Accueil Site Page 2695

L’affaire Zemmour et le reniement de la France

Une fois de plus, et peut-être une de trop, Eric Zemmour aura franchi la ligne jaune. Dans sa chronique quotidienne sur RTL, le 23 mai dernier, il s’en est pris à la nouvelle ministre de la Justice, Christiane Taubira, en des termes que SOS Racisme et le MRAP ont jugés racistes et misogynes. « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux, déclarait-il. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais ». Le chroniqueur, en somme, est taxé de discrimination non pour avoir évoqué le sexe ou la couleur de peau de la ministre (il ne l’a pas fait), mais pour avoir, justement, dénoncé ce qu’il croyait être une discrimination !

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, scandaient les révolutionnaires. Nous voici un stade plus loin : pas de liberté pour les ennemis des ennemis de la liberté. Nous vivions dans l’absurde, nous voici désormais dans l’absurde au carré. Vous dénoncez le racisme ? C’est donc que vous êtes raciste ! Enfin, précisons : un certain racisme, le racisme antiblanc et antifrançais, qui, par décret, n’existe pas. Ainsi, jamais un rappeur de banlieue ne fut condamné pour les véritables appels au règlement de compte avec les « souchiens » qu’on entend sur l’internet ou les radios communautaires. Ainsi peut-on lire dans Les Inrockuptibles que les écrits d’un Denis Tillinac, corrézien déclaré et bon-vivant, «suintent le “Français de souche”» sans que personne ne s’en émeuve. On imagine, s’en amuse Elisabeth Lévy, le scandale si un « média honorablement connu » avait écrit que « le dernier film de Djamel sent le Beur »…

Ainsi donc, du moment que le racisme antiblanc n’existe ni ne peut exister, ceux qui troublent l’ordre public avec des problèmes imaginaires ne peuvent être que des incitateurs à la haine raciale. La boucle est bouclée !
Voici quelques années, j’ai publié Le communisme du XXIe siècle, un essai de Renaud Camus que ses éditeurs parisiens avaient mis sous le boisseau. Il y disait en résumé que, dans son pays, on était prié de ne pas voir la voiture qui brûle devant la porte de son immeuble. J’avais accepté de publier l’ouvrage sans retouches, et sans le faire lire par un avocat. L’illustre écrivain n’en revenait pas !

Triste France, m’étais-je dit alors. Au temps où Hitler et Staline bâillonnaient l’Europe, les Français s’écharpaient en des polémiques d’une violence aujourd’hui impensable, qui finissaient parfois en duels au petit matin, et parfois en chefs-d’œuvre littéraires, mais rarement à la XVIIe Chambre. Cette France où fleurissait l’invective demeurait un idéal pour les esprits libres du monde entier. Sa défaite militaire face aux nazis signifiait la mort de la liberté en soi.

La France de SOS Racisme n’est plus un idéal pour personne. Elle n’est pas le seul pays à vivre en régime de bien-pensance, mais c’est elle qui, jadis, a inventé cette liberté d’esprit qu’elle criminalise à tout va. On y stigmatise Zemmour pour Taubira, mais aussi Pagny pour avoir déploré l’accent « rebeu » des écoliers, Kassovitz pour avoir contesté la version officielle du 11-Septembre et Taddéi pour l’avoir laissé parler… j’en passe et des meilleurs. Fossilisée, l’élite française nourrie d’une philosophie du respect de l’individu gouverne désormais par son antithèse : le communautarisme et la peur.

L’antifascisme n’existe qu’en tant que force d’opposition. Lorsqu’il s’institutionnalise et met la main sur l’appareil de répression, il devient son contraire. La France en dérive nous en fait la démonstration.

Texte paru dans Le Matin Dimanche du 3 juin 2012.

Révolution d’érable, révolution durable

3

Malgré quatre mois de grève étudiante au Québec, l’heure du dénouement du conflit semble loin. L’échec des négociations le 31 mai dernier a en effet fait revenir le gouvernement libéral québécois et les associations étudiantes à la case départ.

La raison principale de cette crise reste la même après plus de quinze semaines de mobilisation : la hausse des frais de scolarité. L’annonce du gouvernement québécois d’une augmentation des droits de scolarité sur 5 ans, puis 7 ans à compter de 254 CA$ chaque année, avait déclenché l’ire des étudiants.

Pourtant, les négociations de la semaine dernière avaient bien démarré. Pour la première fois depuis le début de la crise, la ministre de l’Éducation Michelle Courchesne avait accepté de renégocier la hausse des frais de scolarité, revenant ainsi sur l’annonce unilatérale de février. Quant aux représentants étudiants, ils comprenaient le principe de l’autofinancement pour tout nouvel arrangement. Si tous les ingrédients d’une sortie de crise paraissaient réunis, les négociations ont achoppé lorsque Michelle Courchesne a quitté la table. Comme de bien entendu, les étudiants ainsi que le gouvernement déclinent toute responsabilité dans cet échec.

Coté étudiants, on proposait de geler les frais de scolarité pendant deux ans. Le gouvernement aurait alors récupéré l’argent en diminuant le crédit d’impôt pour les études universitaires. Et après ? La hausse annuelle de 254 CA$ les cinq années suivantes aurait-elle été digéré ? En réalité, les associations étudiantes ne se posaient pas vraiment la question puisqu’elles misaient sur un changement de gouvernement à l’issue des prochaines élections provinciales.

S’en tenant à une ligne dure, le gouvernement Charest a proposé une première solution : une baisse de 35 CA$ par an, passant de 254 à 219 CA$ sur sept ans. Ce total de 1533 CA$ sur sept années a été refusé par les étudiants. Une autre formule a alors été avancée : augmenter les frais de 100 CA$ la première année puis de 254 CA$ pendant 6 ans, soit un total de 1624 CA$, supérieur à la première proposition.

Vint ensuite la loi 78, une mesure spéciale adoptée par le gouvernement il y a une quinzaine de jours afin de minimiser l’impact de la grève sur l’enseignement. Dénoncée par l’opposition et critiquée par le barreau, cette « loi anti-grève » a ravivé le mouvement étudiant, qui a exigé son retrait sans toutefois en faire l’un des objets de négociation de la semaine dernière.

Si les étudiants se sont dit prêts à revenir à la table des négociations, Jean Charest leur a également tendu la main bien qu’il persiste à nier l’existence d’une crise sociale. Les associations étudiantes savent bien que la signature d’un accord avec le gouvernement ne sonnerait pas automatiquement la fin de la contestation puisqu’il faudrait alors convaincre l’ensemble des étudiants, ce qui inclut les branches les plus radicales comme la CLASSE.

Autant dire que le bruit des casseroles semble parti pour résonner encore longtemps dans les rues québécoises…

Drieu : pour qui mourir ?

Comme Montherlant, comme Céline, comme Bernanos aussi ; comme Jünger en face − Drieu se comprend à partir de la guerre où commença de se suicider l’Europe. Son entrée dans l’âge d’homme, son initiation, sa naissance à la littérature également : toutes ces fondations se firent au front et au cours de cette première guerre des machines et des gaz, au sein de ce carnage que la Technique rendait exponentiel. Ses premier écrits ? Des versets claudéliens produits à l’hôpital et en permission. L’encre, dès l’origine, pour lui, coula entre la poudre et le sang.[access capability= »lire_inedits »] Là s’imprima son idiosyncrasie. Tout le reste en fut la conséquence.

« L’homme couvert de femmes » l’avait d’abord été de cadavres, et si son rapport à celles-ci fut celui d’un séducteur compulsif, qui souvent fit butin de leur argent, il n’en resta pas moins un passionné sincère cherchant éperdument le feu. D’ailleurs, l’amour et la guerre, il les confondit constamment, vivant celui-là comme une expression de l’éternelle, cruelle et adorable guerre des sexes ; et livrant celle-ci pour la gloire d’un pays qu’il aimait « comme une femme rencontrée dans la rue ».

La guerre simplifie tout, dénude et radicalise − relie aux grands archétypes, implique le prêtre à côté du guerrier afin de donner un sens à cette mort dont l’ombre se fait éblouissante. Drieu, homme couvert de dieux : chrétien hétérodoxe, paganisant, syncrétiste, historien des religions, hindouiste. Pour qui mourir ? Comment ? Vers où ? Drieu perdu dans la charge, à un moment où la modernité avait fait éclater toutes les antiques certitudes. Surtout, lancinante et perpétuelle : guerre contre soi-même, ce pourquoi, au revers de l’affirmation de soi flamboyante et nietzschéenne, Drieu cultivera le « self-denigrement » pour dénoncer, viser, abattre l’homme couvert d’échecs.

Sous l’uniforme, le soldat − au-delà de lui-même −, incarne tout un peuple et sa destinée. Drieu, l’uniforme lui était entré dans la peau. Si bien que ce peuple et cette destinée, il ne cessa de confondre toute son existence avec, jusqu’à la trahison qui prit la tournure d’un dépit amoureux, d’un crime passionnel. Tout le malaise français, toute la morbidité européenne résonna démesurément en lui, et ce malaise, cette morbidité, n’étaient rien moins que le vertige d’une immense déflagration.

Ainsi, tout l’œuvre de Drieu réalise-t-il le programme rimbaldien : fixer un vertige. Vertige des morts, des femmes, des dieux défunts, des potentielles idoles, du « moi » en lambeaux et de la France éparse. Un égarement fou dilacéré d’éclats visionnaires. Comme si les milliers de mots qu’il affuta avaient manifesté l’éclat et l’infinie répercussion d’une explosion initiale. Laquelle dût avoir lieu, très concrètement, un jour, quelque part près de Charleroi.

Vint la Seconde Guerre mondiale qui n’était que le prolongement de la première, et Drieu, alors, comme l’Europe, acheva de se suicider.[/access]

À quand une loi contre l’homophonie ?

Je suis bien conscient d’avoir un des noms les plus banals de France. Je me suis fait une raison depuis l’enfance. Sur les panneaux annonçant les résultats du baccalauréat, il a fallu que je remonte jusqu’à mon troisième prénom et à ma date de naissance pour être bien sûr que j’étais reçu et, sans exagérer, j’ai dû croiser dans ma vie une bonne vingtaine d’homonymes.
Sans compter ceux que je n’ai pas croisés mais qui ne me simplifient pas la vie.

Il y a d’abord celui qui est le plus connu, notamment par ceux qui suivent un peu le championnat de France. Jérôme Leroy est en effet un footballeur de 37 ans qui n’en finit pas de terminer sa carrière, un milieu de terrain teigneux et talentueux qui a joué, entre autres, au PSG, à Marseille, à Sochaux, à Lens, à Rennes et vient de terminer une saison à Evian où son contrat n’a pas été prolongé. Sa longévité extraordinaire entretient mon malheur. A l’époque où j’enseignais encore, j’avais le droit le lundi matin à des remarques rigolardes du genre : « Vous avez bien joué ce week-end, monsieur, vous avez même marqué. Pas trop fatigué ? C’est pour ça que vous n’avez pas eu le temps de corriger nos copies ? »
En même temps, avec ce Jérôme Leroy-là, c’est un moindre mal. Quand on connaît mon amour immodéré pour tout effort physique, il y a assez peu de chance qu’une réelle confusion se produise.

Il en va tout autrement avec un tout nouveau Jérôme Leroy arrivé sur le marché et dont j’ai découvert l’existence par le message suivant dans une de mes boites mails :

Bonjour,
Je cherche à contacter Jérôme Leroy, candidat pour Debout La République dans la 1ère du Cher.
Lors des soirées électorales des législatives l’ensemble des Rédactions de France Télévisions (France 2, France 3 national et régional, France Ô et Télé 1ères) ainsi que leurs sites internet, vont afficher les scores de tous les candidats en y adjoignant leur photo.
Pour cette raison, nous vous sollicitons afin que vous nous renvoyiez par mail à : documentationorleans@francetv.fr, une photo numérique de vous qui servira pour l’ensemble des chaines et des sites internet.

Là, j’ai eu une sueur froide en pensant à mes camarades du FDG. Je les entendais déjà : « Tu vois bien qu’on ne pouvait pas compter sur lui. De toute façon, il passait son temps à dire du bien de De Gaulle et du CNR. Il a même interviewé Nicolas Dupont-Aignan et il a dit qu’il était presque d’accord sur tout avec lui. Ca doit être ce David Desgouilles qui lui a tourné la tête. En plus, il s’est fait parachuter dans le Cher. Il n’a vraiment aucune pudeur ! »

Pour éviter ce genre de malentendus qui risquent de pourrir la vie de dizaines de milliers de Jérôme Leroy en France, je leur propose donc la création d’un Syndicat des Jérômes Leroys (SDJL) afin que nous puissions veiller à nos intérêts mutuels et que tout le monde sache qui est qui.

Sinon, j’espère faire tout de même un bon score dans le Cher et trouver un nouveau club pour la prochaine saison.

La zone euro est mal barrée

S’il veut réenchanter le rêve socialiste, autant dire à François Hollande que c’est peine perdue. S’il veut que la France redevienne compétitive, autant lui dire qu’il a intérêt à changer de méthode. Peut-être même pourrait-on lui conseiller de jeter un coup d’œil au hit-parade de la compétitivité internationale (publié fin mai par l’IMD). La France y figure en 29ème position, derrière le Chili, mais juste avant la Thaïlande, avec une compétitivité jugée inférieure de 30% à celle de Hong-Kong et de 21% à celle de l’Allemagne. Elle est par ailleurs dernière de la classe pour le refus des réformes et de la mondialisation.

Encore moins encourageant est le fait rarement évoqué que l’euro n’est pas un gage de compétitivité : seule l’Allemagne se trouve dans la liste des dix premiers, juste après la Norvège, mais devant le Qatar. Les autres pays de la zone euro ont tous chuté. Quant à nos amis grecs, ce n’est plus une chute, c’est une dégringolade : il n’y a plus que le Venezuela pour leur disputer la dernière place du classement.

Il ne faut pas être un génie de la science économique pour savoir quels facteurs sont indispensables à la compétitivité économique : un régime fiscal incitatif, la flexibilité de l’emploi, une stabilité politique et une prévisibilité économique à long terme, bref tout ce qui encourage le dynamisme du marché du travail.

Mieux que des conseils qui vont à rebours de la politique de l’actuel gouvernement, citons les sept pays les plus internationalement compétitifs : Hong-Kong, États-Unis, Suisse, Singapour, Suède, Canada, Taïwan. Ce qu’ils ont en commun : la libéralisation du marché du travail, la discipline budgétaire, une forte culture dans les domaines de la recherche et du développement, ainsi qu’une ouverture décomplexée au reste de la planète. Les pays à la traîne mènent une politique exactement opposée. Est-ce si difficile à comprendre pour nos dirigeants fraîchement élus sur la base de programmes qu’on qualifiera gentiment d’obsolètes ?

L’enterrement de Hugo

« Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les Églises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu ». (codicille de Victor Hugo à son testament, remis à Auguste Vaquerie, en août 1883).

Victor Hugo ne s’est pas contenté de mourir chez lui, le 22 mai 1885, mais encore dans l’avenue qui portait son nom de son vivant ! Sa gloire était immense et universelle. Il ne l’ignorait nullement : dans une famille qui m’est proche, on rapporte l’histoire de l’arrière-grand-mère, jolie femme encore jeune, se promenant un jour, à Paris. Elle croise un individu de belle allure à barbe blanche, mais l’ignore, selon les convenances de l’époque, alors l’homme : « On ne salue pas Victor Hugo ? ». Cette légende familiale est mieux que vraie, elle est possible.

Sa mort, cependant, fut paisible. Il eut le temps de dire adieu à ses proches. Après le décès, il fut placé sur son lit. Nous avons un témoignage original, la lettre que l’historien Émile Mâle écrivit à ses parents après avoir rendu une visite d’hommage et d’admiration muette à la dépouille de Victor H. Il était alors un jeune lycéen, très brillant, à Louis-le-Grand, préparant le concours de l’École normale supérieure (il sera reçu premier à l’agrégation) : « […] j’ai eu la faveur insigne d’entrer chez Victor Hugo et de voir le grand homme sur son lit de mort. C’est à Claretie que j’en suis redevable. Il avait demandé à son oncle Jules Claretie quelques mots de recommandation qui puissent lui permettre d’être admis chez Victor Hugo avec quelques amis. Nous étions cinq ou six de l’école. Nous avions acheté une couronne pour ne pas nous présenter les mains vides. On nous a introduit dans le salon, où on nous a fait attendre un petit quart d’heure. Nous avons examiné la maison à loisir ; nous avons vu par la porte ouverte le joli petit jardin, où Victor Hugo se promenait, la véranda où il s’asseyait et où on voit encore son fauteuil à côté des chaises de ses petits-enfants, le salon qui était tout rempli de fleurs et de couronnes, la salle à manger, tendue de cuir jaune, toute petite et très modeste. Enfin, on nous fait monter ! Dans la chambre, deux dames sont assises : Mme Lockroy et Mme Mesnard-Dorian. Le lit est au fond, dans l’ombre. Victor Hugo est couché, avec une palme verte sur la poitrine. Sa tête est très belle : il est aussi blanc qu’une statue de marbre. On dirait un buste de vieux poète grec. Près de son front, pour mieux en faire ressortir la blancheur, on a mis un bouquet de fleurs rouges. Nous le contemplons quelques minutes, tout pleins d’émotions, nous mettons notre couronne au pied du lit, et nous partons. Ce sera pour nous tous un grand souvenir. C’est ce soir qu’il est exposé à l’Arc de triomphe. On nous a donné une permission de onze heures et demi, pour que nous puissions voir l’effet grandiose de ce catafalque illuminé. Lundi, nous partirons à huit heures pour l’Arc de triomphe : par précaution, nous déjeunerons très copieusement avant de partir ; et l’économe, homme avisé, nous donnera des petits pains et du chocolat pour mettre dans nos poches. » […] ».[1. Lettre d’Émile Mâle (1862-1954) à ses parents, le 31 mai 1885 « Souvenirs et correspondances de jeunesse »,éditions Créer. Rappelons qu’il est le grand rénovateur de l’histoire de l’art en France, en particulier pour ce qui relève de l’époque médiévale.]

Les provisions de bouche furent sans douté dévorées par les jeunes gens, car elle fut longue, la marche vers le Panthéon qu’entreprit le cercueil, depuis l’Arc de triomphe jusqu’à sa destination finale. Le cercueil de Victor Hugo est donc exposé le 31 mai et jusqu’au lendemain matin, sous l’Arc, drapé pour l’occasion d’un grand voile de gaze noire. Il est déposé sur un catafalque énorme, qui le rend visible de très loin. L’émotion populaire se manifeste par une foule innombrable (deux millions ?), rassemblée autour de sa dépouille, puis le long du parcours que suivra le cortège, le lendemain, 1er juin, jusqu’au Panthéon. « Totor »[2. Surnom affectueux que Juliette -dite Juju- Drouet, donnait à son grand homme.] Hugo retrouvait ce peuple qui l’avait acclamé le 5 septembre 1870, alors qu’il rentrait enfin de son exil interminable (près de vingt ans !) : « Citoyens ! j’avais dit : “Le jour où la République rentrera je rentrerai“, me voici ! ». La république, Troisième du nom, lui fit des funérailles grandioses, auxquelles s’associèrent certains nationalistes, parmi lesquels des jeunes gens qui n’oubliaient pas le père du romantisme français ; ainsi Maurice Barrès.

Ce dernier nous en a laissé un superbe témoignage, certes quelque peu emphatique par instant, mais non dénué d’émotion vraie.
« […] Un immense voile de crêpe, dont on avait essayé de tendre l’angle droit de l’Arc de Triomphe, paraissait, des Champs- Elysées, une vapeur, une petite chose déplacée sur ce colosse triomphal. La garde du corps, confiée aux enfants des bataillons scolaires, était relevée toutes les demi-heures pour qu’un plus grand nombre participassent d’un honneur capable de leur former l’âme. Ces enfants, ces crêpes flottants, ces nappes d’administrateurs épandues à l’infini et dont les vagues basses battaient la porte géante, tout semblait l’effort des pygmées voulant retenir un géant : une immense clientèle crédule qui supplie son bon génie. […] d’une extrémité à l’autre des Champs-Elysées se produisit un mouvement colossal, un souffle de tempête ; derrière l’humble corbillard, marchaient des jardins de fleurs et les pouvoirs cabotinants de la Nation, et puis la Nation elle-même, orgueilleuse et naïve, touchante et ridicule, mais si sûre de servir l’idéal ! Notre fleuve français coula ainsi de midi à six heures, entre les berges immenses faites d’un peuple entassé depuis le trottoir, sur des tables, des échelles, des échafaudages, jusqu’aux toits. Qu’un tel phénomène d’union dans l’enthousiasme, puissant comme les plus grandes scènes de la nature, ait été déterminé pour remercier un poète-prophète, un vieil homme qui, par ses utopies, exaltait les cœurs, voilà qui doit susciter les plus ardentes espérances des amis de la France. Le son grave des marches funèbres allait dans ses masses profondes saisir les âmes disposées et marquer leur destinée. Gavroche, perché sur les réverbères, regardait passer la dépouille de son père indulgent et, par lui, s’élevait à une certaine notion du respect. […] »[3. Maurice Barrès, Les Déracinés.].

Dans cette cérémonie s’incarne le peuple parisien, celui de la liesse, des joies collectives, du bonheur mais aussi du recueillement et du chagrin. On le retrouvera à la Libération, aux obsèques d’Edith Piaf, comme à celles de Jean Cocteau, et sous la pluie battante, place de l’Étoile, quelques heures après l’annonce du décès du général de Gaulle. On retiendra encore que la préparation de la cérémonie hugolienne persuada le gouvernement de désacraliser définitivement le Panthéon : l’église, où l’on célébrait encore le culte catholique, devient temple laïque, exclusivement consacré au culte des grands hommes, par la Patrie, reconnaissante…

Drieu La Rochelle en Pléiade : la voix d’une solitude radicale

Drieu édité en Pléiade : l’affaire n’était pas entendue, tout de même. En 2011, le ministère de la Culture refusait à Céline la commémoration du cinquantenaire de sa mort. Quelques collabos ont beau avoir été de très grands écrivains, voire des génies, il y a toujours un passé qui ne passe pas et qui, paradoxalement, donne l’impression de passer de moins en moins. Essayez, par exemple, de trouver Notre avant-guerre en livre de poche… C’était pourtant possible jusqu’aux débuts des années 1980. Quant à Rebatet, n’en parlons pas. La droite littéraire des Hussards, dans les années 1950-1960, n’a même pas essayé une opération de sauvetage, même Nimier, éditeur chez Gallimard, qui avait réussi une spectaculaire réhabilitation littéraire de Céline. Bien sûr, tous ces écrivains n’ont pas le même degré de culpabilité, et encore moins le même talent. Notre littérature peut se passer de Rebatet, sans doute. Pour Chardonne, Jouhandeau et… Drieu, évidemment, c’est plus difficile.[access capability= »lire_inedits »]

Le point obscur, proprement impensable, c’est l’antisémitisme. Celui de Céline, à travers les pamphlets et sa correspondance, est tellement délirant que, paradoxalement, il est de plus en plus intégré, métabolisé par les céliniens : ils veulent saisir avec raison toute la mesure de cette part d’ombre, de ce monstrueux travail du négatif pour mieux comprendre la mesure de l’œuvre. En revanche, il est vrai que l’antisémitisme de Brasillach ou de Rebatet est un banal réflexe politique d’extrême droite poussé jusqu’à la délation en pleine occupation nazie, une vilaine verrue surajoutée à leurs livres, quelque chose qui les entache, quoi qu’on en dise. Quant à Chardonne ou Jouhandeau, plus hypocrites, ils savent se tenir et, en matière de style, ne desserrent jamais la cravate : ils ne se laissent pas aller explicitement à cette haine du juif qui affleure pourtant, en creux, très souvent dans leurs livres.

Si nous abordons d’emblée cette question de l’antisémitisme, c’est pour suivre dans sa préface aux Romans, récits, nouvelles de Drieu Jean-François Louette, qui est le responsable, avec Julien Hervier, de ce volume de la Pléiade. Dès les premières lignes, il nous entretient de cette question, comme pour justifier la présence de l’auteur du Feu follet dans l’illustre collection et désamorcer les éventuelles polémiques. Il n’a pas forcément tort. L’antifascisme d’opérette a souvent sévi dans le milieu intellectuel, ces derniers temps, et beaucoup aiment jouer les procureurs dans la République des lettres, qui est un front tout de même moins dangereux que celui de la guerre d’Espagne.

Jean-François Louette cite donc Emmanuel Berl qui écrivait, à propos de son ami Drieu : « L’antisémitisme l’avait pris vers 1934, comme un diabète. » Et de commenter ensuite assez justement : « C’est une maladie à évolution lente, comme on sait, mais aux rémissions rares. » Et pourtant, il signale aussi quelques faits biographiques qui méritent d’être rappelés : « Il reste que Drieu a toujours exercé le droit de se contredire que revendiquait un poète qu’il a beaucoup aimé, Baudelaire. Si bien que, sous l’Occupation, en 1943, il a contribué à sauver des mains des nazis sa première femme, Colette Jeramec, et ses deux jeunes enfants, internés à Drancy. Tout comme, en mai 1941, il avait fait libérer Jean Paulhan, arrêté pour faits de résistance, lui épargnant la déportation et l’exécution. »

Surtout, la fin de Drieu plaide pour lui: son suicide, en mars 1945, à Paris, alors que tant d’autres étaient déjà terrés ou en fuite sur les routes de l’exil, n’a pas peu contribué à sa légende. Jusqu’au bout, son ami Malraux lui proposa de s’engager sous un faux nom dans la brigade Alsace-Lorraine, de faire une belle campagne d’Allemagne comme il avait fait une admirable guerre de 14, racontée dans les nouvelles de La Comédie de Charleroi. D’après Malraux, cela aurait permis à Drieu de faire oublier qu’il avait été un intellectuel organique du PPF de Doriot, le seul parti de masse sous l’Occupation, et qu’il avait accepté de prendre le contrôle de La Nouvelle Revue française dès septembre 1940, la transformant en vitrine de luxe pour les grandes plumes collaborationnistes.

Drieu a voulu payer et on retrouvera, en fin de volume, le poignant Récit Secret, écrit en 1944 mais publié seulement en 1961 et complété par un Exorde où il est difficile d’être plus clair : « Oui, je suis un traître. Oui, j’ai été d’intelligence avec l’ennemi. J’ai apporté l’intelligence française à l’ennemi. Ce n’est pas ma faute si cet ennemi n’a pas été intelligent. Oui, je ne suis pas un patriote ordinaire, un nationaliste fermé ; je suis un internationaliste. Je ne suis pas qu’un Français, je suis un Européen. Vous aussi, vous l’êtes, sans le savoir, ou en le sachant. Mais nous avons joué, j’ai perdu. Je réclame la mort. » Sortie altière, donc, qui fit même dire à Sartre, pourtant peu enclin à l’indulgence avec ces écrivains-là : « Il était sincère, il l’a prouvé. »

C’est sans doute l’obsession du suicide qui constitue la véritable unité de l’œuvre de Drieu, et le choix opéré par cette édition de la Pléiade permet de la mettre en pleine lumière. Dès État Civil, autobiographie d’un jeune homme d’à peine 30 ans, publiée en 1921, l’idée est caressée, choyée, entretenue. On pourra bien entendu lire Rêveuse bourgeoisie ou Gilles comme des tentatives pour réaliser un roman total, prophétique, voulant rendre compte de tout une époque où se joue, entre le traumatisme de la Grande Guerre et l’affrontement des grandes idéologies fasciste, nazie et communiste, la fin d’une civilisation, mais on en revient encore et toujours à ce qui fait l’originalité de Drieu : ce sentiment éminemment moderne d’une radicale solitude de l’homme dans le monde. Il est d’ailleurs mis en lumière par le roman le plus célèbre de Drieu, également retenu pour la Pléiade : Le Feu Follet, histoire d’un homme incapable de saisir l’autre et le réel, ne trouvant un dérivatif que dans la toxicomanie.

Finalement, l’indulgence de Sartre n’est pas si surprenante. Le personnage du Feu Follet et celui de La Nausée sont plus que des cousins. Oui, Le Feu Follet et l’œuvre de Drieu sont d’une actualité saisissante quand la réalité est mise en question par un virtuel envahissant, qui menace chacun d’entre nous d’un enfermement définitif dans le bunker du solipsisme, pour reprendre le mot de Schopenhauer, autre grande lecture de Drieu.

Cette édition en Pléiade n’a donc rien à voir avec une quelconque tentative de réhabilitation, mais vise avant tout à faire entendre, au-delà de la légende de l’homme couvert de femmes, du dandy fasciste suicidé, la voix de celui qui a désespérément tenté, par la guerre, l’amour et les idées dangereuses de « se heurter enfin à l’objet ».
Que tout cela ait débouché sur un formidable échec ne fait que rendre la figure de Drieu encore plus fraternelle.[/access]

Romans, récits, nouvelles de Pierre Drieu La Rochelle (Bibliothèque de la Pléiade).

La gloire de Matisse

5

Dans son admirable Gloire de Rubens, Philippe Muray se demandait si « dans l’ordre de la séduction, de l’éblouissement tactile » Pierre Bonnard ne serait pas au XXème siècle le digne successeur de Rubens. Curieux choix pour un peintre certes immense mais dont la chair est indéniablement bien moins « fraiche » que celle de Rubens et apparaît plus décorative que « succulente » – certainement « peignable », beaucoup moins « consommable ». Si, comme l’assure Muray, le visible est féminin, si la forme est femme, si les hanches, les cuisses et « les moiteurs éternelles » font bander, si le jugement de goût est d’abord une question sexuelle, si la vraie peinture n’est justement pas « que de la peinture, encore de la peinture, rien que de la peinture » (comme l’impose « le commandement moderne, l’article 1 du catéchisme de toute pensée sur l’art qui se respecte »), si la Méditerranée reste toujours la meilleure opposition esthétique, politique et religieuse à la Réforme (matrice de l’Empire du bien, comme chacun sait à Causeur mais peut-être pas ailleurs…), alors ce n’est pas à Bonnard qu’il faut penser mais à Matisse. Le peintre des bassins du bonheur, de ce « bonheur sans alternative », de « la non-culpabilité phénoménale », « d’une positivité comme on n’en verra plus », c’est lui et rien que lui ! Et c’est pour cela qu’il faut absolument se rendre à l’expo « Matisse, paires et séries » au centre Pompidou avant que celle-ci ne se termine le 18 juin.

Paires et séries, c’est-à-dire reprises, variations, dédoublements, processus de la création en live, « work in progress » et qui, loin d’exprimer « un doute fondamental » de l’artiste vis-à-vis de son œuvre, comme le dit le tristounet panneau de présentation dans la première salle, expriment au contraire sa jouissance fondamentale à refaire plusieurs fois, et parfois à l’infini, le même sujet – natures mortes aux oranges, aux pommes, aux acanthes, aux palmes, aux falaises ; vases de lierre ; bois et étangs de Trivaux ; pont Saint-Michel à Paris (étonnant « trois en un » de ce dernier peint effectivement en trois versions, l’impressionniste, la fauve et la pré-cubiste); vues de Notre-Dame ; et tous ces intérieurs qui ont fait sa gloire : l’Intérieur, bocal de poissons rouges de 1914, l’Intérieur jaune et bleu de 1946, et en 1948, l’Intérieur au rideau égyptien et le célébrissime Grand intérieur rouge, autant de pièces habitables, confortables, donc consommables.

Contrairement à ce qui se passe chez Bonnard, étouffant et figé, il fait à la fois très chaud et très frais chez Matisse. Les fenêtres sont ouvertes, le vent passe, tout est en mouvement, le trait va vite, « trop vite » pourra dire le vulgaire comme il trouvait naguère « trop grosses » les femmes de Rubens. Tout est toujours « trop » avec lui, « too much », c’est-à-dire pas raisonnable, pas comme il faut, pas comme « le bon goût » l’exigerait – mais le bon goût en art est criminel, le bon goût est la solution finale de l’art !

En fait, comme le dit Matisse lui-même, « tout doit être travaillé à l’envers et fini avant même que l’on ait commencé ». En sorte, faire semblant de faire une esquisse. Restituer d’un trait sans retour l’image que l’on avait en tête – « comme le faucon qui fond sur un lièvre » , pourrait rajouter Simon Leys parlant d’un peintre chinois. Rendre l’élémentaire, l’enfantin de la forme – et ce que les enfants sont bien incapables de faire malgré ce qu’en disent leurs anti-artistes de parents.

Il me faut l’avouer : pendant longtemps, je n’ai pas aimé Matisse (« qu’on me pardonne si je dis je, avertissait Stendhal, mais « c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de raconter vite » »). Je le trouvais approximatif, grossier, désinvolte, trop rouge, trop bleu, trop rose, trop évident, trop heureux, trop glorieux – pas assez coupable justement (et la gloire est le contraire de la culpabilité). En fait, je crois qu’il me faisait peur. Ses femmes me faisaient peur. Or, tout est femme chez Matisse. Ici, tout ce que dit Muray à propos de Rubens s’applique, presqu’encore plus, oserais-je dire, à Matisse : « s’il y a bien quelque chose sur quoi il est ferme, c’est sur la possibilité de tout traduire en femme, quel que soit le sujet imposé. Souplesse, fuite, contours fondus, glissements. (…) Chaque fois qu’il aborde un nouveau tableau, il ne se pose qu’une question : « qu’est-ce que ça donnerait si c’était des femmes ? »

Et des femmes, il y en a quelques-unes unes de sublimes à cette exposition : peut-être pas celles des Luxe I et II, trop masculines pour être honnêtes et surtout dénuées de ces sourcils et ces arêtes du nez aussi inquiétants qu’accueillants et qui feront bientôt la marque du peintre, mais celles des Marguerite : Marguerite au chapeau de cuir de 1914 et surtout Marguerite à la veste rayée de 1915 dont le sourire imperceptible, presque moqueur, rappelle celui de Berthe Morisot au bouquet de violettes de Manet, et « Joconde d’Orsay » s’il en est ; celles de Femme nue drapée et de Nu dans un fauteuil, plante verte, toutes les deux de 1936, et dans lesquels on voit le peintre effacer progressivement les traits du visage pour laisser surabonder la chair rose pâle.

On se moque souvent de cette blague qui dit que les femmes sont nues sous leurs vêtements – et pourtant c’est bien ce que peint Matisse dans la Lorette sur fond noir, robe verte de 1916, merveilleuse femme endormie sur son fauteuil, ou la fameuse Grande robe bleue et mimosa de 1937 – premier exemple de monumentalité féminine dans laquelle la femme, de ses énormes mains, semble montrer à quoi pense l’homme, sa main droite enroulée de perles palpant l’endroit de son sexe, l’index de son main gauche pointant sa tête. Doux cauchemar du désir. Alors, tout n’est plus que proéminence et ondulations, épaulettes bombées (La blouse romaine, peinte à Nice en 1940) et bras boa (Le bras de 1938), courbes qui n’en finissent pas (Le rêve, 1940) et volumes qui ne cessent de s’offrir (série des quatre Nu bleu de 1952), sans oublier la fabuleuse série des Thèmes et variations de 1941 dite « série F » où les femmes deviennent progressivement vases, fleurs, fruits, citrouilles dans un fil de dessins qui finit par former un film (et fait que l’on surprend des visiteurs à jouer au jeu des sept erreurs entre deux images apparemment semblables !).

Art de traiter lignes et couleurs, aplats et volumes, papier et palette comme autant, dixit lui-même, de « matières qui remuent le fond sensuel des hommes » et nous rappellent combien nous avons été puceaux et combien nous le sommes toujours un peu devant de telles femmes. Muray avait raison : « la peinture est un moyen de détruire l’illusion que les sexes n’existeraient pas ; que la division des sexes constatée permet de faire l’économie de toutes les fausses divisions auxquelles on croit en général. » La peinture comme ce qui nous rend notre sexe et en finit avec les troubles du genre. La peinture, l’anti queer par excellence.

Exposition Matisse, « paires et séries », du 7 mars 2012 au 18 juin 2012.

Philippe Muray, La gloire de Rubens, Figures Grasset, 1991

Sur l’inutilité des débats en économie

12

Le bon sens a des charmes que la subtilité ne connaîtra jamais. L’idée suivant laquelle un excès de dépenses doit être compensé par des coupes budgétaires est une idée simple ; son attrait paraît donc irrésistible. lI est un peu désolant de se dire que trois siècles de science économique ne nous permettent guère de dépasser le stade de la platitude, mais la comparaison de l’Etat et du gestionnaire économe est tellement simple qu’elle fait merveille chez les gens raisonnables.

« Que penseront nos petits-enfants si nous continuons à dilapider l’argent de la famille ? » s’inquiétait il y a peu François Fillon. Il ne faut jamais oublier que Rousseau, à l’article « Economie politique » de L’Encyclopédie, définissait l’économie ainsi: « le sage gouvernement de la maison pour le bien commun de toute la famille ». Quand on sait comment les choses se passent dans une famille, on comprend vite pourquoi notre économie va de crise en crise.
On trouve chez La Perrière (1503-1569) une imagerie familiale tout aussi saisissante – celle du bon père qui se lève tôt, et qui, de ce fait même, gère correctement sa maison. Voilà encore une imagerie qui a tous les charmes de la simplicité. L’individu qui se lève tôt aller pour travailler, ça ne vous rappelle rien ?

Que la science économique repose sur un fantasme familial – un fait inscrit dans le nom même de cette discipline, oikonomia – n’a pas l’air de retenir l’attention des experts. Il est bon de rappeler aux professeurs que leur discipline repose sur des fantasmes parce qu’ils seraient capables de se prendre pour des gens techniquement compétents. Pourtant, entre les « Eléments d’économie politique pure » de Walras et les délires du Président Schreber, la nuance est infime, et il n’est pas toujours facile de distinguer le plus dingo des deux.

Ce délire est si répandu qu’il prend souvent la forme d’un débat scientifique. Il prend aussi la forme d’un appel au sérieux. J’en veux pour preuve ce lecteur vigoureux qui, non content de reprocher à Roland Jaccard son manque de compétence économique, croit pouvoir chapitrer Voltaire pour le même crime. Nous voici en présence d’un digne héritier du Stader de Robert Musil. Visiblement, ce Monsieur a le sentiment qu’il maîtrise quelque chose parce qu’il a étudié dans les bons manuels. Je ne doute pas qu’il puisse nous présenter mille raisons raisonnables qui militent pour la vision économique qu’il s’est choisie. Et je comprends ce que l’amateurisme peut avoir de choquant pour un professionnel de la profession. Il ne fait aucun doute que les experts aiment beaucoup se retrouver entre eux afin d’évoquer posément les meilleures solutions pour la France. Nous savons pourtant qu’il n’en faut pas plus pour qu’ils s’entre-déchirent à coups de statistiques indiscutables et de lois naturelles.

Mais pourquoi diable se donner tout ce mal ? Si l’économie est affaire de fantasme, alors il est parfaitement inutile de convaincre quelqu’un de la justesse d’une politique économique quelconque. Tout au plus pouvons-nous attirer des partisans en fonction d’une affinité mystérieuse, largement inexplicable, qui n’est pas supérieure ni plus raffinée que l’entente tacite qui réunit deux obsédés autour d’une belle blonde.

Moubarak joue sa tête

15

Aujourd’hui, le juge Ahmed Refaat lira la décision du tribunal à l’issue du procès intenté à Hosni Moubarak, l’homme qui a gouverné l’Egypte pendant plus de trente ans. L’ancien président, son ministre de l’Intérieur Habib el-Adli ainsi que six hauts fonctionnaires sont accusés d’être responsables de la mort de manifestants pendant la répression violente des 18 jours de soulèvement qui ont conduit à la chute du régime. Hosni Moubarak est également inculpé pour corruption avec ses deux fils, Alaa et Gamal, et l’homme d’affaires Hussein Salem. Selon l’accusation, le raïs déchu aurait reçu de Salem des villas à Charm-el-Cheikh en contrepartie de la vente de terrains appartenant à l’État pour un prix inférieur à celui du marché. Les deux hommes sont également impliqués dans une affaire de corruption autrement plus sensible et médiatisée : selon le procureur, ils auraient « dilapidé des fonds publics » dans un contrat de vente de gaz égyptien à Israël, marché que Moubarak avait attribué à la société de Salem.

Le procès a commencé par le témoignage de plus de 1600 personnes, pour la plupart policiers ou témoins oculaires des événements. Les déclarations les plus accablantes pour l’ancien président égyptien auront été celles d’officiers ayant assisté à une réunion au cours de laquelle le ministre el-Adli aurait donné l’ordre d’utiliser « un maximum de force » dans la répression des manifestations. D’autres témoins ont affirmé avoir vu des policiers recevoir des armes à feu peu avant la mort par balles de plusieurs manifestants.

En revanche, dans certains cas, des témoins de l’accusation ont révisé leur version des faits devant la cour, niant avoir observé des actes illégaux. Au moins l’un d’entre eux a été poursuivi pour faux témoignage. Ces incidents ont semé le doute sur la façon dont les premiers interrogatoires ont été conduits. Le ministère public a aggravé ce doute en expliquant au tribunal que les différentes administrations concernées avaient rechigné à coopérer avec les enquêteurs. Un officier vient en effet d’écoper de deux ans de réclusion criminelle pour destruction de preuves…

Mais l’un des moments-clés du procès a sans doute été l’audition du maréchal Tantaoui, chef du conseil suprême des forces armées et chef d’Etat par interim depuis la chute de Moubarak, suivie des témoignages du chef d’état-major des armées le général Sami Anan, de l’ancien chef des services de renseignement, le général Omar Suleiman et de l’ancien ministre de l’Intérieur Mansour Essaoui. Tous devaient apporter les preuves irréfutables de la culpabilité de Moubarak. La déception aura été à la hauteur des attentes du public. Ainsi, le maréchal Tantaoui a catégoriquement nié que Moubarak ait ordonné à l’armée d’ouvrir le feu sur les manifestants, contredisant les témoignages qui affirmaient que le conseil suprême des forces armées avait refusé d’exécuter les ordres présidentiels…

Ainsi, au-delà de la dimension politique du procès, le tribunal se trouve devant un dilemme juridique : le procureur a requis la peine de mort contre Moubarak mais n’a finalement pas pu fournir les preuves matérielles de sa culpabilité. Non seulement aucun témoin n’a rapporté avoir directement reçu l’ordre de tirer sur la foule de la part de l’ancien président, mais nul document sonore ou écrit n’en apporte la preuve. Encore plus troublant, les procès contre les policiers accusés d’avoir tiré sur les manifestants se sont le plus souvent soldés par des acquittements ou des condamnations symboliques. Dans bon nombre de cas, le tribunal a reconnu que les policiers avaient ouvert le feu en état de légitime défense, un comble pour les familles et les amis des « martyrs de la révolution ».

Le seul fonctionnaire de police condamné à mort a vu sa sentence commuée après appel à une peine de cinq ans de prison. Les preuves, déjà faibles en bas de l’échelle sécuritaire, s’amoindrissent à mesure que l’on remonte la chaîne de commandement, jusqu’au raïs et son entourage.

Tous ces éléments ont largement facilité la tâche de la défense, dirigée par l’avocat Farid al-Dib. Pour Maître al-Dib, les preuves contre son client sont insuffisantes pour le condamner. Or, comme on le sait, la dimension juridique n’est pas le seul ressort de ce procès. Pour le juge Reffat, président du tribunal, il s’agit de la dernière affaire de sa carrière avant son départ à la retraite en juin. Cela pourrait lui donner une certaine indépendance; aussi l’on ne saurait préjuger de sa décision malgré l’avis général des experts qui jugent le dossier de l’accusation trop faible pour pouvoir envoyer Moubarak à l’échafaud.

Mais le volet corruption du dossier de l’accusation reste solide et fait encourir jusqu’à 15 ans de prison à l’ancien président. Que ce soit dans quelques jours, quelques mois ou quelques années, Hosni Moubarak, gravement malade, ne sortira donc de prison que dans un cercueil.

 
*Photo : Maggie Osama

L’affaire Zemmour et le reniement de la France

52

Une fois de plus, et peut-être une de trop, Eric Zemmour aura franchi la ligne jaune. Dans sa chronique quotidienne sur RTL, le 23 mai dernier, il s’en est pris à la nouvelle ministre de la Justice, Christiane Taubira, en des termes que SOS Racisme et le MRAP ont jugés racistes et misogynes. « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux, déclarait-il. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais ». Le chroniqueur, en somme, est taxé de discrimination non pour avoir évoqué le sexe ou la couleur de peau de la ministre (il ne l’a pas fait), mais pour avoir, justement, dénoncé ce qu’il croyait être une discrimination !

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, scandaient les révolutionnaires. Nous voici un stade plus loin : pas de liberté pour les ennemis des ennemis de la liberté. Nous vivions dans l’absurde, nous voici désormais dans l’absurde au carré. Vous dénoncez le racisme ? C’est donc que vous êtes raciste ! Enfin, précisons : un certain racisme, le racisme antiblanc et antifrançais, qui, par décret, n’existe pas. Ainsi, jamais un rappeur de banlieue ne fut condamné pour les véritables appels au règlement de compte avec les « souchiens » qu’on entend sur l’internet ou les radios communautaires. Ainsi peut-on lire dans Les Inrockuptibles que les écrits d’un Denis Tillinac, corrézien déclaré et bon-vivant, «suintent le “Français de souche”» sans que personne ne s’en émeuve. On imagine, s’en amuse Elisabeth Lévy, le scandale si un « média honorablement connu » avait écrit que « le dernier film de Djamel sent le Beur »…

Ainsi donc, du moment que le racisme antiblanc n’existe ni ne peut exister, ceux qui troublent l’ordre public avec des problèmes imaginaires ne peuvent être que des incitateurs à la haine raciale. La boucle est bouclée !
Voici quelques années, j’ai publié Le communisme du XXIe siècle, un essai de Renaud Camus que ses éditeurs parisiens avaient mis sous le boisseau. Il y disait en résumé que, dans son pays, on était prié de ne pas voir la voiture qui brûle devant la porte de son immeuble. J’avais accepté de publier l’ouvrage sans retouches, et sans le faire lire par un avocat. L’illustre écrivain n’en revenait pas !

Triste France, m’étais-je dit alors. Au temps où Hitler et Staline bâillonnaient l’Europe, les Français s’écharpaient en des polémiques d’une violence aujourd’hui impensable, qui finissaient parfois en duels au petit matin, et parfois en chefs-d’œuvre littéraires, mais rarement à la XVIIe Chambre. Cette France où fleurissait l’invective demeurait un idéal pour les esprits libres du monde entier. Sa défaite militaire face aux nazis signifiait la mort de la liberté en soi.

La France de SOS Racisme n’est plus un idéal pour personne. Elle n’est pas le seul pays à vivre en régime de bien-pensance, mais c’est elle qui, jadis, a inventé cette liberté d’esprit qu’elle criminalise à tout va. On y stigmatise Zemmour pour Taubira, mais aussi Pagny pour avoir déploré l’accent « rebeu » des écoliers, Kassovitz pour avoir contesté la version officielle du 11-Septembre et Taddéi pour l’avoir laissé parler… j’en passe et des meilleurs. Fossilisée, l’élite française nourrie d’une philosophie du respect de l’individu gouverne désormais par son antithèse : le communautarisme et la peur.

L’antifascisme n’existe qu’en tant que force d’opposition. Lorsqu’il s’institutionnalise et met la main sur l’appareil de répression, il devient son contraire. La France en dérive nous en fait la démonstration.

Texte paru dans Le Matin Dimanche du 3 juin 2012.

Révolution d’érable, révolution durable

3

Malgré quatre mois de grève étudiante au Québec, l’heure du dénouement du conflit semble loin. L’échec des négociations le 31 mai dernier a en effet fait revenir le gouvernement libéral québécois et les associations étudiantes à la case départ.

La raison principale de cette crise reste la même après plus de quinze semaines de mobilisation : la hausse des frais de scolarité. L’annonce du gouvernement québécois d’une augmentation des droits de scolarité sur 5 ans, puis 7 ans à compter de 254 CA$ chaque année, avait déclenché l’ire des étudiants.

Pourtant, les négociations de la semaine dernière avaient bien démarré. Pour la première fois depuis le début de la crise, la ministre de l’Éducation Michelle Courchesne avait accepté de renégocier la hausse des frais de scolarité, revenant ainsi sur l’annonce unilatérale de février. Quant aux représentants étudiants, ils comprenaient le principe de l’autofinancement pour tout nouvel arrangement. Si tous les ingrédients d’une sortie de crise paraissaient réunis, les négociations ont achoppé lorsque Michelle Courchesne a quitté la table. Comme de bien entendu, les étudiants ainsi que le gouvernement déclinent toute responsabilité dans cet échec.

Coté étudiants, on proposait de geler les frais de scolarité pendant deux ans. Le gouvernement aurait alors récupéré l’argent en diminuant le crédit d’impôt pour les études universitaires. Et après ? La hausse annuelle de 254 CA$ les cinq années suivantes aurait-elle été digéré ? En réalité, les associations étudiantes ne se posaient pas vraiment la question puisqu’elles misaient sur un changement de gouvernement à l’issue des prochaines élections provinciales.

S’en tenant à une ligne dure, le gouvernement Charest a proposé une première solution : une baisse de 35 CA$ par an, passant de 254 à 219 CA$ sur sept ans. Ce total de 1533 CA$ sur sept années a été refusé par les étudiants. Une autre formule a alors été avancée : augmenter les frais de 100 CA$ la première année puis de 254 CA$ pendant 6 ans, soit un total de 1624 CA$, supérieur à la première proposition.

Vint ensuite la loi 78, une mesure spéciale adoptée par le gouvernement il y a une quinzaine de jours afin de minimiser l’impact de la grève sur l’enseignement. Dénoncée par l’opposition et critiquée par le barreau, cette « loi anti-grève » a ravivé le mouvement étudiant, qui a exigé son retrait sans toutefois en faire l’un des objets de négociation de la semaine dernière.

Si les étudiants se sont dit prêts à revenir à la table des négociations, Jean Charest leur a également tendu la main bien qu’il persiste à nier l’existence d’une crise sociale. Les associations étudiantes savent bien que la signature d’un accord avec le gouvernement ne sonnerait pas automatiquement la fin de la contestation puisqu’il faudrait alors convaincre l’ensemble des étudiants, ce qui inclut les branches les plus radicales comme la CLASSE.

Autant dire que le bruit des casseroles semble parti pour résonner encore longtemps dans les rues québécoises…

Drieu : pour qui mourir ?

1

Comme Montherlant, comme Céline, comme Bernanos aussi ; comme Jünger en face − Drieu se comprend à partir de la guerre où commença de se suicider l’Europe. Son entrée dans l’âge d’homme, son initiation, sa naissance à la littérature également : toutes ces fondations se firent au front et au cours de cette première guerre des machines et des gaz, au sein de ce carnage que la Technique rendait exponentiel. Ses premier écrits ? Des versets claudéliens produits à l’hôpital et en permission. L’encre, dès l’origine, pour lui, coula entre la poudre et le sang.[access capability= »lire_inedits »] Là s’imprima son idiosyncrasie. Tout le reste en fut la conséquence.

« L’homme couvert de femmes » l’avait d’abord été de cadavres, et si son rapport à celles-ci fut celui d’un séducteur compulsif, qui souvent fit butin de leur argent, il n’en resta pas moins un passionné sincère cherchant éperdument le feu. D’ailleurs, l’amour et la guerre, il les confondit constamment, vivant celui-là comme une expression de l’éternelle, cruelle et adorable guerre des sexes ; et livrant celle-ci pour la gloire d’un pays qu’il aimait « comme une femme rencontrée dans la rue ».

La guerre simplifie tout, dénude et radicalise − relie aux grands archétypes, implique le prêtre à côté du guerrier afin de donner un sens à cette mort dont l’ombre se fait éblouissante. Drieu, homme couvert de dieux : chrétien hétérodoxe, paganisant, syncrétiste, historien des religions, hindouiste. Pour qui mourir ? Comment ? Vers où ? Drieu perdu dans la charge, à un moment où la modernité avait fait éclater toutes les antiques certitudes. Surtout, lancinante et perpétuelle : guerre contre soi-même, ce pourquoi, au revers de l’affirmation de soi flamboyante et nietzschéenne, Drieu cultivera le « self-denigrement » pour dénoncer, viser, abattre l’homme couvert d’échecs.

Sous l’uniforme, le soldat − au-delà de lui-même −, incarne tout un peuple et sa destinée. Drieu, l’uniforme lui était entré dans la peau. Si bien que ce peuple et cette destinée, il ne cessa de confondre toute son existence avec, jusqu’à la trahison qui prit la tournure d’un dépit amoureux, d’un crime passionnel. Tout le malaise français, toute la morbidité européenne résonna démesurément en lui, et ce malaise, cette morbidité, n’étaient rien moins que le vertige d’une immense déflagration.

Ainsi, tout l’œuvre de Drieu réalise-t-il le programme rimbaldien : fixer un vertige. Vertige des morts, des femmes, des dieux défunts, des potentielles idoles, du « moi » en lambeaux et de la France éparse. Un égarement fou dilacéré d’éclats visionnaires. Comme si les milliers de mots qu’il affuta avaient manifesté l’éclat et l’infinie répercussion d’une explosion initiale. Laquelle dût avoir lieu, très concrètement, un jour, quelque part près de Charleroi.

Vint la Seconde Guerre mondiale qui n’était que le prolongement de la première, et Drieu, alors, comme l’Europe, acheva de se suicider.[/access]

À quand une loi contre l’homophonie ?

9

Je suis bien conscient d’avoir un des noms les plus banals de France. Je me suis fait une raison depuis l’enfance. Sur les panneaux annonçant les résultats du baccalauréat, il a fallu que je remonte jusqu’à mon troisième prénom et à ma date de naissance pour être bien sûr que j’étais reçu et, sans exagérer, j’ai dû croiser dans ma vie une bonne vingtaine d’homonymes.
Sans compter ceux que je n’ai pas croisés mais qui ne me simplifient pas la vie.

Il y a d’abord celui qui est le plus connu, notamment par ceux qui suivent un peu le championnat de France. Jérôme Leroy est en effet un footballeur de 37 ans qui n’en finit pas de terminer sa carrière, un milieu de terrain teigneux et talentueux qui a joué, entre autres, au PSG, à Marseille, à Sochaux, à Lens, à Rennes et vient de terminer une saison à Evian où son contrat n’a pas été prolongé. Sa longévité extraordinaire entretient mon malheur. A l’époque où j’enseignais encore, j’avais le droit le lundi matin à des remarques rigolardes du genre : « Vous avez bien joué ce week-end, monsieur, vous avez même marqué. Pas trop fatigué ? C’est pour ça que vous n’avez pas eu le temps de corriger nos copies ? »
En même temps, avec ce Jérôme Leroy-là, c’est un moindre mal. Quand on connaît mon amour immodéré pour tout effort physique, il y a assez peu de chance qu’une réelle confusion se produise.

Il en va tout autrement avec un tout nouveau Jérôme Leroy arrivé sur le marché et dont j’ai découvert l’existence par le message suivant dans une de mes boites mails :

Bonjour,
Je cherche à contacter Jérôme Leroy, candidat pour Debout La République dans la 1ère du Cher.
Lors des soirées électorales des législatives l’ensemble des Rédactions de France Télévisions (France 2, France 3 national et régional, France Ô et Télé 1ères) ainsi que leurs sites internet, vont afficher les scores de tous les candidats en y adjoignant leur photo.
Pour cette raison, nous vous sollicitons afin que vous nous renvoyiez par mail à : documentationorleans@francetv.fr, une photo numérique de vous qui servira pour l’ensemble des chaines et des sites internet.

Là, j’ai eu une sueur froide en pensant à mes camarades du FDG. Je les entendais déjà : « Tu vois bien qu’on ne pouvait pas compter sur lui. De toute façon, il passait son temps à dire du bien de De Gaulle et du CNR. Il a même interviewé Nicolas Dupont-Aignan et il a dit qu’il était presque d’accord sur tout avec lui. Ca doit être ce David Desgouilles qui lui a tourné la tête. En plus, il s’est fait parachuter dans le Cher. Il n’a vraiment aucune pudeur ! »

Pour éviter ce genre de malentendus qui risquent de pourrir la vie de dizaines de milliers de Jérôme Leroy en France, je leur propose donc la création d’un Syndicat des Jérômes Leroys (SDJL) afin que nous puissions veiller à nos intérêts mutuels et que tout le monde sache qui est qui.

Sinon, j’espère faire tout de même un bon score dans le Cher et trouver un nouveau club pour la prochaine saison.

La zone euro est mal barrée

23

S’il veut réenchanter le rêve socialiste, autant dire à François Hollande que c’est peine perdue. S’il veut que la France redevienne compétitive, autant lui dire qu’il a intérêt à changer de méthode. Peut-être même pourrait-on lui conseiller de jeter un coup d’œil au hit-parade de la compétitivité internationale (publié fin mai par l’IMD). La France y figure en 29ème position, derrière le Chili, mais juste avant la Thaïlande, avec une compétitivité jugée inférieure de 30% à celle de Hong-Kong et de 21% à celle de l’Allemagne. Elle est par ailleurs dernière de la classe pour le refus des réformes et de la mondialisation.

Encore moins encourageant est le fait rarement évoqué que l’euro n’est pas un gage de compétitivité : seule l’Allemagne se trouve dans la liste des dix premiers, juste après la Norvège, mais devant le Qatar. Les autres pays de la zone euro ont tous chuté. Quant à nos amis grecs, ce n’est plus une chute, c’est une dégringolade : il n’y a plus que le Venezuela pour leur disputer la dernière place du classement.

Il ne faut pas être un génie de la science économique pour savoir quels facteurs sont indispensables à la compétitivité économique : un régime fiscal incitatif, la flexibilité de l’emploi, une stabilité politique et une prévisibilité économique à long terme, bref tout ce qui encourage le dynamisme du marché du travail.

Mieux que des conseils qui vont à rebours de la politique de l’actuel gouvernement, citons les sept pays les plus internationalement compétitifs : Hong-Kong, États-Unis, Suisse, Singapour, Suède, Canada, Taïwan. Ce qu’ils ont en commun : la libéralisation du marché du travail, la discipline budgétaire, une forte culture dans les domaines de la recherche et du développement, ainsi qu’une ouverture décomplexée au reste de la planète. Les pays à la traîne mènent une politique exactement opposée. Est-ce si difficile à comprendre pour nos dirigeants fraîchement élus sur la base de programmes qu’on qualifiera gentiment d’obsolètes ?

L’enterrement de Hugo

11

« Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les Églises. Je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu ». (codicille de Victor Hugo à son testament, remis à Auguste Vaquerie, en août 1883).

Victor Hugo ne s’est pas contenté de mourir chez lui, le 22 mai 1885, mais encore dans l’avenue qui portait son nom de son vivant ! Sa gloire était immense et universelle. Il ne l’ignorait nullement : dans une famille qui m’est proche, on rapporte l’histoire de l’arrière-grand-mère, jolie femme encore jeune, se promenant un jour, à Paris. Elle croise un individu de belle allure à barbe blanche, mais l’ignore, selon les convenances de l’époque, alors l’homme : « On ne salue pas Victor Hugo ? ». Cette légende familiale est mieux que vraie, elle est possible.

Sa mort, cependant, fut paisible. Il eut le temps de dire adieu à ses proches. Après le décès, il fut placé sur son lit. Nous avons un témoignage original, la lettre que l’historien Émile Mâle écrivit à ses parents après avoir rendu une visite d’hommage et d’admiration muette à la dépouille de Victor H. Il était alors un jeune lycéen, très brillant, à Louis-le-Grand, préparant le concours de l’École normale supérieure (il sera reçu premier à l’agrégation) : « […] j’ai eu la faveur insigne d’entrer chez Victor Hugo et de voir le grand homme sur son lit de mort. C’est à Claretie que j’en suis redevable. Il avait demandé à son oncle Jules Claretie quelques mots de recommandation qui puissent lui permettre d’être admis chez Victor Hugo avec quelques amis. Nous étions cinq ou six de l’école. Nous avions acheté une couronne pour ne pas nous présenter les mains vides. On nous a introduit dans le salon, où on nous a fait attendre un petit quart d’heure. Nous avons examiné la maison à loisir ; nous avons vu par la porte ouverte le joli petit jardin, où Victor Hugo se promenait, la véranda où il s’asseyait et où on voit encore son fauteuil à côté des chaises de ses petits-enfants, le salon qui était tout rempli de fleurs et de couronnes, la salle à manger, tendue de cuir jaune, toute petite et très modeste. Enfin, on nous fait monter ! Dans la chambre, deux dames sont assises : Mme Lockroy et Mme Mesnard-Dorian. Le lit est au fond, dans l’ombre. Victor Hugo est couché, avec une palme verte sur la poitrine. Sa tête est très belle : il est aussi blanc qu’une statue de marbre. On dirait un buste de vieux poète grec. Près de son front, pour mieux en faire ressortir la blancheur, on a mis un bouquet de fleurs rouges. Nous le contemplons quelques minutes, tout pleins d’émotions, nous mettons notre couronne au pied du lit, et nous partons. Ce sera pour nous tous un grand souvenir. C’est ce soir qu’il est exposé à l’Arc de triomphe. On nous a donné une permission de onze heures et demi, pour que nous puissions voir l’effet grandiose de ce catafalque illuminé. Lundi, nous partirons à huit heures pour l’Arc de triomphe : par précaution, nous déjeunerons très copieusement avant de partir ; et l’économe, homme avisé, nous donnera des petits pains et du chocolat pour mettre dans nos poches. » […] ».[1. Lettre d’Émile Mâle (1862-1954) à ses parents, le 31 mai 1885 « Souvenirs et correspondances de jeunesse »,éditions Créer. Rappelons qu’il est le grand rénovateur de l’histoire de l’art en France, en particulier pour ce qui relève de l’époque médiévale.]

Les provisions de bouche furent sans douté dévorées par les jeunes gens, car elle fut longue, la marche vers le Panthéon qu’entreprit le cercueil, depuis l’Arc de triomphe jusqu’à sa destination finale. Le cercueil de Victor Hugo est donc exposé le 31 mai et jusqu’au lendemain matin, sous l’Arc, drapé pour l’occasion d’un grand voile de gaze noire. Il est déposé sur un catafalque énorme, qui le rend visible de très loin. L’émotion populaire se manifeste par une foule innombrable (deux millions ?), rassemblée autour de sa dépouille, puis le long du parcours que suivra le cortège, le lendemain, 1er juin, jusqu’au Panthéon. « Totor »[2. Surnom affectueux que Juliette -dite Juju- Drouet, donnait à son grand homme.] Hugo retrouvait ce peuple qui l’avait acclamé le 5 septembre 1870, alors qu’il rentrait enfin de son exil interminable (près de vingt ans !) : « Citoyens ! j’avais dit : “Le jour où la République rentrera je rentrerai“, me voici ! ». La république, Troisième du nom, lui fit des funérailles grandioses, auxquelles s’associèrent certains nationalistes, parmi lesquels des jeunes gens qui n’oubliaient pas le père du romantisme français ; ainsi Maurice Barrès.

Ce dernier nous en a laissé un superbe témoignage, certes quelque peu emphatique par instant, mais non dénué d’émotion vraie.
« […] Un immense voile de crêpe, dont on avait essayé de tendre l’angle droit de l’Arc de Triomphe, paraissait, des Champs- Elysées, une vapeur, une petite chose déplacée sur ce colosse triomphal. La garde du corps, confiée aux enfants des bataillons scolaires, était relevée toutes les demi-heures pour qu’un plus grand nombre participassent d’un honneur capable de leur former l’âme. Ces enfants, ces crêpes flottants, ces nappes d’administrateurs épandues à l’infini et dont les vagues basses battaient la porte géante, tout semblait l’effort des pygmées voulant retenir un géant : une immense clientèle crédule qui supplie son bon génie. […] d’une extrémité à l’autre des Champs-Elysées se produisit un mouvement colossal, un souffle de tempête ; derrière l’humble corbillard, marchaient des jardins de fleurs et les pouvoirs cabotinants de la Nation, et puis la Nation elle-même, orgueilleuse et naïve, touchante et ridicule, mais si sûre de servir l’idéal ! Notre fleuve français coula ainsi de midi à six heures, entre les berges immenses faites d’un peuple entassé depuis le trottoir, sur des tables, des échelles, des échafaudages, jusqu’aux toits. Qu’un tel phénomène d’union dans l’enthousiasme, puissant comme les plus grandes scènes de la nature, ait été déterminé pour remercier un poète-prophète, un vieil homme qui, par ses utopies, exaltait les cœurs, voilà qui doit susciter les plus ardentes espérances des amis de la France. Le son grave des marches funèbres allait dans ses masses profondes saisir les âmes disposées et marquer leur destinée. Gavroche, perché sur les réverbères, regardait passer la dépouille de son père indulgent et, par lui, s’élevait à une certaine notion du respect. […] »[3. Maurice Barrès, Les Déracinés.].

Dans cette cérémonie s’incarne le peuple parisien, celui de la liesse, des joies collectives, du bonheur mais aussi du recueillement et du chagrin. On le retrouvera à la Libération, aux obsèques d’Edith Piaf, comme à celles de Jean Cocteau, et sous la pluie battante, place de l’Étoile, quelques heures après l’annonce du décès du général de Gaulle. On retiendra encore que la préparation de la cérémonie hugolienne persuada le gouvernement de désacraliser définitivement le Panthéon : l’église, où l’on célébrait encore le culte catholique, devient temple laïque, exclusivement consacré au culte des grands hommes, par la Patrie, reconnaissante…

Drieu La Rochelle en Pléiade : la voix d’une solitude radicale

44

Drieu édité en Pléiade : l’affaire n’était pas entendue, tout de même. En 2011, le ministère de la Culture refusait à Céline la commémoration du cinquantenaire de sa mort. Quelques collabos ont beau avoir été de très grands écrivains, voire des génies, il y a toujours un passé qui ne passe pas et qui, paradoxalement, donne l’impression de passer de moins en moins. Essayez, par exemple, de trouver Notre avant-guerre en livre de poche… C’était pourtant possible jusqu’aux débuts des années 1980. Quant à Rebatet, n’en parlons pas. La droite littéraire des Hussards, dans les années 1950-1960, n’a même pas essayé une opération de sauvetage, même Nimier, éditeur chez Gallimard, qui avait réussi une spectaculaire réhabilitation littéraire de Céline. Bien sûr, tous ces écrivains n’ont pas le même degré de culpabilité, et encore moins le même talent. Notre littérature peut se passer de Rebatet, sans doute. Pour Chardonne, Jouhandeau et… Drieu, évidemment, c’est plus difficile.[access capability= »lire_inedits »]

Le point obscur, proprement impensable, c’est l’antisémitisme. Celui de Céline, à travers les pamphlets et sa correspondance, est tellement délirant que, paradoxalement, il est de plus en plus intégré, métabolisé par les céliniens : ils veulent saisir avec raison toute la mesure de cette part d’ombre, de ce monstrueux travail du négatif pour mieux comprendre la mesure de l’œuvre. En revanche, il est vrai que l’antisémitisme de Brasillach ou de Rebatet est un banal réflexe politique d’extrême droite poussé jusqu’à la délation en pleine occupation nazie, une vilaine verrue surajoutée à leurs livres, quelque chose qui les entache, quoi qu’on en dise. Quant à Chardonne ou Jouhandeau, plus hypocrites, ils savent se tenir et, en matière de style, ne desserrent jamais la cravate : ils ne se laissent pas aller explicitement à cette haine du juif qui affleure pourtant, en creux, très souvent dans leurs livres.

Si nous abordons d’emblée cette question de l’antisémitisme, c’est pour suivre dans sa préface aux Romans, récits, nouvelles de Drieu Jean-François Louette, qui est le responsable, avec Julien Hervier, de ce volume de la Pléiade. Dès les premières lignes, il nous entretient de cette question, comme pour justifier la présence de l’auteur du Feu follet dans l’illustre collection et désamorcer les éventuelles polémiques. Il n’a pas forcément tort. L’antifascisme d’opérette a souvent sévi dans le milieu intellectuel, ces derniers temps, et beaucoup aiment jouer les procureurs dans la République des lettres, qui est un front tout de même moins dangereux que celui de la guerre d’Espagne.

Jean-François Louette cite donc Emmanuel Berl qui écrivait, à propos de son ami Drieu : « L’antisémitisme l’avait pris vers 1934, comme un diabète. » Et de commenter ensuite assez justement : « C’est une maladie à évolution lente, comme on sait, mais aux rémissions rares. » Et pourtant, il signale aussi quelques faits biographiques qui méritent d’être rappelés : « Il reste que Drieu a toujours exercé le droit de se contredire que revendiquait un poète qu’il a beaucoup aimé, Baudelaire. Si bien que, sous l’Occupation, en 1943, il a contribué à sauver des mains des nazis sa première femme, Colette Jeramec, et ses deux jeunes enfants, internés à Drancy. Tout comme, en mai 1941, il avait fait libérer Jean Paulhan, arrêté pour faits de résistance, lui épargnant la déportation et l’exécution. »

Surtout, la fin de Drieu plaide pour lui: son suicide, en mars 1945, à Paris, alors que tant d’autres étaient déjà terrés ou en fuite sur les routes de l’exil, n’a pas peu contribué à sa légende. Jusqu’au bout, son ami Malraux lui proposa de s’engager sous un faux nom dans la brigade Alsace-Lorraine, de faire une belle campagne d’Allemagne comme il avait fait une admirable guerre de 14, racontée dans les nouvelles de La Comédie de Charleroi. D’après Malraux, cela aurait permis à Drieu de faire oublier qu’il avait été un intellectuel organique du PPF de Doriot, le seul parti de masse sous l’Occupation, et qu’il avait accepté de prendre le contrôle de La Nouvelle Revue française dès septembre 1940, la transformant en vitrine de luxe pour les grandes plumes collaborationnistes.

Drieu a voulu payer et on retrouvera, en fin de volume, le poignant Récit Secret, écrit en 1944 mais publié seulement en 1961 et complété par un Exorde où il est difficile d’être plus clair : « Oui, je suis un traître. Oui, j’ai été d’intelligence avec l’ennemi. J’ai apporté l’intelligence française à l’ennemi. Ce n’est pas ma faute si cet ennemi n’a pas été intelligent. Oui, je ne suis pas un patriote ordinaire, un nationaliste fermé ; je suis un internationaliste. Je ne suis pas qu’un Français, je suis un Européen. Vous aussi, vous l’êtes, sans le savoir, ou en le sachant. Mais nous avons joué, j’ai perdu. Je réclame la mort. » Sortie altière, donc, qui fit même dire à Sartre, pourtant peu enclin à l’indulgence avec ces écrivains-là : « Il était sincère, il l’a prouvé. »

C’est sans doute l’obsession du suicide qui constitue la véritable unité de l’œuvre de Drieu, et le choix opéré par cette édition de la Pléiade permet de la mettre en pleine lumière. Dès État Civil, autobiographie d’un jeune homme d’à peine 30 ans, publiée en 1921, l’idée est caressée, choyée, entretenue. On pourra bien entendu lire Rêveuse bourgeoisie ou Gilles comme des tentatives pour réaliser un roman total, prophétique, voulant rendre compte de tout une époque où se joue, entre le traumatisme de la Grande Guerre et l’affrontement des grandes idéologies fasciste, nazie et communiste, la fin d’une civilisation, mais on en revient encore et toujours à ce qui fait l’originalité de Drieu : ce sentiment éminemment moderne d’une radicale solitude de l’homme dans le monde. Il est d’ailleurs mis en lumière par le roman le plus célèbre de Drieu, également retenu pour la Pléiade : Le Feu Follet, histoire d’un homme incapable de saisir l’autre et le réel, ne trouvant un dérivatif que dans la toxicomanie.

Finalement, l’indulgence de Sartre n’est pas si surprenante. Le personnage du Feu Follet et celui de La Nausée sont plus que des cousins. Oui, Le Feu Follet et l’œuvre de Drieu sont d’une actualité saisissante quand la réalité est mise en question par un virtuel envahissant, qui menace chacun d’entre nous d’un enfermement définitif dans le bunker du solipsisme, pour reprendre le mot de Schopenhauer, autre grande lecture de Drieu.

Cette édition en Pléiade n’a donc rien à voir avec une quelconque tentative de réhabilitation, mais vise avant tout à faire entendre, au-delà de la légende de l’homme couvert de femmes, du dandy fasciste suicidé, la voix de celui qui a désespérément tenté, par la guerre, l’amour et les idées dangereuses de « se heurter enfin à l’objet ».
Que tout cela ait débouché sur un formidable échec ne fait que rendre la figure de Drieu encore plus fraternelle.[/access]

Romans, récits, nouvelles de Pierre Drieu La Rochelle (Bibliothèque de la Pléiade).

La gloire de Matisse

5

Dans son admirable Gloire de Rubens, Philippe Muray se demandait si « dans l’ordre de la séduction, de l’éblouissement tactile » Pierre Bonnard ne serait pas au XXème siècle le digne successeur de Rubens. Curieux choix pour un peintre certes immense mais dont la chair est indéniablement bien moins « fraiche » que celle de Rubens et apparaît plus décorative que « succulente » – certainement « peignable », beaucoup moins « consommable ». Si, comme l’assure Muray, le visible est féminin, si la forme est femme, si les hanches, les cuisses et « les moiteurs éternelles » font bander, si le jugement de goût est d’abord une question sexuelle, si la vraie peinture n’est justement pas « que de la peinture, encore de la peinture, rien que de la peinture » (comme l’impose « le commandement moderne, l’article 1 du catéchisme de toute pensée sur l’art qui se respecte »), si la Méditerranée reste toujours la meilleure opposition esthétique, politique et religieuse à la Réforme (matrice de l’Empire du bien, comme chacun sait à Causeur mais peut-être pas ailleurs…), alors ce n’est pas à Bonnard qu’il faut penser mais à Matisse. Le peintre des bassins du bonheur, de ce « bonheur sans alternative », de « la non-culpabilité phénoménale », « d’une positivité comme on n’en verra plus », c’est lui et rien que lui ! Et c’est pour cela qu’il faut absolument se rendre à l’expo « Matisse, paires et séries » au centre Pompidou avant que celle-ci ne se termine le 18 juin.

Paires et séries, c’est-à-dire reprises, variations, dédoublements, processus de la création en live, « work in progress » et qui, loin d’exprimer « un doute fondamental » de l’artiste vis-à-vis de son œuvre, comme le dit le tristounet panneau de présentation dans la première salle, expriment au contraire sa jouissance fondamentale à refaire plusieurs fois, et parfois à l’infini, le même sujet – natures mortes aux oranges, aux pommes, aux acanthes, aux palmes, aux falaises ; vases de lierre ; bois et étangs de Trivaux ; pont Saint-Michel à Paris (étonnant « trois en un » de ce dernier peint effectivement en trois versions, l’impressionniste, la fauve et la pré-cubiste); vues de Notre-Dame ; et tous ces intérieurs qui ont fait sa gloire : l’Intérieur, bocal de poissons rouges de 1914, l’Intérieur jaune et bleu de 1946, et en 1948, l’Intérieur au rideau égyptien et le célébrissime Grand intérieur rouge, autant de pièces habitables, confortables, donc consommables.

Contrairement à ce qui se passe chez Bonnard, étouffant et figé, il fait à la fois très chaud et très frais chez Matisse. Les fenêtres sont ouvertes, le vent passe, tout est en mouvement, le trait va vite, « trop vite » pourra dire le vulgaire comme il trouvait naguère « trop grosses » les femmes de Rubens. Tout est toujours « trop » avec lui, « too much », c’est-à-dire pas raisonnable, pas comme il faut, pas comme « le bon goût » l’exigerait – mais le bon goût en art est criminel, le bon goût est la solution finale de l’art !

En fait, comme le dit Matisse lui-même, « tout doit être travaillé à l’envers et fini avant même que l’on ait commencé ». En sorte, faire semblant de faire une esquisse. Restituer d’un trait sans retour l’image que l’on avait en tête – « comme le faucon qui fond sur un lièvre » , pourrait rajouter Simon Leys parlant d’un peintre chinois. Rendre l’élémentaire, l’enfantin de la forme – et ce que les enfants sont bien incapables de faire malgré ce qu’en disent leurs anti-artistes de parents.

Il me faut l’avouer : pendant longtemps, je n’ai pas aimé Matisse (« qu’on me pardonne si je dis je, avertissait Stendhal, mais « c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen de raconter vite » »). Je le trouvais approximatif, grossier, désinvolte, trop rouge, trop bleu, trop rose, trop évident, trop heureux, trop glorieux – pas assez coupable justement (et la gloire est le contraire de la culpabilité). En fait, je crois qu’il me faisait peur. Ses femmes me faisaient peur. Or, tout est femme chez Matisse. Ici, tout ce que dit Muray à propos de Rubens s’applique, presqu’encore plus, oserais-je dire, à Matisse : « s’il y a bien quelque chose sur quoi il est ferme, c’est sur la possibilité de tout traduire en femme, quel que soit le sujet imposé. Souplesse, fuite, contours fondus, glissements. (…) Chaque fois qu’il aborde un nouveau tableau, il ne se pose qu’une question : « qu’est-ce que ça donnerait si c’était des femmes ? »

Et des femmes, il y en a quelques-unes unes de sublimes à cette exposition : peut-être pas celles des Luxe I et II, trop masculines pour être honnêtes et surtout dénuées de ces sourcils et ces arêtes du nez aussi inquiétants qu’accueillants et qui feront bientôt la marque du peintre, mais celles des Marguerite : Marguerite au chapeau de cuir de 1914 et surtout Marguerite à la veste rayée de 1915 dont le sourire imperceptible, presque moqueur, rappelle celui de Berthe Morisot au bouquet de violettes de Manet, et « Joconde d’Orsay » s’il en est ; celles de Femme nue drapée et de Nu dans un fauteuil, plante verte, toutes les deux de 1936, et dans lesquels on voit le peintre effacer progressivement les traits du visage pour laisser surabonder la chair rose pâle.

On se moque souvent de cette blague qui dit que les femmes sont nues sous leurs vêtements – et pourtant c’est bien ce que peint Matisse dans la Lorette sur fond noir, robe verte de 1916, merveilleuse femme endormie sur son fauteuil, ou la fameuse Grande robe bleue et mimosa de 1937 – premier exemple de monumentalité féminine dans laquelle la femme, de ses énormes mains, semble montrer à quoi pense l’homme, sa main droite enroulée de perles palpant l’endroit de son sexe, l’index de son main gauche pointant sa tête. Doux cauchemar du désir. Alors, tout n’est plus que proéminence et ondulations, épaulettes bombées (La blouse romaine, peinte à Nice en 1940) et bras boa (Le bras de 1938), courbes qui n’en finissent pas (Le rêve, 1940) et volumes qui ne cessent de s’offrir (série des quatre Nu bleu de 1952), sans oublier la fabuleuse série des Thèmes et variations de 1941 dite « série F » où les femmes deviennent progressivement vases, fleurs, fruits, citrouilles dans un fil de dessins qui finit par former un film (et fait que l’on surprend des visiteurs à jouer au jeu des sept erreurs entre deux images apparemment semblables !).

Art de traiter lignes et couleurs, aplats et volumes, papier et palette comme autant, dixit lui-même, de « matières qui remuent le fond sensuel des hommes » et nous rappellent combien nous avons été puceaux et combien nous le sommes toujours un peu devant de telles femmes. Muray avait raison : « la peinture est un moyen de détruire l’illusion que les sexes n’existeraient pas ; que la division des sexes constatée permet de faire l’économie de toutes les fausses divisions auxquelles on croit en général. » La peinture comme ce qui nous rend notre sexe et en finit avec les troubles du genre. La peinture, l’anti queer par excellence.

Exposition Matisse, « paires et séries », du 7 mars 2012 au 18 juin 2012.

Philippe Muray, La gloire de Rubens, Figures Grasset, 1991

Sur l’inutilité des débats en économie

12

Le bon sens a des charmes que la subtilité ne connaîtra jamais. L’idée suivant laquelle un excès de dépenses doit être compensé par des coupes budgétaires est une idée simple ; son attrait paraît donc irrésistible. lI est un peu désolant de se dire que trois siècles de science économique ne nous permettent guère de dépasser le stade de la platitude, mais la comparaison de l’Etat et du gestionnaire économe est tellement simple qu’elle fait merveille chez les gens raisonnables.

« Que penseront nos petits-enfants si nous continuons à dilapider l’argent de la famille ? » s’inquiétait il y a peu François Fillon. Il ne faut jamais oublier que Rousseau, à l’article « Economie politique » de L’Encyclopédie, définissait l’économie ainsi: « le sage gouvernement de la maison pour le bien commun de toute la famille ». Quand on sait comment les choses se passent dans une famille, on comprend vite pourquoi notre économie va de crise en crise.
On trouve chez La Perrière (1503-1569) une imagerie familiale tout aussi saisissante – celle du bon père qui se lève tôt, et qui, de ce fait même, gère correctement sa maison. Voilà encore une imagerie qui a tous les charmes de la simplicité. L’individu qui se lève tôt aller pour travailler, ça ne vous rappelle rien ?

Que la science économique repose sur un fantasme familial – un fait inscrit dans le nom même de cette discipline, oikonomia – n’a pas l’air de retenir l’attention des experts. Il est bon de rappeler aux professeurs que leur discipline repose sur des fantasmes parce qu’ils seraient capables de se prendre pour des gens techniquement compétents. Pourtant, entre les « Eléments d’économie politique pure » de Walras et les délires du Président Schreber, la nuance est infime, et il n’est pas toujours facile de distinguer le plus dingo des deux.

Ce délire est si répandu qu’il prend souvent la forme d’un débat scientifique. Il prend aussi la forme d’un appel au sérieux. J’en veux pour preuve ce lecteur vigoureux qui, non content de reprocher à Roland Jaccard son manque de compétence économique, croit pouvoir chapitrer Voltaire pour le même crime. Nous voici en présence d’un digne héritier du Stader de Robert Musil. Visiblement, ce Monsieur a le sentiment qu’il maîtrise quelque chose parce qu’il a étudié dans les bons manuels. Je ne doute pas qu’il puisse nous présenter mille raisons raisonnables qui militent pour la vision économique qu’il s’est choisie. Et je comprends ce que l’amateurisme peut avoir de choquant pour un professionnel de la profession. Il ne fait aucun doute que les experts aiment beaucoup se retrouver entre eux afin d’évoquer posément les meilleures solutions pour la France. Nous savons pourtant qu’il n’en faut pas plus pour qu’ils s’entre-déchirent à coups de statistiques indiscutables et de lois naturelles.

Mais pourquoi diable se donner tout ce mal ? Si l’économie est affaire de fantasme, alors il est parfaitement inutile de convaincre quelqu’un de la justesse d’une politique économique quelconque. Tout au plus pouvons-nous attirer des partisans en fonction d’une affinité mystérieuse, largement inexplicable, qui n’est pas supérieure ni plus raffinée que l’entente tacite qui réunit deux obsédés autour d’une belle blonde.

Moubarak joue sa tête

15

Aujourd’hui, le juge Ahmed Refaat lira la décision du tribunal à l’issue du procès intenté à Hosni Moubarak, l’homme qui a gouverné l’Egypte pendant plus de trente ans. L’ancien président, son ministre de l’Intérieur Habib el-Adli ainsi que six hauts fonctionnaires sont accusés d’être responsables de la mort de manifestants pendant la répression violente des 18 jours de soulèvement qui ont conduit à la chute du régime. Hosni Moubarak est également inculpé pour corruption avec ses deux fils, Alaa et Gamal, et l’homme d’affaires Hussein Salem. Selon l’accusation, le raïs déchu aurait reçu de Salem des villas à Charm-el-Cheikh en contrepartie de la vente de terrains appartenant à l’État pour un prix inférieur à celui du marché. Les deux hommes sont également impliqués dans une affaire de corruption autrement plus sensible et médiatisée : selon le procureur, ils auraient « dilapidé des fonds publics » dans un contrat de vente de gaz égyptien à Israël, marché que Moubarak avait attribué à la société de Salem.

Le procès a commencé par le témoignage de plus de 1600 personnes, pour la plupart policiers ou témoins oculaires des événements. Les déclarations les plus accablantes pour l’ancien président égyptien auront été celles d’officiers ayant assisté à une réunion au cours de laquelle le ministre el-Adli aurait donné l’ordre d’utiliser « un maximum de force » dans la répression des manifestations. D’autres témoins ont affirmé avoir vu des policiers recevoir des armes à feu peu avant la mort par balles de plusieurs manifestants.

En revanche, dans certains cas, des témoins de l’accusation ont révisé leur version des faits devant la cour, niant avoir observé des actes illégaux. Au moins l’un d’entre eux a été poursuivi pour faux témoignage. Ces incidents ont semé le doute sur la façon dont les premiers interrogatoires ont été conduits. Le ministère public a aggravé ce doute en expliquant au tribunal que les différentes administrations concernées avaient rechigné à coopérer avec les enquêteurs. Un officier vient en effet d’écoper de deux ans de réclusion criminelle pour destruction de preuves…

Mais l’un des moments-clés du procès a sans doute été l’audition du maréchal Tantaoui, chef du conseil suprême des forces armées et chef d’Etat par interim depuis la chute de Moubarak, suivie des témoignages du chef d’état-major des armées le général Sami Anan, de l’ancien chef des services de renseignement, le général Omar Suleiman et de l’ancien ministre de l’Intérieur Mansour Essaoui. Tous devaient apporter les preuves irréfutables de la culpabilité de Moubarak. La déception aura été à la hauteur des attentes du public. Ainsi, le maréchal Tantaoui a catégoriquement nié que Moubarak ait ordonné à l’armée d’ouvrir le feu sur les manifestants, contredisant les témoignages qui affirmaient que le conseil suprême des forces armées avait refusé d’exécuter les ordres présidentiels…

Ainsi, au-delà de la dimension politique du procès, le tribunal se trouve devant un dilemme juridique : le procureur a requis la peine de mort contre Moubarak mais n’a finalement pas pu fournir les preuves matérielles de sa culpabilité. Non seulement aucun témoin n’a rapporté avoir directement reçu l’ordre de tirer sur la foule de la part de l’ancien président, mais nul document sonore ou écrit n’en apporte la preuve. Encore plus troublant, les procès contre les policiers accusés d’avoir tiré sur les manifestants se sont le plus souvent soldés par des acquittements ou des condamnations symboliques. Dans bon nombre de cas, le tribunal a reconnu que les policiers avaient ouvert le feu en état de légitime défense, un comble pour les familles et les amis des « martyrs de la révolution ».

Le seul fonctionnaire de police condamné à mort a vu sa sentence commuée après appel à une peine de cinq ans de prison. Les preuves, déjà faibles en bas de l’échelle sécuritaire, s’amoindrissent à mesure que l’on remonte la chaîne de commandement, jusqu’au raïs et son entourage.

Tous ces éléments ont largement facilité la tâche de la défense, dirigée par l’avocat Farid al-Dib. Pour Maître al-Dib, les preuves contre son client sont insuffisantes pour le condamner. Or, comme on le sait, la dimension juridique n’est pas le seul ressort de ce procès. Pour le juge Reffat, président du tribunal, il s’agit de la dernière affaire de sa carrière avant son départ à la retraite en juin. Cela pourrait lui donner une certaine indépendance; aussi l’on ne saurait préjuger de sa décision malgré l’avis général des experts qui jugent le dossier de l’accusation trop faible pour pouvoir envoyer Moubarak à l’échafaud.

Mais le volet corruption du dossier de l’accusation reste solide et fait encourir jusqu’à 15 ans de prison à l’ancien président. Que ce soit dans quelques jours, quelques mois ou quelques années, Hosni Moubarak, gravement malade, ne sortira donc de prison que dans un cercueil.

 
*Photo : Maggie Osama