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Euskadi : l’exception industrielle

pays basque crise

Il paraît que certains Français y ont cru pour de bon. Maintenant que le Président a annoncé que l’inversion de la courbe du chômage ne serait pas pour 2013, sans doute nourrissent-ils la cohorte des déçus du hollandisme qui, de plan social en plan social, se retournent contre celui qu’ils ont porté au pouvoir.
Cette ambiance pour le moins pesante n’affecte pas les salariés du fabricant d’électroménager FagorBrandt, à Lyon, qui abordent leur reconversion avec beaucoup d’espoir. Ils fabriquaient des lave-linge ? Désormais, ils produiront des véhicules électriques et des filtres à eau. Un cas d’école de ré-industrialisation dont on aimerait qu’il soit plus répandu.
En 2009, l’entreprise espagnole Fagor, qui a racheté Brandt, doit admettre que la production de lave-linge n’est pas rentable : elle perd 15 millions d’euros par an. La décision est donc prise, en 2010, de délocaliser l’activité vers la Pologne. Mais, soucieuse de ne pas abandonner les salariés, Fagor revend le site à un fabricant de voitures, la Société d’innovation et de technologie de Lyon (SITL). Fagor se désengage en douceur : le site continuera en effet à produire des machines à laver jusqu’en 2015, le temps que la nouvelle production décolle. Le syndicat Sud n’a rien trouvé à redire puisqu’on a évité la fermeture pure et simple de l’usine : 470 des 537 salariés restent sur le site et les autres continueront à travailler pour Fagor.
C’est un paradoxe : alors que l’Espagne continue à s’enfoncer dans la récession, et que le chômage outre-Pyrénées touche plus de 26 % de la population active, une entreprise espagnole sauve des emplois en France.[access capability= »lire_inedits »] Cela a peut-être à voir avec le fait que Fagor n’est pas seulement une entreprise espagnole : c’est surtout une entreprise basque. Or le Pays basque résiste mieux à la crise que le reste de l’Espagne : si l’Andalousie et l’Estrémadure comptent toutes deux 36 % de la population active à la recherche d’un emploi, cette proportion tombe à 15 % au Pays basque et même à 11 % dans la région du Debagoiena où, de surcroît l’industrie emploie encore 45 % de la population active, soit le taux le plus élevé d’Espagne.
Ce succès industriel à l’âge de la désindustrialisation, dans une vallée étroite qui fut longtemps difficile d’accès, appelle une explication. Peut-être est-il en partie imputable à des spécificités culturelles, notamment au fait que Mondragón, la ville principale du Debagoiena, est le siège du coopérativisme basque Fagor en étant l’un des fleurons.
En parcourant les alentours verdoyants de Mondragón, on est effectivement impressionné par le nombre des usines. Ce sont pour la plupart des coopératives apparues dans la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion d’un prêtre né en Biscaye en 1915, José Maria Arizmendiarrieta. Pendant la guerre civile, jeune séminariste, il soutient les républicains et collabore à la revue basque Eguna, ce qui lui vaut un bref séjour en prison. Ordonné prêtre, il est nommé à Mondragón en 1941. Après s’être d’abord occupé des jeunes apprentis de l’Unión Cerrajera, qui était à l’époque l’entreprise locale la plus importante, il fonde en 1943 sa propre école d’apprentis. Dans les années 1950, il encourage cinq de ses élèves à créer leur coopérative et Ulgor, ancêtre de Fagor, qui produit des réchauds et des poêles, apparaît en 1956. Très vite, il apparaît nécessaire de créer un organisme financier qui soutiendra le développement des coopératives : Caja Laboral, qui est une coopérative de crédit, est créée en 1959.
Un demi-siècle plus tard, la Corporación Mondragón regroupe120 coopératives, situées au Pays basque pour la plupart, et opérant dans de nombreux secteurs d’activité : production industrielle, crédit, distribution, agriculture, éducation ou encore recherche-développement. Et pour pallier les carences de l’État-providence espagnol et offrir aux salariés-coopérateurs une gamme complète de prestations sociales, soins médicaux et pensions de retraites, Lagun Aro fut créée en 1970.
Au Pays basque, ces coopératives représentent 8 % de l’emploi industriel et à Mondragón, elles donnent du travail à la moitié de la population. Au total, ces 120 coopératives appartiennent à 83 000 socios (associés), qui ont tous investi 15 000 euros, somme correspondant au salaire annuel le plus bas. Comme des actionnaires, ils touchent des dividendes en fonction des résultats. Propriétaires de leur entreprise, ils décident de sa stratégie : l’Assemblée générale composée de tous les socios élit un conseil recteur qui choisit les directeurs, sachant que l’écart entre le salaire le plus faible et le plus élevé ne peut pas être supérieur à 4,5 (6 pour les coopératives les plus importantes telles que Fagor, Caja Laboral ou Eroski). Du coup, il n’y a pas besoin de syndicats. Les socios ne sont pas protestants mais basques. Mais à l’instar de Max Weber, ils semblent considérer que « l’égoïsme intéressé, la cupidité et l’âpreté au gain » ne peuvent pas être les seuls moteurs du capitalisme moderne, et que le travail « doit s’accomplir comme un but en soi ».[ 1. Max Weber. L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.]
Pour Fernand Braudel, la montagne « est un monde à l’écart des civilisations » où « l’insuffisance du matériel humain, sa faible épaisseur, sa dispersion, ont interdit la mise en place de l’État, des langues dominantes, des grandes civilisations »[2. Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1990.]. Un relatif isolement et le caractère montagneux ont sans doute permis aux habitants du Pays basque de conserver une forte identité. Autre caractéristique des régions de montagne, l’habitat y est dispersé dans des quartiers ruraux généralement constitués d’une église et de quelques maisons, le bourg se trouvant au fond de la vallée. Ces quartiers ruraux (auzoa en basque, un mot qui désigne aussi le voisinage) supposent des liens sociaux particuliers : entre voisins, on a des obligations, comme par exemple l’entretien des chemins, mais aussi un devoir d’entraide – si l’un est malade, les autres le remplacent pour les travaux agricoles ou le soin des animaux. « Urrutiko parientea baino lehenago da auzua » (« Le voisin vient avant le parent lointain »), affirme un proverbe. Dans le passé, comme l’explique Caro Baroja[3. Julio Caro Baroja, Los Vascos, Istmo, Madrid, 2000.], les quartiers ruraux du Pays basque furent aussi des laboratoires de la démocratie, en marge de l’influence des seigneurs locaux : les voisins se réunissaient devant l’église ou, lorsqu’il pleuvait, sous le portique, (d’où le nom anteiglesias que l’on donne parfois à ces quartiers), pour prendre des décisions concernant la communauté.
La réussite des coopératives prolonge donc un mode d’organisation sociale, à la fois égalitaire et solidaire, qui a structuré la société basque au cours des siècles. Mais elle tient plus généralement à la force du sentiment identitaire, encore accrue par la répression franquiste : dans le Debagoiena, la majorité de la population est bascophone et, aux élections d’octobre 2012, les partis nationalistes, qu’ils soient de gauche (EH Bildu) ou de droite (le PNV) ont cumulé plus de 75 % des suffrages.
Pour autant, tout n’est pas rose. À la recherche de flexibilité, les coopératives ont de plus en plus recours à des travailleurs temporaires auxquels elles font miroiter la possibilité de devenir un jour socios. Ensuite, avec l’effondrement du marché espagnol, la part des exportations, essentiellement vers l’Europe, est passée de 58 % à 70 %, imposant aux coopératives une internationalisation de leur stratégie. Quand une coopérative perd de l’argent, les socios, réunis en assemblée générale, peuvent décider eux-mêmes de baisser leur salaire. Si elle est contrainte de mettre la clé sous la porte, elle ne licencie pas : les travailleurs sont réaffectés dans d’autres coopératives du groupe. Toutefois, les coopératives ont compris que leur survie passait par l’innovation, d’où la création à Mondragón d’un pôle de compétitivité baptisé Garaia, qui associe entreprises, universités et laboratoires de recherche. Les entreprises plus anciennes, exposées à la concurrence des pays à faible coût de la main d’œuvre, n’en doivent pas moins délocaliser. Fagor a déjà créé des usines en Pologne, au Brésil, au Mexique, en Thaïlande et en Chine. Reste à savoir si le modèle coopératif peut survivre en dehors de son milieu naturel, qui est en fait un milieu culturel.[/access]

*Photo : Fagor Automation.

Les aventures de Tintin Depardieu au pays des ex-soviets

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On ne le dira jamais assez : la Russie d’aujourd’hui est, dans les grandes lignes, une démocratie. Démocratie bigrement imparfaite, et assurément moins rodée que par chez nous, mais démocratie tout de même, surtout quand on la compare au tsarisme, au stalinisme, au brejnévisme et même à l’eltsinisme, variante locale de l’éthylisme républicain mâtinée d’autocratisme et de grand banditisme, qui suscitait, en son temps, fort peu de critiques chez nos maîtres à penser hexagonaux.
Preuve insigne que le débat public existe bel et bien là-bas, le Premier ministre a sévèrement enguirlandé les gouverneurs régionaux qui se sont illustrés dans ce qu’on pourrait qualifier de volet immobilier de l’Affaire Depardieu.
Comme le rappelle l’agence officielle Novosti, Gégé, qui s’est fait naturaliser russe en janvier dernier « s’est vu offrir la possibilité de choisir un logement à Saransk, la capitale de la république russe de Mordovie, et est devenu ambassadeur de la région de Mordovie auprès de la FIFA dans le cadre de l’organisation du Mondial 2018». Après quoi, fin février, « Depardieu est devenu citoyen d’honneur de la Tchétchénie et s’est vu offrir un appartement de cinq pièces lors d’une visite dans cette république russe ».
Une générosité que n’apprécie pas outre mesure Dimitri Medvedev, comme il vient de le signifier clairement lors d’une interview donnée à plusieurs médias occidentaux : « Je recommanderais à certains de nos gouverneurs d’offrir des appartements de façon plus prudente (…) car lorsque des personnes pas si pauvres que ça se voient offrir des appartements, cela provoque des tensions au sein de la société. »
Mais attention, s’il y a explication de gravure, elle vaut surtout pour les édiles locaux, et pas pour son néo-concitoyen Gerardov Depardski dont il ne remet absolument pas en cause le choix de devenir russe : « S’il a pris cette décision, c’est qu’il avait ses raisons », a estimé Medvedev, qui apparemment connaît bien la France d’aujourd’hui.

Inquisition au Vatican`

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pape argentine plenel

Je suis protestant. Mais l’élection d’un nouveau Pape m’intéresse car je sais que c’est un moment très important pour des centaines de millions de catholiques. La semaine dernière, lorsque François est apparu sur le balcon, l’émotion était indéniable : c’est avec beaucoup d’humilité que ce nouveau Pape s’est exprimé, avec un sourire où il donnait l’impression de s’excuser d’être là. « Les cardinaux sont allés me chercher au bout du monde » a-t-il déclaré, avant de rappeler qu’il était avant tout « l’évêque de Rome » et de demander à la foule une minute de silence : « Priez pour moi et donnez-moi votre bénédiction. » En quelques minutes, on pouvait ainsi cerner la personnalité de Jorge Bergoglio avant que, le lendemain, la presse nous confirme que c’est un homme simple, d’une grande spiritualité : il a renoncé à la luxueuse demeure de l’archevêché de Buenos Aires pour vivre dans un modeste appartement, prend les transports en commun, s’est engagé auprès des déshérités, etc.
Une fois de plus, l’élection d’un Pape a déjoué tous les pronostics navrants des vaticanistes. Certes, alors que tout le monde semblait rêver d’un Pape qui ne fût pas européen, il est américain. C’est logique et finalement représentatif de ce qu’est aujourd’hui le catholicisme : 40% des catholiques vivent en effet en Amérique latine. Le vrai changement, c’est sans doute que, pour la première fois, le Pape est un Jésuite. Voilà qui devrait changer beaucoup de choses au Vatican. Et moi, protestant, j’ai toujours bien aimé les Jésuites; j’aurai peut-être l’occasion d’en reparler. Enfin, en choisissant le nom de François, le Pape fait référence à saint François d’Assise qui, au XIIIe siècle, avait voulu « reconstruire l’Eglise  catholique avec « les pierres vivantes que sont les pauvres ». Le message est on ne peut plus clair.
Alors que le Saint-Siège envoyait un premier tweet en latin  « Habemus Papam Franciscum », athées et autres bouffeurs de curé se déchaînaient sur le réseau. Leur hargne tranchait étrangement avec l’humilité du nouveau Pape.
Edwy Plenel ouvrait le procès du nouveau Pape sur Tweeter : L’Eglise catholique a choisi un Pape réactionnaire compromis sous la dictature militaire argentine (1978-1983) nous dit-il.
Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, qui vient de pleurer la mort d’Hugo Chavez, nous met en garde : L’élection de Jorge Mario Bergoglio comme nouveau pape n’est pas une bonne nouvelle pour les progressistes du monde chrétien ni pour la révolution citoyenne en Amérique du Sud. Silencieux sous la dictature militaire puis pendant les procès des militaires criminels, opposant connu aux gouvernements argentins de Nestor puis de Cristina Kirschner, tendre pour l’Opus Dei, hostile aux prêtres progressistes, le nouveau chef de l’Eglise catholique devra prouver qu’il n’a pas été élu pour déstabiliser les régimes progressistes de l’Amérique latine ni pour poursuivre les persécutions contre la théologie de la libération.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la gauche française, violemment anticléricale, est nostalgique des tribunaux de l’Inquisition. Sur Twitter, la semaine dernière, tout était bon pour attaquer et salir le nouveau Pape : on fait circuler de vieilles photos sans source où l’on reconnaît Videla, l’ancien dictateur argentin, avec un prêtre difficile à identifier, tout en exhumant la vieille légende stalinienne selon laquelle Pie XII aurait été le complice des nazis. Enfin, on accuse le Pape d’être réactionnaire : en Argentine, Bergoglio aurait milité contre le mariage gay et l’avortement. Et ça, aux yeux des progressistes, c’est vraiment très vilain.
Bref, les gauchistes sont déçus que le Pape ne soit pas à leur image. Pour un peu, ils lui reprocheraient d’être catholique ! En réalité, ils se moquent complètement que François soit un Jésuite défenseur des pauvres. Car ils n’en ont rien à battre, des pauvres. Travaillés par la mauvaise conscience historique, les gauchistes préfèrent brandir les droits des homosexuels au nom de la modernité ou fouiller dans les recoins de l’histoire à la recherche d’une faute, voire d’un silence. L’essentiel, c’est d’instruire un procès.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Genest dans la fosse aux lions

genest israel caron

Une citoyenne, Véronique Genest, s’engage en politique au nom de ses opinions et de sa volonté de représenter une partie de ses concitoyens. Elle n’est d’aucun sérail : première erreur. Même célèbre, il ne faut pas, paraît-il, y aller sans appareil… Elle souhaite seulement suppléer un candidat de la huitième circonscription des Français de l’étranger. Alors là, c’est carrément un crime. En effet, l’Etat d’Israël est dans cette circonscription avec la Turquie et le Saint-Siège… Bref, le diable avec les bons dieux. Il faut donc séparer l’ivraie du bon grain.
Première remarque contrairement à l’allégation de l’animateur : un député représente des citoyens français et non un pays, l’Assemblée nationale est un havre pour tous les Français…
Mais, je me souviens que l’animateur d’On n’est pas couché ne jouait pas davantage au monsieur Loyal quand Naulleau accusait Klarsfeld ou le Crif (au choix) d’empêcher l’honorable Céline d’avoir accès à l’honneur national. Puis-je modestement suggérer que ce n’est pas pour son antisémitisme (qui pour mortifère qu’il fut, n’est qu’une opinion) que l’auteur est indigne mais pour sa collaboration active qui le mena à refluer à Sigmaringen avec les troupes nazies afin d’échapper au sort de Brasillach. Il y a une constance dans la confusion. Un député n’est pas ambassadeur et un collabo n’est rien d’autre qu’un collabo. Un député représente des Français, un collabo représente l’ennemi.
Mais en réalité tout ceci est clair. A-t-on jamais entendu critiquer un candidat de la première circonscription pour son soutien à la droite américaine, un de la deuxième pour être un suppôt de feu Chavez (mais il est vrai que celui-là, on l’aime jusque dans les ministères), un de la sixième pour sa proximité avec les banques, un de la dixième pour son soutien aux théocraties si démocratiques de la péninsule arabique voire pour complicité avec le Soudan génocidaire[1. 300 000 Darfouris sont morts d’après le compte arrêté en 2008 par l’ONU.], ceux de la onzième pour être des partisans de la Birmanie et de la Chine ?
Ah, oui ! Je sais : ceux-là n’ont pas été invités sur le plateau. Voilà en fait qui en dit encore plus long.
Bien sûr, Véronique Genest s’engage en faveur de l’existence de l’Etat d’Israël et contre les formes liberticides et antidémocratiques de l’Islam. Islamophobe, selon le vocable inventé par les ayatollahs iraniens pour fustiger les femmes refusant le port du voile. « Dites-le, dites-le » : le doigt de l’accusateur public est tendu par un Quentin Fouquier-Tinville reconverti en Aymeric croisé d’un jour à l’assaut de l’Infidèle. Elle le dit, elle est partisane de la démocratie et plus d’un musulman lui en est reconnaissant ; eux, sont confrontés plus que quiconque aux dérives assassines et liberticides. Face à la violence que les convenus soutiennent, ils n’ont que le silence. Et les convenus s’accrochent !
D’ailleurs, il ne faut pas attendre longtemps pour entendre tomber que la candidate a été manipulée ! On peut d’abord imaginer que l’interviewée se fait traiter de bécasse, mais non. L’accusation se précise : votre mari ! Le propos encore clair. Le mari a un nom à consonance comme on dit dans ces milieux-là. Et donc, c’est forcément un manipulateur thuriféraire de l’extrême droite israélienne. Il n’est pas connu de ces Juifs anti-israéliens qu’on aime tant. Là, on reste dans un flou non pas artistique mais culturel et haineux.
Culturel, justement. À propos de l’histoire de la conquête des Indes, le croisé de service veut son bouillon : il ergote sur le nombre des morts. Normal : les chiffres arabes et la numérotation par position sont une invention indienne. On vient de trouver le zéro pourfendeur ! Sans s’en rendre compte, il prend pour référence l’Abraham biblique qui négocie avec Dieu pour sauver Sodome et Gomorrhe. Et s’il n’y en avait que… Sauf qu’il n’y a plus personne à sauver. C’est ignorer l’annihilation totale de la population hindoue de la Bactriane (ancien Afghanistan) d’ailleurs rebaptisée Hindu Kush « massacre des Hindous » et le record historique de Timur de 100 000 morts en une journée en 1399. Avec probablement 80 millions de morts il s’agit effectivement du plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité.
Les références tant demandées au débotté par celui qui avait ses petits papiers préparés peuvent être l’historien Pr K.S. Lal et François Gautier. L’ignorance est brandie en culture.
Et quand le négationnisme ne suffit pas, on jette dans l’arène  les massacres d’Indiens (curieuse égalité quand on sait que Colomb avait cru trouver une route maritime des Indes !). Comme si les exactions des uns exonéraient des exactions des autres et comme s’il n’y avait pas de grandeur à assumer l’Histoire. Les Indiens et l’esclavage ! L’esclavage, la plus vieille iniquité du monde et la mieux partagée. Faut-il rappeler la visite en 1813 du voyageur suisse Burkhart des centres d’émasculation des esclaves au Caire ? Ces esclaves-là ne pouvaient pas se reproduire. Faut-il rappeler que ce sont les occidentaux qui ont lutté depuis le XIXe siècle pour étendre à la planète l’abolition et que le combat antiesclavagiste n’est pas totalement terminé ?
Mais cela n’est pas le problème. Le problème est qu’il est inexcusable pour une citoyenne de vouloir représenter ses compatriotes quand ils ont le tort d’habiter dans ce pays de la huitième circonscription. Et pour se distancer de leur inconscient, les chroniqueurs jettent que le candidat en titre parle de territoires disputés et non occupés ! Pour le coup, ils en parlent en experts, les Antilles, la Guyane et la Nouvelle Calédonie, entre autres, ne sont plus disputées ! Et c’est faire fi du premier mandat de la SDN rapidement amputé de la Transjordanie pour les besoins britanniques en 1922 puis encore divisé en 1947. C’est faire fi des atermoiements de l’ONU en 1967 et de l’immobilité de la France, la Grande Bretagne et des Etats-Unis qui s’étaient spontanément engagés à briser le blocus d’Aqaba et n’ont jamais mis à l’eau le moindre Zodiac. La paille et l’apôtre en quelque sorte.
Mais tout cela ne serait rien car tout ce qui est excessif, dit-on, est sans importance, si les suites n’étaient pas un lynchage. Des réactions de Barma, la productrice qui black-liste l’actrice d’une émission « d’humour » au nom de ses opinions et celle de Revel chez Morandini… il y aura sûrement d’autres. Barma et l’invention du divertissement politiquement correct avec lapidation cathodique intégrée.
Vive la liberté d’expression qui était le premier acquis de la démocratie ! La représentation des citoyens par un citoyen de bonne volonté pas forcément issu d’une caste était un autre acquis. Des acquis nous sommes passés aux acquiescements aveugles et la raison n’a plus droit de cité.
Ne pas avoir fouillé dans le sombre des inconscients amène à ces glissements-là. Aux dangers de l’aveuglement. Oserais-je rappeler que le risque de la politique de l’Autruche n’est pas de se mettre la tête dans le sable ?

*Photo : On n’est pas couché.

Éric Woerth : Le corporatisme peut bloquer la société

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eric woerth social

Gil Mihaely. Même en adoptant le point de vue de l’UMP, le bilan des années Sarkozy semble bien mince, alors que presque tous les leviers du pouvoir étaient entre vos mains…
Éric Woerth. Le bilan de Nicolas Sarkozy est considérable, alors même que nous avons vécu trois ans et demi d’une crise qui a requis tous nos efforts. Il a fallu prendre des mesures de relance pour que les gens en souffrent le moins possible, et enfin s’attaquer aux causes et trouver des solutions aux niveaux européen et mondial. Normalement, il faut dix ans pour relever des défis de cet ordre. Du coup, nous n’avons pas pu traiter d’autres sujets comme nous le souhaitions. Vous ne courez pas le 100 mètres de la même façon quand vous êtes malade que lorsque vous êtes en bonne santé. Le jour où l’on vous annonce que vous êtes atteint d’une grave maladie, vous changez vos priorités. C’est ce qui est arrivé à la France comme aux autres pays.
GM. Certes, la crise a compliqué la donne. Mais auparavant, entre 2002 et 2008, pourquoi n’avez-vous pas traité les problèmes que vous avez identifiés ?
On ne réforme jamais suffisamment. Tous les gouvernements sont élus sur un programme de réformes, qu’ils ont souvent bien du mal à appliquer tout simplement parce que la population n’est souvent pas prête à en accepter les conséquences. Évidemment, les réformes en apparence les plus généreuses ne posent aucune difficulté : on peut sans difficultés baisser l’âge de départ à la retraite et augmenter le SMIC… Mais les vraies réformes, faites pour adapter les politiques publiques aux réalités, sont généralement difficiles à mener.
GM. Pourquoi est-ce plus difficile en France qu’en Allemagne ? Avec notre pouvoir exécutif fort et centralisé, il devrait être plus simple de réformer à Paris qu’à Berlin…
Nous vivons dans une société terriblement fragmentée où chacun se replie sur ses propres intérêts. Si, en pleine réforme des retraites, on explique aux gens qu’ils doivent travailler plus longtemps, le journal de 20 heures vous montrera le soir même l’image d’un homme de plus de 60 ans transportant des parpaings, le dos cassé, flanquée du slogan : « Voilà la société qu’ils vous promettent… ».[access capability= »lire_inedits »] Cette image est ravageuse pour les réformes.
GM. Mais même de « petites » réformes, comme celles préconisées par Jacques Attali fin 2007, n’ont pas abouti…
Il y a un corporatisme ambiant capable de bloquer la société.  À l’hiver 1995, les  grèves sous le gouvernement  Juppé  ont paralysé le pays. Nous, les Français, ne jouons pas toujours en équipe…
GM. Mais Juppé a fini par reculer, alors que Thatcher est restée imperturbable durant un an de grève des mineurs !
Pour autant, doit-on se contenter de réformes faciles, comme M. Jospin et sa réduction du temps de travail ? Je vous rappelle aussi que Mario Monti, l’homme des réformes douloureuses,  n’a obtenu que 10% des voix aux dernières élections italiennes, loin derrière le comique Beppe Grillo ! En France, l’opinion ne consent pas à des efforts qu’elle perçoit comme injustes. Le problème, c’est qu’elle considère toute réforme comme injuste ! Vous citiez les réformes de la compétitivité et du code du travail qu’a accomplies Schröder en Allemagne. Il a pu les mener grâce à un consensus qu’il a payé d’une défaite électorale ! Et puisqu’aujourd’hui son pays en récolte les fruits, on peut dire qu’il a sacrifié sa carrière dans l’intérêt de son pays…
Daoud Boughezala. N’y a-t-il pas un « corporatisme d’en haut » qui gangrène la haute administration ? Dans ce même numéro, François Kalfon accuse une petite caste de hauts fonctionnaires de Bercy de bloquer les projets de réforme fiscale nuisant à leurs intérêts de classe…
Il ne peut pas dire cela. Une administration comme Bercy est peuplée de fonctionnaires qui ont plutôt le sens de l’intérêt général, bien qu’ils aient des opinions personnelles…
GM. Pourquoi le système français ne parvient-il pas à faire émerger un intérêt général à partir des intérêts particuliers ?
Parce qu’il y a une méfiance vis-à-vis du dialogue social alors qu’il en faudrait plus et qu’il devrait être remis au cœur de la démocratie française.  Il n’y a pas, non plus, de syndicats assez forts. Les syndicats sont peu représentatifs de l’ensemble de l’opinion publique. Plus un syndicat est fort, plus des règles de dialogue social se créent.
GM. N’y a-t-il pas aussi un blocage politique ?
Je crois que le pouvoir politique est trop dispersé. Au lieu de gérer, il s’éloigne de ses responsabilités. Il faut une vision plus globale, on ne peut pas travailler par petits bouts de réforme car ce sont autant d’aiguilles qui font mal. On a créé une telle confusion et un tel chevauchement des compétences entre les différents échelons que l’élu perd en efficacité et que le citoyen ne s’y retrouve plus. Il faudrait rationaliser le système mais les politiques ont tendance à avoir peur de prendre des décisions, surtout s’ils veulent durer ! Il faut une remise en œuvre des processus de décision en France. Plutôt que de communiquer sur des intentions en se précipitant sur des plateaux télé, il faut travailler sur le fond pour prendre des décisions plus solides et ne pas se décharger des responsabilités.
GM. Cette abdication ne s’appelle-t-elle « chiraquisme » ?
Ou « hollandisme » ! Un ministre qui prend beaucoup de décisions se fait beaucoup d’adversaires, d’où l’intérêt de ne rien faire, sauf qu’une société ne progresse pas quand aucun risque n’est pris.
GM. Quand les hommes politiques ne décident pas, qui remplit le vide ?
De nombreuses institutions ou autorités viennent combler ce vide mais elles ne sont pas forcément indépendantes et elles n’ont surtout aucune légitimité démocratique. Dans le droit du travail par exemple, quand la loi ne fixe pas assez les choses, le juge a le pouvoir de décider, voire de créer des normes par la jurisprudence.
DB. Les lois sont donc à la fois trop nombreuses et pas assez précises ? 
Sans tomber dans la caricature, il faut dire que la loi est de plus en plus mal faite et qu’il n’y a pas assez de vision d’ensemble. Le Parlement devrait parfois se poser un peu pour réfléchir ! On a besoin de réformes de structures mais aussi de stabilité des règles. Pourquoi « refonder » l’École quand il s’agit de la faire évoluer ? Changer la loi fiscale en permanence est une ineptie. Je propose qu’après le vote d’une loi de finances, aux règles fiscales peu changées – sauf à vouloir modifier le système global de l’imposition – le Parlement se consacre à sa mission de contrôle de l’action du gouvernement.  Aujourd’hui, c’est la Cour des comptes qui remplit cette fonction et dicte ses exigences au gouvernement, alors que les députés ont la légitimité démocratique pour le faire !
GM. Le législateur et l’expert empiètent donc sur un exécutif qui fuit ses responsabilités : n’est-ce pas la recette française de l’impuissance politique ?
Je ne crois pas en « l’impuissance du politique », qui signifierait une impuissance de la démocratie. Je suis au contraire persuadé qu’on peut rendre les Français plus heureux par des décisions politiques.
DB. D’accord, mais comment ? Que faudrait-il faire concrètement ?
Concrètement, il faut diminuer le nombre d’élus, rectifier les mandats, à commencer par celui de président de la République qui devrait être élu pour un mandat plus long mais non renouvelable, et stabiliser les règles juridiques. Le principe de précaution est, par exemple, une fuite en avant dans l’irresponsabilité dont il faut se libérer !
GM. Et l’UE, n’est-elle pas l’une des causes du blocage français ? 
L’Union européenne est moins une source de blocage qu’elle ne l’était il y a dix ou quinze ans, notamment grâce à la crise qui a démontré la nécessité d’une Europe politique. Les citoyens intègrent peu à peu cette idée.
DB. Mais autour de quel intérêt général ? L’intérêt général européen n’existe peut-être pas…
Si, il existe. L’Europe, c’est une économie, une monnaie, un projet…
GM. Justement, la France et l’Allemagne peuvent-elles partager les mêmes objectifs en termes d’économie et de politique industrielle et monétaire ?
Même si nos deux pays n’ont pas toujours les mêmes intérêts, c’est une banalité que de le dire mais l’Europe ne fonctionne bien que lorsque la France et l’Allemagne se mettent d’accord. Or, au lieu d’aller vers la convergence fiscale, on accroît la divergence fiscale, et on ne construit ni l’Europe sociale ni l’Europe de la défense. Mais malgré cela, il reste des marges de progrès considérables.
DB. Nicolas Sarkozy fut très critiqué par la gauche pour avoir appliqué la RGPP – Révision générale des politiques publiques – alors que son successeur la poursuit sous un autre nom, et on peut multiplier les exemples de cette étrange continuité. Questions sociétales mises à part, pourquoi campez-vous dans une opposition frontale à François Hollande ?
Hollande, c’est tout et son contraire. Je ne peux pas adhérer à une politique aussi indécise, qui soutient le nucléaire puis veut fermer une centrale pour faire plaisir aux Verts, qui élude les problèmes d’âge de départ à la retraite avant de rouvrir le débat, etc. La RGPP est une bonne méthode que nous avons eu le mérite de lancer. Il faut la poursuivre. Ayrault a perdu neuf mois pour la renommer MAP.
GM. Une dernière question : où en êtes-vous avec les retombées judiciaires de l’affaire Bettencourt ?
L’instruction est en cours.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Les délits financiers, c’est maintenant !

aministie blanchiment social

La proposition de loi portant amnistie des faits commis à l’occasion de « mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives » adoptée par le Sénat le 27 février 2013 aura fait couler de l’encre. C’est qu’il y avait beaucoup à dire. Mon avis, c’est que le monopole de la violence légitime ne se partage pas. Mais je m’inquiète surtout du cheval de Troie amnistiant les délits financiers qui s’est faufilé dans les méandres juridiques de l’amnistie prolétarienne.
Lorsque le texte est présenté par un groupe de sénateurs communistes, il s’agit bien évidemment de faire valoir le droit à l’expression syndicale plutôt que les conséquences pénales de manifestations ou de grèves qui auraient dégénéré entre le 1er  janvier 2007 et le 1er février 2013. La droite hurle au laxisme et dénonce un blanc-seing pour les casseurs, les socialistes se regardent les pieds pendant que Jean-Luc Mélenchon assure qu’il pourchassera jusque dans le dernier village de France les « suppôts du Comité des forges » qui refuseront de voter ce texte. Partagée entre le souci du droit syndical et le respect de la légalité républicaine, la majorité louvoie et amende à tour de bras le texte pour en réduire les aspérités. En tentant d’étouffer le bruit de la balle avec un oreiller, les socialistes adoptent  un amendement qui  n’amnistie plus les infractions mais les contraventions et les délits prévus au livre III du Code pénal. Or si ce livre III inclut les dégradations matérielles commises au cours de mouvements sociaux, il répertorie aussi tous les délits financiers : vols, détournements, abus de confiance, blanchiment, abus de bien social, recel, etc. Curieuse coïncidence alors que cinq comités d’entreprises, Air France, la SNCF, EDF-GDF, France Telecom, la RATP, ainsi que la puissante Unions des Industries et des Métiers de la Métallurgie (IUMM) sont dans l’œil du cyclone après les enquêtes des députés, de la Cour des comptes et de la brigade financière…
« Difficile ici de se départir de l’idée qu’il n’y a pas quelqu’un à la manœuvre tant les intérêts sont énormes », explique Pierre Edouard du Cray. Il est le Laocoon  qui a levé le lièvre. Ce spécialiste des finances publiques, directeur des études de l’association « Sauvegardes retraites » l’assure : « Ce texte pourrait permettre aux élus du Comité d’Entreprise de la SNCF et d’EDF-GDF actuellement devant la justice pour malversation de s’en tirer sans condamnation ». D’autres tireraient aussi largement partie de la mesure, notamment les puissants syndicats patronaux dont on connaît le goût pour le versement occulte lorsqu’il s’agit d’acheter la paix sociale. Idem pour les partis politiques qui savent redoubler d’inventivité dans l’échafaudage des financements de campagnes.
Quant aux ouvriers, que sont censés défendre les syndicats, ils auront été une fois de plus les idiots utiles du système. En bouclier pour défendre une loi qui ne leur est finalement pas adressée, ils auront, à leur insu, fait le jeu des délinquants en cols blancs qui échapperont à la justice. C’est la morale de la fable du scorpion et de la grenouille d’Esope : « Il ne faut jamais se fier à un méchant, il ne peut dominer ses tendances du sang, il se sert tôt ou tard de son âpre poison. »

*Photo : ntr23.

Arabie : Les bourreaux ne savent plus où donner de la tête !

Bourreau n’est pas un métier facile. Un certain prestige reste encore attaché à ce noble travail manuel remontant à la nuit des temps, mais c’est salissant, et il faut aimer tuer son prochain. Le quotidien d’un bourreau l’expose souvent à des maladies professionnelles (dont des troubles musculosquelettiques que l’on a peine à imaginer), et à chaque exécution la dépression le guette (ainsi a t-on pu voir des bourreaux se suicider au travail…). Quant à l’argument voulant que les progrès de la technologie aient facilité le travail de ces infortunés salariés, il ne tient pas. La machine du Dr. Joseph-Ignace Guillotin a surtout eu pour conséquence une taylorisation du travail, et n’a fait qu’accentuer la spirale mortifère des cadences infernales. Dans l’hexagone, depuis l’abolition de la peine de mort, c’est un métier en voie d’extinction. Vous avez peu de chance de rencontrer un enfant qui rêve de devenir exécuteur des basses œuvres ; à l’échelle de notre pays ce n’est plus un emploi d’avenir. Les bourreaux se font rares. À présent, en France, les esprits les plus cruels en sont réduits à devenir dentistes ou banquiers.
En Arabie Saoudite – nous apprenait Le Parisien il y a quelques jours – la situation n’est pas plus brillante : le pays souffre d’une pénurie chronique de bourreaux. « Les coupeurs de têtes, les experts du maniement du sabre, se font de plus en plus rares. Serait-ce la fin d’une vocation ? D’une époque ? Une seule chose est sûre, il est aujourd’hui très difficile de trouver des fonctionnaires du sabre disponibles partout et rapidement dans le royaume. Certaines exécutions ont dû être retardées et d’autres se sont faites dans la confusion parce que l’exécutant était en retard», rapporte un journal local. La situation est inextricable : les autorités saoudiennes n’arrivent plus à recruter suffisamment de bourreaux pour exécuter les condamnés à mort. Le royaume est au bord de l’asphyxie. Cette crise a conduit plusieurs ministres saoudiens (dont celui de la Santé…) à examiner le problème, et à proposer d’abandonner l’exécution par décapitation au sabre – nécessitant une main d’œuvre experte trop difficile à mobiliser – pour la simple et un peu vulgaire fusillade en place publique. Spectacle qui présentera certainement un attrait moins grand aux yeux d’une population toujours avide de petits plaisirs collectifs…
C’est la crise.

Amnistie sociale : Sous les pavés, la justice…

amnistie sociale gauche

Ma bien-aimée rédactrice en chef Elisabeth Lévy voit dans la loi d’amnistie sociale une mesure clientéliste de la gauche pour la gauche. Cela nous semble pour le moins discutable. Elle prend soin, néanmoins, de reconnaître que cette loi, que nous trouvons pour notre part bien timide, ne dédouane pas les violences contre les patrons et les CRS.
On pourra, pour commencer, s’interroger sur cette notion de violence contre les personnes. Il est tout de même assez difficile de déterminer – dans la mêlée autour d’un piquet de grève avec des hommes désespérés qui jouent leur peau ou bien dans les bureaux d’une sous-préfecture où l’on apprend l’échec d’un plan de sauvetage industriel – à quel moment le bourre-pif et le boulon sont légitimes pour répondre à la grenade lacrymogène et au matraquage. Finalement, la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher aux futurs licenciés boursiers, c’est d’oublier qu’un CRS est un salarié comme un autre, et même un salarié fonctionnaire souvent syndiqué à la CGT ou à FO. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi ils n’interviennent jamais dans la région où se trouve leur caserne. On ne sait jamais : ils pourraient  reconnaître un beau-frère ou un cousin et  l’on se retrouverait avec le syndrome dit de « la crosse en l’air » comme ce fut le cas des « glorieux soldats du 17ème » en 1907, envoyés par Clémenceau à Béziers pour mater des vignerons rebelles et se ralliant finalement à la cause des grévistes.
On remarquera de surcroît, comme le souligne Elisabeth, que cette loi d’amnistie n’exonère pas les militants de RESF et les faucheurs d’OGM. Rappelons à tout hasard que RESF est une dangereuse organisation terroriste qui se bat d’abord et avant tout pour défendre un droit inscrit dans la loi, celui de tout enfant vivant sur le sol français à une scolarisation gratuite, même si ce bambin appartient à une famille de clandestins bossant sur le chantier BTP d’un stade ou dans les arrière-cuisines d’une chaîne de restauration rapide.
Quant aux faucheurs d’OGM, ils ne font, si on réfléchit un peu, qu’appliquer de manière ludique et énergique, le principe de précaution. Après tout, si dans une génération ou deux, on reconnait la nocivité de la chose et on évite des catastrophes sanitaires, on traitera peut-être ces hors-la-loi exclus de l’amnistie comme des prophètes. On rappellera pour mémoire, qu’il y avait jusque dans les années trente, des publicités dans les journaux pour des crèmes de beauté radioactives qui donnaient une beauté irradiante à la femme moderne.
Elisabeth souligne à raison qu’une loi d’amnistie « doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. ». L’amnistie est la version laïcisée du pardon des offenses. Elle s’est appliquée massivement dans l’après-guerre, grâce à De Gaulle, au nom de la réconciliation nationale et de la continuité de l’Etat. Il est vrai que sans cette clémence d’Auguste, nous aurions eu du mal à retrouver un système judiciaire puisqu’un seul magistrat avait refusé de prêter serment à Pétain. On trouvait d’ailleurs une réalité similaire chez tous les hauts-fonctionnaires comme chez les patrons. De Gaulle était-il clientéliste ? On peut penser qu’il cherchait surtout à apaiser les esprits et à éviter une éternelle guerre civile. Amnistier les collabos était un mal nécessaire, au bout du compte…
Si la loi d’amnistie sociale est en effet à « l’initiative des sénateurs communistes » (qui sont, me semble-t-il, eux aussi des élus du peuple), elle  n’est pas  particulièrement une loi de lutte des classes. Elle repose surtout sur un certain bon sens qui n’a rien à voir avec le laxisme. On peut toujours rouler des biscoteaux et enclencher un cercle vicieux de violence/répression pour tenter de mater les victimes de plans sociaux qui commencent à se compter par dizaines de milliers. Seulement, à ce petit jeu-là, les pouvoirs en place perdent toujours à moins de faire 30 000 morts comme dans la répression de la Commune. Ils prennent le risque de désespérer le camp d’en face et de provoquer des mouvements incontrôlés par les appareils syndicaux traditionnels.
Il ne faut pas oublier,  malgré les caricatures de la droite, que le syndicalisme français est dans une tradition du rapport de force, certes, mais aussi de négociations et du respect de l’outil de travail. Le syndicalisme anarchiste et révolutionnaire, façon Emile Pouget, en 1898, c’était ça : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… » Le syndicalisme révolutionnaire est resté marginal, on en conviendra, et Chirac en 68 a bien été content de trouver Krazucki plutôt que Ravachol pour négocier les accords de Grenelle.
Et puis, quand on voit le résultat des dernières élections partielles qui éliminent les socialistes au premier tour, on a du mal à penser que les ouvriers énervés autour du brasero ne soient pas aussi, pour certains d’entre eux, des électeurs lepénistes, depuis le virage si étonnamment social qu’a pris le Front National, formation historiquement reaganienne sur le plan économique, jusque dans les années 2000.
Autant dire qu’à nos yeux, cette loi d’amnistie sociale  n’est pas une « bonne cause » parmi d’autres pour la gauche au pouvoir. Elle assure, après le renoncement hollandiste de toute idée de reprise par la croissance, ce qu’il est justement convenu d’appeler « un minimum syndical »… 

*Photo : johninnit.

Luka Rocco Magnotta : le psychopathe nouveau est arrivé

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luka rocco magnotta

Si « la célébrité du criminel, pour ne pas dire sa popularité, est souvent à la mesure de l’atrocité du crime »[1. Ainsi que l’écrit Catherine David dans son essai Les violons sur le moi, Denoël 2010.], le Canada n’est pas près d’oublier le nom de Luka Rocco Magnotta, dit le dépeceur de Montréal, dont le procès se tient en ce moment. Pourra-t-on en dire de même de Jun Lin, sa victime ?
Élu personnalité de l’année 2012 par l’agence La Presse canadienne, Eric Clinton Newman alias Luka Rocco Magnotta, l’homme aux 127 pseudonymes, a réussi à accomplir son plus grand rêve : il est devenu célèbre et d’une certaine manière immortel comme Érostrate qui s’était autrefois illustré en brûlant le temple d’Artémis. Dans Le Mur, Jean-Paul Sartre narrait d’ailleurs son histoire :
« Il s’appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse, une des sept merveilles du monde.
— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, je crois même qu’on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ? Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul ».
En France, Karl Zéro a publié Dans la peau de Luka Magnotta. Histoire d’un web-killer, indécemment écrit à la première personne. C’est bien connu, la perversité de l’assassin, même présumé, fascine toujours plus que l’innocence de la victime : qu’y aurait-il à révéler de Jun Lin à une foule abrutie par la télé-réalité et le voyeurisme autres ?
Né en Chine en 1978, Jun Lin était venu étudier les sciences informatiques à l’Université Concordia de Montréal. Le destin lui fit rencontrer Luka Magnotta, ancien escort boy et acteur porno. Poussé par une soif de célébrité insatiable, il assouvissait ses instincts les plus mortifères en filmant et en diffusant sur Internet des sévices infligés à des chats. Mais ce Narcisse à l’ego surdimensionné n’allait pas s’arrêter là : après avoir filmé le viol et le démembrement de Jun Lin, il diffusa la vidéo du crime sur Internet… avant d’envoyer certaines parties du corps du défunt à des écoles. Au terme d’une traque internationale entre le Canada, la France et l’Allemagne, il fut finalement arrêté dans un cybercafé berlinois en juin 2012 puis extradé vers le Canada où il encourt aujourd’hui la perpétuité.
Malgré la fascination qu’il exerce sur certains, Luka n’est que le produit d’une époque où «  après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté »[2. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.]. Son itinéraire le rapproche d’un personnage houellebecquien : l’horrible dépeceur des Particules élémentaires : David di Meola, rock star ratée, convaincu que « tout ce qui se bâtit de grand dans le monde se bâtit au départ sur un meurtre ». Il y a aussi du Bret Easton Ellis chez ce psychopathe qui utilisa la musique du film American Psycho comme bande sonore de son snuff movie.
D’ailleurs, Magnotta serait-il devenu la nouvelle star du web, sans le concours de ceux qui ont pris le temps de visionner sa cruauté ? De Berlin à Paris en passant par Montréal et Toronto, des milliers d’individus l’ont regardé violer, découper et manger sa victime. Aurait-il agi ainsi s’il n’avait pas été certain d’être regardé et de provoquer chez ces milliers de voyeurs, avides de sensations malsaines, toutes sortes de sentiments ? Haine, dégoût, horreur mais aussi admiration et envie ; car Magnotta a désormais un public. Sa renommée, aussi sordide soit-elle,  provoque des extases mystiques et pourrait faire naître de nouvelles vocations.
Qui de Luka Magnotta ou de son spectateur commet l’acte le plus obscène ?
Ironie du sort, le vrai nom de Magnotta est Newman : l’homme nouveau. Doit-on y voir l’annonce prophétique  d’une nouvelle espèce de psychopathe ?

*Photo : Marco/Zak.

Patrick Cohen, l’homme aux ciseaux entre les dents

Patrick Cohen est journaliste. Depuis quelques jours, nous savons qu’il est plus que cela : il est l’homme aux ciseaux[1. Au XIXe siècle, on représentait la censure sous l’apparence d’une femme peu accorte, nommée Anastasie, armée d’une paire de ciseaux. « Anastasie c’est, en grec et en latin, la Résurrection. (…) Anastasie représente la censure qu’on croit toujours enterrée et qui, sans cesse, ressuscite (en 1803, 1814, 1820, 1835, 1852… (Delporte) » … Et 2013 !]. Le second métier de M. Cohen serait plutôt censeur des ondes officielles d’État. M. Cohen tient la radio officielle d’État, France Inter, pour le pré carré de sa conscience. Quand il s’exprime, c’est au nom du service public. Il parle pour tous les autres. D’ailleurs, tous les autres parlent comme lui, à une ou deux exceptions près. Parmi ces exceptions, nous ne compterons pas Pascale Clark, autre vertueuse voix de la radio d’État. M. Cohen possède une conscience délicate, finement ourlée, ornée de dentelle. Au vrai, M. Cohen est agréable à regarder et sa voix nullement déplaisante. Mais sa douceur apparente dissimule un redoutable censeur de nos contemporains. Il a fait l’autre jour, dans l’émission C à vous (France 5), un aveu proprement effarant, avec la tranquille assurance des propriétaires d’État, des fonctionnaires d’autorité, qui ont derrière eux la sécurité d’un appareil puissant et en font un usage discrétionnaire. Citant les noms de MM. Soral, Dieudonné, Meyssan, et Nabe, tous infréquentables notoires, il a laissé entendre qu’ils ne lui inspiraient pas seulement de la méfiance, mais qu’en plus il ne convierait pas M. Ramadan à s’exprimer dans son émission matinale sur France Inter. Il a reproché à Frédéric Taddeï, avec une certaine véhémence contenue qui lui mettait le rose aux joues, de les inviter dans son salon fameux, Ce soir ou jamais. Ce dernier, particulièrement en verve, sans se départir du calme propre aux bons duellistes du verbe, lui a administré une sévère et très plaisante correction. 
« Moi, je n’ai  pas envie d’inviter Tariq Ramadan !
– C’est votre droit ! Quant à moi, je n’ai pas une liste noire des gens que je refuse a priori d’inviter sous le prétexte que je ne les aime pas. Le service public ne m’appartient pas.
À la fin, le teint de M. Cohen, de rose était devenu brique. Et il demeura coi. Celui de Frédéric Taddeï n’avait même pas pris une « nuance de gris ».
Daniel Schneidermann publie un article plein d’ironie dans Libération :  « Se priver d’invités intéressants parce qu’on n’est pas d’accord avec eux est, pour un journaliste payé par le contribuable, une faute professionnelle »
Auditeurs de France Inter, dormez en paix, Patrick Cohen, homme de devoir, prend soin de vos oreilles et de votre moralité. Fidèles de Ce soir ou jamais (France 2), soyez tranquilles, Frédéric  Taddeï, homme de culture, veille à garantir votre plaisir suprême : la liberté de choisir entre le bien et le mal.

Euskadi : l’exception industrielle

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pays basque crise

pays basque crise

Il paraît que certains Français y ont cru pour de bon. Maintenant que le Président a annoncé que l’inversion de la courbe du chômage ne serait pas pour 2013, sans doute nourrissent-ils la cohorte des déçus du hollandisme qui, de plan social en plan social, se retournent contre celui qu’ils ont porté au pouvoir.
Cette ambiance pour le moins pesante n’affecte pas les salariés du fabricant d’électroménager FagorBrandt, à Lyon, qui abordent leur reconversion avec beaucoup d’espoir. Ils fabriquaient des lave-linge ? Désormais, ils produiront des véhicules électriques et des filtres à eau. Un cas d’école de ré-industrialisation dont on aimerait qu’il soit plus répandu.
En 2009, l’entreprise espagnole Fagor, qui a racheté Brandt, doit admettre que la production de lave-linge n’est pas rentable : elle perd 15 millions d’euros par an. La décision est donc prise, en 2010, de délocaliser l’activité vers la Pologne. Mais, soucieuse de ne pas abandonner les salariés, Fagor revend le site à un fabricant de voitures, la Société d’innovation et de technologie de Lyon (SITL). Fagor se désengage en douceur : le site continuera en effet à produire des machines à laver jusqu’en 2015, le temps que la nouvelle production décolle. Le syndicat Sud n’a rien trouvé à redire puisqu’on a évité la fermeture pure et simple de l’usine : 470 des 537 salariés restent sur le site et les autres continueront à travailler pour Fagor.
C’est un paradoxe : alors que l’Espagne continue à s’enfoncer dans la récession, et que le chômage outre-Pyrénées touche plus de 26 % de la population active, une entreprise espagnole sauve des emplois en France.[access capability= »lire_inedits »] Cela a peut-être à voir avec le fait que Fagor n’est pas seulement une entreprise espagnole : c’est surtout une entreprise basque. Or le Pays basque résiste mieux à la crise que le reste de l’Espagne : si l’Andalousie et l’Estrémadure comptent toutes deux 36 % de la population active à la recherche d’un emploi, cette proportion tombe à 15 % au Pays basque et même à 11 % dans la région du Debagoiena où, de surcroît l’industrie emploie encore 45 % de la population active, soit le taux le plus élevé d’Espagne.
Ce succès industriel à l’âge de la désindustrialisation, dans une vallée étroite qui fut longtemps difficile d’accès, appelle une explication. Peut-être est-il en partie imputable à des spécificités culturelles, notamment au fait que Mondragón, la ville principale du Debagoiena, est le siège du coopérativisme basque Fagor en étant l’un des fleurons.
En parcourant les alentours verdoyants de Mondragón, on est effectivement impressionné par le nombre des usines. Ce sont pour la plupart des coopératives apparues dans la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion d’un prêtre né en Biscaye en 1915, José Maria Arizmendiarrieta. Pendant la guerre civile, jeune séminariste, il soutient les républicains et collabore à la revue basque Eguna, ce qui lui vaut un bref séjour en prison. Ordonné prêtre, il est nommé à Mondragón en 1941. Après s’être d’abord occupé des jeunes apprentis de l’Unión Cerrajera, qui était à l’époque l’entreprise locale la plus importante, il fonde en 1943 sa propre école d’apprentis. Dans les années 1950, il encourage cinq de ses élèves à créer leur coopérative et Ulgor, ancêtre de Fagor, qui produit des réchauds et des poêles, apparaît en 1956. Très vite, il apparaît nécessaire de créer un organisme financier qui soutiendra le développement des coopératives : Caja Laboral, qui est une coopérative de crédit, est créée en 1959.
Un demi-siècle plus tard, la Corporación Mondragón regroupe120 coopératives, situées au Pays basque pour la plupart, et opérant dans de nombreux secteurs d’activité : production industrielle, crédit, distribution, agriculture, éducation ou encore recherche-développement. Et pour pallier les carences de l’État-providence espagnol et offrir aux salariés-coopérateurs une gamme complète de prestations sociales, soins médicaux et pensions de retraites, Lagun Aro fut créée en 1970.
Au Pays basque, ces coopératives représentent 8 % de l’emploi industriel et à Mondragón, elles donnent du travail à la moitié de la population. Au total, ces 120 coopératives appartiennent à 83 000 socios (associés), qui ont tous investi 15 000 euros, somme correspondant au salaire annuel le plus bas. Comme des actionnaires, ils touchent des dividendes en fonction des résultats. Propriétaires de leur entreprise, ils décident de sa stratégie : l’Assemblée générale composée de tous les socios élit un conseil recteur qui choisit les directeurs, sachant que l’écart entre le salaire le plus faible et le plus élevé ne peut pas être supérieur à 4,5 (6 pour les coopératives les plus importantes telles que Fagor, Caja Laboral ou Eroski). Du coup, il n’y a pas besoin de syndicats. Les socios ne sont pas protestants mais basques. Mais à l’instar de Max Weber, ils semblent considérer que « l’égoïsme intéressé, la cupidité et l’âpreté au gain » ne peuvent pas être les seuls moteurs du capitalisme moderne, et que le travail « doit s’accomplir comme un but en soi ».[ 1. Max Weber. L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.]
Pour Fernand Braudel, la montagne « est un monde à l’écart des civilisations » où « l’insuffisance du matériel humain, sa faible épaisseur, sa dispersion, ont interdit la mise en place de l’État, des langues dominantes, des grandes civilisations »[2. Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1990.]. Un relatif isolement et le caractère montagneux ont sans doute permis aux habitants du Pays basque de conserver une forte identité. Autre caractéristique des régions de montagne, l’habitat y est dispersé dans des quartiers ruraux généralement constitués d’une église et de quelques maisons, le bourg se trouvant au fond de la vallée. Ces quartiers ruraux (auzoa en basque, un mot qui désigne aussi le voisinage) supposent des liens sociaux particuliers : entre voisins, on a des obligations, comme par exemple l’entretien des chemins, mais aussi un devoir d’entraide – si l’un est malade, les autres le remplacent pour les travaux agricoles ou le soin des animaux. « Urrutiko parientea baino lehenago da auzua » (« Le voisin vient avant le parent lointain »), affirme un proverbe. Dans le passé, comme l’explique Caro Baroja[3. Julio Caro Baroja, Los Vascos, Istmo, Madrid, 2000.], les quartiers ruraux du Pays basque furent aussi des laboratoires de la démocratie, en marge de l’influence des seigneurs locaux : les voisins se réunissaient devant l’église ou, lorsqu’il pleuvait, sous le portique, (d’où le nom anteiglesias que l’on donne parfois à ces quartiers), pour prendre des décisions concernant la communauté.
La réussite des coopératives prolonge donc un mode d’organisation sociale, à la fois égalitaire et solidaire, qui a structuré la société basque au cours des siècles. Mais elle tient plus généralement à la force du sentiment identitaire, encore accrue par la répression franquiste : dans le Debagoiena, la majorité de la population est bascophone et, aux élections d’octobre 2012, les partis nationalistes, qu’ils soient de gauche (EH Bildu) ou de droite (le PNV) ont cumulé plus de 75 % des suffrages.
Pour autant, tout n’est pas rose. À la recherche de flexibilité, les coopératives ont de plus en plus recours à des travailleurs temporaires auxquels elles font miroiter la possibilité de devenir un jour socios. Ensuite, avec l’effondrement du marché espagnol, la part des exportations, essentiellement vers l’Europe, est passée de 58 % à 70 %, imposant aux coopératives une internationalisation de leur stratégie. Quand une coopérative perd de l’argent, les socios, réunis en assemblée générale, peuvent décider eux-mêmes de baisser leur salaire. Si elle est contrainte de mettre la clé sous la porte, elle ne licencie pas : les travailleurs sont réaffectés dans d’autres coopératives du groupe. Toutefois, les coopératives ont compris que leur survie passait par l’innovation, d’où la création à Mondragón d’un pôle de compétitivité baptisé Garaia, qui associe entreprises, universités et laboratoires de recherche. Les entreprises plus anciennes, exposées à la concurrence des pays à faible coût de la main d’œuvre, n’en doivent pas moins délocaliser. Fagor a déjà créé des usines en Pologne, au Brésil, au Mexique, en Thaïlande et en Chine. Reste à savoir si le modèle coopératif peut survivre en dehors de son milieu naturel, qui est en fait un milieu culturel.[/access]

*Photo : Fagor Automation.

Les aventures de Tintin Depardieu au pays des ex-soviets

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On ne le dira jamais assez : la Russie d’aujourd’hui est, dans les grandes lignes, une démocratie. Démocratie bigrement imparfaite, et assurément moins rodée que par chez nous, mais démocratie tout de même, surtout quand on la compare au tsarisme, au stalinisme, au brejnévisme et même à l’eltsinisme, variante locale de l’éthylisme républicain mâtinée d’autocratisme et de grand banditisme, qui suscitait, en son temps, fort peu de critiques chez nos maîtres à penser hexagonaux.
Preuve insigne que le débat public existe bel et bien là-bas, le Premier ministre a sévèrement enguirlandé les gouverneurs régionaux qui se sont illustrés dans ce qu’on pourrait qualifier de volet immobilier de l’Affaire Depardieu.
Comme le rappelle l’agence officielle Novosti, Gégé, qui s’est fait naturaliser russe en janvier dernier « s’est vu offrir la possibilité de choisir un logement à Saransk, la capitale de la république russe de Mordovie, et est devenu ambassadeur de la région de Mordovie auprès de la FIFA dans le cadre de l’organisation du Mondial 2018». Après quoi, fin février, « Depardieu est devenu citoyen d’honneur de la Tchétchénie et s’est vu offrir un appartement de cinq pièces lors d’une visite dans cette république russe ».
Une générosité que n’apprécie pas outre mesure Dimitri Medvedev, comme il vient de le signifier clairement lors d’une interview donnée à plusieurs médias occidentaux : « Je recommanderais à certains de nos gouverneurs d’offrir des appartements de façon plus prudente (…) car lorsque des personnes pas si pauvres que ça se voient offrir des appartements, cela provoque des tensions au sein de la société. »
Mais attention, s’il y a explication de gravure, elle vaut surtout pour les édiles locaux, et pas pour son néo-concitoyen Gerardov Depardski dont il ne remet absolument pas en cause le choix de devenir russe : « S’il a pris cette décision, c’est qu’il avait ses raisons », a estimé Medvedev, qui apparemment connaît bien la France d’aujourd’hui.

Inquisition au Vatican`

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pape argentine plenel

pape argentine plenel

Je suis protestant. Mais l’élection d’un nouveau Pape m’intéresse car je sais que c’est un moment très important pour des centaines de millions de catholiques. La semaine dernière, lorsque François est apparu sur le balcon, l’émotion était indéniable : c’est avec beaucoup d’humilité que ce nouveau Pape s’est exprimé, avec un sourire où il donnait l’impression de s’excuser d’être là. « Les cardinaux sont allés me chercher au bout du monde » a-t-il déclaré, avant de rappeler qu’il était avant tout « l’évêque de Rome » et de demander à la foule une minute de silence : « Priez pour moi et donnez-moi votre bénédiction. » En quelques minutes, on pouvait ainsi cerner la personnalité de Jorge Bergoglio avant que, le lendemain, la presse nous confirme que c’est un homme simple, d’une grande spiritualité : il a renoncé à la luxueuse demeure de l’archevêché de Buenos Aires pour vivre dans un modeste appartement, prend les transports en commun, s’est engagé auprès des déshérités, etc.
Une fois de plus, l’élection d’un Pape a déjoué tous les pronostics navrants des vaticanistes. Certes, alors que tout le monde semblait rêver d’un Pape qui ne fût pas européen, il est américain. C’est logique et finalement représentatif de ce qu’est aujourd’hui le catholicisme : 40% des catholiques vivent en effet en Amérique latine. Le vrai changement, c’est sans doute que, pour la première fois, le Pape est un Jésuite. Voilà qui devrait changer beaucoup de choses au Vatican. Et moi, protestant, j’ai toujours bien aimé les Jésuites; j’aurai peut-être l’occasion d’en reparler. Enfin, en choisissant le nom de François, le Pape fait référence à saint François d’Assise qui, au XIIIe siècle, avait voulu « reconstruire l’Eglise  catholique avec « les pierres vivantes que sont les pauvres ». Le message est on ne peut plus clair.
Alors que le Saint-Siège envoyait un premier tweet en latin  « Habemus Papam Franciscum », athées et autres bouffeurs de curé se déchaînaient sur le réseau. Leur hargne tranchait étrangement avec l’humilité du nouveau Pape.
Edwy Plenel ouvrait le procès du nouveau Pape sur Tweeter : L’Eglise catholique a choisi un Pape réactionnaire compromis sous la dictature militaire argentine (1978-1983) nous dit-il.
Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, qui vient de pleurer la mort d’Hugo Chavez, nous met en garde : L’élection de Jorge Mario Bergoglio comme nouveau pape n’est pas une bonne nouvelle pour les progressistes du monde chrétien ni pour la révolution citoyenne en Amérique du Sud. Silencieux sous la dictature militaire puis pendant les procès des militaires criminels, opposant connu aux gouvernements argentins de Nestor puis de Cristina Kirschner, tendre pour l’Opus Dei, hostile aux prêtres progressistes, le nouveau chef de l’Eglise catholique devra prouver qu’il n’a pas été élu pour déstabiliser les régimes progressistes de l’Amérique latine ni pour poursuivre les persécutions contre la théologie de la libération.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la gauche française, violemment anticléricale, est nostalgique des tribunaux de l’Inquisition. Sur Twitter, la semaine dernière, tout était bon pour attaquer et salir le nouveau Pape : on fait circuler de vieilles photos sans source où l’on reconnaît Videla, l’ancien dictateur argentin, avec un prêtre difficile à identifier, tout en exhumant la vieille légende stalinienne selon laquelle Pie XII aurait été le complice des nazis. Enfin, on accuse le Pape d’être réactionnaire : en Argentine, Bergoglio aurait milité contre le mariage gay et l’avortement. Et ça, aux yeux des progressistes, c’est vraiment très vilain.
Bref, les gauchistes sont déçus que le Pape ne soit pas à leur image. Pour un peu, ils lui reprocheraient d’être catholique ! En réalité, ils se moquent complètement que François soit un Jésuite défenseur des pauvres. Car ils n’en ont rien à battre, des pauvres. Travaillés par la mauvaise conscience historique, les gauchistes préfèrent brandir les droits des homosexuels au nom de la modernité ou fouiller dans les recoins de l’histoire à la recherche d’une faute, voire d’un silence. L’essentiel, c’est d’instruire un procès.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Genest dans la fosse aux lions

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genest israel caron

genest israel caron

Une citoyenne, Véronique Genest, s’engage en politique au nom de ses opinions et de sa volonté de représenter une partie de ses concitoyens. Elle n’est d’aucun sérail : première erreur. Même célèbre, il ne faut pas, paraît-il, y aller sans appareil… Elle souhaite seulement suppléer un candidat de la huitième circonscription des Français de l’étranger. Alors là, c’est carrément un crime. En effet, l’Etat d’Israël est dans cette circonscription avec la Turquie et le Saint-Siège… Bref, le diable avec les bons dieux. Il faut donc séparer l’ivraie du bon grain.
Première remarque contrairement à l’allégation de l’animateur : un député représente des citoyens français et non un pays, l’Assemblée nationale est un havre pour tous les Français…
Mais, je me souviens que l’animateur d’On n’est pas couché ne jouait pas davantage au monsieur Loyal quand Naulleau accusait Klarsfeld ou le Crif (au choix) d’empêcher l’honorable Céline d’avoir accès à l’honneur national. Puis-je modestement suggérer que ce n’est pas pour son antisémitisme (qui pour mortifère qu’il fut, n’est qu’une opinion) que l’auteur est indigne mais pour sa collaboration active qui le mena à refluer à Sigmaringen avec les troupes nazies afin d’échapper au sort de Brasillach. Il y a une constance dans la confusion. Un député n’est pas ambassadeur et un collabo n’est rien d’autre qu’un collabo. Un député représente des Français, un collabo représente l’ennemi.
Mais en réalité tout ceci est clair. A-t-on jamais entendu critiquer un candidat de la première circonscription pour son soutien à la droite américaine, un de la deuxième pour être un suppôt de feu Chavez (mais il est vrai que celui-là, on l’aime jusque dans les ministères), un de la sixième pour sa proximité avec les banques, un de la dixième pour son soutien aux théocraties si démocratiques de la péninsule arabique voire pour complicité avec le Soudan génocidaire[1. 300 000 Darfouris sont morts d’après le compte arrêté en 2008 par l’ONU.], ceux de la onzième pour être des partisans de la Birmanie et de la Chine ?
Ah, oui ! Je sais : ceux-là n’ont pas été invités sur le plateau. Voilà en fait qui en dit encore plus long.
Bien sûr, Véronique Genest s’engage en faveur de l’existence de l’Etat d’Israël et contre les formes liberticides et antidémocratiques de l’Islam. Islamophobe, selon le vocable inventé par les ayatollahs iraniens pour fustiger les femmes refusant le port du voile. « Dites-le, dites-le » : le doigt de l’accusateur public est tendu par un Quentin Fouquier-Tinville reconverti en Aymeric croisé d’un jour à l’assaut de l’Infidèle. Elle le dit, elle est partisane de la démocratie et plus d’un musulman lui en est reconnaissant ; eux, sont confrontés plus que quiconque aux dérives assassines et liberticides. Face à la violence que les convenus soutiennent, ils n’ont que le silence. Et les convenus s’accrochent !
D’ailleurs, il ne faut pas attendre longtemps pour entendre tomber que la candidate a été manipulée ! On peut d’abord imaginer que l’interviewée se fait traiter de bécasse, mais non. L’accusation se précise : votre mari ! Le propos encore clair. Le mari a un nom à consonance comme on dit dans ces milieux-là. Et donc, c’est forcément un manipulateur thuriféraire de l’extrême droite israélienne. Il n’est pas connu de ces Juifs anti-israéliens qu’on aime tant. Là, on reste dans un flou non pas artistique mais culturel et haineux.
Culturel, justement. À propos de l’histoire de la conquête des Indes, le croisé de service veut son bouillon : il ergote sur le nombre des morts. Normal : les chiffres arabes et la numérotation par position sont une invention indienne. On vient de trouver le zéro pourfendeur ! Sans s’en rendre compte, il prend pour référence l’Abraham biblique qui négocie avec Dieu pour sauver Sodome et Gomorrhe. Et s’il n’y en avait que… Sauf qu’il n’y a plus personne à sauver. C’est ignorer l’annihilation totale de la population hindoue de la Bactriane (ancien Afghanistan) d’ailleurs rebaptisée Hindu Kush « massacre des Hindous » et le record historique de Timur de 100 000 morts en une journée en 1399. Avec probablement 80 millions de morts il s’agit effectivement du plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité.
Les références tant demandées au débotté par celui qui avait ses petits papiers préparés peuvent être l’historien Pr K.S. Lal et François Gautier. L’ignorance est brandie en culture.
Et quand le négationnisme ne suffit pas, on jette dans l’arène  les massacres d’Indiens (curieuse égalité quand on sait que Colomb avait cru trouver une route maritime des Indes !). Comme si les exactions des uns exonéraient des exactions des autres et comme s’il n’y avait pas de grandeur à assumer l’Histoire. Les Indiens et l’esclavage ! L’esclavage, la plus vieille iniquité du monde et la mieux partagée. Faut-il rappeler la visite en 1813 du voyageur suisse Burkhart des centres d’émasculation des esclaves au Caire ? Ces esclaves-là ne pouvaient pas se reproduire. Faut-il rappeler que ce sont les occidentaux qui ont lutté depuis le XIXe siècle pour étendre à la planète l’abolition et que le combat antiesclavagiste n’est pas totalement terminé ?
Mais cela n’est pas le problème. Le problème est qu’il est inexcusable pour une citoyenne de vouloir représenter ses compatriotes quand ils ont le tort d’habiter dans ce pays de la huitième circonscription. Et pour se distancer de leur inconscient, les chroniqueurs jettent que le candidat en titre parle de territoires disputés et non occupés ! Pour le coup, ils en parlent en experts, les Antilles, la Guyane et la Nouvelle Calédonie, entre autres, ne sont plus disputées ! Et c’est faire fi du premier mandat de la SDN rapidement amputé de la Transjordanie pour les besoins britanniques en 1922 puis encore divisé en 1947. C’est faire fi des atermoiements de l’ONU en 1967 et de l’immobilité de la France, la Grande Bretagne et des Etats-Unis qui s’étaient spontanément engagés à briser le blocus d’Aqaba et n’ont jamais mis à l’eau le moindre Zodiac. La paille et l’apôtre en quelque sorte.
Mais tout cela ne serait rien car tout ce qui est excessif, dit-on, est sans importance, si les suites n’étaient pas un lynchage. Des réactions de Barma, la productrice qui black-liste l’actrice d’une émission « d’humour » au nom de ses opinions et celle de Revel chez Morandini… il y aura sûrement d’autres. Barma et l’invention du divertissement politiquement correct avec lapidation cathodique intégrée.
Vive la liberté d’expression qui était le premier acquis de la démocratie ! La représentation des citoyens par un citoyen de bonne volonté pas forcément issu d’une caste était un autre acquis. Des acquis nous sommes passés aux acquiescements aveugles et la raison n’a plus droit de cité.
Ne pas avoir fouillé dans le sombre des inconscients amène à ces glissements-là. Aux dangers de l’aveuglement. Oserais-je rappeler que le risque de la politique de l’Autruche n’est pas de se mettre la tête dans le sable ?

*Photo : On n’est pas couché.

Éric Woerth : Le corporatisme peut bloquer la société

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eric woerth social

eric woerth social

Gil Mihaely. Même en adoptant le point de vue de l’UMP, le bilan des années Sarkozy semble bien mince, alors que presque tous les leviers du pouvoir étaient entre vos mains…
Éric Woerth. Le bilan de Nicolas Sarkozy est considérable, alors même que nous avons vécu trois ans et demi d’une crise qui a requis tous nos efforts. Il a fallu prendre des mesures de relance pour que les gens en souffrent le moins possible, et enfin s’attaquer aux causes et trouver des solutions aux niveaux européen et mondial. Normalement, il faut dix ans pour relever des défis de cet ordre. Du coup, nous n’avons pas pu traiter d’autres sujets comme nous le souhaitions. Vous ne courez pas le 100 mètres de la même façon quand vous êtes malade que lorsque vous êtes en bonne santé. Le jour où l’on vous annonce que vous êtes atteint d’une grave maladie, vous changez vos priorités. C’est ce qui est arrivé à la France comme aux autres pays.
GM. Certes, la crise a compliqué la donne. Mais auparavant, entre 2002 et 2008, pourquoi n’avez-vous pas traité les problèmes que vous avez identifiés ?
On ne réforme jamais suffisamment. Tous les gouvernements sont élus sur un programme de réformes, qu’ils ont souvent bien du mal à appliquer tout simplement parce que la population n’est souvent pas prête à en accepter les conséquences. Évidemment, les réformes en apparence les plus généreuses ne posent aucune difficulté : on peut sans difficultés baisser l’âge de départ à la retraite et augmenter le SMIC… Mais les vraies réformes, faites pour adapter les politiques publiques aux réalités, sont généralement difficiles à mener.
GM. Pourquoi est-ce plus difficile en France qu’en Allemagne ? Avec notre pouvoir exécutif fort et centralisé, il devrait être plus simple de réformer à Paris qu’à Berlin…
Nous vivons dans une société terriblement fragmentée où chacun se replie sur ses propres intérêts. Si, en pleine réforme des retraites, on explique aux gens qu’ils doivent travailler plus longtemps, le journal de 20 heures vous montrera le soir même l’image d’un homme de plus de 60 ans transportant des parpaings, le dos cassé, flanquée du slogan : « Voilà la société qu’ils vous promettent… ».[access capability= »lire_inedits »] Cette image est ravageuse pour les réformes.
GM. Mais même de « petites » réformes, comme celles préconisées par Jacques Attali fin 2007, n’ont pas abouti…
Il y a un corporatisme ambiant capable de bloquer la société.  À l’hiver 1995, les  grèves sous le gouvernement  Juppé  ont paralysé le pays. Nous, les Français, ne jouons pas toujours en équipe…
GM. Mais Juppé a fini par reculer, alors que Thatcher est restée imperturbable durant un an de grève des mineurs !
Pour autant, doit-on se contenter de réformes faciles, comme M. Jospin et sa réduction du temps de travail ? Je vous rappelle aussi que Mario Monti, l’homme des réformes douloureuses,  n’a obtenu que 10% des voix aux dernières élections italiennes, loin derrière le comique Beppe Grillo ! En France, l’opinion ne consent pas à des efforts qu’elle perçoit comme injustes. Le problème, c’est qu’elle considère toute réforme comme injuste ! Vous citiez les réformes de la compétitivité et du code du travail qu’a accomplies Schröder en Allemagne. Il a pu les mener grâce à un consensus qu’il a payé d’une défaite électorale ! Et puisqu’aujourd’hui son pays en récolte les fruits, on peut dire qu’il a sacrifié sa carrière dans l’intérêt de son pays…
Daoud Boughezala. N’y a-t-il pas un « corporatisme d’en haut » qui gangrène la haute administration ? Dans ce même numéro, François Kalfon accuse une petite caste de hauts fonctionnaires de Bercy de bloquer les projets de réforme fiscale nuisant à leurs intérêts de classe…
Il ne peut pas dire cela. Une administration comme Bercy est peuplée de fonctionnaires qui ont plutôt le sens de l’intérêt général, bien qu’ils aient des opinions personnelles…
GM. Pourquoi le système français ne parvient-il pas à faire émerger un intérêt général à partir des intérêts particuliers ?
Parce qu’il y a une méfiance vis-à-vis du dialogue social alors qu’il en faudrait plus et qu’il devrait être remis au cœur de la démocratie française.  Il n’y a pas, non plus, de syndicats assez forts. Les syndicats sont peu représentatifs de l’ensemble de l’opinion publique. Plus un syndicat est fort, plus des règles de dialogue social se créent.
GM. N’y a-t-il pas aussi un blocage politique ?
Je crois que le pouvoir politique est trop dispersé. Au lieu de gérer, il s’éloigne de ses responsabilités. Il faut une vision plus globale, on ne peut pas travailler par petits bouts de réforme car ce sont autant d’aiguilles qui font mal. On a créé une telle confusion et un tel chevauchement des compétences entre les différents échelons que l’élu perd en efficacité et que le citoyen ne s’y retrouve plus. Il faudrait rationaliser le système mais les politiques ont tendance à avoir peur de prendre des décisions, surtout s’ils veulent durer ! Il faut une remise en œuvre des processus de décision en France. Plutôt que de communiquer sur des intentions en se précipitant sur des plateaux télé, il faut travailler sur le fond pour prendre des décisions plus solides et ne pas se décharger des responsabilités.
GM. Cette abdication ne s’appelle-t-elle « chiraquisme » ?
Ou « hollandisme » ! Un ministre qui prend beaucoup de décisions se fait beaucoup d’adversaires, d’où l’intérêt de ne rien faire, sauf qu’une société ne progresse pas quand aucun risque n’est pris.
GM. Quand les hommes politiques ne décident pas, qui remplit le vide ?
De nombreuses institutions ou autorités viennent combler ce vide mais elles ne sont pas forcément indépendantes et elles n’ont surtout aucune légitimité démocratique. Dans le droit du travail par exemple, quand la loi ne fixe pas assez les choses, le juge a le pouvoir de décider, voire de créer des normes par la jurisprudence.
DB. Les lois sont donc à la fois trop nombreuses et pas assez précises ? 
Sans tomber dans la caricature, il faut dire que la loi est de plus en plus mal faite et qu’il n’y a pas assez de vision d’ensemble. Le Parlement devrait parfois se poser un peu pour réfléchir ! On a besoin de réformes de structures mais aussi de stabilité des règles. Pourquoi « refonder » l’École quand il s’agit de la faire évoluer ? Changer la loi fiscale en permanence est une ineptie. Je propose qu’après le vote d’une loi de finances, aux règles fiscales peu changées – sauf à vouloir modifier le système global de l’imposition – le Parlement se consacre à sa mission de contrôle de l’action du gouvernement.  Aujourd’hui, c’est la Cour des comptes qui remplit cette fonction et dicte ses exigences au gouvernement, alors que les députés ont la légitimité démocratique pour le faire !
GM. Le législateur et l’expert empiètent donc sur un exécutif qui fuit ses responsabilités : n’est-ce pas la recette française de l’impuissance politique ?
Je ne crois pas en « l’impuissance du politique », qui signifierait une impuissance de la démocratie. Je suis au contraire persuadé qu’on peut rendre les Français plus heureux par des décisions politiques.
DB. D’accord, mais comment ? Que faudrait-il faire concrètement ?
Concrètement, il faut diminuer le nombre d’élus, rectifier les mandats, à commencer par celui de président de la République qui devrait être élu pour un mandat plus long mais non renouvelable, et stabiliser les règles juridiques. Le principe de précaution est, par exemple, une fuite en avant dans l’irresponsabilité dont il faut se libérer !
GM. Et l’UE, n’est-elle pas l’une des causes du blocage français ? 
L’Union européenne est moins une source de blocage qu’elle ne l’était il y a dix ou quinze ans, notamment grâce à la crise qui a démontré la nécessité d’une Europe politique. Les citoyens intègrent peu à peu cette idée.
DB. Mais autour de quel intérêt général ? L’intérêt général européen n’existe peut-être pas…
Si, il existe. L’Europe, c’est une économie, une monnaie, un projet…
GM. Justement, la France et l’Allemagne peuvent-elles partager les mêmes objectifs en termes d’économie et de politique industrielle et monétaire ?
Même si nos deux pays n’ont pas toujours les mêmes intérêts, c’est une banalité que de le dire mais l’Europe ne fonctionne bien que lorsque la France et l’Allemagne se mettent d’accord. Or, au lieu d’aller vers la convergence fiscale, on accroît la divergence fiscale, et on ne construit ni l’Europe sociale ni l’Europe de la défense. Mais malgré cela, il reste des marges de progrès considérables.
DB. Nicolas Sarkozy fut très critiqué par la gauche pour avoir appliqué la RGPP – Révision générale des politiques publiques – alors que son successeur la poursuit sous un autre nom, et on peut multiplier les exemples de cette étrange continuité. Questions sociétales mises à part, pourquoi campez-vous dans une opposition frontale à François Hollande ?
Hollande, c’est tout et son contraire. Je ne peux pas adhérer à une politique aussi indécise, qui soutient le nucléaire puis veut fermer une centrale pour faire plaisir aux Verts, qui élude les problèmes d’âge de départ à la retraite avant de rouvrir le débat, etc. La RGPP est une bonne méthode que nous avons eu le mérite de lancer. Il faut la poursuivre. Ayrault a perdu neuf mois pour la renommer MAP.
GM. Une dernière question : où en êtes-vous avec les retombées judiciaires de l’affaire Bettencourt ?
L’instruction est en cours.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Les délits financiers, c’est maintenant !

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aministie blanchiment social

aministie blanchiment social

La proposition de loi portant amnistie des faits commis à l’occasion de « mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives » adoptée par le Sénat le 27 février 2013 aura fait couler de l’encre. C’est qu’il y avait beaucoup à dire. Mon avis, c’est que le monopole de la violence légitime ne se partage pas. Mais je m’inquiète surtout du cheval de Troie amnistiant les délits financiers qui s’est faufilé dans les méandres juridiques de l’amnistie prolétarienne.
Lorsque le texte est présenté par un groupe de sénateurs communistes, il s’agit bien évidemment de faire valoir le droit à l’expression syndicale plutôt que les conséquences pénales de manifestations ou de grèves qui auraient dégénéré entre le 1er  janvier 2007 et le 1er février 2013. La droite hurle au laxisme et dénonce un blanc-seing pour les casseurs, les socialistes se regardent les pieds pendant que Jean-Luc Mélenchon assure qu’il pourchassera jusque dans le dernier village de France les « suppôts du Comité des forges » qui refuseront de voter ce texte. Partagée entre le souci du droit syndical et le respect de la légalité républicaine, la majorité louvoie et amende à tour de bras le texte pour en réduire les aspérités. En tentant d’étouffer le bruit de la balle avec un oreiller, les socialistes adoptent  un amendement qui  n’amnistie plus les infractions mais les contraventions et les délits prévus au livre III du Code pénal. Or si ce livre III inclut les dégradations matérielles commises au cours de mouvements sociaux, il répertorie aussi tous les délits financiers : vols, détournements, abus de confiance, blanchiment, abus de bien social, recel, etc. Curieuse coïncidence alors que cinq comités d’entreprises, Air France, la SNCF, EDF-GDF, France Telecom, la RATP, ainsi que la puissante Unions des Industries et des Métiers de la Métallurgie (IUMM) sont dans l’œil du cyclone après les enquêtes des députés, de la Cour des comptes et de la brigade financière…
« Difficile ici de se départir de l’idée qu’il n’y a pas quelqu’un à la manœuvre tant les intérêts sont énormes », explique Pierre Edouard du Cray. Il est le Laocoon  qui a levé le lièvre. Ce spécialiste des finances publiques, directeur des études de l’association « Sauvegardes retraites » l’assure : « Ce texte pourrait permettre aux élus du Comité d’Entreprise de la SNCF et d’EDF-GDF actuellement devant la justice pour malversation de s’en tirer sans condamnation ». D’autres tireraient aussi largement partie de la mesure, notamment les puissants syndicats patronaux dont on connaît le goût pour le versement occulte lorsqu’il s’agit d’acheter la paix sociale. Idem pour les partis politiques qui savent redoubler d’inventivité dans l’échafaudage des financements de campagnes.
Quant aux ouvriers, que sont censés défendre les syndicats, ils auront été une fois de plus les idiots utiles du système. En bouclier pour défendre une loi qui ne leur est finalement pas adressée, ils auront, à leur insu, fait le jeu des délinquants en cols blancs qui échapperont à la justice. C’est la morale de la fable du scorpion et de la grenouille d’Esope : « Il ne faut jamais se fier à un méchant, il ne peut dominer ses tendances du sang, il se sert tôt ou tard de son âpre poison. »

*Photo : ntr23.

Arabie : Les bourreaux ne savent plus où donner de la tête !

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Bourreau n’est pas un métier facile. Un certain prestige reste encore attaché à ce noble travail manuel remontant à la nuit des temps, mais c’est salissant, et il faut aimer tuer son prochain. Le quotidien d’un bourreau l’expose souvent à des maladies professionnelles (dont des troubles musculosquelettiques que l’on a peine à imaginer), et à chaque exécution la dépression le guette (ainsi a t-on pu voir des bourreaux se suicider au travail…). Quant à l’argument voulant que les progrès de la technologie aient facilité le travail de ces infortunés salariés, il ne tient pas. La machine du Dr. Joseph-Ignace Guillotin a surtout eu pour conséquence une taylorisation du travail, et n’a fait qu’accentuer la spirale mortifère des cadences infernales. Dans l’hexagone, depuis l’abolition de la peine de mort, c’est un métier en voie d’extinction. Vous avez peu de chance de rencontrer un enfant qui rêve de devenir exécuteur des basses œuvres ; à l’échelle de notre pays ce n’est plus un emploi d’avenir. Les bourreaux se font rares. À présent, en France, les esprits les plus cruels en sont réduits à devenir dentistes ou banquiers.
En Arabie Saoudite – nous apprenait Le Parisien il y a quelques jours – la situation n’est pas plus brillante : le pays souffre d’une pénurie chronique de bourreaux. « Les coupeurs de têtes, les experts du maniement du sabre, se font de plus en plus rares. Serait-ce la fin d’une vocation ? D’une époque ? Une seule chose est sûre, il est aujourd’hui très difficile de trouver des fonctionnaires du sabre disponibles partout et rapidement dans le royaume. Certaines exécutions ont dû être retardées et d’autres se sont faites dans la confusion parce que l’exécutant était en retard», rapporte un journal local. La situation est inextricable : les autorités saoudiennes n’arrivent plus à recruter suffisamment de bourreaux pour exécuter les condamnés à mort. Le royaume est au bord de l’asphyxie. Cette crise a conduit plusieurs ministres saoudiens (dont celui de la Santé…) à examiner le problème, et à proposer d’abandonner l’exécution par décapitation au sabre – nécessitant une main d’œuvre experte trop difficile à mobiliser – pour la simple et un peu vulgaire fusillade en place publique. Spectacle qui présentera certainement un attrait moins grand aux yeux d’une population toujours avide de petits plaisirs collectifs…
C’est la crise.

Amnistie sociale : Sous les pavés, la justice…

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amnistie sociale gauche

amnistie sociale gauche

Ma bien-aimée rédactrice en chef Elisabeth Lévy voit dans la loi d’amnistie sociale une mesure clientéliste de la gauche pour la gauche. Cela nous semble pour le moins discutable. Elle prend soin, néanmoins, de reconnaître que cette loi, que nous trouvons pour notre part bien timide, ne dédouane pas les violences contre les patrons et les CRS.
On pourra, pour commencer, s’interroger sur cette notion de violence contre les personnes. Il est tout de même assez difficile de déterminer – dans la mêlée autour d’un piquet de grève avec des hommes désespérés qui jouent leur peau ou bien dans les bureaux d’une sous-préfecture où l’on apprend l’échec d’un plan de sauvetage industriel – à quel moment le bourre-pif et le boulon sont légitimes pour répondre à la grenade lacrymogène et au matraquage. Finalement, la seule chose que l’on pourrait éventuellement reprocher aux futurs licenciés boursiers, c’est d’oublier qu’un CRS est un salarié comme un autre, et même un salarié fonctionnaire souvent syndiqué à la CGT ou à FO. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi ils n’interviennent jamais dans la région où se trouve leur caserne. On ne sait jamais : ils pourraient  reconnaître un beau-frère ou un cousin et  l’on se retrouverait avec le syndrome dit de « la crosse en l’air » comme ce fut le cas des « glorieux soldats du 17ème » en 1907, envoyés par Clémenceau à Béziers pour mater des vignerons rebelles et se ralliant finalement à la cause des grévistes.
On remarquera de surcroît, comme le souligne Elisabeth, que cette loi d’amnistie n’exonère pas les militants de RESF et les faucheurs d’OGM. Rappelons à tout hasard que RESF est une dangereuse organisation terroriste qui se bat d’abord et avant tout pour défendre un droit inscrit dans la loi, celui de tout enfant vivant sur le sol français à une scolarisation gratuite, même si ce bambin appartient à une famille de clandestins bossant sur le chantier BTP d’un stade ou dans les arrière-cuisines d’une chaîne de restauration rapide.
Quant aux faucheurs d’OGM, ils ne font, si on réfléchit un peu, qu’appliquer de manière ludique et énergique, le principe de précaution. Après tout, si dans une génération ou deux, on reconnait la nocivité de la chose et on évite des catastrophes sanitaires, on traitera peut-être ces hors-la-loi exclus de l’amnistie comme des prophètes. On rappellera pour mémoire, qu’il y avait jusque dans les années trente, des publicités dans les journaux pour des crèmes de beauté radioactives qui donnaient une beauté irradiante à la femme moderne.
Elisabeth souligne à raison qu’une loi d’amnistie « doit refléter la volonté collective de pardon ou d’oubli. ». L’amnistie est la version laïcisée du pardon des offenses. Elle s’est appliquée massivement dans l’après-guerre, grâce à De Gaulle, au nom de la réconciliation nationale et de la continuité de l’Etat. Il est vrai que sans cette clémence d’Auguste, nous aurions eu du mal à retrouver un système judiciaire puisqu’un seul magistrat avait refusé de prêter serment à Pétain. On trouvait d’ailleurs une réalité similaire chez tous les hauts-fonctionnaires comme chez les patrons. De Gaulle était-il clientéliste ? On peut penser qu’il cherchait surtout à apaiser les esprits et à éviter une éternelle guerre civile. Amnistier les collabos était un mal nécessaire, au bout du compte…
Si la loi d’amnistie sociale est en effet à « l’initiative des sénateurs communistes » (qui sont, me semble-t-il, eux aussi des élus du peuple), elle  n’est pas  particulièrement une loi de lutte des classes. Elle repose surtout sur un certain bon sens qui n’a rien à voir avec le laxisme. On peut toujours rouler des biscoteaux et enclencher un cercle vicieux de violence/répression pour tenter de mater les victimes de plans sociaux qui commencent à se compter par dizaines de milliers. Seulement, à ce petit jeu-là, les pouvoirs en place perdent toujours à moins de faire 30 000 morts comme dans la répression de la Commune. Ils prennent le risque de désespérer le camp d’en face et de provoquer des mouvements incontrôlés par les appareils syndicaux traditionnels.
Il ne faut pas oublier,  malgré les caricatures de la droite, que le syndicalisme français est dans une tradition du rapport de force, certes, mais aussi de négociations et du respect de l’outil de travail. Le syndicalisme anarchiste et révolutionnaire, façon Emile Pouget, en 1898, c’était ça : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… » Le syndicalisme révolutionnaire est resté marginal, on en conviendra, et Chirac en 68 a bien été content de trouver Krazucki plutôt que Ravachol pour négocier les accords de Grenelle.
Et puis, quand on voit le résultat des dernières élections partielles qui éliminent les socialistes au premier tour, on a du mal à penser que les ouvriers énervés autour du brasero ne soient pas aussi, pour certains d’entre eux, des électeurs lepénistes, depuis le virage si étonnamment social qu’a pris le Front National, formation historiquement reaganienne sur le plan économique, jusque dans les années 2000.
Autant dire qu’à nos yeux, cette loi d’amnistie sociale  n’est pas une « bonne cause » parmi d’autres pour la gauche au pouvoir. Elle assure, après le renoncement hollandiste de toute idée de reprise par la croissance, ce qu’il est justement convenu d’appeler « un minimum syndical »… 

*Photo : johninnit.

Luka Rocco Magnotta : le psychopathe nouveau est arrivé

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luka rocco magnotta

luka rocco magnotta

Si « la célébrité du criminel, pour ne pas dire sa popularité, est souvent à la mesure de l’atrocité du crime »[1. Ainsi que l’écrit Catherine David dans son essai Les violons sur le moi, Denoël 2010.], le Canada n’est pas près d’oublier le nom de Luka Rocco Magnotta, dit le dépeceur de Montréal, dont le procès se tient en ce moment. Pourra-t-on en dire de même de Jun Lin, sa victime ?
Élu personnalité de l’année 2012 par l’agence La Presse canadienne, Eric Clinton Newman alias Luka Rocco Magnotta, l’homme aux 127 pseudonymes, a réussi à accomplir son plus grand rêve : il est devenu célèbre et d’une certaine manière immortel comme Érostrate qui s’était autrefois illustré en brûlant le temple d’Artémis. Dans Le Mur, Jean-Paul Sartre narrait d’ailleurs son histoire :
« Il s’appelle Érostrate. Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse, une des sept merveilles du monde.
— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?
— Je ne me rappelle plus, je crois même qu’on ne sait pas son nom.
— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ? Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul ».
En France, Karl Zéro a publié Dans la peau de Luka Magnotta. Histoire d’un web-killer, indécemment écrit à la première personne. C’est bien connu, la perversité de l’assassin, même présumé, fascine toujours plus que l’innocence de la victime : qu’y aurait-il à révéler de Jun Lin à une foule abrutie par la télé-réalité et le voyeurisme autres ?
Né en Chine en 1978, Jun Lin était venu étudier les sciences informatiques à l’Université Concordia de Montréal. Le destin lui fit rencontrer Luka Magnotta, ancien escort boy et acteur porno. Poussé par une soif de célébrité insatiable, il assouvissait ses instincts les plus mortifères en filmant et en diffusant sur Internet des sévices infligés à des chats. Mais ce Narcisse à l’ego surdimensionné n’allait pas s’arrêter là : après avoir filmé le viol et le démembrement de Jun Lin, il diffusa la vidéo du crime sur Internet… avant d’envoyer certaines parties du corps du défunt à des écoles. Au terme d’une traque internationale entre le Canada, la France et l’Allemagne, il fut finalement arrêté dans un cybercafé berlinois en juin 2012 puis extradé vers le Canada où il encourt aujourd’hui la perpétuité.
Malgré la fascination qu’il exerce sur certains, Luka n’est que le produit d’une époque où «  après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté »[2. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998.]. Son itinéraire le rapproche d’un personnage houellebecquien : l’horrible dépeceur des Particules élémentaires : David di Meola, rock star ratée, convaincu que « tout ce qui se bâtit de grand dans le monde se bâtit au départ sur un meurtre ». Il y a aussi du Bret Easton Ellis chez ce psychopathe qui utilisa la musique du film American Psycho comme bande sonore de son snuff movie.
D’ailleurs, Magnotta serait-il devenu la nouvelle star du web, sans le concours de ceux qui ont pris le temps de visionner sa cruauté ? De Berlin à Paris en passant par Montréal et Toronto, des milliers d’individus l’ont regardé violer, découper et manger sa victime. Aurait-il agi ainsi s’il n’avait pas été certain d’être regardé et de provoquer chez ces milliers de voyeurs, avides de sensations malsaines, toutes sortes de sentiments ? Haine, dégoût, horreur mais aussi admiration et envie ; car Magnotta a désormais un public. Sa renommée, aussi sordide soit-elle,  provoque des extases mystiques et pourrait faire naître de nouvelles vocations.
Qui de Luka Magnotta ou de son spectateur commet l’acte le plus obscène ?
Ironie du sort, le vrai nom de Magnotta est Newman : l’homme nouveau. Doit-on y voir l’annonce prophétique  d’une nouvelle espèce de psychopathe ?

*Photo : Marco/Zak.

Patrick Cohen, l’homme aux ciseaux entre les dents

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Patrick Cohen est journaliste. Depuis quelques jours, nous savons qu’il est plus que cela : il est l’homme aux ciseaux[1. Au XIXe siècle, on représentait la censure sous l’apparence d’une femme peu accorte, nommée Anastasie, armée d’une paire de ciseaux. « Anastasie c’est, en grec et en latin, la Résurrection. (…) Anastasie représente la censure qu’on croit toujours enterrée et qui, sans cesse, ressuscite (en 1803, 1814, 1820, 1835, 1852… (Delporte) » … Et 2013 !]. Le second métier de M. Cohen serait plutôt censeur des ondes officielles d’État. M. Cohen tient la radio officielle d’État, France Inter, pour le pré carré de sa conscience. Quand il s’exprime, c’est au nom du service public. Il parle pour tous les autres. D’ailleurs, tous les autres parlent comme lui, à une ou deux exceptions près. Parmi ces exceptions, nous ne compterons pas Pascale Clark, autre vertueuse voix de la radio d’État. M. Cohen possède une conscience délicate, finement ourlée, ornée de dentelle. Au vrai, M. Cohen est agréable à regarder et sa voix nullement déplaisante. Mais sa douceur apparente dissimule un redoutable censeur de nos contemporains. Il a fait l’autre jour, dans l’émission C à vous (France 5), un aveu proprement effarant, avec la tranquille assurance des propriétaires d’État, des fonctionnaires d’autorité, qui ont derrière eux la sécurité d’un appareil puissant et en font un usage discrétionnaire. Citant les noms de MM. Soral, Dieudonné, Meyssan, et Nabe, tous infréquentables notoires, il a laissé entendre qu’ils ne lui inspiraient pas seulement de la méfiance, mais qu’en plus il ne convierait pas M. Ramadan à s’exprimer dans son émission matinale sur France Inter. Il a reproché à Frédéric Taddeï, avec une certaine véhémence contenue qui lui mettait le rose aux joues, de les inviter dans son salon fameux, Ce soir ou jamais. Ce dernier, particulièrement en verve, sans se départir du calme propre aux bons duellistes du verbe, lui a administré une sévère et très plaisante correction. 
« Moi, je n’ai  pas envie d’inviter Tariq Ramadan !
– C’est votre droit ! Quant à moi, je n’ai pas une liste noire des gens que je refuse a priori d’inviter sous le prétexte que je ne les aime pas. Le service public ne m’appartient pas.
À la fin, le teint de M. Cohen, de rose était devenu brique. Et il demeura coi. Celui de Frédéric Taddeï n’avait même pas pris une « nuance de gris ».
Daniel Schneidermann publie un article plein d’ironie dans Libération :  « Se priver d’invités intéressants parce qu’on n’est pas d’accord avec eux est, pour un journaliste payé par le contribuable, une faute professionnelle »
Auditeurs de France Inter, dormez en paix, Patrick Cohen, homme de devoir, prend soin de vos oreilles et de votre moralité. Fidèles de Ce soir ou jamais (France 2), soyez tranquilles, Frédéric  Taddeï, homme de culture, veille à garantir votre plaisir suprême : la liberté de choisir entre le bien et le mal.