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L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI

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Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

 

Rugby : PSA, petit bras !

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rugby philippe saint andre

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.

*Photo : alexger1001.

Ne vous fiez pas aux étiquettes…

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viande-de-cheval

« Suivez le bœuf ! ». Jamais ce slogan publicitaire des années 70 n’a eu autant de pertinence tant il faut le suivre à la trace pour repérer ses multiples métamorphoses. Maquillé aujourd’hui en cheval, il avait déjà vu son identité biologique d’origine modifiée quand des éleveurs bien disposés avaient pensé utile de lui faire consommer des farines animales plutôt que l’herbe des verts pâturages. Prions à l’appui, la maladie de la vache folle avait à la fin des années 80 décimé le cheptel européen. Prions de nouveau pour que cette fois-ci il ne faille que changer les étiquettes pour que les lasagnes au cheval soient ainsi nommées. S’il fallait trouver une métaphore du monde présent, cette affaire de cheval nommé bœuf ne pouvait mieux tomber, si l’on peut dire.
La leçon qui se tire de tout ceci se résume en un mot salvateur : traçabilité. Il faut que la traçabilité figure sur l’emballage. La traçabilité comme marque de la vertu moderne. D’où sont ces lasagnes qui sifflent sur nos assiettes ? À remonter la filière qui navigue entre Chypre, Trifouillis-les-oies et Hong Kong, on devine que bien des margoulins y ont prélevé leur dîme et tant pis pour la chaîne du froid quand on sait qu’il ne faut jamais-recongeler-un-produit-dégelé. Que s’est-il passé avec ce minerai de viande (sic) trimbalé depuis la Roumanie dont un responsable nous dit le cœur sur la main qu’il n’a rien à se reprocher ? De quoi ces lasagnes sont-elles le nom ? Bonne question pour illustrer les méfaits de la mondialisation alors que les experts européens, toujours formels, nous garantissent que la situation est sous contrôle. Ouf ! On avait eu peur qu’il ne faille inventer de nouveaux médicaments pour une nouvelle maladie et quand on sait que la moitié des produits de la filière industrielle du médicament sont au mieux inutiles ou bien dangereux on ne sait plus à quelle potion se vouer. Voilà qu’un hebdomadaire bien au fait des choses de la modernité vient tout juste de nous alerter : le cholestérol serait innocent des maux qui lui ont été attribués. En conséquence, les milliers de produits anti-cholestérol ingurgités depuis des lustres étaient pires que le mal qu’ils étaient censés combattre.
On ne savait plus comment se soigner, voilà qu’on ne sait plus ce qu’il faut manger pour éviter d’être soigné! Mais quelle est la traçabilité de ces paroles de vérité annulant les prescriptions précédentes ? Qui dit le vrai dans cette dialectique infernale ? Changeons de terrain. À regarder les productions d’art contemporain, les canons de l’esthétique possèdent une traçabilité hasardeuse que seule valide leur cote au marché de l’art. Les installations de la FIAC présentant un bidet renversé accroché en l’air au-dessus d’un tas de cailloux sont certes la création d’un grand esprit artistique mais l’esthétique reste subliminale dans le geste du créateur contemporain. Pour la beauté et l’harmonie, ce sera pour plus tard. On pourrait en dire autant de certaines autres créations théâtrales où uriner sur la scène est supposé ajouter à la performance de l’acteur. Le jeu est tellement biaisé qu’on croirait assister à un match de foot truqué. Changeons de registre. Qu’en sera-t-il demain avec les couples de pères porteurs d’enfants conçus dans des utérus en location? Trouvera-t-on dans Que choisir des études sur les meilleurs rapports qualité/prix des diverses offres utérines ? La traçabilité de l’état-civil devant être organisée par la loi, il y a fort à parier que ce nouveau droit risque d’être tordu par les dernières techniques de procréation.
Qui ment et qui dit vrai en politique ? Moi président, je ne raserai pas gratis mais presque… Tout le monde a en mémoire ces belles formules. La gauche est-elle de gauche quand elle change les règles du droit du travail au profit d’une flexibilité qui  attente aux droits acquis par les travailleurs ? La droite était-elle soucieuse de l’intérêt national quand elle caressait la moustache de l’émir du Qatar dans le sens du poil pour obtenir ses largesses financières ? Et la gauche qui tend aussi sa sébile pratique-t-elle le changement dès maintenant? Quelle est la traçabilité de notre politique quand c’est l’arrangement avec les principes républicains qui en constitue le fil conducteur tout au long des affaires qui jalonnent les diverses mandatures ? Alors que le principe de précaution tant invoqué n’a jamais été convoqué tant pour le bœuf que pour la morale publique, on se prend à douter de son usage. Mais quand donc un comité d’éthique de la vie politique aura-t-il un pouvoir de saisine ? Les superbes rapports annuels de la Cour des comptes dressent des constats, donnent déjà de bonnes pistes pour tracer le réel et pointer la où le bât blesse au-delà des proclamations d’intention : ici la mécanique a permis de taper dans la caisse, là on a jeté l’argent par la fenêtre, et tout ceci avec la bénédiction d’un réseau de procédures pensées sur les bancs de l’ENA. Soit, mais après le constat, après les comptes ? Quid de la prévention ? La procédure en matière de politique publique signe la traçabilité de l’Etat mais quand cette procédure n’existe que pour justifier sa propre existence c’est que la bureaucratie ronge l’appareil comme la rouille va gripper la machine.
Ce qui est valable pour l’appareil d’Etat l’est-il pour notre appareil de production ? Il faut croire que oui tant sont inexplicables nos contre-performances. Pourquoi les produits français, quand ils sont d’excellente qualité, souffrent-ils à ce point de mévente devant la concurrence allemande ou asiatique? Quel mal corrode nos mécaniques ? Sûrement pas dans les machines ou chez les ouvriers qui les font fonctionner mais chez ceux qui les encadrent au plus haut niveau. Il suffit de voir le patriotisme d’entreprise de ceux qui défendent leur emploi pour ne pas en douter. Au lieu d’être collectivement tendues vers le succès de tous, les diverses hiérarchies cultivent et entretiennent la défiance managériale généralisée. Ce qui est valable dans le cancer bureaucratique public est valable dans le privé. Comment comprendre la dépression collective qui avait saisi les personnels de France Telecom si on ne prend pas en compte le délire managérial qui fut un temps celui de sa direction ? Les obstacles à la performance de la France sont de deux ordres : d’une part le fait que les managers des grands groupes ne sont plus des meneurs d’hommes mais des experts comptables uniquement soucieux de rendre des comptes à leurs actionnaires, d’autre part le fait que l’administration de l’Etat, qui est censée servir les performances du pays, dessert les initiatives plutôt qu’elle ne les sert. Dans les deux cas, une bureaucratie à la française fondée sur le pouvoir hiérarchique plutôt que sur l’imagination managériale ou les capacités d’innovation étrangle l’initiative, empêche de voir le vrai et se gargarise d’autosatisfaction. Cet état de fait se lit dans ses effets désastreux. Dans le pire des cas, c’est l’immolation d’un chômeur en fin de droit ou la crise d’un Depardieu. Voilà un homme accablé et étranglé par la perspective de la misère à qui l’administration a opposé une fin de non-recevoir et à l’extrême opposé, le dérapage d’un acteur génial égaré par son excès d’argent. Ces deux exemples extrêmes témoignent du mal français incapable de stopper à temps un drame prévisible ou bien incapable de développer une pédagogie comportementale pour temps de crise. Comment un footballeur débile du cerveau et peut-être habile de ses pieds peut-il gagner mille fois le salaire d’un instituteur ou d’une infirmière ? Pourquoi tout ce qui produit du lien social dans notre pays, comme les deux précédentes professions citées, peut-il être à ce point méprisé et disqualifié dans les faits, c’est-à-dire non reconnu par la (petite) hauteur de son salaire ?
Dans l’échelle des valeurs qui ordonne la société d’aujourd’hui, quel est le marqueur social sinon celui de l’argent ? Or, qui est au charbon, qui enseigne aux enfants, qui soigne dans les hôpitaux, qui subit à la crise ? Le questeur de l’Assemblée nationale qui additionne les primes, l’énarque qui pantoufle, signe des parapheurs et dîne en ville, le chirurgien plasticien qui décuple ses honoraires, l’animateur télé qui cachetonne sa niaiserie, l’éditorialiste qui déjeune en ville et potine avec un autre éditorialiste sur qui baise qui, le député européen qui joue au Scrabble dans l’hémicycle, le directeur du laboratoire d’études sur la précarité de l’EHESS qui refuse de partir dans les nouveaux locaux d’Aubervilliers, l’actionnaire qui boursicote ou bien le trader de Goldman Sachs qui transforme les actions des lasagnes frelatées en or ? On rêve devant ces hiatus sociaux qui se tendent chaque jour davantage et qui chaque jour s’étalent dans les gazettes quand celles-ci sont distribuées car il faut bien le dire, des privilèges dus aux monopoles corporatistes se retrouvent également dans des castes en voie de prolétarisation : agents d’EDF, agents de la SNCF, Syndicat du livre etc. Tous protègent leur petit pré carré sans que la moindre évaluation de leurs avantages acquis puisse en confirmer le bien-fondé et sans que la moindre mise en cause puisse être opérée. Sur France Inter, tous les jours que Dieu fait, une émission inamovible nous propose d’aller voir la bas si j’y suis. Statufié dans sa position syndicale, son animateur tient une tribune de propagande politique : l’Amérique et Israël sont mauvais (surtout Israël), la droite est hideuse et seule la gauche de la gauche est bonne. Tous les poncifs, tous les clichés les plus lourdauds de la bonne conscience à la fois post et néostalinienne y sont rabâchés. Aucun contre-pouvoir ne lui est opposé la où les questions abordées devraient être soumises au débat pluraliste. Il n’en est rien et vogue la galère de la radio publique. C’est ainsi, et à force de se présenter en prétendu contre-pouvoir, ce radotage signe la traçabilité de sa nuisance.
Rien ne change, tout se reproduit, tout se recycle dans notre beau pays, les mots de droite dans les bouches de gauche, les pratiques népotiques sous les ors de la République et les affaires douteuses dans les dîners en ville où l’on se tient, tu me tiens par la barbichette. Les impostures journalistiques, les calomnies sous couvert d’investigation, ou bien au contraire l’omerta sur les sujets qui dérangent le prêt-à-penser idéologique sont l’autre face d’un système complémentaire. En France – et c’est tout son charme – on aime les mots et on s’en paie à foison, à défaut de pouvoir se payer autre chose. Aux Etats-Unis, on cause moins mais on fait ce qu’on dit. Dans le monde arabe aujourd’hui, on cause énormément, on gesticule et on a les yeux rivés sur le rétroviseur. Chez les Juifs et en Israël, on cause beaucoup et on se crêpe les papillotes comme si le monde extérieur n’existait pas. Et en France, en amoureuse de nos anciennes gloires, seule la République des Lettres parvient à sauver l’honneur de la nation car tout finit dans un roman de Yasmina Reza. Bien sûr, pour la balance du commerce extérieur, ça laisse à désirer…

*Photo : Luu Lan.

Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?

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L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.

Mariage gay, Mali, Django : le journal d’Alain Finkielkraut

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Alain Finkielkraut mariage gay

Elisabeth Lévy. À quelques jours de la « Manif pour tous » du 13 janvier, vous en appeliez, dans Le Figaro, à la bonne tenue du débat et demandiez que l’on cesse d’employer à tort et à travers les termes qui se terminent en « phobe ». On ne peut pas dire que vous ayez été entendu, tout opposant étant suspect d’homophobie. Mais, pour commencer, vous sentez-vous concerné par ce projet ? 
Alain Finkielkraut. Je me sens concerné, et comment pourrait-il en être autrement ? Il en va vraiment de notre idée de l’homme, de l’homme et de la femme, de la nature, et du modèle anthropologique que nous voulons maintenir ou infléchir. Je citerai pour commencer Isaac Bashevis Singer, ou, plus précisément, l’un des personnages les plus attachants de son roman Shosha, le docteur  Seitelzohn, érudit et brillant causeur : « L’homme n’a d’imagination ni dans son optimisme, ni dans son pessimisme. » Reportons-nous vingt ans en arrière : la morale hédoniste battait son plein, l’idéal ascétique était laminé, nul n’entendait céder sur son désir ; la pédophilie exceptée, toutes les sexualités avaient pignon sur rue. Pour autant, personne, même les défenseurs de la cause homosexuelle, n’aurait imaginé alors que nous nous apprêterions en 2013 à instaurer le mariage entre personnes du même sexe. Reste à savoir si c’est l’optimisme qui a été pris en défaut par plus beau que ses rêves ou si c’est le pessimisme qui a été battu par plus noir et plus grotesque que ses prédictions.
Mon for intérieur est occupé par une discussion très vive entre l’optimiste et le pessimiste. Le premier me rappelle que, si je me suis marié, ce n’est pas tant pour m’inscrire dans la succession des générations que pour publier mon amour, pour l’exhiber, pour l’officialiser par une fête, un rite, une cérémonie, pour lui confier l’aura et la solennité d’un serment éternel. Au nom de quoi refuserais-je cette publication de l’amour aux couples homosexuels ?
Cependant, le pessimisme pointe le bout de son nez. Je suis assez gay-friendly pour me souvenir du charme exercé par la revendication homosexuelle d’un mode de vie alternatif, affranchi du modèle familial. Et si je l’avais oublié, Renaud Camus, dans ce même journal, m’aurait rafraîchi la mémoire. « Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser  » tout ce triomphe inouï « , comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889.], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’ »il y a pas de raison ». Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en justes noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.».
L’humour de cette charge ne doit pas nous dissimuler son enjeu. Ce qu’elle démontre, c’est qu’à force d’égalité et de non-discrimination, le divers décroît, l’empire du même s’étend : « Tous pareils ! ». On invoquait le droit à la différence au nom de la démocratie, et nous voici démocratiquement prêts à plonger dans l’indifférenciation.[access capability= »lire_inedits »]
Mais le pessimiste en moi n’a pas terminé sa lettre de doléances. Ce que réclament les partisans du « mariage pour tous », c’est le droit à l’adoption et, dans la foulée, la procréation médicalement assistée pour les couples de lesbiennes. Et dans un second temps, non-discrimination oblige, la gestation pour autrui afin de permettre l’accès des homosexuels à la parenté. Ainsi certains enfants auront-ils pour l’état civil deux pères – l’on dira bien entendu, deux « papas » –, ou deux mères, et l’on dira deux « mamans ». C’est vertigineux. Même si rien n’est naturel, et que tout ce que nous sommes, pensons ou faisons témoigne d’une culture, c’est-à-dire d’une compréhension du monde historiquement advenue, même si je suis tout prêt à admettre que l’on peut être heureux dans l’homoparentalité, et que nombre de familles hétérosexuelles sont des paniers de crabes, quelque chose en moi se révolte contre cette éviction de l’altérité dans la filiation.
À cela, il faut ajouter l’émergence corrélative de ce monstre de la volonté : le droit à l’enfant. Et je pense qu’une place particulière doit être faite à un discours que Robert Badinter a prononcé, le 18 mars 1985, devant le Conseil de l’Europe : « La Convention européenne de sauvegarde consacre le droit de toute personne à la vie. Ce droit protège l’être humain contre autrui, contre les agressions de tous ordres qui pourraient l’atteindre dans sa vie. Ce droit ne définit-il pas aussi un pouvoir reconnu à chaque personne ? Le droit à la vie pourrait bien impliquer le droit de tout être humain de donner la vie, la liberté de choisir les moyens par lesquels il pourrait donner la vie. » Ainsi, ce qui était l’aspiration ou l’œuvre d’un homme et d’une femme devient soudain un droit individuel. Dès lors, toutes les combinaisons sont possibles et il n’y a plus, en guise de principe de réalité, que les diverses options qui s’offrent à la réalisation du désir.
Pour bien faire comprendre l’enjeu de ce déchaînement techno-individualiste, je voudrais citer Hannah Arendt. À la fin des Origines du totalitarisme, elle tente d’éclairer la formule du XVIIIe siècle selon laquelle l’homme a atteint sa majorité : « Si cette formule a un sens, ce sens ne peut être que celui-ci. L’homme est le seul créateur possible de ses propres lois, et le seul artisan possible de sa propre histoire (…) Le premier résultat désastreux de l’accès de l’homme à la majorité est que l’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ou raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il proclame ouvertement que tout est permis et croit souterrainement que tout est possible ». Contrairement à ce que prétendent les partisans de la réforme, ce n’est pas l’homophobie qui inspire la résistance ou la réticence au mariage homosexuel, c’est le refus de voir la vie livrée au ressentiment, c’est la volonté que la volonté ne soit pas omnipotente et qu’il y ait encore du donné dans le monde et sur la terre. Le donné, c’est la part non choisie de l’existence. Je suis ce que je suis, un homme ou une femme. C’est une différence fondamentale – et je rejoins ici les conclusions de Gilles Bernheim – qui me rappelle que je ne suis pas autosuffisant et, donc, que si je désire un enfant, je dois en passer par l’autre pour donner forme à mon désir. « Moi, je ne veux pas me coltiner un père pour être mère », a dit une lesbienne militante citée par Sylviane Agacinski. Faut-il vraiment mettre la technique et le droit au service de ce fantasme ?
Mi-décembre, dans un courrier adressé à 8300 établissements, Éric De Labarre, le secrétaire général de l’enseignement catholique, faisait part de son opposition au projet du gouvernement et invitait les directeurs à « prendre des initiatives pour permettre à chacun l’exercice d’une liberté éclairée ». Vincent Peillon a répliqué en appelant les recteurs à « la plus grande vigilance » et a déclaré : « Il ne faut pas importer dans l’école des débats qui doivent avoir lieu dans la société. » Alors, l’école doit-elle débattre de tout ?  
Je relaierais volontiers l’appel du ministre s’il disait, avec le philosophe Alain : « L’école est un lieu admirable, j’aime que les bruits extérieurs n’y entrent point. » Or, il y a beau temps que les bruits extérieurs entrent à l’école. En 1999, Alain Viala, qui était chargé de la réforme de l’enseignement du français, déclarait : « Donner de l’autonomie dans le débat d’opinion, c’est notre mission dans un lycée démocratique. » Et on mesure, en lisant cette phrase, la pauvreté de l’imagination démocratique quand on compare une telle feuille de route à ce que Léo Strauss pouvait encore écrire de l’éducation libérale : « L’éducation libérale est libération de la vulgarité. Les Grecs avaient un mot merveilleux pour  » vulgarité  » : ils la nommaient  apeirokalia, manque d’expérience des belles choses. L’éducation libérale nous donne l’expérience des belles choses. ».« L’expérience des belles choses » : aucun ministre n’oserait s’exprimer en ces termes…
Le talk-show a détrôné la culture, le débat d’opinion a supplanté l’expérience des belles choses. Il tend à devenir la forme a priori de tout enseignement puisque ce que veulent les élèves, c’est interagir. C’est le grand tournant communicationnel de l’école. Avec le progrès du sentiment d’égalité, ce n’est pas l’homme qui s’efface « comme à la limite de la mer un visage de sable », selon la célèbre formule de Michel Foucault, c’est le maître ! Et avec lui, tous les avatars de la figure paternelle. Ainsi la fameuse loi Jospin de 1989 a-t-elle consacré dans son article 10 la liberté d’expression des élèves : à eux de l’exercer et aux enseignants de s’adapter.
Mais alors, si tout est débat chez les jeunes et même les très jeunes, pourquoi refuser le débat sur le mariage homosexuel ? Parce que cette question n’est pas une question mais une solution ! Comme l’a dit Najat Vallaud-Belkacem dans un collège du Loiret, c’est une extension des droits, c’est une avancée, c’est un progrès de l’égalité.
En conséquence, les opposants à ce projet ne sont pas des adversaires légitimes. Archaïques, rétrogrades, homophobes : ils entravent le mouvement démocratique des choses. Ils ont beau rappeler leur attachement à la liberté des homosexuels, proposer une nouvelle forme d’union civile, ils sont, quoi qu’ils disent, abreuvés d’insultes, tournés en dérision, dépeints comme les rejetons exsangues d’une vieille France endogame et grotesque et cela, jour après jour sur Canal Plus. Il n’est qu’à lire, aussi, un éditorial du directeur de Libération, Nicolas Demorand, pour voir de quel mépris les opposants au mariage homosexuel sont l’objet :  « (…) des psys qui pérorent de manière fumeuse sur un sujet dont ils devraient au moins savoir qu’ils ne savent rien, (…) des religieux qui ressortent les vieux dogmes et s’étonnent qu’ils n’intéressent plus personne ; des politiques qui sentent la bonne affaire, (…) des publicistes, professionnels de la hargne. » Et pour clore la discussion : « (…) la discrimination au nom de l’orientation sexuelle enfreint la loi républicaine et européenne (…). ».
Ceux qui s’inquiètent de voir l’homme retourner sa liberté contre sa condition en décidant que les enfants peuvent naître de deux hommes ou de deux femmes, ce ne sont pas des interlocuteurs, ce sont, si je suis le raisonnement de Demorand, des délinquants.
Camus disait : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » Mais précisément, ce n’est pas la modestie qui étouffe les inconditionnels du « mariage pour tous », ils font même preuve d’une féroce arrogance car pour eux, la démocratie ne relève pas de la politique mais de l’histoire. C’est un processus. C’est le triomphe progressif de l’égalité. Tous les détracteurs qu’ils rencontrent sur leur chemin de gloire sont des scandales vivants et doivent être traités comme tels. Tel est le paradoxe de notre temps : il ne jure que par le débat mais, ayant transféré la démocratie de la politique à l’histoire, il réduit le débat à un affrontement entre le passé et le futur, entre les forces de la nuit et la promesse du matin. Les néo-démocrates n’opposent pas des arguments à d’autres arguments, ils rappellent aux tarés du vieux monde que nous sommes au XXIe siècle. Une France regarde l’autre de haut et lui dit qu’elle n’en a plus pour longtemps.  
Vincent Peillon en appelle à la neutralité de l’école, parce que pour lui, il n’y a pas de débat ! Et il va plus loin : « Le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », écrit-il aux recteurs : cette phrase donne la chair de poule. Dans la lettre même où il dénonce l’instrumentalisation du débat, le ministre fait de la jeunesse l’instrument du « changement des mentalités », c’est-à-dire, si les mots ont un sens, de la construction de l’homme nouveau, comme si le XXe siècle n’avait pas eu lieu. Mao lançait les bandes adolescentes à l’assaut des « quatre vieilleries » : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles habitudes.
Et voici qu’en France, le ministre de l’Éducation nationale érige les jeunes en « gardes roses » de la « théorie du genre » et de la modernisation des mœurs. Au nom de l’égalité disparaît la figure du maître, mais c’est bien une forme de despotisme qui s’installe quand, pour arriver à ses fins, un gouvernement s’appuie sans vergogne sur les enfants.
Un mot encore sur l’attitude des députés vis-à-vis des représentants des grandes religions, traités avec une suffisance et un mépris militant totalement hors de propos. Ni le rabbin Bernheim, ni le pape Benoît XVI ne parlent pour leur chapelle. Ils s’interrogent sur le devenir de l’humanité. Ils nous disent : « Tout n’est pas possible. » Ce qui m’a frappé dans le texte du rabbin Bernheim, c’est ce qu’il dit de la conception biblique de la différence des sexes : « Ce qui s’exprime dans la différence des sexes, c’est une double finitude. Je ne suis pas tout, je ne suis même pas tout l’humain. Je ne sais pas tout sur l’humain : l’autre sexe me demeure toujours partiellement inconnaissable. » Et aujourd’hui, chacun veut pouvoir être ce qu’il veut, quand il veut ce qu’il veut, et passer à son gré d’une identité à l’autre. Forclusion de la finitude et occultation de la réalité. Les religions ne nous disent pas qu’il faut revenir à Dieu, ce qu’elles nous disent, c’est : « Ne vous prenez pas vous-même pour des dieux ! ». Et il est regrettable qu’elles soient presque les seules à le dire aujourd’hui.
Le 11 janvier, François Hollande annonçait le début de l’opération « Serval » au Nord-Mali, avec l’objectif affiché de lutter contre les terroristes. Quelques semaines plus tard, il se rendait à Tombouctou libérée. Si l’opinion a soutenu l’engagement des troupes françaises, certains y ont vu le retour de la Françafrique. Valéry Giscard d’Estaing a parlé de « néo-colonialisme » et Dominique de Villepin, de « néo-conservatisme ».
Ces accusations sont totalement à côté de la plaque. La France d’aujourd’hui est à l’image des autres pays européens, résolument post-hitlérienne et post-coloniale, on pourrait presque dire post-historique ! Comme le dit Robert Kagan : « L’Europe repose sur un miracle, la réconciliation franco- allemande. Le loup allemand s’est couché près de l’agneau français. » L’Europe, c’est précisément la prévalence du marché et du droit sur le rapport de force et sur la politique de puissance. Donc la transmission du miracle européen au reste du monde est devenue notre nouvelle mission civilisatrice et la France y est aussi attachée que les autres pays européens.
Après tout, pourquoi pas la post-Histoire ? Je n’ai pas une affection particulière pour l’Histoire. Seulement, parfois, elle vous tire par la manche et se rappelle à vous. Cela m’évoque un dialogue entre Julien Freund et Jean Hyppolite, philosophe français qui a beaucoup contribué à la lecture de Hegel. Freund à Hyppolite : comme tous les pacifistes, vous croyez que c’est vous qui désignez l’ennemi, et que si vous ne voulez pas d’ennemi, vous n’en avez pas. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Trotsky disait : « Peut-être ne vous intéressez–vous pas à la guerre, mais elle s’intéresse à vous. » La guerre s’intéresse à la France. La France répond et elle ne pouvait rien faire d’autre que répondre.
Reste à savoir qui sont nos ennemis. S’ils se battent quasi exclusivement avec les armes du terrorisme, par exemple en utilisant les civils comme boucliers humains, on ne peut pas cependant se contenter de cette appellation. Car ils pratiquent le djihad et défendent la cause de la charia. Le Conseil français du culte musulman s’est félicité de ce que la France n’utilise pas le terme d’« islamistes ». On aimerait qu’il s’en prenne à la chose plutôt qu’au mot.
Une grande partie des combattants et de leurs armes venant de la défunte armée de Kadhafi, on entend dire qu’il n’aurait pas fallu intervenir en Libye. Je crois au contraire qu’on ne pouvait pas faire autrement car un bain de sang menaçait Benghazi. Mais cela doit nous amener à réfléchir.
Nicolas Sarkozy répétait volontiers qu’il « aime faire ». Ce disant, il oubliait la distinction capitale que les Grecs faisaient entre poiésis, la fabrication, et praxis, l’action. En vertu de cette distinction, oubliée par les modernes et remise en circulation par Hannah Arendt, le fabricant est maître de son œuvre. Celui qui agit dans le milieu de la pluralité humaine ne l’est pas. Il ne construit pas une œuvre, il déclenche des processus incalculables et imprévisibles. Dès lors, les choses le surprendront toujours, mais il n’empêche : il doit essayer d’anticiper, de voir plus loin, d’inscrire son action dans la durée. Or, le président Sarkozy étant à l’image d’un monde où tout n’est qu’instant, il ne voulait pas tant « faire » que faire des coups, et il passait à autre chose. Pendant ce temps, les armes libyennes, elles, passaient au Mali.
Depuis sa sortie, le 23 janvier, Django Unchained, le dernier film de Quentin Tarantino, caracole en tête du box-office. Surtout, il fait l’unanimité de la critique qui parle de « chef d’œuvre » et le présente comme un grand film sur l’esclavage.
Si on voulait tenir les archives du désastre, il faudrait faire une grande place à ce film et plus encore à sa réception enthousiaste. J’y suis allé avec l’espoir de passer un bon moment car, si je ne considère pas Tarantino comme un immense cinéaste, j’ai aimé Pulp Fiction et Jackie Brown, en particulier la manière très originale qu’il a de combiner une action très violente et des dialogues qui n’en finissent pas et qui sont souvent très drôles.
Je me suis trompé et j’ai payé cette très lourde erreur par deux heures quarante d’oscillation entre l’ennui, la révolte et le dégoût. Ce western ne traite pas de l’esclavage. Baignant dans l’anachronisme, il maltraite tout ce qu’il touche, c’est-à-dire qu’il le malaxe, il le triture, il le manipule, en toute immodestie historique. Il en fait exactement ce qu’il veut. D’ailleurs, c’est le critique fasciné des Inrocks qui le dit : « Tarantino inocule dans l’Amérique esclavagiste un corps d’homme noir façonné par les codes du hip-hop : pas seulement affranchi mais conquérant et dominateur. »
Un héros invincible, une sorte de Schwarzenegger de couleur et de gauche, part à la recherche de sa femme captive d’un planteur sadique, pervers, ignorant, totalement dégénéré. Le Sud esclavagiste n’est pas une civilisation, même pécheresse, même corrompue : c’est un univers concentrationnaire. Les esclaves ne portent pas, mais c’est tout comme, un pyjama rayé. Le sudisme est un nazisme, le nazisme un stalinisme et toutes les victimes de l’Histoire reçoivent, en guise de compensation, un western-spaghetti célébré par la redoutable alliance des snobs et des cons ! Cette alliance est une très mauvaise nouvelle pour la culture, pour la vérité, et pour la transmission de l’une et de l’autre.
Après avoir vu ce film fanatiquement sommaire, j’ai pensé à ce qu’écrit Kundera sur les détenus de Theresienstadt, ce camp dont les nazis avaient fait une vitrine pour les « nigauds de la Croix-Rouge ». Les juifs qui vivaient dans l’antichambre de la mort ont utilisé la liberté précaire et abusée qui était la leur pour mener une vie intellectuelle et artistique extraordinairement foisonnante. Kundera écrit : « Une soif de culture s’est emparée de la communauté thérésienne. » Que représentait l’art pour eux ? « La façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments et des réflexions afin que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur », écrit Kundera.
Sous les applaudissements de la critique, Tarantino prend prétexte de l’horreur pour refermer l’éventail. Il se croit chargé de la vengeance des peuples comme l’historien, selon Chateaubriand. Il offre une espèce de rédemption cinématographique et fantasmatique aux esclaves après l’avoir, dit-il, offerte aux juifs dans son précédent film. En réalité, il fait du nazisme une espèce de signifiant baladeur. Il y a eu les nazis-nazis, il y avait eu les nazis-esclavagistes et il y aura d’autres nazis demain. La caricature défigure l’Histoire, tue l’émotion et insulte l’intelligence. Tarantino nous montre ce que c’est d’avoir 12 ans au siècle des jeux vidéo et il nous invite à les avoir avec lui. Il faut voir ce film comme un cartoon, me dit-on. Eh bien justement, trop de cartoons, cela fait des cerveaux en carton. On me dit aussi que Tarantino n’est pas dupe et qu’il faut prendre ses films au second degré. Eh bien, je ne suis pas dupe de cet argument. Le second degré de Tarantino n’est que l’alibi de son infantilisme. Comme adulte, je m’inquiète de cette régression. Et comme juif aussi. L’Histoire n’est pas un terrain de jeu. Alors j’ai envie de dire à Tarantino : « Va jouer ailleurs ! » Et j’ai aussi envie de dire au public d’aller voir d’autres films.[/access]

In the Pocket !

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livre de poche

Le Livre de Poche fête ses 60 ans. C’est en février 1953 qu’Henri Filipacchi, alors secrétaire générale de la librairie Hachette, a lancé cette collection à succès. Les chiffres donnent le tournis : 5 200 titres enregistrés au 31 décembre 2012, plus d’un milliard de volumes diffusés, des pointes à plus de 5 millions d’exemplaires pour Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et un objectif atteint : « démocratiser la lecture ». Depuis le Numéro 1 de la série, Koenigsmark de Pierre Benoit vendu au prix de 2 francs, le Livre de Poche a rempli sa mission première : faire passer les Français pour de grands lecteurs à la face du monde. 
À tort ou à raison, le Français passe encore à l’étranger pour un petit intello sûr de lui, dégoulinant de savoir et de références littéraires. On nous nargue sur notre balance commerciale déficitaire, on nous charrie sur nos voitures aux performances modestes, on se moque de notre fonction publique pléthorique, on nous bassine avec notre manque de compétitivité atavique, mais sur les livres, pas touche ! On est les champions de la bibliothèque. Ce miracle de la brillantine culturelle, on le doit au Livre de Poche. Pour une somme modique, un Stendhal dépassant légèrement de la poche d’un imperméable, on emballait de l’Anglaise, de la Suédoise et de l’Allemande à tour de bras. C’était un temps où un Morand lu en diagonale valait toutes les rosettes et les Rolex. Ces manœuvres honteuses nous ouvraient les portes de la Communauté européenne à peu de frais. Mystère des lettres et des corps.
Les européennes se pâmaient à la vue de ces couvertures colorées qu’on laissait traîner un peu partout, dans les transports en commun ou sur nos lits d’étudiants. Elles devenaient folles, incontrôlables, quand apparaissait un Livre de Poche à l’enseigne d’Aragon, Bernanos, Chateaubriand, Claudel, Prévert ou Rimbaud. Merci Monsieur Filipacchi, grâce à votre idée de génie, compacter les Classiques, la littérature française s’est formidablement bien exportée. Vous avez, en outre, facilité tant d’échanges internationaux. Les jeunes hommes que nous étions ne l’oublieront pas de sitôt. Aujourd’hui que nous sommes moins souples, les Livres de Poche continuent de nous fasciner pour d’autres raisons. Ils nous renseignent sur les modes, les gloires du passé, ces auteurs autrefois encensés qui dorénavant se serrent la ceinture dans les caisses des marchands de livres d’occasion. Les Archibald Joseph Cronin, Pierre Nord, Pearl Buck, Daniel Rops, Han Suyin, Charles Plisnier, Armand Lanoux, Jean de la Varende, Marguerite Audoux, Georges Duhamel ou l’indétrônable Henri Troyat sont-ils encore lus de nos jours ?
Et puis, certains Livres de Poche fonctionnent comme des amulettes. On ne pourra jamais se séparer de nos numéros fétiches juste pour le plaisir des yeux. Ma combinaison gagnante : le 649, Aphrodite de Pierre Louÿs, le 2130 La Mandarine de Christine de Rivoyre, le 3230 Les pas perdus de René Fallet, le 2142 Paris est une fête d’Hemingway et le 2105 Le mépris de Moravia. Alors, longue vie au Livre de Poche.

Contre les tyrans, la Bible

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armand laferrere bible

Armand Laferrère occupe une place à part dans la galaxie intellectuelle libérale. Il semble moins intéressé par la promotion du modèle libéral que par l’étude des phénomènes historiques et anthropologiques qui, en pratique, pourraient bien faire obstacle à son succès. Il a ainsi écrit sur la puissance des rentes dans l’économie (La Dépense publique, Institut de l’entreprise, 1999), sur le jeu des intérêts en politique étrangère (L’Amérique est-elle une menace ? 2008, JC Lattès) et dans plusieurs articles de la revue Commentaire, sur l’irrationalité des mouvements d’opinion collectifs, illustrés notamment par la haine anti-américaine et anti-israélienne.
Avec La Liberté des hommes, qui vient de paraître aux Éditions Odile Jacob, Armand Laferrère, normalien, énarque, mais surtout penseur libre et cultivé à la plume fine et redoutablement efficace, se penche sur ce qu’il considère comme la « première des sources » de l’idée moderne de liberté. Cette source n’est rien moins que la Bible, depuis la Torah jusqu’au Nouveau Testament.
La Liberté des hommes n’est pas un livre de théologie : c’est un livre d’histoire et de philosophie politique. L’auteur préserve à tout moment une louable neutralité sur les questions métaphysiques qui permettra à son livre d’être lu de la même manière par les croyants, les agnostiques et les athées.[access capability= »lire_inedits »]
Armand Laferrère part d’un fait historique incontestable : le peuple hébreu, au sein duquel la Bible a graduellement été écrite entre la fin du IIe millénaire av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère, avait avec le pouvoir politique une relation… problématique. Contrairement aux autres peuples qui ont marqué l’Histoire, il fut toujours un peuple faible, soumis aux caprices des grands empires qui l’entouraient. C’était aussi un peuple constamment divisé – entre tribus ; entre royaumes du Nord et du Sud ; entre prêtres, rois, juges et prophètes qui se disputaient le pouvoir.
À partir de ce constat, l’auteur énonce une hypothèse fondamentale : la Bible est  une réflexion sur le pouvoir et ses dangers face auxquels ses auteurs ont élaboré des solutions de plus en plus sophistiquées. Ainsi s’est constitué un premier corpus de la liberté politique, qui a irrigué par la suite toutes les civilisations judéo-chrétiennes.
On comprend ainsi pourquoi les patriarches des Hébreux, d’Abraham jusqu’à Moïse, sont si souvent présentés sous leur jour le moins flatteur : les auteurs de la Bible voulaient écarter le risque de culte de la personnalité. La loi de Moïse établit plusieurs pouvoirs concurrents, sans jamais désigner aucun pouvoir humain suprême : l’auteur y voit la source de la conception moderne de la séparation des pouvoirs. La lecture des Dix Commandements comme autant de protections fondamentales contre la tentation de la tyrannie est un tour de force. Il analyse le rôle des prophètes, chargés de protéger les faibles et de limiter l’arrogance des puissants. Il démontre comment, après l’exil des Juifs à Babylone, les auteurs bibliques ont développé une pensée de plus en plus sophistiquée pour permettre au peuple vaincu de conserver à la fois son identité et le sens de sa mission.
L’analyse la plus originale est celle de l’enseignement de Jésus. Laferrère démontre que le fondateur du christianisme n’était pas seulement un maître spirituel, mais délivrait un enseignement politique révolutionnaire au peuple juif sous le joug romain. Les premiers chrétiens étaient incités à vaincre sans révolte la domination romaine, en créant une société parallèle, fondée sur la confiance et la bonne volonté réciproque.
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir proposé une lecture nouvelle, argumentée et cohérente, de l’un des textes les plus étudiés de l’humanité. Avec La Liberté des hommes, Armand Laferrère y est parvenu. Le lecteur, qu’il accepte ou non sa démonstration, en sortira grandi.[/access]

Armand Laferrère, La Liberté des hommes, Odile Jacob, 2013.

Finnegans Wake : Et la Chine se réveilla…

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C’était en 1973. La regrettée Etta James retrouvait le chemin des charts après le relatif insuccès de « Money (that’s what I want) », le moins regretté Kadhafi lançait avec enthousiasme sa Révolution populaire, la Stasi venait d’obtenir le droit officiel de tirer sur quiconque franchirait le mur de Berlin, et Jacques Lacan, toujours superbe en costume à carreaux, lâchait son fameux « Joyce, ce n’est certainement pas traductible en chinois » (Séminaire XX, page 37).
Comme il est intéressant de vivre en 2013. Jugez plutôt : non seulement Finnegans Wake vient d’être traduit dans cette langue, mais les Chinois s’accrochent à ce roman réputé illisible comme la tique sur la peau d’un chien.
Best-seller à Shanghaï, Jimmy Joyce ? L’affaire a tout l’air d’une farce, mais les témoignages locaux sont formels. Les étudiants affluent, les queues s’allongent, les libraires n’en reviennent pas. L’éditeur, un homme plutôt petit dont le nom ne vous dira rien (Wang Weisong), se frotte les mains. Et dire que ce businessman a cru bon de lancer une campagne d’affichage pour vanter les mérites du plus catholique des écrivains illisibles… Si ce n’est pas du flair, ça.
Naturellement, nos confrères s’interrogent. Si le péquin moyen n’entrave que pouic, comment expliquer la courbe des ventes ? Pour les uns, l’explication relève de la sociologie bourdivine. Les Chinois seraient devenus bourgeois, et, ce faisant, vaniteux (bienvenus au club !). Pour les autres, l’affaire tiendrait du défi sportif : avaler le plus grand nombre de pages sans comprendre. Une chose est sûre: la traductrice s’est bien gardée de faciliter la tâche du lecteur. « Je ne serais pas fidèle à l’intention originale du roman si ma traduction était facile.« , déclare-t-elle. Sage parole, qui nous rappelle que la compréhension n’occupera jamais qu’une place secondaire, pour ne pas dire accessoire, dans cette aventure. Doit-on étendre cette remarque aux femmes, à l’amour, et à la vie elle-même ? Ce ne serait pas une mauvaise idée.

Être juif, une question de volonté ?

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oscar mandel judaisme

Outre-Atlantique, à Los Angeles demeure mon ami Oscar Mandel. Il vient de publier Être ou ne pas être juif. L’amitié, si profonde soit-elle, exige la sincérité, entraînant les désaccords. Lesquels portent parfois sur l’essentiel. Je me trouve dans ce cas de figure avec le thème développé dans le présent livre : l’auteur y expose le déni de sa judéité, cependant que, perplexe, le lecteur affirme et affiche la sienne, de façon d’autant plus péremptoire qu’il sait ressembler au « Juif imaginaire » décrit naguère par Alain Finkielkraut. Au demeurant, chez le lecteur que je suis, le problème déclenche de tels remous que les réminiscences et les références affluent à l’esprit comme des bouées de secours, parce que, comme Georges Perec l’a formulé autrefois, « Je ne sais pas très précisément ce que c’est qu’être juif ». Tâchons de surnager.
Los Angeles n’est pas le lieu de naissance d’Oscar. Peu enclin aux confidences, il en a laissé passer quelques-unes. Il est originaire d’Anvers, cette si belle ville de Belgique que j’ai visitée récemment (août 2011), ébloui notamment par les Rubens suspendus dans la magnifique cathédrale gothique et convaincu que si l’art n’a pas de religion, il est une religion.
C’est dans cet environnement enchanteur qu’Oscar Mandel est né, entre les deux guerres mondiales du vingtième siècle de l’ère chrétienne. Comment s’est-il retrouvé à vivre sa vie à des milliers de kilomètres de la vieille Europe tant aimée, si riche sur le plan culturel, que s’est-il produit pour qu’il s’enracine loin de ce qu’il est convenu d’appeler sa patrie ? Comment cet Européen de souche et de cœur, qu’on dirait tout droit sorti d’un roman ou d’un tableau flamand, a-t-il été poussé à s’expatrier sans qu’on lui demande son avis ? À questions directes, réponses simples : l’appartenance familiale et la pression des circonstances se sont liguées, si on ose dire, pour faire de lui et des siens des errants. Nés Juifs, les Mandel ont choisi d’échapper aux nazis en longeant la côte, de port en port, et ont fini par s’embarquer à Lisbonne pour New York, havre de survie. Or, que soutient le poète, l’esthète Oscar Mandel ? Qu’il n’est pas Juif. Qu’on peut décider de ne pas être Juif même si on est pourchassé comme tel, comme on décide de ne pas aimer le cinéma, de ne pas mourir fumeur, de ne pas apprécier la musique des opéras d’Alban Berg, que sais-je encore ?
Là réside notre différend. Dans cette problématique, je campe aux antipodes de mon ami américain. Qui n’est Américain que parce que Juif. Pour moi, on est Juif pour l’unique raison qu’on naît Juif. C’est une donnée immédiate de la conscience. Un héritage historique, ne connût-on rien du passé de ses ancêtres. Une évidence ontologique, liée à la transmission de la mémoire de la Shoah.
Et, simultanément, c’est un embarras constant. Je ne vais pas à la synagogue, aucune croyance ne m’habite, les signes extérieurs des Juifs pieux m’exaspèrent, leurs dogmes et leurs interdits me scandalisent du fait de la coupure qu’ils introduisent entre l’individu et la société, je rejette leur système de pensée et de mœurs comme autant d’entraves à la vie parmi les citoyens. Sans remettre en cause mon identité, ils me la rendraient opaque. Ma solution : distinguer le judaïsme (religion) et la judéité (identité).
Il ne s’agit pas de remettre en cause les choix de chacun. L’un dit n’être pas Juif, l’autre proclame qu’il l’est. Je dois avouer que je ne suis pas parvenu sans vacillements à la conviction qui est la mienne aujourd’hui. À preuve le récit que j’ai intitulé Trou de mémoire et dont la composition en trois parties est révélatrice de la difficulté réflexive qui accompagne ce motif de la judéité. J’en fais part ici, à titre de témoignage : « Le suis-je ? (1940-1952) – Je ne le suis pas ? (1952-1967) – Je le suis ? (1967-1987) » – le triple point d’interrogation signant le tout.
Faut-il trancher ? J’ai lu passionnément le texte d’Oscar Mandel. Il use d’une rhétorique qui rend tenable sa position, même aux yeux du contradicteur le plus résolu. Nous lie tous deux, en l’espèce, l’absence de foi. Nous distingue le critère qui avait frappé l’historien Fernand Braudel. Après l’attentat de la rue des Rosiers, Le Quotidien de Paris m’avait soutiré une opinion, publiée le 12 août 1982. Braudel, méditant sur L’identité de la France, observe ceci : « Je garde le souvenir de cet historien, professeur alors, il y a longtemps, à Strasbourg. On l’interroge en tant que Juif. Il répond sans sourciller : « Je ne suis pas Juif, je suis Français ». J’ai envie de dire : bravo ! Mais, moi, Serge Koster je me sens plus véridique lorsque je réponds, dans une enquête récente : « La France est ma patrie, le lieu de ma langue et de mes affections. Mais je nourris pour Israël (entendez l’Etat d’Israël) qui n’est pas mon pays un sentiment sans rémission ». Rien à retoucher. Enfin à une nuance près. Je ne suis pas candidat pour être Juif en Israël. Juif diasporique, Français Juif, voilà ma condition. On peut juger cela peu clair, irrationnel ; pour moi c’est une rassurante étrangeté.
Retour au point de départ. Je le suis. Je prétends qu’il l’est, quoi qu’il dise. Il faut juste deux paires de lunettes pour ajuster nos lectures. Je recommande en toute lucidité celle du percutant, de l’impertinent livre d’Oscar Mandel.

Oscar Mandel, Être ou ne pas être juif, Allia, 2013, 59 p., 6,20€

 

 

 

Quand les ouvriers étaient des princes

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mods londres ouvriers

On peut précisément dater la mort de la classe ouvrière anglaise. 1966 marque la fin des mods. Ce mouvement adolescent composé d’à peine quatre cents jeunes a rendu les armes après six années d’un combat devenu trop inégal. Les mods ont sombré dans l’oubli le jour où l’industrie du textile et de la musique s’est emparée de leur mode de vie terriblement excitant, élitiste et subversif. Le système salit tout ce qu’il touche, il ne pouvait décemment laisser des gamins d’ouvriers s’habiller comme des princes. C’était trop choquant pour les bonnes mœurs. Les aristocrates avaient honte de les croiser dans les rues de Londres par peur d’être ridicules devant tant d’élégance et de recherche vestimentaire. Les stars montantes de la chanson et du cinéma les imitaient en cachette pour singer leurs tenues de scène.
Ces gamins anglais donnaient le tempo du monde moderne, ils en étaient la plus brillante illustration. Sans eux, pas de Twiggy, pas de Mary Quant, pas de The Who, pas de Carnaby Street, pas de Swinging London. Ils avaient entre quinze et vingt ans, portaient des costumes italiens et dépensaient tout leur salaire dans des chemises à col boutonné ou des vestes en mohair. Ils pouvaient parler, entre eux, des heures durant de la bonne taille d’un revers, de la forme exacte des poignets ou de la longueur d’une fente. Ces dandys décadents ne montraient pas l’exemple qui veut que les pauvres se sacrifient dans l’anonymat. La vie à crédit, le pavillon de banlieue, la Vauxhall et les costumes bon marché ne faisaient pas partie de leur idéal à eux.
Ils occupaient des petits boulots d’employés de bureau ou de vendeurs, fréquentaient les G.I.’s noirs et la communauté jamaïcaine. Ils avaient souvent quitté l’école avant le bac, n’avaient donc jamais mis les pieds à l’Université et étaient tous issus des classes ouvrières ou moyennes d’une Angleterre qui ne connaissait pas encore la désindustrialisation et le thatchérisme, les deux fléaux du XXème siècle. Londres n’était pas encore la Mecque de la globalisation mais déjà, en 1966, l’Angleterre courait à sa perte. La disparition des mods a été le signe d’une perte de civilisation. Les mods incarnaient la beauté naturelle celle qui éclot dans les terrains vagues et sur les pistes de danse, celle qui prend sa source dans les désillusions et les rêves. Ils n’avaient pas besoin d’apprendre la mode car la mode, la posture, le charme, c’était eux. Le capitalisme anglais n’aime pas les révolutions qu’elles soient sociales ou vestimentaires, il se méfie trop de ces prolos qui ont des goûts de luxe. Ce n’est pas un bon exemple à suivre, on commence par s’habiller comme un lord et puis on finit par refuser de bosser ou de s’avilir pour un salaire de misère.
Afin de canaliser ce phénomène néfaste, le système l’a honteusement récupéré. La grande distribution s’est mise à fabriquer des vêtements dans le « style » mod, une hérésie lorsque l’on sait que tous ces ados avaient leur tailleur personnel. Ensuite, eux qui n’écoutaient que du modern jazz (d’où l’origine de leur nom) puis les hits du label Tamla Motown ou de la Stax Records durent supporter le déferlement de la vague rock. Ces lourdauds de rockers avec leurs gestes brusques, leurs vêtements rustiques et leur dégaine pitoyable se prenaient pour des seigneurs alors qu’ils n’étaient que les vassaux d’une industrie qui allait les presser comme des citrons.
Et enfin, dernier et diabolique subterfuge pour faire rentrer dans le rang ces «originaux » : le football. C’est à partir de 1966, après la victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde face à la RFA que ce sport devint national, passionna les jeunes et la City. Les mods furent alors engloutis dans une culture de masse qui donnera quelques années plus tard naissance à la téléréalité, à la pop music et à la social-démocratie. Les mods étaient des esthètes de la fripe, ils ne vivaient que pour les fringues, le rhythm’n’blues, les motocyclettes italiennes et les amphétamines. Le reste ne les intéressait pas. La politique, les affaires, le boulot, ils s’en contrefoutaient éperdument.
C’étaient de petits individualistes sans avenir dans une Angleterre qui s’émancipait. Une seule chose les animait : leur façon de s’habiller. Ils ne refusaient pas la société comme plus tard le feront les hippies ou les punks, ils voulaient juste conduire une Vespa GS 150 ou une Lambretta TV 175, se saper sur-mesure, s’enivrer de speed et danser tout le week-end. De tels improductifs avides de plaisirs raffinés et interdits ne pouvaient décidément pas cohabiter avec le tout-venant. Le mot d’ordre de Pete Meaden, premier manager des The Who et mod historique, résume assez bien la philosophie mod : « Clean living under difficult circumstances » (Être élégant malgré tout)[1. Pour en savoir plus sur ce sujet très peu traité par le monde de l’édition, lire le remarquable « Mods une anthologie speed, vespas & rhythm’n’blues » de Paolo Hewitt, traduit par Nicolas Guichard, paru chez Rivages Rouge.].

*Photo : brizzle born and bred.

L’esprit de l’escalier du 17 février : la renonciation du pape Benoît XVI

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Ce n’est un secret pour personne, Alain Finkielkraut nourrit un penchant coupable pour les humanités classiques et les langues réputées mortes qui vont avec. Est-ce seulement pour cette raison qu’il s’est enthousiasmé quand un certain mercredi de février, place Saint-Pierre de Rome, Benoît XVI a déclaré en latin dans le texte : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien (…) Dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. » ?
Eh bien non, ce n’est pas seulement le style peu courant de cette prose si classique qui a enthousiasmé et ému Alain Finkielkraut, mais la majesté intrinsèque du discours. À une Elisabeth taquine qui le titille pour savoir si cette « démission » ne fait pas « sortir l’Eglise du Droit divin pour entrer dans l’ère du pragmatisme démocratique », le philosophe répond sans ambages : « Ces paroles admirables ne ressemblent pas à celles que pourrait dire un cadre dirigeant atteint par la limite d’âge ».
À l’appui de cette vision de la renonciation papale, il réquisitionne sans hésiter Montaigne, qui lui-même avait été ébloui par l’abdication de Charles Quint : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ».
Vous trouvez que ces considérations sur le Pape ne ressemblent guère à ce que vous avez entendu ailleurs ces jours-ci ? Vous n’avez peut-être pas tout à fait tort. Vous en entendrez l’intégralité ici.
Et rendez-vous, chaque dimanche à midi sur RCJ (94.8 FM) pour écouter l’émission en direct et tous les mois, pour en lire les morceaux choisis dans Causeur magazine.

 

Rugby : PSA, petit bras !

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rugby philippe saint andre

rugby philippe saint andre

Sale temps pour la France : le rugby a du souci à se faire. Alors que la plupart des commentateurs se gaussaient de nos résultats passables – pour une équipe arrivée en finale de Coupe du monde – face à l’Australie et l’Argentine en novembre dernier ; les Français, après une prestation piteuse face aux Italiens (18-23), ont quitté la pelouse du Stade de France le cœur à la dérive (6-16) contre le Pays de Galles… Nous ne sommes pas experts, simplement amateurs et supporters du XV de France depuis l’enfance. Mais pour nous, cette défaite était écrite quand nous entendîmes PSA (Philippe Saint- André) déclarant devant un micro : « On va essayer d’abord de retrouver de la précision, de la fraîcheur, de la férocité et de la colère. Il va falloir 20 à 30 % de plus dans tout… » Tout était dit, la messe en moins.
Après une prestation minuscule face à des Italiens vaillants, qui s’améliorent mais restent largement prenables, le sélectionneur du XV de France souhaitait retrouver les fondamentaux du rugby (soit !) et demandait à ses joueurs 20 à 30 % de plus. 20-30 % seulement… Quand on entend Steve Hansen, entraîneur des Blacks, déclarer après une victoire tonitruante au tournoi des Four-Nations de 2012 : « les gars ont fait un bon tournoi, mais la marge de progression est encore importante », on se demande comment Saint-André arrive à penser si bas, si petit, si peu exigeant. Un critique et amateur avisé du web raille depuis 2007 sur son blog – “Le pilier” – l’obsession, dévastatrice selon lui, des Coupes du monde : « Nos entraîneuses [sic] feraient mieux de s’occuper de maintenant pour que le futur devienne plus solaire, plus gaillard, plus engageant ».
Posons donc les choses telles qu’elles sont. S’il ne faut pas “charger” un joueur en particulier, car les faillites furent collectives, demandons-nous toutefois à quoi pensait un Michalak, si enthousiasmant en novembre, au moment de taper le coup d’envoi à Rome… directement dans les tribunes ? À quoi a-t-il pensé pendant ces deux matches en envoyant des coups de chausson à l’emporte-pièce, redonnant la gonfle aux adversaires qui n’en demandaient pas tant ? Comment des avants si solides, si doués, se sont-ils laissés tellement secouer que Machenaud, d’habitude vif et alerte , a été incapable de lancer proprement les temps de jeu ? Comment expliquer une telle platitude dans le jeu, un manque de flair et de vista ahurissant, un tel conformisme stratégique, une panne de créativité chronique, une attaque empruntée, un jeu au pied abscons, des passes flottantes, des regards hagards après 20 minutes de jeu ? Comment expliquer une telle faillite collective alors que les individualités (à quelques rares exceptions près) sont admirables et légitimes en bleu ? Peut-être que le rugby “bien de chez nous” se contente d’un exploit retentissant une fois tous les deux ans et demi et vit la période qui suit conforté par les vibratos réverbérées du quart de finale 2007, ou de la finale 2011. Peut-être que le Top 14, championnat soi-disant le plus “relevé” du monde (mais ce sont les Européens qui le disent) bouffe tout le jus (cérébral et musculaire) de nos gonzes qui angoissent de trop s’esquinter sur le terrain national, de peur de voir le bleu s’éloigner.
Nos Bleus jouent trop toute l’année, c’est une évidence. Ils sont mâchés plus que les autres, mais la fraîcheur physique ne peut pas, à elle seule, résumer l’absence systématique d’inventivité qui sévit depuis l’ère Laporte sur nos écrans. Nous pensons sincèrement qu’un XV de France plus frais et bien mené pourrait corriger de manière régulière les Wallabies, les Boks ou les Blacks, seules vraies équipes contre lesquelles nous ne nous étalonnons pas assez. On se gausse d’étriller les Samoans, de tancer les Irlandais et de contenir les Pumas… quand irons-nous mettre des déculottées aux All Blacks ?
Le jour où le rugby français verra plus loin que son championnat, peut-être prendra–t-il un autre virage et un tout autre visage. À croire que, dans le cerveau rugbystique, entre ces deux hémisphères (sud et nord), les neurones français sont restés bloqués sur ses clochers.
Dommage quand on voit « la perfide Albion » continuer sa lente mais magnifique progression vers 2015. 2015, c’est demain, et pour nous demain, c’est (très) loin.

*Photo : alexger1001.

Ne vous fiez pas aux étiquettes…

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viande-de-cheval

viande-de-cheval

« Suivez le bœuf ! ». Jamais ce slogan publicitaire des années 70 n’a eu autant de pertinence tant il faut le suivre à la trace pour repérer ses multiples métamorphoses. Maquillé aujourd’hui en cheval, il avait déjà vu son identité biologique d’origine modifiée quand des éleveurs bien disposés avaient pensé utile de lui faire consommer des farines animales plutôt que l’herbe des verts pâturages. Prions à l’appui, la maladie de la vache folle avait à la fin des années 80 décimé le cheptel européen. Prions de nouveau pour que cette fois-ci il ne faille que changer les étiquettes pour que les lasagnes au cheval soient ainsi nommées. S’il fallait trouver une métaphore du monde présent, cette affaire de cheval nommé bœuf ne pouvait mieux tomber, si l’on peut dire.
La leçon qui se tire de tout ceci se résume en un mot salvateur : traçabilité. Il faut que la traçabilité figure sur l’emballage. La traçabilité comme marque de la vertu moderne. D’où sont ces lasagnes qui sifflent sur nos assiettes ? À remonter la filière qui navigue entre Chypre, Trifouillis-les-oies et Hong Kong, on devine que bien des margoulins y ont prélevé leur dîme et tant pis pour la chaîne du froid quand on sait qu’il ne faut jamais-recongeler-un-produit-dégelé. Que s’est-il passé avec ce minerai de viande (sic) trimbalé depuis la Roumanie dont un responsable nous dit le cœur sur la main qu’il n’a rien à se reprocher ? De quoi ces lasagnes sont-elles le nom ? Bonne question pour illustrer les méfaits de la mondialisation alors que les experts européens, toujours formels, nous garantissent que la situation est sous contrôle. Ouf ! On avait eu peur qu’il ne faille inventer de nouveaux médicaments pour une nouvelle maladie et quand on sait que la moitié des produits de la filière industrielle du médicament sont au mieux inutiles ou bien dangereux on ne sait plus à quelle potion se vouer. Voilà qu’un hebdomadaire bien au fait des choses de la modernité vient tout juste de nous alerter : le cholestérol serait innocent des maux qui lui ont été attribués. En conséquence, les milliers de produits anti-cholestérol ingurgités depuis des lustres étaient pires que le mal qu’ils étaient censés combattre.
On ne savait plus comment se soigner, voilà qu’on ne sait plus ce qu’il faut manger pour éviter d’être soigné! Mais quelle est la traçabilité de ces paroles de vérité annulant les prescriptions précédentes ? Qui dit le vrai dans cette dialectique infernale ? Changeons de terrain. À regarder les productions d’art contemporain, les canons de l’esthétique possèdent une traçabilité hasardeuse que seule valide leur cote au marché de l’art. Les installations de la FIAC présentant un bidet renversé accroché en l’air au-dessus d’un tas de cailloux sont certes la création d’un grand esprit artistique mais l’esthétique reste subliminale dans le geste du créateur contemporain. Pour la beauté et l’harmonie, ce sera pour plus tard. On pourrait en dire autant de certaines autres créations théâtrales où uriner sur la scène est supposé ajouter à la performance de l’acteur. Le jeu est tellement biaisé qu’on croirait assister à un match de foot truqué. Changeons de registre. Qu’en sera-t-il demain avec les couples de pères porteurs d’enfants conçus dans des utérus en location? Trouvera-t-on dans Que choisir des études sur les meilleurs rapports qualité/prix des diverses offres utérines ? La traçabilité de l’état-civil devant être organisée par la loi, il y a fort à parier que ce nouveau droit risque d’être tordu par les dernières techniques de procréation.
Qui ment et qui dit vrai en politique ? Moi président, je ne raserai pas gratis mais presque… Tout le monde a en mémoire ces belles formules. La gauche est-elle de gauche quand elle change les règles du droit du travail au profit d’une flexibilité qui  attente aux droits acquis par les travailleurs ? La droite était-elle soucieuse de l’intérêt national quand elle caressait la moustache de l’émir du Qatar dans le sens du poil pour obtenir ses largesses financières ? Et la gauche qui tend aussi sa sébile pratique-t-elle le changement dès maintenant? Quelle est la traçabilité de notre politique quand c’est l’arrangement avec les principes républicains qui en constitue le fil conducteur tout au long des affaires qui jalonnent les diverses mandatures ? Alors que le principe de précaution tant invoqué n’a jamais été convoqué tant pour le bœuf que pour la morale publique, on se prend à douter de son usage. Mais quand donc un comité d’éthique de la vie politique aura-t-il un pouvoir de saisine ? Les superbes rapports annuels de la Cour des comptes dressent des constats, donnent déjà de bonnes pistes pour tracer le réel et pointer la où le bât blesse au-delà des proclamations d’intention : ici la mécanique a permis de taper dans la caisse, là on a jeté l’argent par la fenêtre, et tout ceci avec la bénédiction d’un réseau de procédures pensées sur les bancs de l’ENA. Soit, mais après le constat, après les comptes ? Quid de la prévention ? La procédure en matière de politique publique signe la traçabilité de l’Etat mais quand cette procédure n’existe que pour justifier sa propre existence c’est que la bureaucratie ronge l’appareil comme la rouille va gripper la machine.
Ce qui est valable pour l’appareil d’Etat l’est-il pour notre appareil de production ? Il faut croire que oui tant sont inexplicables nos contre-performances. Pourquoi les produits français, quand ils sont d’excellente qualité, souffrent-ils à ce point de mévente devant la concurrence allemande ou asiatique? Quel mal corrode nos mécaniques ? Sûrement pas dans les machines ou chez les ouvriers qui les font fonctionner mais chez ceux qui les encadrent au plus haut niveau. Il suffit de voir le patriotisme d’entreprise de ceux qui défendent leur emploi pour ne pas en douter. Au lieu d’être collectivement tendues vers le succès de tous, les diverses hiérarchies cultivent et entretiennent la défiance managériale généralisée. Ce qui est valable dans le cancer bureaucratique public est valable dans le privé. Comment comprendre la dépression collective qui avait saisi les personnels de France Telecom si on ne prend pas en compte le délire managérial qui fut un temps celui de sa direction ? Les obstacles à la performance de la France sont de deux ordres : d’une part le fait que les managers des grands groupes ne sont plus des meneurs d’hommes mais des experts comptables uniquement soucieux de rendre des comptes à leurs actionnaires, d’autre part le fait que l’administration de l’Etat, qui est censée servir les performances du pays, dessert les initiatives plutôt qu’elle ne les sert. Dans les deux cas, une bureaucratie à la française fondée sur le pouvoir hiérarchique plutôt que sur l’imagination managériale ou les capacités d’innovation étrangle l’initiative, empêche de voir le vrai et se gargarise d’autosatisfaction. Cet état de fait se lit dans ses effets désastreux. Dans le pire des cas, c’est l’immolation d’un chômeur en fin de droit ou la crise d’un Depardieu. Voilà un homme accablé et étranglé par la perspective de la misère à qui l’administration a opposé une fin de non-recevoir et à l’extrême opposé, le dérapage d’un acteur génial égaré par son excès d’argent. Ces deux exemples extrêmes témoignent du mal français incapable de stopper à temps un drame prévisible ou bien incapable de développer une pédagogie comportementale pour temps de crise. Comment un footballeur débile du cerveau et peut-être habile de ses pieds peut-il gagner mille fois le salaire d’un instituteur ou d’une infirmière ? Pourquoi tout ce qui produit du lien social dans notre pays, comme les deux précédentes professions citées, peut-il être à ce point méprisé et disqualifié dans les faits, c’est-à-dire non reconnu par la (petite) hauteur de son salaire ?
Dans l’échelle des valeurs qui ordonne la société d’aujourd’hui, quel est le marqueur social sinon celui de l’argent ? Or, qui est au charbon, qui enseigne aux enfants, qui soigne dans les hôpitaux, qui subit à la crise ? Le questeur de l’Assemblée nationale qui additionne les primes, l’énarque qui pantoufle, signe des parapheurs et dîne en ville, le chirurgien plasticien qui décuple ses honoraires, l’animateur télé qui cachetonne sa niaiserie, l’éditorialiste qui déjeune en ville et potine avec un autre éditorialiste sur qui baise qui, le député européen qui joue au Scrabble dans l’hémicycle, le directeur du laboratoire d’études sur la précarité de l’EHESS qui refuse de partir dans les nouveaux locaux d’Aubervilliers, l’actionnaire qui boursicote ou bien le trader de Goldman Sachs qui transforme les actions des lasagnes frelatées en or ? On rêve devant ces hiatus sociaux qui se tendent chaque jour davantage et qui chaque jour s’étalent dans les gazettes quand celles-ci sont distribuées car il faut bien le dire, des privilèges dus aux monopoles corporatistes se retrouvent également dans des castes en voie de prolétarisation : agents d’EDF, agents de la SNCF, Syndicat du livre etc. Tous protègent leur petit pré carré sans que la moindre évaluation de leurs avantages acquis puisse en confirmer le bien-fondé et sans que la moindre mise en cause puisse être opérée. Sur France Inter, tous les jours que Dieu fait, une émission inamovible nous propose d’aller voir la bas si j’y suis. Statufié dans sa position syndicale, son animateur tient une tribune de propagande politique : l’Amérique et Israël sont mauvais (surtout Israël), la droite est hideuse et seule la gauche de la gauche est bonne. Tous les poncifs, tous les clichés les plus lourdauds de la bonne conscience à la fois post et néostalinienne y sont rabâchés. Aucun contre-pouvoir ne lui est opposé la où les questions abordées devraient être soumises au débat pluraliste. Il n’en est rien et vogue la galère de la radio publique. C’est ainsi, et à force de se présenter en prétendu contre-pouvoir, ce radotage signe la traçabilité de sa nuisance.
Rien ne change, tout se reproduit, tout se recycle dans notre beau pays, les mots de droite dans les bouches de gauche, les pratiques népotiques sous les ors de la République et les affaires douteuses dans les dîners en ville où l’on se tient, tu me tiens par la barbichette. Les impostures journalistiques, les calomnies sous couvert d’investigation, ou bien au contraire l’omerta sur les sujets qui dérangent le prêt-à-penser idéologique sont l’autre face d’un système complémentaire. En France – et c’est tout son charme – on aime les mots et on s’en paie à foison, à défaut de pouvoir se payer autre chose. Aux Etats-Unis, on cause moins mais on fait ce qu’on dit. Dans le monde arabe aujourd’hui, on cause énormément, on gesticule et on a les yeux rivés sur le rétroviseur. Chez les Juifs et en Israël, on cause beaucoup et on se crêpe les papillotes comme si le monde extérieur n’existait pas. Et en France, en amoureuse de nos anciennes gloires, seule la République des Lettres parvient à sauver l’honneur de la nation car tout finit dans un roman de Yasmina Reza. Bien sûr, pour la balance du commerce extérieur, ça laisse à désirer…

*Photo : Luu Lan.

Hayange : Les hauts fourneaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité ?

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L’euthanasie est à la mode, serpent de mer qui émerge sans crier gare, tout ce qui n’est plus rentable est destiné à disparaître. Il en est de même pour l’industrie finalement, quoi qu’en disent les experts appointés: les chômeurs prennent les devants, ils choisissent l’euthanasie douloureuse, la moins chère, un bidon d’essence. À Florange, l’agonie se prolonge, à Hayange, là où les hauts fourneaux achèvent de se délabrer, il est question ces jours-ci de fermer les vannes des cowpers du P3. Sans entrer dans les détails des histoires de chaufferie (sur le site mecilor.fr, vous trouverez d’utiles et jolies illustrations concernant le fonctionnement d’un haut-fourneau), le cowper – tour de chauffe qui porte le même nom qu’un merveilleux écrivain britannique – permet grâce au gaz de haut fourneau de chauffer le vent qui va ceinturer celui-ci. La poésie de la fonte passe par des vents et des gueulards. Les installations du P3, à l’arrêt depuis belle lurette, malgré la maintenance, sont dans un état de délabrement avancé.
Ici, le vent glacial des décideurs souffle tous azimuts, véhiculant ses nuages de bêtise, de cynisme et d’incompétence crasse. Et à Hayange, là où les hauts fourneaux de Patural achèvent de mourir, les vents chauds des cowpers ne soufflent plus. Ici, pas de délicatesses palliatives, pas d’euthanasie cool : le fourneau meurt de froid.

Mariage gay, Mali, Django : le journal d’Alain Finkielkraut

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Alain Finkielkraut mariage gay

Alain Finkielkraut mariage gay

Elisabeth Lévy. À quelques jours de la « Manif pour tous » du 13 janvier, vous en appeliez, dans Le Figaro, à la bonne tenue du débat et demandiez que l’on cesse d’employer à tort et à travers les termes qui se terminent en « phobe ». On ne peut pas dire que vous ayez été entendu, tout opposant étant suspect d’homophobie. Mais, pour commencer, vous sentez-vous concerné par ce projet ? 
Alain Finkielkraut. Je me sens concerné, et comment pourrait-il en être autrement ? Il en va vraiment de notre idée de l’homme, de l’homme et de la femme, de la nature, et du modèle anthropologique que nous voulons maintenir ou infléchir. Je citerai pour commencer Isaac Bashevis Singer, ou, plus précisément, l’un des personnages les plus attachants de son roman Shosha, le docteur  Seitelzohn, érudit et brillant causeur : « L’homme n’a d’imagination ni dans son optimisme, ni dans son pessimisme. » Reportons-nous vingt ans en arrière : la morale hédoniste battait son plein, l’idéal ascétique était laminé, nul n’entendait céder sur son désir ; la pédophilie exceptée, toutes les sexualités avaient pignon sur rue. Pour autant, personne, même les défenseurs de la cause homosexuelle, n’aurait imaginé alors que nous nous apprêterions en 2013 à instaurer le mariage entre personnes du même sexe. Reste à savoir si c’est l’optimisme qui a été pris en défaut par plus beau que ses rêves ou si c’est le pessimisme qui a été battu par plus noir et plus grotesque que ses prédictions.
Mon for intérieur est occupé par une discussion très vive entre l’optimiste et le pessimiste. Le premier me rappelle que, si je me suis marié, ce n’est pas tant pour m’inscrire dans la succession des générations que pour publier mon amour, pour l’exhiber, pour l’officialiser par une fête, un rite, une cérémonie, pour lui confier l’aura et la solennité d’un serment éternel. Au nom de quoi refuserais-je cette publication de l’amour aux couples homosexuels ?
Cependant, le pessimisme pointe le bout de son nez. Je suis assez gay-friendly pour me souvenir du charme exercé par la revendication homosexuelle d’un mode de vie alternatif, affranchi du modèle familial. Et si je l’avais oublié, Renaud Camus, dans ce même journal, m’aurait rafraîchi la mémoire. « Non, vraiment, c’est trop la honte pour l’homosexualité, cette histoire, et surtout pour l’amour des hommes. Abaisser  » tout ce triomphe inouï « , comme on dit dans Parallèlement[1. Parallèlement est un recueil de poèmes de Verlaine publié en 1889.], à une imitation kitsch de l’hétérosexualité, ramasser ses restes, en somme, au moment où elle les oublie dans son assiette, ah non ! Entre nous, c’est encore un coup de l’égalité qui, décidément, n’en ratera pas une. C’est comme si les géants voulaient être jockeys, au prétexte qu’ »il y a pas de raison ». Vous voyez Verlaine et Rimbaud devant M. Raoult, vous ? Whitman convolant en justes noces avec un de ses camerados ? Rien que d’y penser, on tournerait straight, sans vouloir vous désobliger.».
L’humour de cette charge ne doit pas nous dissimuler son enjeu. Ce qu’elle démontre, c’est qu’à force d’égalité et de non-discrimination, le divers décroît, l’empire du même s’étend : « Tous pareils ! ». On invoquait le droit à la différence au nom de la démocratie, et nous voici démocratiquement prêts à plonger dans l’indifférenciation.[access capability= »lire_inedits »]
Mais le pessimiste en moi n’a pas terminé sa lettre de doléances. Ce que réclament les partisans du « mariage pour tous », c’est le droit à l’adoption et, dans la foulée, la procréation médicalement assistée pour les couples de lesbiennes. Et dans un second temps, non-discrimination oblige, la gestation pour autrui afin de permettre l’accès des homosexuels à la parenté. Ainsi certains enfants auront-ils pour l’état civil deux pères – l’on dira bien entendu, deux « papas » –, ou deux mères, et l’on dira deux « mamans ». C’est vertigineux. Même si rien n’est naturel, et que tout ce que nous sommes, pensons ou faisons témoigne d’une culture, c’est-à-dire d’une compréhension du monde historiquement advenue, même si je suis tout prêt à admettre que l’on peut être heureux dans l’homoparentalité, et que nombre de familles hétérosexuelles sont des paniers de crabes, quelque chose en moi se révolte contre cette éviction de l’altérité dans la filiation.
À cela, il faut ajouter l’émergence corrélative de ce monstre de la volonté : le droit à l’enfant. Et je pense qu’une place particulière doit être faite à un discours que Robert Badinter a prononcé, le 18 mars 1985, devant le Conseil de l’Europe : « La Convention européenne de sauvegarde consacre le droit de toute personne à la vie. Ce droit protège l’être humain contre autrui, contre les agressions de tous ordres qui pourraient l’atteindre dans sa vie. Ce droit ne définit-il pas aussi un pouvoir reconnu à chaque personne ? Le droit à la vie pourrait bien impliquer le droit de tout être humain de donner la vie, la liberté de choisir les moyens par lesquels il pourrait donner la vie. » Ainsi, ce qui était l’aspiration ou l’œuvre d’un homme et d’une femme devient soudain un droit individuel. Dès lors, toutes les combinaisons sont possibles et il n’y a plus, en guise de principe de réalité, que les diverses options qui s’offrent à la réalisation du désir.
Pour bien faire comprendre l’enjeu de ce déchaînement techno-individualiste, je voudrais citer Hannah Arendt. À la fin des Origines du totalitarisme, elle tente d’éclairer la formule du XVIIIe siècle selon laquelle l’homme a atteint sa majorité : « Si cette formule a un sens, ce sens ne peut être que celui-ci. L’homme est le seul créateur possible de ses propres lois, et le seul artisan possible de sa propre histoire (…) Le premier résultat désastreux de l’accès de l’homme à la majorité est que l’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ou raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il proclame ouvertement que tout est permis et croit souterrainement que tout est possible ». Contrairement à ce que prétendent les partisans de la réforme, ce n’est pas l’homophobie qui inspire la résistance ou la réticence au mariage homosexuel, c’est le refus de voir la vie livrée au ressentiment, c’est la volonté que la volonté ne soit pas omnipotente et qu’il y ait encore du donné dans le monde et sur la terre. Le donné, c’est la part non choisie de l’existence. Je suis ce que je suis, un homme ou une femme. C’est une différence fondamentale – et je rejoins ici les conclusions de Gilles Bernheim – qui me rappelle que je ne suis pas autosuffisant et, donc, que si je désire un enfant, je dois en passer par l’autre pour donner forme à mon désir. « Moi, je ne veux pas me coltiner un père pour être mère », a dit une lesbienne militante citée par Sylviane Agacinski. Faut-il vraiment mettre la technique et le droit au service de ce fantasme ?
Mi-décembre, dans un courrier adressé à 8300 établissements, Éric De Labarre, le secrétaire général de l’enseignement catholique, faisait part de son opposition au projet du gouvernement et invitait les directeurs à « prendre des initiatives pour permettre à chacun l’exercice d’une liberté éclairée ». Vincent Peillon a répliqué en appelant les recteurs à « la plus grande vigilance » et a déclaré : « Il ne faut pas importer dans l’école des débats qui doivent avoir lieu dans la société. » Alors, l’école doit-elle débattre de tout ?  
Je relaierais volontiers l’appel du ministre s’il disait, avec le philosophe Alain : « L’école est un lieu admirable, j’aime que les bruits extérieurs n’y entrent point. » Or, il y a beau temps que les bruits extérieurs entrent à l’école. En 1999, Alain Viala, qui était chargé de la réforme de l’enseignement du français, déclarait : « Donner de l’autonomie dans le débat d’opinion, c’est notre mission dans un lycée démocratique. » Et on mesure, en lisant cette phrase, la pauvreté de l’imagination démocratique quand on compare une telle feuille de route à ce que Léo Strauss pouvait encore écrire de l’éducation libérale : « L’éducation libérale est libération de la vulgarité. Les Grecs avaient un mot merveilleux pour  » vulgarité  » : ils la nommaient  apeirokalia, manque d’expérience des belles choses. L’éducation libérale nous donne l’expérience des belles choses. ».« L’expérience des belles choses » : aucun ministre n’oserait s’exprimer en ces termes…
Le talk-show a détrôné la culture, le débat d’opinion a supplanté l’expérience des belles choses. Il tend à devenir la forme a priori de tout enseignement puisque ce que veulent les élèves, c’est interagir. C’est le grand tournant communicationnel de l’école. Avec le progrès du sentiment d’égalité, ce n’est pas l’homme qui s’efface « comme à la limite de la mer un visage de sable », selon la célèbre formule de Michel Foucault, c’est le maître ! Et avec lui, tous les avatars de la figure paternelle. Ainsi la fameuse loi Jospin de 1989 a-t-elle consacré dans son article 10 la liberté d’expression des élèves : à eux de l’exercer et aux enseignants de s’adapter.
Mais alors, si tout est débat chez les jeunes et même les très jeunes, pourquoi refuser le débat sur le mariage homosexuel ? Parce que cette question n’est pas une question mais une solution ! Comme l’a dit Najat Vallaud-Belkacem dans un collège du Loiret, c’est une extension des droits, c’est une avancée, c’est un progrès de l’égalité.
En conséquence, les opposants à ce projet ne sont pas des adversaires légitimes. Archaïques, rétrogrades, homophobes : ils entravent le mouvement démocratique des choses. Ils ont beau rappeler leur attachement à la liberté des homosexuels, proposer une nouvelle forme d’union civile, ils sont, quoi qu’ils disent, abreuvés d’insultes, tournés en dérision, dépeints comme les rejetons exsangues d’une vieille France endogame et grotesque et cela, jour après jour sur Canal Plus. Il n’est qu’à lire, aussi, un éditorial du directeur de Libération, Nicolas Demorand, pour voir de quel mépris les opposants au mariage homosexuel sont l’objet :  « (…) des psys qui pérorent de manière fumeuse sur un sujet dont ils devraient au moins savoir qu’ils ne savent rien, (…) des religieux qui ressortent les vieux dogmes et s’étonnent qu’ils n’intéressent plus personne ; des politiques qui sentent la bonne affaire, (…) des publicistes, professionnels de la hargne. » Et pour clore la discussion : « (…) la discrimination au nom de l’orientation sexuelle enfreint la loi républicaine et européenne (…). ».
Ceux qui s’inquiètent de voir l’homme retourner sa liberté contre sa condition en décidant que les enfants peuvent naître de deux hommes ou de deux femmes, ce ne sont pas des interlocuteurs, ce sont, si je suis le raisonnement de Demorand, des délinquants.
Camus disait : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » Mais précisément, ce n’est pas la modestie qui étouffe les inconditionnels du « mariage pour tous », ils font même preuve d’une féroce arrogance car pour eux, la démocratie ne relève pas de la politique mais de l’histoire. C’est un processus. C’est le triomphe progressif de l’égalité. Tous les détracteurs qu’ils rencontrent sur leur chemin de gloire sont des scandales vivants et doivent être traités comme tels. Tel est le paradoxe de notre temps : il ne jure que par le débat mais, ayant transféré la démocratie de la politique à l’histoire, il réduit le débat à un affrontement entre le passé et le futur, entre les forces de la nuit et la promesse du matin. Les néo-démocrates n’opposent pas des arguments à d’autres arguments, ils rappellent aux tarés du vieux monde que nous sommes au XXIe siècle. Une France regarde l’autre de haut et lui dit qu’elle n’en a plus pour longtemps.  
Vincent Peillon en appelle à la neutralité de l’école, parce que pour lui, il n’y a pas de débat ! Et il va plus loin : « Le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles », écrit-il aux recteurs : cette phrase donne la chair de poule. Dans la lettre même où il dénonce l’instrumentalisation du débat, le ministre fait de la jeunesse l’instrument du « changement des mentalités », c’est-à-dire, si les mots ont un sens, de la construction de l’homme nouveau, comme si le XXe siècle n’avait pas eu lieu. Mao lançait les bandes adolescentes à l’assaut des « quatre vieilleries » : les vieilles idées, la vieille culture, les vieilles coutumes et les vieilles habitudes.
Et voici qu’en France, le ministre de l’Éducation nationale érige les jeunes en « gardes roses » de la « théorie du genre » et de la modernisation des mœurs. Au nom de l’égalité disparaît la figure du maître, mais c’est bien une forme de despotisme qui s’installe quand, pour arriver à ses fins, un gouvernement s’appuie sans vergogne sur les enfants.
Un mot encore sur l’attitude des députés vis-à-vis des représentants des grandes religions, traités avec une suffisance et un mépris militant totalement hors de propos. Ni le rabbin Bernheim, ni le pape Benoît XVI ne parlent pour leur chapelle. Ils s’interrogent sur le devenir de l’humanité. Ils nous disent : « Tout n’est pas possible. » Ce qui m’a frappé dans le texte du rabbin Bernheim, c’est ce qu’il dit de la conception biblique de la différence des sexes : « Ce qui s’exprime dans la différence des sexes, c’est une double finitude. Je ne suis pas tout, je ne suis même pas tout l’humain. Je ne sais pas tout sur l’humain : l’autre sexe me demeure toujours partiellement inconnaissable. » Et aujourd’hui, chacun veut pouvoir être ce qu’il veut, quand il veut ce qu’il veut, et passer à son gré d’une identité à l’autre. Forclusion de la finitude et occultation de la réalité. Les religions ne nous disent pas qu’il faut revenir à Dieu, ce qu’elles nous disent, c’est : « Ne vous prenez pas vous-même pour des dieux ! ». Et il est regrettable qu’elles soient presque les seules à le dire aujourd’hui.
Le 11 janvier, François Hollande annonçait le début de l’opération « Serval » au Nord-Mali, avec l’objectif affiché de lutter contre les terroristes. Quelques semaines plus tard, il se rendait à Tombouctou libérée. Si l’opinion a soutenu l’engagement des troupes françaises, certains y ont vu le retour de la Françafrique. Valéry Giscard d’Estaing a parlé de « néo-colonialisme » et Dominique de Villepin, de « néo-conservatisme ».
Ces accusations sont totalement à côté de la plaque. La France d’aujourd’hui est à l’image des autres pays européens, résolument post-hitlérienne et post-coloniale, on pourrait presque dire post-historique ! Comme le dit Robert Kagan : « L’Europe repose sur un miracle, la réconciliation franco- allemande. Le loup allemand s’est couché près de l’agneau français. » L’Europe, c’est précisément la prévalence du marché et du droit sur le rapport de force et sur la politique de puissance. Donc la transmission du miracle européen au reste du monde est devenue notre nouvelle mission civilisatrice et la France y est aussi attachée que les autres pays européens.
Après tout, pourquoi pas la post-Histoire ? Je n’ai pas une affection particulière pour l’Histoire. Seulement, parfois, elle vous tire par la manche et se rappelle à vous. Cela m’évoque un dialogue entre Julien Freund et Jean Hyppolite, philosophe français qui a beaucoup contribué à la lecture de Hegel. Freund à Hyppolite : comme tous les pacifistes, vous croyez que c’est vous qui désignez l’ennemi, et que si vous ne voulez pas d’ennemi, vous n’en avez pas. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Trotsky disait : « Peut-être ne vous intéressez–vous pas à la guerre, mais elle s’intéresse à vous. » La guerre s’intéresse à la France. La France répond et elle ne pouvait rien faire d’autre que répondre.
Reste à savoir qui sont nos ennemis. S’ils se battent quasi exclusivement avec les armes du terrorisme, par exemple en utilisant les civils comme boucliers humains, on ne peut pas cependant se contenter de cette appellation. Car ils pratiquent le djihad et défendent la cause de la charia. Le Conseil français du culte musulman s’est félicité de ce que la France n’utilise pas le terme d’« islamistes ». On aimerait qu’il s’en prenne à la chose plutôt qu’au mot.
Une grande partie des combattants et de leurs armes venant de la défunte armée de Kadhafi, on entend dire qu’il n’aurait pas fallu intervenir en Libye. Je crois au contraire qu’on ne pouvait pas faire autrement car un bain de sang menaçait Benghazi. Mais cela doit nous amener à réfléchir.
Nicolas Sarkozy répétait volontiers qu’il « aime faire ». Ce disant, il oubliait la distinction capitale que les Grecs faisaient entre poiésis, la fabrication, et praxis, l’action. En vertu de cette distinction, oubliée par les modernes et remise en circulation par Hannah Arendt, le fabricant est maître de son œuvre. Celui qui agit dans le milieu de la pluralité humaine ne l’est pas. Il ne construit pas une œuvre, il déclenche des processus incalculables et imprévisibles. Dès lors, les choses le surprendront toujours, mais il n’empêche : il doit essayer d’anticiper, de voir plus loin, d’inscrire son action dans la durée. Or, le président Sarkozy étant à l’image d’un monde où tout n’est qu’instant, il ne voulait pas tant « faire » que faire des coups, et il passait à autre chose. Pendant ce temps, les armes libyennes, elles, passaient au Mali.
Depuis sa sortie, le 23 janvier, Django Unchained, le dernier film de Quentin Tarantino, caracole en tête du box-office. Surtout, il fait l’unanimité de la critique qui parle de « chef d’œuvre » et le présente comme un grand film sur l’esclavage.
Si on voulait tenir les archives du désastre, il faudrait faire une grande place à ce film et plus encore à sa réception enthousiaste. J’y suis allé avec l’espoir de passer un bon moment car, si je ne considère pas Tarantino comme un immense cinéaste, j’ai aimé Pulp Fiction et Jackie Brown, en particulier la manière très originale qu’il a de combiner une action très violente et des dialogues qui n’en finissent pas et qui sont souvent très drôles.
Je me suis trompé et j’ai payé cette très lourde erreur par deux heures quarante d’oscillation entre l’ennui, la révolte et le dégoût. Ce western ne traite pas de l’esclavage. Baignant dans l’anachronisme, il maltraite tout ce qu’il touche, c’est-à-dire qu’il le malaxe, il le triture, il le manipule, en toute immodestie historique. Il en fait exactement ce qu’il veut. D’ailleurs, c’est le critique fasciné des Inrocks qui le dit : « Tarantino inocule dans l’Amérique esclavagiste un corps d’homme noir façonné par les codes du hip-hop : pas seulement affranchi mais conquérant et dominateur. »
Un héros invincible, une sorte de Schwarzenegger de couleur et de gauche, part à la recherche de sa femme captive d’un planteur sadique, pervers, ignorant, totalement dégénéré. Le Sud esclavagiste n’est pas une civilisation, même pécheresse, même corrompue : c’est un univers concentrationnaire. Les esclaves ne portent pas, mais c’est tout comme, un pyjama rayé. Le sudisme est un nazisme, le nazisme un stalinisme et toutes les victimes de l’Histoire reçoivent, en guise de compensation, un western-spaghetti célébré par la redoutable alliance des snobs et des cons ! Cette alliance est une très mauvaise nouvelle pour la culture, pour la vérité, et pour la transmission de l’une et de l’autre.
Après avoir vu ce film fanatiquement sommaire, j’ai pensé à ce qu’écrit Kundera sur les détenus de Theresienstadt, ce camp dont les nazis avaient fait une vitrine pour les « nigauds de la Croix-Rouge ». Les juifs qui vivaient dans l’antichambre de la mort ont utilisé la liberté précaire et abusée qui était la leur pour mener une vie intellectuelle et artistique extraordinairement foisonnante. Kundera écrit : « Une soif de culture s’est emparée de la communauté thérésienne. » Que représentait l’art pour eux ? « La façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments et des réflexions afin que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur », écrit Kundera.
Sous les applaudissements de la critique, Tarantino prend prétexte de l’horreur pour refermer l’éventail. Il se croit chargé de la vengeance des peuples comme l’historien, selon Chateaubriand. Il offre une espèce de rédemption cinématographique et fantasmatique aux esclaves après l’avoir, dit-il, offerte aux juifs dans son précédent film. En réalité, il fait du nazisme une espèce de signifiant baladeur. Il y a eu les nazis-nazis, il y avait eu les nazis-esclavagistes et il y aura d’autres nazis demain. La caricature défigure l’Histoire, tue l’émotion et insulte l’intelligence. Tarantino nous montre ce que c’est d’avoir 12 ans au siècle des jeux vidéo et il nous invite à les avoir avec lui. Il faut voir ce film comme un cartoon, me dit-on. Eh bien justement, trop de cartoons, cela fait des cerveaux en carton. On me dit aussi que Tarantino n’est pas dupe et qu’il faut prendre ses films au second degré. Eh bien, je ne suis pas dupe de cet argument. Le second degré de Tarantino n’est que l’alibi de son infantilisme. Comme adulte, je m’inquiète de cette régression. Et comme juif aussi. L’Histoire n’est pas un terrain de jeu. Alors j’ai envie de dire à Tarantino : « Va jouer ailleurs ! » Et j’ai aussi envie de dire au public d’aller voir d’autres films.[/access]

In the Pocket !

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livre de poche

livre de poche

Le Livre de Poche fête ses 60 ans. C’est en février 1953 qu’Henri Filipacchi, alors secrétaire générale de la librairie Hachette, a lancé cette collection à succès. Les chiffres donnent le tournis : 5 200 titres enregistrés au 31 décembre 2012, plus d’un milliard de volumes diffusés, des pointes à plus de 5 millions d’exemplaires pour Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et un objectif atteint : « démocratiser la lecture ». Depuis le Numéro 1 de la série, Koenigsmark de Pierre Benoit vendu au prix de 2 francs, le Livre de Poche a rempli sa mission première : faire passer les Français pour de grands lecteurs à la face du monde. 
À tort ou à raison, le Français passe encore à l’étranger pour un petit intello sûr de lui, dégoulinant de savoir et de références littéraires. On nous nargue sur notre balance commerciale déficitaire, on nous charrie sur nos voitures aux performances modestes, on se moque de notre fonction publique pléthorique, on nous bassine avec notre manque de compétitivité atavique, mais sur les livres, pas touche ! On est les champions de la bibliothèque. Ce miracle de la brillantine culturelle, on le doit au Livre de Poche. Pour une somme modique, un Stendhal dépassant légèrement de la poche d’un imperméable, on emballait de l’Anglaise, de la Suédoise et de l’Allemande à tour de bras. C’était un temps où un Morand lu en diagonale valait toutes les rosettes et les Rolex. Ces manœuvres honteuses nous ouvraient les portes de la Communauté européenne à peu de frais. Mystère des lettres et des corps.
Les européennes se pâmaient à la vue de ces couvertures colorées qu’on laissait traîner un peu partout, dans les transports en commun ou sur nos lits d’étudiants. Elles devenaient folles, incontrôlables, quand apparaissait un Livre de Poche à l’enseigne d’Aragon, Bernanos, Chateaubriand, Claudel, Prévert ou Rimbaud. Merci Monsieur Filipacchi, grâce à votre idée de génie, compacter les Classiques, la littérature française s’est formidablement bien exportée. Vous avez, en outre, facilité tant d’échanges internationaux. Les jeunes hommes que nous étions ne l’oublieront pas de sitôt. Aujourd’hui que nous sommes moins souples, les Livres de Poche continuent de nous fasciner pour d’autres raisons. Ils nous renseignent sur les modes, les gloires du passé, ces auteurs autrefois encensés qui dorénavant se serrent la ceinture dans les caisses des marchands de livres d’occasion. Les Archibald Joseph Cronin, Pierre Nord, Pearl Buck, Daniel Rops, Han Suyin, Charles Plisnier, Armand Lanoux, Jean de la Varende, Marguerite Audoux, Georges Duhamel ou l’indétrônable Henri Troyat sont-ils encore lus de nos jours ?
Et puis, certains Livres de Poche fonctionnent comme des amulettes. On ne pourra jamais se séparer de nos numéros fétiches juste pour le plaisir des yeux. Ma combinaison gagnante : le 649, Aphrodite de Pierre Louÿs, le 2130 La Mandarine de Christine de Rivoyre, le 3230 Les pas perdus de René Fallet, le 2142 Paris est une fête d’Hemingway et le 2105 Le mépris de Moravia. Alors, longue vie au Livre de Poche.

Contre les tyrans, la Bible

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armand laferrere bible

armand laferrere bible

Armand Laferrère occupe une place à part dans la galaxie intellectuelle libérale. Il semble moins intéressé par la promotion du modèle libéral que par l’étude des phénomènes historiques et anthropologiques qui, en pratique, pourraient bien faire obstacle à son succès. Il a ainsi écrit sur la puissance des rentes dans l’économie (La Dépense publique, Institut de l’entreprise, 1999), sur le jeu des intérêts en politique étrangère (L’Amérique est-elle une menace ? 2008, JC Lattès) et dans plusieurs articles de la revue Commentaire, sur l’irrationalité des mouvements d’opinion collectifs, illustrés notamment par la haine anti-américaine et anti-israélienne.
Avec La Liberté des hommes, qui vient de paraître aux Éditions Odile Jacob, Armand Laferrère, normalien, énarque, mais surtout penseur libre et cultivé à la plume fine et redoutablement efficace, se penche sur ce qu’il considère comme la « première des sources » de l’idée moderne de liberté. Cette source n’est rien moins que la Bible, depuis la Torah jusqu’au Nouveau Testament.
La Liberté des hommes n’est pas un livre de théologie : c’est un livre d’histoire et de philosophie politique. L’auteur préserve à tout moment une louable neutralité sur les questions métaphysiques qui permettra à son livre d’être lu de la même manière par les croyants, les agnostiques et les athées.[access capability= »lire_inedits »]
Armand Laferrère part d’un fait historique incontestable : le peuple hébreu, au sein duquel la Bible a graduellement été écrite entre la fin du IIe millénaire av. J.-C. et le Ier siècle de notre ère, avait avec le pouvoir politique une relation… problématique. Contrairement aux autres peuples qui ont marqué l’Histoire, il fut toujours un peuple faible, soumis aux caprices des grands empires qui l’entouraient. C’était aussi un peuple constamment divisé – entre tribus ; entre royaumes du Nord et du Sud ; entre prêtres, rois, juges et prophètes qui se disputaient le pouvoir.
À partir de ce constat, l’auteur énonce une hypothèse fondamentale : la Bible est  une réflexion sur le pouvoir et ses dangers face auxquels ses auteurs ont élaboré des solutions de plus en plus sophistiquées. Ainsi s’est constitué un premier corpus de la liberté politique, qui a irrigué par la suite toutes les civilisations judéo-chrétiennes.
On comprend ainsi pourquoi les patriarches des Hébreux, d’Abraham jusqu’à Moïse, sont si souvent présentés sous leur jour le moins flatteur : les auteurs de la Bible voulaient écarter le risque de culte de la personnalité. La loi de Moïse établit plusieurs pouvoirs concurrents, sans jamais désigner aucun pouvoir humain suprême : l’auteur y voit la source de la conception moderne de la séparation des pouvoirs. La lecture des Dix Commandements comme autant de protections fondamentales contre la tentation de la tyrannie est un tour de force. Il analyse le rôle des prophètes, chargés de protéger les faibles et de limiter l’arrogance des puissants. Il démontre comment, après l’exil des Juifs à Babylone, les auteurs bibliques ont développé une pensée de plus en plus sophistiquée pour permettre au peuple vaincu de conserver à la fois son identité et le sens de sa mission.
L’analyse la plus originale est celle de l’enseignement de Jésus. Laferrère démontre que le fondateur du christianisme n’était pas seulement un maître spirituel, mais délivrait un enseignement politique révolutionnaire au peuple juif sous le joug romain. Les premiers chrétiens étaient incités à vaincre sans révolte la domination romaine, en créant une société parallèle, fondée sur la confiance et la bonne volonté réciproque.
Peu de gens peuvent se vanter d’avoir proposé une lecture nouvelle, argumentée et cohérente, de l’un des textes les plus étudiés de l’humanité. Avec La Liberté des hommes, Armand Laferrère y est parvenu. Le lecteur, qu’il accepte ou non sa démonstration, en sortira grandi.[/access]

Armand Laferrère, La Liberté des hommes, Odile Jacob, 2013.

Finnegans Wake : Et la Chine se réveilla…

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C’était en 1973. La regrettée Etta James retrouvait le chemin des charts après le relatif insuccès de « Money (that’s what I want) », le moins regretté Kadhafi lançait avec enthousiasme sa Révolution populaire, la Stasi venait d’obtenir le droit officiel de tirer sur quiconque franchirait le mur de Berlin, et Jacques Lacan, toujours superbe en costume à carreaux, lâchait son fameux « Joyce, ce n’est certainement pas traductible en chinois » (Séminaire XX, page 37).
Comme il est intéressant de vivre en 2013. Jugez plutôt : non seulement Finnegans Wake vient d’être traduit dans cette langue, mais les Chinois s’accrochent à ce roman réputé illisible comme la tique sur la peau d’un chien.
Best-seller à Shanghaï, Jimmy Joyce ? L’affaire a tout l’air d’une farce, mais les témoignages locaux sont formels. Les étudiants affluent, les queues s’allongent, les libraires n’en reviennent pas. L’éditeur, un homme plutôt petit dont le nom ne vous dira rien (Wang Weisong), se frotte les mains. Et dire que ce businessman a cru bon de lancer une campagne d’affichage pour vanter les mérites du plus catholique des écrivains illisibles… Si ce n’est pas du flair, ça.
Naturellement, nos confrères s’interrogent. Si le péquin moyen n’entrave que pouic, comment expliquer la courbe des ventes ? Pour les uns, l’explication relève de la sociologie bourdivine. Les Chinois seraient devenus bourgeois, et, ce faisant, vaniteux (bienvenus au club !). Pour les autres, l’affaire tiendrait du défi sportif : avaler le plus grand nombre de pages sans comprendre. Une chose est sûre: la traductrice s’est bien gardée de faciliter la tâche du lecteur. « Je ne serais pas fidèle à l’intention originale du roman si ma traduction était facile.« , déclare-t-elle. Sage parole, qui nous rappelle que la compréhension n’occupera jamais qu’une place secondaire, pour ne pas dire accessoire, dans cette aventure. Doit-on étendre cette remarque aux femmes, à l’amour, et à la vie elle-même ? Ce ne serait pas une mauvaise idée.

Être juif, une question de volonté ?

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oscar mandel judaisme

oscar mandel judaisme

Outre-Atlantique, à Los Angeles demeure mon ami Oscar Mandel. Il vient de publier Être ou ne pas être juif. L’amitié, si profonde soit-elle, exige la sincérité, entraînant les désaccords. Lesquels portent parfois sur l’essentiel. Je me trouve dans ce cas de figure avec le thème développé dans le présent livre : l’auteur y expose le déni de sa judéité, cependant que, perplexe, le lecteur affirme et affiche la sienne, de façon d’autant plus péremptoire qu’il sait ressembler au « Juif imaginaire » décrit naguère par Alain Finkielkraut. Au demeurant, chez le lecteur que je suis, le problème déclenche de tels remous que les réminiscences et les références affluent à l’esprit comme des bouées de secours, parce que, comme Georges Perec l’a formulé autrefois, « Je ne sais pas très précisément ce que c’est qu’être juif ». Tâchons de surnager.
Los Angeles n’est pas le lieu de naissance d’Oscar. Peu enclin aux confidences, il en a laissé passer quelques-unes. Il est originaire d’Anvers, cette si belle ville de Belgique que j’ai visitée récemment (août 2011), ébloui notamment par les Rubens suspendus dans la magnifique cathédrale gothique et convaincu que si l’art n’a pas de religion, il est une religion.
C’est dans cet environnement enchanteur qu’Oscar Mandel est né, entre les deux guerres mondiales du vingtième siècle de l’ère chrétienne. Comment s’est-il retrouvé à vivre sa vie à des milliers de kilomètres de la vieille Europe tant aimée, si riche sur le plan culturel, que s’est-il produit pour qu’il s’enracine loin de ce qu’il est convenu d’appeler sa patrie ? Comment cet Européen de souche et de cœur, qu’on dirait tout droit sorti d’un roman ou d’un tableau flamand, a-t-il été poussé à s’expatrier sans qu’on lui demande son avis ? À questions directes, réponses simples : l’appartenance familiale et la pression des circonstances se sont liguées, si on ose dire, pour faire de lui et des siens des errants. Nés Juifs, les Mandel ont choisi d’échapper aux nazis en longeant la côte, de port en port, et ont fini par s’embarquer à Lisbonne pour New York, havre de survie. Or, que soutient le poète, l’esthète Oscar Mandel ? Qu’il n’est pas Juif. Qu’on peut décider de ne pas être Juif même si on est pourchassé comme tel, comme on décide de ne pas aimer le cinéma, de ne pas mourir fumeur, de ne pas apprécier la musique des opéras d’Alban Berg, que sais-je encore ?
Là réside notre différend. Dans cette problématique, je campe aux antipodes de mon ami américain. Qui n’est Américain que parce que Juif. Pour moi, on est Juif pour l’unique raison qu’on naît Juif. C’est une donnée immédiate de la conscience. Un héritage historique, ne connût-on rien du passé de ses ancêtres. Une évidence ontologique, liée à la transmission de la mémoire de la Shoah.
Et, simultanément, c’est un embarras constant. Je ne vais pas à la synagogue, aucune croyance ne m’habite, les signes extérieurs des Juifs pieux m’exaspèrent, leurs dogmes et leurs interdits me scandalisent du fait de la coupure qu’ils introduisent entre l’individu et la société, je rejette leur système de pensée et de mœurs comme autant d’entraves à la vie parmi les citoyens. Sans remettre en cause mon identité, ils me la rendraient opaque. Ma solution : distinguer le judaïsme (religion) et la judéité (identité).
Il ne s’agit pas de remettre en cause les choix de chacun. L’un dit n’être pas Juif, l’autre proclame qu’il l’est. Je dois avouer que je ne suis pas parvenu sans vacillements à la conviction qui est la mienne aujourd’hui. À preuve le récit que j’ai intitulé Trou de mémoire et dont la composition en trois parties est révélatrice de la difficulté réflexive qui accompagne ce motif de la judéité. J’en fais part ici, à titre de témoignage : « Le suis-je ? (1940-1952) – Je ne le suis pas ? (1952-1967) – Je le suis ? (1967-1987) » – le triple point d’interrogation signant le tout.
Faut-il trancher ? J’ai lu passionnément le texte d’Oscar Mandel. Il use d’une rhétorique qui rend tenable sa position, même aux yeux du contradicteur le plus résolu. Nous lie tous deux, en l’espèce, l’absence de foi. Nous distingue le critère qui avait frappé l’historien Fernand Braudel. Après l’attentat de la rue des Rosiers, Le Quotidien de Paris m’avait soutiré une opinion, publiée le 12 août 1982. Braudel, méditant sur L’identité de la France, observe ceci : « Je garde le souvenir de cet historien, professeur alors, il y a longtemps, à Strasbourg. On l’interroge en tant que Juif. Il répond sans sourciller : « Je ne suis pas Juif, je suis Français ». J’ai envie de dire : bravo ! Mais, moi, Serge Koster je me sens plus véridique lorsque je réponds, dans une enquête récente : « La France est ma patrie, le lieu de ma langue et de mes affections. Mais je nourris pour Israël (entendez l’Etat d’Israël) qui n’est pas mon pays un sentiment sans rémission ». Rien à retoucher. Enfin à une nuance près. Je ne suis pas candidat pour être Juif en Israël. Juif diasporique, Français Juif, voilà ma condition. On peut juger cela peu clair, irrationnel ; pour moi c’est une rassurante étrangeté.
Retour au point de départ. Je le suis. Je prétends qu’il l’est, quoi qu’il dise. Il faut juste deux paires de lunettes pour ajuster nos lectures. Je recommande en toute lucidité celle du percutant, de l’impertinent livre d’Oscar Mandel.

Oscar Mandel, Être ou ne pas être juif, Allia, 2013, 59 p., 6,20€

 

 

 

Quand les ouvriers étaient des princes

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mods londres ouvriers

mods londres ouvriers

On peut précisément dater la mort de la classe ouvrière anglaise. 1966 marque la fin des mods. Ce mouvement adolescent composé d’à peine quatre cents jeunes a rendu les armes après six années d’un combat devenu trop inégal. Les mods ont sombré dans l’oubli le jour où l’industrie du textile et de la musique s’est emparée de leur mode de vie terriblement excitant, élitiste et subversif. Le système salit tout ce qu’il touche, il ne pouvait décemment laisser des gamins d’ouvriers s’habiller comme des princes. C’était trop choquant pour les bonnes mœurs. Les aristocrates avaient honte de les croiser dans les rues de Londres par peur d’être ridicules devant tant d’élégance et de recherche vestimentaire. Les stars montantes de la chanson et du cinéma les imitaient en cachette pour singer leurs tenues de scène.
Ces gamins anglais donnaient le tempo du monde moderne, ils en étaient la plus brillante illustration. Sans eux, pas de Twiggy, pas de Mary Quant, pas de The Who, pas de Carnaby Street, pas de Swinging London. Ils avaient entre quinze et vingt ans, portaient des costumes italiens et dépensaient tout leur salaire dans des chemises à col boutonné ou des vestes en mohair. Ils pouvaient parler, entre eux, des heures durant de la bonne taille d’un revers, de la forme exacte des poignets ou de la longueur d’une fente. Ces dandys décadents ne montraient pas l’exemple qui veut que les pauvres se sacrifient dans l’anonymat. La vie à crédit, le pavillon de banlieue, la Vauxhall et les costumes bon marché ne faisaient pas partie de leur idéal à eux.
Ils occupaient des petits boulots d’employés de bureau ou de vendeurs, fréquentaient les G.I.’s noirs et la communauté jamaïcaine. Ils avaient souvent quitté l’école avant le bac, n’avaient donc jamais mis les pieds à l’Université et étaient tous issus des classes ouvrières ou moyennes d’une Angleterre qui ne connaissait pas encore la désindustrialisation et le thatchérisme, les deux fléaux du XXème siècle. Londres n’était pas encore la Mecque de la globalisation mais déjà, en 1966, l’Angleterre courait à sa perte. La disparition des mods a été le signe d’une perte de civilisation. Les mods incarnaient la beauté naturelle celle qui éclot dans les terrains vagues et sur les pistes de danse, celle qui prend sa source dans les désillusions et les rêves. Ils n’avaient pas besoin d’apprendre la mode car la mode, la posture, le charme, c’était eux. Le capitalisme anglais n’aime pas les révolutions qu’elles soient sociales ou vestimentaires, il se méfie trop de ces prolos qui ont des goûts de luxe. Ce n’est pas un bon exemple à suivre, on commence par s’habiller comme un lord et puis on finit par refuser de bosser ou de s’avilir pour un salaire de misère.
Afin de canaliser ce phénomène néfaste, le système l’a honteusement récupéré. La grande distribution s’est mise à fabriquer des vêtements dans le « style » mod, une hérésie lorsque l’on sait que tous ces ados avaient leur tailleur personnel. Ensuite, eux qui n’écoutaient que du modern jazz (d’où l’origine de leur nom) puis les hits du label Tamla Motown ou de la Stax Records durent supporter le déferlement de la vague rock. Ces lourdauds de rockers avec leurs gestes brusques, leurs vêtements rustiques et leur dégaine pitoyable se prenaient pour des seigneurs alors qu’ils n’étaient que les vassaux d’une industrie qui allait les presser comme des citrons.
Et enfin, dernier et diabolique subterfuge pour faire rentrer dans le rang ces «originaux » : le football. C’est à partir de 1966, après la victoire de l’Angleterre à la Coupe du monde face à la RFA que ce sport devint national, passionna les jeunes et la City. Les mods furent alors engloutis dans une culture de masse qui donnera quelques années plus tard naissance à la téléréalité, à la pop music et à la social-démocratie. Les mods étaient des esthètes de la fripe, ils ne vivaient que pour les fringues, le rhythm’n’blues, les motocyclettes italiennes et les amphétamines. Le reste ne les intéressait pas. La politique, les affaires, le boulot, ils s’en contrefoutaient éperdument.
C’étaient de petits individualistes sans avenir dans une Angleterre qui s’émancipait. Une seule chose les animait : leur façon de s’habiller. Ils ne refusaient pas la société comme plus tard le feront les hippies ou les punks, ils voulaient juste conduire une Vespa GS 150 ou une Lambretta TV 175, se saper sur-mesure, s’enivrer de speed et danser tout le week-end. De tels improductifs avides de plaisirs raffinés et interdits ne pouvaient décidément pas cohabiter avec le tout-venant. Le mot d’ordre de Pete Meaden, premier manager des The Who et mod historique, résume assez bien la philosophie mod : « Clean living under difficult circumstances » (Être élégant malgré tout)[1. Pour en savoir plus sur ce sujet très peu traité par le monde de l’édition, lire le remarquable « Mods une anthologie speed, vespas & rhythm’n’blues » de Paolo Hewitt, traduit par Nicolas Guichard, paru chez Rivages Rouge.].

*Photo : brizzle born and bred.