« Faire et défaire, c’est toujours travailler ! » m’expliquait jadis doctement une employée de maison dont je m’étonnais qu’elle détricotât un pull pour en refaire un nouveau avec la laine récupérée…
François Hollande doit, lui aussi, avoir été dans sa jeunesse normande frotté de cette sagesse populaire. Ainsi, les premières semaines de son quinquennat ont été consacrées à démolir quelques uns des symboles ayant marqué le mandat de son prédécesseur : loi Tepa (bouclier fiscal et défiscalisation des heures supplémentaires), départ en retraite à 62 ans pour tous, non reconduction du couple « Merkozy » par un couple « Merkollande », sans oublier tous les signes envoyés au pays pour démontrer que le nouveau président était en tous points et en toutes circonstances l’exact inverse de son prédécesseur.

En fin politique, François Hollande a bien compris que sa victoire était d’abord due à la défaite de son adversaire, et qu’il convenait de montrer à l’opinion que le message avait bien été reçu. Dans sa stratégie, la séquence politique allant de son élection, le 6 mai, à la trêve estivale du mois d’août devait mener, en pente douce, les Français vers des vacances insouciantes avant une rentrée que l’on s’accorde à prédire rude… Ce plan, au début, n’a pas si mal fonctionné : aspiré par les rencontres internationales, le nouveau président s’est révélé totalement à son aise dans des enceintes (le G20, l’OTAN, l’UE), alors que la droite l’avait moqué pour son manque d’expérience gouvernementale. Les électeurs ayant eu la bonne idée de donner à ses amis socialistes et divers gauche une majorité absolue à l’Assemblée, il n’a pas été contraint de faire la moindre concession programmatique aux Verts ou au Front de gauche. L’hyperprésident, c’est plus Hollande que Sarkozy, à la différence que le premier fait tout pour que cela ne se sache pas. Il affirme ne pas intervenir dans la gestion quotidienne des affaires du pays, et laisser au premier ministre et au gouvernement leurs prérogatives constitutionnelles : déterminer et conduire la politique de la nation. C’est d’autant plus facile que le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, n’a jamais montré, au cours de sa longue carrière politique, le moindre signe de divergence avec François Hollande. Les postes clés de l’Etat étant attribués à des gens de toute confiance, et les principaux rivaux internes liés par la solidarité gouvernementale, il ne reste plus au président de la République qu’à caser Martine Aubry et Ségolène Royal pour limiter leur pouvoir de nuisance, ce qui ne saurait tarder.

Cependant, même les meilleurs plans conçus par des stratèges de haut vol ont leurs failles. L’ancien premier ministre britannique Harold Macmillan (1894-1986), à qui un journaliste demandait ce qui l’avait le plus gêné lorsqu’il exerçait le pouvoir répondit laconiquement : « News ! », les nouvelles, l’événement qui survient à l’improviste et contraint à s’adapter à une situation imprévue. Ces trouble-fête n’ont pas manqué de s’inviter à la table hollandaise sous la forme légère d’un tweet de sa compagne et celle, plus lourde, de l’annonce de la prochaine suppression de huit mille emplois chez PSA. Deux événements dont il est impossible de se dépêtrer en les « encommissionnant », manière élégante de se livrer aux délices de la procrastination. Comme il est obsédé par le modèle Sarkozy, qui fonctionne pour lui à la manière d’une boussole indiquant le sud, François Hollande craint de voir son quinquennat plombé par le dérapage tweeteur de Valérie Trierweiler qui serait son Fouquet’s, et la menace de voir les ouvriers d’Aulnay-sous-bois le poursuivre de leurs imprécations comme les « Florange » ont harcelé Nicolas Sarkozy pendant cinq ans. L’exercice de déminage médiatique auquel s’est livré le président de la République le 14 juillet a sans doute fonctionné pour le cas Trierweiler, si elle consent désormais à brider sa nature assez peu portée sur la discrétion. En revanche, l’affaire PSA est beaucoup plus délicate à gérer : ce n’est pas l’Etat qui est en mesure de corriger les erreurs stratégiques et de gestion d’un constructeur automobile dont le capital est entièrement privé. En disant « le plan de la direction de PSA est inacceptable », François
Hollande ne promet pas qu’il n’y aura pas de suppression d’emplois chez Peugeot et Citroën, ni même que le site d’Aulnay-sous-bois continuera à fabriquer des automobiles. C’est tout aussi intenable que la promesse de Sarkozy de contraindre Lakshmi Mittal à produire de l’acier en Lorraine.

Hollande tente donc de se sortir de cette affaire de la même manière qu’il a géré sa promesse de renégocier le traité budgétaire européen. Quelques aménagements du plan social seront exigés de la direction de PSA, qui les acceptera, et Hollande pourra alors se targuer d’avoir obtenu un compromis évitant le pire annoncé. Le traitement de choc pour redonner de la compétitivité à l’industrie française, dont l’excellent Louis Gallois a été chargé d’élaborer la formule, ce sera pour plus tard.
D’autres « news » du type de celles redoutées par Macmillan risquent de ne pas respecter la trêve estivale. Des craquements prémonitoires se font entendre en Espagne, où l’accord extorqué à Angela Merkel permettant au Mécanisme européen de stabilité (MES) de refinancer directement les banques en difficulté[1. Ce compromis est resté en travers de la gorge d’une bonne partie de la droite et des milieux d’affaires allemands. Le ministre des finances Wolfgang Schaüble, pour les rassurer, affirme que le gouvernement considérait que l’engagement à hauteur de 190 milliards d’euros de l’Allemagne dans le financement du MES était une limite indépassable.]n’a donné qu’un bref répit à un pays dévasté par l’éclatement de la bulle immobilière. La crise grecque est loin d’être résolue, et l’Italie est en proie à une effervescence politique risquant de déstabiliser le gouvernement d’experts de Mario Monti. L’été risque d’être agité.

*Photo : Parti socialiste

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