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I Wish, film miracle

Les personnages de Kore-Eda Hirokazu sont souvent des marcheurs. Ils l’étaient bien sûr dans Still Walking (2009), un beau film sur les rituels familiaux, et ils le sont plus que jamais dans I Wish, sorti le 11 avril au cinéma. C’est que le cinéaste japonais, surtout connu pour Nobody knows (2004), est meilleur quand ses personnages ont les pieds sur terre. Oublions donc Air Doll (2009), sa gonflante parabole sur une poupée gonflable, et intéressons-nous plutôt à ce grand film de vivants qu’est I Wish. Sur une île du Japon, deux frères vivent séparés, l’un au nord avec son père et l’autre au sud avec sa mère. L’aîné, Koichi, apprenant que le nord et le sud de l’île vont être pour la première fois reliés par le TGV, décide de se rendre avec ses amis au point de croisement des deux trains pour y retrouver son frère et voir, peut-être, se réaliser ses vœux secrets.

Marcher n’est curieusement pas voyager ou s’éloigner, chez Kore-Eda Hirokazu : il s’agit au contraire de parcourir des lieux connus, d’user la route de tous les jours, d’approcher toujours un peu plus le noyau de la vie quotidienne. C’était déjà le principe de Still Walking, où les marches se répétaient comme l’insouciante célébration d’une tradition familiale. Peu importe où vont les personnages et d’où ils viennent : la caméra nous montre juste le chemin qu’ils empruntent pour rester identiques.
De la même manière, dans I Wish, Koichi est constamment en chemin : vers l’école, vers chez lui, toujours sur la même route. Sauf que les trajets instaurent ici un flottement nostalgique : moment de discussion avec les camarades de classes, le chemin de l’école est aussi l’occasion de laisser l’esprit s’absenter, de voir un volcan préparer son éruption, ou même d’appeler au téléphone un frère absent. La marche, plus subtilement peut-être que dans Still Walking, fait cette fois dialoguer la présence et l’absence, l’identité et la différence.

Ce quotidien ritualisé définit d’abord le rythme de I Wish. A travers les répétitions et les rimes visuelles, le film fait dialoguer la vie du frère aîné avec celle du cadet. Mais dans ces habitudes même, quelque chose se prépare et une éruption menace. Il faut comprendre ainsi la rêverie autour du TGV, espoir d’une fulgurance qui viendrait abolir l’incessante répétition de la vie : le train contre le train-train, pour caricaturer. Le récit se met donc en marche vers une autre destination, la journée d’école est raccourcie, la troupe d’enfants part à l’aventure.

Le titre original du film, Kiseki, signifie « miracle ». Il y a dans I Wish une quête de la merveille, de l’événement extraordinaire, qui se trouve joliment retournée au moment du passage du train. Quand tous les enfants crient ce qu’ils souhaitent voir se réaliser – car il est dit qu’il faut prononcer un vœu lorsque deux trains se croisent – Koichi reste muet et laisse défiler devant lui, dans une série de plans courts, des souvenirs proches, précis et singuliers. Pourtant contrepoint parfait, sur la forme, au quotidien ritualisé qui constituait le reste du film, ce moment redonne vie, paradoxalement, à ce même quotidien. Voici donc l’émerveillement rabattu, comme dans La Vie est belle de Capra, à ce qui est déjà là : l’expérience de l’extraordinaire ne vaut que pour donner sa vraie valeur à la vie ordinaire.

Tout cela serait bien banal si Kore-Eda Hirokazu ne parvenait pas effectivement, par des plans parfois magnifiques, à donner prix à ce qui est là, inexplicable comme une fleur, à portée de main pour ces enfants enthousiastes.

Boris Johnson, réac, drôle, anglais…

Mais oui, on peut être de droite, drôle, sympathique, doté d’un humour ravageur et, de surcroît, franc leveur de coude. C’est le cas de Boris Johnson, le maire de Londres, un conservateur délirant comme un personnage d’Alice au pays des merveilles, un tory Dada dont la réélection de justesse face à Ken le Rouge permet au parti de David Cameron et à ses alliés Lib-Dem de sauver l’honneur dans une déroute particulièrement sévère aux élections municipales.

Il faut dire que les déclarations de Johnson, qui oublie régulièrement ses discours chez lui, sont des morceaux d’anthologie. On pardonne toujours plus facilement à ceux qui vous dont rire. Un petit florilège :

Sur l’usage du téléphone portable en voiture :
« Je ne pense pas que ce soit nécessairement plus dangereux qu’un certain nombre d’autres choses risquées que l’on peut faire avec les mains libres quand on conduit : se fouiller le nez, lire le journal, consulter un plan de Londres ou battre ses enfants. »

Sur les chemins de fer :
« J’avais oublié que tenter de prendre un train dans la Grande Bretagne de Tony Blair, c’était un peu comme jouer aux dés avec le diable. »

Sur ses chances de devenir premier ministre :
« Mes chances de devenir PM sont à peu près aussi importantes que celles de retrouver Elvis sur Mars ou que je me réincarne en olive. »

Ou sur la ville de Portsmouth :
« Trop de drogue, d’obésité, de nullité et de parlementaires travaillistes. »

Sur la nécessité du vote conservateur :
« Voter conservateur augment vos chances d’avoir une femme à gros seins et de devenir propriétaire d’une BMW M3. »

Sur la drogue :
« Je crois que j’ai pris de la coke une fois, mais comme j’ai éternué elle est pas rentrée dans mon nez. En fait c’était peu être du sucre glace ! »

Et pour finir sur le leader conservateur :
« Je soutiens la campagne de David Cameron par pur et cynique intérêt personnel.»

Sarkozy – Hollande : l’épreuve de vérité

Le choix d’un président de la République est un moment décisif de la vie citoyenne. Une fois le bulletin de vote glissé dans l’urne, votre décision est irréversible. Pas question d’avoir sept jours pour vous rétracter, comme pour un sèche-pain ou un grille-linge.

Il est donc indispensable de connaître à l’avance les capacités de résistance de votre candidat face à des situations extrêmes. Nous avons soumis les deux impétrants à une série de crash-tests sélectionnés par l’Union nationale des consommateurs et le Conseil constitutionnel. À méditer avant de signer pour cinq ans.[access capability= »lire_inedits »]

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La gauche olfactive se déchaîne

« Le dernier film de Djamel sent le Beur ». On imagine l’émotion et même l’incendie que susciterait une telle phrase publié par un média honorablement connu. Les outrés succèderaient aux indignés sur les ondes et les écrans, nos grandes consciences rivaliseraient dans l’écœurement et l’analogie historique par voie de tribunes et d’éditoriaux. Et l’affaire se finirait devant les tribunaux qui condamneraient sans hésiter, et à juste raison, l’auteur et la publication pour incitation à la haine raciale. Mais voilà, cela se passe aux Inrocks, hebdomadaire bénéficiant d’un brevet éternel de légitimité morale ¬– qui lui confère le droit de dire qui est fréquentable et qui ne l’est pas, ou plutôt dans le nouveau langage, qui sent bon et qui pue.

En conséquence, nul ne s’émeut de lire la phrase suivante, sous la plume de Nelly Kaprielian : « Les livres de Denis Tillinac sont accueillis avec force éloges par une presse qui préfère ne pas voir à quel point ils suintent le “Français de souche”. » C’est ainsi : il est louable de repérer le « Français de souche » à son suintement, mais il serait abominable de reconnaître un Français issu de l’immigration récente à son odeur. Dans un cas, c’est de la salubrité publique, dans l’autre du racisme. Je me demande comment statuerait la Justice s’il prenait à l’ami Tillinac la fantaisie de porter plainte – je crains qu’on ne puisse pas attendre grand-chose du MRAP et de SOS Racisme sur ce coup-là.

Au cours de cette campagne, on a assisté au triomphe de la gauche olfactive, dont Nelly Kaprielian apparaît comme l’une des voix les plus prometteuses dans ce billet sobrement intitulé : « Après les scores du FN, les écrivains nauséabonds s’affichent sans complexes ». On suppose, bien qu’elle ne le précise pas, que cette estimable inrockuptible lutte contre l’intolérance et la haine, pour la fraternité humaine. Quand on est investie d’une telle mission, on ne fait pas dans la dentelle : ce ne sont même plus les œuvres qui puent mais leurs auteurs, naturellement exclus de la fraternité humaine. L’ « écrivain facho », comme dit la justicière, est nauséabond.

Le crime de Renaud Camus est d’avoir annoncé, dans un texte argumenté et précis, que faute de pouvoir se présenter à l’élection présidentielle, il soutenait la candidature de Marine Le Pen – je reviendrai dans le prochain Causeur Magazine sur les déboires que lui vaut cet outing, ainsi que sur mon désaccord, tant avec les termes dans lesquels Camus décrit les conséquences des flux migratoires, qu’avec son analyse du Front national, exposée dans Le Monde, où il était en compagnie de huit autres intellectuels invités à soutenir les raisons de leur choix – l’intello cheminadiste été relégué sur le site. Du point de vue conceptuel et littéraire, la comparaison entre le texte de Camus et l’indigent verbiage d’Yves Simon, « romancier, auteur, compositeur », à la gloire de François Hollande, était pour le moins cruelle. J’admets volontiers que la tenue littéraire et la clarté du propos ne puissent être les premiers arguments de vote ; je comprends par ailleurs qu’elles ne soient pas des critères essentiels pour une critique littéraire.

La consœur exulte, elle l’avait bien dit. Elle recense mentalement les amis et lecteurs de Camus qui n’ont pas annoncé avec des accents héroïques qu’ils rompaient avec lui. C’est cela qui fait peur, l’ivresse de bonne conscience, la certitude d’œuvrer à la rédemption, la furie épuratrice de quelques journalistes et publicistes éminents qui traquent dans tous les cerveaux les traces de lepénisation et s’enorgueillissent de réclamer fièrement des sanctions, des mises au rancart, des bannissements. Durant l’entre-deux tours, le score de Marine Le Pen leur a servi de prétexte pour ressortir un de leurs joujoux idéologique et sémantique préféré, le « cordon sanitaire » dont on rappellera qu’il est doublement bénéficiaire : moralement, il permet d’exclure ceux dont la vue vous chatouille les narines, et politiquement, de désactiver une partie des voix adverses. Comme au bon vieux temps, ils se sont mis à dresser des listes de tous ceux qui refusaient de participer à l’isolement des récalcitrants: ceux qui parlent du FN et de sa patronne mais pas comme il faut en parler, ceux qui ne disent rient, ceux qui n’en pensent pas moins. Ils ont ratissé large – les malheureux trublions de la « gauche populaire » en gestation en ont pris pour leur grade. Ils ont reniflé, humé, flairé et leur délicat odorat a été fort incommodé : jamais on n’a autant entendu parler d’idées nauséabondes et de mauvaises odeurs.

Il faut rappeler ici que ce qui chatouille si désagréablement ces cohortes de narines habituées à ne humer que des idées élevées, c’est qu’on ne partage pas leurs points de vue – en l’occurrence, qu’on ne croie pas que Marine Le Pen est une fasciste encore plus dangereuse que son père. Dans le langage réduit qui semble être le leur, cela veut dire qu’on s’est rallié ou qu’on travaille secrètement pour elle. Soit on lit la partition autorisée, soit on est un salaud. Au risque de me répéter, il y aurait sur la question matière à échange d’arguments. Mais non, vous avez deux choix : tapez 1, tapez 2.

Je dois être totalement cinglée pour m’obstiner à discuter les points de vue qui sont aux antipodes des miens. Tombant sur un appel signé par des « Français d’origine étrangère », je lis cette phrase : « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous sommes chez nous. Nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Elle a le mérite de définir l’enjeu de la querelle. Il s’agit de l’identité et de la part qu’y a l’héritage – considérable pour Renaud Camus, inexistante pour les signataires. Mais comment parvenir à un consensus si on refuse la controverse, point par point, pied à pied ? Comment répondre aux inquiétudes, par ailleurs légitimes, exprimées par ces enfants d’immigrés si on ne parle pas à ceux qui ceci ou cela ?

Je dois avoir le nez bouché. Cette phrase (qui rejoint l’idée de Houellebecq d’un pays-hôtel) me fait bondir, me donne envie de polémiquer, je ne sens aucune odeur. Pas plus que quand Camus appelle à voter Marine Le Pen (j’ai seulement pensé qu’il allait avoir la meute aux basques). Cela doit être que le désaccord n’a pas d’odeur. En attendant, j’espère que les experts en mauvaises odeurs ne vont pas se mettre en tête de purifier l’atmosphère.

image : blogs.canoe.ca

La France n’est ni de gauche, ni de droite, bien au contraire !

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché se demandent si la France est toujours de droite.

La victoire annoncée de François Hollande le 6 mai prochain signifiera-t-elle que la France aura majoritairement basculé à gauche ? Rien n’est moins sûr, pas plus que le corollaire, la défaite de Nicolas Sarkozy, n’autorise à penser que la droite est désormais minoritaire au sein de l’électorat hexagonal.
Aux yeux d’un observateur tout juste descendu d’une planète lointaine, cette assertion peut paraître farfelue: un pays dont la majorité des grandes municipalités, des départements, des régions, le Sénat, et bientôt l’Assemblée nationale et la Présidence de la République seraient dominés par des hommes et des femmes politiques de gauche doit évidemment, dans sa majorité, adhérer au programme et aux valeurs de ce camp politique.

La simple lecture des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, sondage en vraie grandeur du cœur et des reins politiques de nos concitoyens, devrait nous inciter à la prudence. Même si l’on exclut le score de Marine Le Pen du total des voix de droite, on aboutit à une quasi équivalence du poids électoral du bloc des gauches avec celui des droites et du centre. Et cela, dans un contexte où les sortants, qu’ils soient de droite ou de gauche, font les frais, partout en Europe de la crise économique qui a frappé notre continent depuis 2008. Si l’on considère qu’une bonne partie des électeurs du Front National serait plutôt encline à adhérer à des valeurs généralement attribuées à la droite (défense de l’ordre, des traditions nationales, rejet du « progressisme » sociétal), l’image d’une France conquise par l’idéologie de gauche est passablement brouillée.

Lors de l’élection présidentielle de 1981, un homme issu de la droite, François Mitterrand, avait admirablement réussi à rassembler sur son nom un peuple de gauche qui n’avait pas encore fait son deuil des utopies collectivistes du siècle dernier. Nationalisations, grand service public de l’éducation nationale, économie planifiée etc. allaient ouvrir les portes d’un avenir radieux que deux décennies de pouvoir sans partage de la droite avaient verrouillé. On a vu ce qu’il en est advenu.
L’effondrement du communisme a définitivement éliminé du débat électoral dans les démocraties occidentales l’idée qu’une alternance politique pouvait aboutir à un changement radical de société.

Le mouvement de mai 1968 et ses conséquences ont privé la gauche de thèmes de luttes comme l’émancipation des femmes des lois scélérates qui leur étaient imposées, comme la prohibition de la contraception et de l’IVG. Ironie de l’histoire, ce sont des gouvernements de droite qui les ont abolies. Les combats dits « sociétaux » d’aujourd’hui, comme celui en faveur du mariage gay, ne sont que des simulacres répétitifs de ces grandes luttes du siècle dernier, se déroulant sur un fond d’indifférence du plus grand nombre.

L’introduction de l’idéologie américaine du « care » par Martine Aubry dans le corpus théorique du PS a fait, heureusement, long feu. La famille est devenue le havre où l’on se réfugie lorsque la vie devient trop dure, que l’on soit jeune sans emploi ou vieux tombé dans la dépendance. On n’attend plus de la gauche qu’elle vous mène par la main sur le chemin de la vie. Et c’est tant mieux, car on a vu où pouvait mener une sollicitude de tous les instants du pouvoir vis-à-vis des individus. De plus, la majorité des Français ont l’outrecuidance de penser que leur mode de vie, leur patrimoine culturel, leurs paysages et leurs traditions culinaires doivent être préservés, ce qui met en fureur les thuriféraires du métissage généralisé et du multiculturalisme illimité. Est-ce cela être de droite ? S’il en est ainsi, la droite, en France, a un bel avenir.

Face à cela, des notables sociaux-démocrates à travers le pays ont su habilement se constituer un électorat fidèle, le plus souvent du fait leur proximité avec leurs mandants, et parfois en pratiquant un clientélisme débridé.
La gauche française, on l’a vu lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen peut sans dommages irrémédiables se diviser sur un sujet majeur pour l’avenir de la nation. Personne ne lui en tient rigueur, car il y a belle lurette qu’on a cessé d’attendre d’elle du prêt-à-penser sur tous les sujets. Elle a la chance, totalement imméritée, de ne pas voir sa composante stalinienne et trotskiste clouée au pilori dans les grands médias pour son lourd passé historique, alors que le Front National est toujours une machine à fabriquer des points Godwin.

Un homme de gauche, François Hollande, devrait, sauf énorme surprise, devenir le président de la République d’une France qui ne l’est pas. Cet européiste convaincu va devoir conduire dans les turbulences de l’UE une nation de plus en plus sceptique sur les vertus du projet européen. Ce sera pour lui une belle victoire personnelle, qu’il aurait tort de confondre avec un triomphe de la gauche.

Et si on délocalisait la campagne présidentielle en Inde ?

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En suggérant une délocalisation de la campagne électorale en Inde, Laurence Parigot peut se vanter d’avoir lancé un sacré buzz dans la mare. Certes, sa proposition iconoclaste arrive un peu tard pour se concrétiser dès cette année. Mais l’idée devrait faire son chemin d’ici aux prochaines échéances électorales, tant les arguments en faveur de cette révolution politique ne manquent pas : coûts divisés par dix, haut niveau de compétence des techniciens locaux, capables d’assurer les mêmes prestations que les intervenants français, sans parler du rayonnement politicien de notre pays. Qu’on y soit favorable ou frileusement hostile, cette novation fait en tout cas débat. Un débat que prolonge Qui Choisir, en donnant donc la parole à Laurence Parigot, avocate fougueuse mais souvent convaincante de cette « délocalisation présidentielle » et, plus largement, d’une mondialisation sans frontières.

Comment vous est venue cette idée révolutionnaire de délocaliser la campagne présidentielle en Inde ?

Laurence Parigot. J’ai été consternée par le caractère étroitement hexagonal du débat qui caractérise cette campagne présidentielle, alors même que nous sommes cœur d’une crise mondiale, morale, économique et surtout financière. En lançant cette idée de délocalisation, j’ai voulu secouer le cocotier de nos politiques, qui s’accrochent à des branches mortes au risque de se couper du tronc neuf ![access capability= »lire_inedits »]

Vous préconisez donc de confier à des professionnels indiens l’intégralité de la campagne présidentielle…

Je n’y vois que des avantages ! Avantage financier d’abord : le coût du travail étant ce qu’il est en Inde, les contribuables français économiseront, d’après mes calculs, une somme qu’on peut situer dans une fourchette allant de 655 millions à 65,5 milliards d’euros. Certes, les candidats ont depuis longtemps escamoté la dette de la France sous le tapis des promesses démagogiques et du « denial » qui nous a fait tant de mal ; mais ne voient-ils pas que ces dépenses électorales somptuaires, ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui en paieront la facture ?

Avantage qualitatif ensuite : en recourant à de professionnels indiens pour les affiches, les tracts, les spots télé mais aussi pour les meetings, les conférences de presse, les déplacements des candidats, on est sûr d’avoir une campagne de haut niveau.

Nos amis indiens, qui fournissent déjà nombre de prestations délocalisées, et dans tous les secteurs d’activité, à la France et à l’Europe, sont à même de faire tout cela bien mieux que nos communicants, nos politiciens et nos militants à bout de souffle.
J’ajouterai que c’est une idée moderne, s’inscrivant complètement dans le sens de l’Histoire, c’est-à-dire de la mondialisation. Ce serait un signal très fort adressé à tous les prophètes de malheur du nationalisme, du souverainisme, du protectionnisme et du repli sur soi ! Comme un gigantesque « LOL ! » adressé à tous les ringards d’extrême gauche, d’extrême droite et d’extrême centre !

La gestion de tous les aspects de la campagne présidentielle ne requiert-elle pas un minimum de proximité avec la société et la mentalité françaises ?

À l’heure du village global – même sinistré – le concept même de « français » est, disons, décalé, pour ne pas dire complètement ringard. On dénonce volontiers les « élites mondialisées », mais le Français le plus modeste s’habille chinois, roule coréen, se distrait américain, mange japonais, italien et même grec ! Alors, ce qui est vrai de tous ces aspects de la vie quotidienne de tous les jours serait faux en ce qui concerne la vie politique ? Allons donc ! Il faut faire confiance au professionnalisme des Indiens. Leurs étudiants parlent un excellent « basic french » et peuvent se former très vite aux données signifiantes de l’Histoire de la vie politique française. Et croyez-moi, ils en sauront toujours autant que nos enfants !

Concrètement, comment, par exemple, une candidature de Sarkozy ou de Hollande serait-elle traitée par vos professionnels de Bombay ou New Delhi ?

Avec le Net et les multiples interfaces qu’il autorise, un ingénieur indien peut vous fabriquer un avatar de Sarkozy ou de Hollande, au choix, et lui construire un discours à partir d’une cinquantaine d’éléments de langage s’inscrivant dans le mainstream idéologique raisonnable. On sait que, pour l’essentiel, Sarkozy et Hollande utilisent souvent les mêmes mots et ont les mêmes références, sans parler des cravates ou du décor. En ce qui concerne les candidats alternatifs, comme cette année Le Pen, Mélenchon ou Bayrou, il y aura sans doute un peu plus de boulot, mais on peut sûrement arranger quelque chose.

Dans votre esprit, cette délocalisation pourrait-elle s’étendre à l’organisation même du scrutin ?

On peut éventuellement maintenir en France les opérations de vote proprement dites, le temps que l’électorat hexagonal surmonte ses phobies et rejette le protectionnisme civique.
Mais naturellement, je pense qu’à terme on ne fera pas l’économie du remplacement du vote de grand-papa par un panel représentatif recruté chez les Indiens, selon bien sûr la méthode des quotas de genre, d’âge, de profession et d’orientation politique et sexuelle.
Pour les prochaines élections à la présidence du Medet, je suis même prête à montrer l’exemple en me faisant confirmer à mon poste par des jeunes managers de Calcutta ![/access]

Présidentielle : mes points non négociables

Depuis le 22 avril, la cathosphère est en ébullition, et le fidèle de base est inondé de mails, statuts facebook et tweets fiévreux qui l’assomment du même impératif catégorique : il n’y a pour les catholiques qu’un seul choix possible, qui est de faire barrage à celui des deux candidats qui est en contradiction flagrante avec les fameux « principes non négociables ». Pour ceux des lecteurs de Causeur qui ne sont point trop familiers des sacristies ni du langage ecclésial, rappelons que Benoît XVI, à maintes reprises, a défini quelques « principes non négociables » qui doivent guider l’intervention de l’Église dans le débat public. Dans un discours du 30 mars 2006 aux parlementaires du Parti Populaire Européen, il les a ainsi définis : « la protection de la vie à toutes ses étapes », « la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille », « la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants ».

Principes en effet capitaux, pas seulement pour les catholiques, mais aussi pour tous ceux qui sont soucieux que la politique soit respectueuse de la loi naturelle et de l’anthropologie qui fondent notre civilisation. Pour tout chrétien qui se mêle, d’une façon ou d’une autre, de politique, l’obligation ardente de défendre ces principes est une évidence.

Là où ça se corse, c’est que nombre de catholiques, toujours avides de mots d’ordres simples et clairs, surtout s’ils proviennent d’une hiérarchie portant soutane ou col romain, ont voulu transformer ces principes dont Benoît XVI avait voulu faire le guide de « l’intervention de l’Église dans le débat public » en QCM à usage des électeurs : fi de la glorieuse incertitude électorale et des hésitations sans fin prolongées jusque dans l’isoloir, tout devient simple et automatique : il n’y a plus qu’à cocher les cases des points non négociables, et votre bulletin ira automatiquement à celui qui a le plus de cases cochées – ou, a contrario, devra faire barrage à celui qui en a le moins, ou qui s’oppose ouvertement auxdits principes.
Et voici comment des principes sont dégradés en triviales consignes de vote ; et voilà aussi comment un champ de préoccupation – les questions morales, éthiques ou “de société” – en vient à occuper la totalité de l’espace politique au détriment de tous les autres. Car n’en déplaise aux fidèles pioupious des “points non négociables”, la politique ne se réduit pas à ces questions, aussi importantes soient-elles. Si on voulait être un peu provocant, on dirait qu’il n’y a pas que l’euthanasie dans la vie. L’objet de la vie politique, ce ne sont pas seulement ces questions morales ou éthiques, c’est aussi la politique elle-même, c’est-à-dire les conditions de survie de la Cité. C’est même cela avant tout le reste – non dans l’ordre des hiérarchies intellectuelles, mais des priorités : “Politique d’abord”, disait même je ne sais plus qui.

Aussi, tout bon catholique que je me veuille, oserai-je sans avoir l’impression de commettre un sacrilège compléter ces points capitaux par d’autres. Sérieux comme un antipape, j’édicte donc mes propres points non-négociables : l’amour et la défense – réelle, pas électoralement surjouée – de la patrie ; la défense et la promotion de l’identité française ; la défense et la promotion de la culture et du patrimoine français – ce qui inclut la reconnaissance qu’il n’y a pas en France “des religions” qui se valent toutes plus ou moins, mais qu’il est bien parmi elles une religion indissociable de l’âme même du pays. On me permettra de penser que ces principes ne sont pas moins importants que les autres : et si l’on veut me convaincre que je dois absolument faire barrage à celui qui enfreint ceux-ci, il faudra m’expliquer pourquoi ce devrait être en votant pour celui qui piétine ceux-là. Et tant pis si, dans le contexte électoral actuel, cela ne contribue pas à simplifier les choses.

Un rêve de mélomane

J’ai fait un rêve de mélomane. Chaque samedi soir France 2 diffusait un opéra en prime-time, suivi d’un grand débat sur l’œuvre de la semaine, animé par Eve Ruggieri. Dans les rues – presque toutes rebaptisées de noms de compositeurs illustres – des hauts parleurs diffusaient de jour comme de nuit les plus belles pages du répertoire. Ainsi on pouvait faire son marché en écoutant la 9ème symphonie de Mahler, sortir du Monoprix au son du Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg, et il devenait possible de faire uriner son chien élégamment sur de l’Igor Stravinsky. Dans ce rêve tous les petits Français sortaient du système éducatif en sachant jouer du piano ou d’un des instruments du quatuor à cordes. Le solfège était naturellement intégré au socle commun de connaissances. Et ne pas savoir décrypter une partition était -dans la vie quotidienne- aussi handicapant que de ne pas savoir lire, écrire et compter.

Un ministère des affaires musicales avait été créé, et placé sous l’autorité du génial compositeur Henri Dutilleux. Pierre Boulez, lui, était ministre de la Défense, et avait entrepris courageusement de complètement réorganiser la musique militaire. Dans ce rêve les femmes ne trouvaient rien de plus excitant chez un homme que sa culture de mélomane, et telle dame se pâmait devant un monsieur connaissant par cœur tous les numéros d’opus des sonates pour piano de Serge Prokofiev, tandis que telle autre avait le cœur qui chavire pour un garçon ayant au-dessus de son lit un poster de Ravel.

J’ai fait ce rêve suite à une déclaration de François Hollande qui propose – s’il accède à la magistrature suprême – de promouvoir les “musiques urbaines”, qu’il souhaite rendre plus “présentes” et “visibles”. Cela m’a frappé. Prokofiev avait vécu à Moscou. Ravel avait résidé à Montfort l’Amaury (dans le “7-8” !) Stravinsky avait longtemps vécu à Paris. Quant à l’autrichien Berg c’est peu dire qu’il avait hanté Vienne. Tout cela me semblait, personnellement, bien suffisamment urbain… Mais quelle ne fut pas ma déception quand une amie m’a apporté une précision nécessaire, tout en raillant ma mauvaise foi : on ne dit plus “urbain” pour n’importe quelle ville. Ainsi sont recalées Vienne, Moscou, Paris ou Montfort l’Amaury. “Musiques urbaines” c’est pour évoquer la musique qui se fait dans certaines villes. A la manière dont on parle des “jeunes des quartiers” pour évoquer certains jeunes de certains quartiers. Le candidat socialiste – s’exprimant sur la radio Génération – voulait donc tout simplement que l’on enseigne le hip-hop à l’école, et que l’audiovisuel public soit contrainte de diffuser du rap. Rien de plus conforme à l’époque en somme. Mon rêve de mélomane s’est brisé.

A l’ombre des jeunes filles en short

L’été, décidément, se fait attendre.

L’été me manque.

L’été, c’est souvent les bords du Lac Léman, comme dans un roman de Modiano.

L’été, c’est le soleil sur le balcon de la Villa familiale et sur la plage des Mouettes, l’ombre en terrasse de l’hôtel des Cygnes.

L’été, c’est la goutte d’eau douce qui caresse le grain de beauté entre les seins de miss K.

L’été, c’est Christophe chantant la Dolce vita, Sébastien Tellier nous invitant à déguster des Pépito bleus.

L’été, c’est les verres de rosé à l’heure de suspendre le temps, pas n’importe quels rosés : L’apostrophe de Jean-Christophe Comor, L’Anglore d’Eric Pfifferling ou L’Avis de vin fort de Catherine et Pierre Breton.

L’été, c’est ne rien faire, c’est-à-dire griffonner quelques mots sur un carnet Moleskine, paresser et lire Physiologie des lunettes noires, Traité des élégances, I ou Une fille pour l’été.

L’été, justement, c’est les filles, les jeunes filles, leur peau hâlée, leur caraco, leur haut de bikini, leur short en jean révélant de longues jambes où se lover. Il pourrait s’agir d’Eva Amurri allongée sur le bureau de Hank Moody dans Californication. Il s’agit surtout de la délicieuse anonyme posant, de dos, sur la couverture de Diane et autres stories en short, recueil de nouvelles de Christian Laborde.

Je tourne les pages de Diane, j’y retrouve la même grâce érotique que dans L’Os de Dionysos. Laborde est à l’assaut des émotions, il caresse et, sculptées par sa langue, apparaissent des héroïnes qui, toutes, portent un short, dont elles se parent ou qu’elles font glisser, avant, pendant, après l’amour.

Il y a Rita, qui s’offre à son amant dans un grand appartement avec vue sur la mer ; Anne, qui aime les jeux coquins de Ladislas ; Lucie, lectrice de Carver, qui s’appelle aussi Luce, quand le désir se monnaye ; Laetitia, sensuelle comme une Lolita gainsbourgeoise découvrant le plaisir entre les cuisses d’une nageuse bronzée ; Irène, volleyeuse craquant pour la mousse au chocolat ; et Diane, bien sûr, Diane aux paupières bleues, Diane aimant Sagan et Paul-Jean Toulet, Diane en maillot de bain, Diane nue, Diane apeurée.

Je tourne les pages de Diane et autres stories en short, tout est beau, chaud, sexy : l’été est enfin là.

Christian Laborde, Diane et autres stories en short, Robert Laffont, 2012

On ne change pas une Europe qui perd

La République des partis a reparu. Tous n’ont qu’un slogan à la bouche ou au bout de la plume : rassembler. Mais rassembler qui et quoi ? Certainement pas la France, diluée de longue date à leurs yeux dans l’idéologie européenne, mère de tous les renoncements. Plus ils échouent dans la voie où ils s’embrouillent, plus ils s’en justifient en prétendant qu’on n’a pas été assez loin, et le serpent de mer reparaît : le fédéralisme, qui a échoué partout. Sécularisant une vieille idée chrétienne, ils prêchent que c’est le martyre qui nous sauvera. L’idéologie des changements de structures et d’institutions où s’engouffrent nos dirigeants ne tend qu’à masquer leur impuissance : à qui fera-t-on croire qu’en manipulant constitutions et traités, on cessera de se heurter au réel tel qu’il a été engendré par leurs erreurs passées ? Insulter la Grande-Bretagne parce qu’elle tourne le dos à ces palinodies relève de la puérilité.[access capability= »lire_inedits »]

« Ayez confiance dans la France, nous sermonnait François Hollande dès mai 2005. Notre pays n’est grand que quand il dépasse ses frontières. La France n’est grande que lorsqu’elle est au-dessus de sa nation. » Ce catéchisme est de la bouillie pour les chats. Napoléon pour la France, Victoria pour l’Angleterre, Hitler pour l’Allemagne, Staline pour la Russie ont largement dépassé les frontières de leur nation : il n’en reste rien, il a toujours fallu rendre leur liberté aux peuples. Évidemment, je résume. Il n’empêche que Hollande aurait été mieux inspiré de dire, comme Malraux : « La France n’a jamais été aussi grande que lorsqu’elle a été la France pour les autres. »

François Hollande s’est trompé une première fois en incitant le Parti Socialiste à voter la pseudo-constitution, qui fut rejetée par le peuple français. Quant à la droite, la confusion où elle se trouve vient de ce qu’elle a tourné le dos à la conception gaulliste de l’Europe. Prétendre qu’aujourd’hui le général de Gaulle serait « européen », alors que sa conception de l’Europe est précisément celle à laquelle nous n’aurions jamais dû tourner le dos, c’est se moquer du monde.

Dans un récent éditorial du Point, Claude Imbert (qu’on ne soupçonnera pas de souverainisme pathologique) tente d’expliquer ce qu’il appelle le « tracassin de l’Europe » : « Mais pourquoi cet échec d’une gouvernance si nécessaire alors que l’Europe, dans l’ordre économique du moins, avait construit un édifice honorable ? Pourquoi ? Réponse : “C’est la culture, imbécile !” Oui, la culture disparate des peuples européens. La culture – cet ensemble de traits spirituels et matériels, intellectuels et affectifs – matrice de nos nations. Elle ne remplace pas l’économie, mais elle en régente les pratiques, les asservit à son “logiciel”. Sous nos yeux se lève la complainte des cultures. Et la cacophonie des évidences. »

Comment parler de culture à des classes dirigeantes de plus en plus incultes et désormais privées de « culture générale » par des irresponsables promus aux plus hautes fonctions ? Leurs seules réponses sont le mot creux de rassemblement et l’hystérie de la croissance – comme si l’on pouvait croître indéfiniment, ce que même les arbres ne font pas. Il est absurde de comparer la croissance des pays occidentaux avec celle des pays émergents qui se trouvent au stade où nous étions il y a deux siècles.

Il paraît que Jean Monnet regrettait de ne pas avoir commencé la construction européenne par la culture. Formule apocryphe, sans doute, tant elle semble peu compatible avec la « méthode » associée à son nom. Du reste, on voit mal ce qu’aurait pu être cette Europe de la culture. Interrogé sur l’utilité de la culture, Confucius eut cette réponse : « La culture tient à la nature, la nature tient à la culture, comme sa bigarrure tient au tigre. Arrachez ses poils à la peau d’un tigre ou d’un léopard, et il ne vous reste que la peau d’un chien ou d’un mouton. » Et voilà pourquoi votre Europe est bêlante. C’est une Europe en peau de mouton.[/access]

I Wish, film miracle

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Les personnages de Kore-Eda Hirokazu sont souvent des marcheurs. Ils l’étaient bien sûr dans Still Walking (2009), un beau film sur les rituels familiaux, et ils le sont plus que jamais dans I Wish, sorti le 11 avril au cinéma. C’est que le cinéaste japonais, surtout connu pour Nobody knows (2004), est meilleur quand ses personnages ont les pieds sur terre. Oublions donc Air Doll (2009), sa gonflante parabole sur une poupée gonflable, et intéressons-nous plutôt à ce grand film de vivants qu’est I Wish. Sur une île du Japon, deux frères vivent séparés, l’un au nord avec son père et l’autre au sud avec sa mère. L’aîné, Koichi, apprenant que le nord et le sud de l’île vont être pour la première fois reliés par le TGV, décide de se rendre avec ses amis au point de croisement des deux trains pour y retrouver son frère et voir, peut-être, se réaliser ses vœux secrets.

Marcher n’est curieusement pas voyager ou s’éloigner, chez Kore-Eda Hirokazu : il s’agit au contraire de parcourir des lieux connus, d’user la route de tous les jours, d’approcher toujours un peu plus le noyau de la vie quotidienne. C’était déjà le principe de Still Walking, où les marches se répétaient comme l’insouciante célébration d’une tradition familiale. Peu importe où vont les personnages et d’où ils viennent : la caméra nous montre juste le chemin qu’ils empruntent pour rester identiques.
De la même manière, dans I Wish, Koichi est constamment en chemin : vers l’école, vers chez lui, toujours sur la même route. Sauf que les trajets instaurent ici un flottement nostalgique : moment de discussion avec les camarades de classes, le chemin de l’école est aussi l’occasion de laisser l’esprit s’absenter, de voir un volcan préparer son éruption, ou même d’appeler au téléphone un frère absent. La marche, plus subtilement peut-être que dans Still Walking, fait cette fois dialoguer la présence et l’absence, l’identité et la différence.

Ce quotidien ritualisé définit d’abord le rythme de I Wish. A travers les répétitions et les rimes visuelles, le film fait dialoguer la vie du frère aîné avec celle du cadet. Mais dans ces habitudes même, quelque chose se prépare et une éruption menace. Il faut comprendre ainsi la rêverie autour du TGV, espoir d’une fulgurance qui viendrait abolir l’incessante répétition de la vie : le train contre le train-train, pour caricaturer. Le récit se met donc en marche vers une autre destination, la journée d’école est raccourcie, la troupe d’enfants part à l’aventure.

Le titre original du film, Kiseki, signifie « miracle ». Il y a dans I Wish une quête de la merveille, de l’événement extraordinaire, qui se trouve joliment retournée au moment du passage du train. Quand tous les enfants crient ce qu’ils souhaitent voir se réaliser – car il est dit qu’il faut prononcer un vœu lorsque deux trains se croisent – Koichi reste muet et laisse défiler devant lui, dans une série de plans courts, des souvenirs proches, précis et singuliers. Pourtant contrepoint parfait, sur la forme, au quotidien ritualisé qui constituait le reste du film, ce moment redonne vie, paradoxalement, à ce même quotidien. Voici donc l’émerveillement rabattu, comme dans La Vie est belle de Capra, à ce qui est déjà là : l’expérience de l’extraordinaire ne vaut que pour donner sa vraie valeur à la vie ordinaire.

Tout cela serait bien banal si Kore-Eda Hirokazu ne parvenait pas effectivement, par des plans parfois magnifiques, à donner prix à ce qui est là, inexplicable comme une fleur, à portée de main pour ces enfants enthousiastes.

Boris Johnson, réac, drôle, anglais…

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Mais oui, on peut être de droite, drôle, sympathique, doté d’un humour ravageur et, de surcroît, franc leveur de coude. C’est le cas de Boris Johnson, le maire de Londres, un conservateur délirant comme un personnage d’Alice au pays des merveilles, un tory Dada dont la réélection de justesse face à Ken le Rouge permet au parti de David Cameron et à ses alliés Lib-Dem de sauver l’honneur dans une déroute particulièrement sévère aux élections municipales.

Il faut dire que les déclarations de Johnson, qui oublie régulièrement ses discours chez lui, sont des morceaux d’anthologie. On pardonne toujours plus facilement à ceux qui vous dont rire. Un petit florilège :

Sur l’usage du téléphone portable en voiture :
« Je ne pense pas que ce soit nécessairement plus dangereux qu’un certain nombre d’autres choses risquées que l’on peut faire avec les mains libres quand on conduit : se fouiller le nez, lire le journal, consulter un plan de Londres ou battre ses enfants. »

Sur les chemins de fer :
« J’avais oublié que tenter de prendre un train dans la Grande Bretagne de Tony Blair, c’était un peu comme jouer aux dés avec le diable. »

Sur ses chances de devenir premier ministre :
« Mes chances de devenir PM sont à peu près aussi importantes que celles de retrouver Elvis sur Mars ou que je me réincarne en olive. »

Ou sur la ville de Portsmouth :
« Trop de drogue, d’obésité, de nullité et de parlementaires travaillistes. »

Sur la nécessité du vote conservateur :
« Voter conservateur augment vos chances d’avoir une femme à gros seins et de devenir propriétaire d’une BMW M3. »

Sur la drogue :
« Je crois que j’ai pris de la coke une fois, mais comme j’ai éternué elle est pas rentrée dans mon nez. En fait c’était peu être du sucre glace ! »

Et pour finir sur le leader conservateur :
« Je soutiens la campagne de David Cameron par pur et cynique intérêt personnel.»

Sarkozy – Hollande : l’épreuve de vérité

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Le choix d’un président de la République est un moment décisif de la vie citoyenne. Une fois le bulletin de vote glissé dans l’urne, votre décision est irréversible. Pas question d’avoir sept jours pour vous rétracter, comme pour un sèche-pain ou un grille-linge.

Il est donc indispensable de connaître à l’avance les capacités de résistance de votre candidat face à des situations extrêmes. Nous avons soumis les deux impétrants à une série de crash-tests sélectionnés par l’Union nationale des consommateurs et le Conseil constitutionnel. À méditer avant de signer pour cinq ans.[access capability= »lire_inedits »]

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La gauche olfactive se déchaîne

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« Le dernier film de Djamel sent le Beur ». On imagine l’émotion et même l’incendie que susciterait une telle phrase publié par un média honorablement connu. Les outrés succèderaient aux indignés sur les ondes et les écrans, nos grandes consciences rivaliseraient dans l’écœurement et l’analogie historique par voie de tribunes et d’éditoriaux. Et l’affaire se finirait devant les tribunaux qui condamneraient sans hésiter, et à juste raison, l’auteur et la publication pour incitation à la haine raciale. Mais voilà, cela se passe aux Inrocks, hebdomadaire bénéficiant d’un brevet éternel de légitimité morale ¬– qui lui confère le droit de dire qui est fréquentable et qui ne l’est pas, ou plutôt dans le nouveau langage, qui sent bon et qui pue.

En conséquence, nul ne s’émeut de lire la phrase suivante, sous la plume de Nelly Kaprielian : « Les livres de Denis Tillinac sont accueillis avec force éloges par une presse qui préfère ne pas voir à quel point ils suintent le “Français de souche”. » C’est ainsi : il est louable de repérer le « Français de souche » à son suintement, mais il serait abominable de reconnaître un Français issu de l’immigration récente à son odeur. Dans un cas, c’est de la salubrité publique, dans l’autre du racisme. Je me demande comment statuerait la Justice s’il prenait à l’ami Tillinac la fantaisie de porter plainte – je crains qu’on ne puisse pas attendre grand-chose du MRAP et de SOS Racisme sur ce coup-là.

Au cours de cette campagne, on a assisté au triomphe de la gauche olfactive, dont Nelly Kaprielian apparaît comme l’une des voix les plus prometteuses dans ce billet sobrement intitulé : « Après les scores du FN, les écrivains nauséabonds s’affichent sans complexes ». On suppose, bien qu’elle ne le précise pas, que cette estimable inrockuptible lutte contre l’intolérance et la haine, pour la fraternité humaine. Quand on est investie d’une telle mission, on ne fait pas dans la dentelle : ce ne sont même plus les œuvres qui puent mais leurs auteurs, naturellement exclus de la fraternité humaine. L’ « écrivain facho », comme dit la justicière, est nauséabond.

Le crime de Renaud Camus est d’avoir annoncé, dans un texte argumenté et précis, que faute de pouvoir se présenter à l’élection présidentielle, il soutenait la candidature de Marine Le Pen – je reviendrai dans le prochain Causeur Magazine sur les déboires que lui vaut cet outing, ainsi que sur mon désaccord, tant avec les termes dans lesquels Camus décrit les conséquences des flux migratoires, qu’avec son analyse du Front national, exposée dans Le Monde, où il était en compagnie de huit autres intellectuels invités à soutenir les raisons de leur choix – l’intello cheminadiste été relégué sur le site. Du point de vue conceptuel et littéraire, la comparaison entre le texte de Camus et l’indigent verbiage d’Yves Simon, « romancier, auteur, compositeur », à la gloire de François Hollande, était pour le moins cruelle. J’admets volontiers que la tenue littéraire et la clarté du propos ne puissent être les premiers arguments de vote ; je comprends par ailleurs qu’elles ne soient pas des critères essentiels pour une critique littéraire.

La consœur exulte, elle l’avait bien dit. Elle recense mentalement les amis et lecteurs de Camus qui n’ont pas annoncé avec des accents héroïques qu’ils rompaient avec lui. C’est cela qui fait peur, l’ivresse de bonne conscience, la certitude d’œuvrer à la rédemption, la furie épuratrice de quelques journalistes et publicistes éminents qui traquent dans tous les cerveaux les traces de lepénisation et s’enorgueillissent de réclamer fièrement des sanctions, des mises au rancart, des bannissements. Durant l’entre-deux tours, le score de Marine Le Pen leur a servi de prétexte pour ressortir un de leurs joujoux idéologique et sémantique préféré, le « cordon sanitaire » dont on rappellera qu’il est doublement bénéficiaire : moralement, il permet d’exclure ceux dont la vue vous chatouille les narines, et politiquement, de désactiver une partie des voix adverses. Comme au bon vieux temps, ils se sont mis à dresser des listes de tous ceux qui refusaient de participer à l’isolement des récalcitrants: ceux qui parlent du FN et de sa patronne mais pas comme il faut en parler, ceux qui ne disent rient, ceux qui n’en pensent pas moins. Ils ont ratissé large – les malheureux trublions de la « gauche populaire » en gestation en ont pris pour leur grade. Ils ont reniflé, humé, flairé et leur délicat odorat a été fort incommodé : jamais on n’a autant entendu parler d’idées nauséabondes et de mauvaises odeurs.

Il faut rappeler ici que ce qui chatouille si désagréablement ces cohortes de narines habituées à ne humer que des idées élevées, c’est qu’on ne partage pas leurs points de vue – en l’occurrence, qu’on ne croie pas que Marine Le Pen est une fasciste encore plus dangereuse que son père. Dans le langage réduit qui semble être le leur, cela veut dire qu’on s’est rallié ou qu’on travaille secrètement pour elle. Soit on lit la partition autorisée, soit on est un salaud. Au risque de me répéter, il y aurait sur la question matière à échange d’arguments. Mais non, vous avez deux choix : tapez 1, tapez 2.

Je dois être totalement cinglée pour m’obstiner à discuter les points de vue qui sont aux antipodes des miens. Tombant sur un appel signé par des « Français d’origine étrangère », je lis cette phrase : « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous sommes chez nous. Nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Elle a le mérite de définir l’enjeu de la querelle. Il s’agit de l’identité et de la part qu’y a l’héritage – considérable pour Renaud Camus, inexistante pour les signataires. Mais comment parvenir à un consensus si on refuse la controverse, point par point, pied à pied ? Comment répondre aux inquiétudes, par ailleurs légitimes, exprimées par ces enfants d’immigrés si on ne parle pas à ceux qui ceci ou cela ?

Je dois avoir le nez bouché. Cette phrase (qui rejoint l’idée de Houellebecq d’un pays-hôtel) me fait bondir, me donne envie de polémiquer, je ne sens aucune odeur. Pas plus que quand Camus appelle à voter Marine Le Pen (j’ai seulement pensé qu’il allait avoir la meute aux basques). Cela doit être que le désaccord n’a pas d’odeur. En attendant, j’espère que les experts en mauvaises odeurs ne vont pas se mettre en tête de purifier l’atmosphère.

image : blogs.canoe.ca

La France n’est ni de gauche, ni de droite, bien au contraire !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché se demandent si la France est toujours de droite.

La victoire annoncée de François Hollande le 6 mai prochain signifiera-t-elle que la France aura majoritairement basculé à gauche ? Rien n’est moins sûr, pas plus que le corollaire, la défaite de Nicolas Sarkozy, n’autorise à penser que la droite est désormais minoritaire au sein de l’électorat hexagonal.
Aux yeux d’un observateur tout juste descendu d’une planète lointaine, cette assertion peut paraître farfelue: un pays dont la majorité des grandes municipalités, des départements, des régions, le Sénat, et bientôt l’Assemblée nationale et la Présidence de la République seraient dominés par des hommes et des femmes politiques de gauche doit évidemment, dans sa majorité, adhérer au programme et aux valeurs de ce camp politique.

La simple lecture des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, sondage en vraie grandeur du cœur et des reins politiques de nos concitoyens, devrait nous inciter à la prudence. Même si l’on exclut le score de Marine Le Pen du total des voix de droite, on aboutit à une quasi équivalence du poids électoral du bloc des gauches avec celui des droites et du centre. Et cela, dans un contexte où les sortants, qu’ils soient de droite ou de gauche, font les frais, partout en Europe de la crise économique qui a frappé notre continent depuis 2008. Si l’on considère qu’une bonne partie des électeurs du Front National serait plutôt encline à adhérer à des valeurs généralement attribuées à la droite (défense de l’ordre, des traditions nationales, rejet du « progressisme » sociétal), l’image d’une France conquise par l’idéologie de gauche est passablement brouillée.

Lors de l’élection présidentielle de 1981, un homme issu de la droite, François Mitterrand, avait admirablement réussi à rassembler sur son nom un peuple de gauche qui n’avait pas encore fait son deuil des utopies collectivistes du siècle dernier. Nationalisations, grand service public de l’éducation nationale, économie planifiée etc. allaient ouvrir les portes d’un avenir radieux que deux décennies de pouvoir sans partage de la droite avaient verrouillé. On a vu ce qu’il en est advenu.
L’effondrement du communisme a définitivement éliminé du débat électoral dans les démocraties occidentales l’idée qu’une alternance politique pouvait aboutir à un changement radical de société.

Le mouvement de mai 1968 et ses conséquences ont privé la gauche de thèmes de luttes comme l’émancipation des femmes des lois scélérates qui leur étaient imposées, comme la prohibition de la contraception et de l’IVG. Ironie de l’histoire, ce sont des gouvernements de droite qui les ont abolies. Les combats dits « sociétaux » d’aujourd’hui, comme celui en faveur du mariage gay, ne sont que des simulacres répétitifs de ces grandes luttes du siècle dernier, se déroulant sur un fond d’indifférence du plus grand nombre.

L’introduction de l’idéologie américaine du « care » par Martine Aubry dans le corpus théorique du PS a fait, heureusement, long feu. La famille est devenue le havre où l’on se réfugie lorsque la vie devient trop dure, que l’on soit jeune sans emploi ou vieux tombé dans la dépendance. On n’attend plus de la gauche qu’elle vous mène par la main sur le chemin de la vie. Et c’est tant mieux, car on a vu où pouvait mener une sollicitude de tous les instants du pouvoir vis-à-vis des individus. De plus, la majorité des Français ont l’outrecuidance de penser que leur mode de vie, leur patrimoine culturel, leurs paysages et leurs traditions culinaires doivent être préservés, ce qui met en fureur les thuriféraires du métissage généralisé et du multiculturalisme illimité. Est-ce cela être de droite ? S’il en est ainsi, la droite, en France, a un bel avenir.

Face à cela, des notables sociaux-démocrates à travers le pays ont su habilement se constituer un électorat fidèle, le plus souvent du fait leur proximité avec leurs mandants, et parfois en pratiquant un clientélisme débridé.
La gauche française, on l’a vu lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen peut sans dommages irrémédiables se diviser sur un sujet majeur pour l’avenir de la nation. Personne ne lui en tient rigueur, car il y a belle lurette qu’on a cessé d’attendre d’elle du prêt-à-penser sur tous les sujets. Elle a la chance, totalement imméritée, de ne pas voir sa composante stalinienne et trotskiste clouée au pilori dans les grands médias pour son lourd passé historique, alors que le Front National est toujours une machine à fabriquer des points Godwin.

Un homme de gauche, François Hollande, devrait, sauf énorme surprise, devenir le président de la République d’une France qui ne l’est pas. Cet européiste convaincu va devoir conduire dans les turbulences de l’UE une nation de plus en plus sceptique sur les vertus du projet européen. Ce sera pour lui une belle victoire personnelle, qu’il aurait tort de confondre avec un triomphe de la gauche.

Et si on délocalisait la campagne présidentielle en Inde ?

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En suggérant une délocalisation de la campagne électorale en Inde, Laurence Parigot peut se vanter d’avoir lancé un sacré buzz dans la mare. Certes, sa proposition iconoclaste arrive un peu tard pour se concrétiser dès cette année. Mais l’idée devrait faire son chemin d’ici aux prochaines échéances électorales, tant les arguments en faveur de cette révolution politique ne manquent pas : coûts divisés par dix, haut niveau de compétence des techniciens locaux, capables d’assurer les mêmes prestations que les intervenants français, sans parler du rayonnement politicien de notre pays. Qu’on y soit favorable ou frileusement hostile, cette novation fait en tout cas débat. Un débat que prolonge Qui Choisir, en donnant donc la parole à Laurence Parigot, avocate fougueuse mais souvent convaincante de cette « délocalisation présidentielle » et, plus largement, d’une mondialisation sans frontières.

Comment vous est venue cette idée révolutionnaire de délocaliser la campagne présidentielle en Inde ?

Laurence Parigot. J’ai été consternée par le caractère étroitement hexagonal du débat qui caractérise cette campagne présidentielle, alors même que nous sommes cœur d’une crise mondiale, morale, économique et surtout financière. En lançant cette idée de délocalisation, j’ai voulu secouer le cocotier de nos politiques, qui s’accrochent à des branches mortes au risque de se couper du tronc neuf ![access capability= »lire_inedits »]

Vous préconisez donc de confier à des professionnels indiens l’intégralité de la campagne présidentielle…

Je n’y vois que des avantages ! Avantage financier d’abord : le coût du travail étant ce qu’il est en Inde, les contribuables français économiseront, d’après mes calculs, une somme qu’on peut situer dans une fourchette allant de 655 millions à 65,5 milliards d’euros. Certes, les candidats ont depuis longtemps escamoté la dette de la France sous le tapis des promesses démagogiques et du « denial » qui nous a fait tant de mal ; mais ne voient-ils pas que ces dépenses électorales somptuaires, ce sont nos enfants et nos petits-enfants qui en paieront la facture ?

Avantage qualitatif ensuite : en recourant à de professionnels indiens pour les affiches, les tracts, les spots télé mais aussi pour les meetings, les conférences de presse, les déplacements des candidats, on est sûr d’avoir une campagne de haut niveau.

Nos amis indiens, qui fournissent déjà nombre de prestations délocalisées, et dans tous les secteurs d’activité, à la France et à l’Europe, sont à même de faire tout cela bien mieux que nos communicants, nos politiciens et nos militants à bout de souffle.
J’ajouterai que c’est une idée moderne, s’inscrivant complètement dans le sens de l’Histoire, c’est-à-dire de la mondialisation. Ce serait un signal très fort adressé à tous les prophètes de malheur du nationalisme, du souverainisme, du protectionnisme et du repli sur soi ! Comme un gigantesque « LOL ! » adressé à tous les ringards d’extrême gauche, d’extrême droite et d’extrême centre !

La gestion de tous les aspects de la campagne présidentielle ne requiert-elle pas un minimum de proximité avec la société et la mentalité françaises ?

À l’heure du village global – même sinistré – le concept même de « français » est, disons, décalé, pour ne pas dire complètement ringard. On dénonce volontiers les « élites mondialisées », mais le Français le plus modeste s’habille chinois, roule coréen, se distrait américain, mange japonais, italien et même grec ! Alors, ce qui est vrai de tous ces aspects de la vie quotidienne de tous les jours serait faux en ce qui concerne la vie politique ? Allons donc ! Il faut faire confiance au professionnalisme des Indiens. Leurs étudiants parlent un excellent « basic french » et peuvent se former très vite aux données signifiantes de l’Histoire de la vie politique française. Et croyez-moi, ils en sauront toujours autant que nos enfants !

Concrètement, comment, par exemple, une candidature de Sarkozy ou de Hollande serait-elle traitée par vos professionnels de Bombay ou New Delhi ?

Avec le Net et les multiples interfaces qu’il autorise, un ingénieur indien peut vous fabriquer un avatar de Sarkozy ou de Hollande, au choix, et lui construire un discours à partir d’une cinquantaine d’éléments de langage s’inscrivant dans le mainstream idéologique raisonnable. On sait que, pour l’essentiel, Sarkozy et Hollande utilisent souvent les mêmes mots et ont les mêmes références, sans parler des cravates ou du décor. En ce qui concerne les candidats alternatifs, comme cette année Le Pen, Mélenchon ou Bayrou, il y aura sans doute un peu plus de boulot, mais on peut sûrement arranger quelque chose.

Dans votre esprit, cette délocalisation pourrait-elle s’étendre à l’organisation même du scrutin ?

On peut éventuellement maintenir en France les opérations de vote proprement dites, le temps que l’électorat hexagonal surmonte ses phobies et rejette le protectionnisme civique.
Mais naturellement, je pense qu’à terme on ne fera pas l’économie du remplacement du vote de grand-papa par un panel représentatif recruté chez les Indiens, selon bien sûr la méthode des quotas de genre, d’âge, de profession et d’orientation politique et sexuelle.
Pour les prochaines élections à la présidence du Medet, je suis même prête à montrer l’exemple en me faisant confirmer à mon poste par des jeunes managers de Calcutta ![/access]

Présidentielle : mes points non négociables

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Depuis le 22 avril, la cathosphère est en ébullition, et le fidèle de base est inondé de mails, statuts facebook et tweets fiévreux qui l’assomment du même impératif catégorique : il n’y a pour les catholiques qu’un seul choix possible, qui est de faire barrage à celui des deux candidats qui est en contradiction flagrante avec les fameux « principes non négociables ». Pour ceux des lecteurs de Causeur qui ne sont point trop familiers des sacristies ni du langage ecclésial, rappelons que Benoît XVI, à maintes reprises, a défini quelques « principes non négociables » qui doivent guider l’intervention de l’Église dans le débat public. Dans un discours du 30 mars 2006 aux parlementaires du Parti Populaire Européen, il les a ainsi définis : « la protection de la vie à toutes ses étapes », « la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille », « la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants ».

Principes en effet capitaux, pas seulement pour les catholiques, mais aussi pour tous ceux qui sont soucieux que la politique soit respectueuse de la loi naturelle et de l’anthropologie qui fondent notre civilisation. Pour tout chrétien qui se mêle, d’une façon ou d’une autre, de politique, l’obligation ardente de défendre ces principes est une évidence.

Là où ça se corse, c’est que nombre de catholiques, toujours avides de mots d’ordres simples et clairs, surtout s’ils proviennent d’une hiérarchie portant soutane ou col romain, ont voulu transformer ces principes dont Benoît XVI avait voulu faire le guide de « l’intervention de l’Église dans le débat public » en QCM à usage des électeurs : fi de la glorieuse incertitude électorale et des hésitations sans fin prolongées jusque dans l’isoloir, tout devient simple et automatique : il n’y a plus qu’à cocher les cases des points non négociables, et votre bulletin ira automatiquement à celui qui a le plus de cases cochées – ou, a contrario, devra faire barrage à celui qui en a le moins, ou qui s’oppose ouvertement auxdits principes.
Et voici comment des principes sont dégradés en triviales consignes de vote ; et voilà aussi comment un champ de préoccupation – les questions morales, éthiques ou “de société” – en vient à occuper la totalité de l’espace politique au détriment de tous les autres. Car n’en déplaise aux fidèles pioupious des “points non négociables”, la politique ne se réduit pas à ces questions, aussi importantes soient-elles. Si on voulait être un peu provocant, on dirait qu’il n’y a pas que l’euthanasie dans la vie. L’objet de la vie politique, ce ne sont pas seulement ces questions morales ou éthiques, c’est aussi la politique elle-même, c’est-à-dire les conditions de survie de la Cité. C’est même cela avant tout le reste – non dans l’ordre des hiérarchies intellectuelles, mais des priorités : “Politique d’abord”, disait même je ne sais plus qui.

Aussi, tout bon catholique que je me veuille, oserai-je sans avoir l’impression de commettre un sacrilège compléter ces points capitaux par d’autres. Sérieux comme un antipape, j’édicte donc mes propres points non-négociables : l’amour et la défense – réelle, pas électoralement surjouée – de la patrie ; la défense et la promotion de l’identité française ; la défense et la promotion de la culture et du patrimoine français – ce qui inclut la reconnaissance qu’il n’y a pas en France “des religions” qui se valent toutes plus ou moins, mais qu’il est bien parmi elles une religion indissociable de l’âme même du pays. On me permettra de penser que ces principes ne sont pas moins importants que les autres : et si l’on veut me convaincre que je dois absolument faire barrage à celui qui enfreint ceux-ci, il faudra m’expliquer pourquoi ce devrait être en votant pour celui qui piétine ceux-là. Et tant pis si, dans le contexte électoral actuel, cela ne contribue pas à simplifier les choses.

Un rêve de mélomane

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J’ai fait un rêve de mélomane. Chaque samedi soir France 2 diffusait un opéra en prime-time, suivi d’un grand débat sur l’œuvre de la semaine, animé par Eve Ruggieri. Dans les rues – presque toutes rebaptisées de noms de compositeurs illustres – des hauts parleurs diffusaient de jour comme de nuit les plus belles pages du répertoire. Ainsi on pouvait faire son marché en écoutant la 9ème symphonie de Mahler, sortir du Monoprix au son du Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg, et il devenait possible de faire uriner son chien élégamment sur de l’Igor Stravinsky. Dans ce rêve tous les petits Français sortaient du système éducatif en sachant jouer du piano ou d’un des instruments du quatuor à cordes. Le solfège était naturellement intégré au socle commun de connaissances. Et ne pas savoir décrypter une partition était -dans la vie quotidienne- aussi handicapant que de ne pas savoir lire, écrire et compter.

Un ministère des affaires musicales avait été créé, et placé sous l’autorité du génial compositeur Henri Dutilleux. Pierre Boulez, lui, était ministre de la Défense, et avait entrepris courageusement de complètement réorganiser la musique militaire. Dans ce rêve les femmes ne trouvaient rien de plus excitant chez un homme que sa culture de mélomane, et telle dame se pâmait devant un monsieur connaissant par cœur tous les numéros d’opus des sonates pour piano de Serge Prokofiev, tandis que telle autre avait le cœur qui chavire pour un garçon ayant au-dessus de son lit un poster de Ravel.

J’ai fait ce rêve suite à une déclaration de François Hollande qui propose – s’il accède à la magistrature suprême – de promouvoir les “musiques urbaines”, qu’il souhaite rendre plus “présentes” et “visibles”. Cela m’a frappé. Prokofiev avait vécu à Moscou. Ravel avait résidé à Montfort l’Amaury (dans le “7-8” !) Stravinsky avait longtemps vécu à Paris. Quant à l’autrichien Berg c’est peu dire qu’il avait hanté Vienne. Tout cela me semblait, personnellement, bien suffisamment urbain… Mais quelle ne fut pas ma déception quand une amie m’a apporté une précision nécessaire, tout en raillant ma mauvaise foi : on ne dit plus “urbain” pour n’importe quelle ville. Ainsi sont recalées Vienne, Moscou, Paris ou Montfort l’Amaury. “Musiques urbaines” c’est pour évoquer la musique qui se fait dans certaines villes. A la manière dont on parle des “jeunes des quartiers” pour évoquer certains jeunes de certains quartiers. Le candidat socialiste – s’exprimant sur la radio Génération – voulait donc tout simplement que l’on enseigne le hip-hop à l’école, et que l’audiovisuel public soit contrainte de diffuser du rap. Rien de plus conforme à l’époque en somme. Mon rêve de mélomane s’est brisé.

A l’ombre des jeunes filles en short

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L’été, décidément, se fait attendre.

L’été me manque.

L’été, c’est souvent les bords du Lac Léman, comme dans un roman de Modiano.

L’été, c’est le soleil sur le balcon de la Villa familiale et sur la plage des Mouettes, l’ombre en terrasse de l’hôtel des Cygnes.

L’été, c’est la goutte d’eau douce qui caresse le grain de beauté entre les seins de miss K.

L’été, c’est Christophe chantant la Dolce vita, Sébastien Tellier nous invitant à déguster des Pépito bleus.

L’été, c’est les verres de rosé à l’heure de suspendre le temps, pas n’importe quels rosés : L’apostrophe de Jean-Christophe Comor, L’Anglore d’Eric Pfifferling ou L’Avis de vin fort de Catherine et Pierre Breton.

L’été, c’est ne rien faire, c’est-à-dire griffonner quelques mots sur un carnet Moleskine, paresser et lire Physiologie des lunettes noires, Traité des élégances, I ou Une fille pour l’été.

L’été, justement, c’est les filles, les jeunes filles, leur peau hâlée, leur caraco, leur haut de bikini, leur short en jean révélant de longues jambes où se lover. Il pourrait s’agir d’Eva Amurri allongée sur le bureau de Hank Moody dans Californication. Il s’agit surtout de la délicieuse anonyme posant, de dos, sur la couverture de Diane et autres stories en short, recueil de nouvelles de Christian Laborde.

Je tourne les pages de Diane, j’y retrouve la même grâce érotique que dans L’Os de Dionysos. Laborde est à l’assaut des émotions, il caresse et, sculptées par sa langue, apparaissent des héroïnes qui, toutes, portent un short, dont elles se parent ou qu’elles font glisser, avant, pendant, après l’amour.

Il y a Rita, qui s’offre à son amant dans un grand appartement avec vue sur la mer ; Anne, qui aime les jeux coquins de Ladislas ; Lucie, lectrice de Carver, qui s’appelle aussi Luce, quand le désir se monnaye ; Laetitia, sensuelle comme une Lolita gainsbourgeoise découvrant le plaisir entre les cuisses d’une nageuse bronzée ; Irène, volleyeuse craquant pour la mousse au chocolat ; et Diane, bien sûr, Diane aux paupières bleues, Diane aimant Sagan et Paul-Jean Toulet, Diane en maillot de bain, Diane nue, Diane apeurée.

Je tourne les pages de Diane et autres stories en short, tout est beau, chaud, sexy : l’été est enfin là.

Christian Laborde, Diane et autres stories en short, Robert Laffont, 2012

On ne change pas une Europe qui perd

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La République des partis a reparu. Tous n’ont qu’un slogan à la bouche ou au bout de la plume : rassembler. Mais rassembler qui et quoi ? Certainement pas la France, diluée de longue date à leurs yeux dans l’idéologie européenne, mère de tous les renoncements. Plus ils échouent dans la voie où ils s’embrouillent, plus ils s’en justifient en prétendant qu’on n’a pas été assez loin, et le serpent de mer reparaît : le fédéralisme, qui a échoué partout. Sécularisant une vieille idée chrétienne, ils prêchent que c’est le martyre qui nous sauvera. L’idéologie des changements de structures et d’institutions où s’engouffrent nos dirigeants ne tend qu’à masquer leur impuissance : à qui fera-t-on croire qu’en manipulant constitutions et traités, on cessera de se heurter au réel tel qu’il a été engendré par leurs erreurs passées ? Insulter la Grande-Bretagne parce qu’elle tourne le dos à ces palinodies relève de la puérilité.[access capability= »lire_inedits »]

« Ayez confiance dans la France, nous sermonnait François Hollande dès mai 2005. Notre pays n’est grand que quand il dépasse ses frontières. La France n’est grande que lorsqu’elle est au-dessus de sa nation. » Ce catéchisme est de la bouillie pour les chats. Napoléon pour la France, Victoria pour l’Angleterre, Hitler pour l’Allemagne, Staline pour la Russie ont largement dépassé les frontières de leur nation : il n’en reste rien, il a toujours fallu rendre leur liberté aux peuples. Évidemment, je résume. Il n’empêche que Hollande aurait été mieux inspiré de dire, comme Malraux : « La France n’a jamais été aussi grande que lorsqu’elle a été la France pour les autres. »

François Hollande s’est trompé une première fois en incitant le Parti Socialiste à voter la pseudo-constitution, qui fut rejetée par le peuple français. Quant à la droite, la confusion où elle se trouve vient de ce qu’elle a tourné le dos à la conception gaulliste de l’Europe. Prétendre qu’aujourd’hui le général de Gaulle serait « européen », alors que sa conception de l’Europe est précisément celle à laquelle nous n’aurions jamais dû tourner le dos, c’est se moquer du monde.

Dans un récent éditorial du Point, Claude Imbert (qu’on ne soupçonnera pas de souverainisme pathologique) tente d’expliquer ce qu’il appelle le « tracassin de l’Europe » : « Mais pourquoi cet échec d’une gouvernance si nécessaire alors que l’Europe, dans l’ordre économique du moins, avait construit un édifice honorable ? Pourquoi ? Réponse : “C’est la culture, imbécile !” Oui, la culture disparate des peuples européens. La culture – cet ensemble de traits spirituels et matériels, intellectuels et affectifs – matrice de nos nations. Elle ne remplace pas l’économie, mais elle en régente les pratiques, les asservit à son “logiciel”. Sous nos yeux se lève la complainte des cultures. Et la cacophonie des évidences. »

Comment parler de culture à des classes dirigeantes de plus en plus incultes et désormais privées de « culture générale » par des irresponsables promus aux plus hautes fonctions ? Leurs seules réponses sont le mot creux de rassemblement et l’hystérie de la croissance – comme si l’on pouvait croître indéfiniment, ce que même les arbres ne font pas. Il est absurde de comparer la croissance des pays occidentaux avec celle des pays émergents qui se trouvent au stade où nous étions il y a deux siècles.

Il paraît que Jean Monnet regrettait de ne pas avoir commencé la construction européenne par la culture. Formule apocryphe, sans doute, tant elle semble peu compatible avec la « méthode » associée à son nom. Du reste, on voit mal ce qu’aurait pu être cette Europe de la culture. Interrogé sur l’utilité de la culture, Confucius eut cette réponse : « La culture tient à la nature, la nature tient à la culture, comme sa bigarrure tient au tigre. Arrachez ses poils à la peau d’un tigre ou d’un léopard, et il ne vous reste que la peau d’un chien ou d’un mouton. » Et voilà pourquoi votre Europe est bêlante. C’est une Europe en peau de mouton.[/access]