Il y a des hommes politiques, quelles que soient nos propres convictions, qui attirent la sympathie pour une raison simple : ils préfèrent leurs idées aux portefeuilles et aux ors des palais nationaux. Pour faire vite, ils se sentent davantage concernés par le politique que par la politique.
A gauche, on peut citer Jean-Pierre Chevènement. « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne » : il est l’auteur de cette mâle maxime qu’il s’est appliquée à lui-même à trois reprises. D’abord, en 1983, pour protester contre le tournant de la rigueur d’un Mauroy qui avait décidé de rompre avec le programme socialiste sur lequel Mitterrand s’était fait élire. Puis, en 1991, quand ministre de la Défense, il refusa de voir la France s’engager dans l’expédition atlantiste et pétrolière de la première guerre du Golfe. Enfin, en 2000, quand il était à l’Intérieur et qu’il vit Lionel Jospin fabriquer sur mesure un nouveau statut pour la Corse, il démissionna une dernière fois pour dénoncer une fissure inacceptable dans l’édifice de la République « une et indivisible ».

A gauche, toujours, il faut bien reconnaître que le pari d’un Jean-Luc Mélenchon quittant le Parti Socialiste, en pleine dérive européiste et libérale au congrès de Reims en 2008, n’était pas gagné d’avance. On n’aurait pas parié un kopeck (pardon un centime d’euro) sur son destin. Créer le Parti de Gauche, convaincre le PCF d’entrer dans la dynamique du Front De Gauche, assécher l’électorat d’extrême gauche et aujourd’hui affronter Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais, il faut tout de même le vouloir. On imagine la tranquille carrière d’éléphant rose-rouge du PS qu’il aurait pu connaître, jouant le rôle de Montebourg aux primaires et se retrouvant aujourd’hui, à sa place, ministre du Redressement Productif dans un gouvernement avec lequel il n’aurait pourtant été d’accord sur rien ou presque.

A droite, dans le même genre de beauté ombrageuse, Philippe de Villiers mérite un certain respect. Jeune sous-préfet en 1981, il démissionne à l’élection de Mitterrand. Après un bref passage dans le premier gouvernement de cohabitation, il s’éloigne progressivement de l’UDF pour rompre franchement au milieu des années 90 au nom du souverainisme, un souverainisme de droite, ancré sur l’identité catholique de la France. Il avait pourtant le profil potentiel d’un énarque calibré pour devenir un poids lourd des différents gouvernements de droite. Mais apparemment, les couleuvres n’étaient pas son plat préféré, même en les digérant sur le siège arrière d’une limousine aux vitres fumées.

Et maintenant, François Bayrou. C’est-à-dire le Centre, ce courant dont on finira décidément par penser qu’il est comme Dieu selon Flaubert, « présent partout dans sa création mais visible nulle part ». Pour formuler les choses différemment, le centrisme a toujours été au pouvoir mais n’a jamais été incarné par un Président s’en réclamant explicitement, à l’exception peut-être de Giscard.

C’est parce qu’il a cru à cette incarnation politique impossible que François Bayrou est sur le point de disparaître de la vie politique française alors qu’il a réuni sur son nom, lors des trois dernières élections présidentielles, plusieurs millions d’électeurs et qu’il bénéficie d’un capital sympathie, y compris auprès des professeurs qui se souviennent comme d’un grand moment d’apaisement de son long passage à l’éducation nationale (sous deux présidents différents !) et le comparent à la brutalité poujadiste d’un Claude Allègre ou à l’inconsistance austéritaire de Luc Chatel.
Et si Bayrou risque de disparaître, c’est uniquement à cause d’un mode de scrutin dont on se demande vraiment ce qu’on lui trouve encore puisqu’il va probablement exclure le FN de la représentation nationale et permettre très difficilement au FDG de constituer un groupe alors qu’ils représentaient respectivement 18 et 11% des voix au soir du 22 avril.
L’honnêteté intellectuelle de Bayrou, autrement dit le simple fait de s’exprimer en conformité avec ses idées, l’a poussé à annoncer qu’il allait voter pour François Hollande. La victoire de ce dernier, plus courte que prévue, Bayrou y a contribué à sa manière. Dans un premier temps, on a cru que le PS allait, dans un geste élégant, retirer sa candidate dans la circonscription de Bayrou. Puis Solferino décida que non.

Si c’est de cette manière qu’ils veulent faire oublier sur leur gauche qu’ils sont eux-mêmes des centristes, les ténors du PS se trompent. Le gouvernement actuel est un gouvernement du centre et rien d’autre. En créant les conditions pour que Bayrou soit battu, ils veulent oublier leur mauvaise conscience, celle qui les a fait renoncer depuis belle lurette à changer la société pour se contenter de la gérer en arrondissant un peu, un tout petit peu, les angles de la mondialisation.
Mais dans le même temps, ils vont priver la représentation nationale d’une voix originale, humaniste et sincère.
Si j’étais électeur socialiste (première hypothèse improbable), du côté de Pau (seconde hypothèse improbable), je voterais Bayrou.
Pour montrer à mon parti que parfois, c’est l’honneur qui commande.

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