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Les tribulations du PC en Chine

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Un vent mauvais souffle en Chine ces derniers temps. Sur Internet, ce vent-là a pris le doux nom de « Brise de printemps », dénomination officielle d’une vaste campagne de verrouillage de l’espace numérique du pays. Les autorités chinoises font preuve d’une sensibilité poétique certaine quand il s’agit de lancer réformes et opérations de répression. En 1957, le pouvoir maoïste avait pris une initiative originale, joliment baptisée « La campagne des cent fleurs ». Il s’agissait ni plus ni moins que d’appeler opposants et dissidents à formuler librement leurs critiques à l’égard du régime afin de reprendre en main collectivement, dans la transparence et la concertation, le destin du pays. L’initiative connut un grand succès et contribua à délier les langues les plus enthousiastes. Le débat public fut néanmoins de courte durée et les plus naïfs des dissidents qui avaient cru que la liberté avait enfin posé un pied dans l’empire du Milieu furent promptement identifiés, arrêtés, voire exécutés. L’opération de la « Campagne des cent fleurs » avait parfaitement joué son rôle et permis au Parti Communiste Chinois de faire un peu le ménage.

Aujourd’hui, nul besoin de lancer à grand renfort de propagande des réformes piège-à-souris telles que la « Campagne des cent fleurs ». Il suffit pour le gouvernement chinois d’observer la bulle internet dans laquelle blogueurs et opposants sont suivis à la trace. Quand une crise politique semble s’annoncer, le seul mal que se donnent les autorités est de trouver un nom poétique pour baptiser le coup de filet qui va suivre. En février dernier, l’agence officielle chinoise a dressé un bilan modeste de l’opération « Brise (nettoyage ?) de printemps » : 1000 interpellations, 200 000 courriers « effacés » et 3000 sites avertis ou neutralisés.

La « Brise de printemps » n’a pas soufflé de nulle part et n’a pas complètement empêché la nouvelle de circuler : après le limogeage surprise de Bo Xilai, dirigeant du Parti Communiste de Chongqing et prétendant à la succession prochaine de Hu Jintao, des rumeurs de tentatives de coup d’Etat ont commencé à circuler un peu partout sur le net chinois, puis dans les médias étrangers, incluant, selon plusieurs sources, des déplacements de blindés autour de Pékin, voire des coups de feu. Le coup de force, s’il a bien eu lieu, aurait été principalement le fait de Zhou Yongkang, responsable de la police au sein de la direction du PCC. Il a visé dans un premier temps le charismatique Bo Xilai, ainsi que quelques proches, dont Wang Lijun, policier lui-même et bras droit de Bo Xilai qui a déclenché un mini-scandale diplomatique en tentant sans succès de se réfugier à l’ambassade américaine pour réclamer l’asile politique.

L’internet chinois ne s’avère cependant, en ces temps troubles, pas si verrouillé que cela. Du moins ce qui s’y écrit est-il soigneusement contrôlé et le pouvoir central encourage vivement les « libres » manifestations d’attachement nationaliste et de ferveur patriotique qui, depuis quelques mois, sont au diapason des gesticulades viriles et des démonstrations d’autorité du gouvernement chinois. Une vaste campagne de répression de l’immigration illégale, d’incitation à la dénonciation et d’arrestation au faciès a ainsi été lancée par Pékin tandis les dirigeants chinois multiplient les coups de menton et les annonces fracassantes à destination de leurs homologues étrangers, qu’ils soient accusés d’ »impérialisme pacifique » ou bien concernés par un conflit territorial comme la Chine en entretient avec tous ses voisins, Russie, Japon et Philippines compris.

Certes, le gouvernement chinois n’est jamais avare de déclarations fracassantes et les conflits de voisinage ont mené par le passé à des empoignades plus musclées. On évoquera pour mémoire la déclaration d’amour faite à la Russie autour du fleuve du même nom qui s’était soldée par une micro-guerre d’une semaine entre les deux nations en 1969 ou la « guerre pédagogique » entamée contre le petit frère vietnamien après son insolente intervention au Cambodge en 1979 qui s’était soldée elle par une magistrale raclée infligée à l’armée chinoise. Décidément les Vietnamiens c’est comme les routiers, ils sont sympas mais faut pas pousser.

Mais les dirigeants occidentaux semblent aujourd’hui traiter la Chine avec autant de précautions qu’un service de gériatrie face à Valéry Giscard d’Estaing ou un notaire confronté à Liliane Bettencourt. On a vu très récemment les Etats-Unis accepter avec empressement de livrer aux autorités l’avocat dissident Chen Guangcheng qui avait eu le malheur de se réfugier lui aussi dans leur ambassade (on n’a pas idée !) tandis que le sujet a soigneusement été écarté du débat présidentiel en France.

Cela est vraisemblablement dû à un double sentiment à l’égard de la deuxième puissance économique mondiale : une hostilité grandissante à mesure que la Chine est identifiée comme un adversaire particulièrement agressif et déloyal sur le plan économique et une méfiance qui croît au même rythme que les doutes sur la croissance chinoise. Le secteur le plus à même de générer une croissance forte reste le secteur industriel. Tant que la demande en création de biens reste forte, que l’innovation de produit répond à cette demande, voire crée de nouveaux besoins, tout va bien et c’est la fête au village. Tant qu’une industrie manufacturière dynamique soutient un commerce extérieur qui a la banane, tout le monde est content, enfin du moins les 300 millions d’heureux profiteurs de la mondialisation de l’économie. Le milliard restant étant prié de la mettre en sourdine en attendant des jours meilleurs. Dans ces conditions historiques et économiques particulières, les pays émergents comme la Chine peuvent afficher des taux de croissance insolents et un commerce extérieur tellement bénéficiaire qu’il en devient irritant, tandis que les économies des pays de l’OCDE sont condamnées à se contenter de l’innovation de processus, de la multiplication des produits financiers, de l’économie de la dette et du smartphone pour doper un peu leur croissance anémique qui fait rire les enfants chinois.

Les choses changent petit à petit et le grand dragon chinois commence à avoir les articulations qui grincent lorsqu’il aborde une nouvelle phase de développement. Il y a encore deux ou trois ans, on évoquait les problèmes d’une économie en surchauffe, aujourd’hui les prévisions de développement de l’industrie et de l’économie chinoise se trouvent brutalement revues à la baisse. Bien sûr, les chiffres affichés donnent toujours des cauchemars à n’importe quel ministre des Finances européen mais la croissance de l’économie chinoise commence à sérieusement ralentir. Avant de penser à ses éventuelles répercussions sur l’économie mondiale, le pouvoir chinois doit gérer la pression sociale engendrée par ce changement de conjoncture.

Alors que 200 à 300 millions de Chinois ont connu une élévation notable de leur niveau de vie, les autres, à qui on avait demandé de gentiment la mettre en veilleuse en attendant des jours meilleurs, commencent à dangereusement s’agiter en faisant remarquer que les salaires misérables, les expropriations forcées et l’absence complète de protection sociale sont un prix bien lourd à payer au pays du maoïsme pour financer les 4×4 de quelques beaufs arrivistes de la province de Canton, surtout quand ces riches-là commencent à quitter le pays pour mettre leur fortune à l’abri. C’est dans ce contexte économique qu’il faut replacer les récentes et inquiétantes rumeurs de coup d’Etat en Chine et au sein du PCC lui-même. Longtemps, la transition vers « l’économie socialiste de marché » avait permis au pouvoir communiste de passer avec succès l’épreuve de la fin de la guerre froide, tandis que son homologue russe se disloquait, et d’assurer sa mainmise sur la société chinoise grâce aux fruits de la croissance. Aujourd’hui, avec des perspectives revues à la baisse, la succession annoncée de Hu Jintao s’annonce compliquée.

Le PCC devra-t-il revenir à des problématiques plus « impériales » que marchandes pour assurer sa pérennité et affirmer plus martialement une politique de puissance qui lui permette de tenir un pays en pleine ébullition ? C’est Francis Fukuyama qui va être déçu.

 
*Photo : censorshipinamerica.com

Mediapart ou le journalisme à l’esbroufe

Ce qui est formidable avec Internet, c’est qu’on peut réécrire l’Histoire. Un journaliste qui publie une information fausse n’a pas besoin de s’excuser : il lui suffit de corriger son texte et, s’il est malhonnête, de prétendre qu’il n’a jamais écrit ce qu’il a écrit. Trop cool… Plus besoin de recouper ni de vérifier, il suffit de publier, on verra bien. J’ai eu l’occasion d’apprécier ces méthodes avec le fameux « scoop » de Mediapart sur le supposé financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le colonel Kadhafi ¬− affaire sur laquelle je n’ai aucune vérité à défendre. J’ai simplement observé qu’une des affirmations publiées par le journaliste en charge de cette affaire, relative à l’un des protagonistes, était clairement et évidemment fausse. Étant d’une nature confraternelle, j’ai envoyé un message au confrère pour lui signaler son erreur. J’ai eu la surprise de recevoir une réponse dans laquelle il prétendait n’avoir jamais écrit ce que j’avais bel et bien lu. Et de fait, l’erreur avait disparu ![access capability= »lire_inedits »] Je n’avais pas compris qu’il était impudent de contester une information publiée par les sacro-saints chevaliers du journalisme d’investigation. Du reste, « journalisme d’investigation » est sans doute un costume trop étriqué pour un média qui ne publie pas des informations, mais des « révélations ». Tout est aussi vrai dans Mediapart que bon dans le cochon. Même ce qui est faux.

« Sarkozy-Kadhafi : la preuve du financement » : c’est sous ce titre dépourvu de la moindre ambiguïté que le site d’Edwy Plenel publie, le 28 avril, quelques jours avant le second tour de la présidentielle, un document qui, s’il était authentique, constituerait en effet une preuve accablante des largesses de Kadhafi pour Nicolas Sarkozy. Il s’agit d’une lettre en arabe signée par Moussa Koussa, ex-chef du renseignement libyen, et adressée à Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Kadhafi. On admettra cependant que la précision « s’il était authentique » a son importance… Un certain nombre d’éléments que j’exposerai ci-dessous permettent pour le moins d’en douter. Personne, et certainement pas moi, n’accuse les journalistes de Mediapart d’avoir fabriqué ce document. Ce que l’on pourrait reprocher aux porte-flingues d’Edwy Plenel, en revanche, c’est de l’avoir publié alors qu’ils ne disposaient pas de la moindre preuve de son authenticité.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Kadhafi et certaines personnes de son entourage m’ont expliqué à plusieurs reprises comment fonctionnait ce type d’opération du temps du « Guide ». Après avoir promis une « aide politique », le Leader transmettait verbalement un ordre à son directeur de cabinet, Ahmed Ramadan, et à son chef de cabinet, Bachir Saleh. Ce dernier prenait les choses en main, organisait le versement et se chargeait de répartir les commissions des uns et des autres. Au final, un seul document entrait dans le système comptable : un reçu signé de la main du messager du bénéficiaire (qui serait, en l’occurrence, un émissaire de Sarkozy) était remis par Bachir Saleh au chef comptable du palais. Voilà la preuve que nous cherchons et que nous n’avons pas trouvée. Même si la transaction a réellement eu lieu, il est possible que cette preuve n’existe pas. En effet, c’est Kadhafi lui-même qui a déclaré que Nicolas Sarkozy avait bénéficié de sa prodigalité. On imagine que s’il avait possédé un document étayant cette accusation, feu le Guide se serait fait un plaisir de le transmettre à Mediapart.

Ce qui est tout aussi certain, c’est que Moussa Koussa − l’expéditeur supposé de la lettre de Mediapart − ne jouait aucun rôle dans ces affaires. L’« aide politique », ce n’était pas son truc. Et les conseillers dont le bureau jouxtait celui du « Guide » au palais de Bab Al-Azizia n’avaient pas besoin d’autorisation du chef des renseignements pour distribuer ces menus cadeaux aux partis-frères. Imaginez une seconde que la France soit assez riche pour financer des hommes politiques étrangers : verrait-on le patron de la DCRI adresser par courrier un ordre de virement au directeur de cabinet du Président de la République ? Demanderait-on à Bernard Squarcini de donner son aval pour allonger une subvention à un parti politique polonais ? Admettons cependant, pour la commodité du raisonnement, que cette aberration politique et protocolaire ait eu lieu malgré tout. L’ennui, c’est que le courrier mentionne également une réunion entre l’intermédiaire désormais célèbre Ziad Takieddine et Brice Hortefeux. Or, ni l’un ni l’autre n’étaient présents à Tripoli à la date mentionnée. Et tous ceux qui connaissent le dossier savent que l’homme de confiance de Sarkozy en Libye était Claude Guéant. On m’accordera que cela fait beaucoup d’invraisemblances.

Le plus surprenant − ou le plus inquiétant −, c’est que ça marche ! Grâce au buzz suscité par ce « scoop », nombre de gens sont aujourd’hui convaincus que Nicolas Sarkozy a bien bénéficié d’une « aide politique » du « Guide » libyen pour sa campagne de 2007. Les observateurs les plus indulgents (de droite) pensent − sans l’écrire − qu’en acceptant les largesses d’un chef d’État étranger, Sarkozy n’a fait que perpétuer une tradition de la Ve République. Les plus teigneux (de gauche) écrivent − sans le penser − qu’il s’agit d’une preuve supplémentaire de l’alliance des riches et des corrompus contre le petit peuple. Reste une question fort intéressante : pourquoi un site d’information a-t-il cru bon, quelques jours avant une échéance électorale majeure, de publier un document étayant une accusation aussi grave, alors même qu’il n’existait aucune preuve pour en attester l’authenticité ? La réponse est simple : Mediapart n’est pas un site d’information mais un média militant. Faute d’éléments indiscutables, il pratique ce qu’on appellera le « journalisme à coups de marteau ». Si une information ne rentre pas dans la tête des gens même quand Edwy Plenel a décrété qu’elle était vraie, il faut asséner chaque jour de nouveaux arguments sans être trop regardant sur les vérifications d’usage.

Dans les jours suivant la publication de l’article, le signataire et le destinataire présumés de cette lettre nient son existence. Peu importe : les journalistes qui enquêtent sur ce sujet brûlant trouvent une méthode imparable pour faire passer la pilule. Ils compilent les éléments qui fragilisent leur document-preuve dans une série de mini-articles (payants) et aboutissent à la conclusion suivante : « Si tout le monde dit que c’est faux, c’est parce que tout le monde a peur, ce qui prouve que c’est vrai. » Cette prétendue démonstration par l’absurde ressemble plutôt à une démonstration absurde. Quand Bachir Saleh affirme n’avoir jamais reçu la lettre, « cela n’a aucune valeur, il est recherché par Interpol et protégé par la France ». Quand l’expéditeur supposé, Moussa Koussa, nie l’avoir jamais signée, « le démenti n’a aucune valeur ». Quand les anciens insurgés et nouveaux gouvernants de la Libye font des déclarations allant dans le même sens, c’est encore une preuve : « Cela n’étonne personne que le CNT contredise Mediapart. Qui les a mis en place ?»

Le 2 mai, assis à la table d’un célèbre café parisien, j’apprends donc, dans un article intitulé « L’Élysée piégé par ses témoins », que Bachir Saleh (le destinataire supposé de la lettre) est probablement en fuite. Or, il se trouve alors attablé à quelques mètres de moi. La veille, il s’était payé une belle balade sur les Champs-Élysées, après avoir rencontré Dominique de Villepin dans un palace parisien. Cela fait deux jours que je le suis à la trace. Notre métier nous impose parfois ce genre de méthodes. Bref, le « témoin de l’Élysée » n’était pas en fuite. C’est à ce moment-là que j’alerte mon confrère sur son erreur : le témoin n’est pas « en fuite ». Et quelques minutes plus tard, il ne l’a jamais été : dans l’article de Mediapart discrètement expurgé de cette bourde, on apprend simplement qu’il est « réclamé par la Libye ». Rien d’autre n’a été changé. L’erreur n’a jamais existé. Bizarrement, le confrère ne semble pas m’être reconnaissant. Son emportement, dans le cours de nos échanges électroniques, traduit plutôt la posture d’éternel indigné − ne serait-ce pas plutôt à moi de l’être ? Il conclut : « S’il est à Paris, qu’attend la police de Sarkozy pour l’arrêter comme promis ? C’est surréaliste. » Surréaliste, en effet. Puisqu’il est si assoiffé de justice, je lui suggère d’aller de ce pas retrouver ce « témoin-clef » grâce aux indications que je lui ai gracieusement fournies, et de le dénoncer à la police. L’échange s’arrête là. Bachir Saleh n’a été ni arrêté par la police, ni interrogé par Mediapart.

Les témoins à décharge sont donc disqualifiés − au motif, pour Saleh, qu’il est réclamé par les nouveaux maîtres de la Libye. Il faut maintenant produire un témoin à charge. C’est chose faite le 3 mai dans un article intitulé : « Mediapart, Kadhafi : l’ancien Premier ministre libyen confirme les 50 millions pour Sarkozy ». Cette fois, c’est du lourd.

Incarcéré en Tunisie pour « franchissement illégal de frontière », Baghdadi Al-Mahmoudi est réclamé par la justice de son pays où, dit-on, il risque la peine de mort. Selon Mediapart, il a affirmé aux enquêteurs tunisiens avoir lui-même livré le cash en Suisse aux porte-flingues de Sarkozy. « Depuis octobre 2011, la justice tunisienne savait… », annonce le site. Un Premier ministre porteur de valise ? Personne ne moufte. Et puis pourquoi risque-t-il la peine capitale en Libye ? Silence radio sur le Web francophone. Ce qui intéresse les Français, c’est de savoir que l’ancien Premier ministre de Kadhafi confirme les dires de Mediapart. N’ont-ils pas le droit d’en savoir un peu plus ? Pourtant, quand l’AFP interroge un avocat de Mahmoudi, elle ne prend pas la peine de lui demander de quoi son client est accusé. Décidément, tous ces journalistes ne sont pas très curieux…

Si Baghdadi Al-Mahmoudi est réclamé par le régime de Tripoli, c’est parce qu’on l’accuse d’avoir participé, en mars 2011, aux massacres perpétrés par les soldats loyalistes sur les minorités berbères de Zwara. Le pauvre homme expliquera évidemment qu’il n’avait pas le choix, qu’il était obligé − argument récurrent de ceux qui servent les dictatures. Malheureusement pour lui, on peut consulter sur Internet des documents accablants : des écoutes téléphoniques où il évoque, sur un ton jovial, les viols commis sur les jeunes Libyennes par les mercenaires de Kadhafi.

Tout cela, les investigateurs intrépides de Mediapart ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Ce qui importe, pour eux, c’est que l’ancien Premier ministre de Kadhafi a confirmé le versement des 50 millions. L’information, relayée par l’AFP, tourne en boucle sur Internet. Pour un scoop, c’est un scoop ! Le tout-Paris politique tremble ou exulte.

Depuis ses aveux, Mahmoudi croupit toujours dans les geôles tunisiennes. Or, plus aucune charge ne pèse plus sur lui en Tunisie où il a purgé sa peine de six mois de prison. Ses avocats sont indignés ! Voudrait-on le faire taire pour protéger Nicolas Sarkozy ? C’est ce que laissent entendre entre les lignes les journalistes de Mediapart. La réalité est moins rocambolesque. Si la Tunisie maintient cet homme en captivité, c’est parce qu’elle rechigne à le livrer aux Libyens. L’acte d’extradition a bien été signé. Mais le Président tunisien, Moncef Marzouki, ancien militant des droits de l’homme, hésite à appliquer cette décision. Amnesty International a attiré son attention sur le cas de Mahmoudi. Le renvoyer chez lui reviendrait à envoyer une bête à l’abattoir. Alors que ses avocats se battent pour attirer l’attention des médias, cette affaire Sarkozy tombe vraiment à pic ! Jusque-là inconnu du grand public en France, Baghdadi Al-Mahmoudi devient un héros. Il n’est plus l’un des bourreaux du régime de Kadhafi, mais la victime du clan Sarkozy. Les twits repartent de plus belle, comme celui-ci, relayé par un des investigateurs : « Le mec qui confirme les 50 millions a une hémorragie interne. Tout est normal. » Faut-il comprendre que le Président de la République française a envoyé des exécuteurs dans sa cellule tunisienne pour lui faire passer l’envie de causer ? En réalité, Mahmoudi est souffrant notamment parce qu’il a fait quatre grèves de la faim qui n’ont rien à voir avec les millions de Sarkozy.

Ce témoignage opportun ne laisse pas d’intriguer. Pourquoi aurait-il parlé de ces fameux millions et de son escapade suisse à la justice tunisienne, alors qu’il n’était inculpé que de « franchissement illégal de frontière » ? En quoi le fait d’apparaître comme un « porteur de valise » serait-il utile à sa défense ? Surtout, comment expliquer Toutes ces questions en appellent une autre : comment expliquer que des journalistes chevronnés ne se les soient même pas posées ?

Vous ne comprenez plus rien à cette histoire ? Vous pensez que, tout de même, ça pue ? Cela signifie que Mediapart a réussi son coup. Le journalisme à coups de marteau a permis de transformer une hypothèse en certitude, un document non authentifié en preuve et un ancien dignitaire du régime de Kadhafi en témoin indiscutable. Et le pire, c’est que les confrères croient dur comme fer à un échafaudage qui s’accorde parfaitement avec leur vision de la politique en général et de Sarkozy en particulier. Bienvenue à Parano-Land !

Maintenant, je vais vous dire ce que je sais : Kadhafi a dit à un de mes amis qui travaillait pour lui qu’il avait donné 20 millions d’euros à Sarkozy. Ce même ami m’a parlé d’une réunion où Claude Guéant, accompagné d’un Tchadien, aurait demandé une « aide politique » pour la campagne de 2007. C’est peut-être vrai, peut-être faux. De plus, quiconque connaît les rouages de l’ancienne Jamahiriya libyenne sait que, même si Kadhafi avait promis de faire un don, cela ne prouve nullement que le bon montant ait ensuite été alloué à la bonne personne. Les porteurs de valises ne sont pas toujours fiables. Rechercher une information dans ce milieu de tueurs suppose de plonger dans la fosse aux requins et de patauger dans des eaux saumâtres. J’ignore totalement si l’information concernant le financement de la campagne de Sarkozy est vraie. Mais j’ai d’excellentes raisons de douter de l’authenticité du document. Et j’ai beaucoup de mal à croire que ces raisons aient échappé aux détectives de Plenel.

Alors, j’ai envie de dire aux Bob Woodward d’opérette de redescendre de leur nuage. Ce n’est pas le Watergate, votre truc, mais une boule puante que vous lâchez, comme un tract de la LCR. Si vous voulez faire du journalisme, revoyez Les Hommes du président. Ils n’avaient même pas de portable, devaient se déplacer chez les gens pour leur tirer les vers du nez. Surtout, notez un détail : dans le film, comme dans la réalité, l’article est publié à la fin de l’histoire, pas au début.[/access]

François Hollande se précipite sur le chemin de Damas

Il jubile… Après un parcours que la presse a dit sans faute (sic) aux Etats-Unis, où il a pu blaguer avec Barack Obama et faire plier l’Otan en jouant un peu sur les mots, il ne manquait au nouveau président que l’occasion de briller en solo sur la scène internationale. C’est maintenant chose faite grâce à l’annonce de sa décision d’expulser l’ambassadrice de Syrie en France à peine quelques heures après la révélation du massacre de Houla. Une prise de position ferme et décidée qui marque son homme, mais qui pourrait bien lui causer quelques soucis : la diplomatie internationale n’est pas une course de vitesse…

D’abord parce que, annonce-t-il, cette décision est motivée par « le massacre odieux commis à Houla par les forces syriennes » : si Hollande, tout excité par sa volonté de créer le buzz, avait attendu les rapports officiels, il aurait appris que le massacre n’était pas la conséquence du pilonnage de Houla par les forces du régime syrien, mais qu’il s’agissait en fait d’exécutions sommaires perpétrées par un groupe qui n’a pas été formellement identifié. Les rebelles accusent les partisans de Bachar al-Assad qui eux-même fustigent des groupes proches d’Al-Qaïda et de la rébellion sunnite… Pendant ce temps, les observateurs des Nations-Unies essaient bêtement de faire leur travail et mènent l’enquête. Gageons que François Hollande était mieux informé que tout le monde !

En revanche, ce qui est sûr, c’est que cette décision symbolique vient à point nommé pour faire de la France l’inspiratrice d’une politique d’ingérence internationale en Syrie et pourquoi pas de notre président le potentiel futur libérateur du pays… Un massacre vaut certainement psychologiquement autant que quelques armes de destruction massive et on a déjà fait la guerre pour moins que cela ! Comment la Russie pourrait-elle encore refuser une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU après Houla ? C’est pourtant ce qui est arrivé, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, ayant jugé que les rebelles et le gouvernement syriens étaient tous deux impliqués dans le massacre et critiqué les pays qui jugent la paix impossible sans le départ de Bachar al-Assad…

Rendons-nous à l’évidence, le président syrien n’est pas un tendre, ni même un garçon sympathique. Il aurait même tendance à faire passer quelques despotes d’Amérique Latine pour des enfants de chœur. Mais les événements récents en Syrie auraient dû faire comprendre à Hollande que la précipitation n’est pas une solution : le plan Annan patauge surtout du fait de la désorganisation des troupes rebelles, conglomérat de groupes de guérilla sans unité et sans interlocuteur unique. Certes, les forces du régime tuent chaque jour en Syrie, mais les attentats suicides de ces derniers jours, qui font planer l’ombre d’Al-Qaïda, posent la question de l’équilibre du pays et de la région après Assad. Certes, le dictateur baasiste est contesté par une frange de la population, mais les élections organisées en mai, tout aussi critiquables qu’elles aient pu être, n’ont pas plébiscité son départ. En un mot, couper les relations diplomatiques avec Damas, c’est aussi couper la communication avec le seul représentant identifié et légitime parmi les belligérants : François Hollande en a fait le choix, par effet d’annonce, prônant ainsi une intervention unilatérale contre le régime en place, si toutefois ses nouveaux « amis » du monde diplomatique lui emboîtent le pas.

Pendant ce temps, Lamia Chakkour, l’ambassadrice de Syrie en France, coule des jours heureux à Paris : son accréditation auprès de l’Unesco lui permet de résider en France, malgré son expulsion annoncée en fanfare… Qu’un retrait des troupes d’Afghanistan devienne un retrait des troupes offensives passe encore, mais une expulsion qui n’expulse pas…

Le bonheur est dans le chai

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Et si le samedi 2 juin de 10h à 20h et le dimanche 3 juin, de 10h à 18h (pour permettre aux fidèles d’aller aux Vêpres), vous alliez dans une ville rouge pour en boire du bon ? Une semaine avant le premier tour des législatives, à Ivry, l’excellent caviste Paco Mora organise pour la deuxième année un salon, Les Papilles résistent, dont l’intitulé indique assez la philosophie. Le vin est en effet, l’air de rien, un enjeu de civilisation et suppose un certain rapport au monde, au plaisir et à l’autre. Vous pourrez, grâce à ce bienfaiteur de l’humanité et de la proche banlieue, découvrir une douzaine de vignerons qui aiment suffisamment leur métier pour revendiquer fièrement la typicité de leurs terroirs respectifs en s’opposant à la standardisation du goût qui veut faire du vin un produit comme un autre.

Tous ont comme devise la célèbre phrase de Jules Chauvet (1907-1989), initiateur du retour à une vinification plus naturelle : « Le vin, moins on y touche, mieux ça vaut, parce qu’il ne faut pas oublier que ça se boit, quand même. » Paco Mora vous permettra ainsi de vous réconcilier avec le bordeaux, grâce au Médoc de Didier Michaud qui a courageusement résisté à la parkérisation ou de découvrir le champagne de Francis Boulard (y aura-t-il sa fameuse cuvée Pétréa vieillie par solera, méthode d’assemblage espagnole habituellement utilisée pour le Xérès ?).

On pourra aussi faire un petit tour du côté de chez Brigitte Roche, une référence en matière de côte-rôtie. Qu’est-ce qu’il disait encore, Jules Chauvet, ce Paul-Jean Toulet de la fermentation malolactique ? Ah oui : « Certains vins ont non seulement des caractères précis mais encore des silhouettes idéales. Ils peuvent évoquer les matins de printemps embaumés et les soirs troublants de septembre. »

Pour tout renseignement complémentaire, Paco Mora, la « Cave d’Ivry », 40 rue Marat 94200 Ivry sur Seine (01 46 58 33 28). Possibilité de restauration sur place.

FARC : Roméo et Ingrid

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Mes camarades des FARC sont des gens étranges : ils capturent Roméo Langlois, qui a l’air tout à fait fréquentable, et le relâchent au bout d’à peine un mois. Et quand ils kidnappent quelqu’un d’aussi intégralement insupportable qu’Ingrid Betancourt, au lieu de la libérer de suite, ils se la supportent six ans durant. Masochistes ?

Il faut sauver le soldat Bayrou !

Il y a des hommes politiques, quelles que soient nos propres convictions, qui attirent la sympathie pour une raison simple : ils préfèrent leurs idées aux portefeuilles et aux ors des palais nationaux. Pour faire vite, ils se sentent davantage concernés par le politique que par la politique.
A gauche, on peut citer Jean-Pierre Chevènement. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » : il est l’auteur de cette mâle maxime qu’il s’est appliquée à lui-même à trois reprises. D’abord, en 1983, pour protester contre le tournant de la rigueur d’un Mauroy qui avait décidé de rompre avec le programme socialiste sur lequel Mitterrand s’était fait élire. Puis, en 1991, quand ministre de la Défense, il refusa de voir la France s’engager dans l’expédition atlantiste et pétrolière de la première guerre du Golfe. Enfin, en 2000, quand il était à l’Intérieur et qu’il vit Lionel Jospin fabriquer sur mesure un nouveau statut pour la Corse, il démissionna une dernière fois pour dénoncer une fissure inacceptable dans l’édifice de la République « une et indivisible ».

A gauche, toujours, il faut bien reconnaître que le pari d’un Jean-Luc Mélenchon quittant le Parti Socialiste, en pleine dérive européiste et libérale au congrès de Reims en 2008, n’était pas gagné d’avance. On n’aurait pas parié un kopeck (pardon un centime d’euro) sur son destin. Créer le Parti de Gauche, convaincre le PCF d’entrer dans la dynamique du Front De Gauche, assécher l’électorat d’extrême gauche et aujourd’hui affronter Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais, il faut tout de même le vouloir. On imagine la tranquille carrière d’éléphant rose-rouge du PS qu’il aurait pu connaître, jouant le rôle de Montebourg aux primaires et se retrouvant aujourd’hui, à sa place, ministre du Redressement Productif dans un gouvernement avec lequel il n’aurait pourtant été d’accord sur rien ou presque.

A droite, dans le même genre de beauté ombrageuse, Philippe de Villiers mérite un certain respect. Jeune sous-préfet en 1981, il démissionne à l’élection de Mitterrand. Après un bref passage dans le premier gouvernement de cohabitation, il s’éloigne progressivement de l’UDF pour rompre franchement au milieu des années 90 au nom du souverainisme, un souverainisme de droite, ancré sur l’identité catholique de la France. Il avait pourtant le profil potentiel d’un énarque calibré pour devenir un poids lourd des différents gouvernements de droite. Mais apparemment, les couleuvres n’étaient pas son plat préféré, même en les digérant sur le siège arrière d’une limousine aux vitres fumées.

Et maintenant, François Bayrou. C’est-à-dire le Centre, ce courant dont on finira décidément par penser qu’il est comme Dieu selon Flaubert, « présent partout dans sa création mais visible nulle part ». Pour formuler les choses différemment, le centrisme a toujours été au pouvoir mais n’a jamais été incarné par un Président s’en réclamant explicitement, à l’exception peut-être de Giscard.

C’est parce qu’il a cru à cette incarnation politique impossible que François Bayrou est sur le point de disparaître de la vie politique française alors qu’il a réuni sur son nom, lors des trois dernières élections présidentielles, plusieurs millions d’électeurs et qu’il bénéficie d’un capital sympathie, y compris auprès des professeurs qui se souviennent comme d’un grand moment d’apaisement de son long passage à l’éducation nationale (sous deux présidents différents !) et le comparent à la brutalité poujadiste d’un Claude Allègre ou à l’inconsistance austéritaire de Luc Chatel.
Et si Bayrou risque de disparaître, c’est uniquement à cause d’un mode de scrutin dont on se demande vraiment ce qu’on lui trouve encore puisqu’il va probablement exclure le FN de la représentation nationale et permettre très difficilement au FDG de constituer un groupe alors qu’ils représentaient respectivement 18 et 11% des voix au soir du 22 avril.
L’honnêteté intellectuelle de Bayrou, autrement dit le simple fait de s’exprimer en conformité avec ses idées, l’a poussé à annoncer qu’il allait voter pour François Hollande. La victoire de ce dernier, plus courte que prévue, Bayrou y a contribué à sa manière. Dans un premier temps, on a cru que le PS allait, dans un geste élégant, retirer sa candidate dans la circonscription de Bayrou. Puis Solferino décida que non.

Si c’est de cette manière qu’ils veulent faire oublier sur leur gauche qu’ils sont eux-mêmes des centristes, les ténors du PS se trompent. Le gouvernement actuel est un gouvernement du centre et rien d’autre. En créant les conditions pour que Bayrou soit battu, ils veulent oublier leur mauvaise conscience, celle qui les a fait renoncer depuis belle lurette à changer la société pour se contenter de la gérer en arrondissant un peu, un tout petit peu, les angles de la mondialisation.
Mais dans le même temps, ils vont priver la représentation nationale d’une voix originale, humaniste et sincère.
Si j’étais électeur socialiste (première hypothèse improbable), du côté de Pau (seconde hypothèse improbable), je voterais Bayrou.
Pour montrer à mon parti que parfois, c’est l’honneur qui commande.

Comme un cerf dix-cors

Pourquoi mes copains et moi-même étions-nous grognons et joyeux à la fois, le 6 mai 2012, à 20 heures ? Parce que nous avons voté pour Mélenchon au premier tour et pour Hollande au second. Hollande a gagné, Sarkozy a perdu… mais nous aussi, finalement. À la limite de la schizophrénie, on chante L’Internationale devant les images de la cathédrale de Tulle, on dit « nous » en parlant de la gauche, mais nous nous reprenons aussi vite parce que ce n’est pas de « nous » qu’il s’agit puisqu’il s’agit des socialistes, et que nous ne sommes pas socialistes.

En plus, comme nous sommes persuadés que le différentiel de 3 points entre les prévisions sondagières et le score de Mélenchon est essentiellement dû au « vote utile » de ceux qui nous avaient promis leur bulletin et qui se sont dégonflés dans les derniers jours de peur que Hollande soit trop faible au premier tour pour battre Sarkozy au second (avaient-ils si tort que ça, d’ailleurs ?), nous l’avons un peu amère tout de même. Et en même temps, nous sommes contents à l’idée de l’alternance et d’une droite renvoyée à ses chères études.[access capability= »lire_inedits »]

Il s’agit là du comportement typique, et un brin incohérent, des électeurs communistes à chaque élection gagnée par des socialistes. Nous avons voté pour eux par « discipline républicaine », nous sommes très heureux d’avoir battu la droite, mais nous sentons déjà les cornes des cocus idéologiques nous pousser sur le crâne.

Il faut dire que, depuis 1981, nous sommes carrément devenus des cerfs dix-cors. À chaque fois, soit parce que nous étions liés par la solidarité gouvernementale, soit parce que nous étions inhibés par le souci de ne pas gêner un gouvernement de gauche, même social-démocrate, nous n’avons plus fait entendre notre voix. Et à l’échéance suivante, nous nous sommes retrouvés avec un score encore plus bas.

Cette fois, juré, craché, nous n’irons pas au gouvernement. Nous ne sommes pas des écolos, nous. Nous avons notre fierté. Nous ne transigerons pas sur le smic à 1700 euros, question sur laquelle François Hollande a été d’une discrétion de violette durant la campagne. Ni sur la planification écologique. Ni sur un grand pôle public du crédit. Ni sur une modification du statut de la BCE qui permette aux États d’emprunter sans passer par l’intermédiaire des banques. Nous regarderons aussi de près si la négociation autour du Traité européen de stabilité, à défaut d’aboutir à la dénonciation pure et simple que nous souhaiterions, va au moins déboucher sur ce satané et indispensable « volet de croissance ». Et on ne nous endormira pas avec quelques rafistolages cosmétiques juste destinés à ce que le nouveau président revienne de Bruxelles ou Berlin sans avoir perdu la face.

Reste le vote des étrangers aux élections locales (on oublie souvent de rajouter « aux élections locales », allez savoir pourquoi…), qui divise Causeur autant que la France. Eh bien, nous en ferons un point d’honneur, comme en d’autres temps l’abolition de la peine de mort. Dans le combat « valeurs contre valeurs » qui est celui d’aujourd’hui, il ne faut pas avoir peur d’affirmer les siennes même si elles sont minoritaires dans l’électorat qui vous a fait roi. Question de courage politique.

Benoît XVI a indiqué un certain nombre de points non négociables pour les catholiques dans leur rapport au politique (euthanasie, mariage gay, etc…). Je viens d’énoncer les nôtres. Et je me tâte le crâne en regardant, si par hasard, il n’y a pas déjà une nouvelle corne.[/access]

*Photo : nav007

Syrie : la guerre médiatique a déjà lieu

Comme prévu, la première grande annonce diplomatique du quinquennat Hollande se situe dans la parfaite continuité de la politique étrangère sarkozyenne. Après le massacre de Houla, que l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a dénoncé sans en attribuer explicitement la responsabilité au régime de Damas, François Hollande et Laurent Fabius ont décidé d’expulser l’ambassadrice de Syrie à Paris Lamia Chakkour, ce qu’auraient sans doute fini par faire Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.

Ironie du sort, la diplomate syrienne avait été prise dans un imbroglio l’été dernier, lorsque France 24 avait bien imprudemment annoncé sa défection et son entrée dans l’opposition. L’info s’était révélée être une intox mais a inauguré une longue série de controverses médiatiques qui entourent les convulsions successives de la révolte syrienne.

Parmi les derniers épisodes de la guerre civile syrienne – il faut bien appeler un chat un chat- deux mystérieux rebondissements égarent les journalistes : l’empoisonnement supposé de hauts dignitaires baasistes et l’enlèvement de pèlerins libanais chiites près d’Alep. Grâce à notre confrère du Figaro Georges Malbrunot, nous savons maintenant ce qui s’est tramé derrière les rumeurs d’assassinat des ministres de la Défense, de l’Intérieur et du beau-frère de Bachar Al-Assad, l’officier Assaf Chawkat. Vraisemblablement, il s’agirait d’une opération éclair montée par l’Armée Syrienne Libre, qui avait empoisonné le repas des six très hautes personnalités proches du premier cercle de Damas, lesquelles n’ont dû leur salut qu’à une hospitalisation rapide.

Or, le rapt de treize pèlerins chiites libanais en Syrie reste quant à lui entouré de tout son halo de mystère. L’annonce- démentie depuis – de leur libération puis de leur exfiltration en Turquie, où ils restent immobilisés, a laissé tous les observateurs pantois. Vendredi, France 24 (que l’on est désolé d’accabler…) tombait dans le panneau comme les autres…

Dans cette ténébreuse affaire, il semblerait que des agents de liaison du Hezbollah soient les otages d’une partie de la rébellion syrienne qui rechigne à les évacuer vers le Liban sans contrepartie de l’armée syrienne (arrêt des bombardements d’Alep) et du « parti de Dieu » (enjoint à se désolidariser de son encombrant allié).

Pour rendre les choses un peu plus incompréhensibles, la présidence turque a dernièrement nié jouer le moindre rôle dans les négociations avec les ravisseurs et l’Armée Syrienne Libre affirme n’être pour rien dans ce rapt. Aux dernières nouvelles, le premier ministre libanais devrait néanmoins se rendre à Ankara pour faire avancer le dossier.

Pauvres médias, allez comprendre cette nouvelle Histoire des treize

Quand Libé fait dans le racialisme

Libération s’indigne de la composition des cabinets ministériels. Pas assez de femmes, pas assez de couleurs. Libé s’acharne surtout contre l’homme blanc car il est homme et blanc. Ce matin, en tant qu’homme et en tant que blanc, j’ai regretté de ne pas être à la tête d’un autre « SOS Racisme » pour les poursuivre en justice et dénoncer ce nouveau sexisme et ce nouveau racisme.

Il y a quelques années, toute la classe politique s’était indignée des propos de Georges Frêche qui trouvait qu’il y avait trop de noirs dans l’équipe de France de football. Là, sans remords, Libé estime qu’il y a trop de blancs ailleurs. Non seulement cela ne choque personne, mais Najat Vallaud-Belkacem, ministre du droit des femmes (qu’attend-on pour demander un ministère en charge du droit des hommes, parité oblige ?), donne même du crédit à cette « enquête » en exigeant un « État exemplaire ».

L’homme blanc ne revendique pas un avantage particulier à être homme et blanc, mais il aurait raison d’en vouloir à ceux qui lui reprochent d’être ce qu’il est sans s’être donné d’autre peine que celle de naître. À les entendre tous, la compétence, l’expérience et la disponibilité ne suffisent plus : il faudrait aussi cacher ou sortir son phallus et sa mélanine, selon les opportunités professionnelles. On se demande d’ailleurs comment Libération peut juger indigne la composition des équipes gouvernementales lorsqu’on regarde la couleur de peau et le sexe de ses propres instances dirigeantes, majoritairement composées de vieux hommes blancs sur-diplômés.

Fleur Pellerin, Ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique, ne s’en cache d’ailleurs pas : « Si j’avais été un homme blanc de 60 ans, à compétences égales, j’aurais eu moins de chances d’être nommée ». Ce qui devrait plaire à sa collègue gouvernementale, Yamina Benguigui, en charge des Français de l’étranger, qui aurait déclaré en 2004 : « à qualité égale, priorité au Beur puisqu’il a eu plus d’obstacles à franchir qu’un Blanc de souche ».

Nous proposeront-ils un jour un quota maximum de blancs tout en dénonçant les statistiques ethniques ? Les quotas de femmes, c’est fait avec les lois sur la parité… Parité hommes-femmes qu’on attend toujours dans l’Education nationale (82 % de femmes dans l’enseignement primaire, 60 % dans l’enseignement secondaire), dans la Justice (75 % de de femmes à l’ENM), dans la Santé (85 % de femmes chez les infirmiers), etc. A moins de se souvenir une bonne fois pour toutes qu’il est tout simplement interdit de proposer un emploi en fonction de la couleur de peau et du sexe du postulant, indépendamment des affinités, plus ou moins grandes, de certaines catégories de la population avec chaque type de métier et ses contraintes.

Finkielkraut avait prévenu : « l’antiracisme sera au 21ème siècle ce que fut le communisme au 20ème ».

La simplitude hollandaise n’est pas simple à gérer

Les Français l’ont bien compris. François Hollande veut faire comme tout le monde. Il voyage sur des vols commerciaux, prend le Thalys pour se rendre à Bruxelles et revient à Paris en voiture comme le ferait n’importe quel cadre moyen qui aurait raté le dernier train. Logiquement, lors de sa première intervention télévisée depuis son élection, le chef de l’Etat s’est justifié en brandissant l’argument de la simplicité.

Et comme il s’agissait de faire simple, simple comme Hollande, c’est lui qui s’est déplacé pour se rendre sur le plateau de France 2 comme l’aurait fait n’importe quel homme politique interviewé pour le JT. Donc exit tout le cérémonial de la prise de parole présidentielle avec drapeau, Marseillaise et apparition du président installé sur son trône républicain.

Jour après jour, François le Normal alimente, par sa phraséologie sévèrement quadrillée, le champ lexical de la normalitude. Dont acte. Sauf qu’en vrai, Hollande n’est normal que vu du ciel, comme dirait Yann Arthus-Bertrand. Vu d’en bas, c’est une autre paire de manches qui dépassent.

Avant de se pâmer devant le président normal, il aurait peut-être fallu regarder ce JT en compagnie des agents du service de sécurité. Parce que pour eux, la volonté obstinée du Président d’être anormalement simple se traduit par un nombre incalculable de risques. On imagine que depuis le 6 mai, les gardes du corps doivent avoir leurs oreillettes qui sifflent et leurs neurones un peu fatigués à force d’élaborer des scénarios dignes de 24 Heures. Pour ses anges gardiens sécularisés, la simplitude d’un François Hollande adepte forcené du stage diving génère chaque jour des situations dangereuses. Anormalement dangereuses…

Les tribulations du PC en Chine

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Un vent mauvais souffle en Chine ces derniers temps. Sur Internet, ce vent-là a pris le doux nom de « Brise de printemps », dénomination officielle d’une vaste campagne de verrouillage de l’espace numérique du pays. Les autorités chinoises font preuve d’une sensibilité poétique certaine quand il s’agit de lancer réformes et opérations de répression. En 1957, le pouvoir maoïste avait pris une initiative originale, joliment baptisée « La campagne des cent fleurs ». Il s’agissait ni plus ni moins que d’appeler opposants et dissidents à formuler librement leurs critiques à l’égard du régime afin de reprendre en main collectivement, dans la transparence et la concertation, le destin du pays. L’initiative connut un grand succès et contribua à délier les langues les plus enthousiastes. Le débat public fut néanmoins de courte durée et les plus naïfs des dissidents qui avaient cru que la liberté avait enfin posé un pied dans l’empire du Milieu furent promptement identifiés, arrêtés, voire exécutés. L’opération de la « Campagne des cent fleurs » avait parfaitement joué son rôle et permis au Parti Communiste Chinois de faire un peu le ménage.

Aujourd’hui, nul besoin de lancer à grand renfort de propagande des réformes piège-à-souris telles que la « Campagne des cent fleurs ». Il suffit pour le gouvernement chinois d’observer la bulle internet dans laquelle blogueurs et opposants sont suivis à la trace. Quand une crise politique semble s’annoncer, le seul mal que se donnent les autorités est de trouver un nom poétique pour baptiser le coup de filet qui va suivre. En février dernier, l’agence officielle chinoise a dressé un bilan modeste de l’opération « Brise (nettoyage ?) de printemps » : 1000 interpellations, 200 000 courriers « effacés » et 3000 sites avertis ou neutralisés.

La « Brise de printemps » n’a pas soufflé de nulle part et n’a pas complètement empêché la nouvelle de circuler : après le limogeage surprise de Bo Xilai, dirigeant du Parti Communiste de Chongqing et prétendant à la succession prochaine de Hu Jintao, des rumeurs de tentatives de coup d’Etat ont commencé à circuler un peu partout sur le net chinois, puis dans les médias étrangers, incluant, selon plusieurs sources, des déplacements de blindés autour de Pékin, voire des coups de feu. Le coup de force, s’il a bien eu lieu, aurait été principalement le fait de Zhou Yongkang, responsable de la police au sein de la direction du PCC. Il a visé dans un premier temps le charismatique Bo Xilai, ainsi que quelques proches, dont Wang Lijun, policier lui-même et bras droit de Bo Xilai qui a déclenché un mini-scandale diplomatique en tentant sans succès de se réfugier à l’ambassade américaine pour réclamer l’asile politique.

L’internet chinois ne s’avère cependant, en ces temps troubles, pas si verrouillé que cela. Du moins ce qui s’y écrit est-il soigneusement contrôlé et le pouvoir central encourage vivement les « libres » manifestations d’attachement nationaliste et de ferveur patriotique qui, depuis quelques mois, sont au diapason des gesticulades viriles et des démonstrations d’autorité du gouvernement chinois. Une vaste campagne de répression de l’immigration illégale, d’incitation à la dénonciation et d’arrestation au faciès a ainsi été lancée par Pékin tandis les dirigeants chinois multiplient les coups de menton et les annonces fracassantes à destination de leurs homologues étrangers, qu’ils soient accusés d’ »impérialisme pacifique » ou bien concernés par un conflit territorial comme la Chine en entretient avec tous ses voisins, Russie, Japon et Philippines compris.

Certes, le gouvernement chinois n’est jamais avare de déclarations fracassantes et les conflits de voisinage ont mené par le passé à des empoignades plus musclées. On évoquera pour mémoire la déclaration d’amour faite à la Russie autour du fleuve du même nom qui s’était soldée par une micro-guerre d’une semaine entre les deux nations en 1969 ou la « guerre pédagogique » entamée contre le petit frère vietnamien après son insolente intervention au Cambodge en 1979 qui s’était soldée elle par une magistrale raclée infligée à l’armée chinoise. Décidément les Vietnamiens c’est comme les routiers, ils sont sympas mais faut pas pousser.

Mais les dirigeants occidentaux semblent aujourd’hui traiter la Chine avec autant de précautions qu’un service de gériatrie face à Valéry Giscard d’Estaing ou un notaire confronté à Liliane Bettencourt. On a vu très récemment les Etats-Unis accepter avec empressement de livrer aux autorités l’avocat dissident Chen Guangcheng qui avait eu le malheur de se réfugier lui aussi dans leur ambassade (on n’a pas idée !) tandis que le sujet a soigneusement été écarté du débat présidentiel en France.

Cela est vraisemblablement dû à un double sentiment à l’égard de la deuxième puissance économique mondiale : une hostilité grandissante à mesure que la Chine est identifiée comme un adversaire particulièrement agressif et déloyal sur le plan économique et une méfiance qui croît au même rythme que les doutes sur la croissance chinoise. Le secteur le plus à même de générer une croissance forte reste le secteur industriel. Tant que la demande en création de biens reste forte, que l’innovation de produit répond à cette demande, voire crée de nouveaux besoins, tout va bien et c’est la fête au village. Tant qu’une industrie manufacturière dynamique soutient un commerce extérieur qui a la banane, tout le monde est content, enfin du moins les 300 millions d’heureux profiteurs de la mondialisation de l’économie. Le milliard restant étant prié de la mettre en sourdine en attendant des jours meilleurs. Dans ces conditions historiques et économiques particulières, les pays émergents comme la Chine peuvent afficher des taux de croissance insolents et un commerce extérieur tellement bénéficiaire qu’il en devient irritant, tandis que les économies des pays de l’OCDE sont condamnées à se contenter de l’innovation de processus, de la multiplication des produits financiers, de l’économie de la dette et du smartphone pour doper un peu leur croissance anémique qui fait rire les enfants chinois.

Les choses changent petit à petit et le grand dragon chinois commence à avoir les articulations qui grincent lorsqu’il aborde une nouvelle phase de développement. Il y a encore deux ou trois ans, on évoquait les problèmes d’une économie en surchauffe, aujourd’hui les prévisions de développement de l’industrie et de l’économie chinoise se trouvent brutalement revues à la baisse. Bien sûr, les chiffres affichés donnent toujours des cauchemars à n’importe quel ministre des Finances européen mais la croissance de l’économie chinoise commence à sérieusement ralentir. Avant de penser à ses éventuelles répercussions sur l’économie mondiale, le pouvoir chinois doit gérer la pression sociale engendrée par ce changement de conjoncture.

Alors que 200 à 300 millions de Chinois ont connu une élévation notable de leur niveau de vie, les autres, à qui on avait demandé de gentiment la mettre en veilleuse en attendant des jours meilleurs, commencent à dangereusement s’agiter en faisant remarquer que les salaires misérables, les expropriations forcées et l’absence complète de protection sociale sont un prix bien lourd à payer au pays du maoïsme pour financer les 4×4 de quelques beaufs arrivistes de la province de Canton, surtout quand ces riches-là commencent à quitter le pays pour mettre leur fortune à l’abri. C’est dans ce contexte économique qu’il faut replacer les récentes et inquiétantes rumeurs de coup d’Etat en Chine et au sein du PCC lui-même. Longtemps, la transition vers « l’économie socialiste de marché » avait permis au pouvoir communiste de passer avec succès l’épreuve de la fin de la guerre froide, tandis que son homologue russe se disloquait, et d’assurer sa mainmise sur la société chinoise grâce aux fruits de la croissance. Aujourd’hui, avec des perspectives revues à la baisse, la succession annoncée de Hu Jintao s’annonce compliquée.

Le PCC devra-t-il revenir à des problématiques plus « impériales » que marchandes pour assurer sa pérennité et affirmer plus martialement une politique de puissance qui lui permette de tenir un pays en pleine ébullition ? C’est Francis Fukuyama qui va être déçu.

 
*Photo : censorshipinamerica.com

Mediapart ou le journalisme à l’esbroufe

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Ce qui est formidable avec Internet, c’est qu’on peut réécrire l’Histoire. Un journaliste qui publie une information fausse n’a pas besoin de s’excuser : il lui suffit de corriger son texte et, s’il est malhonnête, de prétendre qu’il n’a jamais écrit ce qu’il a écrit. Trop cool… Plus besoin de recouper ni de vérifier, il suffit de publier, on verra bien. J’ai eu l’occasion d’apprécier ces méthodes avec le fameux « scoop » de Mediapart sur le supposé financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le colonel Kadhafi ¬− affaire sur laquelle je n’ai aucune vérité à défendre. J’ai simplement observé qu’une des affirmations publiées par le journaliste en charge de cette affaire, relative à l’un des protagonistes, était clairement et évidemment fausse. Étant d’une nature confraternelle, j’ai envoyé un message au confrère pour lui signaler son erreur. J’ai eu la surprise de recevoir une réponse dans laquelle il prétendait n’avoir jamais écrit ce que j’avais bel et bien lu. Et de fait, l’erreur avait disparu ![access capability= »lire_inedits »] Je n’avais pas compris qu’il était impudent de contester une information publiée par les sacro-saints chevaliers du journalisme d’investigation. Du reste, « journalisme d’investigation » est sans doute un costume trop étriqué pour un média qui ne publie pas des informations, mais des « révélations ». Tout est aussi vrai dans Mediapart que bon dans le cochon. Même ce qui est faux.

« Sarkozy-Kadhafi : la preuve du financement » : c’est sous ce titre dépourvu de la moindre ambiguïté que le site d’Edwy Plenel publie, le 28 avril, quelques jours avant le second tour de la présidentielle, un document qui, s’il était authentique, constituerait en effet une preuve accablante des largesses de Kadhafi pour Nicolas Sarkozy. Il s’agit d’une lettre en arabe signée par Moussa Koussa, ex-chef du renseignement libyen, et adressée à Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Kadhafi. On admettra cependant que la précision « s’il était authentique » a son importance… Un certain nombre d’éléments que j’exposerai ci-dessous permettent pour le moins d’en douter. Personne, et certainement pas moi, n’accuse les journalistes de Mediapart d’avoir fabriqué ce document. Ce que l’on pourrait reprocher aux porte-flingues d’Edwy Plenel, en revanche, c’est de l’avoir publié alors qu’ils ne disposaient pas de la moindre preuve de son authenticité.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Kadhafi et certaines personnes de son entourage m’ont expliqué à plusieurs reprises comment fonctionnait ce type d’opération du temps du « Guide ». Après avoir promis une « aide politique », le Leader transmettait verbalement un ordre à son directeur de cabinet, Ahmed Ramadan, et à son chef de cabinet, Bachir Saleh. Ce dernier prenait les choses en main, organisait le versement et se chargeait de répartir les commissions des uns et des autres. Au final, un seul document entrait dans le système comptable : un reçu signé de la main du messager du bénéficiaire (qui serait, en l’occurrence, un émissaire de Sarkozy) était remis par Bachir Saleh au chef comptable du palais. Voilà la preuve que nous cherchons et que nous n’avons pas trouvée. Même si la transaction a réellement eu lieu, il est possible que cette preuve n’existe pas. En effet, c’est Kadhafi lui-même qui a déclaré que Nicolas Sarkozy avait bénéficié de sa prodigalité. On imagine que s’il avait possédé un document étayant cette accusation, feu le Guide se serait fait un plaisir de le transmettre à Mediapart.

Ce qui est tout aussi certain, c’est que Moussa Koussa − l’expéditeur supposé de la lettre de Mediapart − ne jouait aucun rôle dans ces affaires. L’« aide politique », ce n’était pas son truc. Et les conseillers dont le bureau jouxtait celui du « Guide » au palais de Bab Al-Azizia n’avaient pas besoin d’autorisation du chef des renseignements pour distribuer ces menus cadeaux aux partis-frères. Imaginez une seconde que la France soit assez riche pour financer des hommes politiques étrangers : verrait-on le patron de la DCRI adresser par courrier un ordre de virement au directeur de cabinet du Président de la République ? Demanderait-on à Bernard Squarcini de donner son aval pour allonger une subvention à un parti politique polonais ? Admettons cependant, pour la commodité du raisonnement, que cette aberration politique et protocolaire ait eu lieu malgré tout. L’ennui, c’est que le courrier mentionne également une réunion entre l’intermédiaire désormais célèbre Ziad Takieddine et Brice Hortefeux. Or, ni l’un ni l’autre n’étaient présents à Tripoli à la date mentionnée. Et tous ceux qui connaissent le dossier savent que l’homme de confiance de Sarkozy en Libye était Claude Guéant. On m’accordera que cela fait beaucoup d’invraisemblances.

Le plus surprenant − ou le plus inquiétant −, c’est que ça marche ! Grâce au buzz suscité par ce « scoop », nombre de gens sont aujourd’hui convaincus que Nicolas Sarkozy a bien bénéficié d’une « aide politique » du « Guide » libyen pour sa campagne de 2007. Les observateurs les plus indulgents (de droite) pensent − sans l’écrire − qu’en acceptant les largesses d’un chef d’État étranger, Sarkozy n’a fait que perpétuer une tradition de la Ve République. Les plus teigneux (de gauche) écrivent − sans le penser − qu’il s’agit d’une preuve supplémentaire de l’alliance des riches et des corrompus contre le petit peuple. Reste une question fort intéressante : pourquoi un site d’information a-t-il cru bon, quelques jours avant une échéance électorale majeure, de publier un document étayant une accusation aussi grave, alors même qu’il n’existait aucune preuve pour en attester l’authenticité ? La réponse est simple : Mediapart n’est pas un site d’information mais un média militant. Faute d’éléments indiscutables, il pratique ce qu’on appellera le « journalisme à coups de marteau ». Si une information ne rentre pas dans la tête des gens même quand Edwy Plenel a décrété qu’elle était vraie, il faut asséner chaque jour de nouveaux arguments sans être trop regardant sur les vérifications d’usage.

Dans les jours suivant la publication de l’article, le signataire et le destinataire présumés de cette lettre nient son existence. Peu importe : les journalistes qui enquêtent sur ce sujet brûlant trouvent une méthode imparable pour faire passer la pilule. Ils compilent les éléments qui fragilisent leur document-preuve dans une série de mini-articles (payants) et aboutissent à la conclusion suivante : « Si tout le monde dit que c’est faux, c’est parce que tout le monde a peur, ce qui prouve que c’est vrai. » Cette prétendue démonstration par l’absurde ressemble plutôt à une démonstration absurde. Quand Bachir Saleh affirme n’avoir jamais reçu la lettre, « cela n’a aucune valeur, il est recherché par Interpol et protégé par la France ». Quand l’expéditeur supposé, Moussa Koussa, nie l’avoir jamais signée, « le démenti n’a aucune valeur ». Quand les anciens insurgés et nouveaux gouvernants de la Libye font des déclarations allant dans le même sens, c’est encore une preuve : « Cela n’étonne personne que le CNT contredise Mediapart. Qui les a mis en place ?»

Le 2 mai, assis à la table d’un célèbre café parisien, j’apprends donc, dans un article intitulé « L’Élysée piégé par ses témoins », que Bachir Saleh (le destinataire supposé de la lettre) est probablement en fuite. Or, il se trouve alors attablé à quelques mètres de moi. La veille, il s’était payé une belle balade sur les Champs-Élysées, après avoir rencontré Dominique de Villepin dans un palace parisien. Cela fait deux jours que je le suis à la trace. Notre métier nous impose parfois ce genre de méthodes. Bref, le « témoin de l’Élysée » n’était pas en fuite. C’est à ce moment-là que j’alerte mon confrère sur son erreur : le témoin n’est pas « en fuite ». Et quelques minutes plus tard, il ne l’a jamais été : dans l’article de Mediapart discrètement expurgé de cette bourde, on apprend simplement qu’il est « réclamé par la Libye ». Rien d’autre n’a été changé. L’erreur n’a jamais existé. Bizarrement, le confrère ne semble pas m’être reconnaissant. Son emportement, dans le cours de nos échanges électroniques, traduit plutôt la posture d’éternel indigné − ne serait-ce pas plutôt à moi de l’être ? Il conclut : « S’il est à Paris, qu’attend la police de Sarkozy pour l’arrêter comme promis ? C’est surréaliste. » Surréaliste, en effet. Puisqu’il est si assoiffé de justice, je lui suggère d’aller de ce pas retrouver ce « témoin-clef » grâce aux indications que je lui ai gracieusement fournies, et de le dénoncer à la police. L’échange s’arrête là. Bachir Saleh n’a été ni arrêté par la police, ni interrogé par Mediapart.

Les témoins à décharge sont donc disqualifiés − au motif, pour Saleh, qu’il est réclamé par les nouveaux maîtres de la Libye. Il faut maintenant produire un témoin à charge. C’est chose faite le 3 mai dans un article intitulé : « Mediapart, Kadhafi : l’ancien Premier ministre libyen confirme les 50 millions pour Sarkozy ». Cette fois, c’est du lourd.

Incarcéré en Tunisie pour « franchissement illégal de frontière », Baghdadi Al-Mahmoudi est réclamé par la justice de son pays où, dit-on, il risque la peine de mort. Selon Mediapart, il a affirmé aux enquêteurs tunisiens avoir lui-même livré le cash en Suisse aux porte-flingues de Sarkozy. « Depuis octobre 2011, la justice tunisienne savait… », annonce le site. Un Premier ministre porteur de valise ? Personne ne moufte. Et puis pourquoi risque-t-il la peine capitale en Libye ? Silence radio sur le Web francophone. Ce qui intéresse les Français, c’est de savoir que l’ancien Premier ministre de Kadhafi confirme les dires de Mediapart. N’ont-ils pas le droit d’en savoir un peu plus ? Pourtant, quand l’AFP interroge un avocat de Mahmoudi, elle ne prend pas la peine de lui demander de quoi son client est accusé. Décidément, tous ces journalistes ne sont pas très curieux…

Si Baghdadi Al-Mahmoudi est réclamé par le régime de Tripoli, c’est parce qu’on l’accuse d’avoir participé, en mars 2011, aux massacres perpétrés par les soldats loyalistes sur les minorités berbères de Zwara. Le pauvre homme expliquera évidemment qu’il n’avait pas le choix, qu’il était obligé − argument récurrent de ceux qui servent les dictatures. Malheureusement pour lui, on peut consulter sur Internet des documents accablants : des écoutes téléphoniques où il évoque, sur un ton jovial, les viols commis sur les jeunes Libyennes par les mercenaires de Kadhafi.

Tout cela, les investigateurs intrépides de Mediapart ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Ce qui importe, pour eux, c’est que l’ancien Premier ministre de Kadhafi a confirmé le versement des 50 millions. L’information, relayée par l’AFP, tourne en boucle sur Internet. Pour un scoop, c’est un scoop ! Le tout-Paris politique tremble ou exulte.

Depuis ses aveux, Mahmoudi croupit toujours dans les geôles tunisiennes. Or, plus aucune charge ne pèse plus sur lui en Tunisie où il a purgé sa peine de six mois de prison. Ses avocats sont indignés ! Voudrait-on le faire taire pour protéger Nicolas Sarkozy ? C’est ce que laissent entendre entre les lignes les journalistes de Mediapart. La réalité est moins rocambolesque. Si la Tunisie maintient cet homme en captivité, c’est parce qu’elle rechigne à le livrer aux Libyens. L’acte d’extradition a bien été signé. Mais le Président tunisien, Moncef Marzouki, ancien militant des droits de l’homme, hésite à appliquer cette décision. Amnesty International a attiré son attention sur le cas de Mahmoudi. Le renvoyer chez lui reviendrait à envoyer une bête à l’abattoir. Alors que ses avocats se battent pour attirer l’attention des médias, cette affaire Sarkozy tombe vraiment à pic ! Jusque-là inconnu du grand public en France, Baghdadi Al-Mahmoudi devient un héros. Il n’est plus l’un des bourreaux du régime de Kadhafi, mais la victime du clan Sarkozy. Les twits repartent de plus belle, comme celui-ci, relayé par un des investigateurs : « Le mec qui confirme les 50 millions a une hémorragie interne. Tout est normal. » Faut-il comprendre que le Président de la République française a envoyé des exécuteurs dans sa cellule tunisienne pour lui faire passer l’envie de causer ? En réalité, Mahmoudi est souffrant notamment parce qu’il a fait quatre grèves de la faim qui n’ont rien à voir avec les millions de Sarkozy.

Ce témoignage opportun ne laisse pas d’intriguer. Pourquoi aurait-il parlé de ces fameux millions et de son escapade suisse à la justice tunisienne, alors qu’il n’était inculpé que de « franchissement illégal de frontière » ? En quoi le fait d’apparaître comme un « porteur de valise » serait-il utile à sa défense ? Surtout, comment expliquer Toutes ces questions en appellent une autre : comment expliquer que des journalistes chevronnés ne se les soient même pas posées ?

Vous ne comprenez plus rien à cette histoire ? Vous pensez que, tout de même, ça pue ? Cela signifie que Mediapart a réussi son coup. Le journalisme à coups de marteau a permis de transformer une hypothèse en certitude, un document non authentifié en preuve et un ancien dignitaire du régime de Kadhafi en témoin indiscutable. Et le pire, c’est que les confrères croient dur comme fer à un échafaudage qui s’accorde parfaitement avec leur vision de la politique en général et de Sarkozy en particulier. Bienvenue à Parano-Land !

Maintenant, je vais vous dire ce que je sais : Kadhafi a dit à un de mes amis qui travaillait pour lui qu’il avait donné 20 millions d’euros à Sarkozy. Ce même ami m’a parlé d’une réunion où Claude Guéant, accompagné d’un Tchadien, aurait demandé une « aide politique » pour la campagne de 2007. C’est peut-être vrai, peut-être faux. De plus, quiconque connaît les rouages de l’ancienne Jamahiriya libyenne sait que, même si Kadhafi avait promis de faire un don, cela ne prouve nullement que le bon montant ait ensuite été alloué à la bonne personne. Les porteurs de valises ne sont pas toujours fiables. Rechercher une information dans ce milieu de tueurs suppose de plonger dans la fosse aux requins et de patauger dans des eaux saumâtres. J’ignore totalement si l’information concernant le financement de la campagne de Sarkozy est vraie. Mais j’ai d’excellentes raisons de douter de l’authenticité du document. Et j’ai beaucoup de mal à croire que ces raisons aient échappé aux détectives de Plenel.

Alors, j’ai envie de dire aux Bob Woodward d’opérette de redescendre de leur nuage. Ce n’est pas le Watergate, votre truc, mais une boule puante que vous lâchez, comme un tract de la LCR. Si vous voulez faire du journalisme, revoyez Les Hommes du président. Ils n’avaient même pas de portable, devaient se déplacer chez les gens pour leur tirer les vers du nez. Surtout, notez un détail : dans le film, comme dans la réalité, l’article est publié à la fin de l’histoire, pas au début.[/access]

François Hollande se précipite sur le chemin de Damas

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Il jubile… Après un parcours que la presse a dit sans faute (sic) aux Etats-Unis, où il a pu blaguer avec Barack Obama et faire plier l’Otan en jouant un peu sur les mots, il ne manquait au nouveau président que l’occasion de briller en solo sur la scène internationale. C’est maintenant chose faite grâce à l’annonce de sa décision d’expulser l’ambassadrice de Syrie en France à peine quelques heures après la révélation du massacre de Houla. Une prise de position ferme et décidée qui marque son homme, mais qui pourrait bien lui causer quelques soucis : la diplomatie internationale n’est pas une course de vitesse…

D’abord parce que, annonce-t-il, cette décision est motivée par « le massacre odieux commis à Houla par les forces syriennes » : si Hollande, tout excité par sa volonté de créer le buzz, avait attendu les rapports officiels, il aurait appris que le massacre n’était pas la conséquence du pilonnage de Houla par les forces du régime syrien, mais qu’il s’agissait en fait d’exécutions sommaires perpétrées par un groupe qui n’a pas été formellement identifié. Les rebelles accusent les partisans de Bachar al-Assad qui eux-même fustigent des groupes proches d’Al-Qaïda et de la rébellion sunnite… Pendant ce temps, les observateurs des Nations-Unies essaient bêtement de faire leur travail et mènent l’enquête. Gageons que François Hollande était mieux informé que tout le monde !

En revanche, ce qui est sûr, c’est que cette décision symbolique vient à point nommé pour faire de la France l’inspiratrice d’une politique d’ingérence internationale en Syrie et pourquoi pas de notre président le potentiel futur libérateur du pays… Un massacre vaut certainement psychologiquement autant que quelques armes de destruction massive et on a déjà fait la guerre pour moins que cela ! Comment la Russie pourrait-elle encore refuser une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU après Houla ? C’est pourtant ce qui est arrivé, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, ayant jugé que les rebelles et le gouvernement syriens étaient tous deux impliqués dans le massacre et critiqué les pays qui jugent la paix impossible sans le départ de Bachar al-Assad…

Rendons-nous à l’évidence, le président syrien n’est pas un tendre, ni même un garçon sympathique. Il aurait même tendance à faire passer quelques despotes d’Amérique Latine pour des enfants de chœur. Mais les événements récents en Syrie auraient dû faire comprendre à Hollande que la précipitation n’est pas une solution : le plan Annan patauge surtout du fait de la désorganisation des troupes rebelles, conglomérat de groupes de guérilla sans unité et sans interlocuteur unique. Certes, les forces du régime tuent chaque jour en Syrie, mais les attentats suicides de ces derniers jours, qui font planer l’ombre d’Al-Qaïda, posent la question de l’équilibre du pays et de la région après Assad. Certes, le dictateur baasiste est contesté par une frange de la population, mais les élections organisées en mai, tout aussi critiquables qu’elles aient pu être, n’ont pas plébiscité son départ. En un mot, couper les relations diplomatiques avec Damas, c’est aussi couper la communication avec le seul représentant identifié et légitime parmi les belligérants : François Hollande en a fait le choix, par effet d’annonce, prônant ainsi une intervention unilatérale contre le régime en place, si toutefois ses nouveaux « amis » du monde diplomatique lui emboîtent le pas.

Pendant ce temps, Lamia Chakkour, l’ambassadrice de Syrie en France, coule des jours heureux à Paris : son accréditation auprès de l’Unesco lui permet de résider en France, malgré son expulsion annoncée en fanfare… Qu’un retrait des troupes d’Afghanistan devienne un retrait des troupes offensives passe encore, mais une expulsion qui n’expulse pas…

Le bonheur est dans le chai

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Et si le samedi 2 juin de 10h à 20h et le dimanche 3 juin, de 10h à 18h (pour permettre aux fidèles d’aller aux Vêpres), vous alliez dans une ville rouge pour en boire du bon ? Une semaine avant le premier tour des législatives, à Ivry, l’excellent caviste Paco Mora organise pour la deuxième année un salon, Les Papilles résistent, dont l’intitulé indique assez la philosophie. Le vin est en effet, l’air de rien, un enjeu de civilisation et suppose un certain rapport au monde, au plaisir et à l’autre. Vous pourrez, grâce à ce bienfaiteur de l’humanité et de la proche banlieue, découvrir une douzaine de vignerons qui aiment suffisamment leur métier pour revendiquer fièrement la typicité de leurs terroirs respectifs en s’opposant à la standardisation du goût qui veut faire du vin un produit comme un autre.

Tous ont comme devise la célèbre phrase de Jules Chauvet (1907-1989), initiateur du retour à une vinification plus naturelle : « Le vin, moins on y touche, mieux ça vaut, parce qu’il ne faut pas oublier que ça se boit, quand même. » Paco Mora vous permettra ainsi de vous réconcilier avec le bordeaux, grâce au Médoc de Didier Michaud qui a courageusement résisté à la parkérisation ou de découvrir le champagne de Francis Boulard (y aura-t-il sa fameuse cuvée Pétréa vieillie par solera, méthode d’assemblage espagnole habituellement utilisée pour le Xérès ?).

On pourra aussi faire un petit tour du côté de chez Brigitte Roche, une référence en matière de côte-rôtie. Qu’est-ce qu’il disait encore, Jules Chauvet, ce Paul-Jean Toulet de la fermentation malolactique ? Ah oui : « Certains vins ont non seulement des caractères précis mais encore des silhouettes idéales. Ils peuvent évoquer les matins de printemps embaumés et les soirs troublants de septembre. »

Pour tout renseignement complémentaire, Paco Mora, la « Cave d’Ivry », 40 rue Marat 94200 Ivry sur Seine (01 46 58 33 28). Possibilité de restauration sur place.

FARC : Roméo et Ingrid

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Mes camarades des FARC sont des gens étranges : ils capturent Roméo Langlois, qui a l’air tout à fait fréquentable, et le relâchent au bout d’à peine un mois. Et quand ils kidnappent quelqu’un d’aussi intégralement insupportable qu’Ingrid Betancourt, au lieu de la libérer de suite, ils se la supportent six ans durant. Masochistes ?

Il faut sauver le soldat Bayrou !

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Il y a des hommes politiques, quelles que soient nos propres convictions, qui attirent la sympathie pour une raison simple : ils préfèrent leurs idées aux portefeuilles et aux ors des palais nationaux. Pour faire vite, ils se sentent davantage concernés par le politique que par la politique.
A gauche, on peut citer Jean-Pierre Chevènement. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » : il est l’auteur de cette mâle maxime qu’il s’est appliquée à lui-même à trois reprises. D’abord, en 1983, pour protester contre le tournant de la rigueur d’un Mauroy qui avait décidé de rompre avec le programme socialiste sur lequel Mitterrand s’était fait élire. Puis, en 1991, quand ministre de la Défense, il refusa de voir la France s’engager dans l’expédition atlantiste et pétrolière de la première guerre du Golfe. Enfin, en 2000, quand il était à l’Intérieur et qu’il vit Lionel Jospin fabriquer sur mesure un nouveau statut pour la Corse, il démissionna une dernière fois pour dénoncer une fissure inacceptable dans l’édifice de la République « une et indivisible ».

A gauche, toujours, il faut bien reconnaître que le pari d’un Jean-Luc Mélenchon quittant le Parti Socialiste, en pleine dérive européiste et libérale au congrès de Reims en 2008, n’était pas gagné d’avance. On n’aurait pas parié un kopeck (pardon un centime d’euro) sur son destin. Créer le Parti de Gauche, convaincre le PCF d’entrer dans la dynamique du Front De Gauche, assécher l’électorat d’extrême gauche et aujourd’hui affronter Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais, il faut tout de même le vouloir. On imagine la tranquille carrière d’éléphant rose-rouge du PS qu’il aurait pu connaître, jouant le rôle de Montebourg aux primaires et se retrouvant aujourd’hui, à sa place, ministre du Redressement Productif dans un gouvernement avec lequel il n’aurait pourtant été d’accord sur rien ou presque.

A droite, dans le même genre de beauté ombrageuse, Philippe de Villiers mérite un certain respect. Jeune sous-préfet en 1981, il démissionne à l’élection de Mitterrand. Après un bref passage dans le premier gouvernement de cohabitation, il s’éloigne progressivement de l’UDF pour rompre franchement au milieu des années 90 au nom du souverainisme, un souverainisme de droite, ancré sur l’identité catholique de la France. Il avait pourtant le profil potentiel d’un énarque calibré pour devenir un poids lourd des différents gouvernements de droite. Mais apparemment, les couleuvres n’étaient pas son plat préféré, même en les digérant sur le siège arrière d’une limousine aux vitres fumées.

Et maintenant, François Bayrou. C’est-à-dire le Centre, ce courant dont on finira décidément par penser qu’il est comme Dieu selon Flaubert, « présent partout dans sa création mais visible nulle part ». Pour formuler les choses différemment, le centrisme a toujours été au pouvoir mais n’a jamais été incarné par un Président s’en réclamant explicitement, à l’exception peut-être de Giscard.

C’est parce qu’il a cru à cette incarnation politique impossible que François Bayrou est sur le point de disparaître de la vie politique française alors qu’il a réuni sur son nom, lors des trois dernières élections présidentielles, plusieurs millions d’électeurs et qu’il bénéficie d’un capital sympathie, y compris auprès des professeurs qui se souviennent comme d’un grand moment d’apaisement de son long passage à l’éducation nationale (sous deux présidents différents !) et le comparent à la brutalité poujadiste d’un Claude Allègre ou à l’inconsistance austéritaire de Luc Chatel.
Et si Bayrou risque de disparaître, c’est uniquement à cause d’un mode de scrutin dont on se demande vraiment ce qu’on lui trouve encore puisqu’il va probablement exclure le FN de la représentation nationale et permettre très difficilement au FDG de constituer un groupe alors qu’ils représentaient respectivement 18 et 11% des voix au soir du 22 avril.
L’honnêteté intellectuelle de Bayrou, autrement dit le simple fait de s’exprimer en conformité avec ses idées, l’a poussé à annoncer qu’il allait voter pour François Hollande. La victoire de ce dernier, plus courte que prévue, Bayrou y a contribué à sa manière. Dans un premier temps, on a cru que le PS allait, dans un geste élégant, retirer sa candidate dans la circonscription de Bayrou. Puis Solferino décida que non.

Si c’est de cette manière qu’ils veulent faire oublier sur leur gauche qu’ils sont eux-mêmes des centristes, les ténors du PS se trompent. Le gouvernement actuel est un gouvernement du centre et rien d’autre. En créant les conditions pour que Bayrou soit battu, ils veulent oublier leur mauvaise conscience, celle qui les a fait renoncer depuis belle lurette à changer la société pour se contenter de la gérer en arrondissant un peu, un tout petit peu, les angles de la mondialisation.
Mais dans le même temps, ils vont priver la représentation nationale d’une voix originale, humaniste et sincère.
Si j’étais électeur socialiste (première hypothèse improbable), du côté de Pau (seconde hypothèse improbable), je voterais Bayrou.
Pour montrer à mon parti que parfois, c’est l’honneur qui commande.

Comme un cerf dix-cors

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Pourquoi mes copains et moi-même étions-nous grognons et joyeux à la fois, le 6 mai 2012, à 20 heures ? Parce que nous avons voté pour Mélenchon au premier tour et pour Hollande au second. Hollande a gagné, Sarkozy a perdu… mais nous aussi, finalement. À la limite de la schizophrénie, on chante L’Internationale devant les images de la cathédrale de Tulle, on dit « nous » en parlant de la gauche, mais nous nous reprenons aussi vite parce que ce n’est pas de « nous » qu’il s’agit puisqu’il s’agit des socialistes, et que nous ne sommes pas socialistes.

En plus, comme nous sommes persuadés que le différentiel de 3 points entre les prévisions sondagières et le score de Mélenchon est essentiellement dû au « vote utile » de ceux qui nous avaient promis leur bulletin et qui se sont dégonflés dans les derniers jours de peur que Hollande soit trop faible au premier tour pour battre Sarkozy au second (avaient-ils si tort que ça, d’ailleurs ?), nous l’avons un peu amère tout de même. Et en même temps, nous sommes contents à l’idée de l’alternance et d’une droite renvoyée à ses chères études.[access capability= »lire_inedits »]

Il s’agit là du comportement typique, et un brin incohérent, des électeurs communistes à chaque élection gagnée par des socialistes. Nous avons voté pour eux par « discipline républicaine », nous sommes très heureux d’avoir battu la droite, mais nous sentons déjà les cornes des cocus idéologiques nous pousser sur le crâne.

Il faut dire que, depuis 1981, nous sommes carrément devenus des cerfs dix-cors. À chaque fois, soit parce que nous étions liés par la solidarité gouvernementale, soit parce que nous étions inhibés par le souci de ne pas gêner un gouvernement de gauche, même social-démocrate, nous n’avons plus fait entendre notre voix. Et à l’échéance suivante, nous nous sommes retrouvés avec un score encore plus bas.

Cette fois, juré, craché, nous n’irons pas au gouvernement. Nous ne sommes pas des écolos, nous. Nous avons notre fierté. Nous ne transigerons pas sur le smic à 1700 euros, question sur laquelle François Hollande a été d’une discrétion de violette durant la campagne. Ni sur la planification écologique. Ni sur un grand pôle public du crédit. Ni sur une modification du statut de la BCE qui permette aux États d’emprunter sans passer par l’intermédiaire des banques. Nous regarderons aussi de près si la négociation autour du Traité européen de stabilité, à défaut d’aboutir à la dénonciation pure et simple que nous souhaiterions, va au moins déboucher sur ce satané et indispensable « volet de croissance ». Et on ne nous endormira pas avec quelques rafistolages cosmétiques juste destinés à ce que le nouveau président revienne de Bruxelles ou Berlin sans avoir perdu la face.

Reste le vote des étrangers aux élections locales (on oublie souvent de rajouter « aux élections locales », allez savoir pourquoi…), qui divise Causeur autant que la France. Eh bien, nous en ferons un point d’honneur, comme en d’autres temps l’abolition de la peine de mort. Dans le combat « valeurs contre valeurs » qui est celui d’aujourd’hui, il ne faut pas avoir peur d’affirmer les siennes même si elles sont minoritaires dans l’électorat qui vous a fait roi. Question de courage politique.

Benoît XVI a indiqué un certain nombre de points non négociables pour les catholiques dans leur rapport au politique (euthanasie, mariage gay, etc…). Je viens d’énoncer les nôtres. Et je me tâte le crâne en regardant, si par hasard, il n’y a pas déjà une nouvelle corne.[/access]

*Photo : nav007

Syrie : la guerre médiatique a déjà lieu

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Comme prévu, la première grande annonce diplomatique du quinquennat Hollande se situe dans la parfaite continuité de la politique étrangère sarkozyenne. Après le massacre de Houla, que l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a dénoncé sans en attribuer explicitement la responsabilité au régime de Damas, François Hollande et Laurent Fabius ont décidé d’expulser l’ambassadrice de Syrie à Paris Lamia Chakkour, ce qu’auraient sans doute fini par faire Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.

Ironie du sort, la diplomate syrienne avait été prise dans un imbroglio l’été dernier, lorsque France 24 avait bien imprudemment annoncé sa défection et son entrée dans l’opposition. L’info s’était révélée être une intox mais a inauguré une longue série de controverses médiatiques qui entourent les convulsions successives de la révolte syrienne.

Parmi les derniers épisodes de la guerre civile syrienne – il faut bien appeler un chat un chat- deux mystérieux rebondissements égarent les journalistes : l’empoisonnement supposé de hauts dignitaires baasistes et l’enlèvement de pèlerins libanais chiites près d’Alep. Grâce à notre confrère du Figaro Georges Malbrunot, nous savons maintenant ce qui s’est tramé derrière les rumeurs d’assassinat des ministres de la Défense, de l’Intérieur et du beau-frère de Bachar Al-Assad, l’officier Assaf Chawkat. Vraisemblablement, il s’agirait d’une opération éclair montée par l’Armée Syrienne Libre, qui avait empoisonné le repas des six très hautes personnalités proches du premier cercle de Damas, lesquelles n’ont dû leur salut qu’à une hospitalisation rapide.

Or, le rapt de treize pèlerins chiites libanais en Syrie reste quant à lui entouré de tout son halo de mystère. L’annonce- démentie depuis – de leur libération puis de leur exfiltration en Turquie, où ils restent immobilisés, a laissé tous les observateurs pantois. Vendredi, France 24 (que l’on est désolé d’accabler…) tombait dans le panneau comme les autres…

Dans cette ténébreuse affaire, il semblerait que des agents de liaison du Hezbollah soient les otages d’une partie de la rébellion syrienne qui rechigne à les évacuer vers le Liban sans contrepartie de l’armée syrienne (arrêt des bombardements d’Alep) et du « parti de Dieu » (enjoint à se désolidariser de son encombrant allié).

Pour rendre les choses un peu plus incompréhensibles, la présidence turque a dernièrement nié jouer le moindre rôle dans les négociations avec les ravisseurs et l’Armée Syrienne Libre affirme n’être pour rien dans ce rapt. Aux dernières nouvelles, le premier ministre libanais devrait néanmoins se rendre à Ankara pour faire avancer le dossier.

Pauvres médias, allez comprendre cette nouvelle Histoire des treize

Quand Libé fait dans le racialisme

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Libération s’indigne de la composition des cabinets ministériels. Pas assez de femmes, pas assez de couleurs. Libé s’acharne surtout contre l’homme blanc car il est homme et blanc. Ce matin, en tant qu’homme et en tant que blanc, j’ai regretté de ne pas être à la tête d’un autre « SOS Racisme » pour les poursuivre en justice et dénoncer ce nouveau sexisme et ce nouveau racisme.

Il y a quelques années, toute la classe politique s’était indignée des propos de Georges Frêche qui trouvait qu’il y avait trop de noirs dans l’équipe de France de football. Là, sans remords, Libé estime qu’il y a trop de blancs ailleurs. Non seulement cela ne choque personne, mais Najat Vallaud-Belkacem, ministre du droit des femmes (qu’attend-on pour demander un ministère en charge du droit des hommes, parité oblige ?), donne même du crédit à cette « enquête » en exigeant un « État exemplaire ».

L’homme blanc ne revendique pas un avantage particulier à être homme et blanc, mais il aurait raison d’en vouloir à ceux qui lui reprochent d’être ce qu’il est sans s’être donné d’autre peine que celle de naître. À les entendre tous, la compétence, l’expérience et la disponibilité ne suffisent plus : il faudrait aussi cacher ou sortir son phallus et sa mélanine, selon les opportunités professionnelles. On se demande d’ailleurs comment Libération peut juger indigne la composition des équipes gouvernementales lorsqu’on regarde la couleur de peau et le sexe de ses propres instances dirigeantes, majoritairement composées de vieux hommes blancs sur-diplômés.

Fleur Pellerin, Ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique, ne s’en cache d’ailleurs pas : « Si j’avais été un homme blanc de 60 ans, à compétences égales, j’aurais eu moins de chances d’être nommée ». Ce qui devrait plaire à sa collègue gouvernementale, Yamina Benguigui, en charge des Français de l’étranger, qui aurait déclaré en 2004 : « à qualité égale, priorité au Beur puisqu’il a eu plus d’obstacles à franchir qu’un Blanc de souche ».

Nous proposeront-ils un jour un quota maximum de blancs tout en dénonçant les statistiques ethniques ? Les quotas de femmes, c’est fait avec les lois sur la parité… Parité hommes-femmes qu’on attend toujours dans l’Education nationale (82 % de femmes dans l’enseignement primaire, 60 % dans l’enseignement secondaire), dans la Justice (75 % de de femmes à l’ENM), dans la Santé (85 % de femmes chez les infirmiers), etc. A moins de se souvenir une bonne fois pour toutes qu’il est tout simplement interdit de proposer un emploi en fonction de la couleur de peau et du sexe du postulant, indépendamment des affinités, plus ou moins grandes, de certaines catégories de la population avec chaque type de métier et ses contraintes.

Finkielkraut avait prévenu : « l’antiracisme sera au 21ème siècle ce que fut le communisme au 20ème ».

La simplitude hollandaise n’est pas simple à gérer

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Les Français l’ont bien compris. François Hollande veut faire comme tout le monde. Il voyage sur des vols commerciaux, prend le Thalys pour se rendre à Bruxelles et revient à Paris en voiture comme le ferait n’importe quel cadre moyen qui aurait raté le dernier train. Logiquement, lors de sa première intervention télévisée depuis son élection, le chef de l’Etat s’est justifié en brandissant l’argument de la simplicité.

Et comme il s’agissait de faire simple, simple comme Hollande, c’est lui qui s’est déplacé pour se rendre sur le plateau de France 2 comme l’aurait fait n’importe quel homme politique interviewé pour le JT. Donc exit tout le cérémonial de la prise de parole présidentielle avec drapeau, Marseillaise et apparition du président installé sur son trône républicain.

Jour après jour, François le Normal alimente, par sa phraséologie sévèrement quadrillée, le champ lexical de la normalitude. Dont acte. Sauf qu’en vrai, Hollande n’est normal que vu du ciel, comme dirait Yann Arthus-Bertrand. Vu d’en bas, c’est une autre paire de manches qui dépassent.

Avant de se pâmer devant le président normal, il aurait peut-être fallu regarder ce JT en compagnie des agents du service de sécurité. Parce que pour eux, la volonté obstinée du Président d’être anormalement simple se traduit par un nombre incalculable de risques. On imagine que depuis le 6 mai, les gardes du corps doivent avoir leurs oreillettes qui sifflent et leurs neurones un peu fatigués à force d’élaborer des scénarios dignes de 24 Heures. Pour ses anges gardiens sécularisés, la simplitude d’un François Hollande adepte forcené du stage diving génère chaque jour des situations dangereuses. Anormalement dangereuses…