Il y a une dizaine de jours, un formidable bug privait de téléphone portable les clients d’Orange pendant quelques heures. Trente millions de personnes ont alors ressenti à des degrés divers leur dépendance à une technologie qui est devenue indispensable en créant elle-même les besoins. Ce fut l’occasion de graves méditations de la part de la presse sur la vulnérabilité de nos sociétés, de nos économies et plusieurs ministres sont même montés au front, ce qui fut pour le public l’occasion de découvrir la tête bien faite de Fleur Pellerin, chargée entre autres de l’économie numérique. Orange, une fois la panne surmontée, assez vite au demeurant, a promis de gentilles indemnisations à ses clients, comme une journée gratuite de forfait ou même une place de cinéma. Pour aller voir quoi ? Sept morts sur ordonnance ? Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages ? Ou peut-être Le silence des agneaux ?

Du coup, on a un peu oublié un autre bug d’Orange, assez meurtrier, et qui est à l’origine d’un fait assez rare pour être signalé : la mise en examen mercredi 4 juillet pour harcèlement moral de Didier Lombard, ex-pédégé d’Orange, en raison sa responsabilité directe dans la « crise des suicides ». Arrivé en 2005 à la tête de l’entreprise, Didier Lombard avait aussitôt annoncé un plan de restructuration appelé Next. Il a été mené à la hussarde les deux années suivantes : entre 2006 et 2008, 22 000 postes sont supprimés et 10 000 personnes changent de métier au sein de l’entreprise. Jusque-là, rien que de tristement normal dans le monde de l’adaptation forcenée aux exigences du marché. Le problème est qu’il y a eu manifestement un peu plus que du management à la schlague : 35 salariés se suicident en deux ans. Mais, dans un déni de réel typique d’une certaine doxa inversée qui ne veut reconnaître aucune tare aux patrons de droit divin, les beaux esprits avaient éditorialisé de manière assez indécente sur le fait que le nombre de ces suicides n’avaient rien d’anormal. Que finalement, on se suicidait autant chez les profs et chez les clowns. Cette indécence ne fut rien d’ailleurs rien par rapport à celle de Didier Lombard  qui osa parler en septembre 2009 d’une « mode des suicides ».

La justice en a décidé autrement. Le juge d’instruction Pascal Gand est même d’une étonnante fermeté. Didier Lombard a été placé sous contrôle judiciaire avec une caution de 100 000 euros. L’ex PDG n’a évidemment eu aucun mal à la payer puisqu’il a quitté le groupe Orange le 2 mars 2011 avec une retraite de 325 000 euros par an.
Sur quoi se fonde ce juge probablement rouge pour oser ainsi persécuter un dirigeant du Cac 40 qui n’aura jamais que supprimé un emploi sur 4 en cinq ans ? Sur les faits, rien que les faits qui sont têtus. Dès 2005, le rapport d’une inspectrice du travail l’alertait sur « l’existence de risques psychosociaux pouvant être graves. »

Effectivement, après la première vague des 35 suicides, une seconde tout aussi inquiétante arrivait en 2010 et faisait 26 victimes. Un second rapport de l’Inspection du Travail en 2009 avait pourtant déjà tracé les contours d’une politique délibérée dans le traitement du matériel humain. On s’était particulièrement acharné sur ceux, près de 60% au sein de l’entreprise, qui avaient voulu garder leur statut de fonctionnaire, ce qui avait été pourtant parfaitement autorisé lors de la privatisation de France-Telecom. Le rapport concluait que la direction avait mis en œuvre « des méthodes de gestion du personnel qui ont eu pour effet de fragiliser psychologiquement les salariés ». Tout cela avait décidé dès avril 2010 le syndicat Sud-PTT à porter plainte, entraînant l’ouverture d’une information judiciaire au TGI de Paris. Cette procédure a donc abouti deux ans plus tard à cette mise en examen de Didier Lombard. Celui-ci s’est défendu dans une tribune du Monde et a tout nié en bloc, ce qui a achevé d’exaspérer les syndicats. Sud et la CFE-CGC/UNSA (ces derniers n’étant pas considérés comme d’affreux gauchistes), co-fondateurs d’un observatoire des mobilités forcées, demandent pour leur part une requalification beaucoup plus lourde en mise en danger de la vie d’autrui voire en homicide involontaire.

Peu importe finalement. L’essentiel est qu’un procès ait lieu afin de juger un système qui privilégie, à Orange et ailleurs, la progression des marges bénéficiaires contre le service rendu, quitte à sacrifier des individus qui ne trouvent plus de sens à leur travail, jusqu’à en mourir.
Allo, Didier Lombard ? C’est Antigone au téléphone…

*Photo : Mathieu Thouvenin

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche