Depuis le 22 avril, la cathosphère est en ébullition, et le fidèle de base est inondé de mails, statuts facebook et tweets fiévreux qui l’assomment du même impératif catégorique : il n’y a pour les catholiques qu’un seul choix possible, qui est de faire barrage à celui des deux candidats qui est en contradiction flagrante avec les fameux « principes non négociables ». Pour ceux des lecteurs de Causeur qui ne sont point trop familiers des sacristies ni du langage ecclésial, rappelons que Benoît XVI, à maintes reprises, a défini quelques « principes non négociables » qui doivent guider l’intervention de l’Église dans le débat public. Dans un discours du 30 mars 2006 aux parlementaires du Parti Populaire Européen, il les a ainsi définis : « la protection de la vie à toutes ses étapes », « la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille », « la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants ».

Principes en effet capitaux, pas seulement pour les catholiques, mais aussi pour tous ceux qui sont soucieux que la politique soit respectueuse de la loi naturelle et de l’anthropologie qui fondent notre civilisation. Pour tout chrétien qui se mêle, d’une façon ou d’une autre, de politique, l’obligation ardente de défendre ces principes est une évidence.

Là où ça se corse, c’est que nombre de catholiques, toujours avides de mots d’ordres simples et clairs, surtout s’ils proviennent d’une hiérarchie portant soutane ou col romain, ont voulu transformer ces principes dont Benoît XVI avait voulu faire le guide de « l’intervention de l’Église dans le débat public » en QCM à usage des électeurs : fi de la glorieuse incertitude électorale et des hésitations sans fin prolongées jusque dans l’isoloir, tout devient simple et automatique : il n’y a plus qu’à cocher les cases des points non négociables, et votre bulletin ira automatiquement à celui qui a le plus de cases cochées – ou, a contrario, devra faire barrage à celui qui en a le moins, ou qui s’oppose ouvertement auxdits principes.
Et voici comment des principes sont dégradés en triviales consignes de vote ; et voilà aussi comment un champ de préoccupation – les questions morales, éthiques ou “de société” – en vient à occuper la totalité de l’espace politique au détriment de tous les autres. Car n’en déplaise aux fidèles pioupious des “points non négociables”, la politique ne se réduit pas à ces questions, aussi importantes soient-elles. Si on voulait être un peu provocant, on dirait qu’il n’y a pas que l’euthanasie dans la vie. L’objet de la vie politique, ce ne sont pas seulement ces questions morales ou éthiques, c’est aussi la politique elle-même, c’est-à-dire les conditions de survie de la Cité. C’est même cela avant tout le reste – non dans l’ordre des hiérarchies intellectuelles, mais des priorités : “Politique d’abord”, disait même je ne sais plus qui.

Aussi, tout bon catholique que je me veuille, oserai-je sans avoir l’impression de commettre un sacrilège compléter ces points capitaux par d’autres. Sérieux comme un antipape, j’édicte donc mes propres points non-négociables : l’amour et la défense – réelle, pas électoralement surjouée – de la patrie ; la défense et la promotion de l’identité française ; la défense et la promotion de la culture et du patrimoine français – ce qui inclut la reconnaissance qu’il n’y a pas en France “des religions” qui se valent toutes plus ou moins, mais qu’il est bien parmi elles une religion indissociable de l’âme même du pays. On me permettra de penser que ces principes ne sont pas moins importants que les autres : et si l’on veut me convaincre que je dois absolument faire barrage à celui qui enfreint ceux-ci, il faudra m’expliquer pourquoi ce devrait être en votant pour celui qui piétine ceux-là. Et tant pis si, dans le contexte électoral actuel, cela ne contribue pas à simplifier les choses.

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