant à Paris et dont cette caricature valut à l’écrivain de se brouiller avec la belle. Venu de Boston, Ars Libri présente notamment la revue de presse rassemblée par Alfred Jarry en décembre 1896, lors de la première d’Ubu Roi. Le Petit Parisien notant : « De qui se moque-t-on au Théâtre de l’œuvre ? »

Exemplaires d’écrivains, envois (dont l’édition originale de La Tentation amoureuse d’André Gide à Oscar Wilde), correspondances, l’histoire de la littérature et celle du livre y sont données à voir, à lire, à tous. Quand bien même peu auront les moyens de s’offrir l’un de ces trésors[1. Conférences et visites guidées sont proposées au public. Deux expositions concomittantes animent également les lieux : l’une consacrée à la bibliothèque du Barreau, et l’autre à la Justice.].

Etudiants québécois en grève : Indignés mais pas seulement…

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Depuis février, la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec paralyse les universités de la province francophone du Canada. La raison principale de cette crise est la hausse des frais de scolarité. Le gouvernement québécois Charest a en effet instauré une augmentation de 75% s’étalant sur 5 années, les frais passant donc de 2 168 $CAN à 3 793 $CAN. Or, le mouvement étudiant s’inscrit dans un contexte local (opposition au gouvernement) et international (mouvement des Indignés) plus complexe qu’il n’y paraît. Pour mieux en cerner les enjeux, Rachel Binhas a interrogé Pascale Dufour, professeur agrégée au Département de science politique de l’Université de Montréal, par ailleurs spécialiste de l’action collective et de la représentation politique.

Pourquoi cette crise, longue et aiguë, arrive-t-elle maintenant ? S’agit-il de la fin de ce que certains qualifient de « contrat moral tacite » entre le gouvernement, l’administration et les étudiants qui prévalait jusqu’au siècle dernier ?

Je ne serais pas aussi catégorique sur la transformation du dialogue social. Mais il est certain que la communication entre le gouvernement et les associations étudiantes s’est très largement détériorée depuis l’arrivée au pouvoir du premier gouvernement libéral en 2003. Le premier grand conflit a eu lieu en 2005. Il s’était soldé par l’exclusion d’une des associations de la table des négociations. Aujourd’hui nous assistons au second gros conflit. Si l’on observe une rupture de communication, par le passé, il y avait déjà eu des périodes d’affrontements assez violents entre gouvernements et mouvements étudiants.

Ce conflit a donc un arrière-plan politique…

Oui. Il ne faut peut oublier que le mouvement étudiant a joué un rôle fondamental dans la construction du Québec moderne parce qu’il était très proche du mouvement souverainiste et donc du parti québécois. A cette époque, bien entendu la communication se faisait plus facilement !
Aujourd’hui, le gouvernement libéral en place n’a aucun intérêt électoral à négocier avec les étudiants : les jeunes ne votent pas en général et ceux qui se déplacent pour aller aux urnes ne votent majoritairement pas pour lui .

Et du côté des étudiants, comme le mouvement a-t-il évolué ces dernières années ?
Il faut préciser que le mouvement étudiant a subi de très larges transformations au Québec depuis le milieu des années 1990 avec la multiplication des fédérations étudiantes. Aujourd’hui, le mouvement est divisé, mais pas nécessairement affaibli. Il est néanmoins plus difficile de discuter en face de quatre interlocuteurs au lieu de deux. De plus, le rapport de force entre ces institutions s’est modifié. Par exemple la Classe[1. La Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante se définit comme une organisation temporaire de type syndical luttant contre la hausse des frais de scolarité et cherchant à coordonner une grève générale illimitée.] qui était très minoritaire il y a 10 ans, représente aujourd‘hui près de la moitié des étudiants. Les dynamiques ont donc changé.

Peut-on établir un lien entre le contexte international de crise, les vagues d’indignation successives et ce mouvement étudiant ?

C’est une question difficile. A un certain niveau de généralité, il y a bien un lien. Les militants étudiants eux-mêmes vont faire ce lien, on peut les entendre dire parfois « nous faisons partie des Indignés de ce monde » ou « nous sommes solidaires de nos collègues étudiants du Chili » puisqu’il y a eu des mouvements étudiants dans ce pays, en Inde également. Je pense effectivement qu’une connivence transnationale existe entre les mouvements étudiants.
Une construction de lien se fait aussi avec les Indignés de l’automne de Montréal. Avec le temps, les étudiants redéfinissent leur discours en tenant compte de ces luttes-là. Ils mettent en avant les points communs entre la commercialisation de l’éducation et la commercialisation du monde. Cette généréalisation leur permet d’expliquer que la commercialisation de l’éducation est la conséquence du « néolibéralisme » mondial. Ils soulignent alors l’opposition entre le droit individuel du consommateur et le droit collectif.
Ceci dit, si vous interrogez un manifestant dans la rue qui se positionne contre la hausse des frais de scolarité, il n’est pas certain qu’il fasse immédiatement le rapport avec les Indignés ! On note enfin l’envie de se sentir appartenir à un mouvement de révolte global, de sortir de sa lutte sectorielle.

Cette contestation étudiante serait donc l’expression d’un mouvement de gauche antilibéral ?

Pas pour tous ! Pour une partie il est de gauche, comme la Classe par exemple, très clairement positionnée à gauche de l’échiquier politique. Ses militants exigent la gratuité scolaire depuis le début des années 2000 .
Mais ils ne représentent pas l’ensemble des étudiants. Certains prônent le gel des frais de scolarité, d’autres demandent un moratoire sur la question des droits de scolarité… Des associations étudiantes qui ne sont pas particulièrement à gauche proposent aussi l’indexation des frais de scolarité sur le niveau de revenu. Notons en même temps que les étudiants favorables à cette hausse ont tenté de s’organiser collectivement mais sans succès. Pour le moment, aucune association étudiante ne les représente. Leur discours anticontestataire est donc porté à titre individuel.

Dans quelle mesure peut-on comparer le conflit québécois aux mouvements étudiants français ?

Une comparaison est toujours possible mais les enjeux sont différents. Les dernières grandes mobilisations étudiantes en France concernaient surtout la question de l’emploi. Au Québec, l’enjeu est celui de l’accessibilité aux études puisque toutes les études en Occident montrent qu’une hausse des frais de scolarité diminue mécaniquement cette accessibilité, même si des systèmes de prêts et de bourses sont mis en place.

Pauvres footballeurs !

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« Non les footballeurs ne sont pas trop payés » : c’est par cette proclamation, publiée dans Le Figaro du 22 mars, que Frédéric Thiriez a réagi à la proposition de François Hollande de créer une tranche d’impôt à 75 % pour les revenus annuels supérieurs à 1 million d’euros ; le président de la Ligue professionnelle de football se désolait aussi du fait que Nicolas Sarkozy se désintéressait de la cause des footballeurs, préférant se soucier du sort des entrepreneurs[1. Le président de la République avait jugé « choquants » les revenus des footballeurs professionnels, en janvier 2010 au cours de l’émission « Paroles de Français ».].

Thiriez a pris sa plume de Calimero : c’est trop inzuste de s’en prendre à ses pauvres footballeurs moins bien payés que les golfeurs et basketteurs américains ou que les pilotes automobiles allemands – justifier un culot monstre par un toupet d’acier, la ficelle est un peu grosse. Il rappelle donc que les footballeurs français affrontent en Coupe d’Europe des Anglais, Espagnols et Allemands encore mieux payés qu’eux­. Ce qui est parfaitement exact, mais Thiriez veut-il dire que plus on gagne d’argent mieux on joue ?[access capability= »lire_inedits »] Cela doit être ce qu’on appelle les « valeurs du sport ». Du reste, nos pauvres footballeurs injustement traités d’enfants gâtés jouent aussi contre d’encore plus à plaindre qu’eux. Des Chypriotes, par exemple. L’APOEL Nicosie, qui a éliminé l’Olympique lyonnais de la Ligue des champions, est doté d’un budget annuel de 10 millions d’euros, équivalent à celui d’une équipe de Ligue 2 française – et somme qui représente à peine le double du revenu annuel du seul Yoann Gourcuff, remplaçant à Lyon. Alors que Thiriez nous pardonne de ne pas sortir les mouchoirs quand, évoquant la « tragi-comédie de Knysna », il brandit le « deux poids-deux mesures ». Rappelons que, durant la Coupe du monde de football, des milliardaires en short refusèrent de s’entraîner devant les caméras du monde entier. Et pourtant, il ose : « Mais y a-t-il une éthique à géométrie variable entre le football, où la moindre faute suscite un tsunami médiatique, et les autres secteurs de la société où l’erreur est tolérée voire masquée ? » D’une part, il nous a échappé que les footballeurs étaient les seules victimes de tsunamis médiatiques. D’autre part, les protégés de Frédéric Thiriez tirent toute leur légitimité de leur hyper-médiatisation et il ne faudrait les montrer que quand ils marquent – ce qui a été fort rare en Afrique du Sud ?

Pour conclure en beauté, Thiriez traite ses contradicteurs de quasi-racistes. Si on en veut à l’argent des footeux, c’est par jalousie. On ne supporte pas que le sport de haut niveau, dernier refuge de l’ascenseur social, catapulte au sommet des jeunes des quartiers, souvent « blacks » et « beurs[2. Les guillemets sont de Thiriez et non de votre serviteur.] ». Les pauvres sont de très bons contribuables ne demandant pas le moindre régime dérogatoire – on l’a vu quand le milieu du football s’est bruyamment lamenté après l’annonce de la suppression du DIC (droit à l’image collective[3. Le droit à l’image collective (DIC) permettait aux clubs de reverser à certains joueurs une partie des retombées financières des ventes de maillots, droits télé, sponsoring, dans des conditions fiscales très avantageuses. Ce régime a été supprimé par l’Assemblée nationale en 2010.]) par Roselyne Bachelot, conformément aux préconisations de la Cour des comptes qui avait dénoncé l’inefficacité de cette coûteuse niche fiscale. Enfin, si on cessait de raconter aux enfants des quartiers populaires que le foot et le basket sont les seules voies de la réussite qui leur sont ouvertes, on ne s’en porterait pas plus mal.

Il y a vingt ans, nos footballeurs gagnaient moins et jouaient mieux. L’Union européenne n’avait pas encore dérégulé le sport professionnel en interdisant toute limitation du nombre de joueurs étrangers par club. La possibilité offerte aux joueurs d’aller jouer partout sans aucune restriction a généré une concurrence effrénée qui s’est traduite par l’explosion des salaires et des montants des transferts – mais aussi par les déficits croissants des clubs : 130 millions d’euros de déficit cumulé pour le football français, beaucoup plus en Espagne et en Angleterre où les clubs s’endettent pour verser des sommes pharaoniques à des joueurs. Jean-Luc Gréau, qui a expliqué dans ces colonnes que les banques et les groupes du BTP espagnols étaient intimement liés aux clubs de foot, annonçait une rapide explosion de la bulle footballistique.

Thiriez croit s’en tirer avec des âneries du genre : « Ce ne sont pas les footballeurs qui ne sont pas assez payés, ce sont les Français qui ne le sont pas assez. » Il ferait mieux d’anticiper la crise qui frappera inéluctablement le football professionnel à brève échéance. Au lieu de flatter l’instinct mercenaire des joueurs, il devrait leur tenir un langage de vérité et les préparer à des temps moins généreux en matière sonnante et trébuchante. Et plutôt qu’encourager les clubs à s’endetter, il devrait réclamer le retour à la régulation qui prévalait avant les funestes décisions européennes. L’amoureux du foot que je suis retrouvera peut-être des raisons d’admirer les joueurs quand il ne les soupçonnera plus de rêver à un autre club – et à un autre salaire ­– alors qu’ils viennent tout juste d’intégrer son équipe favorite.[/access]

La Quinzaine du Blanc

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La première à réagir – et à lancer le mouvement – aura été Ségolène Royal : dès l’après-midi du 22 avril, avant même les estimations de 20h, elle exhortait la gauche à “mieux écouter” les électeurs du Front National, ces braves beaufs électoralement un peu désorientés.

Une fois les résultats proclamés et le score de Marine Le Pen acté, tous s’y sont mis : Peillon, Fillon, Valls, Hollande, Dati et, naturellement, Sarkozy. Avec près de 18% des voix, le gisement lepéniste ne pouvait plus être ignoré par aucun des deux camps : les uns ont dit comprendre la “colère” de ces électeurs franchouillards, les autres leur “souffrance”, et tout en s’insultant ce faisant – petainiste ! laxiste ! – chacun espère les rallier à son candidat le 6 mai. Avec ou sans pince à linge sur le nez, il faudra bien les récupérer, ces bulletins “de souche” …

Quand on y pense, c’est assez amusant : en 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour avait suscité une indignation (presque) unanime – ce furent alors les grandes parades et autres “shame pride” de ce que Philippe Muray baptisa la Quinzaine anti-Le Pen. Autres temps, autres mœurs : en 2012, il semble bien que nous aurons droit a la Quinzaine du Blanc…

Six millions et demi d’ennemis ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché s’interrogent sur l’ancrage républicain du FN.

« Marine Le Pen est compatible avec la République ». Que cette phrase prononcée par Nicolas Sarkozy ait été affichée en « une » de Libération sans le moindre commentaire, comme si elle devait à elle seule provoquer effroi et dégoût[1. Notons au passage que Libé, pour accentuer l’effet recherché, a préféré taire le prénom du Le Pen dont il est question, en l’occurrence la fille.], puis qu’elle ait donné lieu à un festival de démentis, de postures et d’invectives, montre qu’il est temps que cette campagne s’achève: tous ces gens doivent être très fatigués pour qu’une telle banalité leur échauffe à ce point les sangs. Car enfin, si Marine Le Pen est incompatible avec la République, après son score de dimanche, une conclusion s’impose: la République est morte ou, à tout le moins, gravement menacée. Or, aussi criants soient ses échecs et insuffisances, nul ne s’est risqué à prononcer l’avis de décès. À l’instar du Président, on peut aussi se demander pourquoi la République tolèrerait en son sein un parti anti-républicain — qui aurait, de surcroît, été mis en selle par le seul chef de l’État dont le Parti socialiste ait jusque-là fait don à la France. En tout cas, si ses statuts comportaient la moindre ambigüité sur la question, il se serait assurément trouvé quelques associations pour saisir la justice.

Convenons cependant que cette démonstration par l’absurde n’est pas entièrement satisfaisante. Que le FN soit compatible avec la République ne signifie pas qu’il soit républicain. Certes, il n’est jamais sorti de la légalité républicaine — par exemple en tentant de remettre en cause dans la rue le résultat des urnes. Mais si la droite que l’on qualifiera de classique a accepté de participer à la mise en place d’un « cordon sanitaire » qui lui a valu pas mal de défaites électorales, ce n’est pas seulement, comme le soutient l’excellent Frédéric Rouvillois, parce qu’elle a lâchement cédé au chantage moral de la gauche, mais parce que les sorties de Le Pen père, sans parler de ses fréquentations déplorables et des traditions historiques dans lesquelles il s’inscrit, invitaient pour le moins à douter de son attachement aux valeurs de la République. De ce point de vue, le discours prononcé au congrès de Tours, en janvier 2011, par Bruno Gollnisch, fut sans équivoque. Il enflamma la salle (qui lui était largement acquise) en évoquant « nos morts du 6 février 1934 » et fit un tabac avec toutes les vieilles lunes de l’antiparlementarisme — il n’y manquait que la dénonciation de « la Gueuse ».

On comprend que la gauche se soit entichée d’un si précieux ennemi, du moins tant qu’il ne chassait pas trop sur ses propres terres électorales. Placer au centre du jeu un parti décrété hors-jeu revenait tout simplement à priver la droite de 10 à 15 % de ses électeurs dont les suffrages étaient en quelque sorte désactivés. Le tout en se payant le luxe d’apparaître comme le camp des valeurs contre celui du cynisme. Nul n’aurait eu le mauvais goût d’interroger le PS sur sa propre alliance avec un PCF dirigé par Georges Marchais qui resta jusqu’au bout l’homme de l’alignement sur l’URSS — qui aurait osé comparer le glorieux Parti des Fusillés à la nauséabonde extrême droite ? Le 21 avril 2002 et la défection de classes populaires peu sensibles aux oukases des sermonneurs révélèrent les limites de la manœuvre : eh les gars, ce n’est pas à nous que vous deviez piquer des électeurs !
Seulement, quoi qu’en disent les plus indécrottables des antifascistes de bazar, la victoire de Marine Le Pen change la donne. Certes, elle n’a pas changé son parti d’un coup de baguette magique. Mais en politique les discours engagent. Celui qu’elle prononça à Tours quelques heures après son rival défait était émaillé de références parfaitement républicaines, de Jaurès à la Résistance en passant par Valmy — où elle avait traîné son père il y a quelques années. On me dira qu’elle n’en pense pas moins : peut-être, mais à trop sonder les reins et les cœurs, on risque de faire des découvertes peu ragoûtantes. Et pas seulement dans les organes lepénisés.

Bien sûr, on ne se contentera pas de cette proclamation. Il faut donc examiner son programme, en tout cas ses points les plus contestés. Elle veut réduire, voire interrompre l’immigration, légale et illégale : on peut lui reprocher, au choix, son manque de générosité ou son irréalisme, mais est-il bien républicain d’ignorer que nombre de Français, y compris ceux qui ne votent pas pour elle, adhèrent à cette proposition, tout simplement parce que, dans la vraie vie, l’immigration n’est pas toujours une chance pour la France, en particulier pour les populations arrivées récemment dont l’intégration n’est pas précisément une réussite ? La préférence nationale qu’elle propose me semble personnellement de très mauvais aloi, mais il faut être crétin ou de mauvaise foi pour dire qu’elle établit une distinction entre Français. Tous les pays accordent certains droits à leurs seuls ressortissants, par exemple, celui de se présenter à la présidence de la République. Le principe n’est donc pas scandaleux en soi — rappelons qu’il donne la priorité à un Français d’origine étrangère récente sur un Américain.

On me parlera de son discours de haine, sans jamais dire à quels termes se rapporte cette qualification. J’ai détesté sa phrase sur les « Mohamed Merah déferlant sur nos côtes ». Reste que des phrases détestables, on en a entendu quelques-uns au cours de cette campagne. Alors oui, on peut désapprouver la façon dont Marine Le Pen pose la question de l’islam et de son acculturation en France. On me permettra de désapprouver tout autant le silence vertueux que tant d’autres préfèrent observer sur ce sujet. La laïcité mérite peut-être d’être défendue en termes plus choisis qu’elle ne le fait, mais la gauche qui ne la défend pas du tout est mal placée pour donner des leçons sur ce terrain.

Il serait temps de comprendre que les millions de Français qui votent pour le FN ne veulent pas moins mais plus de République. Ils ont tort ? Admettons. Mais était-ce républicain de construire une Europe dans laquelle les décisions échappent largement aux élus du peuple ? Était-ce républicain d’inventer, au nom d’une conception mécanique de l’égalité, le collège unique dont la grande œuvre aura été de tirer les bons élèves vers le bas plutôt que les mauvais vers le haut ? Était-ce républicain de tergiverser pendant vingt ans avant d’interdire les signes religieux à l’école ? Était-ce républicain d’encourager l’idéologie de la repentance qui légitime la détestation de la France ? Était-ce républicain de prôner l’ouverture à tous les vents de la mondialisation, qu’elle fût économique ou culturelle ? Était-ce républicain de décréter que dans les écoles de Strasbourg on servirait « de la viande halal par respect pour la diversité, mais pas de poisson le vendredi par respect pour la laïcité » — impayable logique du maire socialiste de la ville ? Était-ce républicain de minimiser l’antisémitisme et le sexisme qui sévissaient et sévissent encore dans les « territoires perdus de la République » au motif que ceux qui les propageaient étaient victimes de l’exclusion sociale ? Était-ce républicain de traiter de salauds, de cons ou de fachos les électeurs qui, lassés d’être les cocus de la mondialisation, se sont tournés vers le FN ? Ou étaient-ils, durant toutes ces années, tous ces Républicains sourcilleux qui affichent aujourd’hui leurs âmes pures et leurs mains blanches ? Peut-être serait-il naïf ou imprudent de décerner à Marine Le Pen un brevet de vertu républicaine. En attendant, si la République semble aujourd’hui si mal en point, elle n’en est pas, loin s’en faut, la première responsable.

CRIF : les imprécations de Claude Askolovitch

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Claude Askolovitch est un journaliste en vue dans le microcosme. Grand reporter au Point après avoir éditorialisé au Journal du dimanche et fait ses classes au Nouvel Obs, il ne manque pas d’espace pour s’exprimer, d’autant plus qu’il est fréquemment invité dans divers talk-shows à la radio ou à la télé. Cette notoriété, qu’il doit à son talent et son entregent, devrait l’inciter à mesurer ses propos, et à ne manier l’insulte qu’avec d’infinies précautions et surtout lorsqu’il y a vraiment matière à s’indigner.

La charge au bazooka contre le président du CRIF Richard Prasquier publiée par Marianne2.fr se veut inspirée par la bonne conscience d’un antifascisme de bon aloi, mais s’exprime dans une forme que n’aurait pas reniée les polémistes antisémites du Gringoire des années 30. Le titre d’abord : « La morale du Crif s’arrête aux portes du ghetto ». On peut tout à fait, en tant que juif, être en désaccord avec les prises de positions du CRIF, ne pas se sentir représenté par lui et le clamer haut et fort. Nombreux sont ceux qui font un usage immodéré cette possibilité, et trouvent sans difficulté des médias complaisants pour les relayer, en dépit de leur statut ultra-minoritaire parmi les juifs de France. Mais ramener au « ghetto » et à toutes les images dévalorisantes attachées à ce concept l’organisation de représentation politique du judaïsme français, pluraliste et diverse dans toutes ses instances, est une insulte à la raison et au bon sens. Qu’aurait pensé Askolovitch de quelqu’un qui aurait écrit que « la morale de l’UOIF s’arrête aux portes de la casbah » ?

Le ghetto obsède tellement notre imprécateur qu’il y revient en conclusion pour affirmer qu’il abrite aujourd’hui des « salauds », dont Richard Prasquier serait le chef de file. Rien de moins. Cette fureur est d’autant moins admissible que, de l’aveu même d’Askolovitch, elle ne dénonce pas le président du CRIF sur ce qu’il dit, mais sur ce qu’il ne dit pas. L’imprécateur aurait souhaité que Richard Prasquier sonne, pour le public israélien, le tocsin antifasciste et partage son diagnostic sur une « France malade » accordant 18% des voix à Marine Le Pen. Ne pas obéir à l’injonction d’Askolovitch fait de vous ipso facto un complice du FN, donc un salaud, sartrien peut-être, c’est plus chic, mais cela revient au même.

L’objet de la tribune sollicitée par le quotidien de gauche israélien Haaretz se limitait à demander au président du CRIF les conséquences de la victoire au second tour de l’un ou de l’autre candidat sur les relations du pouvoir avec le judaïsme français et sur la politique de la France vis-à-vis du conflit du Proche orient. On pourra vérifier, en lisant cet article qu’il n’est en rien un brevet d’honorabilité accordé à Marine Le Pen.

Claude Askolovitch, présenté par Marianne2.fr comme un « bon connaisseur des institutions juives » ne peut donc ignorer que, depuis son accession à la tête du CRIF, Prasquier a fermement maintenu l’ostracisme que cette institution fait peser sur le FN, alors que quelques voix, dans les instances dirigeantes de la communauté, s’étaient élevées pour y mettre fin à la suite de la reconnaissance, par Marine Le Pen, de la Shoah comme « le summum de la barbarie ». Il n’a pu également lui échapper qu’au lendemain du drame de Toulouse, c’est lui qui, sur le perron de L’Elysée en compagnie du Grand Rabbin Gilles Bernheim et du recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur, lançait un appel exhortant les Français de toutes confessions à ne pas faire d’amalgame entre Mohamed Merah et l’ensemble des musulmans de France. Et c’est cet homme que l’on voudrait clouer au pilori comme fourrier du discours lepéniste dans la communauté juive ! Askolovitch se pare au détriment d’un homme d’honneur, et au mépris de la vérité, d’une vertu antifasciste de pacotille aussi intempestive que dérisoire.

La Terreur ? Quelle horreur ! Réponse à Isabelle Marchandier

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En rapprochant « Onfray », « Mélenchon » et « Terreur » dans sa brève du 11 avril, Isabelle Marchandier ne pouvait manquer d’attiser ma curiosité historienne et de flatter mon goût pour la pique politique bien sentie dont seul Causeur a le secret. Hélas, je n’ai pas réussi à me réjouir avec elle de l’horreur de la Terreur éprouvée par Michel Onfray.

La Terreur étant un sujet clivant et, pour cette raison, un sujet politique, je serais bien mal avisé de reprocher à Isabelle Marchandier d’avoir joué son rôle de polémiste. Mais j’ai scrupules à ne pas jouer mon modeste rôle d’historien.
Certes, on peut apprécier que Michel Onfray se découvre une âme girondine. Au passage, sa métamorphose n’est pas si récente puisqu’on peut la lire dans son Eloge de Charlotte Corday, publié en 2009. On peut aussi louer qu’il se soit converti à la modération et à la démocratie représentative. Au passage, son Eloge de Charlotte Corday, laisse subsister certains doutes. Soit ! On peut enfin apprécier qu’il dénonce la différence de traitement médiatique réservé aux références culturelles des extrêmes.

Mais que devient la Terreur dans cette histoire ? Un sempiternel topique ! Robespierre et Saint-Just ? « Avec raison », des « massacreurs ». Carrier ? Rien de moins que le « Eichmann de la Révolution ». Ces quelques lignes ne purgerons pas le sujet, mais essayons. La Terreur est un épisode qui relève autant des faits que d’une construction historique liée à des luttes de partis : dès 1794, les Thermidoriens brossent le portrait en noir de Robespierre et de ses amis afin de s’exonérer d’avoir participé à la Terreur. La Convention, dans un contexte particulièrement compliqué, a cherché, autant que faire se pouvait, à canaliser les revendications radicales des sans-culottes et la violence, sans pour autant les maîtriser. La Terreur n’a été théorisée à aucun moment tel qu’on l’entend du terrorisme totalitaire. Ce n’est pas là nier l’existence des victimes ni nier la violence ou la minimiser. C’est simplement tenter de redonner un peu plus de complexité au passé – qui n’est jamais moins complexe que le présent.

A comparer Carrier à Eichmann, on ne comprendra bientôt plus, ni Carrier, ni Eichmann, non plus que la spécificité des événements auxquels ces acteurs renvoient. En creux, l’on devine que Robespierre – puisque, comme de bien entendu, il donnait tous les ordres – sera bientôt notre Hitler national. Que gagnerons-nous à relativiser ainsi sur le même plan des formes si différentes de violence et de pratiques politiques ? Une bonne joute politique peut-être, un peu moins d’intelligibilité sans doute.

Il n’y a pas de Coppola mineur

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A quoi reconnaît-on un génie, que ce soit en peinture, en littérature ou au cinéma ? Sans doute au fait qu’aucune de ses œuvres ne puisse être qualifiée de mineure. Il n’y a pas de petit Monet, de petit Balzac ou de petit Godard. On peut sans doute trouver de petits Chabrol, de petits Simenon ou de petits Balthus. C’est que l’on a affaire à de grands maîtres, pas à des génies.

C’est donc à l’aune d’un film comme Twixt, présenté comme un Coppola mineur, voire un Coppola de transition que l’on pourra interroger le statut de Coppola. Coppola, on le connaît d’abord et surtout comme l’auteur de quelques grands opéras baroques du cinéma hollywoodien dont le souffle impressionnant d’italo-américain dopé à l’outrance somptueuse et à l’hyperbole maniériste ne trouve d’équivalent que chez un Brian De Palma. Même le moins cinéphile des spectateurs a été transporté durablement par Apocalypse Now, Le Parrain ou Dracula, lequel a paradoxalement renouvelé le mythe en collant au roman de Bram Stoker car Coppola sait, comme tout grand créateur, que seule la tradition est révolutionnaire.

Il est parfois arrivé à Coppola de connaître de monumentaux échecs commerciaux. Dans ces cas-là, il accepte des films de commande qui se révèlent tout aussi poignants, subtils et élégants, jusque dans leur économie de moyen. Que l’on songe au délicieux Peggy Sue s’est mariée où Kathleen Turner, trentenaire désabusée des années 80 se retrouve, par on ne sait quel sortilège, projetée dans sa jeunesse au cœur des années 60, quand l’Amérique était encore innocente et que la vie semblait remplie de grandes espérances dansant au rythme du rock, du twist et du doo wop.
Twixt n’est pas un film de commande, c’est pourtant le film tourné par un homme à qui Hollywood ne donne plus les moyens d’antan. Et alors, quelle importance ? Puisqu’au bout du compte on retrouve sa poésie visuelle, la même que celle de Rusty James alliée à une réflexion sur la culpabilité et le deuil, le tout servi sous les allures d’un film gothique d’épouvante qui joue sur tous les codes du cinéma bis et même du « giallo », ces polars horrifiques qui furent une spécialité italienne des années 60 et 70.

L’histoire simple, belle et déchirante de Twixt nous est racontée dès les premiers plans par la voix merveilleusement éraillée de Tom Waits. On commence par une série de clichés transcendés par l’utilisation du numérique que Francis Ford Coppola sait parfaitement dompter.
Nous sommes dans une petite ville américaine perdue, avec son sheriff et son hôtel abandonné où eut lieu un affreux massacre. Un loser à bout de course y arrive un peu par hasard. Ce n’est pas un flic paumé ou un truand en cavale, mais un écrivain alcoolique qui ne vend plus, un spécialiste du récit d’épouvante, un Stephen King à la ramasse qui en est réduit à dédicacer ses livres dans des magasins de bricolage. Il est incarné par un Val Kilmer épaissi et dépressif qui promène sa lourdeur candide entre deux dimensions qui se mélangent dès le début, présent et passé, rêve et réalité, symbolisées par la seule curiosité touristique du lieu : un beffroi à sept faces avec sept horloges dont aucune, évidemment, n’indique la même heure.

Quand le sheriff, qui lui aussi se pique de littérature, lui propose une coopération flicardo-littéraire pour écrire un roman sur des meurtres d’enfants non élucidés, il accepte mollement, défoncé au bourbon et aux médocs. C’est alors à une enquête hypnagogique d’une incroyable beauté plastique que nous convie Coppola. Dans cet hinterland mental et onirique, l’écrivain aura pour guides Edgar Allan Poe lui-même (Ben Chaplin) et une jeune vampire en robe de dentelles blanches avec trop de rouge sur les joues et un appareil dentaire d’adolescente poussée en graine (Ellie Fanning).

Il ne s’agira pas pour l’écrivain, bien entendu, d’élucider autre chose que les raisons de l’immense chagrin qu’il porte en lui : la mort de sa fille décapitée par un filin alors qu’elle faisait du ski nautique, ce qui est arrivé au propre fils de Coppola, exactement dans les mêmes circonstances.
Non, décidément, il n’y a pas de Coppola mineur et Twixt en apporte une preuve à la fois éblouissante et sombre, comme le clair de lune argenté qui baigne ce film mouvant, à la poésie désespérée.

Nos amis les guérilleros

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« Le jour où les mots n’auront plus de sens, nous aurons gagné. » : c’est par cette citation glaçante de Goebbels, ministre de la Propagande d’Hitler, que s’ouvre l’Antimanuel de guérilla politique. Co-auteur du livre avec Jean-Laurent Lastelle, Renaud Chenu batifole dans la rédaction de Causeur. Mais c’est en tant qu’animateur du mouvement Gauche avenir, aux côtés de Marie-Noëlle Lienemann, Paul Quilès et d’une flopée d’élus chevènementistes, Verts ou mélenchonistes, qu’il fourbit des « idées de gauche » destinées à torpiller les « mots de droite ». Le but affiché de nos amis guérilleros est en effet de réarmer intellectuellement une gauche qui peine à trouver une alternative à la « social-médiocratie », comme l’appelait cruellement le Ceres.[access capability= »lire_inedits »]

Réenchanter le lexique culturel de la gauche pour partir au combat idéologique, voilà un noble dessein. Soit. Mais nombre d’antilibéraux de droite se retrouveront dans leur programme : « Prendre le parti idéologique du peuple contre l’idée simpliste et autoritaire qu’il n’y aurait qu’une voie possible pour l’humanité : la gloutonnerie capitaliste. » On adhérera sans mal au constat de l’impéritie du politique, qui se fait le petit télégraphiste de la banque et des agences de notation partout en Europe, à tel point que l’élection confine au choix entre deux paquets de lessive : « Qu’ils soient de gauche ou de droite, les impétrants de tous bords partagent une responsabilité commune dans l’abandon progressif de la capacité des États à engager des politiques publiques qui ne soient pas qu’un simple accompagnement des bourrasques financières, bancaires et autres éclatements de bulles. »

Il est plus difficile, en revanche, d’adhérer au mythe d’un peuple pur, dont les élans émancipateurs seraient bridés par l’action subversive de l’oligarchie politico-financière. Comment ignorer que « le malaise est dans l’homme » (Pierre Le Vigan), de plus en plus dégradé anthropologiquement par son immersion consentie dans le grand bain de la modernité industrielle et progressiste ?

Ces socialistes républicains ont le grand mérite de rétablir des vérités occultées, par exemple sur l’imposture du « modèle exportateur allemand », fondé sur la captation des autres marchés européens ou sur l’usage politicien du mot « pragmatisme ». Le lecteur en quête d’alternative à la société lyophilisée attend avec impatience un second tome qui sera l’occasion de dresser le bilan de la gauche au pouvoir, pour peu que la rose de 1981 refleurisse cette année.

Avant que Chenu, Lastelle et leur escouade de jeunes intellectuels prennent le Palais d’Hiver du faubourg Saint-Honoré, on méditera l’une de leurs sentences les mieux aiguisées : « Qui a renoncé au conflit, au langage dur et aux risques qu’il pointe ne peut que se faire piétiner par les puissants. » Ce n’est pas ici qu’on prétendra le contraire ![/access]

Antimanuel de guérilla politique, Jean-Laurent Lastelle et Renaud Chenu (éditions JC Gawséwitch)

Feu sur l’ambulance !

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S’il serait parfaitement absurde d’en nier l’incomparable utilité, il faut bien avouer que les ambulances agacent. Vous êtes à une terrasse de café, absorbé dans la lecture d’une grande œuvre, évoluant dans un univers parallèle, et voilà que l’atroce stridence vous rappelle à la trivialité des ennuis de circulation. La décharge de stress qu’induit la sirène peut soudainement envenimer une controverse jusque là courtoise, et sa prévalence sonore vous ruiner une déclaration d’amour. Il y aurait bien moyen de remédier à ces inconvénients mais l’épaisseur et la vulgarité de notre époque est telle qu’il est à peu près certain que nos suggestions resteraient lettres mortes.

Pourtant, au vu de notre puissance technologique, il ne serait tout de même pas très complexe de substituer, à ce chromatisme exaspérant, de beaux cuivres solennels et grandioses, une complainte de Verdi ou un remix electro-hardcore de Carmina Burana. Et non moins réalisable de commuter la musique d’alarme en Requiem, si le patient venait à rendre l’âme durant son transport, les voitures voisines décélérant alors en signe d’hommage, les piétons se signant ou soulevant leurs couvre-chefs au passage, tandis que les pires porcs consuméristes seraient judicieusement amenés à une méditation sur la fragilité de l’existence.

En attendant, comme ces subtils aménagements ont peu de chance d’être réalisés, on peut comprendre qu’on soit parfois saisi par la pulsion de tirer sur une ambulance. Je m’autoriserai donc à évoquer Stéphane Hessel. L’odieux vieillard, en effet, n’en finit pas de radoter. À cet âge qu’on qualifiât autrefois de « vénérable », on serait censé, à mon avis, s’être un rien détaché des affaires du monde et se préoccuper surtout de préparer sa mort. Mais non, papi Hessel n’en finit pas de gesticuler dans la lumière pour venir postillonner ses navrantes sommations.

Après Indignez-vous ! (qui promouvait donc une attitude habituellement réservée aux vieilles dames), parce que son éditeur espère sans doute refaire le coup du best-seller réalisé sur vingt pages de lieux communs, Hessel titre à présent : Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme. Non, mais ! Je vis, si je veux !

On imagine déjà les prochains articles de ce catéchisme autoritaire post-moderne ; « Luttez ! », « Mélangez-vous ! », « Souriez ! », ou n’importe quel autre ânonnement simpliste destiné aux masses abruties de slogans. Il le rentabilise à mort, en tout cas, Hessel, son quart d’heure warholien, il l’étire dans tous les sens. C’est qu’on a eu droit à ses poèmes préférés, à ses entretiens et même, puisqu’il n’y a plus aucune limite au grotesque : Stéphane Hessel et le Dalaï Lama… Si, si… Le maître ès indignations avec le pape des bouddhistes, ces gens qui justement ne s’indignent jamais mais conservent au contraire un imperturbable sourire ironique devant un monde tenu pour essentiellement illusoire. Il arrive seulement, parfois, qu’ils protestent, les bouddhistes. Auquel cas ils s’immolent.

« Immolez-vous ! » aurait écrit un Stéphane Hessel bouddhiste, et c’eût été autrement plus cocasse. Mais la seule dimension bouddhiste que notre Hessel à nous possède, c’est cette invraisemblable propension à rejoindre la vacuité. Et il faut qu’il la rejoigne avec l’envahissant chahut d’un gyrophare.
Feu sur l’ambulance !

Au bonheur des bibliophiles

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Dans son prologue à la première édition d’Histoire de l’infamie, le prolixe et polymorphe Jorge Luis Borges écrivit que l’acte de lire est « plus résigné, plus courtois, plus intellectuel » que celui d’écrire.

Bibliophiles, collectionneurs et simples curieux pourront profiter de ce week-end qui s’annonce maussade pour déambuler sous les verrières splendides du Grand Palais où se tient le XVIe Salon international du livre ancien. Le Syndicat national de la librairie y expose au long de deux nefs de précieux témoignages du monde de l’imprimé, tandis que la troisième est consacrée à l’estampe et au dessin, par la grâce de la Chambre du même nom.
Avant de se pencher sur les lignes manuscrites, les alphabets gothiques et les prouesses des typographes au temps du plomb, on s’enivre des formats fabuleux d’in folio des XVIIe et XVIIIe siècle, de l’ouvrage soigné d’écrins de cuivre, de couvertures dont la façon et l’ornementation valent à la perle de papier qu’elles protègent des outrages du temps le quolibet d’« objet livre ».

On y découvrira entre autres, au stand Tenschert, plus de trente manuscrits médiévaux enluminés. Au stand de la galerie Saphir, le dessin d’Alfred de Musset représentant la princesse Belgiojoso, célèbre patriote italienne vivant à Paris et dont cette caricature valut à l’écrivain de se brouiller avec la belle. Venu de Boston, Ars Libri présente notamment la revue de presse rassemblée par Alfred Jarry en décembre 1896, lors de la première d’Ubu Roi. Le Petit Parisien notant : « De qui se moque-t-on au Théâtre de l’œuvre ? »

Exemplaires d’écrivains, envois (dont l’édition originale de La Tentation amoureuse d’André Gide à Oscar Wilde), correspondances, l’histoire de la littérature et celle du livre y sont données à voir, à lire, à tous. Quand bien même peu auront les moyens de s’offrir l’un de ces trésors[1. Conférences et visites guidées sont proposées au public. Deux expositions concomittantes animent également les lieux : l’une consacrée à la bibliothèque du Barreau, et l’autre à la Justice.].

Etudiants québécois en grève : Indignés mais pas seulement…

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Depuis février, la plus longue grève étudiante de l’histoire du Québec paralyse les universités de la province francophone du Canada. La raison principale de cette crise est la hausse des frais de scolarité. Le gouvernement québécois Charest a en effet instauré une augmentation de 75% s’étalant sur 5 années, les frais passant donc de 2 168 $CAN à 3 793 $CAN. Or, le mouvement étudiant s’inscrit dans un contexte local (opposition au gouvernement) et international (mouvement des Indignés) plus complexe qu’il n’y paraît. Pour mieux en cerner les enjeux, Rachel Binhas a interrogé Pascale Dufour, professeur agrégée au Département de science politique de l’Université de Montréal, par ailleurs spécialiste de l’action collective et de la représentation politique.

Pourquoi cette crise, longue et aiguë, arrive-t-elle maintenant ? S’agit-il de la fin de ce que certains qualifient de « contrat moral tacite » entre le gouvernement, l’administration et les étudiants qui prévalait jusqu’au siècle dernier ?

Je ne serais pas aussi catégorique sur la transformation du dialogue social. Mais il est certain que la communication entre le gouvernement et les associations étudiantes s’est très largement détériorée depuis l’arrivée au pouvoir du premier gouvernement libéral en 2003. Le premier grand conflit a eu lieu en 2005. Il s’était soldé par l’exclusion d’une des associations de la table des négociations. Aujourd’hui nous assistons au second gros conflit. Si l’on observe une rupture de communication, par le passé, il y avait déjà eu des périodes d’affrontements assez violents entre gouvernements et mouvements étudiants.

Ce conflit a donc un arrière-plan politique…

Oui. Il ne faut peut oublier que le mouvement étudiant a joué un rôle fondamental dans la construction du Québec moderne parce qu’il était très proche du mouvement souverainiste et donc du parti québécois. A cette époque, bien entendu la communication se faisait plus facilement !
Aujourd’hui, le gouvernement libéral en place n’a aucun intérêt électoral à négocier avec les étudiants : les jeunes ne votent pas en général et ceux qui se déplacent pour aller aux urnes ne votent majoritairement pas pour lui .

Et du côté des étudiants, comme le mouvement a-t-il évolué ces dernières années ?
Il faut préciser que le mouvement étudiant a subi de très larges transformations au Québec depuis le milieu des années 1990 avec la multiplication des fédérations étudiantes. Aujourd’hui, le mouvement est divisé, mais pas nécessairement affaibli. Il est néanmoins plus difficile de discuter en face de quatre interlocuteurs au lieu de deux. De plus, le rapport de force entre ces institutions s’est modifié. Par exemple la Classe[1. La Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante se définit comme une organisation temporaire de type syndical luttant contre la hausse des frais de scolarité et cherchant à coordonner une grève générale illimitée.] qui était très minoritaire il y a 10 ans, représente aujourd‘hui près de la moitié des étudiants. Les dynamiques ont donc changé.

Peut-on établir un lien entre le contexte international de crise, les vagues d’indignation successives et ce mouvement étudiant ?

C’est une question difficile. A un certain niveau de généralité, il y a bien un lien. Les militants étudiants eux-mêmes vont faire ce lien, on peut les entendre dire parfois « nous faisons partie des Indignés de ce monde » ou « nous sommes solidaires de nos collègues étudiants du Chili » puisqu’il y a eu des mouvements étudiants dans ce pays, en Inde également. Je pense effectivement qu’une connivence transnationale existe entre les mouvements étudiants.
Une construction de lien se fait aussi avec les Indignés de l’automne de Montréal. Avec le temps, les étudiants redéfinissent leur discours en tenant compte de ces luttes-là. Ils mettent en avant les points communs entre la commercialisation de l’éducation et la commercialisation du monde. Cette généréalisation leur permet d’expliquer que la commercialisation de l’éducation est la conséquence du « néolibéralisme » mondial. Ils soulignent alors l’opposition entre le droit individuel du consommateur et le droit collectif.
Ceci dit, si vous interrogez un manifestant dans la rue qui se positionne contre la hausse des frais de scolarité, il n’est pas certain qu’il fasse immédiatement le rapport avec les Indignés ! On note enfin l’envie de se sentir appartenir à un mouvement de révolte global, de sortir de sa lutte sectorielle.

Cette contestation étudiante serait donc l’expression d’un mouvement de gauche antilibéral ?

Pas pour tous ! Pour une partie il est de gauche, comme la Classe par exemple, très clairement positionnée à gauche de l’échiquier politique. Ses militants exigent la gratuité scolaire depuis le début des années 2000 .
Mais ils ne représentent pas l’ensemble des étudiants. Certains prônent le gel des frais de scolarité, d’autres demandent un moratoire sur la question des droits de scolarité… Des associations étudiantes qui ne sont pas particulièrement à gauche proposent aussi l’indexation des frais de scolarité sur le niveau de revenu. Notons en même temps que les étudiants favorables à cette hausse ont tenté de s’organiser collectivement mais sans succès. Pour le moment, aucune association étudiante ne les représente. Leur discours anticontestataire est donc porté à titre individuel.

Dans quelle mesure peut-on comparer le conflit québécois aux mouvements étudiants français ?

Une comparaison est toujours possible mais les enjeux sont différents. Les dernières grandes mobilisations étudiantes en France concernaient surtout la question de l’emploi. Au Québec, l’enjeu est celui de l’accessibilité aux études puisque toutes les études en Occident montrent qu’une hausse des frais de scolarité diminue mécaniquement cette accessibilité, même si des systèmes de prêts et de bourses sont mis en place.

Pauvres footballeurs !

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« Non les footballeurs ne sont pas trop payés » : c’est par cette proclamation, publiée dans Le Figaro du 22 mars, que Frédéric Thiriez a réagi à la proposition de François Hollande de créer une tranche d’impôt à 75 % pour les revenus annuels supérieurs à 1 million d’euros ; le président de la Ligue professionnelle de football se désolait aussi du fait que Nicolas Sarkozy se désintéressait de la cause des footballeurs, préférant se soucier du sort des entrepreneurs[1. Le président de la République avait jugé « choquants » les revenus des footballeurs professionnels, en janvier 2010 au cours de l’émission « Paroles de Français ».].

Thiriez a pris sa plume de Calimero : c’est trop inzuste de s’en prendre à ses pauvres footballeurs moins bien payés que les golfeurs et basketteurs américains ou que les pilotes automobiles allemands – justifier un culot monstre par un toupet d’acier, la ficelle est un peu grosse. Il rappelle donc que les footballeurs français affrontent en Coupe d’Europe des Anglais, Espagnols et Allemands encore mieux payés qu’eux­. Ce qui est parfaitement exact, mais Thiriez veut-il dire que plus on gagne d’argent mieux on joue ?[access capability= »lire_inedits »] Cela doit être ce qu’on appelle les « valeurs du sport ». Du reste, nos pauvres footballeurs injustement traités d’enfants gâtés jouent aussi contre d’encore plus à plaindre qu’eux. Des Chypriotes, par exemple. L’APOEL Nicosie, qui a éliminé l’Olympique lyonnais de la Ligue des champions, est doté d’un budget annuel de 10 millions d’euros, équivalent à celui d’une équipe de Ligue 2 française – et somme qui représente à peine le double du revenu annuel du seul Yoann Gourcuff, remplaçant à Lyon. Alors que Thiriez nous pardonne de ne pas sortir les mouchoirs quand, évoquant la « tragi-comédie de Knysna », il brandit le « deux poids-deux mesures ». Rappelons que, durant la Coupe du monde de football, des milliardaires en short refusèrent de s’entraîner devant les caméras du monde entier. Et pourtant, il ose : « Mais y a-t-il une éthique à géométrie variable entre le football, où la moindre faute suscite un tsunami médiatique, et les autres secteurs de la société où l’erreur est tolérée voire masquée ? » D’une part, il nous a échappé que les footballeurs étaient les seules victimes de tsunamis médiatiques. D’autre part, les protégés de Frédéric Thiriez tirent toute leur légitimité de leur hyper-médiatisation et il ne faudrait les montrer que quand ils marquent – ce qui a été fort rare en Afrique du Sud ?

Pour conclure en beauté, Thiriez traite ses contradicteurs de quasi-racistes. Si on en veut à l’argent des footeux, c’est par jalousie. On ne supporte pas que le sport de haut niveau, dernier refuge de l’ascenseur social, catapulte au sommet des jeunes des quartiers, souvent « blacks » et « beurs[2. Les guillemets sont de Thiriez et non de votre serviteur.] ». Les pauvres sont de très bons contribuables ne demandant pas le moindre régime dérogatoire – on l’a vu quand le milieu du football s’est bruyamment lamenté après l’annonce de la suppression du DIC (droit à l’image collective[3. Le droit à l’image collective (DIC) permettait aux clubs de reverser à certains joueurs une partie des retombées financières des ventes de maillots, droits télé, sponsoring, dans des conditions fiscales très avantageuses. Ce régime a été supprimé par l’Assemblée nationale en 2010.]) par Roselyne Bachelot, conformément aux préconisations de la Cour des comptes qui avait dénoncé l’inefficacité de cette coûteuse niche fiscale. Enfin, si on cessait de raconter aux enfants des quartiers populaires que le foot et le basket sont les seules voies de la réussite qui leur sont ouvertes, on ne s’en porterait pas plus mal.

Il y a vingt ans, nos footballeurs gagnaient moins et jouaient mieux. L’Union européenne n’avait pas encore dérégulé le sport professionnel en interdisant toute limitation du nombre de joueurs étrangers par club. La possibilité offerte aux joueurs d’aller jouer partout sans aucune restriction a généré une concurrence effrénée qui s’est traduite par l’explosion des salaires et des montants des transferts – mais aussi par les déficits croissants des clubs : 130 millions d’euros de déficit cumulé pour le football français, beaucoup plus en Espagne et en Angleterre où les clubs s’endettent pour verser des sommes pharaoniques à des joueurs. Jean-Luc Gréau, qui a expliqué dans ces colonnes que les banques et les groupes du BTP espagnols étaient intimement liés aux clubs de foot, annonçait une rapide explosion de la bulle footballistique.

Thiriez croit s’en tirer avec des âneries du genre : « Ce ne sont pas les footballeurs qui ne sont pas assez payés, ce sont les Français qui ne le sont pas assez. » Il ferait mieux d’anticiper la crise qui frappera inéluctablement le football professionnel à brève échéance. Au lieu de flatter l’instinct mercenaire des joueurs, il devrait leur tenir un langage de vérité et les préparer à des temps moins généreux en matière sonnante et trébuchante. Et plutôt qu’encourager les clubs à s’endetter, il devrait réclamer le retour à la régulation qui prévalait avant les funestes décisions européennes. L’amoureux du foot que je suis retrouvera peut-être des raisons d’admirer les joueurs quand il ne les soupçonnera plus de rêver à un autre club – et à un autre salaire ­– alors qu’ils viennent tout juste d’intégrer son équipe favorite.[/access]

La Quinzaine du Blanc

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La première à réagir – et à lancer le mouvement – aura été Ségolène Royal : dès l’après-midi du 22 avril, avant même les estimations de 20h, elle exhortait la gauche à “mieux écouter” les électeurs du Front National, ces braves beaufs électoralement un peu désorientés.

Une fois les résultats proclamés et le score de Marine Le Pen acté, tous s’y sont mis : Peillon, Fillon, Valls, Hollande, Dati et, naturellement, Sarkozy. Avec près de 18% des voix, le gisement lepéniste ne pouvait plus être ignoré par aucun des deux camps : les uns ont dit comprendre la “colère” de ces électeurs franchouillards, les autres leur “souffrance”, et tout en s’insultant ce faisant – petainiste ! laxiste ! – chacun espère les rallier à son candidat le 6 mai. Avec ou sans pince à linge sur le nez, il faudra bien les récupérer, ces bulletins “de souche” …

Quand on y pense, c’est assez amusant : en 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour avait suscité une indignation (presque) unanime – ce furent alors les grandes parades et autres “shame pride” de ce que Philippe Muray baptisa la Quinzaine anti-Le Pen. Autres temps, autres mœurs : en 2012, il semble bien que nous aurons droit a la Quinzaine du Blanc…

Six millions et demi d’ennemis ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché s’interrogent sur l’ancrage républicain du FN.

« Marine Le Pen est compatible avec la République ». Que cette phrase prononcée par Nicolas Sarkozy ait été affichée en « une » de Libération sans le moindre commentaire, comme si elle devait à elle seule provoquer effroi et dégoût[1. Notons au passage que Libé, pour accentuer l’effet recherché, a préféré taire le prénom du Le Pen dont il est question, en l’occurrence la fille.], puis qu’elle ait donné lieu à un festival de démentis, de postures et d’invectives, montre qu’il est temps que cette campagne s’achève: tous ces gens doivent être très fatigués pour qu’une telle banalité leur échauffe à ce point les sangs. Car enfin, si Marine Le Pen est incompatible avec la République, après son score de dimanche, une conclusion s’impose: la République est morte ou, à tout le moins, gravement menacée. Or, aussi criants soient ses échecs et insuffisances, nul ne s’est risqué à prononcer l’avis de décès. À l’instar du Président, on peut aussi se demander pourquoi la République tolèrerait en son sein un parti anti-républicain — qui aurait, de surcroît, été mis en selle par le seul chef de l’État dont le Parti socialiste ait jusque-là fait don à la France. En tout cas, si ses statuts comportaient la moindre ambigüité sur la question, il se serait assurément trouvé quelques associations pour saisir la justice.

Convenons cependant que cette démonstration par l’absurde n’est pas entièrement satisfaisante. Que le FN soit compatible avec la République ne signifie pas qu’il soit républicain. Certes, il n’est jamais sorti de la légalité républicaine — par exemple en tentant de remettre en cause dans la rue le résultat des urnes. Mais si la droite que l’on qualifiera de classique a accepté de participer à la mise en place d’un « cordon sanitaire » qui lui a valu pas mal de défaites électorales, ce n’est pas seulement, comme le soutient l’excellent Frédéric Rouvillois, parce qu’elle a lâchement cédé au chantage moral de la gauche, mais parce que les sorties de Le Pen père, sans parler de ses fréquentations déplorables et des traditions historiques dans lesquelles il s’inscrit, invitaient pour le moins à douter de son attachement aux valeurs de la République. De ce point de vue, le discours prononcé au congrès de Tours, en janvier 2011, par Bruno Gollnisch, fut sans équivoque. Il enflamma la salle (qui lui était largement acquise) en évoquant « nos morts du 6 février 1934 » et fit un tabac avec toutes les vieilles lunes de l’antiparlementarisme — il n’y manquait que la dénonciation de « la Gueuse ».

On comprend que la gauche se soit entichée d’un si précieux ennemi, du moins tant qu’il ne chassait pas trop sur ses propres terres électorales. Placer au centre du jeu un parti décrété hors-jeu revenait tout simplement à priver la droite de 10 à 15 % de ses électeurs dont les suffrages étaient en quelque sorte désactivés. Le tout en se payant le luxe d’apparaître comme le camp des valeurs contre celui du cynisme. Nul n’aurait eu le mauvais goût d’interroger le PS sur sa propre alliance avec un PCF dirigé par Georges Marchais qui resta jusqu’au bout l’homme de l’alignement sur l’URSS — qui aurait osé comparer le glorieux Parti des Fusillés à la nauséabonde extrême droite ? Le 21 avril 2002 et la défection de classes populaires peu sensibles aux oukases des sermonneurs révélèrent les limites de la manœuvre : eh les gars, ce n’est pas à nous que vous deviez piquer des électeurs !
Seulement, quoi qu’en disent les plus indécrottables des antifascistes de bazar, la victoire de Marine Le Pen change la donne. Certes, elle n’a pas changé son parti d’un coup de baguette magique. Mais en politique les discours engagent. Celui qu’elle prononça à Tours quelques heures après son rival défait était émaillé de références parfaitement républicaines, de Jaurès à la Résistance en passant par Valmy — où elle avait traîné son père il y a quelques années. On me dira qu’elle n’en pense pas moins : peut-être, mais à trop sonder les reins et les cœurs, on risque de faire des découvertes peu ragoûtantes. Et pas seulement dans les organes lepénisés.

Bien sûr, on ne se contentera pas de cette proclamation. Il faut donc examiner son programme, en tout cas ses points les plus contestés. Elle veut réduire, voire interrompre l’immigration, légale et illégale : on peut lui reprocher, au choix, son manque de générosité ou son irréalisme, mais est-il bien républicain d’ignorer que nombre de Français, y compris ceux qui ne votent pas pour elle, adhèrent à cette proposition, tout simplement parce que, dans la vraie vie, l’immigration n’est pas toujours une chance pour la France, en particulier pour les populations arrivées récemment dont l’intégration n’est pas précisément une réussite ? La préférence nationale qu’elle propose me semble personnellement de très mauvais aloi, mais il faut être crétin ou de mauvaise foi pour dire qu’elle établit une distinction entre Français. Tous les pays accordent certains droits à leurs seuls ressortissants, par exemple, celui de se présenter à la présidence de la République. Le principe n’est donc pas scandaleux en soi — rappelons qu’il donne la priorité à un Français d’origine étrangère récente sur un Américain.

On me parlera de son discours de haine, sans jamais dire à quels termes se rapporte cette qualification. J’ai détesté sa phrase sur les « Mohamed Merah déferlant sur nos côtes ». Reste que des phrases détestables, on en a entendu quelques-uns au cours de cette campagne. Alors oui, on peut désapprouver la façon dont Marine Le Pen pose la question de l’islam et de son acculturation en France. On me permettra de désapprouver tout autant le silence vertueux que tant d’autres préfèrent observer sur ce sujet. La laïcité mérite peut-être d’être défendue en termes plus choisis qu’elle ne le fait, mais la gauche qui ne la défend pas du tout est mal placée pour donner des leçons sur ce terrain.

Il serait temps de comprendre que les millions de Français qui votent pour le FN ne veulent pas moins mais plus de République. Ils ont tort ? Admettons. Mais était-ce républicain de construire une Europe dans laquelle les décisions échappent largement aux élus du peuple ? Était-ce républicain d’inventer, au nom d’une conception mécanique de l’égalité, le collège unique dont la grande œuvre aura été de tirer les bons élèves vers le bas plutôt que les mauvais vers le haut ? Était-ce républicain de tergiverser pendant vingt ans avant d’interdire les signes religieux à l’école ? Était-ce républicain d’encourager l’idéologie de la repentance qui légitime la détestation de la France ? Était-ce républicain de prôner l’ouverture à tous les vents de la mondialisation, qu’elle fût économique ou culturelle ? Était-ce républicain de décréter que dans les écoles de Strasbourg on servirait « de la viande halal par respect pour la diversité, mais pas de poisson le vendredi par respect pour la laïcité » — impayable logique du maire socialiste de la ville ? Était-ce républicain de minimiser l’antisémitisme et le sexisme qui sévissaient et sévissent encore dans les « territoires perdus de la République » au motif que ceux qui les propageaient étaient victimes de l’exclusion sociale ? Était-ce républicain de traiter de salauds, de cons ou de fachos les électeurs qui, lassés d’être les cocus de la mondialisation, se sont tournés vers le FN ? Ou étaient-ils, durant toutes ces années, tous ces Républicains sourcilleux qui affichent aujourd’hui leurs âmes pures et leurs mains blanches ? Peut-être serait-il naïf ou imprudent de décerner à Marine Le Pen un brevet de vertu républicaine. En attendant, si la République semble aujourd’hui si mal en point, elle n’en est pas, loin s’en faut, la première responsable.

CRIF : les imprécations de Claude Askolovitch

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Claude Askolovitch est un journaliste en vue dans le microcosme. Grand reporter au Point après avoir éditorialisé au Journal du dimanche et fait ses classes au Nouvel Obs, il ne manque pas d’espace pour s’exprimer, d’autant plus qu’il est fréquemment invité dans divers talk-shows à la radio ou à la télé. Cette notoriété, qu’il doit à son talent et son entregent, devrait l’inciter à mesurer ses propos, et à ne manier l’insulte qu’avec d’infinies précautions et surtout lorsqu’il y a vraiment matière à s’indigner.

La charge au bazooka contre le président du CRIF Richard Prasquier publiée par Marianne2.fr se veut inspirée par la bonne conscience d’un antifascisme de bon aloi, mais s’exprime dans une forme que n’aurait pas reniée les polémistes antisémites du Gringoire des années 30. Le titre d’abord : « La morale du Crif s’arrête aux portes du ghetto ». On peut tout à fait, en tant que juif, être en désaccord avec les prises de positions du CRIF, ne pas se sentir représenté par lui et le clamer haut et fort. Nombreux sont ceux qui font un usage immodéré cette possibilité, et trouvent sans difficulté des médias complaisants pour les relayer, en dépit de leur statut ultra-minoritaire parmi les juifs de France. Mais ramener au « ghetto » et à toutes les images dévalorisantes attachées à ce concept l’organisation de représentation politique du judaïsme français, pluraliste et diverse dans toutes ses instances, est une insulte à la raison et au bon sens. Qu’aurait pensé Askolovitch de quelqu’un qui aurait écrit que « la morale de l’UOIF s’arrête aux portes de la casbah » ?

Le ghetto obsède tellement notre imprécateur qu’il y revient en conclusion pour affirmer qu’il abrite aujourd’hui des « salauds », dont Richard Prasquier serait le chef de file. Rien de moins. Cette fureur est d’autant moins admissible que, de l’aveu même d’Askolovitch, elle ne dénonce pas le président du CRIF sur ce qu’il dit, mais sur ce qu’il ne dit pas. L’imprécateur aurait souhaité que Richard Prasquier sonne, pour le public israélien, le tocsin antifasciste et partage son diagnostic sur une « France malade » accordant 18% des voix à Marine Le Pen. Ne pas obéir à l’injonction d’Askolovitch fait de vous ipso facto un complice du FN, donc un salaud, sartrien peut-être, c’est plus chic, mais cela revient au même.

L’objet de la tribune sollicitée par le quotidien de gauche israélien Haaretz se limitait à demander au président du CRIF les conséquences de la victoire au second tour de l’un ou de l’autre candidat sur les relations du pouvoir avec le judaïsme français et sur la politique de la France vis-à-vis du conflit du Proche orient. On pourra vérifier, en lisant cet article qu’il n’est en rien un brevet d’honorabilité accordé à Marine Le Pen.

Claude Askolovitch, présenté par Marianne2.fr comme un « bon connaisseur des institutions juives » ne peut donc ignorer que, depuis son accession à la tête du CRIF, Prasquier a fermement maintenu l’ostracisme que cette institution fait peser sur le FN, alors que quelques voix, dans les instances dirigeantes de la communauté, s’étaient élevées pour y mettre fin à la suite de la reconnaissance, par Marine Le Pen, de la Shoah comme « le summum de la barbarie ». Il n’a pu également lui échapper qu’au lendemain du drame de Toulouse, c’est lui qui, sur le perron de L’Elysée en compagnie du Grand Rabbin Gilles Bernheim et du recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur, lançait un appel exhortant les Français de toutes confessions à ne pas faire d’amalgame entre Mohamed Merah et l’ensemble des musulmans de France. Et c’est cet homme que l’on voudrait clouer au pilori comme fourrier du discours lepéniste dans la communauté juive ! Askolovitch se pare au détriment d’un homme d’honneur, et au mépris de la vérité, d’une vertu antifasciste de pacotille aussi intempestive que dérisoire.