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Internet : menaces sur la liberté d’expression ?

benbassa internet racisme

 « Poser des garde-fous, ce n’est pas restreindre la liberté » : voilà comment, dans un entretien récent, Mme le sénateur Benbassa tente de rassurer ceux qui auraient le mauvais goût d’être effrayés par son projet d’encadrer la liberté d’expression sur internet[1. Madame le sénateur Esther Benbassa (EELV) est en train de constituer au Sénat un groupe de réflexion composé de représentants des différentes tendances politiques afin de proposer une loi portant sur la liberté d’expression sur internet ; les propos sont tirés d’un entretien donné  le 21 février à Raphaële Karayan de L’Express.]. Mais on peut craindre qu’elle ne convaincra que les convaincus, puisque par définition même, un « garde-fou » a pour objet de « limiter une liberté » – par exemple, celle de l’aliéné qui aurait une envie pressante de se jeter par la fenêtre. C’est ce que Mme Benbassa reconnaît d’ailleurs en précisant que lesdits « garde-fous » seront aménagés « de la manière la plus « soft » possible » ; bref, qu’il s’agit bien de « limitations », mais que ces dernières ne seront pas trop rigoureuses… Juste ce qu’il faut…
Juste ce qu’il faut ? Toute la question est là : une telle limitation est-elle réellement justifiée ? Dans l’entretien précité, Mme le sénateur explique que « Lors des débats sur la loi relative à la suppression de la discrimination dans les délais de prescription prévus par la loi sur la liberté de la presse (sic), et lors des auditions, il est ressorti que la majorité de ces actes se font sur internet, pas dans la presse ». Traduction par la journaliste qui l’interroge : « Elle s’est saisie du sujet après que les discussions sur la loi qui harmonise à un an les délais de prescription pour toutes les injures discriminatoires (qu’elles soient fondées sur la race, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle ou le handicap), adoptée par le Sénat le 7 février et dont elle était rapporteure (re-sic), ont fait émerger la nécessité d’encadrer les propos injurieux sur internet ».
On savoure toujours cette propension à découvrir l’œuf de Colomb, et à s’apercevoir qu’un sujet urgentissime n’avait jusqu’ici été vu par personne. Les injures sur internet constituent donc une question toute nouvelle, un problème inédit : du moins pour Mme le sénateur qui, comme l’immense majorité des personnes de plus de soixante ans, percevra toujours Internet comme une nouveauté inouïe, un continent inexploré.  Peu importe que le net ait fêté ses 21 ans il y a quelques mois, il reste une terre vierge un peu effrayante qu’il importe par conséquent de réglementer au plus près, ne serait-ce que pour se rassurer soi-même. Et pour se persuader qu’on a vu, la première, ce qui n’allait pas : le fait que les internautes se laissent aller à oublier celui qui est en face, de l’autre côté du miroir. Petite précision au passage : c’est ce que disait déjà, il y a 19 ans, la créatrice du terme « nétiquette », Virginia Shea : on doit toujours se souvenir que c’est avec un être humain que l’on communique. Ainsi faut-il toujours se demander avant d’envoyer un message : « Dirais-je la même chose si la personne se trouvait en face de moi ? », « Si la réponse est non, réécrivez et relisez. Répétez le processus jusqu’à ce que vous ayez l’impression que vous pourriez dire ces mots à la personne en chair et en os aussi facilement que vous les lui transmettriez par Internet. Bien sûr, il est possible que vous adoriez dire des choses extrêmement grossières aux personnes que vous côtoyez. Dans ce cas, la nétiquette ne saurait vous aider. Commencez par acheter un manuel de bonnes manières »[2. Virginia Shea, Netiquette, Albion Books, mai 1994, p. 37] … Quant à la nécessité d’une telle réglementation de la liberté d’expression sur internet, elle paraît d’autant plus contestable que la législation punit depuis belle lurette les « propos injurieux », quel que soit leur mode de publication. C’est ainsi que l’article 29 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 dispose que, dès lors qu’elle fait l’objet d’une « publication directe ou par voie de reproduction », « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure ». C’est ce qu’on peut appeler une définition à large spectre. Or, précise l’article 33 de ladite loi, ce comportement est sévèrement réprimé, notamment lorsque l’injure a été commise « envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », ou encore, « à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ». L’auteur du délit sera en effet  puni de « six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende ».
On comprend volontiers que cette mansuétude coupable à l’égard de comportements particulièrement « nauséabonds » (tel est le terme consacré) puisse scandaliser Madame le sénateur Benbassa. Il semble toutefois que les garde-fous, pour reprendre son expression favorite, existent déjà, qu’ils n’ont d’ailleurs rien de franchement « soft », et qu’en l’occurrence, une nouvelle loi ne ferait qu’ajouter une couche supplémentaire au mille-feuille normatif. Sans compter qu’elle risquerait de remplir les prisons au moment précis où Madame le ministre de la Justice ne rêve que de les vider.

*Photo : brianjmatis.

Goodyear : Le grizzly qui cachait la forêt

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taylor protectionnisme montebourg

Résumons l’affaire. Goodyear veut fermer son usine de pneu d’Amiens parce qu’elle perd de l’argent. Le gouvernement cherche un repreneur et approche – notamment – Titan ; lequel regarde le dossier et, s’apercevant que l’affaire est dangereusement politisée (souvenez-vous de Mittal) et qu’en plus, le site est tenu par un « syndicat fou » (la CGT), décide de ne pas donner suite. Le 31 janvier, alors que Goodyear confirme son intention de fermer le site, Montebourg écrit au P-DG de Titan, Maurice « Morry » Taylor dit The Grizz, pour tenter de le rattraper au collet mais, dans sa réponse, ledit grizzly, fidèle à son style quelque peu (comment dire ?) rugueux, envoie le ministre balader.
Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat : nous avons fait le choix – démocratiquement – d’un modèle social qui implique un niveau de taxes, de réglementation et d’interventionnisme élevé de telle sorte que, malgré la taille de notre marché intérieur et de celui de l’Union européenne au milieu duquel nous nous trouvons, des entreprises comme Goodyear ou Titan préfèrent de plus en plus aller investir ailleurs.
Mais là où l’affaire du grizzly devient plus intéressante, c’est que la lettre qu’il a adressée au ministre du Redressement Productif s’est mystérieusement retrouvée dans la presse.
Gros scandale parce que le plantigrade s’offre une charge à la hussarde contre le ministre et la sacro-sainte CGT mais aussi, et surtout, à cause d’un passage bien précis de sa réponse : celui dans lequel il écrit – horresco referens ! – que « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin ».
Alors là, c’est la curée ! Songez un peu, ma bonne dame, cet infâme américain mondialisé ose non seulement déclarer qu’il refuse de contribuer au Redressement Productif National (quel manque de patriotisme !) mais se vante en plus d’aller exploiter ces pauvres travailleurs chinois et indiens à raison d’un euro de l’heure. Voilà toute l’horreur de la Mondialisation ultralibérale™ révélée, l’abject cynisme de ces grands patrons exploiteurs de la misère du monde étalé au grand jour : Taillo ! Taillo ! Démondialisons pendant qu’il en est encore temps !
Et notre grizzly se retrouve affublé du plus infamant des adjectifs de notre temps : le voilà ultralibéral. Du coup, nous rappelle ses méthodes de management brutales, la condamnation de son père, la pollution du site qu’occupait l’entreprise familiale… Bref, voilà notre plantigrade devenu le symbole vivant du mal qui nous oppresse, de l’euro surévalué selon les experts, du libre-échangisme qui opprime les peuples, de la finance apatride qui attaque les nations etc.
Mais je crains fort que ceux qui ont fait du grizzly le symbole de l’affreuse mondialisation aient commis un léger contresens : pour le dire en un mot, Morry Taylor est protectionniste. Vous avez bien lu : le grizzly est et a toujours été un fervent adepte des barrières douanières et autres restrictions au commerce international. Il est au moins aussi protectionniste qu’Arnaud Montebourg et Marine le Pen ; c’était même un des thèmes majeurs de sa campagne lors des primaires républicaines de 1996.
Amis protectionnistes, souverainistes, socialistes, nationaux-républicains et assimilés, ce Taylor que vous avez voué aux gémonies est en réalité l’un des vôtres[1. Ce que peu de commentateurs ont compris, à l’exception notable de Pascal-Emmanuel Gobry sur Atlantico].  Il n’a en effet jamais eu d’autre intention, dans sa lettre comme ailleurs, que de fustiger l’absence de barrières douanières entre l’Occident et les grands pays émergents que sont l’Inde et la Chine.
Vous auriez bien tort d’être surpris. Une rapide recherche sur internet vous aurait pourtant appris que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à la loi américaine Smoot–Hawley de 1930 – ont toujours été promues et mises en œuvre par des gouvernements conservateurs soucieux de plaire à leur clientèle de grands propriétaires terriens et d’industriels souhaitant préserver leurs bénéfices de la concurrence internationale en continuant à nous vendre leurs produits au prix fort. Taylor ne fait probablement pas exception.
Mais concluons sur une note plus légère. Je ne comprends toujours pas comment une lettre privée adressée par un grand patron américain à l’un de nos ministres a pu se retrouver étalée sur la place publique. Pour un peu, on jurerait que c’était intentionnel – en tout cas, c’est en tout cas ce que le grizzly semble penser si l’on en juge par ses dernières déclarations.
Livrons-nous à quelques spéculations. Qui donc, au sein du ministère du Redressement Productif, pourrait avoir intérêt à nous faire lire cette lettre ? Quel obscur objectif cette fuite ministérielle pouvait-elle bien poursuivre en nous jetant en pâture un des (prétendus) suppôts de la Mondialisation libérale™ ? Je n’ose conclure.

*Photo : Damon Green.

« 1 = 1 » mais ça ne suffit pas

egalite mariage droits

Dans l’affaire des droits à faire, à adopter et à élever des enfants, l’égalité des droits entre hétéros et homosexuels est l’argument qui sidère et bloque la réflexion.
Comme toujours, l’égalité se révèle une passion française et, comme souvent, cette passion aveugle.  On sait en effet, depuis Platon, qu’il en est de deux sortes : l’égalité arithmétique, du genre un citoyen = une voix, et l’égalité proportionnelle, qui applique une même règle à des cas inégaux au regard de cette règle.
Le plus éclairant pour les problèmes de société est de revenir à l’intitulé de nos principes, qui sont invoqués de mémoire et hors du contexte qui en précise le sens et la portée.
L’article Ier de la Déclaration de 1789 − « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » − signifie la fin des privilèges, c’est-à-dire de droits qui sont illégitimes parce qu’ils ne sont pas fondés sur l’application à tous des mêmes règles.
La même règle appliquée à tous produit une égalité arithmétique (1 = 1) quand la règle s’applique à des individus jugés égaux en la matière concernée.[access capability= »lire_inedits »] Puisque les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, cette égalité en droits s’applique d’une façon arithmétique entre tous les hommes quand elle ne concerne que leurs propres vies. Chaque homme est déclaré également libre de mener sa vie à son gré, d’aimer qui et comme il le veut, et bientôt peut-être de mourir comme il l’a décidé.
Mais ces droits cessent d’être arithmétiquement égaux quand ils sortent des domaines qui ne concernent que chacun. L’égalité arithmétique est bornée par deux principes absolus.
D’un côté, par ce qu’énonce l’article 4 de la Déclaration : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ».
D’un autre côté, l’égalité dans l’application de la règle aboutit à une égalité proportionnelle dans son résultat. C’est la formule même de la justice que de rendre à chacun ce qui lui est dû au regard d’une règle, et non de donner à chacun la même chose.
La différence entre l’égalité arithmétique et l’égalité proportionnelle est celle qui sépare l’égalitarisme de la justice. Dans la question de ce que la loi doit dire sur le droit à adopter, à élever et à procréer des enfants, c’est par principe que doit s’appliquer la règle de l’égalité proportionnelle. À quoi ? Mais aux droits des enfants, puisque c’est de leurs vies qu’il est question.
Dans le domaine de l’adoption, personne ne songerait à traiter tous les demandeurs à égalité et en aveugle, ou en appliquant la règle « premier arrivé, premier servi ». D’autres critères entrent en ligne de compte, et nul n’a le droit de s’en offusquer, sous prétexte que les hétérosexuels qui procréent sans intervention de la société ne sont soumis par cette société à aucune sélection. Il est vrai que, pour les enfants à naître, c’est une loterie où il y a des chanceux et des pas-de-chanceux. Mais cette absence de justice (qui n’est pas une injustice étant donné qu’aucune règle n’entre en application) ne peut pas conduire à ce que l’on  autorise à mettre délibérément des enfants dans des conditions inégalement souhaitables pour eux.
L’égalité en droits à être agréés comme parents par la société ne peut être qu’une égalité dans l’application d’une règle à des cas inégaux au regard de l’intérêt des enfants.
Ce rappel élémentaire des principes de base ne fournit évidemment pas la réponse automatique à la question du droit des célibataires et des homosexuels à élever ou à procréer.
Son ambition est seulement de récuser la mise en avant de l’égalité arithmétique dans un domaine où elle n’a aucune légitimité.[/access]

*Photo : JaHoVil.

Chico vs. Chico : une querelle d’Allemand chez les Gitans

La guerre des Gitans bat son plein dans la chanson française. Attention, ceci n’est pas le sujet du prochain numéro d’Enquête exclusive sur M6 ou le thème d’un reportage de Tellement vrai, l’émission de NRJ 12 sur la vraie vie des gens dopés aux anxiolytiques. Non, la chanson gipsy est bel et bien le théâtre d’une guerre fratricide : Chico contre Chico. Vous connaissez sans doute les Gipsy Kings que Brigitte Bardot avait révélés au grand public il y a maintenant plus de vingt ans. Après son exclusion du groupe en 1991, Chico Bouchikhi, marocain de sang mais gitan de cœur, créa  l’ensemble « Chico & the Gipsies »  qui nous gratifia de ritournelles aussi inoubliables et insupportables que Djobi Djoba, Bamboleo, j’en passe et des meilleures…
Mais Chico affronte la concurrence de son ennemi juré Chico Castillo, autre chanteur et guitariste gipsy, qu’il assigne aujourd’hui pour « parasitisme » et « contrefaçon ». Castillo n’a en effet pas hésité à reprendre Djobi Djoba en plein concert de l’égalité des chances le 14 juillet 2011 ou à inscrire son patronyme en dix fois plus petit que son prénom lors de son passage à l’Olympia l’an dernier, histoire de jouer à fond la carte de l’homonymie ! France 2, qui retransmettait le concert antiraciste, s’était alors pris les pieds dans le tapis en annonçant la participation de l’autre Chico à l’événement… Et la confusion, source d’inimitié entre les deux hommes, ne date pas d’hier : « Cela fait douze ans que ça dure, qu’on me dit “il paraît que tu as joué dans tel gala ou quelqu’un t’a vu à la Star Ac marocaine », a ainsi confié Chico Bouchikhi à La Provence.
Ne comptez pas sur nous pour trancher leur litige – il y a encore une justice pour ça ! Le Figaro affirme en tout cas que l’unique rencontre entre les deux Chico se termina en empoignade musclée, en 1998, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la capitale religieuse et culturelle des Gitans. À ce stade de l’enquête, le procureur de la République ne nous dit pas si l’un des deux protagonistes de cette querelle d’Allemand avait perdu un chicot dans la bagarre…

Le Nouvel Obs, canard de gauche ou hebdo cochon ?

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obs dsk iacub

Le « Nouvel Obs, journal de gauche » sera-t-il le dernier des oxymores ? La question mérite d’être posée après la dernière livraison consacrée au livre de Marcela Iacub sur sa relation avec DSK, consacré comme une grande œuvre de la littérature. Voilà que le citoyen intéressé par les affaires de la Cité est obligé de subir ce bruit médiatique. Dans la grisaille de cet hiver qui ne finit pas, ce vacarme ajoute à la laideur de l’actualité qui nous environne. À la tricherie sur les lasagnes au faux bœuf s’ajoute le rata de Marcela Iacub. Que DSK soit un cochon, c’est son affaire privée, que madame Iacub fasse un coup narcissico-commercial, c’est aussi son affaire, mais comment considérer la démarche de Iacub allant extorquer des confidences à l’ancienne femme de son amant pour en faire son miel littéraire ? Sa prétention à la sainteté devrait faire rire tous ses pairs juristes qui lui ont accordé ce statut. Que son éditeur estime que tout ceci sera rentable et qu’il va gagner des sous en jouant sur le voyeurisme de la clientèle, c’est peut-être une bonne stratégie commerciale, mais reste–t-il fidèle à l’éthique de sa profession ? Lorsque l’Observateur se drape dans les habits du droit d’informer, de la grande œuvre littéraire et d’autres arguments vertueux, pour vendre cet objet douteux, il ajoute à la confusion, il renforce la grisaille, il habille la merde d’un bas de soie progressiste. Voilà que tout l’espace médiatique est saturé de cette affaire. Voilà que cette affaire ne devient importante que par l’importance que le jeu médiatique lui accorde. La surmultiplication, le buzz comme on dit dans ce beau métier rajoute une couche à la déprime qu’inspire le moment présent.
Que faut-il faire ? En prendre son parti, se résigner à subir ce qui constitue l’aliment essentiel des dîners en ville ? Une lassitude étreint l’esprit devant ce goût immodéré pour le cancan moderne, celui de la médisance et du ragot. DSK parle d’un texte crapoteux, il n’a pas tort même si l’auteur de la dénonciation ne présente pas tous les signes extérieurs d’une vertu première. Nous savions déjà que se cachait sous les habits du Dr Jekill un Mister Hyde moins sympathique. Il y a des milliers de pages plus ou moins bonnes que l’anthropologie ou la psychanalyse ont consacrées à cela et l’art du roman a déjà décrit les affres ou les bonheurs que les culottes des dames et des messieurs pouvaient dissimuler.
Qui se dit « de gauche » prétend à une certaine vertu, à une certaine idée de la propreté morale. Quand on est supposé être de gauche on doit obéir à certains principes : il y a des choses qu’on s’autorise à faire et d’autres qu’on ne fait pas. Quand on est un homme on s’empêche, disait Camus. Dès lors, utiliser l’alibi de la littérature, fût-elle bataillesque, pour justifier et enjoliver une vilaine besogne ne la transforme pas en bonne entreprise. Bien sûr, le chic radical va noyer tout ceci sous des arguments dont la sophistication dira que tout se confond et que tout se vaut dans un monde où triomphe l’esprit pervers. Encore heureux qu’on va vers l’été…

*Photo : raulmahon.

DSK : Iacub et l’Obs condamnés

dsk iacub obs

Je fais confiance à la justice de mon pays. En général, cette formule est employée sur le mode de l’antiphrase par des gens convaincus qu’ils vont se faire ramasser au tribunal. C’est exactement ce que j’ai pensé hier, mais au premier degré, en apprenant qu’un juge de l’urgence avait condamné un livre – plus précisément son auteur, Marcela Iacub, son éditeur, Stock, et l’hebdomadaire qui avait assuré un lancement publicitaire en fanfare, Le Nouvel Observateur. Cela peut sembler niais, mais oui, j’ai eu le sentiment d’être sous la protection de la loi. Digue fragile sans doute, car aucun tribunal ne peut prononcer les amendes qui dissuaderaient un journal ou un éditeur de faire des ventes en faisant du trash, avec vos petites turpitudes ou les miennes, inutile d’être très connu pour que ça vaille le coup, l’important, c’est que le lecteur puisse se dire que vous êtes aussi minable que lui.
Tout de même, depuis qu’un juge a affirmé qu’on n’avait pas le droit, fût-ce sous couvert d’art, de disposer de la vie des autres et de l’exposer en place publique, je me sens mieux. Que chacun ait le droit d’exhiber son intériorité, cela me déplaît mais je ne saurais m’y opposer. Mais si le Tribunal n’avait pas sanctionné la violation massive, flagrante, délibérée et malveillante de la vie privée de DSK, l’idée même de vie privée n’aurait plus de sens. Et chacun n’aurait plus qu’à être l’espion de son frère.
Que les amateurs de « littérature people » se rassurent : l’ouvrage sortira, mais assorti, sous peine d’une amende de 50 € par exemplaire, d’un encart « informant le lecteur de ce que le livre porte atteinte à la vie privée de Dominique Strauss-Kahn » (Rien à dire, c’est sobre). Par ailleurs, l‘Obs devra, dans les huit jours, publier « sur la moitié inférieure de sa couverture », le même texte (en gras noir sur fond blanc, sic), précédé du titre « LE NOUVEL OBSERVATEUR CONDAMNE A LA DEMANDE DE DOMINIQUE STRAUSS-KAHN ». Ainsi l’hebdo de la gauche intellectuelle aura-t-il l’air de ce qu’il est : un Voici des élites[1. Expression que je dois, me semble-t-il, à mon ami Philippe Cohen.]. Rassurez-vous, chers confrères, ça ne durera qu’une semaine. Et puis on oubliera, n’est-ce pas notre métier d’oublier et de faire oublier. Du reste, cette assertion est injuste : les défenseurs de cette opération, montée dans le plus grand secret entre l’éditeur et le directeur du journal (marketing qui en dit long sur les nobles motivations littéraires des défenseurs extasiés du chef d’œuvre), sont ultra-minoritaires, dans l’opinion, dans la République des lettres, et jusque dans les rédactions enrôlées à l’insu de leur plein gré dans les embrouilles amoureuses de Marcela Iacub et DSK – les féministes les plus acharnées se résignent d’ailleurs à admettre que, dans cette affaire, l’ancien patron du FMI est la victime.
Même les rédactions de l’Obs et de Libé ne semblent pas avoir été touchées par la grâce qui s’est abattue sur les plus grands critiques maison. Lesquels ont trouvé dans le livre confirmation de leurs théories fort nouvelles sur la domination des mâles blancs et sur le fait que les hommes sont des cochons (ce qui est néanmoins plus rassurant que s’ils étaient critiques littéraires). Au passage, il m’a plutôt semblé que ce que Marcela Iacub reprochait aux hommes, c’était d’être des hommes (avec tous les ennuis afférents à la condition), mais passons.
C’est de l’art, glapissent-ils, comme si ce seul mot devait suffire à faire taire toute critique. Peu me chaut à vrai dire que Belle et Bête soit ou non de l’art. Mais en tout état de cause il serait curieux que l’art soit la seule activité humaine jouissant d’une liberté intégrale que rien ne pourrait limiter.  Ou alors, il faut accepter que l’art détient un pouvoir suprême et incontestable. On m’accordera qu’en ce cas, il n’y aurait rien de plus urgent que de le combattre.

*Photo : bixintx.

Jouir et laisser mourir

sexe mariage tous

Il y a quelque chose de cassé dans la République de France. Les « élites » − comme l’on dit hypocritement en régime démocratique pour masquer le fait qu’une caste dominatrice, privatisant les leviers du pouvoir, empêche tant qu’elle peut une autre élite potentielle de la concurrencer sur le champ idéologique −, les « élites » donc, frappées d’une cécité connaturelle à leur fonction recluse, ont failli. Comme jadis au Divan, les eunuques se sont emparés du pouvoir, des eunuques intellectuels qui ont peu à peu abdiqué toute capacité de résistance devant un vent de l’Histoire qui a noms « marchés », « Bruxelles », ou « avancée des mœurs ».
Tout cela est connu. Reste cependant à se demander comment cela a pu arriver, et à comprendre que, dans ce mouvement de liquéfaction, nul n’est tout à fait innocent. Il n’y a pas, face à des élites corrompues, un peuple blanc comme neige que l’oligarchie aurait pillé, ou détruit par des moyens coercitifs. Il y a eu une collusion générale, un aveuglement collectif pour accoucher de cette déchirure interne.
La grande bourgeoisie de droite qui n’a eu de cesse d’envoyer ses rejetons dans les écoles de commerce apprendre à faire du fric ; l’antique aristocratie qui a oublié ses humanités, abandonnant aux branchés ce que l’on appelle salement la « culture » et qui, quand elle est fabriquée par des succédanés de Jack Lang, donne vraiment envie de sortir son flingue ; les petits professeurs de la République qui ont abondé dans le sens de la nouvelle pédagogie, détruisant du même coup deux générations d’élèves et leur outil de travail ; l’immense majorité de ce peuple enfin, petit ou grand, qui a consenti à dresser depuis quarante ans un autel à Dame Télévision au centre de son foyer parce que ça l’arrangeait de ne plus penser, ce peuple qui a porté au pouvoir Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande, ces hommes immenses, et ne pourra continuer longtemps de feindre la stupeur devant ce qui lui arrive ;[access capability= »lire_inedits »] l’extrême droite aussi, traditionaliste ou démagogue, qui rappelle aujourd’hui de ses vœux l’État protecteur que son anticommunisme a si bien aidé à détruire ; l’extrême gauche encore, qui a accompagné l’antiracisme simulé jusqu’à devoir aujourd’hui négocier avec les barbus dans ses banlieues rouges d’antan ; la démocratie-chrétienne, qui a préféré Monnet à Schuman et se tient au garde-à-vous devant une Commission de technocrates dont elle tente − ou feint désespérément − de croire qu’elle incarne la grande idée européenne ; les gaullistes aussi qui, après avoir industrialisé à tour de bras, se réveillent effarés et cherchent en tâtonnant un peuple ; le socialisme enfin qui, comme son nom ne l’indiquait pas, s’est voué plus que personne à l’entreprise édifiante de l’individu-roi ; et last but not least, les écologistes politiques qui ont trahi, au nom d’une libération des mœurs toujours recommencée, leurs vagues idéaux.
Pas un de nous, de gros Robert de Maubeuge devant son verre de rouge matinal au haut fonctionnaire précieux de la rue de Varenne, qui n’ait apporté sa contribution à la fin d’un monde. Ce monde devait peut-être finir, et il était certainement branlant pour avoir si vite chu. Mais la question qui demeure pendante est celle des instruments qui ont précipité cette fracture générale. Le mal est dans l’homme, et il n’est certainement pas plus puissant aujourd’hui qu’hier. Ce sont donc les moyens dont un peuple a disposé pour les retourner contre lui-même qui ont changé. Ces moyens ont été nommés depuis un bon demi-siècle et il est pas plus lassant de les répéter que de constater que nul n’a jugé bon de s’employer à les neutraliser : ce sont d’abord la technique et la marchandise, dont l’alliance renvoie − c’est rageant − au concept debordien de « Spectacle ». Il est impossible de faire comme si l’immense sidération devant les prodiges de l’argent et de la science avait été critiquée réellement – c’est-à-dire comme si cette critique avait franchi les barrières du cœur de l’homme français. Cette critique a échoué pour cette raison principale que la pensée debordienne croyait pouvoir faire l’économie d’une éducation morale du peuple et que le simple écroulement de ce système sur lui-même suffirait à nous en débarrasser. Il n’avait pas vu que le système était bâti pour se reproduire.
Morale donc est la question, et c’est un gros mot pour la pensée post-marxiste. Mais les hussards noirs de Ferry avaient moins de scrupule, eux, à appliquer leur morale, et c’est sans doute ainsi qu’ils réussirent à reforger un peuple. Pourquoi une éducation morale ? Parce que la puissance de jouissance contenue dans le Spectacle est aujourd’hui si grande qu’elle ne se peut combattre ni seulement par des digues infrastructurelles ni seulement par une résistance personnelle. Elle ne peut être réduite que par la conjonction des deux, c’est-à-dire qu’elle réclame une vertu publique qui ne soit pas la pétition de principe d’une élite hypocrite mais qui soit enseignée aussi généralement que possible.
Notre époque possède bien évidemment une morale – qui n’en a pas ? – mais cette morale repose uniquement sur une préoccupation de décuplement de la jouissance dont elle fait croire qu’elle n’a pas de négatif. Or, neuf fois sur dix, la jouissance d’un individu s’exerce, quoi qu’il en ait, aux dépens d’un autre. C’est la grande loi naturelle que nous avons oubliée. La technique et l’argent coalisés ont tenté de nous faire croire que la jouissance pouvait croître pendant que diminuait la souffrance générale. Rien de plus faux. Comme le savait déjà Bernanos dans son Monsieur Ouine, on peut faire disparaître les lois morales d’un peuple, on peut même lui ôter toute culpabilité, tout souvenir de vie décente, la souffrance demeurera tout de même dans son intérieur, et une souffrance d’autant plus violente qu’elle n’aura pas de nom, qu’elle ne sera que la souffrance d’une réalité perdue, sans cause.
Aussi, la fracture contemporaine est-elle générale et touche autant le bas peuple que ses élites. Nous ne croyons pas qu’il y ait d’un côté des exploiteurs et de l’autre un prolétariat, mais plutôt une servitude volontaire de tous. S’il n’y a plus d’adéquation de ce peuple au réel, ce n’est pas tant pour ces raisons particulières dont chacun, selon son humeur, tente de donner une explication holiste : l’immigration, le capital prédateur, l’Europe, le racisme, la réaction ou le fascisme. Ceux-là, quand ils existent ne sont que des conséquences de la grande fracture intérieure qui parcourt tout le pays. C’est l’« Après-l’Histoire » de Muray, si l’on veut. C’est aussi une incitation à comprendre qu’il n’y aura pas de sauveur demain, qu’il faudra bien trois siècles pour construire un nouveau lieu habité par des hommes neufs, et que seuls des moines obscurs d’un autre type, proches de ceux que l’on vit au Haut Moyen Âge, y réussiront.[/access]

*Photo : kumasawa.

Pourquoi la Chine n’égalera jamais les Etats-Unis

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La question a été posée à Lee Kuan Yew, le fondateur du Singapour moderne et l’inspirateur des réformes de Deng Xiaoping, par des chercheurs américains : la Chine supplantera-t-elle un jour les États-Unis ? Et, si oui, quelles en seront les conséquences ? La réponse figure dans un livre :  Lee Kuan Yew : The Grand Master’s Insights on China, The United States, and the World  ( MIT Press ).
Ce que dit le vieux sage de Singapour mérite réflexion : le principal handicap de la Chine, ce ne sont pas les Chinois…..mais le chinois.  » Ils ont, argumente-t-il, quatre mille ans de caractères chinois dans la tête « . Or, la langue chinoise est bien trop compliquée pour jouer le rôle international de l’anglais. Du coup, la Chine ne sera jamais un aimant à talents comme le sont les États-Unis. Même avec une population quatre fois plus grande que celle des États-Unis – donc quatre fois plus de talents – ils sont incapables de percées technologiques majeures. En outre, leur culture ne leur permet pas des échanges libres et encore moins le débat d’idées. Lee Kuan Yew attribue la réussite de Singapour à l’instauration de l’anglais comme langue de travail. La langue est, selon lui, plus importante que la démocratie. De toute manière, les leaders communistes ne l’expérimenteront  jamais, car s’ils le faisaient, le régime s’effondrerait aussitôt.
J’avoue n’avoir aucune idée sur la question, mais si le vieux sage de Singapour a raison, une émission de télévision comme The Voice, qui a autant de succès en Chine qu’en France, pourrait bien être l’aimant qui conduira chaque Chinois à fredonner en anglais les tubes internationaux et, finalement, à leur indiquer une Voie qui ne sera ni celle de Lao Tseu ou de Confucius, ni celle de Mao, mais qui pourrait les conduire différemment à surmonter leur principal handicap. Est-ce vraiment souhaitable ? Les Chinois seront-ils plus aimables et plus inventifs pour autant ? C’est ce que semble croire le vénérable Lee Kuan Yew que Barack Obama loue pour sa clairvoyance. Il est vrai que les oracles du Vieux Sage sont de nature à rassurer les États-Unis et, pour les plus paresseux d’entre nous, une excuse à notre ignorance du chinois.

Oui, j’avoue, j’ai été prof pour les deux mois de vacances…

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vacances vincent peillon

Je ne comprends pas bien Vincent Peillon. Et je me demande s’il se comprend bien lui-même. Il a un discours plutôt volontariste, clair, sincère. On peut aussi le trouver assez courageux quand il explique que les professeurs en France, notamment dans le primaire où la comparaison avec l’étranger est aisée, sont payés 15% de moins en moyenne mais qu’en ces temps de rigueur, il ne faudra pas espérer d’augmentation substantielle, même si celle-ci serait juste et contribuerait à en terminer avec l’image d’une profession déclassée.
Le problème, c’est le contenu de la réforme souhaitée par Peillon. Ne parlons pas des cafouillages sur les rythmes scolaires. Ils sont pour une bonne partie imputables à une schizophrénie du corps enseignant. Ceux qui avaient critiqué la réforme Darcos de la semaine de 4 jours dans le primaire, au nom des rythmes de l’enfant et du refus de la suppression de postes que cela supposait, sont les mêmes qui aujourd’hui, alors que Peillon satisfait leurs désirs de l’époque, refusent de retourner à l’école une demi-journée supplémentaire. Il faut aussi ajouter les mairies, dont dépendent les écoles primaires : elles ont souvent des finances à bout de souffle et l’idée de devoir rouvrir des locaux et embaucher des animateurs pour les activités périscolaires explique pourquoi ce retour au statu quo ante Darcos a soudain pris des allures de fronde.
Pourtant, on peut apprécier la manière churchillienne dont la réforme générale a été présentée par le ministre. L’école est en déclin, nos performances dans les classements nationaux et internationaux sont en baisse depuis plus d’une décennie, il va donc falloir du sang et des larmes et se recentrer sur les apprentissages fondamentaux, lire, écrire, compter. Le problème, bien sûr, est que nous retrouvons l’antienne des ministres de l’Education depuis Chevènement ou Bayrou. Comment se fait-il alors, pour les deux noms précités et pour Peillon, que ce volontarisme de bon sens ait tendance à échouer ? Eh bien pour une raison simple : c’est que les hauts fonctionnaires de Grenelle, les hiérarques des Inspections générales, les sociologues spécialisés sont les mêmes, toujours les mêmes, encore les mêmes et qu’ils s’arrangent, quelle que soit la volonté ministérielle, pour mettre en œuvre la même idéologie depuis la réforme Haby, appelons-la pédagogiste pour aller vite, avec la réussite que l’on sait.
À moins que Peillon ne s’inspire du Mao de la Révolution culturelle et fasse appel à la base enseignante pour faire feu sur le quartier général de la rue de Grenelle, il ne pourra rien, ou pas grand-chose. Ainsi l’entend-on dire, au milieu de propos qui sentent bon la République, quelques aberrations issues de ces cercles qui pensent et dépensent l’Education nationale depuis si longtemps : remise en cause de la notation, de la sanction même avec valeur éducative, du redoublement.
Et puis, plus grave, sans même peut-être qu’il s’en rende compte, il y a des mesures qui ressortissent de l’agression pure et simple à l’encontre d’une profession qu’il dit aimer. Ainsi l’annonce brutale d’une remise en question des grandes vacances. Celles-ci seraient réduites à un mois et demi sur deux zones. 6 semaines. Implicitement, cette annonce met à nouveau les enseignants en porte-à-faux, bien davantage que la semaine de 4 jours et demi. Peillon sait que les parents d’élèves soutiennent sa proposition, de même que tous ceux qui trouvent que ces deux mois sont un privilège exorbitant.
Et là, Peillon commet une erreur psychologique énorme. Tous les professeurs ne sont pas des moines ou des bonnes sœurs entièrement dévoués à un sacerdoce laïque comme aiment le montrer ces reportages sur les « écoles de la deuxième chance » ou autres « lycées expérimentaux ». On a l’impression que les enseignants qui travaillent dans ces structures sont proches de la sainteté. Est-ce qu’ils lisent d’autres choses que de la pédagogie ? Est-ce qu’ils vont au cinéma, au restaurant, au musée ? Ont-ils même encore une vie sexuelle ?
Non, la plupart de ceux qui ont passé des concours d’enseignement ne sont pas des candidats à la béatification. Leur choix, majoritairement, fait la part entre la vocation et l’arbitrage économique. Il faut avoir l’honnêteté de le dire, simplement, sans culpabilisation. Que l’on me permette ici de faire appel à ma propre expérience en la matière, que je sais assez partagée. Quand j’ai passé les concours, je faisais un service militaire de rêve à Coëtquidan, au milieu d’autres bacs plus cinq. Je terminais aussi mon premier roman mais j’avais bien conscience que la littérature ne nourrirait pas son homme, sauf miracle. Il me fallait donc quelque chose en sortant. Prof de lettres, pourquoi pas ? Des grands-parents instituteurs que j’admirais, l’idée de faire de la littérature un objet de transmission furent des arguments pris en compte.
Et puis un autre, décisif : le temps libre. Prof me laisserait une autre vie pour écrire. Je n’allais pas gagner grand-chose, et mes copains de service militaire me le faisaient remarquer ironiquement car on était dans les années 80, les années fric. Même ceux qui avaient un DEA de Lettres classiques postulaient à des postes en entreprise : ressources humaines, communication, etc. Mais moi, mon choix était fait : peu d’argent mais beaucoup de temps, ou en tout cas beaucoup plus que ceux qui bossaient dans le privé à diplôme égal.
Ce contrat tacite s’est pourtant effiloché au cours des années. Même si j’avais choisi de rester en ZEP où l’on demande au prof un certain investissement, au début il me restait du temps, ce temps que je payais par un salaire plutôt bas. Mais dans les années qui suivirent, non seulement le salaire resta peu élevé mais l’institution se fit de plus en plus exigeante, tatillonne, chronophage, multipliant les circulaires contradictoires, concoctant des programmes délirants, organisant des réunions, des stages et des formations dont les trois quarts brillaient par leur inutilité. Mais, au moins, il restait les vacances et notamment celles d’été. Une belle et longue plage de deux mois où tout pouvait être oublié. Bien sûr, je regrettais le temps où moi-même élève, je ne recommençais qu’à la mi-septembre, mais bon deux mois, c’était pas mal.
Je ne suis plus maintenant prof mais il se trouve que, dans mon entourage, on enseigne encore et que la tendance au rognage de ces vacances se poursuit. Pré-rentrées de plus en plus tôt, symboliquement placées le dernier jour d’août et pour ceux qui ont la malchance « d’être de bac », une mobilisation de fait jusqu’à la mi-juillet.
Peillon a tort de faire ce genre d’annonce, même s’il attend prudemment 2015 pour les mettre en œuvre.  Ce n’est pas comme ça qu’il risque de pourvoir les postes qu’il met aux concours.
Parce que les profs, c’est comme tout le monde, ça peut aimer son boulot, très bien le faire, ça peut même accepter d’être mal payé mais encore faut-il savoir, à un moment, leur foutre la paix.

*Photo : Happydog.

Viande de cheval : la belle boulette d’Ikea

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C’est la presse suédoise qui a levé le lièvre : les fameuses boulettes Ikea, qui tiennent la tête d’affiche dans tous les restaurants du marchand moderniste de meubles et dans tous ses rayons d’épicerie ne contiennent pas que du porc et du bœuf comme nous l’assuraient leurs étiquettes.
Un laboratoire d’analyse vient en effet de déceler des traces de viande de cheval dans les mondialement célèbres köttbullar. Cette analyse a été réalisée à la demande des services vétérinaires tchèques sur une livraison contenant notamment 760 kilos de boulettes destinées au magasin de Brno.
Aussitôt la nouvelle connue, les communicants d’Ikea se sont mis en alerte rouge écarlate et ont simultanément proclamé leur bonne foi absolue et le retrait immédiat desdites boulettes dans toute la Tchéquie et dans 15 autres pays européens, France incluse. On notera qu’elles restent néanmoins à l’affiche dans la plupart des sites du magasin, y compris à Brno.
ikea
Vous vous poserez peut-être la question de savoir pourquoi je m’indigne de façon quasi-hessellienne sur ces damnées boulettes Ikea alors que je n’ai pas jugé utile de vous bassiner jour après jour avec la longue liste des plats carnés contaminés par ce scandale équestre. Le cas échéant, ma réponse est toute simple : dans mon congélo, je n’ai ni Beef lasagnes de Findus, ni ravioli Buitoni « pur bœuf »  et autres tortellinis Nestlé. En revanche des köttbullar, j’en ai, ou plutôt, j’en avais avant de tout jeter hier aprèm…
Je sais bien que la viande de cheval n’est pas toxique, mais de temps à autres, moi aussi j’ai le droit d’être un peu mouton…

Internet : menaces sur la liberté d’expression ?

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benbassa internet racisme

benbassa internet racisme

 « Poser des garde-fous, ce n’est pas restreindre la liberté » : voilà comment, dans un entretien récent, Mme le sénateur Benbassa tente de rassurer ceux qui auraient le mauvais goût d’être effrayés par son projet d’encadrer la liberté d’expression sur internet[1. Madame le sénateur Esther Benbassa (EELV) est en train de constituer au Sénat un groupe de réflexion composé de représentants des différentes tendances politiques afin de proposer une loi portant sur la liberté d’expression sur internet ; les propos sont tirés d’un entretien donné  le 21 février à Raphaële Karayan de L’Express.]. Mais on peut craindre qu’elle ne convaincra que les convaincus, puisque par définition même, un « garde-fou » a pour objet de « limiter une liberté » – par exemple, celle de l’aliéné qui aurait une envie pressante de se jeter par la fenêtre. C’est ce que Mme Benbassa reconnaît d’ailleurs en précisant que lesdits « garde-fous » seront aménagés « de la manière la plus « soft » possible » ; bref, qu’il s’agit bien de « limitations », mais que ces dernières ne seront pas trop rigoureuses… Juste ce qu’il faut…
Juste ce qu’il faut ? Toute la question est là : une telle limitation est-elle réellement justifiée ? Dans l’entretien précité, Mme le sénateur explique que « Lors des débats sur la loi relative à la suppression de la discrimination dans les délais de prescription prévus par la loi sur la liberté de la presse (sic), et lors des auditions, il est ressorti que la majorité de ces actes se font sur internet, pas dans la presse ». Traduction par la journaliste qui l’interroge : « Elle s’est saisie du sujet après que les discussions sur la loi qui harmonise à un an les délais de prescription pour toutes les injures discriminatoires (qu’elles soient fondées sur la race, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle ou le handicap), adoptée par le Sénat le 7 février et dont elle était rapporteure (re-sic), ont fait émerger la nécessité d’encadrer les propos injurieux sur internet ».
On savoure toujours cette propension à découvrir l’œuf de Colomb, et à s’apercevoir qu’un sujet urgentissime n’avait jusqu’ici été vu par personne. Les injures sur internet constituent donc une question toute nouvelle, un problème inédit : du moins pour Mme le sénateur qui, comme l’immense majorité des personnes de plus de soixante ans, percevra toujours Internet comme une nouveauté inouïe, un continent inexploré.  Peu importe que le net ait fêté ses 21 ans il y a quelques mois, il reste une terre vierge un peu effrayante qu’il importe par conséquent de réglementer au plus près, ne serait-ce que pour se rassurer soi-même. Et pour se persuader qu’on a vu, la première, ce qui n’allait pas : le fait que les internautes se laissent aller à oublier celui qui est en face, de l’autre côté du miroir. Petite précision au passage : c’est ce que disait déjà, il y a 19 ans, la créatrice du terme « nétiquette », Virginia Shea : on doit toujours se souvenir que c’est avec un être humain que l’on communique. Ainsi faut-il toujours se demander avant d’envoyer un message : « Dirais-je la même chose si la personne se trouvait en face de moi ? », « Si la réponse est non, réécrivez et relisez. Répétez le processus jusqu’à ce que vous ayez l’impression que vous pourriez dire ces mots à la personne en chair et en os aussi facilement que vous les lui transmettriez par Internet. Bien sûr, il est possible que vous adoriez dire des choses extrêmement grossières aux personnes que vous côtoyez. Dans ce cas, la nétiquette ne saurait vous aider. Commencez par acheter un manuel de bonnes manières »[2. Virginia Shea, Netiquette, Albion Books, mai 1994, p. 37] … Quant à la nécessité d’une telle réglementation de la liberté d’expression sur internet, elle paraît d’autant plus contestable que la législation punit depuis belle lurette les « propos injurieux », quel que soit leur mode de publication. C’est ainsi que l’article 29 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 dispose que, dès lors qu’elle fait l’objet d’une « publication directe ou par voie de reproduction », « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure ». C’est ce qu’on peut appeler une définition à large spectre. Or, précise l’article 33 de ladite loi, ce comportement est sévèrement réprimé, notamment lorsque l’injure a été commise « envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée », ou encore, « à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ». L’auteur du délit sera en effet  puni de « six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende ».
On comprend volontiers que cette mansuétude coupable à l’égard de comportements particulièrement « nauséabonds » (tel est le terme consacré) puisse scandaliser Madame le sénateur Benbassa. Il semble toutefois que les garde-fous, pour reprendre son expression favorite, existent déjà, qu’ils n’ont d’ailleurs rien de franchement « soft », et qu’en l’occurrence, une nouvelle loi ne ferait qu’ajouter une couche supplémentaire au mille-feuille normatif. Sans compter qu’elle risquerait de remplir les prisons au moment précis où Madame le ministre de la Justice ne rêve que de les vider.

*Photo : brianjmatis.

Goodyear : Le grizzly qui cachait la forêt

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taylor protectionnisme montebourg

taylor protectionnisme montebourg

Résumons l’affaire. Goodyear veut fermer son usine de pneu d’Amiens parce qu’elle perd de l’argent. Le gouvernement cherche un repreneur et approche – notamment – Titan ; lequel regarde le dossier et, s’apercevant que l’affaire est dangereusement politisée (souvenez-vous de Mittal) et qu’en plus, le site est tenu par un « syndicat fou » (la CGT), décide de ne pas donner suite. Le 31 janvier, alors que Goodyear confirme son intention de fermer le site, Montebourg écrit au P-DG de Titan, Maurice « Morry » Taylor dit The Grizz, pour tenter de le rattraper au collet mais, dans sa réponse, ledit grizzly, fidèle à son style quelque peu (comment dire ?) rugueux, envoie le ministre balader.
Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat : nous avons fait le choix – démocratiquement – d’un modèle social qui implique un niveau de taxes, de réglementation et d’interventionnisme élevé de telle sorte que, malgré la taille de notre marché intérieur et de celui de l’Union européenne au milieu duquel nous nous trouvons, des entreprises comme Goodyear ou Titan préfèrent de plus en plus aller investir ailleurs.
Mais là où l’affaire du grizzly devient plus intéressante, c’est que la lettre qu’il a adressée au ministre du Redressement Productif s’est mystérieusement retrouvée dans la presse.
Gros scandale parce que le plantigrade s’offre une charge à la hussarde contre le ministre et la sacro-sainte CGT mais aussi, et surtout, à cause d’un passage bien précis de sa réponse : celui dans lequel il écrit – horresco referens ! – que « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin ».
Alors là, c’est la curée ! Songez un peu, ma bonne dame, cet infâme américain mondialisé ose non seulement déclarer qu’il refuse de contribuer au Redressement Productif National (quel manque de patriotisme !) mais se vante en plus d’aller exploiter ces pauvres travailleurs chinois et indiens à raison d’un euro de l’heure. Voilà toute l’horreur de la Mondialisation ultralibérale™ révélée, l’abject cynisme de ces grands patrons exploiteurs de la misère du monde étalé au grand jour : Taillo ! Taillo ! Démondialisons pendant qu’il en est encore temps !
Et notre grizzly se retrouve affublé du plus infamant des adjectifs de notre temps : le voilà ultralibéral. Du coup, nous rappelle ses méthodes de management brutales, la condamnation de son père, la pollution du site qu’occupait l’entreprise familiale… Bref, voilà notre plantigrade devenu le symbole vivant du mal qui nous oppresse, de l’euro surévalué selon les experts, du libre-échangisme qui opprime les peuples, de la finance apatride qui attaque les nations etc.
Mais je crains fort que ceux qui ont fait du grizzly le symbole de l’affreuse mondialisation aient commis un léger contresens : pour le dire en un mot, Morry Taylor est protectionniste. Vous avez bien lu : le grizzly est et a toujours été un fervent adepte des barrières douanières et autres restrictions au commerce international. Il est au moins aussi protectionniste qu’Arnaud Montebourg et Marine le Pen ; c’était même un des thèmes majeurs de sa campagne lors des primaires républicaines de 1996.
Amis protectionnistes, souverainistes, socialistes, nationaux-républicains et assimilés, ce Taylor que vous avez voué aux gémonies est en réalité l’un des vôtres[1. Ce que peu de commentateurs ont compris, à l’exception notable de Pascal-Emmanuel Gobry sur Atlantico].  Il n’a en effet jamais eu d’autre intention, dans sa lettre comme ailleurs, que de fustiger l’absence de barrières douanières entre l’Occident et les grands pays émergents que sont l’Inde et la Chine.
Vous auriez bien tort d’être surpris. Une rapide recherche sur internet vous aurait pourtant appris que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à la loi américaine Smoot–Hawley de 1930 – ont toujours été promues et mises en œuvre par des gouvernements conservateurs soucieux de plaire à leur clientèle de grands propriétaires terriens et d’industriels souhaitant préserver leurs bénéfices de la concurrence internationale en continuant à nous vendre leurs produits au prix fort. Taylor ne fait probablement pas exception.
Mais concluons sur une note plus légère. Je ne comprends toujours pas comment une lettre privée adressée par un grand patron américain à l’un de nos ministres a pu se retrouver étalée sur la place publique. Pour un peu, on jurerait que c’était intentionnel – en tout cas, c’est en tout cas ce que le grizzly semble penser si l’on en juge par ses dernières déclarations.
Livrons-nous à quelques spéculations. Qui donc, au sein du ministère du Redressement Productif, pourrait avoir intérêt à nous faire lire cette lettre ? Quel obscur objectif cette fuite ministérielle pouvait-elle bien poursuivre en nous jetant en pâture un des (prétendus) suppôts de la Mondialisation libérale™ ? Je n’ose conclure.

*Photo : Damon Green.

« 1 = 1 » mais ça ne suffit pas

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egalite mariage droits

egalite mariage droits

Dans l’affaire des droits à faire, à adopter et à élever des enfants, l’égalité des droits entre hétéros et homosexuels est l’argument qui sidère et bloque la réflexion.
Comme toujours, l’égalité se révèle une passion française et, comme souvent, cette passion aveugle.  On sait en effet, depuis Platon, qu’il en est de deux sortes : l’égalité arithmétique, du genre un citoyen = une voix, et l’égalité proportionnelle, qui applique une même règle à des cas inégaux au regard de cette règle.
Le plus éclairant pour les problèmes de société est de revenir à l’intitulé de nos principes, qui sont invoqués de mémoire et hors du contexte qui en précise le sens et la portée.
L’article Ier de la Déclaration de 1789 − « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » − signifie la fin des privilèges, c’est-à-dire de droits qui sont illégitimes parce qu’ils ne sont pas fondés sur l’application à tous des mêmes règles.
La même règle appliquée à tous produit une égalité arithmétique (1 = 1) quand la règle s’applique à des individus jugés égaux en la matière concernée.[access capability= »lire_inedits »] Puisque les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, cette égalité en droits s’applique d’une façon arithmétique entre tous les hommes quand elle ne concerne que leurs propres vies. Chaque homme est déclaré également libre de mener sa vie à son gré, d’aimer qui et comme il le veut, et bientôt peut-être de mourir comme il l’a décidé.
Mais ces droits cessent d’être arithmétiquement égaux quand ils sortent des domaines qui ne concernent que chacun. L’égalité arithmétique est bornée par deux principes absolus.
D’un côté, par ce qu’énonce l’article 4 de la Déclaration : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ».
D’un autre côté, l’égalité dans l’application de la règle aboutit à une égalité proportionnelle dans son résultat. C’est la formule même de la justice que de rendre à chacun ce qui lui est dû au regard d’une règle, et non de donner à chacun la même chose.
La différence entre l’égalité arithmétique et l’égalité proportionnelle est celle qui sépare l’égalitarisme de la justice. Dans la question de ce que la loi doit dire sur le droit à adopter, à élever et à procréer des enfants, c’est par principe que doit s’appliquer la règle de l’égalité proportionnelle. À quoi ? Mais aux droits des enfants, puisque c’est de leurs vies qu’il est question.
Dans le domaine de l’adoption, personne ne songerait à traiter tous les demandeurs à égalité et en aveugle, ou en appliquant la règle « premier arrivé, premier servi ». D’autres critères entrent en ligne de compte, et nul n’a le droit de s’en offusquer, sous prétexte que les hétérosexuels qui procréent sans intervention de la société ne sont soumis par cette société à aucune sélection. Il est vrai que, pour les enfants à naître, c’est une loterie où il y a des chanceux et des pas-de-chanceux. Mais cette absence de justice (qui n’est pas une injustice étant donné qu’aucune règle n’entre en application) ne peut pas conduire à ce que l’on  autorise à mettre délibérément des enfants dans des conditions inégalement souhaitables pour eux.
L’égalité en droits à être agréés comme parents par la société ne peut être qu’une égalité dans l’application d’une règle à des cas inégaux au regard de l’intérêt des enfants.
Ce rappel élémentaire des principes de base ne fournit évidemment pas la réponse automatique à la question du droit des célibataires et des homosexuels à élever ou à procréer.
Son ambition est seulement de récuser la mise en avant de l’égalité arithmétique dans un domaine où elle n’a aucune légitimité.[/access]

*Photo : JaHoVil.

Chico vs. Chico : une querelle d’Allemand chez les Gitans

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La guerre des Gitans bat son plein dans la chanson française. Attention, ceci n’est pas le sujet du prochain numéro d’Enquête exclusive sur M6 ou le thème d’un reportage de Tellement vrai, l’émission de NRJ 12 sur la vraie vie des gens dopés aux anxiolytiques. Non, la chanson gipsy est bel et bien le théâtre d’une guerre fratricide : Chico contre Chico. Vous connaissez sans doute les Gipsy Kings que Brigitte Bardot avait révélés au grand public il y a maintenant plus de vingt ans. Après son exclusion du groupe en 1991, Chico Bouchikhi, marocain de sang mais gitan de cœur, créa  l’ensemble « Chico & the Gipsies »  qui nous gratifia de ritournelles aussi inoubliables et insupportables que Djobi Djoba, Bamboleo, j’en passe et des meilleures…
Mais Chico affronte la concurrence de son ennemi juré Chico Castillo, autre chanteur et guitariste gipsy, qu’il assigne aujourd’hui pour « parasitisme » et « contrefaçon ». Castillo n’a en effet pas hésité à reprendre Djobi Djoba en plein concert de l’égalité des chances le 14 juillet 2011 ou à inscrire son patronyme en dix fois plus petit que son prénom lors de son passage à l’Olympia l’an dernier, histoire de jouer à fond la carte de l’homonymie ! France 2, qui retransmettait le concert antiraciste, s’était alors pris les pieds dans le tapis en annonçant la participation de l’autre Chico à l’événement… Et la confusion, source d’inimitié entre les deux hommes, ne date pas d’hier : « Cela fait douze ans que ça dure, qu’on me dit “il paraît que tu as joué dans tel gala ou quelqu’un t’a vu à la Star Ac marocaine », a ainsi confié Chico Bouchikhi à La Provence.
Ne comptez pas sur nous pour trancher leur litige – il y a encore une justice pour ça ! Le Figaro affirme en tout cas que l’unique rencontre entre les deux Chico se termina en empoignade musclée, en 1998, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la capitale religieuse et culturelle des Gitans. À ce stade de l’enquête, le procureur de la République ne nous dit pas si l’un des deux protagonistes de cette querelle d’Allemand avait perdu un chicot dans la bagarre…

Le Nouvel Obs, canard de gauche ou hebdo cochon ?

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obs dsk iacub

obs dsk iacub

Le « Nouvel Obs, journal de gauche » sera-t-il le dernier des oxymores ? La question mérite d’être posée après la dernière livraison consacrée au livre de Marcela Iacub sur sa relation avec DSK, consacré comme une grande œuvre de la littérature. Voilà que le citoyen intéressé par les affaires de la Cité est obligé de subir ce bruit médiatique. Dans la grisaille de cet hiver qui ne finit pas, ce vacarme ajoute à la laideur de l’actualité qui nous environne. À la tricherie sur les lasagnes au faux bœuf s’ajoute le rata de Marcela Iacub. Que DSK soit un cochon, c’est son affaire privée, que madame Iacub fasse un coup narcissico-commercial, c’est aussi son affaire, mais comment considérer la démarche de Iacub allant extorquer des confidences à l’ancienne femme de son amant pour en faire son miel littéraire ? Sa prétention à la sainteté devrait faire rire tous ses pairs juristes qui lui ont accordé ce statut. Que son éditeur estime que tout ceci sera rentable et qu’il va gagner des sous en jouant sur le voyeurisme de la clientèle, c’est peut-être une bonne stratégie commerciale, mais reste–t-il fidèle à l’éthique de sa profession ? Lorsque l’Observateur se drape dans les habits du droit d’informer, de la grande œuvre littéraire et d’autres arguments vertueux, pour vendre cet objet douteux, il ajoute à la confusion, il renforce la grisaille, il habille la merde d’un bas de soie progressiste. Voilà que tout l’espace médiatique est saturé de cette affaire. Voilà que cette affaire ne devient importante que par l’importance que le jeu médiatique lui accorde. La surmultiplication, le buzz comme on dit dans ce beau métier rajoute une couche à la déprime qu’inspire le moment présent.
Que faut-il faire ? En prendre son parti, se résigner à subir ce qui constitue l’aliment essentiel des dîners en ville ? Une lassitude étreint l’esprit devant ce goût immodéré pour le cancan moderne, celui de la médisance et du ragot. DSK parle d’un texte crapoteux, il n’a pas tort même si l’auteur de la dénonciation ne présente pas tous les signes extérieurs d’une vertu première. Nous savions déjà que se cachait sous les habits du Dr Jekill un Mister Hyde moins sympathique. Il y a des milliers de pages plus ou moins bonnes que l’anthropologie ou la psychanalyse ont consacrées à cela et l’art du roman a déjà décrit les affres ou les bonheurs que les culottes des dames et des messieurs pouvaient dissimuler.
Qui se dit « de gauche » prétend à une certaine vertu, à une certaine idée de la propreté morale. Quand on est supposé être de gauche on doit obéir à certains principes : il y a des choses qu’on s’autorise à faire et d’autres qu’on ne fait pas. Quand on est un homme on s’empêche, disait Camus. Dès lors, utiliser l’alibi de la littérature, fût-elle bataillesque, pour justifier et enjoliver une vilaine besogne ne la transforme pas en bonne entreprise. Bien sûr, le chic radical va noyer tout ceci sous des arguments dont la sophistication dira que tout se confond et que tout se vaut dans un monde où triomphe l’esprit pervers. Encore heureux qu’on va vers l’été…

*Photo : raulmahon.

DSK : Iacub et l’Obs condamnés

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Je fais confiance à la justice de mon pays. En général, cette formule est employée sur le mode de l’antiphrase par des gens convaincus qu’ils vont se faire ramasser au tribunal. C’est exactement ce que j’ai pensé hier, mais au premier degré, en apprenant qu’un juge de l’urgence avait condamné un livre – plus précisément son auteur, Marcela Iacub, son éditeur, Stock, et l’hebdomadaire qui avait assuré un lancement publicitaire en fanfare, Le Nouvel Observateur. Cela peut sembler niais, mais oui, j’ai eu le sentiment d’être sous la protection de la loi. Digue fragile sans doute, car aucun tribunal ne peut prononcer les amendes qui dissuaderaient un journal ou un éditeur de faire des ventes en faisant du trash, avec vos petites turpitudes ou les miennes, inutile d’être très connu pour que ça vaille le coup, l’important, c’est que le lecteur puisse se dire que vous êtes aussi minable que lui.
Tout de même, depuis qu’un juge a affirmé qu’on n’avait pas le droit, fût-ce sous couvert d’art, de disposer de la vie des autres et de l’exposer en place publique, je me sens mieux. Que chacun ait le droit d’exhiber son intériorité, cela me déplaît mais je ne saurais m’y opposer. Mais si le Tribunal n’avait pas sanctionné la violation massive, flagrante, délibérée et malveillante de la vie privée de DSK, l’idée même de vie privée n’aurait plus de sens. Et chacun n’aurait plus qu’à être l’espion de son frère.
Que les amateurs de « littérature people » se rassurent : l’ouvrage sortira, mais assorti, sous peine d’une amende de 50 € par exemplaire, d’un encart « informant le lecteur de ce que le livre porte atteinte à la vie privée de Dominique Strauss-Kahn » (Rien à dire, c’est sobre). Par ailleurs, l‘Obs devra, dans les huit jours, publier « sur la moitié inférieure de sa couverture », le même texte (en gras noir sur fond blanc, sic), précédé du titre « LE NOUVEL OBSERVATEUR CONDAMNE A LA DEMANDE DE DOMINIQUE STRAUSS-KAHN ». Ainsi l’hebdo de la gauche intellectuelle aura-t-il l’air de ce qu’il est : un Voici des élites[1. Expression que je dois, me semble-t-il, à mon ami Philippe Cohen.]. Rassurez-vous, chers confrères, ça ne durera qu’une semaine. Et puis on oubliera, n’est-ce pas notre métier d’oublier et de faire oublier. Du reste, cette assertion est injuste : les défenseurs de cette opération, montée dans le plus grand secret entre l’éditeur et le directeur du journal (marketing qui en dit long sur les nobles motivations littéraires des défenseurs extasiés du chef d’œuvre), sont ultra-minoritaires, dans l’opinion, dans la République des lettres, et jusque dans les rédactions enrôlées à l’insu de leur plein gré dans les embrouilles amoureuses de Marcela Iacub et DSK – les féministes les plus acharnées se résignent d’ailleurs à admettre que, dans cette affaire, l’ancien patron du FMI est la victime.
Même les rédactions de l’Obs et de Libé ne semblent pas avoir été touchées par la grâce qui s’est abattue sur les plus grands critiques maison. Lesquels ont trouvé dans le livre confirmation de leurs théories fort nouvelles sur la domination des mâles blancs et sur le fait que les hommes sont des cochons (ce qui est néanmoins plus rassurant que s’ils étaient critiques littéraires). Au passage, il m’a plutôt semblé que ce que Marcela Iacub reprochait aux hommes, c’était d’être des hommes (avec tous les ennuis afférents à la condition), mais passons.
C’est de l’art, glapissent-ils, comme si ce seul mot devait suffire à faire taire toute critique. Peu me chaut à vrai dire que Belle et Bête soit ou non de l’art. Mais en tout état de cause il serait curieux que l’art soit la seule activité humaine jouissant d’une liberté intégrale que rien ne pourrait limiter.  Ou alors, il faut accepter que l’art détient un pouvoir suprême et incontestable. On m’accordera qu’en ce cas, il n’y aurait rien de plus urgent que de le combattre.

*Photo : bixintx.

Jouir et laisser mourir

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sexe mariage tous

sexe mariage tous

Il y a quelque chose de cassé dans la République de France. Les « élites » − comme l’on dit hypocritement en régime démocratique pour masquer le fait qu’une caste dominatrice, privatisant les leviers du pouvoir, empêche tant qu’elle peut une autre élite potentielle de la concurrencer sur le champ idéologique −, les « élites » donc, frappées d’une cécité connaturelle à leur fonction recluse, ont failli. Comme jadis au Divan, les eunuques se sont emparés du pouvoir, des eunuques intellectuels qui ont peu à peu abdiqué toute capacité de résistance devant un vent de l’Histoire qui a noms « marchés », « Bruxelles », ou « avancée des mœurs ».
Tout cela est connu. Reste cependant à se demander comment cela a pu arriver, et à comprendre que, dans ce mouvement de liquéfaction, nul n’est tout à fait innocent. Il n’y a pas, face à des élites corrompues, un peuple blanc comme neige que l’oligarchie aurait pillé, ou détruit par des moyens coercitifs. Il y a eu une collusion générale, un aveuglement collectif pour accoucher de cette déchirure interne.
La grande bourgeoisie de droite qui n’a eu de cesse d’envoyer ses rejetons dans les écoles de commerce apprendre à faire du fric ; l’antique aristocratie qui a oublié ses humanités, abandonnant aux branchés ce que l’on appelle salement la « culture » et qui, quand elle est fabriquée par des succédanés de Jack Lang, donne vraiment envie de sortir son flingue ; les petits professeurs de la République qui ont abondé dans le sens de la nouvelle pédagogie, détruisant du même coup deux générations d’élèves et leur outil de travail ; l’immense majorité de ce peuple enfin, petit ou grand, qui a consenti à dresser depuis quarante ans un autel à Dame Télévision au centre de son foyer parce que ça l’arrangeait de ne plus penser, ce peuple qui a porté au pouvoir Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande, ces hommes immenses, et ne pourra continuer longtemps de feindre la stupeur devant ce qui lui arrive ;[access capability= »lire_inedits »] l’extrême droite aussi, traditionaliste ou démagogue, qui rappelle aujourd’hui de ses vœux l’État protecteur que son anticommunisme a si bien aidé à détruire ; l’extrême gauche encore, qui a accompagné l’antiracisme simulé jusqu’à devoir aujourd’hui négocier avec les barbus dans ses banlieues rouges d’antan ; la démocratie-chrétienne, qui a préféré Monnet à Schuman et se tient au garde-à-vous devant une Commission de technocrates dont elle tente − ou feint désespérément − de croire qu’elle incarne la grande idée européenne ; les gaullistes aussi qui, après avoir industrialisé à tour de bras, se réveillent effarés et cherchent en tâtonnant un peuple ; le socialisme enfin qui, comme son nom ne l’indiquait pas, s’est voué plus que personne à l’entreprise édifiante de l’individu-roi ; et last but not least, les écologistes politiques qui ont trahi, au nom d’une libération des mœurs toujours recommencée, leurs vagues idéaux.
Pas un de nous, de gros Robert de Maubeuge devant son verre de rouge matinal au haut fonctionnaire précieux de la rue de Varenne, qui n’ait apporté sa contribution à la fin d’un monde. Ce monde devait peut-être finir, et il était certainement branlant pour avoir si vite chu. Mais la question qui demeure pendante est celle des instruments qui ont précipité cette fracture générale. Le mal est dans l’homme, et il n’est certainement pas plus puissant aujourd’hui qu’hier. Ce sont donc les moyens dont un peuple a disposé pour les retourner contre lui-même qui ont changé. Ces moyens ont été nommés depuis un bon demi-siècle et il est pas plus lassant de les répéter que de constater que nul n’a jugé bon de s’employer à les neutraliser : ce sont d’abord la technique et la marchandise, dont l’alliance renvoie − c’est rageant − au concept debordien de « Spectacle ». Il est impossible de faire comme si l’immense sidération devant les prodiges de l’argent et de la science avait été critiquée réellement – c’est-à-dire comme si cette critique avait franchi les barrières du cœur de l’homme français. Cette critique a échoué pour cette raison principale que la pensée debordienne croyait pouvoir faire l’économie d’une éducation morale du peuple et que le simple écroulement de ce système sur lui-même suffirait à nous en débarrasser. Il n’avait pas vu que le système était bâti pour se reproduire.
Morale donc est la question, et c’est un gros mot pour la pensée post-marxiste. Mais les hussards noirs de Ferry avaient moins de scrupule, eux, à appliquer leur morale, et c’est sans doute ainsi qu’ils réussirent à reforger un peuple. Pourquoi une éducation morale ? Parce que la puissance de jouissance contenue dans le Spectacle est aujourd’hui si grande qu’elle ne se peut combattre ni seulement par des digues infrastructurelles ni seulement par une résistance personnelle. Elle ne peut être réduite que par la conjonction des deux, c’est-à-dire qu’elle réclame une vertu publique qui ne soit pas la pétition de principe d’une élite hypocrite mais qui soit enseignée aussi généralement que possible.
Notre époque possède bien évidemment une morale – qui n’en a pas ? – mais cette morale repose uniquement sur une préoccupation de décuplement de la jouissance dont elle fait croire qu’elle n’a pas de négatif. Or, neuf fois sur dix, la jouissance d’un individu s’exerce, quoi qu’il en ait, aux dépens d’un autre. C’est la grande loi naturelle que nous avons oubliée. La technique et l’argent coalisés ont tenté de nous faire croire que la jouissance pouvait croître pendant que diminuait la souffrance générale. Rien de plus faux. Comme le savait déjà Bernanos dans son Monsieur Ouine, on peut faire disparaître les lois morales d’un peuple, on peut même lui ôter toute culpabilité, tout souvenir de vie décente, la souffrance demeurera tout de même dans son intérieur, et une souffrance d’autant plus violente qu’elle n’aura pas de nom, qu’elle ne sera que la souffrance d’une réalité perdue, sans cause.
Aussi, la fracture contemporaine est-elle générale et touche autant le bas peuple que ses élites. Nous ne croyons pas qu’il y ait d’un côté des exploiteurs et de l’autre un prolétariat, mais plutôt une servitude volontaire de tous. S’il n’y a plus d’adéquation de ce peuple au réel, ce n’est pas tant pour ces raisons particulières dont chacun, selon son humeur, tente de donner une explication holiste : l’immigration, le capital prédateur, l’Europe, le racisme, la réaction ou le fascisme. Ceux-là, quand ils existent ne sont que des conséquences de la grande fracture intérieure qui parcourt tout le pays. C’est l’« Après-l’Histoire » de Muray, si l’on veut. C’est aussi une incitation à comprendre qu’il n’y aura pas de sauveur demain, qu’il faudra bien trois siècles pour construire un nouveau lieu habité par des hommes neufs, et que seuls des moines obscurs d’un autre type, proches de ceux que l’on vit au Haut Moyen Âge, y réussiront.[/access]

*Photo : kumasawa.

Pourquoi la Chine n’égalera jamais les Etats-Unis

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La question a été posée à Lee Kuan Yew, le fondateur du Singapour moderne et l’inspirateur des réformes de Deng Xiaoping, par des chercheurs américains : la Chine supplantera-t-elle un jour les États-Unis ? Et, si oui, quelles en seront les conséquences ? La réponse figure dans un livre :  Lee Kuan Yew : The Grand Master’s Insights on China, The United States, and the World  ( MIT Press ).
Ce que dit le vieux sage de Singapour mérite réflexion : le principal handicap de la Chine, ce ne sont pas les Chinois…..mais le chinois.  » Ils ont, argumente-t-il, quatre mille ans de caractères chinois dans la tête « . Or, la langue chinoise est bien trop compliquée pour jouer le rôle international de l’anglais. Du coup, la Chine ne sera jamais un aimant à talents comme le sont les États-Unis. Même avec une population quatre fois plus grande que celle des États-Unis – donc quatre fois plus de talents – ils sont incapables de percées technologiques majeures. En outre, leur culture ne leur permet pas des échanges libres et encore moins le débat d’idées. Lee Kuan Yew attribue la réussite de Singapour à l’instauration de l’anglais comme langue de travail. La langue est, selon lui, plus importante que la démocratie. De toute manière, les leaders communistes ne l’expérimenteront  jamais, car s’ils le faisaient, le régime s’effondrerait aussitôt.
J’avoue n’avoir aucune idée sur la question, mais si le vieux sage de Singapour a raison, une émission de télévision comme The Voice, qui a autant de succès en Chine qu’en France, pourrait bien être l’aimant qui conduira chaque Chinois à fredonner en anglais les tubes internationaux et, finalement, à leur indiquer une Voie qui ne sera ni celle de Lao Tseu ou de Confucius, ni celle de Mao, mais qui pourrait les conduire différemment à surmonter leur principal handicap. Est-ce vraiment souhaitable ? Les Chinois seront-ils plus aimables et plus inventifs pour autant ? C’est ce que semble croire le vénérable Lee Kuan Yew que Barack Obama loue pour sa clairvoyance. Il est vrai que les oracles du Vieux Sage sont de nature à rassurer les États-Unis et, pour les plus paresseux d’entre nous, une excuse à notre ignorance du chinois.

Oui, j’avoue, j’ai été prof pour les deux mois de vacances…

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vacances vincent peillon

vacances vincent peillon

Je ne comprends pas bien Vincent Peillon. Et je me demande s’il se comprend bien lui-même. Il a un discours plutôt volontariste, clair, sincère. On peut aussi le trouver assez courageux quand il explique que les professeurs en France, notamment dans le primaire où la comparaison avec l’étranger est aisée, sont payés 15% de moins en moyenne mais qu’en ces temps de rigueur, il ne faudra pas espérer d’augmentation substantielle, même si celle-ci serait juste et contribuerait à en terminer avec l’image d’une profession déclassée.
Le problème, c’est le contenu de la réforme souhaitée par Peillon. Ne parlons pas des cafouillages sur les rythmes scolaires. Ils sont pour une bonne partie imputables à une schizophrénie du corps enseignant. Ceux qui avaient critiqué la réforme Darcos de la semaine de 4 jours dans le primaire, au nom des rythmes de l’enfant et du refus de la suppression de postes que cela supposait, sont les mêmes qui aujourd’hui, alors que Peillon satisfait leurs désirs de l’époque, refusent de retourner à l’école une demi-journée supplémentaire. Il faut aussi ajouter les mairies, dont dépendent les écoles primaires : elles ont souvent des finances à bout de souffle et l’idée de devoir rouvrir des locaux et embaucher des animateurs pour les activités périscolaires explique pourquoi ce retour au statu quo ante Darcos a soudain pris des allures de fronde.
Pourtant, on peut apprécier la manière churchillienne dont la réforme générale a été présentée par le ministre. L’école est en déclin, nos performances dans les classements nationaux et internationaux sont en baisse depuis plus d’une décennie, il va donc falloir du sang et des larmes et se recentrer sur les apprentissages fondamentaux, lire, écrire, compter. Le problème, bien sûr, est que nous retrouvons l’antienne des ministres de l’Education depuis Chevènement ou Bayrou. Comment se fait-il alors, pour les deux noms précités et pour Peillon, que ce volontarisme de bon sens ait tendance à échouer ? Eh bien pour une raison simple : c’est que les hauts fonctionnaires de Grenelle, les hiérarques des Inspections générales, les sociologues spécialisés sont les mêmes, toujours les mêmes, encore les mêmes et qu’ils s’arrangent, quelle que soit la volonté ministérielle, pour mettre en œuvre la même idéologie depuis la réforme Haby, appelons-la pédagogiste pour aller vite, avec la réussite que l’on sait.
À moins que Peillon ne s’inspire du Mao de la Révolution culturelle et fasse appel à la base enseignante pour faire feu sur le quartier général de la rue de Grenelle, il ne pourra rien, ou pas grand-chose. Ainsi l’entend-on dire, au milieu de propos qui sentent bon la République, quelques aberrations issues de ces cercles qui pensent et dépensent l’Education nationale depuis si longtemps : remise en cause de la notation, de la sanction même avec valeur éducative, du redoublement.
Et puis, plus grave, sans même peut-être qu’il s’en rende compte, il y a des mesures qui ressortissent de l’agression pure et simple à l’encontre d’une profession qu’il dit aimer. Ainsi l’annonce brutale d’une remise en question des grandes vacances. Celles-ci seraient réduites à un mois et demi sur deux zones. 6 semaines. Implicitement, cette annonce met à nouveau les enseignants en porte-à-faux, bien davantage que la semaine de 4 jours et demi. Peillon sait que les parents d’élèves soutiennent sa proposition, de même que tous ceux qui trouvent que ces deux mois sont un privilège exorbitant.
Et là, Peillon commet une erreur psychologique énorme. Tous les professeurs ne sont pas des moines ou des bonnes sœurs entièrement dévoués à un sacerdoce laïque comme aiment le montrer ces reportages sur les « écoles de la deuxième chance » ou autres « lycées expérimentaux ». On a l’impression que les enseignants qui travaillent dans ces structures sont proches de la sainteté. Est-ce qu’ils lisent d’autres choses que de la pédagogie ? Est-ce qu’ils vont au cinéma, au restaurant, au musée ? Ont-ils même encore une vie sexuelle ?
Non, la plupart de ceux qui ont passé des concours d’enseignement ne sont pas des candidats à la béatification. Leur choix, majoritairement, fait la part entre la vocation et l’arbitrage économique. Il faut avoir l’honnêteté de le dire, simplement, sans culpabilisation. Que l’on me permette ici de faire appel à ma propre expérience en la matière, que je sais assez partagée. Quand j’ai passé les concours, je faisais un service militaire de rêve à Coëtquidan, au milieu d’autres bacs plus cinq. Je terminais aussi mon premier roman mais j’avais bien conscience que la littérature ne nourrirait pas son homme, sauf miracle. Il me fallait donc quelque chose en sortant. Prof de lettres, pourquoi pas ? Des grands-parents instituteurs que j’admirais, l’idée de faire de la littérature un objet de transmission furent des arguments pris en compte.
Et puis un autre, décisif : le temps libre. Prof me laisserait une autre vie pour écrire. Je n’allais pas gagner grand-chose, et mes copains de service militaire me le faisaient remarquer ironiquement car on était dans les années 80, les années fric. Même ceux qui avaient un DEA de Lettres classiques postulaient à des postes en entreprise : ressources humaines, communication, etc. Mais moi, mon choix était fait : peu d’argent mais beaucoup de temps, ou en tout cas beaucoup plus que ceux qui bossaient dans le privé à diplôme égal.
Ce contrat tacite s’est pourtant effiloché au cours des années. Même si j’avais choisi de rester en ZEP où l’on demande au prof un certain investissement, au début il me restait du temps, ce temps que je payais par un salaire plutôt bas. Mais dans les années qui suivirent, non seulement le salaire resta peu élevé mais l’institution se fit de plus en plus exigeante, tatillonne, chronophage, multipliant les circulaires contradictoires, concoctant des programmes délirants, organisant des réunions, des stages et des formations dont les trois quarts brillaient par leur inutilité. Mais, au moins, il restait les vacances et notamment celles d’été. Une belle et longue plage de deux mois où tout pouvait être oublié. Bien sûr, je regrettais le temps où moi-même élève, je ne recommençais qu’à la mi-septembre, mais bon deux mois, c’était pas mal.
Je ne suis plus maintenant prof mais il se trouve que, dans mon entourage, on enseigne encore et que la tendance au rognage de ces vacances se poursuit. Pré-rentrées de plus en plus tôt, symboliquement placées le dernier jour d’août et pour ceux qui ont la malchance « d’être de bac », une mobilisation de fait jusqu’à la mi-juillet.
Peillon a tort de faire ce genre d’annonce, même s’il attend prudemment 2015 pour les mettre en œuvre.  Ce n’est pas comme ça qu’il risque de pourvoir les postes qu’il met aux concours.
Parce que les profs, c’est comme tout le monde, ça peut aimer son boulot, très bien le faire, ça peut même accepter d’être mal payé mais encore faut-il savoir, à un moment, leur foutre la paix.

*Photo : Happydog.

Viande de cheval : la belle boulette d’Ikea

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C’est la presse suédoise qui a levé le lièvre : les fameuses boulettes Ikea, qui tiennent la tête d’affiche dans tous les restaurants du marchand moderniste de meubles et dans tous ses rayons d’épicerie ne contiennent pas que du porc et du bœuf comme nous l’assuraient leurs étiquettes.
Un laboratoire d’analyse vient en effet de déceler des traces de viande de cheval dans les mondialement célèbres köttbullar. Cette analyse a été réalisée à la demande des services vétérinaires tchèques sur une livraison contenant notamment 760 kilos de boulettes destinées au magasin de Brno.
Aussitôt la nouvelle connue, les communicants d’Ikea se sont mis en alerte rouge écarlate et ont simultanément proclamé leur bonne foi absolue et le retrait immédiat desdites boulettes dans toute la Tchéquie et dans 15 autres pays européens, France incluse. On notera qu’elles restent néanmoins à l’affiche dans la plupart des sites du magasin, y compris à Brno.
ikea
Vous vous poserez peut-être la question de savoir pourquoi je m’indigne de façon quasi-hessellienne sur ces damnées boulettes Ikea alors que je n’ai pas jugé utile de vous bassiner jour après jour avec la longue liste des plats carnés contaminés par ce scandale équestre. Le cas échéant, ma réponse est toute simple : dans mon congélo, je n’ai ni Beef lasagnes de Findus, ni ravioli Buitoni « pur bœuf »  et autres tortellinis Nestlé. En revanche des köttbullar, j’en ai, ou plutôt, j’en avais avant de tout jeter hier aprèm…
Je sais bien que la viande de cheval n’est pas toxique, mais de temps à autres, moi aussi j’ai le droit d’être un peu mouton…