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La descente, c’est maintenant

Boulevard de la Bastille, le café Les Associés affiche complet dès 19 heures. A l’invitation d’Arnaud Montebourg, les sympathisants de La Rose et le Réséda se sont retrouvés dans ce troquet un tantinet branchouille pour célébrer la victoire annoncée de François Hollande. Petit à petit, le ban et l’arrière-ban de la montebourgie se postent devant les deux écrans de télévision égrainant les minutes qui nous séparent de l’heure H. L’issue ne fait guère de doute, grâce au tripatouillage post-électoral qui laisse tout loisir aux médias belges et suisses de vendre la mèche dès le début de l’après-midi. Entre 52 et 53% pour Hollande murmure-t-on près du génie de la Bastille.

Tandis que les spéculations vont bon train, les images d’archives défilent à l’antenne de France 2 : devant le visage vainqueur de Mitterrand en 1981, la foule des militants socialistes exulte. Trente ans après, la mariée n’est décidément pas rancunière ! Cocue mais éternellement reconnaissante, elle oublie volontiers les errements de son mari volage, l’enlèvement d’Europe au nom de la raison d’Etat libérale, pardonnant toutes les avanies possibles et imaginables au nom de la mythique union de la gauche. Nicolas Sarkozy est hué : certes, le héros triomphant de 2007 a massivement défiscalisé, multiplié les concessions à l’Allemagne, arrimé la nation à l’OTAN, perdu le match qui opposait la France à la mondialisation. Un vrai « socialiste » à la sauce Mitterrand-Jospin !

Déjà, alors que les premières estimations attendent leur heure, les slogans pro-Hollande fusent. Un début de liesse révèle la maigre force de conviction du militant PS moyen : on avait beau défendre la démondialisation, le protectionnisme européen et fustiger Monsieur synthèse molle le temps de la primaire socialiste, l’opposition à l’hydre Sarkozy fait peu de cas des divergences idéologiques. Paris vaut bien une fête et l’Elysée la mise en sourdine des clivages politiques. Tant pis pour l’intelligence…

Cinq, quatre, trois, deux, un… François Hollande est proclamé vainqueur par l’onction des instituts de sondage : 52 % bientôt ramenés à un plus modeste 51.6%. Le raz-de-marée attendu n’a pas eu lieu mais qu’à cela ne tienne, la fête est à son comble.
Quelques minutes plus tard, lorsque le président sorti dit adieu aux armes à la Mutualité, il se fait copieusement siffler. Malheur au vaincu ! Son bourreau du soir prend ensuite le micro, dans un discours victorieux prononcé à Tulle : fierté, respect et continuité républicaine sont de mise. Dommage, ici beaucoup ont envie d’en découdre avec l’UMP et se ravissent de son probable départ de la vie politique. D’après les premières études d’opinion, le président de la République a raflé 40% des voix bayrouistes, 50% des suffrages lepénistes. Las, la lame de fond antisarkozyste aura eu raison de sa remontée finale. A l’écran, Marine Le Pen répond aux ubuesques accusations de Nathalie Kosciuszko-Morizet qui lui impute la responsabilité de la débandade sarkozyste. Parmi les dizaines de socialistes qui remplissent la salle, un silence gêné accompagne la scène. Entre antifascisme d’un autre âge et conscience d’une alliance objective FN-PS, le cœur du quidam balance. A quelques mètres de là, on entend les premières notes du concert de Yannick Noah, chanteur millionnaire adepte du sans-frontiérisme qui entonne « Aux arbres citoyens », mièvre Marseillaise faussement écolo. Quelques drapeaux français colorent le ciel, noyés sous les étendards tunisiens, algériens, syriens, cubains, ivoiriens, uruguayens et une sono aussi agressive qu’un calembour de Nadine Morano.

Dans un coin des Associés, une poignée de mauvais coucheurs se réjouit de la défaite de Sarkozy mais n’ont pas voté Hollande. Plus inquiets qu’euphoriques, nous entrons dans l’opposition à 20h01. Notre petit doigt nous dit qu’une fois élu et investi, François Hollande se réconciliera illico presto avec « (s)on ennemie la finance » avant de bifurquer sur le terrain sociétal. Gageons que l’organisation d’un referendum sur la participation des étrangers aux élections locales, la légalisation du mariage gay et la réouverture de la peine de mort pour les vieux – pudiquement baptisée « euthanasie » – enfumeront des citoyens assommés par les plans de rigueur.

Hier soir, le peuple de gauche a cru élire Jaurès. A son corps défendant, il a peut-être désigné le Mario Monti français.

Hollande à la Bastille : la comédie de la servilité

L’émouvant discours dans lequel le président de la République, Nicolas Sarkozy, a reconnu et assumé sa défaite, m’a rappelé la devise de mon collège : « Vouloir gagner, savoir perdre ». Je ne suis pas certain que les figurants du zèle et de la courtisanerie, qui se sont précipités pour encenser M. Hollande, aient démontré une semblable dignité.

Manifestant une déplaisante arrogance, voire de l’hystérie, ils ont tous posé en triomphateurs : « Avec François Hollande, la République revient », a déclaré Harlem Désir, dimanche à 20 h 05 ; quant à la bêtise, on a pu constater, grâce à M. Désir, qu’elle n’était jamais partie ! Quelques minutes plus tard, les propos de Cécile Duflot, chlorophyllienne énervée, m’évoquèrent plutôt cette sentence délicieusement vraie de Jules Renard: « Il n’y a malheureusement pas de remède de bonne femme contre les mauvaises.»

M. Dan Franck a évoqué le bilan exécrable du président vaincu, soulignant le « désastre culturel » de son quinquennat : mais, à ma connaissance, M. Sarkozy n’est en rien responsable du « désastre culturel » que représente Dan Franck ! On a vu Denis Podalydès, comédien polyvalent comme les salles du même nom, présenter ses hommages au roi François à la manière d’un fabricant d’encensoir ses offres de service… Près de la Bastille, Clémentine Célarié, très agitée et le verbe haut, sembla soudainement prise de convulsions : sa tête, ses membres et tout son corps manifestèrent les signes visibles d’une inquiétante « épilepsie de la victoire ». Quelque chose me dit que tous ces gens seront largement récompensés de leur petite comédie de la servilité…

Une Bastille dure à avaler

Je n’ai pas boudé mon plaisir ni ma curiosité : devinez ce qui l’a emporté sur l’autre hier ? J’ai pris le métro à 22h 30 et je suis allée vers Bastille. Sans rose à la main, mais bon, de bon cœur, d’autant qu’il faisait bon.

Evidemment, dès la station Gare de l’Est j’aurai du m’en douter, les manifs : surtout à l’occasion de la présidentielle, c’est pas pour moi. En 2007, j’étais allée à la Concorde voir les dedroite saluer le nouveau président Sarkozy, j’avais trouvé ça ridicule. Des gens en mocassins et loden vert bouteille (et parfois même bleu foncé) qui chantent avec Mireille Mathieu et dansent avec David Guetta : Beurk, beurk, beurk, comme disait Sophie Daumier. En 2002, j’avais vu passer sous mes fenêtres les foules anti Le Pen, avec beaucoup d’amusement (chez moi, pas chez eux). Genre je joue à me faire peur et j’expie mon vote Taubira. Pas pour moi non plus. Avant, je ne m’en souviens pas.
Mais ce dimanche soir-là, c’est le changement et le maintenant, allons voir comment un candidat normal est salué par la foule de ses électeurs, des Français.

Donc le métro : des bobos. Jeunes, garçons barbus à grosses lunettes, filles ongles vernis en rouge, frange, boots, jeans slim. L’air cool, de ceux qui travaillent plus dans la com’ qu’au Franprix. Je promets, je ne fais pas de racisme anti bobo, je m’habille pareil, la barbe en moins. Et après tout c’est normal qu’on les trouve sur la ligne de métro qui longe leur paradis, le canal Saint Martin. Et avec eux, des jeunes dits de quartiers sensibles. Qui chantent, tapent dans les mains et invitent les sarkozystes à dégager des rames de métro.

Autant dire une France cool et métissée, qui va au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Les uns pour se défouler en écoutant Yannick Noah, l’autre pour montrer que son adhésion aux valeurs de gauche a survécu à dix années de quasi-dictature de la droite.

Une gauche réunie par le vote des étrangers aux élections locales, et sans doute le mariage entre personnes de même sexe, comme en témoignaient dès les premières images en direct de la rue de Solférino, la floraison de nombreux drapeaux arc-en-ciel gay friendly. Ça y est, je la vois en vrai, la gauche Terra Nova. Souviens-toi, ami lecteur, le think thank proche du PS, drivé par Olivier Ferrand, qui militait pour une inflexion de la gauche vers ces deux électorats par des politiques d’essence sociétale. Une guerre fratricide l’oppose à la Gauche Populaire qui, elle, milite pour que le candidat du PS, pardon le Président Hollande parle aux classes populaires. Jusqu’ici, les amis de la GP avaient eu l’impression de prendre la main, en parlant nation, justice, insécurité culturelle et industrie aussi. Notamment dans certains discours de François Hollande ou même lors du débat d’entre-deux-tours. Hier, la gauche Terra Nova les a éclipsés à la Bastille.

France métisse, France cool, France qui n’a de problèmes que mineurs (parlons-en, ça ira mieux) et ne voit pas de problèmes à la profusion de drapeaux algériens, marocains, ou palestiniens hier soir (je ne vais pas m’étendre, mais j’y étais, je les ai vus, et en face les drapeaux tricolores façon Ségolène Royal ne faisaient pas le poids).

Hier soir tout le monde était beau, et jeune. Pas trop de vieux (à part Pierre Bergé, Lionel Jospin ou Clémentine Célarié), pas de prolétaires. Ils devaient être devant leur télé, dans la mesure ou ils devaient reprendre le boulot tôt lundi, sans trop d’aménagement politique possible avec la pointeuse. Les communistes du Front de Gauche avaient l’air de martiens avec leurs pancartes demandant le « smic à 1700 euros vite. »

Je caricature sans doute, mais on sifflait aussi beaucoup Sarkozy (« Dégage ! », gros succès d’audimat, quoique volant un peu au secours de la victoire…) sans pour autant voir d’élan d’espoir délirant du côté gauche. On a chanté tard la Marseillaise, mais franchement j’ai eu des angoisses. Si Hollande gouverne d’abord pour cette gauche-là, ça promet des lendemains difficiles dans la vraie France rurale, celle qui a voté blanc hier pour sanctionner Sarkozy. Qui n’espère pas grand-chose, mais pourrait être vraiment encore en colère en 2017. Et cette fois-ci, il n’y aura pas d’épouvantail Sarkozy pour faire une campagne confortable…

Hollande, la Bastille, TF1 et Terra Nova…

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Comme on n’élit pas son président tous les jours, je suis, juste qu’aux petites heures du matin, resté scotché à mon poste de télé, ou plutôt à ma télécommande, zappant frénétiquement entre les chaines généralistes et celles d’info continues.
Mon télécivisme a d’ailleurs été largement récompensé, tant j’ai vu de petites choses amusantes. Amusantes pour moi, cruelles pour d’autres.

Ainsi quand Lionel Jospin a pris la parole à la Bastille, il avait l’air très très ému. Mais moi je n’ai pas pu partager cette émotion. Et pas seulement parce que je ne n’ai rien à taper de ce grotesque fossoyeur de la gauche, mais surtout parce que TF1 et France 2 se sont contentés de montrer cette prestation en petite image muette incrustée sur l’écran. Ecran sur lequel on ne voyait et n’entendait que la voiture de François Hollande roulant sur le périph avec son cortège de motards. On est bien peu de choses, cher Lionel…

Cela dit, si les télés piétinent la personne de Lionel, elles chérissent sans le savoir sa pensée, et notamment sa vison sociétaliste des contours de la nouvelle gauche, celle qui avait fait dire à Pierre Mauroy « Ouvrier, ce n’est pas un gros mot ».

J’ai ainsi noté cette analyse politique lumineuse de la journaliste de TF1 chargée de couvrir l’évènement en direct de la Bastille qui t’aura sans doute échappé. Je te la résume fidèlement: « L’élection de François Hollande crée beaucoup d’espérances qu’il faudra veiller à ne pas décevoir. On pense notamment aux jeunes, aux féministes, aux personnes d’origine étrangère et aux homosexuels ».

À part Jospin ca ne vous rappelle rien ? Mais si, bien sûr, c’est la définition de la gauche telle que l’ont rêvée les laborantins de Terra Nova, et à laquelle François Hollande -fort heureusement pour lui- a tourné le dos durant toute sa campagne. Gageons donc qu’Olivier Ferrand, s’il n’est pas nommé premier ministre, pourra se recaser dignement pour coprésenter le JT avec Laurence Ferrari, que je soupçonne d’avoir adhéré au PS dès 20h01…

Beaucoup de drapeaux à la Bastille, mais pas tous tricolores

21 h 30, dimanche soir. Comme tout le monde ou presque, je regarde la soirée électorale, ses plateaux et ses invités, en attendant le discours du nouveau Président. Un ami m’appelle. Il est en province et réalise un reportage « de terrain ».

Visiblement bousculé, il me demande si je regarde la place de la Bastille et « les drapeaux ». Non, je n’ai pas fait attention… Et lui d’ajouter : « Je suis dans un bar. À la vue de la place de la Bastille, les gens braillent « Allah Ouh Akbar » ou encore « C’est la victoire des Arabes ! » Mais qui braille des conneries pareilles ? « Des bons Français », me dit-il.

Je n’oserais identifier cet espace rural d’une région de France de peur que cette région et ses habitants soient stigmatisés… Je prête donc attention à la fête de la Bastille. On y voit effectivement, des drapeaux algériens, marocains, croates, Irlandais, rouges, français, verts… Bref, chaque pays a dû envoyer une délégation pour féliciter François Hollande.

Beau geste. Mais curieux d’avoir confirmation de la présence de ces délégations, je demande au live du Monde.fr si on peut expliquer la présence de nombreux drapeaux de pays étrangers sur la place de la Bastille.

Mon message n’est pas publié. Je réitère ma demande 10 minutes plus tard en me présentant comme Américain surpris de la présence de tous ces drapeaux. Rien… Dernière tentative : « Peut-on savoir qui sont les gens qui agitent des drapeaux étrangers ?» Toujours pas publié…

En revanche, les internautes m’éclairent en vantant « la victoire du multiculturalisme », « le formidable spectacle des drapeaux », « le retour de la France blacks-blancs-beurs de 1998 » ou encore « la victoire de la France contre la franchouillardise ». Aaaahhhh… Ce sont donc des Français ! Le Monde.fr aurait pu me le dire quand même !

Vexé qu’ils n’aient pas jugé utile de répondre à mes questions, je leur envoie un dernier message : « Merci Le Monde.fr pour la censure et les niaiseries ! La Gauche contre le réel[1. Oui, j’ai emprunté l’expression…]… ».

Bon, d’accord, j’exagère. En attendant, il y a du boulot…

La victoire de Hollande : un jour sans Histoire

L’homme politique le plus stupide de la nomenklatura européenne est sans doute Guido Westerwelle, qui exerce les fonctions de ministre des affaires étrangères en Allemagne. Son insignifiance le contraint, pour avoir un semblant d’existence aux côtés de l’envahissante Angela Merkel, à sortir des déclarations à la mode de Lucky Luke. Plus vite que son ombre, mais à la différence des coups de revolvers du héros de Morris et Goscinny, elles ratent régulièrement leur cible. Ainsi, dimanche soir, aux alentours de 20h30, notre Rantanplan d’outre-Rhin qualifia la victoire de François Hollande d’« événement historique ». En V.O. cela donne « ein historisches Ereignis ». Cela a en jette pour les ignorants, mais on est très loin de Goethe, présent sur le champ de bataille de Valmy, déclarant à des officiers allemands : « A partir d’aujourd’hui commence une nouvelle époque de l’histoire du monde, et vous pourrez dire, j’y étais ! ».

L’élection de François Hollande à la présidence de la République française est un événement politique d’une importance certaine, mais on a pu constater qu’aucun de ses partisans présents sur les plateaux de télévision ne se sont risqués à invoquer l’Histoire pour qualifier le succès de leur champion. Ils ont eu raison.

Les images de liesse de la place de la Bastille et de désolation au palais de la Mutualité (on ne dit plus la « Mutu » depuis que ce lieu a été squatté par la droite) évoquent plus les soirées d’après match des supporters des vainqueurs et des vaincus que les « grandes journées qui ont fait la France ». François Hollande aura d’ailleurs fait le nécessaire pour évacuer l’Histoire de cet épisode de la Vème République. Son discours de Tulle n’était pas de nature à donner aux braves gens de Corrèze, ayant bravé la pluie pour l’entendre, le souvenir impérissable qui ferait briller les yeux de leurs petits-enfants à qui ils le raconteraient, le soir à la veillée.

Aujourd’hui, on change de président comme on change de bagnole. On est fier, quelques heures, quelques jours au plus de la nouvelle voiture, on est soulagé de s’être débarrassé de l’ancienne qui nous sortait par les yeux en dépit de quelques dizaines de milliers de kilomètres de bons et loyaux services, et on passe vite à autre chose.
Les antisarkozystes viscéraux vont bientôt se sentir orphelins de leur objet de détestation, et vont très vite se mettre en quête d’un nouveau punching ball. Il n’est pas certain qu’ils trouvent une nouvelle cible de la qualité de la précédente, à moins que Bibi Netanyahou ne décide de débarrasser une bonne fois son pays de la menace nucléaire iranienne. C’est bien triste pour eux, mais on me permettra d’avoir une compassion modérée pour leur frustration.

Le 6 Mai 2012, la France n’a pas réélu le président sortant. So what ? On avait déjà vu cela en 1981… Elle en a élu un nouveau qui leur vend à peu près la même chose que l’ancien, avec un nouvel emballage, et un nouvel argumentaire de vente. Il n’y a donc pas de raison d’en faire toute une histoire. L’Histoire, la vraie, reviendra très sûrement un jour, de manière aussi brutale qu’inattendue. On verra alors si notre président « normal », s’il est toujours en fonction, est capable d’en faire sa compagne pour la postérité.

Nous passons de l’ombre à la lumière

Première question : mais qui va payer l’électricité ? Trêve de plaisanterie, je voudrais rassurer mes amis de province qui craignaient pour ma vie si les chars soviétiques entraient dans Paris : ces chars n’étaient pas là. Et depuis l’arrivée de François Hollande à la magistrature suprême je tiens à préciser que la Seine coule toujours dans le même sens. C’est d’ailleurs là une observation que vous pouvez vraisemblablement faire avec la Loire, le Rhône et même la Garonne. Bref, en apparence par de révolution. Les conducteurs roulent toujours à droite, la baguette de pain est toujours aussi chère, et dégueulasse, chez mon boulanger vietnamien, et les trains n’arrivent toujours pas à l’heure en gare de la Ciotat.
C’est vrai, mais l’aventure hollandaise ne fait que commencer. Espérons – ce qui serait une merveilleuse occasion de s’amuser – qu’un nouveau vocabulaire aux accents majestueux et patinés de jospinisme se répandra bientôt dans les médias alignés… les expressions « vigilance républicaine », écocitoyenneté, « nouveaux métiers », « de l’ombre à la lumière », « République retrouvée », etc. pourraient bien faire notre bonheur.
Beaucoup d’entre vous ont eu peur que les chars soviétiques entrent dans Paris… certes , je vous comprends, mais songez un instant qu’il y a pire : Claude Serillon pourrait bien récupérer le journal de 20h de France 2, Noel Mamère revenir aux affaires et accéder à la présidence de Radio-France, le mec insupportable qui présente « Des mots de minuit » (c’est à dire 3h du mat’) sur la 2 – émission dans laquelle il y a toujours une chorégraphe engagée à gauche qui parle de psychanalyse et un griot africain de Barbès critiquant Guéant – pourrait prendre la tête de France télévisions… Sans parler même de Bruno Masure qui pourrait relancer un Intervilles des villes socialistes (et apparentées) dans un esprit de « fraternité » et « d’ouverture ». Et Pascale Clark ? Et Laure Adler ? Je sens que des fantômes burlesques vont sortir des placards dans l’audiovisuel public…
Mais la nouvelle du jour, au-delà de ces conjectures effrayantes, est qu’un âge d’or s’ouvre pour une presse devenue d’opposition. Et ce qui se profile : cinq ans de franche rigolade en perspective… Champagne.

Hollande : nouveau candidat sortant

L’article suivant a été écrit pour le numéro 45 de Causeur magazine, c’est-à-dire bien avant l’élection – triomphale – de François Hollande à la présidence de la République. Comme ce panégyrique de notre nouveau leader minimo n’a pas été relu par Manuel Valls, nous présentons toutes nos excuses à l’équipe du nouveau candidat sortant, si l’une ou l’autre erreur s’est glissée dans ce texte. Nous nous permettons de le publier ici, avant d’aller promener Baltique place de la Bastille où, paraît-il, Dalida et Barbara donnent un concert.

Tous les beaux garçons s’appellent François ! Peut-être avez-vous raison. Peut-être que j’exagère et que le hasard a posé sur votre route un beau garçon qui ne portait pas ce glorieux petit nom. Peut-être même qu’il s’en trouve un, loin, dans les contrées australes ou au septentrion, à s’appeler autrement sans toutefois être défiguré par la laideur coutumière aux hommes qui ne s’appellent pas François. En vérité, je vous le dis : ce prénom est béni entre tous – l’ami François Taillandier qui rassemble ces jours-ci ses chroniques parues dans L’Humanité dans une réjouissante France de Nicolas Sarkozy (Desclée de Brouwer) ne dira pas le contraire.

Hommes de peu de foi, il vous faut une preuve ? Tous les présidents socialistes de la Ve République s’appellent François. La règle ne souffre aucune exception. Les Gaston, les Lionel, les Ségolène ont pu caresser bien des espoirs et se bercer d’illusions. Pour eux, c’était cuit d’avance. Ce n’était pas qu’ils eussent une mauvaise tête pour l’emploi : ils n’avaient tout simplement pas le bon prénom.

Je serais Nicolas Sarkozy, je me méfierais de François Hollande. Il est candidat à la présidence de la République, il est socialiste et il s’appelle François. Il a tout pour lui. Et bien davantage encore : il est entouré d’équipiers hors pair. L’idée viendrait soudain aux Français d’envoyer François Hollande à l’Élysée qu’en cinq sec il aurait composé son gouvernement. Tant d’hommes de qualité l’entourent qu’il n’aurait que l’embarras du choix. C’est bien simple. Je serais à sa place, je les nommerais tous au gouvernement : François Rebsamen à Matignon, François Patriat à l’Intérieur, François Loncle à la Justice, François Brottes à l’Économie, François Marc aux Affaires sociales, François Pupponi à la Condition féminine, François Deluga au Commerce extérieur (avec un nom pareil il peut nous avoir des ristournes sur le caviar), François Kalfon à la Culture. Le gouvernement s’ouvrirait, bien entendu, à la fraction aubryste du Parti socialiste avec un François Lamy au Budget. Les Verts se rallieraient en voyant François de Rugy nommé à la Défense. Quant aux communistes, on les contiendrait en octroyant le Quai d’Orsay à François Asensi. Bien sûr, un tel gouvernement ne serait pas d’une composition très féminine. Pour y remédier, le chef de l’État nommerait, dans son infinie sagesse, Françoise Castex aux Affaires européennes – la parité vaut bien de concéder une voyelle surnuméraire. On taxerait alors de bon cœur les richards à 75 %. Et les Richard par-dessus le marché. Et tous ceux qui n’arboreraient pas le plus beau prénom qui soit. Ah ! qu’elle sera belle, la France au François !

Elections : allons voir chez les Grecs

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Pour ceux qui l’ont oublié, les Grecs sont aussi appelés aujourd’hui aux urnes. Elections législatives certes mais puisqu’il s’agit d’un régime parlementaire, cela revient à élire l’exécutif. Les enjeux sont considérables pour ce pays en faillite. Malgré la gravité de la situation et le fort rejet de la classe politique au pouvoir depuis 1974, l’ancien premier ministre socialiste Georges Papandréou est plutôt optimiste.

Papandréou constate en effet, avec une allusion à peine voilée à l’élection française, « que la roue tourne en Europe, où souffle un vent progressiste ». Après Bruxelles et Genève voici qu’Athènes nous brûle la politesse.

Alain de Benoist : un intellectuel aux antipodes

Si l’Europe n’était pas exsangue, Alain de Benoist compterait certainement parmi ses intellectuels organiques. Depuis plus de quatre décennies, le cofondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) chemine à travers les ronces du prêt-à-penser sans jamais avoir renoncé à sa passion pour le Vieux Continent. Ses autocritiques successives l’ont tour à tour fait récuser le nationalisme de ses jeunes années militantes, le suprématisme ethnique, enfin le libéralisme et l’occidentalisme. Homme aux « valeurs de droite » et aux « idées de gauche », cet aristocrate qui en appelle au pouvoir du peuple cultive le paradoxe sans jamais céder aux « idéologies à la mode ».

Sans Dieu ni maître, l’auteur de Comment peut-on être païen ? a toujours refusé d’apparaître comme le prophète de la « Nouvelle Droite ». L’expression l’avait d’ailleurs agacé dès son apparition en 1979, lorsque « l’été de la Nouvelle Droite » mit sur le devant de la scène ce trentenaire capable de discuter des théories physiques de Stéphane Lupasco, des racines païennes de l’Europe comme de la conception nietzschéenne du temps sphérique. Dix ans après la création du GRECE, ses jeunes animateurs investirent Le Figaro Magazine, sous l’œil admiratif de Louis Pauwels, jusqu’à ce que l’antilibéralisme et le tiers-mondisme d’Alain de Benoist apparaissent pour ce qu’ils étaient : de vigoureux antidotes aux faux totems de l’époque.

À l’orée des années 1990, son intérêt croissant pour les sciences sociales et la critique du capitalisme lui firent croiser la route du décroissant Serge Latouche, des penseurs communautariens[1. Contre la séparation libérale entre le juste et le bien, les communautariens estiment que la définition commune de la justice s’appuie sur une certaine conception de la vie bonne.] nord-américains ou des eurasistes russes, avant que l’affaire des « rouges-bruns » déclenchée contre L’Idiot International musèle le débat public pendant une bonne vingtaine d’années.

« Penser, c’est d’abord penser contre soi » aime rappeler cet érudit – toutes langues confondues, sa légendaire bibliothèque compte plus de 150 000 volumes ! – qui cite volontiers Jünger et Montherlant, les socialistes Proudhon et Sorel – auquel il a emprunté le titre de la revue Nouvelle École – mais aussi Bertrand de Jouvenel, Carl Schmitt et d’innombrables autres références qui mériteraient d’être lues plutôt que de comparaître devant le tribunal de l’Histoire.

Si nous vous livrons les « bonnes feuilles » de Mémoire vive[2. Mémoire vive, Alain de Benoist, Entretiens avec François Bousquet, Bernard de Fallois, 2012. En librairie à partir du 2 mai.], ses entretiens avec François Bousquet, c’est pour rendre sa juste place à cet intellectuel de 68 ans encore promis à un long avenir. Ni « sulfureux » ni réprouvé, Alain de Benoist appartient à l’engeance rebelle. Lisez plutôt !

I. Nouvelle Droite et musèlement du débat public

La plus grande partie de votre vie s’est confondue avec ce qu’on a appelé la « Nouvelle Droite ». Je suppose que, là aussi, il y a un bilan à faire. De votre point de vue, la ND a-t-elle été (est-elle) une réussite ou un échec ?

Un peu des deux, bien entendu. La ND a été une grande et belle aventure de l’esprit. Elle n’a pas réussi à infléchir le cours des choses, c’est le moins qu’on puisse dire, mais le corpus idéologique et intellectuel qu’elle a mis en place est considérable. Des milliers de pages et plus d’une centaine de livres ont été publiés, des centaines de conférences et de colloques ont été organisés. La ND a participé à quantité de débats, elle en a elle-même suscité plusieurs. Qu’il s’agisse des questions religieuses (paganisme et critique du monothéisme), de Georges Dumézil et des Indo-Européens, de la Révolution conservatrice, des traditions populaires, de Julien Freund et Carl Schmitt, de la critique de la Forme-Capital, de l’anti-utilitarisme, de l’écologisme, etc., il est clair que sans elle beaucoup de discussions auxquelles on a assisté n’auraient pas eu le même caractère[…]
Ce qui frappe le plus, c’est à la fois l’originalité des thèses de la ND – elles ont des antécédents, mais pas de prédécesseurs – et sa durée d’existence. Si l’on met de côté l’Action française, qui a été un phénomène tout différent, puisqu’il s’agissait aussi d’un mouvement politique, je ne vois en France aucun autre exemple d’une école de pensée ayant fonctionné de façon ininterrompue pendant près d’un demi-siècle. Nouvelle École a été créée en 1968, Éléments en 1972, Krisis en 1988. Ces trois revues paraissent toujours aujourd’hui, alors que tant d’autres publications n’ont eu qu’une existence éphémère. […] Ce qui est sûr, c’est que la ND a d’ores et déjà sa place dans l’histoire des idées, mais que cette place demande encore à être exactement cernée. Ceux qui s’y emploieront verront que nous avons certes exploré des pistes qui se sont révélées stériles, abandonné certaines idées qui ne menaient pas à grand-chose, mais que dans l’ensemble, lorsqu’il s’est agi d’analyser la société actuelle, nous ne nous sommes guère trompés. Nous avons même souvent été en avance. J’avais personnellement annoncé l’« Europe réunifiée » dès juin 1979. Au début des années 1990, au moment où Francis Fukuyama proclamait la « fin de l’Histoire », nous avions organisé un colloque sur le thème du « Retour de l’Histoire », ce qui n’était pas si mal vu. J’ai aussi publié en octobre 1998 un article intitulé « Vers un krach mondial ? » C’était dix ans tout juste avant la grande crise financière qui s’est déclenchée aux États-Unis à l’automne 2008.

En ce début de XXIe siècle, que peut encore apporter la ND ?

Ce qu’elle a toujours cherché à apporter : une conception du monde, une intelligence des choses, des pistes de réflexion. La ND peut aider à comprendre l’époque où nous vivons, et plus encore celle qui vient. Elle peut aider à formuler des alternatives et à éviter les faux pas. Elle peut contribuer à « décoloniser l’imaginaire », comme le dit Serge Latouche. Elle peut laisser entrevoir un au-delà de la marchandise. Elle peut donner un fondement à la volonté des peuples et des cultures de maintenir leur identité en se donnant les moyens de la renouveler. C’est déjà beaucoup. […]

Vous parlez de tout cela avec beaucoup de détachement, alors qu’on vous a constamment présenté comme le « pape » ou le « gourou » de la ND…

Voilà bien deux termes ridicules. Je ne suis certainement pas Benoi(s)t XVII, et je suis le contraire même d’un gourou. Je n’aime pas plus commander qu’être commandé. Et surtout, je n’ai jamais été environné d’une cour d’admirateurs inconditionnels. Autour de Maurras il y avait des maurrassiens, autour d’Alain de Benoist il n’y a pas de « bénédictins ». Ce serait même plutôt le contraire. Durant toute ma vie, c’est toujours dans mon proche entourage que j’ai rencontré le plus de résistances, et il n’y a sans doute pas un tournant idéologique que j’ai pris pour lequel je n’ai pas eu d’abord à convaincre ceux qui m’entouraient […] Idéologiquement parlant, la Nouvelle Droite n’a jamais été totalement homogène et je pense que c’est une bonne chose, car cela a permis de nourrir le débat intérieur. Sur le plan religieux, par exemple, à côté d’une majorité de païens, il y a toujours eu chez elle des chrétiens, des athées, des traditionalistes, des spiritualistes, des positivistes scientistes. Cette diversité se retrouve dans son public, y compris sur le plan politique. Voici quelques années, une enquête réalisée auprès du lectorat d’Éléments avait révélé que 10 % des lecteurs se classaient à l’extrême droite, 12 % à l’extrême gauche, tandis que 78 % se positionnaient ailleurs.

Au cours de son histoire, la ND a fait l’objet de bien des commentaires flatteurs, mais aussi d’innombrables attaques, parfois même violentes, ou du moins sans aucun rapport avec ce que peuvent être des polémiques intellectuelles. Vous avez vous-même été complètement ostracisé dans certains milieux. Comment l’expliquez-vous ?

La ND a en fait été traitée d’à peu près tout. On l’a décrite comme giscardienne, gaulliste, favorable au Front national, hostile au Front national, fasciste, nazie, communiste, etc. D’une manière générale, je dirais que, pendant trente ans, la stratégie des adversaires de la ND a consisté à lui attribuer des idées qu’elle n’avait pas pour éviter d’avoir à discuter de celles qu’elle soutenait. […] Mieux encore : je n’ai pratiquement jamais lu un article dirigé contre moi qui argumentait à partir de quelque chose que j’aurais dit ou écrit. J’étais quelqu’un de sulfureux, mais on ne disait jamais pourquoi. […] L’une des raisons en était que les auteurs de ces textes avaient eux-mêmes en général une culture limitée dans les domaines en question, et étaient même très souvent pratiquement incultes. […]

Il y a bien sûr d’autres raisons. D’abord, comme vous le savez, n’est intellectuellement légitime en France que ce qui vient de la gauche. Un passé d’extrême droite, fût-il lointain, est une sorte de tunique de Nessus. Quand on dit d’un homme qu’il a appartenu dans sa jeunesse à l’extrême gauche, on décrit un épisode de son parcours ; quand on dit qu’il a appartenu à l’extrême droite, on veut suggérer qu’il y appartient toujours. Ernst Jünger, devenu centenaire, se voyait encore reprocher certains de ses articles de jeunesse ! Il faut par ailleurs tenir compte de la détérioration du climat intellectuel. À partir de la fin des années 1980, une véritable chape de plomb s’est abattue sur la pensée critique. Tandis que la montée du Front national engendrait un surmoi « antifasciste » relevant totalement du simulacre, on a vu à la fois se déchaîner les tenants de ce que Leo Strauss appelait la reductio ad hitlerum et s’instaurer un « cercle de raison » dominé par l’idéologie dominante. Cela a abouti à la « pensée unique », pour reprendre une expression que j’ai été le premier à employer. Par cercles concentriques, quantité d’auteurs se sont progressivement vu retirer l’accès aux haut-parleurs. On n’a pas cherché à réfuter leurs thèses, on leur a coupé le micro. L’important était que le grand public n’ait plus accès à leurs œuvres. Prenons mon exemple personnel. Jusque dans les années 1980, je faisais paraître assez régulièrement des tribunes libres dans Le Monde. Mes livres étaient publiés chez Robert Laffont, Albin Michel, Plon, La Table ronde, etc. De surcroît, ce n’est jamais moi qui les proposais à ces éditeurs, mais les éditeurs en question qui me les demandaient. Après 1990, il n’en a plus été question, et j’ai dû me rabattre sur des éditeurs plus marginaux. Comme il est très improbable que je me sois mis à écrire soudainement des choses insupportables, il faut bien en conclure que c’est le climat qui avait changé. Peut-être les choses sont-elles aujourd’hui en train de tourner dans le domaine des idées, il me semble que l’on assiste à un léger réchauffement climatique, mais pendant près de trente ans, cela a vraiment été les « années de plomb ». […]

Au fond, c’est le manichéisme qui vous gêne.

Je le déteste en effet. Non seulement parce que j’essaie toujours de viser à l’objectivité, mais aussi parce que j’ai un sens des nuances extrêmement aigu. C’est pour cela que j’aime les différences, et c’est pour cela que je me défie de l’absolu. Il y a des idées que je défends parce que je les crois justes, mais qui ne me plaisent pas du tout. J’aimerais qu’elles soient fausses, mais l’honnêteté m’oblige à les reconnaître pour vraies […] Il y a toujours une part de mauvais dans ce que nous estimons le meilleur, une part de bon dans ce que nous jugeons le pire. C’est une infirmité de ne pas s’en rendre compte. Elle révèle le croyant dogmatique ou l’esprit partisan dans ce qu’il a de plus pénible. […] Comprendre n’est pourtant pas approuver. Mais on ne s’embarrasse plus de ces nuances. Et le pire est que les adversaires du sectarisme ambiant n’ont bien souvent à lui opposer qu’un contre-sectarisme, c’est-à-dire un sectarisme en sens contraire. Voilà ce qui me désole. […] En février 1992, lors d’un déjeuner auquel Jean Daniel m’avait invité dans les locaux du Nouvel Observateur en compagnie d’Alain Caillé, Jacques Julliard avait affirmé que « la haine est plutôt de gauche, tandis que le mépris est plutôt de droite ». J’ai souvent réfléchi à ce propos, qui me paraît contenir une large part de vérité. Le mépris s’exerce du haut vers le bas, tandis que la haine exige une perspective plus égalitaire : si tous les hommes se valent, il n’y a que la haine pour justifier leur exclusion absolue. On rétorquera que bien des hommes de droite ont eux aussi fait preuve de comportements haineux et aussi de brutalité et de dureté, ce qui n’est certes pas faux. Cependant, il y a aussi à droite un thème que l’on ne trouve que très rarement à gauche : c’est l’estime pour l’adversaire, non pas bien qu’il soit mon adversaire, mais au contraire parce qu’il est mon adversaire, comme le dit Montherlant, et parce que je l’estime à ma mesure […] La gauche reste de ce point de vue plutôt robespierriste : l’ennemi est une figure du Mal, et le Mal est partout (c’est le principe même de la « loi des suspects » qui a inspiré tant de mises en accusation publiques à l’époque de la Terreur) […] Vous remarquerez aussi que lorsqu’un homme de gauche tient des propos « de droite », les gens de droite applaudissent, tandis que lorsqu’un homme de droite tient des propos de « gauche », les gens de gauche jugent aussitôt qu’il n’est « pas net », qu’il cherche à se « démarquer », à « récupérer », etc. Toujours le sectarisme.

II. Europe/États-Unis

Est-ce parce qu’ils incarnent géopolitiquement la puissance maritime que vous avez si constamment critiqué les États-Unis ?

Pas seulement. La critique des États-Unis a pris son essor, au sein de la Nouvelle Droite, après la parution fin 1975 du numéro de Nouvelle École sur l’Amérique (dont la matière a été reprise dans un livre publié en langue italienne, puis en allemand et en afrikaans). Elle est une sorte de conséquence logique de la distinction que nous avions faite alors entre l’Europe et l’Occident. Elle est depuis restée plus ou moins constante. On aurait tort cependant de l’interpréter comme relevant d’une quelconque phobie. Je suis allergique à toutes les phobies, à l’américanophobie comme aux autres. L’un des numéros d’Éléments publié voici quelques années avait d’ailleurs pour thème « L’Amérique qu’on aime » ! Je ne suis pas non plus de ceux qui critiquent l’Amérique sans la connaître. J’y suis allé maintes fois, j’y ai séjourné à plusieurs reprises, je l’ai sillonnée en tous sens […] J’ai toujours eu la plus vive admiration pour le grand cinéma américain quand il ne se ramenait pas encore à une accumulation de niaiseries stéréotypées et d’effets spéciaux et surtout pour la grande littérature américaine : Mark Twain, Herman Melville, Edgar Poe, William Faulkner, John Dos Passos, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Henry Miller, etc. […] Par la suite, je n’ai jamais dissimulé non plus ce que je dois, non seulement à mes amis de la revue Telos, mais à Christopher Lasch et aux communautariens américains. Mais bien entendu, j’ai aussi vu les revers de l’« american way of life » : l’obsession de l’intérêt calculable, la société de marché, la culture conçue comme marchandise ou comme « entertainment », la conception technomorphe de l’existence, les rapports hypocrites entre les sexes, la civilisation automobile et commerciale (il y a plus de véritable socialité sur le moindre marché africain que dans n’importe quel supermarché californien !), les enfants obèses élevés par la télévision, l’apologie des « winners » et la fuite en avant dans la consommation, l’absence si fréquente de vie intérieure, la restauration rapide, l’optimisme technicien (il faut être « positif », tout finira par s’arranger, puisqu’il y a une solution « technique » à tout), le mélange d’interdits puritains et de transgressions hystériques, d’hypocrisie et de corruption, etc. […] Loin de professer la moindre américanophobie, c’est plutôt l’europhobie des Américains et, au-delà, leur attitude vis-à-vis du « reste du monde » que je mettrai en cause. Les Pères fondateurs, lorsqu’ils sont venus s’installer en Amérique, ont d’abord voulu rompre avec une culture politique européenne qui leur était devenue étrangère et insupportable. Empreints de culture biblique tout autant que de philosophie des Lumières, souvent marqués par le puritanisme, ils voulurent créer outre-Atlantique une nouvelle Terre promise, une « cité sur la colline » (a city upon a hill), qui se tiendrait à distance de la vieille Europe, mais deviendrait en même temps le modèle d’une civilisation universelle d’un type jamais vu. Toute leur politique étrangère vient de là. Depuis les origines, elle n’a cessé d’osciller entre l’isolationnisme qui permet de se tenir à l’écart d’un monde corrompu et la mise en œuvre sans états d’âme d’une « destinée manifeste » (Manifest Destiny) assignant aux Américains la mission d’exporter dans le monde entier leur mode de vie et leurs principes. Américaniser le monde, pour beaucoup d’Américains, c’est du même coup le rendre compréhensible !

Et l’Europe, la tête de pont de la « puissance continentale » ? Dans quel état se trouve-t-elle aujourd’hui ?

Dans le pire état qui soit. Au célèbre Congrès de La Haye de 1948, deux conceptions différentes de la construction européenne s’étaient affrontées : celle des fédéralistes comme Denis de Rougemont, Alexandre Marc et Robert Aron – auxquels on peut ajouter Otto de Habsbourg –, et celle du couple Monnet-Schuman, d’inspiration purement économique. C’est malheureusement la seconde qui l’a emporté. Pour Jean Monnet et ses amis, il s’agissait de parvenir à une mutuelle indication des économies nationales d’un niveau tel que l’union politique deviendrait nécessaire, car elle s’avérerait moins coûteuse que la désunion. L’intégration économique, autrement dit, devait être le levier de l’union politique, ce qui ne s’est évidemment pas produit. La « déconstruction » de l’Europe a commencé au début des années 1990, avec les débats autour de la ratification du traité de Maastricht. Elle n’a cessé de s’accélérer depuis. Mais c’est dès le départ que la construction de l’Europe s’est faite en dépit du bon sens. Quatre erreurs principales ont été commises. La première a été de partir de l’économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture. Loin de préparer l’avènement d’une Europe politique, l’hypertrophie de l’économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques obéissant à des impératifs de rationalité fonctionnelle. La seconde erreur est d’avoir voulu créer l’Europe à partir du haut, c’est-à-dire des institutions bruxelloises, au lieu de partir du bas, en allant de la région à la nation, puis de la nation à l’Europe, en appliquant à tous les niveaux un strict principe de subsidiarité. La dénonciation rituelle par les souverainistes de l’Europe de Bruxelles comme une « Europe fédérale » ne doit donc pas faire illusion : par sa tendance à s’attribuer autoritairement toutes les compétences, elle se construit au contraire sur un modèle très largement jacobin. Loin d’être « fédérale », c’est-à-dire de reposer sur le principe de compétence suffisance, elle est même jacobine à l’extrême, puisqu’elle conjugue autoritarisme punitif, centralisme et opacité. La troisième erreur est d’avoir préféré, après la chute du système soviétique, un élargissement hâtif à des pays mal préparés pour entrer dans l’Europe (et qui ne voulaient y entrer que pour se placer sous la protection de l’OTAN) à un approfondissement des structures politiques existantes. La quatrième erreur est de n’avoir jamais voulu statuer clairement sur les frontières géographiques de l’Europe – ainsi que l’a montré le débat à propos de la Turquie – ni sur les finalités de la construction européenne. Enfin, l’Europe n’a cessé de se construire en dehors des peuples, et parfois même contre eux. On est même allé jusqu’à formuler un projet de Constitution sans que jamais ne soit posé le problème du pouvoir constituant. Quoi d’étonnant que, lorsqu’on parle aujourd’hui de l’Europe, les termes qui reviennent le plus souvent sont ceux d’impuissance, de paralysie, de déficit démocratique, d’opacité, d’architecture institutionnelle incompréhensible ? Pendant des décennies, la construction européenne avait été présentée comme une solution ; elle est devenue un problème de plus, que personne ne sait plus résoudre.

Pourtant, la construction politique de l’Europe reste à mes yeux une nécessité absolue. […] On ne peut d’abord oublier qu’au-delà de ce qui les distingue, et qui doit évidemment être préservé, tous les peuples européens sont issus d’une même matrice culturelle et historique. Il est évident, d’autre part, à une époque où les logiques stato-nationales deviennent de plus en plus inopérantes, que c’est seulement à l’échelle continentale que l’on peut faire face aux défis qui se posent à nous actuellement. […] À mes yeux, la vocation naturelle de l’Europe est de constituer un creuset original de culture et de civilisation en même temps qu’un pôle indépendant capable de jouer, dans un monde multipolaire, un rôle de régulation vis-à-vis de la globalisation. […] Le projet européen manifeste une incertitude existentielle aussi bien stratégique qu’identitaire, que les souverainistes et les eurosceptiques ont beau jeu d’exploiter. Nietzsche disait : « L’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau. »

*Photo: Hannah Assouline.

La descente, c’est maintenant

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Boulevard de la Bastille, le café Les Associés affiche complet dès 19 heures. A l’invitation d’Arnaud Montebourg, les sympathisants de La Rose et le Réséda se sont retrouvés dans ce troquet un tantinet branchouille pour célébrer la victoire annoncée de François Hollande. Petit à petit, le ban et l’arrière-ban de la montebourgie se postent devant les deux écrans de télévision égrainant les minutes qui nous séparent de l’heure H. L’issue ne fait guère de doute, grâce au tripatouillage post-électoral qui laisse tout loisir aux médias belges et suisses de vendre la mèche dès le début de l’après-midi. Entre 52 et 53% pour Hollande murmure-t-on près du génie de la Bastille.

Tandis que les spéculations vont bon train, les images d’archives défilent à l’antenne de France 2 : devant le visage vainqueur de Mitterrand en 1981, la foule des militants socialistes exulte. Trente ans après, la mariée n’est décidément pas rancunière ! Cocue mais éternellement reconnaissante, elle oublie volontiers les errements de son mari volage, l’enlèvement d’Europe au nom de la raison d’Etat libérale, pardonnant toutes les avanies possibles et imaginables au nom de la mythique union de la gauche. Nicolas Sarkozy est hué : certes, le héros triomphant de 2007 a massivement défiscalisé, multiplié les concessions à l’Allemagne, arrimé la nation à l’OTAN, perdu le match qui opposait la France à la mondialisation. Un vrai « socialiste » à la sauce Mitterrand-Jospin !

Déjà, alors que les premières estimations attendent leur heure, les slogans pro-Hollande fusent. Un début de liesse révèle la maigre force de conviction du militant PS moyen : on avait beau défendre la démondialisation, le protectionnisme européen et fustiger Monsieur synthèse molle le temps de la primaire socialiste, l’opposition à l’hydre Sarkozy fait peu de cas des divergences idéologiques. Paris vaut bien une fête et l’Elysée la mise en sourdine des clivages politiques. Tant pis pour l’intelligence…

Cinq, quatre, trois, deux, un… François Hollande est proclamé vainqueur par l’onction des instituts de sondage : 52 % bientôt ramenés à un plus modeste 51.6%. Le raz-de-marée attendu n’a pas eu lieu mais qu’à cela ne tienne, la fête est à son comble.
Quelques minutes plus tard, lorsque le président sorti dit adieu aux armes à la Mutualité, il se fait copieusement siffler. Malheur au vaincu ! Son bourreau du soir prend ensuite le micro, dans un discours victorieux prononcé à Tulle : fierté, respect et continuité républicaine sont de mise. Dommage, ici beaucoup ont envie d’en découdre avec l’UMP et se ravissent de son probable départ de la vie politique. D’après les premières études d’opinion, le président de la République a raflé 40% des voix bayrouistes, 50% des suffrages lepénistes. Las, la lame de fond antisarkozyste aura eu raison de sa remontée finale. A l’écran, Marine Le Pen répond aux ubuesques accusations de Nathalie Kosciuszko-Morizet qui lui impute la responsabilité de la débandade sarkozyste. Parmi les dizaines de socialistes qui remplissent la salle, un silence gêné accompagne la scène. Entre antifascisme d’un autre âge et conscience d’une alliance objective FN-PS, le cœur du quidam balance. A quelques mètres de là, on entend les premières notes du concert de Yannick Noah, chanteur millionnaire adepte du sans-frontiérisme qui entonne « Aux arbres citoyens », mièvre Marseillaise faussement écolo. Quelques drapeaux français colorent le ciel, noyés sous les étendards tunisiens, algériens, syriens, cubains, ivoiriens, uruguayens et une sono aussi agressive qu’un calembour de Nadine Morano.

Dans un coin des Associés, une poignée de mauvais coucheurs se réjouit de la défaite de Sarkozy mais n’ont pas voté Hollande. Plus inquiets qu’euphoriques, nous entrons dans l’opposition à 20h01. Notre petit doigt nous dit qu’une fois élu et investi, François Hollande se réconciliera illico presto avec « (s)on ennemie la finance » avant de bifurquer sur le terrain sociétal. Gageons que l’organisation d’un referendum sur la participation des étrangers aux élections locales, la légalisation du mariage gay et la réouverture de la peine de mort pour les vieux – pudiquement baptisée « euthanasie » – enfumeront des citoyens assommés par les plans de rigueur.

Hier soir, le peuple de gauche a cru élire Jaurès. A son corps défendant, il a peut-être désigné le Mario Monti français.

Hollande à la Bastille : la comédie de la servilité

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L’émouvant discours dans lequel le président de la République, Nicolas Sarkozy, a reconnu et assumé sa défaite, m’a rappelé la devise de mon collège : « Vouloir gagner, savoir perdre ». Je ne suis pas certain que les figurants du zèle et de la courtisanerie, qui se sont précipités pour encenser M. Hollande, aient démontré une semblable dignité.

Manifestant une déplaisante arrogance, voire de l’hystérie, ils ont tous posé en triomphateurs : « Avec François Hollande, la République revient », a déclaré Harlem Désir, dimanche à 20 h 05 ; quant à la bêtise, on a pu constater, grâce à M. Désir, qu’elle n’était jamais partie ! Quelques minutes plus tard, les propos de Cécile Duflot, chlorophyllienne énervée, m’évoquèrent plutôt cette sentence délicieusement vraie de Jules Renard: « Il n’y a malheureusement pas de remède de bonne femme contre les mauvaises.»

M. Dan Franck a évoqué le bilan exécrable du président vaincu, soulignant le « désastre culturel » de son quinquennat : mais, à ma connaissance, M. Sarkozy n’est en rien responsable du « désastre culturel » que représente Dan Franck ! On a vu Denis Podalydès, comédien polyvalent comme les salles du même nom, présenter ses hommages au roi François à la manière d’un fabricant d’encensoir ses offres de service… Près de la Bastille, Clémentine Célarié, très agitée et le verbe haut, sembla soudainement prise de convulsions : sa tête, ses membres et tout son corps manifestèrent les signes visibles d’une inquiétante « épilepsie de la victoire ». Quelque chose me dit que tous ces gens seront largement récompensés de leur petite comédie de la servilité…

Une Bastille dure à avaler

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Je n’ai pas boudé mon plaisir ni ma curiosité : devinez ce qui l’a emporté sur l’autre hier ? J’ai pris le métro à 22h 30 et je suis allée vers Bastille. Sans rose à la main, mais bon, de bon cœur, d’autant qu’il faisait bon.

Evidemment, dès la station Gare de l’Est j’aurai du m’en douter, les manifs : surtout à l’occasion de la présidentielle, c’est pas pour moi. En 2007, j’étais allée à la Concorde voir les dedroite saluer le nouveau président Sarkozy, j’avais trouvé ça ridicule. Des gens en mocassins et loden vert bouteille (et parfois même bleu foncé) qui chantent avec Mireille Mathieu et dansent avec David Guetta : Beurk, beurk, beurk, comme disait Sophie Daumier. En 2002, j’avais vu passer sous mes fenêtres les foules anti Le Pen, avec beaucoup d’amusement (chez moi, pas chez eux). Genre je joue à me faire peur et j’expie mon vote Taubira. Pas pour moi non plus. Avant, je ne m’en souviens pas.
Mais ce dimanche soir-là, c’est le changement et le maintenant, allons voir comment un candidat normal est salué par la foule de ses électeurs, des Français.

Donc le métro : des bobos. Jeunes, garçons barbus à grosses lunettes, filles ongles vernis en rouge, frange, boots, jeans slim. L’air cool, de ceux qui travaillent plus dans la com’ qu’au Franprix. Je promets, je ne fais pas de racisme anti bobo, je m’habille pareil, la barbe en moins. Et après tout c’est normal qu’on les trouve sur la ligne de métro qui longe leur paradis, le canal Saint Martin. Et avec eux, des jeunes dits de quartiers sensibles. Qui chantent, tapent dans les mains et invitent les sarkozystes à dégager des rames de métro.

Autant dire une France cool et métissée, qui va au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Les uns pour se défouler en écoutant Yannick Noah, l’autre pour montrer que son adhésion aux valeurs de gauche a survécu à dix années de quasi-dictature de la droite.

Une gauche réunie par le vote des étrangers aux élections locales, et sans doute le mariage entre personnes de même sexe, comme en témoignaient dès les premières images en direct de la rue de Solférino, la floraison de nombreux drapeaux arc-en-ciel gay friendly. Ça y est, je la vois en vrai, la gauche Terra Nova. Souviens-toi, ami lecteur, le think thank proche du PS, drivé par Olivier Ferrand, qui militait pour une inflexion de la gauche vers ces deux électorats par des politiques d’essence sociétale. Une guerre fratricide l’oppose à la Gauche Populaire qui, elle, milite pour que le candidat du PS, pardon le Président Hollande parle aux classes populaires. Jusqu’ici, les amis de la GP avaient eu l’impression de prendre la main, en parlant nation, justice, insécurité culturelle et industrie aussi. Notamment dans certains discours de François Hollande ou même lors du débat d’entre-deux-tours. Hier, la gauche Terra Nova les a éclipsés à la Bastille.

France métisse, France cool, France qui n’a de problèmes que mineurs (parlons-en, ça ira mieux) et ne voit pas de problèmes à la profusion de drapeaux algériens, marocains, ou palestiniens hier soir (je ne vais pas m’étendre, mais j’y étais, je les ai vus, et en face les drapeaux tricolores façon Ségolène Royal ne faisaient pas le poids).

Hier soir tout le monde était beau, et jeune. Pas trop de vieux (à part Pierre Bergé, Lionel Jospin ou Clémentine Célarié), pas de prolétaires. Ils devaient être devant leur télé, dans la mesure ou ils devaient reprendre le boulot tôt lundi, sans trop d’aménagement politique possible avec la pointeuse. Les communistes du Front de Gauche avaient l’air de martiens avec leurs pancartes demandant le « smic à 1700 euros vite. »

Je caricature sans doute, mais on sifflait aussi beaucoup Sarkozy (« Dégage ! », gros succès d’audimat, quoique volant un peu au secours de la victoire…) sans pour autant voir d’élan d’espoir délirant du côté gauche. On a chanté tard la Marseillaise, mais franchement j’ai eu des angoisses. Si Hollande gouverne d’abord pour cette gauche-là, ça promet des lendemains difficiles dans la vraie France rurale, celle qui a voté blanc hier pour sanctionner Sarkozy. Qui n’espère pas grand-chose, mais pourrait être vraiment encore en colère en 2017. Et cette fois-ci, il n’y aura pas d’épouvantail Sarkozy pour faire une campagne confortable…

Hollande, la Bastille, TF1 et Terra Nova…

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Comme on n’élit pas son président tous les jours, je suis, juste qu’aux petites heures du matin, resté scotché à mon poste de télé, ou plutôt à ma télécommande, zappant frénétiquement entre les chaines généralistes et celles d’info continues.
Mon télécivisme a d’ailleurs été largement récompensé, tant j’ai vu de petites choses amusantes. Amusantes pour moi, cruelles pour d’autres.

Ainsi quand Lionel Jospin a pris la parole à la Bastille, il avait l’air très très ému. Mais moi je n’ai pas pu partager cette émotion. Et pas seulement parce que je ne n’ai rien à taper de ce grotesque fossoyeur de la gauche, mais surtout parce que TF1 et France 2 se sont contentés de montrer cette prestation en petite image muette incrustée sur l’écran. Ecran sur lequel on ne voyait et n’entendait que la voiture de François Hollande roulant sur le périph avec son cortège de motards. On est bien peu de choses, cher Lionel…

Cela dit, si les télés piétinent la personne de Lionel, elles chérissent sans le savoir sa pensée, et notamment sa vison sociétaliste des contours de la nouvelle gauche, celle qui avait fait dire à Pierre Mauroy « Ouvrier, ce n’est pas un gros mot ».

J’ai ainsi noté cette analyse politique lumineuse de la journaliste de TF1 chargée de couvrir l’évènement en direct de la Bastille qui t’aura sans doute échappé. Je te la résume fidèlement: « L’élection de François Hollande crée beaucoup d’espérances qu’il faudra veiller à ne pas décevoir. On pense notamment aux jeunes, aux féministes, aux personnes d’origine étrangère et aux homosexuels ».

À part Jospin ca ne vous rappelle rien ? Mais si, bien sûr, c’est la définition de la gauche telle que l’ont rêvée les laborantins de Terra Nova, et à laquelle François Hollande -fort heureusement pour lui- a tourné le dos durant toute sa campagne. Gageons donc qu’Olivier Ferrand, s’il n’est pas nommé premier ministre, pourra se recaser dignement pour coprésenter le JT avec Laurence Ferrari, que je soupçonne d’avoir adhéré au PS dès 20h01…

Beaucoup de drapeaux à la Bastille, mais pas tous tricolores

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21 h 30, dimanche soir. Comme tout le monde ou presque, je regarde la soirée électorale, ses plateaux et ses invités, en attendant le discours du nouveau Président. Un ami m’appelle. Il est en province et réalise un reportage « de terrain ».

Visiblement bousculé, il me demande si je regarde la place de la Bastille et « les drapeaux ». Non, je n’ai pas fait attention… Et lui d’ajouter : « Je suis dans un bar. À la vue de la place de la Bastille, les gens braillent « Allah Ouh Akbar » ou encore « C’est la victoire des Arabes ! » Mais qui braille des conneries pareilles ? « Des bons Français », me dit-il.

Je n’oserais identifier cet espace rural d’une région de France de peur que cette région et ses habitants soient stigmatisés… Je prête donc attention à la fête de la Bastille. On y voit effectivement, des drapeaux algériens, marocains, croates, Irlandais, rouges, français, verts… Bref, chaque pays a dû envoyer une délégation pour féliciter François Hollande.

Beau geste. Mais curieux d’avoir confirmation de la présence de ces délégations, je demande au live du Monde.fr si on peut expliquer la présence de nombreux drapeaux de pays étrangers sur la place de la Bastille.

Mon message n’est pas publié. Je réitère ma demande 10 minutes plus tard en me présentant comme Américain surpris de la présence de tous ces drapeaux. Rien… Dernière tentative : « Peut-on savoir qui sont les gens qui agitent des drapeaux étrangers ?» Toujours pas publié…

En revanche, les internautes m’éclairent en vantant « la victoire du multiculturalisme », « le formidable spectacle des drapeaux », « le retour de la France blacks-blancs-beurs de 1998 » ou encore « la victoire de la France contre la franchouillardise ». Aaaahhhh… Ce sont donc des Français ! Le Monde.fr aurait pu me le dire quand même !

Vexé qu’ils n’aient pas jugé utile de répondre à mes questions, je leur envoie un dernier message : « Merci Le Monde.fr pour la censure et les niaiseries ! La Gauche contre le réel[1. Oui, j’ai emprunté l’expression…]… ».

Bon, d’accord, j’exagère. En attendant, il y a du boulot…

La victoire de Hollande : un jour sans Histoire

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L’homme politique le plus stupide de la nomenklatura européenne est sans doute Guido Westerwelle, qui exerce les fonctions de ministre des affaires étrangères en Allemagne. Son insignifiance le contraint, pour avoir un semblant d’existence aux côtés de l’envahissante Angela Merkel, à sortir des déclarations à la mode de Lucky Luke. Plus vite que son ombre, mais à la différence des coups de revolvers du héros de Morris et Goscinny, elles ratent régulièrement leur cible. Ainsi, dimanche soir, aux alentours de 20h30, notre Rantanplan d’outre-Rhin qualifia la victoire de François Hollande d’« événement historique ». En V.O. cela donne « ein historisches Ereignis ». Cela a en jette pour les ignorants, mais on est très loin de Goethe, présent sur le champ de bataille de Valmy, déclarant à des officiers allemands : « A partir d’aujourd’hui commence une nouvelle époque de l’histoire du monde, et vous pourrez dire, j’y étais ! ».

L’élection de François Hollande à la présidence de la République française est un événement politique d’une importance certaine, mais on a pu constater qu’aucun de ses partisans présents sur les plateaux de télévision ne se sont risqués à invoquer l’Histoire pour qualifier le succès de leur champion. Ils ont eu raison.

Les images de liesse de la place de la Bastille et de désolation au palais de la Mutualité (on ne dit plus la « Mutu » depuis que ce lieu a été squatté par la droite) évoquent plus les soirées d’après match des supporters des vainqueurs et des vaincus que les « grandes journées qui ont fait la France ». François Hollande aura d’ailleurs fait le nécessaire pour évacuer l’Histoire de cet épisode de la Vème République. Son discours de Tulle n’était pas de nature à donner aux braves gens de Corrèze, ayant bravé la pluie pour l’entendre, le souvenir impérissable qui ferait briller les yeux de leurs petits-enfants à qui ils le raconteraient, le soir à la veillée.

Aujourd’hui, on change de président comme on change de bagnole. On est fier, quelques heures, quelques jours au plus de la nouvelle voiture, on est soulagé de s’être débarrassé de l’ancienne qui nous sortait par les yeux en dépit de quelques dizaines de milliers de kilomètres de bons et loyaux services, et on passe vite à autre chose.
Les antisarkozystes viscéraux vont bientôt se sentir orphelins de leur objet de détestation, et vont très vite se mettre en quête d’un nouveau punching ball. Il n’est pas certain qu’ils trouvent une nouvelle cible de la qualité de la précédente, à moins que Bibi Netanyahou ne décide de débarrasser une bonne fois son pays de la menace nucléaire iranienne. C’est bien triste pour eux, mais on me permettra d’avoir une compassion modérée pour leur frustration.

Le 6 Mai 2012, la France n’a pas réélu le président sortant. So what ? On avait déjà vu cela en 1981… Elle en a élu un nouveau qui leur vend à peu près la même chose que l’ancien, avec un nouvel emballage, et un nouvel argumentaire de vente. Il n’y a donc pas de raison d’en faire toute une histoire. L’Histoire, la vraie, reviendra très sûrement un jour, de manière aussi brutale qu’inattendue. On verra alors si notre président « normal », s’il est toujours en fonction, est capable d’en faire sa compagne pour la postérité.

Nous passons de l’ombre à la lumière

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Première question : mais qui va payer l’électricité ? Trêve de plaisanterie, je voudrais rassurer mes amis de province qui craignaient pour ma vie si les chars soviétiques entraient dans Paris : ces chars n’étaient pas là. Et depuis l’arrivée de François Hollande à la magistrature suprême je tiens à préciser que la Seine coule toujours dans le même sens. C’est d’ailleurs là une observation que vous pouvez vraisemblablement faire avec la Loire, le Rhône et même la Garonne. Bref, en apparence par de révolution. Les conducteurs roulent toujours à droite, la baguette de pain est toujours aussi chère, et dégueulasse, chez mon boulanger vietnamien, et les trains n’arrivent toujours pas à l’heure en gare de la Ciotat.
C’est vrai, mais l’aventure hollandaise ne fait que commencer. Espérons – ce qui serait une merveilleuse occasion de s’amuser – qu’un nouveau vocabulaire aux accents majestueux et patinés de jospinisme se répandra bientôt dans les médias alignés… les expressions « vigilance républicaine », écocitoyenneté, « nouveaux métiers », « de l’ombre à la lumière », « République retrouvée », etc. pourraient bien faire notre bonheur.
Beaucoup d’entre vous ont eu peur que les chars soviétiques entrent dans Paris… certes , je vous comprends, mais songez un instant qu’il y a pire : Claude Serillon pourrait bien récupérer le journal de 20h de France 2, Noel Mamère revenir aux affaires et accéder à la présidence de Radio-France, le mec insupportable qui présente « Des mots de minuit » (c’est à dire 3h du mat’) sur la 2 – émission dans laquelle il y a toujours une chorégraphe engagée à gauche qui parle de psychanalyse et un griot africain de Barbès critiquant Guéant – pourrait prendre la tête de France télévisions… Sans parler même de Bruno Masure qui pourrait relancer un Intervilles des villes socialistes (et apparentées) dans un esprit de « fraternité » et « d’ouverture ». Et Pascale Clark ? Et Laure Adler ? Je sens que des fantômes burlesques vont sortir des placards dans l’audiovisuel public…
Mais la nouvelle du jour, au-delà de ces conjectures effrayantes, est qu’un âge d’or s’ouvre pour une presse devenue d’opposition. Et ce qui se profile : cinq ans de franche rigolade en perspective… Champagne.

Hollande : nouveau candidat sortant

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L’article suivant a été écrit pour le numéro 45 de Causeur magazine, c’est-à-dire bien avant l’élection – triomphale – de François Hollande à la présidence de la République. Comme ce panégyrique de notre nouveau leader minimo n’a pas été relu par Manuel Valls, nous présentons toutes nos excuses à l’équipe du nouveau candidat sortant, si l’une ou l’autre erreur s’est glissée dans ce texte. Nous nous permettons de le publier ici, avant d’aller promener Baltique place de la Bastille où, paraît-il, Dalida et Barbara donnent un concert.

Tous les beaux garçons s’appellent François ! Peut-être avez-vous raison. Peut-être que j’exagère et que le hasard a posé sur votre route un beau garçon qui ne portait pas ce glorieux petit nom. Peut-être même qu’il s’en trouve un, loin, dans les contrées australes ou au septentrion, à s’appeler autrement sans toutefois être défiguré par la laideur coutumière aux hommes qui ne s’appellent pas François. En vérité, je vous le dis : ce prénom est béni entre tous – l’ami François Taillandier qui rassemble ces jours-ci ses chroniques parues dans L’Humanité dans une réjouissante France de Nicolas Sarkozy (Desclée de Brouwer) ne dira pas le contraire.

Hommes de peu de foi, il vous faut une preuve ? Tous les présidents socialistes de la Ve République s’appellent François. La règle ne souffre aucune exception. Les Gaston, les Lionel, les Ségolène ont pu caresser bien des espoirs et se bercer d’illusions. Pour eux, c’était cuit d’avance. Ce n’était pas qu’ils eussent une mauvaise tête pour l’emploi : ils n’avaient tout simplement pas le bon prénom.

Je serais Nicolas Sarkozy, je me méfierais de François Hollande. Il est candidat à la présidence de la République, il est socialiste et il s’appelle François. Il a tout pour lui. Et bien davantage encore : il est entouré d’équipiers hors pair. L’idée viendrait soudain aux Français d’envoyer François Hollande à l’Élysée qu’en cinq sec il aurait composé son gouvernement. Tant d’hommes de qualité l’entourent qu’il n’aurait que l’embarras du choix. C’est bien simple. Je serais à sa place, je les nommerais tous au gouvernement : François Rebsamen à Matignon, François Patriat à l’Intérieur, François Loncle à la Justice, François Brottes à l’Économie, François Marc aux Affaires sociales, François Pupponi à la Condition féminine, François Deluga au Commerce extérieur (avec un nom pareil il peut nous avoir des ristournes sur le caviar), François Kalfon à la Culture. Le gouvernement s’ouvrirait, bien entendu, à la fraction aubryste du Parti socialiste avec un François Lamy au Budget. Les Verts se rallieraient en voyant François de Rugy nommé à la Défense. Quant aux communistes, on les contiendrait en octroyant le Quai d’Orsay à François Asensi. Bien sûr, un tel gouvernement ne serait pas d’une composition très féminine. Pour y remédier, le chef de l’État nommerait, dans son infinie sagesse, Françoise Castex aux Affaires européennes – la parité vaut bien de concéder une voyelle surnuméraire. On taxerait alors de bon cœur les richards à 75 %. Et les Richard par-dessus le marché. Et tous ceux qui n’arboreraient pas le plus beau prénom qui soit. Ah ! qu’elle sera belle, la France au François !

Elections : allons voir chez les Grecs

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Pour ceux qui l’ont oublié, les Grecs sont aussi appelés aujourd’hui aux urnes. Elections législatives certes mais puisqu’il s’agit d’un régime parlementaire, cela revient à élire l’exécutif. Les enjeux sont considérables pour ce pays en faillite. Malgré la gravité de la situation et le fort rejet de la classe politique au pouvoir depuis 1974, l’ancien premier ministre socialiste Georges Papandréou est plutôt optimiste.

Papandréou constate en effet, avec une allusion à peine voilée à l’élection française, « que la roue tourne en Europe, où souffle un vent progressiste ». Après Bruxelles et Genève voici qu’Athènes nous brûle la politesse.

Alain de Benoist : un intellectuel aux antipodes

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Si l’Europe n’était pas exsangue, Alain de Benoist compterait certainement parmi ses intellectuels organiques. Depuis plus de quatre décennies, le cofondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) chemine à travers les ronces du prêt-à-penser sans jamais avoir renoncé à sa passion pour le Vieux Continent. Ses autocritiques successives l’ont tour à tour fait récuser le nationalisme de ses jeunes années militantes, le suprématisme ethnique, enfin le libéralisme et l’occidentalisme. Homme aux « valeurs de droite » et aux « idées de gauche », cet aristocrate qui en appelle au pouvoir du peuple cultive le paradoxe sans jamais céder aux « idéologies à la mode ».

Sans Dieu ni maître, l’auteur de Comment peut-on être païen ? a toujours refusé d’apparaître comme le prophète de la « Nouvelle Droite ». L’expression l’avait d’ailleurs agacé dès son apparition en 1979, lorsque « l’été de la Nouvelle Droite » mit sur le devant de la scène ce trentenaire capable de discuter des théories physiques de Stéphane Lupasco, des racines païennes de l’Europe comme de la conception nietzschéenne du temps sphérique. Dix ans après la création du GRECE, ses jeunes animateurs investirent Le Figaro Magazine, sous l’œil admiratif de Louis Pauwels, jusqu’à ce que l’antilibéralisme et le tiers-mondisme d’Alain de Benoist apparaissent pour ce qu’ils étaient : de vigoureux antidotes aux faux totems de l’époque.

À l’orée des années 1990, son intérêt croissant pour les sciences sociales et la critique du capitalisme lui firent croiser la route du décroissant Serge Latouche, des penseurs communautariens[1. Contre la séparation libérale entre le juste et le bien, les communautariens estiment que la définition commune de la justice s’appuie sur une certaine conception de la vie bonne.] nord-américains ou des eurasistes russes, avant que l’affaire des « rouges-bruns » déclenchée contre L’Idiot International musèle le débat public pendant une bonne vingtaine d’années.

« Penser, c’est d’abord penser contre soi » aime rappeler cet érudit – toutes langues confondues, sa légendaire bibliothèque compte plus de 150 000 volumes ! – qui cite volontiers Jünger et Montherlant, les socialistes Proudhon et Sorel – auquel il a emprunté le titre de la revue Nouvelle École – mais aussi Bertrand de Jouvenel, Carl Schmitt et d’innombrables autres références qui mériteraient d’être lues plutôt que de comparaître devant le tribunal de l’Histoire.

Si nous vous livrons les « bonnes feuilles » de Mémoire vive[2. Mémoire vive, Alain de Benoist, Entretiens avec François Bousquet, Bernard de Fallois, 2012. En librairie à partir du 2 mai.], ses entretiens avec François Bousquet, c’est pour rendre sa juste place à cet intellectuel de 68 ans encore promis à un long avenir. Ni « sulfureux » ni réprouvé, Alain de Benoist appartient à l’engeance rebelle. Lisez plutôt !

I. Nouvelle Droite et musèlement du débat public

La plus grande partie de votre vie s’est confondue avec ce qu’on a appelé la « Nouvelle Droite ». Je suppose que, là aussi, il y a un bilan à faire. De votre point de vue, la ND a-t-elle été (est-elle) une réussite ou un échec ?

Un peu des deux, bien entendu. La ND a été une grande et belle aventure de l’esprit. Elle n’a pas réussi à infléchir le cours des choses, c’est le moins qu’on puisse dire, mais le corpus idéologique et intellectuel qu’elle a mis en place est considérable. Des milliers de pages et plus d’une centaine de livres ont été publiés, des centaines de conférences et de colloques ont été organisés. La ND a participé à quantité de débats, elle en a elle-même suscité plusieurs. Qu’il s’agisse des questions religieuses (paganisme et critique du monothéisme), de Georges Dumézil et des Indo-Européens, de la Révolution conservatrice, des traditions populaires, de Julien Freund et Carl Schmitt, de la critique de la Forme-Capital, de l’anti-utilitarisme, de l’écologisme, etc., il est clair que sans elle beaucoup de discussions auxquelles on a assisté n’auraient pas eu le même caractère[…]
Ce qui frappe le plus, c’est à la fois l’originalité des thèses de la ND – elles ont des antécédents, mais pas de prédécesseurs – et sa durée d’existence. Si l’on met de côté l’Action française, qui a été un phénomène tout différent, puisqu’il s’agissait aussi d’un mouvement politique, je ne vois en France aucun autre exemple d’une école de pensée ayant fonctionné de façon ininterrompue pendant près d’un demi-siècle. Nouvelle École a été créée en 1968, Éléments en 1972, Krisis en 1988. Ces trois revues paraissent toujours aujourd’hui, alors que tant d’autres publications n’ont eu qu’une existence éphémère. […] Ce qui est sûr, c’est que la ND a d’ores et déjà sa place dans l’histoire des idées, mais que cette place demande encore à être exactement cernée. Ceux qui s’y emploieront verront que nous avons certes exploré des pistes qui se sont révélées stériles, abandonné certaines idées qui ne menaient pas à grand-chose, mais que dans l’ensemble, lorsqu’il s’est agi d’analyser la société actuelle, nous ne nous sommes guère trompés. Nous avons même souvent été en avance. J’avais personnellement annoncé l’« Europe réunifiée » dès juin 1979. Au début des années 1990, au moment où Francis Fukuyama proclamait la « fin de l’Histoire », nous avions organisé un colloque sur le thème du « Retour de l’Histoire », ce qui n’était pas si mal vu. J’ai aussi publié en octobre 1998 un article intitulé « Vers un krach mondial ? » C’était dix ans tout juste avant la grande crise financière qui s’est déclenchée aux États-Unis à l’automne 2008.

En ce début de XXIe siècle, que peut encore apporter la ND ?

Ce qu’elle a toujours cherché à apporter : une conception du monde, une intelligence des choses, des pistes de réflexion. La ND peut aider à comprendre l’époque où nous vivons, et plus encore celle qui vient. Elle peut aider à formuler des alternatives et à éviter les faux pas. Elle peut contribuer à « décoloniser l’imaginaire », comme le dit Serge Latouche. Elle peut laisser entrevoir un au-delà de la marchandise. Elle peut donner un fondement à la volonté des peuples et des cultures de maintenir leur identité en se donnant les moyens de la renouveler. C’est déjà beaucoup. […]

Vous parlez de tout cela avec beaucoup de détachement, alors qu’on vous a constamment présenté comme le « pape » ou le « gourou » de la ND…

Voilà bien deux termes ridicules. Je ne suis certainement pas Benoi(s)t XVII, et je suis le contraire même d’un gourou. Je n’aime pas plus commander qu’être commandé. Et surtout, je n’ai jamais été environné d’une cour d’admirateurs inconditionnels. Autour de Maurras il y avait des maurrassiens, autour d’Alain de Benoist il n’y a pas de « bénédictins ». Ce serait même plutôt le contraire. Durant toute ma vie, c’est toujours dans mon proche entourage que j’ai rencontré le plus de résistances, et il n’y a sans doute pas un tournant idéologique que j’ai pris pour lequel je n’ai pas eu d’abord à convaincre ceux qui m’entouraient […] Idéologiquement parlant, la Nouvelle Droite n’a jamais été totalement homogène et je pense que c’est une bonne chose, car cela a permis de nourrir le débat intérieur. Sur le plan religieux, par exemple, à côté d’une majorité de païens, il y a toujours eu chez elle des chrétiens, des athées, des traditionalistes, des spiritualistes, des positivistes scientistes. Cette diversité se retrouve dans son public, y compris sur le plan politique. Voici quelques années, une enquête réalisée auprès du lectorat d’Éléments avait révélé que 10 % des lecteurs se classaient à l’extrême droite, 12 % à l’extrême gauche, tandis que 78 % se positionnaient ailleurs.

Au cours de son histoire, la ND a fait l’objet de bien des commentaires flatteurs, mais aussi d’innombrables attaques, parfois même violentes, ou du moins sans aucun rapport avec ce que peuvent être des polémiques intellectuelles. Vous avez vous-même été complètement ostracisé dans certains milieux. Comment l’expliquez-vous ?

La ND a en fait été traitée d’à peu près tout. On l’a décrite comme giscardienne, gaulliste, favorable au Front national, hostile au Front national, fasciste, nazie, communiste, etc. D’une manière générale, je dirais que, pendant trente ans, la stratégie des adversaires de la ND a consisté à lui attribuer des idées qu’elle n’avait pas pour éviter d’avoir à discuter de celles qu’elle soutenait. […] Mieux encore : je n’ai pratiquement jamais lu un article dirigé contre moi qui argumentait à partir de quelque chose que j’aurais dit ou écrit. J’étais quelqu’un de sulfureux, mais on ne disait jamais pourquoi. […] L’une des raisons en était que les auteurs de ces textes avaient eux-mêmes en général une culture limitée dans les domaines en question, et étaient même très souvent pratiquement incultes. […]

Il y a bien sûr d’autres raisons. D’abord, comme vous le savez, n’est intellectuellement légitime en France que ce qui vient de la gauche. Un passé d’extrême droite, fût-il lointain, est une sorte de tunique de Nessus. Quand on dit d’un homme qu’il a appartenu dans sa jeunesse à l’extrême gauche, on décrit un épisode de son parcours ; quand on dit qu’il a appartenu à l’extrême droite, on veut suggérer qu’il y appartient toujours. Ernst Jünger, devenu centenaire, se voyait encore reprocher certains de ses articles de jeunesse ! Il faut par ailleurs tenir compte de la détérioration du climat intellectuel. À partir de la fin des années 1980, une véritable chape de plomb s’est abattue sur la pensée critique. Tandis que la montée du Front national engendrait un surmoi « antifasciste » relevant totalement du simulacre, on a vu à la fois se déchaîner les tenants de ce que Leo Strauss appelait la reductio ad hitlerum et s’instaurer un « cercle de raison » dominé par l’idéologie dominante. Cela a abouti à la « pensée unique », pour reprendre une expression que j’ai été le premier à employer. Par cercles concentriques, quantité d’auteurs se sont progressivement vu retirer l’accès aux haut-parleurs. On n’a pas cherché à réfuter leurs thèses, on leur a coupé le micro. L’important était que le grand public n’ait plus accès à leurs œuvres. Prenons mon exemple personnel. Jusque dans les années 1980, je faisais paraître assez régulièrement des tribunes libres dans Le Monde. Mes livres étaient publiés chez Robert Laffont, Albin Michel, Plon, La Table ronde, etc. De surcroît, ce n’est jamais moi qui les proposais à ces éditeurs, mais les éditeurs en question qui me les demandaient. Après 1990, il n’en a plus été question, et j’ai dû me rabattre sur des éditeurs plus marginaux. Comme il est très improbable que je me sois mis à écrire soudainement des choses insupportables, il faut bien en conclure que c’est le climat qui avait changé. Peut-être les choses sont-elles aujourd’hui en train de tourner dans le domaine des idées, il me semble que l’on assiste à un léger réchauffement climatique, mais pendant près de trente ans, cela a vraiment été les « années de plomb ». […]

Au fond, c’est le manichéisme qui vous gêne.

Je le déteste en effet. Non seulement parce que j’essaie toujours de viser à l’objectivité, mais aussi parce que j’ai un sens des nuances extrêmement aigu. C’est pour cela que j’aime les différences, et c’est pour cela que je me défie de l’absolu. Il y a des idées que je défends parce que je les crois justes, mais qui ne me plaisent pas du tout. J’aimerais qu’elles soient fausses, mais l’honnêteté m’oblige à les reconnaître pour vraies […] Il y a toujours une part de mauvais dans ce que nous estimons le meilleur, une part de bon dans ce que nous jugeons le pire. C’est une infirmité de ne pas s’en rendre compte. Elle révèle le croyant dogmatique ou l’esprit partisan dans ce qu’il a de plus pénible. […] Comprendre n’est pourtant pas approuver. Mais on ne s’embarrasse plus de ces nuances. Et le pire est que les adversaires du sectarisme ambiant n’ont bien souvent à lui opposer qu’un contre-sectarisme, c’est-à-dire un sectarisme en sens contraire. Voilà ce qui me désole. […] En février 1992, lors d’un déjeuner auquel Jean Daniel m’avait invité dans les locaux du Nouvel Observateur en compagnie d’Alain Caillé, Jacques Julliard avait affirmé que « la haine est plutôt de gauche, tandis que le mépris est plutôt de droite ». J’ai souvent réfléchi à ce propos, qui me paraît contenir une large part de vérité. Le mépris s’exerce du haut vers le bas, tandis que la haine exige une perspective plus égalitaire : si tous les hommes se valent, il n’y a que la haine pour justifier leur exclusion absolue. On rétorquera que bien des hommes de droite ont eux aussi fait preuve de comportements haineux et aussi de brutalité et de dureté, ce qui n’est certes pas faux. Cependant, il y a aussi à droite un thème que l’on ne trouve que très rarement à gauche : c’est l’estime pour l’adversaire, non pas bien qu’il soit mon adversaire, mais au contraire parce qu’il est mon adversaire, comme le dit Montherlant, et parce que je l’estime à ma mesure […] La gauche reste de ce point de vue plutôt robespierriste : l’ennemi est une figure du Mal, et le Mal est partout (c’est le principe même de la « loi des suspects » qui a inspiré tant de mises en accusation publiques à l’époque de la Terreur) […] Vous remarquerez aussi que lorsqu’un homme de gauche tient des propos « de droite », les gens de droite applaudissent, tandis que lorsqu’un homme de droite tient des propos de « gauche », les gens de gauche jugent aussitôt qu’il n’est « pas net », qu’il cherche à se « démarquer », à « récupérer », etc. Toujours le sectarisme.

II. Europe/États-Unis

Est-ce parce qu’ils incarnent géopolitiquement la puissance maritime que vous avez si constamment critiqué les États-Unis ?

Pas seulement. La critique des États-Unis a pris son essor, au sein de la Nouvelle Droite, après la parution fin 1975 du numéro de Nouvelle École sur l’Amérique (dont la matière a été reprise dans un livre publié en langue italienne, puis en allemand et en afrikaans). Elle est une sorte de conséquence logique de la distinction que nous avions faite alors entre l’Europe et l’Occident. Elle est depuis restée plus ou moins constante. On aurait tort cependant de l’interpréter comme relevant d’une quelconque phobie. Je suis allergique à toutes les phobies, à l’américanophobie comme aux autres. L’un des numéros d’Éléments publié voici quelques années avait d’ailleurs pour thème « L’Amérique qu’on aime » ! Je ne suis pas non plus de ceux qui critiquent l’Amérique sans la connaître. J’y suis allé maintes fois, j’y ai séjourné à plusieurs reprises, je l’ai sillonnée en tous sens […] J’ai toujours eu la plus vive admiration pour le grand cinéma américain quand il ne se ramenait pas encore à une accumulation de niaiseries stéréotypées et d’effets spéciaux et surtout pour la grande littérature américaine : Mark Twain, Herman Melville, Edgar Poe, William Faulkner, John Dos Passos, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Henry Miller, etc. […] Par la suite, je n’ai jamais dissimulé non plus ce que je dois, non seulement à mes amis de la revue Telos, mais à Christopher Lasch et aux communautariens américains. Mais bien entendu, j’ai aussi vu les revers de l’« american way of life » : l’obsession de l’intérêt calculable, la société de marché, la culture conçue comme marchandise ou comme « entertainment », la conception technomorphe de l’existence, les rapports hypocrites entre les sexes, la civilisation automobile et commerciale (il y a plus de véritable socialité sur le moindre marché africain que dans n’importe quel supermarché californien !), les enfants obèses élevés par la télévision, l’apologie des « winners » et la fuite en avant dans la consommation, l’absence si fréquente de vie intérieure, la restauration rapide, l’optimisme technicien (il faut être « positif », tout finira par s’arranger, puisqu’il y a une solution « technique » à tout), le mélange d’interdits puritains et de transgressions hystériques, d’hypocrisie et de corruption, etc. […] Loin de professer la moindre américanophobie, c’est plutôt l’europhobie des Américains et, au-delà, leur attitude vis-à-vis du « reste du monde » que je mettrai en cause. Les Pères fondateurs, lorsqu’ils sont venus s’installer en Amérique, ont d’abord voulu rompre avec une culture politique européenne qui leur était devenue étrangère et insupportable. Empreints de culture biblique tout autant que de philosophie des Lumières, souvent marqués par le puritanisme, ils voulurent créer outre-Atlantique une nouvelle Terre promise, une « cité sur la colline » (a city upon a hill), qui se tiendrait à distance de la vieille Europe, mais deviendrait en même temps le modèle d’une civilisation universelle d’un type jamais vu. Toute leur politique étrangère vient de là. Depuis les origines, elle n’a cessé d’osciller entre l’isolationnisme qui permet de se tenir à l’écart d’un monde corrompu et la mise en œuvre sans états d’âme d’une « destinée manifeste » (Manifest Destiny) assignant aux Américains la mission d’exporter dans le monde entier leur mode de vie et leurs principes. Américaniser le monde, pour beaucoup d’Américains, c’est du même coup le rendre compréhensible !

Et l’Europe, la tête de pont de la « puissance continentale » ? Dans quel état se trouve-t-elle aujourd’hui ?

Dans le pire état qui soit. Au célèbre Congrès de La Haye de 1948, deux conceptions différentes de la construction européenne s’étaient affrontées : celle des fédéralistes comme Denis de Rougemont, Alexandre Marc et Robert Aron – auxquels on peut ajouter Otto de Habsbourg –, et celle du couple Monnet-Schuman, d’inspiration purement économique. C’est malheureusement la seconde qui l’a emporté. Pour Jean Monnet et ses amis, il s’agissait de parvenir à une mutuelle indication des économies nationales d’un niveau tel que l’union politique deviendrait nécessaire, car elle s’avérerait moins coûteuse que la désunion. L’intégration économique, autrement dit, devait être le levier de l’union politique, ce qui ne s’est évidemment pas produit. La « déconstruction » de l’Europe a commencé au début des années 1990, avec les débats autour de la ratification du traité de Maastricht. Elle n’a cessé de s’accélérer depuis. Mais c’est dès le départ que la construction de l’Europe s’est faite en dépit du bon sens. Quatre erreurs principales ont été commises. La première a été de partir de l’économie et du commerce au lieu de partir de la politique et de la culture. Loin de préparer l’avènement d’une Europe politique, l’hypertrophie de l’économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques obéissant à des impératifs de rationalité fonctionnelle. La seconde erreur est d’avoir voulu créer l’Europe à partir du haut, c’est-à-dire des institutions bruxelloises, au lieu de partir du bas, en allant de la région à la nation, puis de la nation à l’Europe, en appliquant à tous les niveaux un strict principe de subsidiarité. La dénonciation rituelle par les souverainistes de l’Europe de Bruxelles comme une « Europe fédérale » ne doit donc pas faire illusion : par sa tendance à s’attribuer autoritairement toutes les compétences, elle se construit au contraire sur un modèle très largement jacobin. Loin d’être « fédérale », c’est-à-dire de reposer sur le principe de compétence suffisance, elle est même jacobine à l’extrême, puisqu’elle conjugue autoritarisme punitif, centralisme et opacité. La troisième erreur est d’avoir préféré, après la chute du système soviétique, un élargissement hâtif à des pays mal préparés pour entrer dans l’Europe (et qui ne voulaient y entrer que pour se placer sous la protection de l’OTAN) à un approfondissement des structures politiques existantes. La quatrième erreur est de n’avoir jamais voulu statuer clairement sur les frontières géographiques de l’Europe – ainsi que l’a montré le débat à propos de la Turquie – ni sur les finalités de la construction européenne. Enfin, l’Europe n’a cessé de se construire en dehors des peuples, et parfois même contre eux. On est même allé jusqu’à formuler un projet de Constitution sans que jamais ne soit posé le problème du pouvoir constituant. Quoi d’étonnant que, lorsqu’on parle aujourd’hui de l’Europe, les termes qui reviennent le plus souvent sont ceux d’impuissance, de paralysie, de déficit démocratique, d’opacité, d’architecture institutionnelle incompréhensible ? Pendant des décennies, la construction européenne avait été présentée comme une solution ; elle est devenue un problème de plus, que personne ne sait plus résoudre.

Pourtant, la construction politique de l’Europe reste à mes yeux une nécessité absolue. […] On ne peut d’abord oublier qu’au-delà de ce qui les distingue, et qui doit évidemment être préservé, tous les peuples européens sont issus d’une même matrice culturelle et historique. Il est évident, d’autre part, à une époque où les logiques stato-nationales deviennent de plus en plus inopérantes, que c’est seulement à l’échelle continentale que l’on peut faire face aux défis qui se posent à nous actuellement. […] À mes yeux, la vocation naturelle de l’Europe est de constituer un creuset original de culture et de civilisation en même temps qu’un pôle indépendant capable de jouer, dans un monde multipolaire, un rôle de régulation vis-à-vis de la globalisation. […] Le projet européen manifeste une incertitude existentielle aussi bien stratégique qu’identitaire, que les souverainistes et les eurosceptiques ont beau jeu d’exploiter. Nietzsche disait : « L’Europe ne se fera qu’au bord du tombeau. »

*Photo: Hannah Assouline.