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Saint-Simon vs Marcela Iacub

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Il y a au moins deux genres d’intrus : les honnêtes et les profiteurs. Dans le premier genre, mettons les policiers qui infiltrent les mafias, les témoins qui se feraient égorger[1. « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger », Blaise Pascal, Pensées.] , les détectives pour de justes causes et les mémorialistes à la Saint-Simon. Dans le second genre, mettons les cambrioleurs, les détectives de causes ignobles, les journalistes de caniveau et les noircisseurs de papier à la Marcela Iacub. Dans le premier cas, le but poursuivi se veut conforme à l’éthique de responsabilité, choix fondamentalement soucieux de l’esprit public. Dans le second, il se veut conforme au principe de l’absence d’éthique, choix exclusivement soucieux de l’intérêt privé. L’éthique de responsabilité s’attache à respecter la dignité des personnes qu’elle met en cause lorsque l’occasion l’y entraîne. Le principe de l’absence d’éthique se réclame du droit de piétiner les droits des personnes ciblées pour en extraire un avantage quelconque. Deux conceptions, l’une policée, l’autre sauvage, du rapport à autrui.
Impossible d’imaginer abîme plus vertigineux qu’entre la démarche d’un Saint-Simon, écrivain à la dent acérée mais aux Mémoires publiés à titre posthume[2. Discrétion systématique, à l’époque, chez les mémorialistes, ne fût-ce que par prudence. Question de standing aussi : un Saint-Simon, duc et pair, ne pouvait se commettre à publier ses écrits personnels, indécence réservée aux roturiers.], et celle de Marcela Iacub, écrivante (comme dirait Barthes) à la plume obscène pour publication immédiate. Obscène en ce qu’elle offense la pudeur par l’exhibition des goûts sexuels du héros de son livre Belle et Bête, qu’elle proclame « mi-homme mi-cochon », ce qui la rend de facto mi-femme mi-truie puisqu’elle a partagé avec constance le lisier de son héros. Et obscène aussi en ce qu’elle offense la morale par sa façon d’humilier un colosse de l’establishment déjà renversé par la conjonction de pulsions libidinales incontrôlées, de l’antiracisme militant, du féminisme transatlantique et de la justice américaine.[access capability= »lire_inedits »]
Saint-Simon pourfendait les Grands, à commencer par Louis XIV. L’eût-on surpris à rouler dans la fange, comme il le fit, Mme de Maintenon et les bâtards du roi, que la foudre se fût abattue sur lui : la critique se payait au poids du sacrilège. C’est l’une des merveilles de notre société qu’on puisse berner un DSK pour s’introduire dans son intimité la plus intime en vue de le pendre symboliquement à un croc de boucher, et de n’encourir d’autre malheur qu’une assignation devant les tribunaux. Ajoutez une opération marketing pour transfigurer un brûlot froid comme un morceau de mou en un chef-d’oeuvre incomparable, et vous obtenez un tour de passe-passe pécuniairement rentable, moralement odieux et politiquement inutile.
Degré zéro du libre usage de la caisse de résonance médiatique en démocratie. Car à quoi peut servir la publication d’un livre prétendument transgressif comme Belle et Bête ? À rien. Au-delà du profit banalement lucratif qu’en espéraient l’auteur et les organes de presse qui en ont exorbité la valeur, il s’agit d’un pur exercice de cruauté. Application lubrique de la loi de Lynch sous les cris de la meute. Dépeçage voluptueux du bouc émissaire au nom d’un Bien introuvable. La pénalité infligée par la justice française en conséquence des poursuites engagées par DSK a posé une borne à la transgression, réelle celle-ci, du respect de la vie privée. Le Nouvel Observateur l’a bien compris, qui a préféré se plier aux arrêts du jugement sans aussitôt crier au crime contre l’Art.
Plaçons en regard les scrupules de conscience d’un Saint-Simon. En mars 1699, à 24 ans, le petit duc adressa une lettre à l’abbé de Rancé, l’austère réformateur de l’abbaye de la Trappe, auquel il vouait une admiration ardente. Cette lettre était relative à des « espèces de Mémoires » de sa vie qu’en dépit de son jeune âge, il avait commencé de rédiger. Il y priait le saint abbé de lui prescrire une règle qui lui permît d’écrire toujours la vérité sans blesser sa conscience. Il redoutait de salir indûment la réputation des gens qu’il blâmait : la charité l’en empêchait. On ignore ce que Rancé lui répondit. Mais près d’un demi-siècle plus tard, s’expliquant sur la question de savoir s’il était « permis d’écrire l’histoire », Saint-Simon revient, pour les développer, sur les scrupules qui avaient suscité sa lettre au sourcilleux trappiste. Il insiste sur la nécessité de ne rien déformer des événements, caractères et comportements dont il rend compte, ayant à transmettre à la postérité la vérité de faits connus de l’intérieur du pouvoir, aux abords mêmes du trône. Il se veut véridique parce qu’il a pour impératif, en tant que mémorialiste, d’enseigner aux futurs maîtres de l’État et à la partie éclairée du royaume les qualités et défauts des princes tels qu’il les a perçus par leur fréquentation. Il ne cherche pas à désintégrer un homme déjà mis à terre, il veut édifier les générations futures afin de leur épargner les erreurs, les fautes, les abus de toute nature dont son expérience l’a rendu témoin : l’amour du bien public, lui seul, justifie qu’il surmonte ses scrupules.
Évidemment, Saint-Simon se donne la part belle. La galerie de portraits « express au caca fumant », pour reprendre une expression célinienne du Voyage, que le petit duc dresse de ses ennemis tout au long des 8 000 pages de ses Mémoires, ruisselle d’une volonté de vengeance rien moins que chrétienne. Cependant, s’il a pourfendu ceux qu’il exécrait, c’est en raison de l’exercice despotique du pouvoir louis-quatorzien dont ils bénéficiaient et que, par là même, ils incarnaient.
Tant et si bien que l’opposition demeure : d’un côté la charité de l’aristocrate vertueux, pour qui l’instruction de l’avenir impliquait la loyauté du témoignage bénévolement offert de ce qu’il avait vu et entendu, sans excéder les bornes de la décence, obéissant tout au plus à l’espoir d’une gloire posthume ; et de l’autre, le cruel cynisme de l’idéologue qui recourt à une fiction cousue de fil blanc pour créer le scandale par un intérêt trivialement personnel, au prix d’une traîtrise assumée, et dans la volonté de promouvoir une liberté illimitée des moeurs.
Car c’est bien l’étendue des libertés permises que questionne l’opération menée, de façon quasi militaire, par l’auteur de Belle et Bête et quelques organes de presse qui ont utilisé son livre comme une catapulte. Réglée sur le plan juridique, l’affaire reste en suspens sur celui des principes. Saint-Simon inscrivait son expérience dans le temps : ses Mémoires condamnent les dérives du présent, sanctifient les mérites du passé et protègent les libertés du futur. C’est le contraire de la table rase. Le petit duc se pense comme un chaînon dans le déroulement des siècles. Il se donne pour mission de brider les excès du pouvoir outrancier et des moeurs dissolues qui menacent la prospérité du royaume de France. Sa langue même porte l’empreinte de la continuité où il prend place : style rutilant qui mêle les archaïsmes aux néologismes, les tournures de terroirs divers aux tonalités les plus distinguées, maelström de faits et d’affects qui mêle l’ancien au neuf, la rage à la tendresse, les vivants aux morts. Bref, la littérature servant le bien public. Rien de tel avec l’opus de Marcela Iacub. L’entreprise se soutient de l’intention de repousser toutes limites jusqu’aux confins des libertés encore à conquérir. In fine, d’abattre les ultimes tabous comme autant d’idoles. En son pur noyau, la modernité sans compromis ni faiblesses rêve d’individus issus d’un auto-engendrement continu. Pas de traditions, pas de coutumes, pas de père castrateur ni de mère consolante, mais l’explosion intransigeante de tous les carcans. Dans quel but ? Difficile de le savoir, sauf à postuler, avec un certain panache et des conséquences absolument effroyables, que l’essence de l’humain réside dans l’infini d’une liberté jamais acquise et jamais suffisante. Le temps se réduit à l’impatience d’un présent toujours trop lent à naître, exaltation d’une jouissance en perpétuelle quête d’elle-même.
Dès lors, il convient de s’afficher en sa nudité originelle. Exhibition à tous vents, transparence à tout-va. Triomphe de la Toile, avec Wikileaks en porte-drapeau et le porno en étendard. L’une des constantes du puritanisme consiste en l’emprise du collectif sur les individus scindés entre l’entière visibilité de leurs actes et l’intériorité de leurs pensées secrètes. Le dévoilement illimité du tout-dire, tout-montrer, constitue un puritanisme à l’envers, mais pire encore en ce qu’il ôte aux individus leurs refuges intérieurs. Là, plus de secret, plus d’intime, le pantalon sur les genoux, les fesses à l’air. Plus grave que le franchissement des frontières entre le public et le privé, on débouche sur la confusion entre la raison et le délire. Nerval parla de « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Avec le semi-fictif ouvrage de Marcela Iacub, qui masque l’identité de DSK sous un flou très peu artistique, on assiste à l’épanchement des fantasmes dans la vie réelle. S’il s’était agi d’un personnage entièrement fictif, Belle et Bête serait passé au broyeur des non-événements. Le problème tient à l’absence de démarcation entre le personnage vivant, identifié comme DSK, et cette espèce de double qui est lui sans être lui, et qui révèle sous nos yeux éberlués non plus sa vie privée, non plus sa sexualité effective, ce qui serait déjà une aggravation du cas Iacub, mais un monstre, ni faux ni vrai, qui ne porte pas son nom mais qui possède ses traits. Ce héros porcin, ancien directeur d’une institution financière internationale, symbolise l’horreur de tous les repères brouillés. Fantasmagorie digne du monde de chimères, de démons, de diables et d’êtres difformes cher à l’imaginaire médiéval que peuplaient des hommes à tête de cochon, déjà, ou à tête de chien, dont on peut admirer les dessins dans les Oeuvres complètes d’Ambroise Paré par exemple. Étrange bouillie qui nous ramène, sous couvert de progrès, à des époques de superstitions et d’angoisses où les ténèbres l’emportaient férocement sur l’esprit, encore dans les limbes, des Lumières.[/access]

*Photo: Ce soir ou jamais.

Antiracisme : la ville de Paris adepte du coup du balai

Z’avez vu mon camion-poubelle comme il est beau ? Rutilant, frais comme un gardon, à la bonne odeur de légumes cuits et frelatés, le véhicule utilitaire fait fureur dans les rues de Paris. Et pour célébrer ce petit bolide de l’industrie du « nettoiement », les communicants de la ville Lumière n’ont rien trouvé de mieux qu’une campagne de conscientisation des « parisiennes et des parisiens » comme aime à les appeler l’inimitable Bertrand Delanoë. Après les Pierrot de la nuit, un temps chargés de surveiller votre alcoolémie au risque d’un bourre-pif de noctambule, la nouvelle campagne de civisme s’adresse aux pollueurs ambulants que nous sommes. Sur chaque véhicule municipal chargé de collecter les ordures, une affiche vous rappelle désormais à votre devoir.

paris camion poubelle

Ses concepteurs ont certainement voulu échapper au palmarès des Y’a bon awards en mettant en scène un balayeur blanc qui ramasse le détritus d’un grand bourgeois… noir. Je sais ce que vous pensez, toute mauvaise langue que vous êtes : le balayeur leucoderme est une espèce aussi rare que le commis de cuisine auvergnat ou le restaurant italien tenu  par des transalpins. Pas besoin de lire Christophe Guilluy pour comprendre que la géographie sociale de la capitale met aux prises grands bourgeois, bobos et immigrés, légaux ou non,  à l’exception de tous ceux qui n’ont plus les moyens de se loger dans la termitière francilienne. Au contraire du reste de la France, le néoprolétariat parisien est souvent « divers » et vit de menus boulots dans la fonction publique, la restauration ou ailleurs. C’est cette réalité peu reluisante que Paris a voulu occulter avec son balayeur Potemkine au teint blafard. Comme pour démentir l’adage de Marx, le boomerang de cette farce pourrait lui revenir tragiquement en pleine face. Car d’aucuns estimeront qu’en voulant figurer un monde renversé où les balayeurs seraient blancs, la ville de Paris épingle le Noir sale. C’est du propre !

Cassius Clay, un roman vrai

frederic roux cassius clay ali

« Vole comme un papillon ! Pique comme une abeille ! Vos poings ne  peuvent pas frapper ce que vos yeux ne peuvent pas voir ! » 25 février 1964, Convention Hall, Miami Beach, 11 heures. La scène est entrée dans la légende, et aurait même dû, selon le mot de Jim Murray, « être peinte par Hogarth ». Un parterre frétillant et bondé de journalistes sportifs se languit d’attendre l’enfant terrible de la boxe, le champion du monde des poids lourds en titre Sonny Liston, et son challenger Cassius Clay, pour la traditionnelle pesée qui précède le combat.
Soudain ce dernier fait son apparition, au bord de l’hystérie, habillé d’une veste en jean au dos de laquelle on peut lire « Chasse à l’ours » et entouré, ainsi qu’à son habitude, de sa garde rapprochée : son entraîneur Angelo Dundee, Sugar Ray Robinson l’ex-champion du monde et son inénarrable assistant Drew Bundini, « taulard, matelot, joueur professionnel, ami intime de Dieu et fantastique ivrogne ».
Cassius, presque dingue, au bord de l’attaque, et jusqu’à ce que Liston arrive, ne cesse de frapper comme un dément le sol de sa canne de sorcier africain, et, entre deux incantations vaudoues, retenu par quatre ou cinq personnes, continue de hurler. En vérité, Cassius crève de peur : peu avant le combat, il avait parlé de « guerre psychologique », il gesticule au rythme d’un pouls qui bat à 110 pulsations minute au lieu de 54 en temps normal.
Pourtant, quelques heures plus tard, Cassius Clay, le futur Mohammed Ali, remporte un combat qu’aux yeux de tous il était censé perdre. Il revêt sa première ceinture de champion du monde et commence à forger sa légende, sans doute la plus grande et la plus tortueuse de l’histoire du sport.
Autant dire que revenir sur cette légende n’est pas chose facile, tant celle-ci s’enchevêtre dans les méandres de la lutte contre la discrimination raciale des années 70 aux Etats-Unis, et épouse les roulements de la contestation gauchiste contre la guerre du Vietnam .
C’est pourtant le beau pari que vient de réussir Frédéric Roux dans son roman Alias Ali, qui prend le parti de retracer le destin du champion à travers un monumental collage de citations sans qu’il intervienne lui-même, sinon à la façon d’un monteur de cinéma : déclarations des proches de Mohamed Ali et des témoins des moments décisifs de son parcours. Il y a les sportifs, des champions aux seconds couteaux mais aussi les  politiques comme Malcom X et Elijah Muhammad, défenseurs radicaux de la cause noire.
Ce roman, à travers la vie du « Champ’ », n’est rien moins que celui de l’Amérique des années 60 et 70 où l’on navigue de la rencontre avec les Beatles aux théories délirantes de la Nation of Islam et l’on découvre soudain, entre deux révélations du journaliste David Remnick, une citation de Francis Picabia, de Patti Smith, ou de Don De Lillo, souvent anachronique mais toujours parfaitement appropriée à son objet.
Surtout, ce que nous montre si bien Frédéric Roux, c’est qu’Ali incarne plus qu’un autre un véritable tournant dans le monde de la boxe, du sport et de la presse, puisqu’il est sinon le premier, en tous les cas celui qui réussira au mieux à exploiter son image médiatique : « J’ai bien peur que Clay soit le boxeur qui incarne le mieux les failles de la première moitié des années 60. Il a gagné une fortune avant de savoir parfaitement maîtriser son art, en revanche il est peut-être le premier boxeur à maîtriser parfaitement les techniques de la publicité » (Bud Shulberg).
Mais Frédéric Roux nous fait également découvrir les recoins et dessous de ce monde quasi-mafieux et parfois désespéré qu’est la boxe, à travers une galerie de personnages secondaires tous plus déglingués et attachants les uns que les autres, chacun dépositaires d’anecdotes invraisemblables et de parcours souvent tragiques: de « Big » Tony Esperti, mafieux notoire qui, après sa carrière fit les délices de la rubrique faits-divers du Miami Herald, à Lamar Clark, le « Marteau Pilon de l’Utah », qui décida d’arrêter de boxer juste après son combat avec Ali, en passant par l’ex-taulard alcoolique Herb Siler, qui, selon ses propres mots, « n’aimait pas vraiment la boxe ».

Alias Ali, Frédéric Roux (Fayard)

*Photo : State library and archives of Florida.

Il faut s’encombrer de morale

Comment se fait-il que politique et morale, qui devraient naturellement s’accorder, soient au contraire depuis des années – et aujourd’hui plus que jamais − dans une opposition telle qu’elle décourage ceux qui pourraient être tentés malgré tout de les réconcilier ?
Pourtant, cette triste évolution n’était pas forcément prévisible. Dans une démocratie de bon aloi, même pas exemplaire mais cohérente, il aurait été logique, pour les titulaires de hautes fonctions, les gouvernants et les élus, de prendre la pleine mesure de leur activité, d’en être fiers au point de souhaiter l’exercer avec une rectitude qui, s’ajoutant à la compétence, susciterait une adhésion générale et un respect unanime.
Force est d’admettre que la tendance du monde politique, sous toutes les latitudes en dépit des apparentes contradictions et des protestations de vertu, a été de dissocier autant que possible l’éthique du pouvoir de sa technique, ses modalités réalistes et opportunistes de sa légitimité et de sa validité profondes. Au moment même où la chose politique est elle même battue en brèche, voire disqualifiée par un populisme dont la vulgarité cynique n’a rien à voir avec les aspirations populaires, les politiciens persistent à appréhender leur champ professionnel sous l’angle exclusif d’une maîtrise qui se vanterait presque de ne pas s’encombrer de l’impureté déstabilisante des valeurs et des principes.
Avec quelle morgue, dans le débat républicain, est écartée comme une incongruité la moindre référence à ce qui devrait inspirer les responsables de l’État et les dépositaires publics, à tous niveaux, de notre destin national et qu’on pourrait baptiser du gros mot de « morale » ![access capability= »lire_inedits »]
Il n’est pas nécessaire – cela a déjà été tellement dit – de rappeler comment les corrompus, les condamnés, les indélicats, se représentant après une déconfiture judiciaire, étaient en général largement réélus, comme si les citoyens ne se souciaient pas de la malhonnêteté personnelle des candidats et n’avaient envie que de remercier des humains qui savaient rendre des services et cultiver une proximité efficace. Un exemple autrement décisif est donné par les controverses liées à la vie privée des politiques. Leur tonalité juridique renvoie en réalité à un questionnement républicain. Pour l’opinion dominante, il est hors de question de mêler, si peu que ce soit, l’exigence d’une existence droite à la fiabilité des attitudes professionnelles. Pourtant, sans prétendre aboutir à un puritanisme exigeant une étouffante cohérence entre le dedans et le dehors, comment peut-on dénier que certaines séquences intimes, personnelles, familiales, privées, dès lors qu’elles pourraient avoir une incidence sur le vote des citoyens, non seulement méritent d’être dévoilées mais justifient qu’on les intègre au jugement global porté sur tel homme politique, telle femme investie ? Entre le secret d’une existence à préserver à tout prix et une curiosité citoyenne et médiatique honteuse, il y a des pans, des fragments mi-ombre, mi-lumière qui pourraient légitimement régir la conduite politique.
Sur un autre plan qui, malheureusement, est nourri par des exemples de plus en plus nombreux, le refus de la morale par la politique, de la vertu par l’empirisme est démontré par la manière étrange dont l’univers des élus appréhende l’alternative entre la normalité et la transgression. Il ne se sent mobilisé, impliqué, véritablement mis en cause que si la violation est susceptible de créer un risque pénal. Alors que la morale est plus exigeante et devrait conduire à ce que l’on pourrait nommer une « obligation de décence ».
Même si Éric Woerth n’est jamais condamné, il a gravement fauté, par indécence à la fois personnelle et démocratique – il était ministre – en faisant engager son épouse dans les conditions que l’on sait par Liliane Bettencourt.
Quand Jean-François Copé ne cesse de soutenir qu’il n’y avait rien de mal, alors qu’il était ministre du Budget, à se faire inviter avec son épouse, tous frais payés, par Ziad Takieddine, il oublie qu’il a porté atteinte à cette même exigence de décence qui est étrangère à la réprobation pénale mais renvoie à la qualité intime de l’individu. Tout est fait pour maintenir le comportement politique dans une citadelle où il serait préservé de toute intrusion de l’éthique dans le public – un scandale !
Le paradoxe, cependant, tient au fait que la morale, dont les politiques se sont débarrassés et que les citoyens ne jugent pas prioritaire, est exigée, en revanche, d’autres fonctions, qu’elles soient religieuses ou profanes, qui imposent en effet des règles et des impératifs mais, à y réfléchir, pas plus qu’aux gouvernants et aux élus. Ainsi les journalistes, les magistrats, les fonctionnaires de police, les prêtres, les éducateurs, notamment, se voient à juste titre vilipendés quand ils dévient du chemin de la rectitude et de l’exemplarité parce qu’il serait indissociable de leur métier, alors que les politiques auraient le droit de s’en exonérer. Cette schizophrénie, dans l’espace du Pouvoir, d’une morale célébrée abstraitement mais installée comme un surplomb inutile sur les pratiques politiques, et d’une technique se flattant presque d’être cynique au service d’un peuple souhaité le plus docile possible, emporte une double conséquence contradictoire. D’une part, elle n’est pas loin de faire ressembler le monde des gouvernants et ses actions à un mélange de réalité rude et d’illusion vaine – plus les mains de Créon au quotidien empoignent le tangible de l’administration collective, plus le souci hypocrite de l’éthique apparaît comme un leurre destiné à égarer les esprits citoyens. La plénitude d’un empirisme ne s’embarrassant pas de scrupules, accolée au vide créé par l’effacement des règles et des principes de rectitude, personnelle autant que publique, rend quasiment surréaliste ce divorce dont la communauté nationale prend acte en se satisfaisant des lumières troubles jetées sur les actes et de la déplorable absence de ce qui leur aurait insufflé sens et dignité.
Invoquée pour rien, la morale est devenue un fantôme qui ne fait même plus peur à la politique et à ceux qui en usent sans vergogne.
Mais, par ailleurs, l’éthique abandonnée ou marginalisée par les dominants dans leur conduite des affaires publiques a été récupérée par les discours extrêmes qui ont trouvé ainsi un moyen commode et redoutable, non seulement de se faire une place, mais encore de substituer à des limites inconsistantes une charge contre la corruption et l’immoralité des politiciens classiques. Que ce soit excessif compte peu. Ce qui importe, c’est que le divorce entre l’éthique et la politique, le renoncement aux exigences de la vertu au profit d’un pragmatisme nu, produisent une efficiente machine de guerre au service de tous ceux qui adorent donner des leçons que leur éloignement du Pouvoir rend aisées.
La démocratie continuera à réclamer la réconciliation entre éthique et politique. Elle risque de crier dans le désert. Ces retrouvailles sont pourtant la seule voie honorable : si on veut que les citoyens retrouvent le goût de l’exigence morale, ils doivent la voir inscrite sur le visage de la République.[/access]

*Photo : Laisse aller… c’est une valse !

Boko Haram, pourquoi ?

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Le temps de l’actualité ne s’accorde décidément pas avec celui de l’analyse. L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier n’a pas échappé au sensationnalisme dont les médias sont friands. Au risque de se méprendre sur le principal protagoniste de l’affaire, la secte islamiste Bokom Haram.
Il semble que l’organisation nigériane ait elle-même cherché à entretenir la confusion. Le groupe jihadiste a posté sur Internet deux vidéos à la mise en scène apparemment artisanale et clairement martiale, exercice dont Al-Qaïda s’est particulièrement rendu maître ces dernières années. Sur fond de bâche militaire et d’un drap noir orné de deux kalachnikovs, on y voit les barbes drues de Tanguy et de son frère, contrastant avec leurs traits émaciés, ainsi que le tchador d’Albane. Le texte alarmiste dicté par les preneurs d’otages puis, sur la seconde vidéo, directement lu par l’un d’entre eux, Abubakar Shekau, porte toutes les marques de l’islam radical.
Apparu au début des années 2000, à Maiduguri, dans l’Etat du Borno au nord du Nigéria, Boko Haram relève d’un islam difficile à identifier[1. Voir l’excellente étude réalisée par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigéria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ?, CERI, Sciences-Po Paris, juin 2012.] qui essaime jusqu’au Nord du Cameroun, où ont été capturés les otages français.
Son fondateur et leader spirituel, liquidé en 2009, Muhammad Yusuf, a toujours pris soin de se démarquer tant du mysticisme des confréries soufies, implantées depuis longtemps dans la région, que du rigorisme des mouvements salafistes, préconisant un retour aux sources de l’islam (salaf : les pieux ancêtres).
Yusuf n’a pas cherché à se priver du confort de la modernité occidentale, il ne s’est pas donné la peine de renouveler le rite ou de s’autoproclamer prophète.
Que vaut alors à Boko Haram le qualificatif de secte, repris par tous les médias ? Au moment de sa fondation en 2002, le groupe a bel et bien a fait l’expérience utopique d’une ferme collective idéale, la « cité céleste », dans les collines de l’Etat nigérian du Yobe, en se rassemblant autour de son chef comme s’il était son gourou. Mais plus qu’à son leader, Boko Haram[2. De boko, dérivé pidgin du mot anglais « book », le livre, et de l’arabe « haram », illicite] s’identifie à un objectif politique bien précis : combattre l’Etat nigérian, jugé impie sous sa forme laïque et soumis aux perversions de la culture occidentale. À ses yeux, la perversion c’est l’école mixte, le calendrier grégorien, et les sciences décrivant un monde qui ne colle pas à la lettre du Coran. Alors que la charia est déjà établie au Nord du Nigéria, les fidèles de la Jama’atu Alhis Sunnah Lida awati Wal-Jihad (les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte), l’autre nom de Boko Haram, réclament l’application intégrale  de la loi islamique et rejettent violemment la modernité qui irrigue le sud du Nigéria, notamment via des structures scolaires héritées de la colonisation britannique. En somme, Boko Haram prêche un islam obscurantiste et anticolonialiste.
Ceci étant, le mouvement sait récolter les fruits des inégalités qui traversent un Nigéria en plein essor économique. Pays émergent, fort de sa rente pétrolière, d’une industrialisation galopante et d’une démographie dynamique qui devrait le placer d’ici 2050 en 4e position mondiale, le Nigéria est traversé par un clivage économique de plus en plus prononcé. Les Etats du Nord, principaux théâtres des actions terroristes de Boko Haram, affichent de très faibles taux de scolarisation : dans l’Etat du Borno la scolarisation primaire atteignait à peine 21% en 2010. L’attente des partisans de la secte est donc aussi religieuse que sociale et économique.
De ses origines à aujourd’hui, Boko Haram questionne la légitimité de l’Etat fédéral nigérian. Malgré une production de pétrole abondante – le pays en est actuellement le dixième producteur mondial – le Nigéria reste l’un des Etats les plus corrompus au monde, et se montre incapable d’assurer une redistribution équitable de la richesse.
Face au jihadisme, le gouvernement fédéral bombe le torse, misant sur une violence exemplaire pour éradiquer le phénomène. L’armée pensait avoir réglé la question Boko Haram après l’élimination de Muhamad Yusuf et de 800 de ses partisans en 2009, dans un assaut d’une extrême violence. Et au lendemain de la libération des otages Moulin-Fournier, il y a une dizaine de jours, le gouvernement de Goodluck Jonathan a lancé une nouvelle attaque à Baga, dans l’extrême Nord-Est du pays, qui se serait soldée par 187 morts.
Mais cette brutalité ne saurait bien évidemment occulter les violences perpétrées par le groupe lui-même. On estime ainsi que depuis 2009, d’églises brûlées en attentats-suicides, Boko Haram serait responsable de plus de 3000 morts dans le pays. Or, en multipliant les « martyrs » de la cause et en faisant éclater la secte, le gouvernement nigérian encourage les vocations et la groupusculisation de la secte. La division de Boko Haram en petites nébuleuses satellisées par Al-Qaïda au Maghreb islamique aggrave le problème jihadiste. À terme, le vrai danger pour la région est que cent Boko Haram s’épanouissent…

Air du temps et têtes de cons

S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler  les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par  petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?

Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

savoir vivre morale revolution francaise

Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]

*Photo : byronv2.

Mariage gay, les USA aussi

obama mariage gay

Le débat sur le mariage homosexuel qui a accaparé l’actualité au cours des derniers mois est souvent perçu comme une question franco-française liée à l’affrontement des partis et des sensibilités propres à l’hexagone et l’outre-mer français.
Il a pourtant une dimension internationale déterminante. On peut même y voir l’un des champs de bataille d’une guerre non déclarée qui fait rage dans une grande partie du monde, pas seulement occidental.
Pendant que les parlementaires français débattaient de la loi Taubira, le mariage unisexe faisait en effet la une aux Etats-Unis avec le recours auprès de la Cour suprême contre l’Etat de Californie qui a interdit le « mariage gay » par référendum (et un autre recours, le cas Wilson, tendant à faire reconnaître un « mariage » lesbien conclu au Canada). Si la Cour suprême annule la décision de l’Etat de Californie en la déclarant attentatoire aux droits de l’homme, le mariage homosexuel qui, jusqu’ici, n’avait été admis que par 9 Etats sur 50[1. Plus le district fédéral de Columbia (Ville de Washington) et trois tribus indiennes.], deviendra obligatoire sur tout le territoire de l’Union.
La décision de la Cour suprême est attendue pour la fin juin. L’une des dimensions de cette bataille particulièrement âpre est l’intervention massive des plus grandes sociétés américaines en faveur du mariage homosexuel. 278 d’entre elles ont signé un mémoire déposé à la Cour suprême en tant qu’amici curiae (une procédure propre aux Etats-Unis, qui permet à des tiers, « amis de la Cour », de donner leur avis dans une affaire) lui demandant instamment d’admettre cette revendication. Parmi les signataires, rien que du beau linge : Apple, Bain & Co, Bank of New York Mellon, Black Rods, CBS, Facebook, Goldman Sachs, Jet Blue, Johnson & Johnson, Starbuck, Twitter, Viacom, Walt Disney. Tous les secteurs sont représentés mais la banque et la communication y figurent en bonne place.
Cet engagement des grandes sociétés en faveur du mariage homosexuel s’appuie sur l’idée que son institution serait « bon pour le business ». C’est un fait nouveau qui illustre l’emprise croissante de la culture « gay » sur l’Amérique des affaires. La bataille qui fait rage outre-Atlantique va jusqu’à des campagnes de boycott commercial par les deux camps. Que dirait Disney si les familles nombreuses qui peuplent notre La Manif pour tous boycottaient Disneyland ?
Relativement discret au cours de son premier mandat, le président Obama est aujourd’hui ouvertement du côté des partisans du mariage homosexuel.
On peut mettre l’engagement d’une partie du business américain en parallèle avec l’aide que reçoit de sociétés comme Microsoft ou Ernst &Young la Fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste et ardente promotrice des réformes sociétales.
Un rapport de cette fondation avait attiré l’attention en 2011 car il proposait que le Parti socialiste prenne définitivement ses distances avec ses appuis historiques, classe ouvrière ou fonctionnaires, pour se tourner vers « une nouvelle alliance des diplômés, des jeunes, des minorités, des femmes, des urbains et des non-catholiques, tous supposés tournés vers l’avenir et adeptes du libéralisme culturel ».
De ce côté-ci de l’Atlantique, la fondation socialiste n’effraye pas non plus le grand capital : Areva, Air France, Casino, EADS, Suez, Sanofi, Vivendi lui apportent leur soutien.
On s’est interrogé sur le financement des Femen, ces jeunes femmes venues d’Ukraine pour perturber les manifestations anti-mariage unisexe en France. Il semblerait que pour une jeune femme de ce pays encore très pauvre, où le taux de chômage est élevé, la condition des femmes très difficile (notamment en raison de l’alcoolisme, générateur de brutalités), il y aurait d’autres priorités que la condition des homosexuels en France (si tant est que sa promotion aille de pair avec la cause féministe, ce qui reste à prouver). D’autant que vivre à Paris coûte cher. Mais elles y recevraient pour ce faire un salaire représentant trois fois le salaire moyen ukrainien ! Qui paye ? Parmi les possibles bailleurs de fonds de ce mouvement, on cite le nom de George Soros, le milliardaire américain dont la Fondation pour une société ouverte s’attache à promouvoir la démocratie et les idées libertaires en Europe de l ’Est. Elle a pris pour cible, depuis quelques années, le régime de Poutine, trop attaché à son goût aux valeurs chrétiennes et patriotiques.
Le Parti socialiste entretient, quant à lui, des liens suivis avec la galaxie du parti démocrate américain, en particulier la National endowment for democracy, fondation chargée de promouvoir à travers le monde la vision américaine « libérale » de la démocratie.
C’est dire que ce qui se passe en France en matière de droits des homosexuels est observé attentivement par des forces internationales aussi puissantes que vigilantes. Pierre Bergé, qui a osé dire « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » et dont on connaît l’engagement en faveur des LGBT, est, sur ces sujets, pleinement en phase avec George Soros.
Ces forces, largement relayées à la commission de Bruxelles, ne séparent pas ce qui est libéral de ce qui est libertaire. La France était, à leurs yeux, en retard sur les deux plans. Elles attendaient du gouvernement Hollande, qu’il « modernise » la France sur le double plan social et sociétal. Sur le plan social, il s’agissait de remette en cause une législation protectrice héritée d’un siècle de politique social-démocrate. Le projet de loi « sur la sécurisation de l’emploi » est un pas dans ce sens jugé encore trop timide. Sur le plan sociétal, on espérait bien sûr de lui qu’il fasse adopter à la France le mariage dit « gay ».
Pressé par ces puissants mentors, Hollande, ces derniers mois, a paru un peu mou sur l’un et l’autre dossier. Il ne serait pas étonnant qu’on l’ait mis en demeure de faire rapidement ses preuves, ne serait-ce que pour améliorer son image internationale désastreuse. François Hollande a pris la décision, immédiatement après le vote du Sénat, d’accélérer le passage en force de la loi Taubira. On a d’abord pensé qu’il voulait se débarrasser vite d’une question épineuse.
Or cette accélération est en phase avec le calendrier mondial de la question. N’en déplaise à ceux pour qui la France n’est plus qu’un pays de second rang sans influence, l’adoption du mariage homosexuel chez nous pourrait avoir un impact sur les décisions attendues de la Cour suprême américaine. Si la loi n’avait été votée qu’à l’automne, comme il en avait d’abord été question, elle serait, à cet égard, venue trop tard.
Si dans le courant de cet été l’adoption de la loi française se conjuguait avec une décision de la Cour suprême favorable au lobby « gay », l’équilibre mondial basculerait de manière décisive en sa faveur. Jusqu’ici en effet, contrairement à ce que prétend la propagande homosexuelle, seuls de petits ou moyens pays, au total 11 sur 200[2. 7 monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada et 4 républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à quoi s’ajoutent certains Etats des Etats-Unis du Mexique et du Brésil (qui sont aussi des états unis).], avaient adopté cette forme de mariage; les grandes puissances étaient toutes réticentes. L’adjonction à la liste de deux pays comme les Etats-Unis et la France serait une victoire emblématique pour les partisans de révolution libertaire ; la phase suivante, la destruction définitive du mariage pourrait être rapidement engagée.
Mais nous savons qu’en France, la décision ultime est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel. Nous voyons combien sa responsabilité est lourde.

*Photo : Leah L. White.

L’indécence commune

hayek bastiat etat providence

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]

*Photo : -NACH-.

Hollande : 24% de satisfaits

hollande marine le pen sondage

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître  ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier.  Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.

*Photo : Parti socialiste.

Saint-Simon vs Marcela Iacub

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iacub dsk saint-simon

iacub dsk saint-simon
Il y a au moins deux genres d’intrus : les honnêtes et les profiteurs. Dans le premier genre, mettons les policiers qui infiltrent les mafias, les témoins qui se feraient égorger[1. « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger », Blaise Pascal, Pensées.] , les détectives pour de justes causes et les mémorialistes à la Saint-Simon. Dans le second genre, mettons les cambrioleurs, les détectives de causes ignobles, les journalistes de caniveau et les noircisseurs de papier à la Marcela Iacub. Dans le premier cas, le but poursuivi se veut conforme à l’éthique de responsabilité, choix fondamentalement soucieux de l’esprit public. Dans le second, il se veut conforme au principe de l’absence d’éthique, choix exclusivement soucieux de l’intérêt privé. L’éthique de responsabilité s’attache à respecter la dignité des personnes qu’elle met en cause lorsque l’occasion l’y entraîne. Le principe de l’absence d’éthique se réclame du droit de piétiner les droits des personnes ciblées pour en extraire un avantage quelconque. Deux conceptions, l’une policée, l’autre sauvage, du rapport à autrui.
Impossible d’imaginer abîme plus vertigineux qu’entre la démarche d’un Saint-Simon, écrivain à la dent acérée mais aux Mémoires publiés à titre posthume[2. Discrétion systématique, à l’époque, chez les mémorialistes, ne fût-ce que par prudence. Question de standing aussi : un Saint-Simon, duc et pair, ne pouvait se commettre à publier ses écrits personnels, indécence réservée aux roturiers.], et celle de Marcela Iacub, écrivante (comme dirait Barthes) à la plume obscène pour publication immédiate. Obscène en ce qu’elle offense la pudeur par l’exhibition des goûts sexuels du héros de son livre Belle et Bête, qu’elle proclame « mi-homme mi-cochon », ce qui la rend de facto mi-femme mi-truie puisqu’elle a partagé avec constance le lisier de son héros. Et obscène aussi en ce qu’elle offense la morale par sa façon d’humilier un colosse de l’establishment déjà renversé par la conjonction de pulsions libidinales incontrôlées, de l’antiracisme militant, du féminisme transatlantique et de la justice américaine.[access capability= »lire_inedits »]
Saint-Simon pourfendait les Grands, à commencer par Louis XIV. L’eût-on surpris à rouler dans la fange, comme il le fit, Mme de Maintenon et les bâtards du roi, que la foudre se fût abattue sur lui : la critique se payait au poids du sacrilège. C’est l’une des merveilles de notre société qu’on puisse berner un DSK pour s’introduire dans son intimité la plus intime en vue de le pendre symboliquement à un croc de boucher, et de n’encourir d’autre malheur qu’une assignation devant les tribunaux. Ajoutez une opération marketing pour transfigurer un brûlot froid comme un morceau de mou en un chef-d’oeuvre incomparable, et vous obtenez un tour de passe-passe pécuniairement rentable, moralement odieux et politiquement inutile.
Degré zéro du libre usage de la caisse de résonance médiatique en démocratie. Car à quoi peut servir la publication d’un livre prétendument transgressif comme Belle et Bête ? À rien. Au-delà du profit banalement lucratif qu’en espéraient l’auteur et les organes de presse qui en ont exorbité la valeur, il s’agit d’un pur exercice de cruauté. Application lubrique de la loi de Lynch sous les cris de la meute. Dépeçage voluptueux du bouc émissaire au nom d’un Bien introuvable. La pénalité infligée par la justice française en conséquence des poursuites engagées par DSK a posé une borne à la transgression, réelle celle-ci, du respect de la vie privée. Le Nouvel Observateur l’a bien compris, qui a préféré se plier aux arrêts du jugement sans aussitôt crier au crime contre l’Art.
Plaçons en regard les scrupules de conscience d’un Saint-Simon. En mars 1699, à 24 ans, le petit duc adressa une lettre à l’abbé de Rancé, l’austère réformateur de l’abbaye de la Trappe, auquel il vouait une admiration ardente. Cette lettre était relative à des « espèces de Mémoires » de sa vie qu’en dépit de son jeune âge, il avait commencé de rédiger. Il y priait le saint abbé de lui prescrire une règle qui lui permît d’écrire toujours la vérité sans blesser sa conscience. Il redoutait de salir indûment la réputation des gens qu’il blâmait : la charité l’en empêchait. On ignore ce que Rancé lui répondit. Mais près d’un demi-siècle plus tard, s’expliquant sur la question de savoir s’il était « permis d’écrire l’histoire », Saint-Simon revient, pour les développer, sur les scrupules qui avaient suscité sa lettre au sourcilleux trappiste. Il insiste sur la nécessité de ne rien déformer des événements, caractères et comportements dont il rend compte, ayant à transmettre à la postérité la vérité de faits connus de l’intérieur du pouvoir, aux abords mêmes du trône. Il se veut véridique parce qu’il a pour impératif, en tant que mémorialiste, d’enseigner aux futurs maîtres de l’État et à la partie éclairée du royaume les qualités et défauts des princes tels qu’il les a perçus par leur fréquentation. Il ne cherche pas à désintégrer un homme déjà mis à terre, il veut édifier les générations futures afin de leur épargner les erreurs, les fautes, les abus de toute nature dont son expérience l’a rendu témoin : l’amour du bien public, lui seul, justifie qu’il surmonte ses scrupules.
Évidemment, Saint-Simon se donne la part belle. La galerie de portraits « express au caca fumant », pour reprendre une expression célinienne du Voyage, que le petit duc dresse de ses ennemis tout au long des 8 000 pages de ses Mémoires, ruisselle d’une volonté de vengeance rien moins que chrétienne. Cependant, s’il a pourfendu ceux qu’il exécrait, c’est en raison de l’exercice despotique du pouvoir louis-quatorzien dont ils bénéficiaient et que, par là même, ils incarnaient.
Tant et si bien que l’opposition demeure : d’un côté la charité de l’aristocrate vertueux, pour qui l’instruction de l’avenir impliquait la loyauté du témoignage bénévolement offert de ce qu’il avait vu et entendu, sans excéder les bornes de la décence, obéissant tout au plus à l’espoir d’une gloire posthume ; et de l’autre, le cruel cynisme de l’idéologue qui recourt à une fiction cousue de fil blanc pour créer le scandale par un intérêt trivialement personnel, au prix d’une traîtrise assumée, et dans la volonté de promouvoir une liberté illimitée des moeurs.
Car c’est bien l’étendue des libertés permises que questionne l’opération menée, de façon quasi militaire, par l’auteur de Belle et Bête et quelques organes de presse qui ont utilisé son livre comme une catapulte. Réglée sur le plan juridique, l’affaire reste en suspens sur celui des principes. Saint-Simon inscrivait son expérience dans le temps : ses Mémoires condamnent les dérives du présent, sanctifient les mérites du passé et protègent les libertés du futur. C’est le contraire de la table rase. Le petit duc se pense comme un chaînon dans le déroulement des siècles. Il se donne pour mission de brider les excès du pouvoir outrancier et des moeurs dissolues qui menacent la prospérité du royaume de France. Sa langue même porte l’empreinte de la continuité où il prend place : style rutilant qui mêle les archaïsmes aux néologismes, les tournures de terroirs divers aux tonalités les plus distinguées, maelström de faits et d’affects qui mêle l’ancien au neuf, la rage à la tendresse, les vivants aux morts. Bref, la littérature servant le bien public. Rien de tel avec l’opus de Marcela Iacub. L’entreprise se soutient de l’intention de repousser toutes limites jusqu’aux confins des libertés encore à conquérir. In fine, d’abattre les ultimes tabous comme autant d’idoles. En son pur noyau, la modernité sans compromis ni faiblesses rêve d’individus issus d’un auto-engendrement continu. Pas de traditions, pas de coutumes, pas de père castrateur ni de mère consolante, mais l’explosion intransigeante de tous les carcans. Dans quel but ? Difficile de le savoir, sauf à postuler, avec un certain panache et des conséquences absolument effroyables, que l’essence de l’humain réside dans l’infini d’une liberté jamais acquise et jamais suffisante. Le temps se réduit à l’impatience d’un présent toujours trop lent à naître, exaltation d’une jouissance en perpétuelle quête d’elle-même.
Dès lors, il convient de s’afficher en sa nudité originelle. Exhibition à tous vents, transparence à tout-va. Triomphe de la Toile, avec Wikileaks en porte-drapeau et le porno en étendard. L’une des constantes du puritanisme consiste en l’emprise du collectif sur les individus scindés entre l’entière visibilité de leurs actes et l’intériorité de leurs pensées secrètes. Le dévoilement illimité du tout-dire, tout-montrer, constitue un puritanisme à l’envers, mais pire encore en ce qu’il ôte aux individus leurs refuges intérieurs. Là, plus de secret, plus d’intime, le pantalon sur les genoux, les fesses à l’air. Plus grave que le franchissement des frontières entre le public et le privé, on débouche sur la confusion entre la raison et le délire. Nerval parla de « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Avec le semi-fictif ouvrage de Marcela Iacub, qui masque l’identité de DSK sous un flou très peu artistique, on assiste à l’épanchement des fantasmes dans la vie réelle. S’il s’était agi d’un personnage entièrement fictif, Belle et Bête serait passé au broyeur des non-événements. Le problème tient à l’absence de démarcation entre le personnage vivant, identifié comme DSK, et cette espèce de double qui est lui sans être lui, et qui révèle sous nos yeux éberlués non plus sa vie privée, non plus sa sexualité effective, ce qui serait déjà une aggravation du cas Iacub, mais un monstre, ni faux ni vrai, qui ne porte pas son nom mais qui possède ses traits. Ce héros porcin, ancien directeur d’une institution financière internationale, symbolise l’horreur de tous les repères brouillés. Fantasmagorie digne du monde de chimères, de démons, de diables et d’êtres difformes cher à l’imaginaire médiéval que peuplaient des hommes à tête de cochon, déjà, ou à tête de chien, dont on peut admirer les dessins dans les Oeuvres complètes d’Ambroise Paré par exemple. Étrange bouillie qui nous ramène, sous couvert de progrès, à des époques de superstitions et d’angoisses où les ténèbres l’emportaient férocement sur l’esprit, encore dans les limbes, des Lumières.[/access]

*Photo: Ce soir ou jamais.

Antiracisme : la ville de Paris adepte du coup du balai

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Z’avez vu mon camion-poubelle comme il est beau ? Rutilant, frais comme un gardon, à la bonne odeur de légumes cuits et frelatés, le véhicule utilitaire fait fureur dans les rues de Paris. Et pour célébrer ce petit bolide de l’industrie du « nettoiement », les communicants de la ville Lumière n’ont rien trouvé de mieux qu’une campagne de conscientisation des « parisiennes et des parisiens » comme aime à les appeler l’inimitable Bertrand Delanoë. Après les Pierrot de la nuit, un temps chargés de surveiller votre alcoolémie au risque d’un bourre-pif de noctambule, la nouvelle campagne de civisme s’adresse aux pollueurs ambulants que nous sommes. Sur chaque véhicule municipal chargé de collecter les ordures, une affiche vous rappelle désormais à votre devoir.

paris camion poubelle

Ses concepteurs ont certainement voulu échapper au palmarès des Y’a bon awards en mettant en scène un balayeur blanc qui ramasse le détritus d’un grand bourgeois… noir. Je sais ce que vous pensez, toute mauvaise langue que vous êtes : le balayeur leucoderme est une espèce aussi rare que le commis de cuisine auvergnat ou le restaurant italien tenu  par des transalpins. Pas besoin de lire Christophe Guilluy pour comprendre que la géographie sociale de la capitale met aux prises grands bourgeois, bobos et immigrés, légaux ou non,  à l’exception de tous ceux qui n’ont plus les moyens de se loger dans la termitière francilienne. Au contraire du reste de la France, le néoprolétariat parisien est souvent « divers » et vit de menus boulots dans la fonction publique, la restauration ou ailleurs. C’est cette réalité peu reluisante que Paris a voulu occulter avec son balayeur Potemkine au teint blafard. Comme pour démentir l’adage de Marx, le boomerang de cette farce pourrait lui revenir tragiquement en pleine face. Car d’aucuns estimeront qu’en voulant figurer un monde renversé où les balayeurs seraient blancs, la ville de Paris épingle le Noir sale. C’est du propre !

Cassius Clay, un roman vrai

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frederic roux cassius clay ali

frederic roux cassius clay ali

« Vole comme un papillon ! Pique comme une abeille ! Vos poings ne  peuvent pas frapper ce que vos yeux ne peuvent pas voir ! » 25 février 1964, Convention Hall, Miami Beach, 11 heures. La scène est entrée dans la légende, et aurait même dû, selon le mot de Jim Murray, « être peinte par Hogarth ». Un parterre frétillant et bondé de journalistes sportifs se languit d’attendre l’enfant terrible de la boxe, le champion du monde des poids lourds en titre Sonny Liston, et son challenger Cassius Clay, pour la traditionnelle pesée qui précède le combat.
Soudain ce dernier fait son apparition, au bord de l’hystérie, habillé d’une veste en jean au dos de laquelle on peut lire « Chasse à l’ours » et entouré, ainsi qu’à son habitude, de sa garde rapprochée : son entraîneur Angelo Dundee, Sugar Ray Robinson l’ex-champion du monde et son inénarrable assistant Drew Bundini, « taulard, matelot, joueur professionnel, ami intime de Dieu et fantastique ivrogne ».
Cassius, presque dingue, au bord de l’attaque, et jusqu’à ce que Liston arrive, ne cesse de frapper comme un dément le sol de sa canne de sorcier africain, et, entre deux incantations vaudoues, retenu par quatre ou cinq personnes, continue de hurler. En vérité, Cassius crève de peur : peu avant le combat, il avait parlé de « guerre psychologique », il gesticule au rythme d’un pouls qui bat à 110 pulsations minute au lieu de 54 en temps normal.
Pourtant, quelques heures plus tard, Cassius Clay, le futur Mohammed Ali, remporte un combat qu’aux yeux de tous il était censé perdre. Il revêt sa première ceinture de champion du monde et commence à forger sa légende, sans doute la plus grande et la plus tortueuse de l’histoire du sport.
Autant dire que revenir sur cette légende n’est pas chose facile, tant celle-ci s’enchevêtre dans les méandres de la lutte contre la discrimination raciale des années 70 aux Etats-Unis, et épouse les roulements de la contestation gauchiste contre la guerre du Vietnam .
C’est pourtant le beau pari que vient de réussir Frédéric Roux dans son roman Alias Ali, qui prend le parti de retracer le destin du champion à travers un monumental collage de citations sans qu’il intervienne lui-même, sinon à la façon d’un monteur de cinéma : déclarations des proches de Mohamed Ali et des témoins des moments décisifs de son parcours. Il y a les sportifs, des champions aux seconds couteaux mais aussi les  politiques comme Malcom X et Elijah Muhammad, défenseurs radicaux de la cause noire.
Ce roman, à travers la vie du « Champ’ », n’est rien moins que celui de l’Amérique des années 60 et 70 où l’on navigue de la rencontre avec les Beatles aux théories délirantes de la Nation of Islam et l’on découvre soudain, entre deux révélations du journaliste David Remnick, une citation de Francis Picabia, de Patti Smith, ou de Don De Lillo, souvent anachronique mais toujours parfaitement appropriée à son objet.
Surtout, ce que nous montre si bien Frédéric Roux, c’est qu’Ali incarne plus qu’un autre un véritable tournant dans le monde de la boxe, du sport et de la presse, puisqu’il est sinon le premier, en tous les cas celui qui réussira au mieux à exploiter son image médiatique : « J’ai bien peur que Clay soit le boxeur qui incarne le mieux les failles de la première moitié des années 60. Il a gagné une fortune avant de savoir parfaitement maîtriser son art, en revanche il est peut-être le premier boxeur à maîtriser parfaitement les techniques de la publicité » (Bud Shulberg).
Mais Frédéric Roux nous fait également découvrir les recoins et dessous de ce monde quasi-mafieux et parfois désespéré qu’est la boxe, à travers une galerie de personnages secondaires tous plus déglingués et attachants les uns que les autres, chacun dépositaires d’anecdotes invraisemblables et de parcours souvent tragiques: de « Big » Tony Esperti, mafieux notoire qui, après sa carrière fit les délices de la rubrique faits-divers du Miami Herald, à Lamar Clark, le « Marteau Pilon de l’Utah », qui décida d’arrêter de boxer juste après son combat avec Ali, en passant par l’ex-taulard alcoolique Herb Siler, qui, selon ses propres mots, « n’aimait pas vraiment la boxe ».

Alias Ali, Frédéric Roux (Fayard)

*Photo : State library and archives of Florida.

Il faut s’encombrer de morale

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Comment se fait-il que politique et morale, qui devraient naturellement s’accorder, soient au contraire depuis des années – et aujourd’hui plus que jamais − dans une opposition telle qu’elle décourage ceux qui pourraient être tentés malgré tout de les réconcilier ?
Pourtant, cette triste évolution n’était pas forcément prévisible. Dans une démocratie de bon aloi, même pas exemplaire mais cohérente, il aurait été logique, pour les titulaires de hautes fonctions, les gouvernants et les élus, de prendre la pleine mesure de leur activité, d’en être fiers au point de souhaiter l’exercer avec une rectitude qui, s’ajoutant à la compétence, susciterait une adhésion générale et un respect unanime.
Force est d’admettre que la tendance du monde politique, sous toutes les latitudes en dépit des apparentes contradictions et des protestations de vertu, a été de dissocier autant que possible l’éthique du pouvoir de sa technique, ses modalités réalistes et opportunistes de sa légitimité et de sa validité profondes. Au moment même où la chose politique est elle même battue en brèche, voire disqualifiée par un populisme dont la vulgarité cynique n’a rien à voir avec les aspirations populaires, les politiciens persistent à appréhender leur champ professionnel sous l’angle exclusif d’une maîtrise qui se vanterait presque de ne pas s’encombrer de l’impureté déstabilisante des valeurs et des principes.
Avec quelle morgue, dans le débat républicain, est écartée comme une incongruité la moindre référence à ce qui devrait inspirer les responsables de l’État et les dépositaires publics, à tous niveaux, de notre destin national et qu’on pourrait baptiser du gros mot de « morale » ![access capability= »lire_inedits »]
Il n’est pas nécessaire – cela a déjà été tellement dit – de rappeler comment les corrompus, les condamnés, les indélicats, se représentant après une déconfiture judiciaire, étaient en général largement réélus, comme si les citoyens ne se souciaient pas de la malhonnêteté personnelle des candidats et n’avaient envie que de remercier des humains qui savaient rendre des services et cultiver une proximité efficace. Un exemple autrement décisif est donné par les controverses liées à la vie privée des politiques. Leur tonalité juridique renvoie en réalité à un questionnement républicain. Pour l’opinion dominante, il est hors de question de mêler, si peu que ce soit, l’exigence d’une existence droite à la fiabilité des attitudes professionnelles. Pourtant, sans prétendre aboutir à un puritanisme exigeant une étouffante cohérence entre le dedans et le dehors, comment peut-on dénier que certaines séquences intimes, personnelles, familiales, privées, dès lors qu’elles pourraient avoir une incidence sur le vote des citoyens, non seulement méritent d’être dévoilées mais justifient qu’on les intègre au jugement global porté sur tel homme politique, telle femme investie ? Entre le secret d’une existence à préserver à tout prix et une curiosité citoyenne et médiatique honteuse, il y a des pans, des fragments mi-ombre, mi-lumière qui pourraient légitimement régir la conduite politique.
Sur un autre plan qui, malheureusement, est nourri par des exemples de plus en plus nombreux, le refus de la morale par la politique, de la vertu par l’empirisme est démontré par la manière étrange dont l’univers des élus appréhende l’alternative entre la normalité et la transgression. Il ne se sent mobilisé, impliqué, véritablement mis en cause que si la violation est susceptible de créer un risque pénal. Alors que la morale est plus exigeante et devrait conduire à ce que l’on pourrait nommer une « obligation de décence ».
Même si Éric Woerth n’est jamais condamné, il a gravement fauté, par indécence à la fois personnelle et démocratique – il était ministre – en faisant engager son épouse dans les conditions que l’on sait par Liliane Bettencourt.
Quand Jean-François Copé ne cesse de soutenir qu’il n’y avait rien de mal, alors qu’il était ministre du Budget, à se faire inviter avec son épouse, tous frais payés, par Ziad Takieddine, il oublie qu’il a porté atteinte à cette même exigence de décence qui est étrangère à la réprobation pénale mais renvoie à la qualité intime de l’individu. Tout est fait pour maintenir le comportement politique dans une citadelle où il serait préservé de toute intrusion de l’éthique dans le public – un scandale !
Le paradoxe, cependant, tient au fait que la morale, dont les politiques se sont débarrassés et que les citoyens ne jugent pas prioritaire, est exigée, en revanche, d’autres fonctions, qu’elles soient religieuses ou profanes, qui imposent en effet des règles et des impératifs mais, à y réfléchir, pas plus qu’aux gouvernants et aux élus. Ainsi les journalistes, les magistrats, les fonctionnaires de police, les prêtres, les éducateurs, notamment, se voient à juste titre vilipendés quand ils dévient du chemin de la rectitude et de l’exemplarité parce qu’il serait indissociable de leur métier, alors que les politiques auraient le droit de s’en exonérer. Cette schizophrénie, dans l’espace du Pouvoir, d’une morale célébrée abstraitement mais installée comme un surplomb inutile sur les pratiques politiques, et d’une technique se flattant presque d’être cynique au service d’un peuple souhaité le plus docile possible, emporte une double conséquence contradictoire. D’une part, elle n’est pas loin de faire ressembler le monde des gouvernants et ses actions à un mélange de réalité rude et d’illusion vaine – plus les mains de Créon au quotidien empoignent le tangible de l’administration collective, plus le souci hypocrite de l’éthique apparaît comme un leurre destiné à égarer les esprits citoyens. La plénitude d’un empirisme ne s’embarrassant pas de scrupules, accolée au vide créé par l’effacement des règles et des principes de rectitude, personnelle autant que publique, rend quasiment surréaliste ce divorce dont la communauté nationale prend acte en se satisfaisant des lumières troubles jetées sur les actes et de la déplorable absence de ce qui leur aurait insufflé sens et dignité.
Invoquée pour rien, la morale est devenue un fantôme qui ne fait même plus peur à la politique et à ceux qui en usent sans vergogne.
Mais, par ailleurs, l’éthique abandonnée ou marginalisée par les dominants dans leur conduite des affaires publiques a été récupérée par les discours extrêmes qui ont trouvé ainsi un moyen commode et redoutable, non seulement de se faire une place, mais encore de substituer à des limites inconsistantes une charge contre la corruption et l’immoralité des politiciens classiques. Que ce soit excessif compte peu. Ce qui importe, c’est que le divorce entre l’éthique et la politique, le renoncement aux exigences de la vertu au profit d’un pragmatisme nu, produisent une efficiente machine de guerre au service de tous ceux qui adorent donner des leçons que leur éloignement du Pouvoir rend aisées.
La démocratie continuera à réclamer la réconciliation entre éthique et politique. Elle risque de crier dans le désert. Ces retrouvailles sont pourtant la seule voie honorable : si on veut que les citoyens retrouvent le goût de l’exigence morale, ils doivent la voir inscrite sur le visage de la République.[/access]

*Photo : Laisse aller… c’est une valse !

Boko Haram, pourquoi ?

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boko haram islam nigeria

boko haram islam nigeria

Le temps de l’actualité ne s’accorde décidément pas avec celui de l’analyse. L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier n’a pas échappé au sensationnalisme dont les médias sont friands. Au risque de se méprendre sur le principal protagoniste de l’affaire, la secte islamiste Bokom Haram.
Il semble que l’organisation nigériane ait elle-même cherché à entretenir la confusion. Le groupe jihadiste a posté sur Internet deux vidéos à la mise en scène apparemment artisanale et clairement martiale, exercice dont Al-Qaïda s’est particulièrement rendu maître ces dernières années. Sur fond de bâche militaire et d’un drap noir orné de deux kalachnikovs, on y voit les barbes drues de Tanguy et de son frère, contrastant avec leurs traits émaciés, ainsi que le tchador d’Albane. Le texte alarmiste dicté par les preneurs d’otages puis, sur la seconde vidéo, directement lu par l’un d’entre eux, Abubakar Shekau, porte toutes les marques de l’islam radical.
Apparu au début des années 2000, à Maiduguri, dans l’Etat du Borno au nord du Nigéria, Boko Haram relève d’un islam difficile à identifier[1. Voir l’excellente étude réalisée par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigéria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ?, CERI, Sciences-Po Paris, juin 2012.] qui essaime jusqu’au Nord du Cameroun, où ont été capturés les otages français.
Son fondateur et leader spirituel, liquidé en 2009, Muhammad Yusuf, a toujours pris soin de se démarquer tant du mysticisme des confréries soufies, implantées depuis longtemps dans la région, que du rigorisme des mouvements salafistes, préconisant un retour aux sources de l’islam (salaf : les pieux ancêtres).
Yusuf n’a pas cherché à se priver du confort de la modernité occidentale, il ne s’est pas donné la peine de renouveler le rite ou de s’autoproclamer prophète.
Que vaut alors à Boko Haram le qualificatif de secte, repris par tous les médias ? Au moment de sa fondation en 2002, le groupe a bel et bien a fait l’expérience utopique d’une ferme collective idéale, la « cité céleste », dans les collines de l’Etat nigérian du Yobe, en se rassemblant autour de son chef comme s’il était son gourou. Mais plus qu’à son leader, Boko Haram[2. De boko, dérivé pidgin du mot anglais « book », le livre, et de l’arabe « haram », illicite] s’identifie à un objectif politique bien précis : combattre l’Etat nigérian, jugé impie sous sa forme laïque et soumis aux perversions de la culture occidentale. À ses yeux, la perversion c’est l’école mixte, le calendrier grégorien, et les sciences décrivant un monde qui ne colle pas à la lettre du Coran. Alors que la charia est déjà établie au Nord du Nigéria, les fidèles de la Jama’atu Alhis Sunnah Lida awati Wal-Jihad (les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte), l’autre nom de Boko Haram, réclament l’application intégrale  de la loi islamique et rejettent violemment la modernité qui irrigue le sud du Nigéria, notamment via des structures scolaires héritées de la colonisation britannique. En somme, Boko Haram prêche un islam obscurantiste et anticolonialiste.
Ceci étant, le mouvement sait récolter les fruits des inégalités qui traversent un Nigéria en plein essor économique. Pays émergent, fort de sa rente pétrolière, d’une industrialisation galopante et d’une démographie dynamique qui devrait le placer d’ici 2050 en 4e position mondiale, le Nigéria est traversé par un clivage économique de plus en plus prononcé. Les Etats du Nord, principaux théâtres des actions terroristes de Boko Haram, affichent de très faibles taux de scolarisation : dans l’Etat du Borno la scolarisation primaire atteignait à peine 21% en 2010. L’attente des partisans de la secte est donc aussi religieuse que sociale et économique.
De ses origines à aujourd’hui, Boko Haram questionne la légitimité de l’Etat fédéral nigérian. Malgré une production de pétrole abondante – le pays en est actuellement le dixième producteur mondial – le Nigéria reste l’un des Etats les plus corrompus au monde, et se montre incapable d’assurer une redistribution équitable de la richesse.
Face au jihadisme, le gouvernement fédéral bombe le torse, misant sur une violence exemplaire pour éradiquer le phénomène. L’armée pensait avoir réglé la question Boko Haram après l’élimination de Muhamad Yusuf et de 800 de ses partisans en 2009, dans un assaut d’une extrême violence. Et au lendemain de la libération des otages Moulin-Fournier, il y a une dizaine de jours, le gouvernement de Goodluck Jonathan a lancé une nouvelle attaque à Baga, dans l’extrême Nord-Est du pays, qui se serait soldée par 187 morts.
Mais cette brutalité ne saurait bien évidemment occulter les violences perpétrées par le groupe lui-même. On estime ainsi que depuis 2009, d’églises brûlées en attentats-suicides, Boko Haram serait responsable de plus de 3000 morts dans le pays. Or, en multipliant les « martyrs » de la cause et en faisant éclater la secte, le gouvernement nigérian encourage les vocations et la groupusculisation de la secte. La division de Boko Haram en petites nébuleuses satellisées par Al-Qaïda au Maghreb islamique aggrave le problème jihadiste. À terme, le vrai danger pour la région est que cent Boko Haram s’épanouissent…

Air du temps et têtes de cons

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S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler  les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par  petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?

Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

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savoir vivre morale revolution francaise

savoir vivre morale revolution francaise

Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]

*Photo : byronv2.

Mariage gay, les USA aussi

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obama mariage gay

obama mariage gay

Le débat sur le mariage homosexuel qui a accaparé l’actualité au cours des derniers mois est souvent perçu comme une question franco-française liée à l’affrontement des partis et des sensibilités propres à l’hexagone et l’outre-mer français.
Il a pourtant une dimension internationale déterminante. On peut même y voir l’un des champs de bataille d’une guerre non déclarée qui fait rage dans une grande partie du monde, pas seulement occidental.
Pendant que les parlementaires français débattaient de la loi Taubira, le mariage unisexe faisait en effet la une aux Etats-Unis avec le recours auprès de la Cour suprême contre l’Etat de Californie qui a interdit le « mariage gay » par référendum (et un autre recours, le cas Wilson, tendant à faire reconnaître un « mariage » lesbien conclu au Canada). Si la Cour suprême annule la décision de l’Etat de Californie en la déclarant attentatoire aux droits de l’homme, le mariage homosexuel qui, jusqu’ici, n’avait été admis que par 9 Etats sur 50[1. Plus le district fédéral de Columbia (Ville de Washington) et trois tribus indiennes.], deviendra obligatoire sur tout le territoire de l’Union.
La décision de la Cour suprême est attendue pour la fin juin. L’une des dimensions de cette bataille particulièrement âpre est l’intervention massive des plus grandes sociétés américaines en faveur du mariage homosexuel. 278 d’entre elles ont signé un mémoire déposé à la Cour suprême en tant qu’amici curiae (une procédure propre aux Etats-Unis, qui permet à des tiers, « amis de la Cour », de donner leur avis dans une affaire) lui demandant instamment d’admettre cette revendication. Parmi les signataires, rien que du beau linge : Apple, Bain & Co, Bank of New York Mellon, Black Rods, CBS, Facebook, Goldman Sachs, Jet Blue, Johnson & Johnson, Starbuck, Twitter, Viacom, Walt Disney. Tous les secteurs sont représentés mais la banque et la communication y figurent en bonne place.
Cet engagement des grandes sociétés en faveur du mariage homosexuel s’appuie sur l’idée que son institution serait « bon pour le business ». C’est un fait nouveau qui illustre l’emprise croissante de la culture « gay » sur l’Amérique des affaires. La bataille qui fait rage outre-Atlantique va jusqu’à des campagnes de boycott commercial par les deux camps. Que dirait Disney si les familles nombreuses qui peuplent notre La Manif pour tous boycottaient Disneyland ?
Relativement discret au cours de son premier mandat, le président Obama est aujourd’hui ouvertement du côté des partisans du mariage homosexuel.
On peut mettre l’engagement d’une partie du business américain en parallèle avec l’aide que reçoit de sociétés comme Microsoft ou Ernst &Young la Fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste et ardente promotrice des réformes sociétales.
Un rapport de cette fondation avait attiré l’attention en 2011 car il proposait que le Parti socialiste prenne définitivement ses distances avec ses appuis historiques, classe ouvrière ou fonctionnaires, pour se tourner vers « une nouvelle alliance des diplômés, des jeunes, des minorités, des femmes, des urbains et des non-catholiques, tous supposés tournés vers l’avenir et adeptes du libéralisme culturel ».
De ce côté-ci de l’Atlantique, la fondation socialiste n’effraye pas non plus le grand capital : Areva, Air France, Casino, EADS, Suez, Sanofi, Vivendi lui apportent leur soutien.
On s’est interrogé sur le financement des Femen, ces jeunes femmes venues d’Ukraine pour perturber les manifestations anti-mariage unisexe en France. Il semblerait que pour une jeune femme de ce pays encore très pauvre, où le taux de chômage est élevé, la condition des femmes très difficile (notamment en raison de l’alcoolisme, générateur de brutalités), il y aurait d’autres priorités que la condition des homosexuels en France (si tant est que sa promotion aille de pair avec la cause féministe, ce qui reste à prouver). D’autant que vivre à Paris coûte cher. Mais elles y recevraient pour ce faire un salaire représentant trois fois le salaire moyen ukrainien ! Qui paye ? Parmi les possibles bailleurs de fonds de ce mouvement, on cite le nom de George Soros, le milliardaire américain dont la Fondation pour une société ouverte s’attache à promouvoir la démocratie et les idées libertaires en Europe de l ’Est. Elle a pris pour cible, depuis quelques années, le régime de Poutine, trop attaché à son goût aux valeurs chrétiennes et patriotiques.
Le Parti socialiste entretient, quant à lui, des liens suivis avec la galaxie du parti démocrate américain, en particulier la National endowment for democracy, fondation chargée de promouvoir à travers le monde la vision américaine « libérale » de la démocratie.
C’est dire que ce qui se passe en France en matière de droits des homosexuels est observé attentivement par des forces internationales aussi puissantes que vigilantes. Pierre Bergé, qui a osé dire « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » et dont on connaît l’engagement en faveur des LGBT, est, sur ces sujets, pleinement en phase avec George Soros.
Ces forces, largement relayées à la commission de Bruxelles, ne séparent pas ce qui est libéral de ce qui est libertaire. La France était, à leurs yeux, en retard sur les deux plans. Elles attendaient du gouvernement Hollande, qu’il « modernise » la France sur le double plan social et sociétal. Sur le plan social, il s’agissait de remette en cause une législation protectrice héritée d’un siècle de politique social-démocrate. Le projet de loi « sur la sécurisation de l’emploi » est un pas dans ce sens jugé encore trop timide. Sur le plan sociétal, on espérait bien sûr de lui qu’il fasse adopter à la France le mariage dit « gay ».
Pressé par ces puissants mentors, Hollande, ces derniers mois, a paru un peu mou sur l’un et l’autre dossier. Il ne serait pas étonnant qu’on l’ait mis en demeure de faire rapidement ses preuves, ne serait-ce que pour améliorer son image internationale désastreuse. François Hollande a pris la décision, immédiatement après le vote du Sénat, d’accélérer le passage en force de la loi Taubira. On a d’abord pensé qu’il voulait se débarrasser vite d’une question épineuse.
Or cette accélération est en phase avec le calendrier mondial de la question. N’en déplaise à ceux pour qui la France n’est plus qu’un pays de second rang sans influence, l’adoption du mariage homosexuel chez nous pourrait avoir un impact sur les décisions attendues de la Cour suprême américaine. Si la loi n’avait été votée qu’à l’automne, comme il en avait d’abord été question, elle serait, à cet égard, venue trop tard.
Si dans le courant de cet été l’adoption de la loi française se conjuguait avec une décision de la Cour suprême favorable au lobby « gay », l’équilibre mondial basculerait de manière décisive en sa faveur. Jusqu’ici en effet, contrairement à ce que prétend la propagande homosexuelle, seuls de petits ou moyens pays, au total 11 sur 200[2. 7 monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada et 4 républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à quoi s’ajoutent certains Etats des Etats-Unis du Mexique et du Brésil (qui sont aussi des états unis).], avaient adopté cette forme de mariage; les grandes puissances étaient toutes réticentes. L’adjonction à la liste de deux pays comme les Etats-Unis et la France serait une victoire emblématique pour les partisans de révolution libertaire ; la phase suivante, la destruction définitive du mariage pourrait être rapidement engagée.
Mais nous savons qu’en France, la décision ultime est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel. Nous voyons combien sa responsabilité est lourde.

*Photo : Leah L. White.

L’indécence commune

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hayek bastiat etat providence

hayek bastiat etat providence

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]

*Photo : -NACH-.

Hollande : 24% de satisfaits

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hollande marine le pen sondage

hollande marine le pen sondage

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître  ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier.  Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.

*Photo : Parti socialiste.