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Les tribulations du PC en Chine

Un vent mauvais souffle en Chine ces derniers temps. Sur Internet, ce vent-là a pris le doux nom de « Brise de printemps », dénomination officielle d’une vaste campagne de verrouillage de l’espace numérique du pays. Les autorités chinoises font preuve d’une sensibilité poétique certaine quand il s’agit de lancer réformes et opérations de répression. En 1957, le pouvoir maoïste avait pris une initiative originale, joliment baptisée « La campagne des cent fleurs ». Il s’agissait ni plus ni moins que d’appeler opposants et dissidents à formuler librement leurs critiques à l’égard du régime afin de reprendre en main collectivement, dans la transparence et la concertation, le destin du pays. L’initiative connut un grand succès et contribua à délier les langues les plus enthousiastes. Le débat public fut néanmoins de courte durée et les plus naïfs des dissidents qui avaient cru que la liberté avait enfin posé un pied dans l’empire du Milieu furent promptement identifiés, arrêtés, voire exécutés. L’opération de la « Campagne des cent fleurs » avait parfaitement joué son rôle et permis au Parti Communiste Chinois de faire un peu le ménage.

Aujourd’hui, nul besoin de lancer à grand renfort de propagande des réformes piège-à-souris telles que la « Campagne des cent fleurs ». Il suffit pour le gouvernement chinois d’observer la bulle internet dans laquelle blogueurs et opposants sont suivis à la trace. Quand une crise politique semble s’annoncer, le seul mal que se donnent les autorités est de trouver un nom poétique pour baptiser le coup de filet qui va suivre. En février dernier, l’agence officielle chinoise a dressé un bilan modeste de l’opération « Brise (nettoyage ?) de printemps » : 1000 interpellations, 200 000 courriers « effacés » et 3000 sites avertis ou neutralisés.

La « Brise de printemps » n’a pas soufflé de nulle part et n’a pas complètement empêché la nouvelle de circuler : après le limogeage surprise de Bo Xilai, dirigeant du Parti Communiste de Chongqing et prétendant à la succession prochaine de Hu Jintao, des rumeurs de tentatives de coup d’Etat ont commencé à circuler un peu partout sur le net chinois, puis dans les médias étrangers, incluant, selon plusieurs sources, des déplacements de blindés autour de Pékin, voire des coups de feu. Le coup de force, s’il a bien eu lieu, aurait été principalement le fait de Zhou Yongkang, responsable de la police au sein de la direction du PCC. Il a visé dans un premier temps le charismatique Bo Xilai, ainsi que quelques proches, dont Wang Lijun, policier lui-même et bras droit de Bo Xilai qui a déclenché un mini-scandale diplomatique en tentant sans succès de se réfugier à l’ambassade américaine pour réclamer l’asile politique.

L’internet chinois ne s’avère cependant, en ces temps troubles, pas si verrouillé que cela. Du moins ce qui s’y écrit est-il soigneusement contrôlé et le pouvoir central encourage vivement les « libres » manifestations d’attachement nationaliste et de ferveur patriotique qui, depuis quelques mois, sont au diapason des gesticulades viriles et des démonstrations d’autorité du gouvernement chinois. Une vaste campagne de répression de l’immigration illégale, d’incitation à la dénonciation et d’arrestation au faciès a ainsi été lancée par Pékin tandis les dirigeants chinois multiplient les coups de menton et les annonces fracassantes à destination de leurs homologues étrangers, qu’ils soient accusés d’”impérialisme pacifique” ou bien concernés par un conflit territorial comme la Chine en entretient avec tous ses voisins, Russie, Japon et Philippines compris.

Certes, le gouvernement chinois n’est jamais avare de déclarations fracassantes et les conflits de voisinage ont mené par le passé à des empoignades plus musclées. On évoquera pour mémoire la déclaration d’amour faite à la Russie autour du fleuve du même nom qui s’était soldée par une micro-guerre d’une semaine entre les deux nations en 1969 ou la « guerre pédagogique » entamée contre le petit frère vietnamien après son insolente intervention au Cambodge en 1979 qui s’était soldée elle par une magistrale raclée infligée à l’armée chinoise. Décidément les Vietnamiens c’est comme les routiers, ils sont sympas mais faut pas pousser.

Mais les dirigeants occidentaux semblent aujourd’hui traiter la Chine avec autant de précautions qu’un service de gériatrie face à Valéry Giscard d’Estaing ou un notaire confronté à Liliane Bettencourt. On a vu très récemment les Etats-Unis accepter avec empressement de livrer aux autorités l’avocat dissident Chen Guangcheng qui avait eu le malheur de se réfugier lui aussi dans leur ambassade (on n’a pas idée !) tandis que le sujet a soigneusement été écarté du débat présidentiel en France.

Cela est vraisemblablement dû à un double sentiment à l’égard de la deuxième puissance économique mondiale : une hostilité grandissante à mesure que la Chine est identifiée comme un adversaire particulièrement agressif et déloyal sur le plan économique et une méfiance qui croît au même rythme que les doutes sur la croissance chinoise. Le secteur le plus à même de générer une croissance forte reste le secteur industriel. Tant que la demande en création de biens reste forte, que l’innovation de produit répond à cette demande, voire crée de nouveaux besoins, tout va bien et c’est la fête au village. Tant qu’une industrie manufacturière dynamique soutient un commerce extérieur qui a la banane, tout le monde est content, enfin du moins les 300 millions d’heureux profiteurs de la mondialisation de l’économie. Le milliard restant étant prié de la mettre en sourdine en attendant des jours meilleurs. Dans ces conditions historiques et économiques particulières, les pays émergents comme la Chine peuvent afficher des taux de croissance insolents et un commerce extérieur tellement bénéficiaire qu’il en devient irritant, tandis que les économies des pays de l’OCDE sont condamnées à se contenter de l’innovation de processus, de la multiplication des produits financiers, de l’économie de la dette et du smartphone pour doper un peu leur croissance anémique qui fait rire les enfants chinois.

Les choses changent petit à petit et le grand dragon chinois commence à avoir les articulations qui grincent lorsqu’il aborde une nouvelle phase de développement. Il y a encore deux ou trois ans, on évoquait les problèmes d’une économie en surchauffe, aujourd’hui les prévisions de développement de l’industrie et de l’économie chinoise se trouvent brutalement revues à la baisse. Bien sûr, les chiffres affichés donnent toujours des cauchemars à n’importe quel ministre des Finances européen mais la croissance de l’économie chinoise commence à sérieusement ralentir. Avant de penser à ses éventuelles répercussions sur l’économie mondiale, le pouvoir chinois doit gérer la pression sociale engendrée par ce changement de conjoncture.

Alors que 200 à 300 millions de Chinois ont connu une élévation notable de leur niveau de vie, les autres, à qui on avait demandé de gentiment la mettre en veilleuse en attendant des jours meilleurs, commencent à dangereusement s’agiter en faisant remarquer que les salaires misérables, les expropriations forcées et l’absence complète de protection sociale sont un prix bien lourd à payer au pays du maoïsme pour financer les 4×4 de quelques beaufs arrivistes de la province de Canton, surtout quand ces riches-là commencent à quitter le pays pour mettre leur fortune à l’abri. C’est dans ce contexte économique qu’il faut replacer les récentes et inquiétantes rumeurs de coup d’Etat en Chine et au sein du PCC lui-même. Longtemps, la transition vers « l’économie socialiste de marché » avait permis au pouvoir communiste de passer avec succès l’épreuve de la fin de la guerre froide, tandis que son homologue russe se disloquait, et d’assurer sa mainmise sur la société chinoise grâce aux fruits de la croissance. Aujourd’hui, avec des perspectives revues à la baisse, la succession annoncée de Hu Jintao s’annonce compliquée.

Le PCC devra-t-il revenir à des problématiques plus « impériales » que marchandes pour assurer sa pérennité et affirmer plus martialement une politique de puissance qui lui permette de tenir un pays en pleine ébullition ? C’est Francis Fukuyama qui va être déçu.

 
*Photo : censorshipinamerica.com


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